août
A cette lettre, point de réponse de la pauvre malade, qui vient de passer une détestable nuit.
« J'arrache la plume des mains de ta Julie , dit Élise à son beau-frère, elle est trop fatiguée pour t'écrire. Ne sais-tu donc pas combien les émotions de tout genre lui font mal ? Annonce au moins ton retour deux jours d'avance, afin d'éviter les surprises.
« Qu'as-tu dit là de tes expériences ! »
Ici la feuille est déchirée, on devine ce qui va suivre.)
D'André à Julie.
a Bourg, jeudi ) 2 août.
« Il faut que je te rappelle que celui qui t'aime a encore trois jours à rester loin de toi, trois jours sont bien longs !
« Au lieu de la lettre que j'espérais, en voici une autre de ma bonne sœur Élise qui cherche à me rassurer sur le tourment que ton silence pourrait me causer. Mais elle me prêche tant sur la nécessité de cacher à ceux qu'on aime tout ce qui pourrait les inquiéter, que je ne sais si je puis me fier à ce qu'Élise me dit de ta santé. Si je t'ai raconté mon accident, c'est en te disant bien
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qu'il ne me restait plus qu'une petite brûlure à la main gauche; cela aurait-il pu t'agiter! Je suis à ton sujet dans une appréhension continuelle ; je n'ose compter sur personne pour me dire toute la vérité) et je ne me sens ainsi jamais tranquille quand on me rassure.
« C'est aujourd'hui qu'est né le petit lien qui serre nos deux vies l'une contre l'autre; dis-lui d'embrasser sa maman de la part de son papa. Qu'un mot de ta main m'aurait été nécessaire! Si tu étais réellement plus malade! Ah! que j'en veux à l'opinion d'Élise de cacher tout à ceux qu'on aime. Cette crainte va me tourmenter
jusqu'à dimanche.
« A. Ampère. »
(Nous trouvons ici la date précise de l'anniversaire de J.-J. Ampère. Il a deux ans le 12 août 1802.
Les vacances sont arrivées, André passe deux mois entre sa femme et son fils, presque toujours à Saint-Germain ou à Polémieux, quand il ne va pas donner des répétitions de mathématiques à Lyon.
L'air de la campagne, la présence de son mari, semblent apporter quelque adoucissement aux souffrances de Julie ; mais les lycées ne s'organisent point.
Une nouvelle séparation est encore imposée à ces deux êtres qui vivent l'un pour l'autre et dont la courageuse
énergie se doublerait s'ils étaient réunis.
En ce moment M. Clerc adresse à son collègue un
aperçu de la situation réservée aux professeurs de l'École de PAin. Ce tableau n'est pas fait pour ranimer les espérances du jeune ménage.)
De M. Clerc à André Ampère.
« A Bourg, du 9 brumaire.
« Nous sommes perdus, mon cher ami ! Vous connaissez aussi bien que moi l'arrêté des consuls relatif aux écoles centrales de l'arrondissement de Lyon.
« Je vous annonce encore deux jours de bonheur domestique; notre rentrée n'aura lieu que le 17; elle sera triste, tranquille, obscure, et sans la présence d'aucune des autorités constituées.
« Je ne sais pas comment nous pourrons enseigner jusqu'en germinal, puisque, à la réception de l'arrêté des consuls^ le préfet devra faire apposer les scellés sur la bibliothèque, le cabinet et autres dépôts.
« La ville de Bourg va organiser son École secondaire de manière à ce qu'elle vive à l'instant où nous mourrons. Il est dur de dépendre du gouvernement, mais il le sera bien davantage d'être sous la domination d'une petite ville. Ne pourrions-nous pas former à Lyon un établissement qui nous mit tous deux hors de la dé-
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pendance? Pensez-y, car aussi bien il n'y a guère à faire pour nous à Bourg. Cinq ou six cents francs, tel sera le traitement des régents du collège futur, si toutefois on leur en assure.
« M. Goubaud est encore à Paris; on ignore même s'il en reviendra , connaissant toutes ces dispositions consulaires. Nous avons vu hier le préfet, qui nous a dit que le gouvernement ne lui avait point encore alloué de fonds pour l'enseignement de Tan XI, et qu'il n'avait envoyé que la moitié du traitement de fructidor dernier. Le préfet ne fournira rien aux dépenses de l'école projetée à Bourg : la ville sera chargée de tout.
« Nous aurons très-peu d'élèves cette année : les étrangers à Bourg n'enverront pas leurs enfants pour quatre mois.
« Je viens d'achever ma traduction des Courbes du troisième ordre. Faites-moi l'amitié de demander à M. Périsse ou à un autre libraire s'il voudrait se charger d'en faire l'impression et à quelles conditions il le voudrait.
« Mes respects à votre aimable épouse.
« Votre ami,
« Clerc. »
(Au mois de novembre 1802, André revient s'installer à Bourg pour la seconde fois. La lettre qu'il adresse à sa femme, en rentrant à l'École de l'Ain, commence ainsi :)
D'André à Julie.
a De Bourg.
« Voilà bientôt trente-six heures, que je t'ai quittée.
a Je ne fis point mes adieux à Élise tout haut, parce que je ne voulais pas que tu susses que je partais tout de bon; mais je lui disais tout bas: Adieu, ma chère et bonne sœur, sois heureuse en rendant heureuse ma Julie.
u M. de Bohan avait répandu le bruit dans la ville que je ne reviendrais pas, étant sûr de ma nomination au Lycée.
« Je n'ai pris qu'un repas et une couchée au collège. Le vent avait cassé la fenêtre de ma chambre en automne, la bise l'a achevée. Mes papiers, mes livres étaient couverts de trois doigts de neige ; j'ai secoué tout cela et rangé de mon mieux.
« Chez M. Dupras on allume mon feu à six heures, je m'habille en. me chauffant; je n'aurai que mon blanchissage à payer, des étrennes à la fille : tout le reste de mon traitement ira à Lyon.
« J'avais pour déjeuner ce matin une jatte de café au lait où le sucre n'était pas épargné. Je suis logé et nourri en prince ; tout va le mieux du monde du côté de la vie physique , mais mon âme jeûne bien: je cherche inutilement des yeux mon amie et son fils. »
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« Du lundi soir.
« J'ai donné à quatre heures ma première leçon ; il y avait peu de monde. Ceux qui suivaient mon cours Tan dernier n'ayant pas été avertis, je répéterai demain en abrégé ce que j'ai dit aujourd'hui. Au reste, que m'importe! tout me devient indifférent quand je pense que ma pauvre petite est malade, et qu'il faut non-seulement renoncer au bonheur de la voir ici un instant, mais encore à celui de penser qu'elle est tranquille et ne souffre pas. »
D'André à Élise.
« Bourg.
« Je n'ai pas oublié que je dois remercier deux fois ma sœur de ses jolies lettres. C'est une dette dont j'aime bien à m'acquitter, car, outre le plaisir de lui écrire, j'ai celui d'espérer qu'elle me répondra. J'ai promis à Julie de te raconter mon voyage, chère Elise. Maman, qui doit être à Lyon, vous a sûrement dit quelle foule inouïe m'avait chassé de la diligence, où il semble que je ne sois entré que pour soutenir l'honneur de la nation française, en descendant du tillac un énorme paquet qu'une jeune Allemande cherchait en vain à porter, et disant à ceux qui la coudoyaient dans la presse : « Man mus»
wirtschaften....», etc. Après avoir quitté Polémieux, je fus passer auprès de la petite maison blanche, dont les plus doux souvenirs peuplent pour moi tous les environs. Je cherchai longtemps à Trévoux une occasion pour Châtilion , et trouvai enfin une charrette qui me conduisit à un certain village appelé Ambérieux, d'où j'eus encore deux bonnes lieues et demie à faire à pied pour atteindre mon but. Je suis resté dans cette charrette depuis une heure jusqu'à quatre , car la route d'Ambérieux se détourne beaucoup de la ligne droite de Trévoux à Châtilion. J'étais assis sur un sac de paille , entre les deux endorses , le dos tourné vers la Rossinante qui me conduisait dans cette marche triomphale exécutée à reculons.
« Je partis le lendemain à six heures un quart de Châtilion ; M. Valensot, qui avait été passer les fêtes à Charrens, m'atteignit à moitié chemin de Bourg; nous fîmes ensemble le reste de la route.
« J'attends un mot de la charmante Élise avec la plus grande impatience. Julie m'a bien écrit que sa santé se raffermissait un peu et qu'elle était allée se promener en Bellecour, mais je voudrais bien que tu me confirmes ces bonnes nouvelles. Je dis comme le petit biquet de La Fontaine : « Deux sûretés valent mieux qu'une. » D'ailleurs, tu m'as promis toute la vérité, et j'y compte. En attendant ta lettre, dont je te remercie d'avance pour être plus sûr de la tenir, je t'embrasse de tout mon
cœur et te prie d'embrasser de ma part ma Julie et mon petit. Refuserais-tu cette commission ? Adieu jusqu'à la
Pentecôte.
« André. »
De Julie à André.
a De Lyon, mardi.
« Mon ami, tout le monde attend de tes nouvelles avec impatience, et cela fait plaisir à ta femme. On a bu du vin blanc à ta santé. Ta mère est triste de ton départ et me charge de t'envoyer bien des tendresses.
« Ma sœur, ma cousine, ma tante vinrent dimanche ; mais, comme elles semblèrent craindre la vaccine, je n'osai pas les retenir Les bras de ton fils commencent à s'enflammer. Ce petit est toujours charmant ; il s'amuse à chanter aussi bien que toi; cela me fâche de voir qu'il ne saura pas suivre un air. Mais je lui passe de ressembler en cela à son père, pourvu qu'il ait un aussi bon cœur, qu'il sache aussi bien aimer, qu'il ne songe guère à lui et beaucoup aux autres. Il est vrai que tu penses plus à ta femme qu'à tout l'univers. Je voudrais que mon fils n'aimât pas la sienne si exclusivement, car alors sa mère serait un peu négligée. N'oublie pas d'écrire à la tienne. »
« Mercredi.
« M. Philippe m'a reçue on ne peut plus honnêtement, en me répétant qu'il ne fallait pas te presser de le payer, qu'il attendrait sans se gêner. M. Coste m'a promis de m'envoyer demain un modèle de reçu. Je voudrais bien que ces deux mille trois cent cinquante livres fussent sorties de ses mains; qu'en ferons-nous? Si je pouvais placer mille écus et payer le loyer, je serais contente; mais comment faire? Je n'ai plus que sept louis et demi ; je dois des souliers à toi et d'autres articles qui vont au moins à quarante-huit livres ; de plus, je voudrais faire un cadeau à ta sœur d'une robe de Florence. Ménage bien tes nippes, pour n'en pas acheter d'autres.
« Je t'écris au milieu des enfants et de la conversation, qui roule sur l'amitié. L'on prétend qu'il n'y a point de véritables amis ; moi j'en ai un.
« Adieu, adieu, le bruit augmente, on parle des bossus maintenant, je barbouille, mais je t'embrasse bien fort.
« Ta Julie. »
(Toute l'ambition de Julie serait de placer mille écus; comment y arriver, d'après le compte rendu des besoins que nous avons sous les yeux?
Cette somme de deux mille trois cent cinquante livres,
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provenant d'une dette payée par la mère d'André à son fils sur le domaine de Polémieux, est absolument tout ce que le ménage possède en ce moment.
On a beau se répéter que l'argent valait en 1802 plus qu'en 1869, il est difficile de se faire illusion-sur une situation si voisine de l'extrême gêne ; et pourtant Julie veut offrir un cadeau à sa belle-sœur, et elle écrit quelque part : « Ah! sans ma santé, nous serions trop heureux! »)
De M m * veuve Ampère à André.
« Je t'avoue, mon cher ami, que je n'avais pas encore eu le courage de t'écrire ; cette séparation m'a été si sensible que j'ai été; plusieurs jours sans savoir si j'existais: Seule au monde, je me voyais isolée, confinée dans mes montagnes ; je ne saurais pas te définir mon état. La mort de ton oncle vint là-dessus et me rappela tous mes malheurs. Je suis un peu revenue à moi en apprenant que tu te portes bien, que tu es fêté, qu'on te prépare ton déjeuner, qu'enfin la Providence te veut où tu es, et qu'il faut garder l'espoir de nous revoir, car l'éloignement n'est pas si grand.
« Je compte sur ta femme pour s'occuper de l'affaire de Guérin avec M. Costè. Je suis gênée dans ce moment, il faut attendre.
« Combien je te plains, mon cher enfant, d'être séparé de ta Julie; mais, à cause de sa faible santé, je la verrais partir avec peine. Qui est-ce qui aurait soin d'elle là-bas ? Ce ne peut être toi , ton travail t'en empêcherait, et sa famille s'inquiéterait en la sachant trop souvent seule. Ta femme s'accoutumerait bien vite partout, si elle n'était pas si délicate, mais, dans sa situation, les ennuis influent bien plus sur le tempérament. Je t'afflige, mon pauvre Ampère, c'est pourtant la tendresse que j'ai pour vous deux qui m'empêche de désirer votre réunion.
« Adieu, pense souvent à nous. N'oublie jamais ta première mère, qui t'a protégé plus d'une fois et que 'invoque pour toi, du meilleur de mon cœur. Tu sais combien ta tante et ta sœur te regrettent.
« Veuve Ampère. »
D'André à Julie.-
« Bourg, lundi 29.
• Mon amie, c'est bien aujourd'hui la veille de ma fête, et j'ai reçu le plus charmant bouquet qu'on puisse imaginer. Que tu es bonne, ma tendre Julie, de m 'envoyer une si aimable lettre, au lieu de me faire des re-
proches, comme les dames de ce pays-ci en font sans cesse à leurs maris de ce qu'ils ne les aiment pas assez!
« Tu me dis de me bien tenir dans la maison où je suis. Je ne vois pas pourquoi ils ne voudraient plus de moi : je donne au moins trois heures et demie par jour à leurs élèves; après cela, trois leçons particulières de géométrie et de mathématiques ; enfin mon cours public de quatre à six heures, dont les préparatifs me prennent beaucoup de temps; par-dessus tout, ce qui m'absorbe davantage, c'est la correction des copies de seize élèves d'arithmétique ; j'y perds toutes mes soirées. Si je puis mettre incessamment ces jeunes gens à l'algèbre, je les défie bien de me donner tant d'ouvrage à repasser.
« Je ne brûle pas du tout mes affaires, et ne fais de la chimie qu'avec ma culotte, mon habit gris et mon gilet de velours verdâtre.
« La sœur du grand mathématicien Prony est mariée à un monsieur de Bourg qui a suivi mon cours et m'a témoigné beaucoup d'amitié. Je lui avais demandé, avant d'aller à Lyon, une lettre de recommandation pour Prony; la voici. Si M. de Jussieu apprend cela, ne lui semblera-t-il pas que je n'ai point regardé sa protection comme suffisante ?
« J'ai reçu sept louis du mois précédent, douze livres qui étaient restées en arrière de l'autre , et vingt-
sept francs de la contribution des élèves de l'École centrale. Peut-être pourrai-je ajouter à cela l'argent de M. Blanchard qui me doit vingt et un francs. En ce cas tu recevrais neuf louis, car, pourvu qu'il me reste dix k douze livres pour parer aux besoins imprévus, c'est tout ce qu'il me faut.
« J'attends Noël comme les Juifs le Messie.
« Ma charmante, aime-moi. car je ne vis que pour
cela ; baise bien le petit.
« A. Ampère. »
(En comptant les nombreux travaux qui remplissaient les journées d'André, on se demande comment le courageux jeune homme trouvait le temps de méditer ses découvertes, de rédiger ses manuscrits, de corriger ses épreuves et d'entretenir sa correspondance conjugale.
« Dix à douze livres pour parer aux besoins imprévus, c'est tout ce qu'il me faut », dit-il. Quand il s'agit de faire la part de Julie, son cœur est aussi ingénieux mathématicien que son cerveau.)
De Julie à André.
c Lyon.
« Mon ami, personne à Bourg ne sent comme toi; tu es seul à penser à ceux qui t'aiment, tandis qu'ici
d'ahdré-marie ampère 267
j'ai la consolation de trouver s beaucoup d'amis qui regrettent et me parlent de mon mari.
« Me voilà chez maman, au Griffon. Je suis bien, mais tu n'y es pas, pouvons-nous rester longtemps ainsi !
« Notre enfant se porte bien, très -bien, c'est le plus grand de tous les bonheurs; sans celui-là que ferionsnous des autres? Je donne à ma mère trois louis par mois ; elle reçoit comme argent les provisions que je peux lui fournir; elle a été porter à M. Petetin quatre louis, en lui disant que, s'il n'acceptait pas, je serais mortifiée : « Eh bien, partageons pour ne pas la fâcher », a-t-il répondu. J'admire sa délicatesse : deux louis ne sont rien pour lui; il a fait plus de soixante-cinq visites
« Le petit songe à toi ; on sent qu'il t'aime de toutes
ses petites facultés. Hier, il rêvait à son papa, il l'avait
vu, lui apportant une charrette avec des chevaux gris,
et il pleura en s'éveillant de voir tout disparaître.
« Adieu,
« Julie. »
D'André à Julie.
« De Bourg, dimanche.
« J'ai lu ce matin la loi d'organisation des lycées. Il y aura une classe de mathématiques transcendantes qui
ne peut Are bien faite par aucun de ceux que je sais devoir se présenter avec moi. Malheureusement elle sera mieux payée que les autres, et peut-être viendra-t-il des concurrents de Paris? Je repasse tant que je peux mes mathématiques transcendantes à l'aide des livres que j'ai achetés ici. J'y ai travaillé depuis six heures, mais, ayant été à la messe à dix, les occupations se sont enfilées et je n'ai pu m'y remettre encore. Par une négligence impardonnable, j'ai oublié de faire partir une lettre écrite depuis huit jours que j'adressais à Polémieux. J'avais promis à maman bien des détails sur ma position ici; le temps m'a manqué; j'espère que tu auras suppléé à mon silence.
« Mon pauvre petit rêve donc que son papa lui fait de jolis cadeaux, tandis qu'il ne peut lui envoyer que des baisers. Donne-lui en beaucoup de ma part, je te les rendrai à Noël à tant d'intérêt que tu voudras.
« M me Olivier, qui a dans la maison la surintendance du linge, a fait prendre le mien. C'est encore une bonne petite économie qui n'est point à dédaigner. Elle vient d'autant plus à point que je ne Serai pas en avance d'argent, jusqu'à ce que je reçoive quelque chose du gouvernement qui ne se presse pas.
« Ampère. »
De Julie à André.
« Lyon, vendredi.
« Il faut à présent me remuer, m'agiter, pour faire parvenir une lettre à Polémieux, que je demande depuis que tu es parti, et que monsieur l'affairé n'a pas pensé à envoyer plus tôt, ee qui, soit dit en passant, n'est pas excusable. Mais revenons ; vous écrivez à votre mère : « Je pense que Julie t'a donné des détails sur ma posi- « tion, qu'elle t'a conté l'affaire de Guérin, etc., etc.»; et moi, mon cher monsieur, je sais que Julie avec sa patraque de personne, son déménagement , des occasions très-rares pour Polémieux, un petit à garder, des commissions à faire, n'a pas un instant, et lorsqu'elle vous écrit, il faut bien que ce soit pour vous qui êtes son mari qu'elle aime, pour en trouver le temps. En vérité les jours sont trop courts !
« Le port de ta lettre a. coûté huit sous, celle de M. Bencot douze. Je croyais que tu faisais tout cela par distraction ; mais puisque tu y penses, c'est bien ; autrement tu me ruinerais et je me hâte de te dire que je ne veux pas être ruinée. Tu m'as fait peur en avouant d'un air indifférent que tu n'es pas trop bien en argent ; n'astu pas déjà convoité de me reprendre celui que tu m'as envoyé? Je suis bien aise d'avoir été assez rusée pour
m'en douter, car je te dirai toujours que je n'en ai plus, il faudra bien que tu le croies, mais je m'amuse à bêtiser. Je suis pressée de faire partir la lettre de ta mère en y ajoutant quelque chose, afin qu'elle ne demeure pas persuadée, aussi bien que son fils, que je passe ma vie à rire, à chanter, à penser à ma toilette et à être trouvée jolie dans les brillantes sociétés où je vais, où je suis sans cesse ; aussi je te quitte ce soir, tu le mérites bien, en t'embrassant de tout mon cœur. »
« Samedi matin.
« Si tu devines aujourd'hui ce qui se passe dans mon cœur, tu y verras que je t'aime comme mon meilleur ami, comme celui de qui j'attends la plus grande moitié de mon bonheur, qui est le père de mon fils, celui que j'ai choisi volontairement pour mon compagnon de bonne ou mauvaise fortune.
« Adieu, ton petit répète qu'il faut te dire : « J'aime « bien mon papa, s'il vous plaît. »
« Adieu, *
« Ta Julie. »
D'André à Julie.
« Bourg, mardi.
« Je te remercie de ta jolie .lettre ; M me de Sévigné n'en écrivit jamais de plus aimable, mais tu auras beau être rusée, je trouverai bien moyen de grapiller de quoi donner des étrennes au tiers et au quart. Quand j'irai recevoir les deux mille trois cent cinquante livres, je pourrai faire ferrer la mule tout à mon aise, et puis enfin il faudra bien qu'on me paye mes honoraires. J'ai déjà écorné mes douze francs pour le port d'une lettre de Derion, qui te fera plaisir, la voici ; tu y verras que je serai nommé au Lycée.
v Si tu savais combien mes concurrents sont loin d'être ce que je pensais ! Que de choses j'ai découvertes là-dessus en causant avec M. Clerc de M. Roux, et en le sondant lui-même sans qu'il se doute de mon but !
« A. Ampère. »
(Notre amoureux mari va un peu loin, quand il compare le style de sa femme à celui de M ma de Sévigné ; mais il est vrai que le cœur de Julie trouve parfois des accents d'une grâce incomparable.)
D'André à Julie.
« Bourg, jeudi soir.
« Comment t'expliquer, ma Julie, le désagrément que j'ai éprouvé aujourd'hui? Dieu sait combien tu m'as répété de relire mon ouvrage; je n'ai jamais eu le temps. Eh bien, une faute m'est échappée dans le calcul des pages dix-huit et dix-neuf. Je reçois à l'instant une lettre de Lacroix et de Laplace ; le premier me fait les remercîments de l'Institut ; le second en post-scriptum, dans la lettre de Lacroix, fait l'éloge de mon travail, mais reprend sévèrement cette faute, avec des expressions qui me font craindre qu'il ne l'attribue à ma mauvaise manière de raisonner, plus qu'à une distraction.
« J'avoue que j'ai répété deux fois cette erreur parce que j'ai recopié un faux résultat sans le vérifier. En lisant ce post-scriptum, j'ai cru lire ma condamnation : j'ai vu ma place au Lycée et ma réputation perdues ; mais je me rassure en comprenant que cette faute n'influant en rien sur le reste de l'ouvrage, je pourrai tout réparer en écrivant d'abord une lettre à M. Laplace, où je le remercierai de ce qu'il a examiné mon mémoire et corrigé mon erreur dont je conviendrai franchement, en m'excusant s'il est possible sur le peu de temps que j'ai eu pour composer et corriger cet ouvrage, imprimé à Lyon pendant que j'étais à Bourg,
occupé d'un cours de physique ; ensuite, quoi qu'il en puisse coûter, et malheureusement il ne m'en coûtera pas d'argent, MM. Périsse consentiront à réimprimer un carton, c'est-à-dire un feuillet qu'on substitue dans chaque exemplaire à celui qui contient l'erreur. Ma réputation, ma fortune en dépendent; si je ne puis pas montrer mon œuvre corrigée, on croira partout qu'elle n'a pas le sens commun, et cela pour une seule étourderie, puisque cette erreur se trouve rectifiée plus loin dans la solution du problème qui suit celui où je l'ai commise; et M. Laplace, pour la découvrir, n'a eu qu'à rapprocher du passage erroné celui où je donnais le véritable résultat.
« Que cette lettre va te faire de peine, ma charmante amie; mais pouvais -je te cacher tout cela! Comment sans toi réparer le mal ! Tu sens combien la célérité est nécessaire: il faudrait <jue je pusse envoyer des exemplaires corrigés à l'Institut avant que MM. Delambre et Villars achevassent l'organisation du Lycée de Lyon. Je t'envoie la lettre que j'ai reçue ce matin; observe que Laplace a lu tout l'ouvrage et n'y a trouvé que cette erreur ; il approuve tout le reste, ce qui laisse ma théorie entière.
« Ma Julie, je me console en pensant que je n'en suis pas moins l'objet de ton amitié , tu es si bonne d'en avoir encore pour ton sot mari.
« A. Ampère. »
iS
« J'ai fait un compte de ma recette et de ma dépense, qui ne diffère que de quatorze sols des douze livres qui me restaient; tu le trouveras dans cette lettre, car il m'a semblé que je devais en être tout glorieux. »
(En dépit de sa mésaventure, André a raison d'être fier de l'exactitude de ses comptes; ses efforts en ce genre ne devaient pas être toujours couronnés du même succès.
En 1829, quand le grand mathématicien, atteint des premiers symptômes d'une maladie de larynx, voyageait sur la route d'Hyères, où il allait chercher le repos et le soleil, assis au fond d'une calèche à côté de son fils qui l'aceompagnait, il se chargeait volontiers de payer les postillons. Aux portes d'Avignon, dans ce pays déjà méridional, où le langage populaire se colore et s'accentue d'épithètes énergiques, André Ampère essayait laborieusement de régler ses frais de route ; maisd'un côté la distraction, de l'autre l'impatience, embrouillaient incessamment toutes ses additions.
L'affaire s'arrange enfin au gré de l'Avignonnais , qui reçoit son pourboire et dit d'un air de superbe dédain : « En v'ià un mâtin qui n'est pas malin! Où celui-là a-t-il appris à carculer ? »
« Tout entier à l'admiration que m'inspirait le génie de mon père, disait notre ami en rappelant ses souvenirs, je
l'écoutais parler sur la classification des connaissances humaines quand cet incident vint nous interrompre. »)
De Julie à André.
« Lyon.
« Ayant été fatiguée de douleurs de poitrine , j'ai envoyé chercher M. Petetin, qui m'a ordonné de garder le lit. D'après cela, je ne suis pas très-forte pour supporter les mauvaises nouvelles. J'ai donné ta lettre à mes . cousins ; je ne doute pas qu'ils ne se prêtent à-ce qu'il faut refaire. Mais j'ai peur que cela ne soit terminé beaucoup trop tard. Je remets tout entre les mains de la Providence, car la maladie ne vous rend propre à rien. Le docteur assure que je n'ai qu'un rhume , qu'il doit être soigné pour qu'il ne tourne pas en fluxion de poitrine. Il me fait prendre des cloportes et de la racine de persil dans de l'eau de poulet.
« Ce premier germinal me sera plus salutaire que tous les remèdes si tu es nommé au Lycée.
« Ballanche n'est pas venu, peut-être savait -il quel-
I que chose des examinateurs. Ne sois pas inquiet; étudie
1 tes mathématiques sans trouble.
« Adieu.
i « Ta Julie. »
D'André à Julie,
a Bourg, vendredi.
« Quel poids me laisse sur le cœur le court séjour que j'ai fait à Lyon! que je te vois peu heureuse! Il faut que tu gardes toutes tes pensées, tes peines pour toi. Pendant quelque temps j'ai été celui qui t'inspirait le plus de confiance; en est-il toujours ainsi? Ma Julie, pour me retrouver possesseur de ton âme tout entière, rien ne me coûterait au monde; je te promets de devenir plus vertueux, afin que tu m'aimes davantage. Toutes mes leçons ont déjà repris leur train ; si j'ai gagné de doux souvenirs, j'ai perdu l'espérance d'aller te voir bientôt.
<c II faut à présent porter mes désirs sur un avenir éloigné de six semaines. Comment t'es-tu trouvée d'avoir été réveillée au milieu de la nuit? Peut-être n'as-tu pas pu te rendormir! Peut-être as-tu été bien, fatiguée hier; et, encore à présent, qui sait si tu n'es pas obligée de rester couchée, tandis qu'après avoir bien dormi je viens de bien déjeuner auprès d'un bon feu. Je tremble en te donnant des commissions, quelque nécessaires qu'elles me soient. »
« Samedi matin.
« Mon amie, tu as sûrement trouvé ma bourse, que j'ai laissée dans mon habit bleu. Je te prie d'envoyer
le plus tôt que tu pourras Marie au bureau de la diligence, sur le quai Saint- Vincent. Elle remettra de ma part à M. Meyrel quarante sols pour ma place, que je n'ai pas payée. Tu sens que je serais resté dans l'embarras si j'avais manqué le courrier; on me dit, en arrivant à Châtillon , qu'il venait de partir ; je courus de toutes mes forces, et comme il y a une montée trèsrapide en sortant du côté de Bourg, et que cette montée retarda le cheval, je l'atteignis heureusement. Je suis arrivé à sept heures trois quarts, peu fatigué, car le temps avait été superbe et le chemin assez beau. . . . J'espère que le petit pourra se promener. Et la pauvre Élise, où en est-elle de ses idées noires? Te boude-t-elle toujours, pour t'affliger et faire son propre malheur !
« "Ma bonne Julie , tous les ennuis te viennent à la fois: ta tatan malade, inquiétudes de toute espèce. Ah! que je sens bien tes maux, et que je m'en veux de ne pouvoir les soulager! Du moins je travaille, et ce que je gagne te sera utile. Le pauvre petit t'a fait quelquefois plaisir. Je suis sûr qu'à présent, quand il te voit triste, il va avec ses petites mains pour embrasser sa maman. C'est ton seul bonheur; tu en auras d'autres Je serai du Lycée, voilà la perspective dont je voudrais que tu t'occupes ; voilà l'idée qui me reste pour m'aider à prendre patience jusqu'à cet heureux moment ; mais toi, tu n'as pas comme moi des souvenirs de bonheur à opposer aux peines qui te poursuivent. Tu souffres sans en être dédom-
raagée par aucune jouissance, et les douleurs que tu as éprouvées t'en font toujours craindre de nouvelles. Ma Julie, ma bienfaitrice, c'est là le nom que j'aime à te donner, tes jours ne couleront pas toujours ainsi, tu seras heureuse, oh ! bien heureuse !
« Il faut que je te quitte, ma charmante amie, pour penser à ma leçon de demain matin. J'ai veillé aujourd'hui, ce que je ne fais plus; mais aurais-je pu dormir avant de t'avoir dit tout ce que j'avais dans le cœur!
« Adieu, tu sens comme je t'embrasse.
« A. Ampère. »
De Julie à André.
a Lyon.
« Mon bon ami, tu es bien empressé de savoir des nouvelles de ta femme, et ta femme ne l'était pas moins de recevoir des tiennes. J'entendis sonner cinq heures après ton départ, je m'endormis un peu et fus bien attrapée en me réveillant de ne plus t'avoir à côté de
moi Comment as- tu fait ton voyage sans
un sol sur toi, si tu n'as rencontré personne de ta connaissance dans la diligence ?
« Notre pauvre Élise est bien avec maman; pour
moi, j'ai démérité sérieusement, et je me tiendrai tranquille jusqu'au moment où je sentirai que mes avances ne seront pas rebutées. .
« Ma jambe ne me cause qu'une petite douleur, mais
elle est si faible que je ne puis m 'appuyer sur elle. Ma
poitrine va mieux.
« Ta Julie. »
D'André à Julie.
« Samedi soir.
« Je suis allé aujourd'hui solliciter le préfet d'accorder des fonds pour le cours. En faisant le compte avec M. l'Ecuyer, j'ai trouvé que les cent francs alloués au commencement étaient mangés et au delà, en sorte qu'il faut encore en obtenir cent pour pouvoir continuer les expériences. J'espère que le préfet les donnera, sinon je serais bien fâché d'avoir acheté tant de verreries. Si les élèves étaient obligés de fournir cet argent, ils auraient raison de croire que je n'ai pas assez ménagé leur bourse. J'espère recevoir des fonds demain, quoique le préfet, au lieu de m'en promettre, se soit amusé à me plaisanter en me disant qu'il en délibérerait avec sa femme.
u En attendant, je ne ferai point d'expériences , mais seulement des raisonnements à mon cours de physique.
u Les leçons d'algèbre me paraissent bien plus agréables
que celles de chimie, et j'espère n'en pas professer d'autres à la suppression des écoles centrales. A mesure que la chimie perd pour moi le charme de la nouveauté, je sens mieux que cette science est réellement fatigante pour celui qui veut l'enseigner comme il faut. Les dépenses dont on a le souci, la préparation des expériences, et le chagrin qu'on a de temps en temps de les voir manquer, tout cela en dégoûte un peu.
« La nouvelle que tu m'as donnée de la petite Jenny Carron m'a fait du chagrin. Tu sais ce que nous disions sur la possibilité qu'elle fit un jour le bonheur de Jean- Jacques. Il me semble que ce malheur, s'il arrivait, serait comme un triste présage, et que ce pauvre enfant serait destiné à perdre celle qu'il aimera avant d'être heureux. Ah ! que Dieu l'en préserve ! »
« Lundi.
« J'ai reçu ce matin les cent francs du préfet. Ce qu'il y avait de préoccupant, c'est que, sans cet argent, il fallait me décider à faire de nouvelles avances ou bien à cesser le cours.
« Mais voici bien une autre nouvelle : on dit que les examinateurs de Moulins arrivent à Lyon. Tu sens de quelle importance ceci est pour moi : si cet on dit est vrai, je partirai incessamment pour leur être présenté, et il faut t'attendre de jour en jour à me voir arriver. Quel
bonheur! je passerai peut-être la semaine prochaine auprès de ma bienfaitrice.
« On ajoute que M. Roux sera proviseur; encore une heureuse chance !
« Je t'embrasse tout en joie.
« A. Ampère. »
(La plaisanterie de M. le préfet me semble d assez mauvais goût; il s'amuse un instant de l'importance naïve que le jeune professeur attache au succès de sa modeste requête, sans savoir deviner que, sous ce timide empressement, sous la gaucherie du solliciteur se cache un intérêt d'un ordre supérieur, l'attrait scientifique de ses expériences à poursuivre et l'instruction de ses élèves.
Le premier fonctionnaire de la ville de Bourg aurait été plus excusable s'il n'avait pu retenir un sourire en lisant comme nous les réflexions d'André au sujet du mariage de J.- Jacques, alors âgé de deux ans et demi.)
De Julie à André.
« Lyon, jeudi.
ce Mon ami, Marsil a fait partir dix de tes feuilles avec autant de lettres pour les différents libraires de Paris.
« Ballanche n'est pas venu, peut-être savait-il quelque chose des examinateurs 1 Parle-moi aussi des espérances de M. Clerc.
« Ta dernière lettre m'a fait sentir tout le plaisir qu'on éprouve en lisant dans un cœur qui vous aime. Il n'y a plus qu'à toi, au contraire, que je dise tout; je n'aurais point non plus de secrets pour maman, mais trop de choses seraient un sujet de peine pour elle.
« Élise est bonne, excellente, malheureusement me croit au-dessous d'elle par le sentiment : cela gâte un peu notre intimité. Mon ami, nous sommes faits l'un pour l'autre; si je me portais bien, nous serions trop heureux !
« Tu crois m'avoir envoyé trente-huit louis depuis les vacances : j'ai tout compté, tu m'as donné cinquantequatre louis et seize francs.
« Je ne m'attendais pas à te voir si bien payé. Que je dépenserais ton argent de bon cœur pour que tu puisses avoir une femme comme une autre, qui jouisse avec toi et son enfant de tant de petits plaisirs qu'une mauvaise santé empoisonne. Oh ! oui, c'est bien triste d'être toujours un objet d'inquiétude pour les miens, pour toi, mon pauvre ami, qui me vois souffrante, ennuyée, parfois injuste. Dieu le veut, il faut se soumettre. Oui, j'aurais été trop heureuse s'il m'avait laissé des forces : un bon mari, un enfant charmant, la meilleure des mères, aimée, chérie de toute une famille; n'est-ce pas que
d'andré-marje ampère 283
c'était trop de bonheur? Je le sens, car, malgré mon état, je suis plus attachée à la vie que jamais : c'est parce que je t'aime davantage et mon petit aussi, et que je suis sûre que tous deux vous avez besoin de moi pour être heureux! Mais changeons de sujet, celui-là m'attendrit; tu sentiras comme moi ton cœur se serrer en me lisant.
« N'oublie pas de remercier de Gérando; sa lettre aux examinateurs était celle d'un ami.
« Ta Julie. »
(Ces quelques lignes à l'adresse d'Êlise nous montrent que les orages qui s'élèvent entre les deux sœurs finissent toujours par un redoublement d'affection :)
« Bien bonne, bien chère Élise, — écrit Julie, — j'ai trouvé en arrivant à la maison mon cousin Laine et ta lettre, qu'on ne me donnait pas, mais je l'ai devinée et demandée. Pouvais-je douter de ton cœur, qui sait si bien aimer ? Ah ! comme tu devrais toujours te dire que ta sœur est ta meilleure amie! que rien, rien ne la fera changer; que, si elle te prouve mal sa tendresse, elle ne la ressent pas moins vivement, et que ton bonheur et le sien sont à jamais inséparables l'un de l'autre. »
D'André à Julie.
« Bourg, dimanche.
« Ma charmante amie, j'ai reçu ta lettre ce matin avec celle de Marsil; quelle complaisance de sa part! Tout va bien cette fois ; c'est un grand bonheur que j'aie corrigé ces quatre pages, qui étaient la partie la plus négligée de l'ouvrage, quoiqu'une des plus importantes; ce sera maintenant la plus soignée.
« Mais que je suis inquiet de ta situation ! Il faut être cloué comme je le suis ici par l'attente de ces commissaires pour ne pas aller te voir au moins un seul jour. Ma pauvre Julie, ma bienfaitrice, je me reproche de t'avoir écrit des choses qui t'ont préoccupée. Grâce à MM. Périsse, ma sottise n'aura point de suites funestes; peut-être qu'au contraire tout cela engagera-t-il M. Laplace à faire plus d'attention à moi.
« Je voudrais être aussi sûr que ta santé sera parfaitement rétablie au premier germinal que je suis certain d'être nommé au Lycée de Lyon. En attendant, j'ai commencé un nouveau travail, car c'est le moment d'étudier, quand je suis loin de toi. Ne me servirait-il jamais de rien, j'aurai toujours gagné les connaissances acquises en le préparant.
« Que ta lettre m'a attendri, ma pauvre petite ! Ton
mari et ton fils te font chérir la vie ; tu sais bien que tu es tout pour eux.
« Le beau temps m'inspire la tentation de me procurer un grand bonheur : qui m'empêcherait d'aller dimanche à Lyon, pour revenir mercredi, si je ne faisais sauter à mes élèves que les deux leçons des jours gras, pendant lesquels on n'étudie guère ? Les examinateurs, j'espère, ne viendront pas juste dans ce moment; mais ce projet dépend de tant de circonstances qu'à peine osé-je m'en flatter.
« Ah! que tes lettres me sont précieuses! Quand . viendra l'heureux temps où je n'en aurai plus besoin !
« Je me sens le cœur serré d'une tristesse qui a du moins cela de bon qu'elle me dispose à la dévotion. Je
pense, depuis que je t'ai quittée, à ce que tu attends de moi ; tu ne sais pas combien cela, dans la position où se trouve mon esprit, exige de réflexions.
ce Je suis, au reste, bien déterminé à le faire; mais qu'il m'en coûte de ne pouvoir te communiquer toutes mes pensées ! Ce n'est pas un sujet-à traiter par lettres. »
« Lundi soir.
« Tu me dis de réfléchir, je ne le fais que trop ; mon esprit n'est plus libre du tout, à peine puis-je travailler.
« Je regarde cette démarche comme des plus importantes. Puis-je la faire au hasard, pour vivre ensuite
comme si je ne l'avais pas faite ? Je me repens pour ta tranquillité de t'en avoir parlé si tôt. Si j'étais sûr que tu m'aimeras un jour comme autrefois, je serais tranquille, et je saurais du moins travailler à mon aise.
« Tu conviendras que ce serait bien bête, pour une fois, de donner ma confiance à quelqu'un que je ne reverrai jamais, surtout lorsque je ne rencontre personne qui m'en inspire.
« Retrouverai-je dans ma vie des baisers sur tes lèvres comme ceux que tu me donnas à mon arrivée à Lyon? Tu vas me prendre pour un fou de changer ainsi d'idées, mais ma plume obéit à mon esprit tourmenté d'agitation. Ma Julie, ma Julie, penses-tu à moi à présent?
« Je suis résolu à faire ce que tu désires, mais décidément cela ne se peut que quand je serai à Lyon.
« André Ampère. »
De Julie à André.
« Lyon, mardi.
« Tu me dis, mon ami, que tu te disposes à faire ce que j'espère de toi. Si mes prières sont exaucées,
i cela te causera autant de plaisir que j'en éprouverai moi-
: même à te retrouver comme je t'ai toujours connu. Tu
i as peur, ajoutes-tu, que je ne doute de ta tendresse. J'ai
un sentiment intérieur qui m'assure que ta Julie te sera 1 toujours chère, que rien ne pourra jamais te faire ou-
t blier les moments que tu regardais comme le comble de
i la félicité : je parle de ceux où, réunis par la confiance, nous lisions dans le cœur l'un de l'autre. Oui, mon ami, i ce sont là les courts instants de mon bonheur ; je les 1 partageais avec toi et je les sentais peut-être encore j plus délicieusement. Pourquoi s'imaginer qu'ils ne rej viendront plus? Il est vrai que les discussions sur difféf rents sujets, la difficulté de te persuader de ce que je pense, tout cela absorbe le temps et l'esprit, et emj pêche les communications intimes. Mais, mon bon ami, nous ne serons pas toujours, j'espère, dans une position si difficile ; ton esprit sera moins agité aussi ; tu deviendras raisonnable solidement en prenant des années et en voyant grandir ton enfant, à qui tu devras l'exemple et qui te demandera compte de tes opinions. Pour les lui expliquer clairement, il faudra bien en être convaincu toi-même. Je vois tout cela dans l'avenir • je me vois paisible au milieu de vous deux, que je regarde comme mes fils, car les maux m'ont vieillie et m'ont laissé le loisir de faire des réflexions qui ont mûri ma raison. Ainsi, quoique nos âges se rapprochent, crois bien que ta femme a dix ans de plus que toi. Cela peut être pris
dans tous les sens, car la fraîcheur, l'activité, la gaieté, les grâces de la jeunesse, tout est disparu; mon cœur est le même, il t'aimera toujours, et cela te suffit, n'estce pas, mon bon André? Je t'embrasse à cette pensée, et tu me réponds de même.
« Je sens que nous sommes d'accord.
« Je fus hier à notre paroisse, c'est-à-dire à l'église où nous parûmes devant la municipalité. Je n'y avais pas été depuis, et cela me rappela bien des choses. Je demandai à Dieu que nous soyons toujours réunis comme nous l'avons été jusqu'à ce jour.
« Ta J ulie. »
D'André à Julie.
« Bourg, dimanche.
« Combien la lettre que je viens de recevoir était nécessaire à mon repos! Ils reviendront ces moments délicieux que tu peins si bien. Tout ce que tu me dis relativement à la manière d'élever mon fils est vrai, mais j'ai le temps de mettre en ordre ma tête d'ici là, et sûrement je n'attendrai pas le moment où j'aurai des instructions à lui donner sur ce sujet, pour les suivre moimême.
« Pourquoi dis-tu, ma Julie, que ta jeunesse est passée? Est-ce qu'elle ne t'embellit pas de tout ce qu'elle a d'agréments ! Il ne te manque qu'une santé mbins languissante, et j'espère que ce printemps te la rendra, surtout si nous pouvons être ensemble à la campagne ; c'était le doux rêve que je faisais déjà Tannée dernière pour les vacances ; c'est celui que je caresse à présent pour le mois prochain.
« Serais-je trompé encore ? S'il en était ainsi, tu irais seule et loin de moi ; je me consolerais en pensant que tu y respires un bon air et que tu n'as pu revoir ni le petit verger, ni le bosquet du jardin d'en haut, ni l'a* mandier où tu m'as pleuré, ni tant d'autres endroits peuplés de souvenirs, à Saint- Germain ou à Polémieux, sans songer à ton ami. Tu m'aimeras toujours : voilà la ligne de ta lettre qui m'a tranquillisé, après m'avoir arraché de. douces larmes. »
a Lundi soir.
« Je te prie de m'envoyer mon pantalon neuf, pour que je puisse paraître devant MM. Delambre et Villars. Je ne sais comment faire : ma jolie culotte sent encore la térébenthine, et ayant voulu mettre mon pantalon aujourd'hui pour aller à la Société d'émulation, j'ai vu le trou, que Barrât croyait avoir raccommodé, devenir plus grand qu'il n'avait jamais été, et découvrir la pièce d'une autre étoffe qu'il a mise dessous. Tu vas craindre
que je ne gâte mon beau pantalon ; mais je te promets de te le renvoyer aussi propre que je l'aurai reçu. J'ai touché ce matin sept louis du gouvernement. Comme j'ai dépensé presque tout ce qui me restait en affranchissement de paquets, j'en garde un pour moi, sur lequel je te renvoie sept livres dix sols pour les livres.
« Ce matin, à la Société d'émulation, on préparait une séance brillante pour les inspecteurs. M. le préfet m'a demandé deux fois si je n'aurais rien à lire sur les mathématiques.
« Il m'est venu de bonnes idées sur lesquelles je vais
travailler vigoureusement.
« A. Ampère. »
(Encore un nouveau travail commencé à l'intention de MM. Delambre et Villars. Il sera intitulé: Mémoire sur l'application des formules du calcul des variations à la mécanique.}
D'André à Julie.
a Bourg, Pâques.
a Qu'il est triste, ma Julie, que ta santé ne te permette pas d'aller à Polémieux dans les plus beaux moments de l'année ! Quand j'ai mal à la tête à force de mètre fatigué à retourner de vingt façons des idées désespérantes, je vais faire un tour avec une de tes lettres.
Je suis tout de suite dans la campagne où je respire un air si doux ! Les buissons se couvrent de fleurs, les prés et les chemins d'un vert si frais! J'ai passé entre deux haies embaumées de fleurs de mahabel, que j'aurais voulu que tu pusses respirer aussi.
<( Avoue que le gouvernement avait bien eu raison de donner un peu de bon temps aux pauvres professeurs dans ce joli mois, et qu'ils ont été bien dupes de s'engager à rester sur une vaine espérance.
« M. Luc ne continuera son cours d'histoire naturelle que jusqu'à la fin d'avril ; cela me fait plaisir ; il me semble qu'en S'en allant il me rendra la liberté.
« J'ai composé des morceaux détachés pour mon ouvrage ; mais ils ne sont pas encore mis en place, le plan tout entier en est tracé.
« Toutes mes pensées sont absorbées, dans ces calculs, mais l'amour pour Julie ne quitte pas mon cœur.
c Je t'envoie six louis par Pochon; j'en garde un, parce que je ne sais si je n'en aurai pas besoin ; les neuf francs que j'avais devant moi sont déjà bien diminués.
Voici enfin le livre de Ballanche ; il doit être bien en colère contre moi de l'avoir apporté ici et gardé si longtemps. Je vous conseille cependant, à toi et à Élise, de ne pas le rendre que vous ne l'ayez lu, surtout s'il ne faut que deux ou trois jours pour cela.
<c A. Ampère. »
De Julie à André.
« Lyon.
« Mon ami, pendant ces fêtes, qu'as-tu fait loin de moi? Sans doute tu as travaillé à tes mathématiques, ou bien à ranger ton cabinet, pour être prêt à revenir si ta nomination arrivait. Mais plus je l'attends, plus je crains; je donnerais quelque chose de bon pour que tu l'eusses en portefeuille. A propos de portefeuille, n'oublie pas à Bourg ton congé définitif, ni les autres papiers dans ce genre. Us sont bien précieux, puisqu'ils assurent notre tranquillité. J'ai fait porter l'autre jour ta lettre à Derion; je ne l'avais pas ouverte, et j'en ai été fâchée; car peutêtre fallait-il y joindre un exemplaire de ton ouvrage, qu'on ne doit point épargner, puisqu'il ne s'en vend pas.
« J'ai vu M. Coupier tout frais émoulu de Claizerolle ; il savait à peine la suppression des écoles centrales.
« Mes forces reviennent doucement ; je suis cependant un peu plus courageuse, je monte sans être aussi oppressée ; mes jambes sont moins tremblantes.
« Malheureusement, je ne puis pas encore aller à la campagne ; tu seras peut-être ici pour faire avec moi ce voyage tant désiré !
« Voici la balle de tout ce qu'il te faut pour être bien mis. Je te prie de ne pas découdre les doublures des manches de ton habit; aie soin de tenir tes cravates
d'andré-marie ampère 293
propres, d'être bien chaussé, prends garde à tes pantalons, à ton gilet, à tes bas.
« Adieu, mon fils, je suis fatiguée et je t'aime.
« Ta Julie. »
D'André à Julie.
u Bourg.
« Mon amie,
« Depuis samedi, je n'ai pas eu un instant de liberté. Je vais te raconter tout ce qui s'est passé. MM. Delambre et Villars arrivèrent samedi à quatre heures. M. Clerc vint m 'avertir que tous les professeurs iraient en corps à six heures. Nous n'y arrivâmes qu'à sept, et, les voyant prêts à se mettre à table, nous ne nous assîmes seulement pas. Je reçus quelques honnêtetés de plus, ainsi que M. Clerc; M. Villars me suivit pour me prendre la main. Dimanche, j'écrivis la suite de mon mémoire, et je fus ranger le cabinet et le laboratoire. Ils dirent à MM. Dupras et Olivier qu'ils visiteraient leur pension le lendemain lundi ; l'examen des élèves a eu lieu hier et aujourd'hui.
«Je fus faire une seconde visite à ces messieurs, lundi matin, à neuf heures; j'en sortis à dix ; je reçus un accueil très-distingué. L'un d'eux me dit que s'il y avait
des machines au cabinet de Bourg qui pussent m'être utiles au Lycée de Lyon, il fallait que j'en donnasse la liste.
« Mes élèves n'ont pas mal répondu sur les mathématiques, mais ils avaient trop peu de leçons pour être forts; ils Pont été extrêmement surtout le reste. Les inspecteurs, enchantés, après l'avoir témoigné de mille manières, ont fini par dire à MM. Dupras et Olivier qu'ils n'avaient point encore trouvé une pension qui valût la leur.
« J'ai causé aujourd'hui une bonne demi-heure avec M. Delambre, à peu près autant avec M. Villars; juge comme je suis content de me voir sûr du Lycée.
« Mon ouvrage ne se vend pas, nous le savions bien d'avance ; ceux qui sont en état de le comprendre sont trop savants pour croire que je puisse leur apprendre quelque chose, en sorte que les uns voient l'ouvrage trop au-dessus d'eux, les autres trouvent l'auteur trop au-dessous, et personne ne l'achète.
« Je suis inquiet ; M. Petetin m'avait dit qu'il ne doutait pas que fa douleur ne se dissipât bientôt. Consultele de nouveau. C'est de mardi en quinze le i n germinal. Cette époque si attendue me ramènera-t-elle auprès de toi? te verrai-je guérie?
« Rien de nouveau à l'égard de la fermeture des écoles centrales. Personne ne doute ici que les cours n'y finissent le i er germinal. Si je suis nommé au Lycée,
je serai bien aise d'avoir du temps devant moi pour repasser l'astronomie et les autres parties que je devrai enseigner en sortant d'ici
« Le bonheur d'être auprès de toi vaut mieux qu'un traitement.
« A. Ampère. »
D'André à Julie.
a De Bourg, samedi.
« M. Delambre, qui a fait sa visite au collège avec M . Villars, m'a dit : « Tout ce que je vois de vous con- « firme l'idée que j'en avais conçue. Je vais à Paris « porter la liste de mes observations sur ceux qui se « présentent. Votre place est à Lyon. Le gouvernement « n'a rien changé encore à tout ce que j'ai fait; certaine nement il ne commencera pas à propos de vous ; « d'ailleurs je serai là et j'y veillerai. »
« Ce que dit M. Delambre ne varie plus ; ma nomination n'est donc pas susceptible du moindre doute.
« Resterai -je à Bourg pour gagner soixante francs par mois et sans savoir si ces MM. Dupras et Olivier se soucient de m'y retenir ? Ils m'avaient pris pour donner des leçons jusqu'à l'examen qui vient d'avoir lieu; qu'est-ce que ma présence leur rapporterait à présent ?
C'est bien toujours la même amitié, les mêmes égards ; mais faut-il attendre, pour me retirer, qu'ils aient réellement envie que je m'en aille ? ne vaut-il pas mieux prévenir ce moment?
(c II faut nécessairement que je retourne à Lyon, que j'y termine l'ouvrage que j'ai promis à M. Delambre. Je me passerai de revenu pendant deux ou trois mois, mais il me reste trois cent trente -six livres à recevoir; nous vivrons là-dessus jusqu'au Lycée. Ces messieurs m'ont dit que ma place me rendrait plus de cent louis dès la première année, et bien davantage ensuite, sans compter le logement.
« Pendant deux mois je ne gagnerai donc rien, car,, loin de chercher à prendre des élèves, il ne faudra songer qu'à préparer mon cours et travailler à me faire une réputation qui m'assure un jour une fortune brillante. M. Delambre a commencé par être précepteur dans des maisons particulières. Il va quitter l'inspection générale de l'instruction publique, et il lui restera quatorze mille livres de rente pour les places qu'il occupe.
« A. Ampère. »
d'andré-marie ampère 297
De Julie à André.
u De Lyon.
« Cher ami, je trouve à la fin de ta lettre un projet qui est pour moi la cause de bien des réflexions.
« Sans doute tes espérances du Lycée me paraissent très-fondées , mais tu n'y es pas encore ! Tu sais si je désire notre réunion îu i OT germinal, mais il faut toujours consulter la raison avant son plaisir.
« Si le Lycée tarde quelques mois à s'établir, que feras-tu ici ? car il n'y a pas possibilité de donner des leçons au Griffon, à moins que nous ne partions toutes, et pas plus ma santé que le temps ne me permettent d'aller à Saint-Germain avant la fin d'avril.
« Tu penses que .tu pourrais attendre le Lycée à la campagne. Ce n'est pas sage, car si un autre que toi était nommé, quelle pauvre mine aurais-tu de sortir de là pour venir picorer des élèves !
« Combien de choses ignorerais-tu, lors même que tu viendrais souvent à Lyon ! Tu vois que je trouve plus d'un motif pour te conseiller d'agir comme les autres professeurs.
« Nous n'entrons dans notre appartement qu'à la Saint-Jean. Le Lycée s'établira d'ici là, et si tu n'es pas nommé, tu seras tout de suite en mesure de donner des leçons sans avoir un air errant. Et puis, nous aurons
bien besoin de l'argent que tu peux gagner ; en nous mettant dans notre ménage, que de dépenses à faire ! Tu as là-bas au moins soixante francs par mois, chez M. Dupras. Mon ami, ce n'est pas l'intérêt qui me domine, mais la nécessité. Voilà, mon pauvre André, toutes mes réflexions ; maintenant, je serai toujours contente de ta détermination; mais pensons plus au petit qu'à nousmêmes *
« Que je serais heureuse de te voir, ne fût-ce que deux ou trois jours! J'aurai la force de supporter le plaisir et la peine ; je ne te répète pas combien j'en aurais s'il fallait que le i er germinal passât comme un autre jour! Tu sais combien je l'attendais ; t'en parler, c'est augmenter tes regrets. Adieu, mon bien bon Ampère; si tu restes, ce sera encore un sacrifice à ajouter à tant d'autres ; tu me fais tous ceux qui te coûtent le plus , aussi mon cœur les apprécie et te chérit bien fort. Adieu, mon fils, mon ami.
« Ta Julie. »
(Bon André ! il se meurt d'impatience et d'inquiétude à Bourg ; se croyant sûr du Lycée, il veut tout quitter pour arriver à Lyon ; auprès de Julie, la fortune, la réputation lui semblent faciles à acquérir; les obstacles disparaissent ; il fait un dernier rêve d'avenir heureux, tandis que sa femme perd ses forces de jour en jour, mais garde son courage et s'impose encore un sacrifice que
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commande la raison. Elle arrête l'élan si naturel et si vif de son mari ; et, avec ce sens droit qui l'a faite souvent stoïque et cette tendresse qui lui rend familiers tous les dévouements : « Tu crois, dit-elle, que tu pourrais attendre le Lycée à la campagne, ce n'est pas sage; pensons plus au petit qu'à nous-mêmes. »
Et la pauvre créature défaillante, qui plus que jamais aurait besoin de la présence et de l'appui d'Ampère, se refuse une pareille consolation pour obéir à la prudence maternelle, pour ne point exposer la situation morale du jeune professeur à perdre un peu de la considération dont elle veut le voir entouré.)
D'André à Julie.
a De Bourg, mercredi.
« Que j'ai pleuré, ma Julie, en lisant ta dernière lettre! Il faut que je sois le plus méchant des hommes; •que puis-je faire pour réparer ma faute?
« Je n'avais plus ma tête en te répondant ce jour-là, ivre des succès que j'avais obtenus. Tu te disais inquiète de ce que je ferais pendant les trois mois qui restent jusqu'au i er messidor; tu ajoutais qu'il faudrait peut-être
vivre tout ce temps loin de toi. Cette idée me troubla l'esprit.
« Quant au Lycée, il est certain que j'y serai. M. De- 1 ambre, parlant le lendemain de la séance de la Société d'émulation où j'avais lu mon mémoire, dit que Laplace ni Lagrange ne le désavoueraient pas.
« J'ai fait ce matin une nouvelle découverte, supérieure à celles que j'avais faites jusqu'à présent, oh ! oui, bien au dessus; si elle me conduisait au but que j'en attends, je serais immortalisé.
« Pardon, pardon encore; permets que je t'embrasse* malgré la sottise qui m'en rend indigne. »
De Julie à André.
« De Lyon, lundi.
« Parlons du Lycée : tu y seras, mon tendre ami > M de Jussieu a écrit à M. Bernard que ton ouvrage avait été goûté à Paris. Si ma lettre t'a chagriné, j'espère que tu ne m'en veux pas, et que ton séjour là-bas ne sera plus long.
« Que sais-tu de la fermeture des écoles?
« Qu'il vienne vite ce temps où nous serons réunis ï Comme nous en profiterons bien !
d'andré-marie ampère 301
(( Comme nous saurons passer des soirées agréables à faire des petits jeux avec notre Ampère!
« J'ai dormi cette nuit ; je suis plus en train et plus courageuse. En te parlant de ma santé , quel bonheur si je pouvais bientôt changer ma phrase ordinaire : Mon ami, toujours de même.
«.François Delorme a été arrêté comme conscrit; toute sa famille est dans la désolation et le pauvre garçon vient de partir sans qu'on puisse avoir la permission de le faire remplacer.
u J'ai écrit, ne pouvant me remuer, pour tâcher de lui être .utile; mais jusqu'à présent cela n'a pas réussi.
« J ulie. »
(François Delorme, au sort duquel Julie s'intéresse vivement, était un jeune serviteur de M me Ampère la douairière. Françoise, sa fiancée, berçait et soignait alors le petit Jean-Jacques, quand on le menait à Polémieux.
Quarante-six ans plus tard, les époux Delorme, devenus vieux, vivaient encore sous le toit inhabité de la maison de leurs anciens maîtres. Notre ami, dont la charité ne négligeait rien, soulageait tant qu'il pouvait ces pauvres gens. A propos d'eux, nous retrouvons une lettre intéressante, adressée en 1848 à M. J.-J. Ampère, de l'Académie française, par M . Bolo, notaire.)
« Simonest, près Lyon, le 22 juillet 1848.
« Monsieur,
a Je me suis empressé de me rendre à Polémieux, auprès des époux François Delorme. Je leur ai donné lecture de votre lettre, et, lorsque je suis arrivé au paragraphe les concernant , ils ont cru avoir retrouvé toutes les joies de leur jeune âge. Cet éclair de bonheur passé, la pauvre Françoise, devenue plus tranquille, m'a dit tristement : « Écrivez à notre excellent maître que je « prie le bon Dieu pour lui et que je lui demande de le « revoir avant de mourir. Il ne faut pas qu'il tarde à * venir visiter le nid de famille, car il n'y a plus que « nous pour le recevoir. »
« En prononçant ces mots, elle essuyait avec le coin de son tablier de grosses larmes qu'elle ne pouvait retenir. Ces honnêtes gens habitent un des bâtiments dépendants du manoir de vos parents ; c'est là que leur vie s'écoule. Us gagnent péniblement leur pain de chaque jour, rudes labeurs, mêlés des plus beaux rêves , lorsqu'ils se prennent à penser à vous.
« Quand vous aurez quelques rares moments de liberté et de solitude, arrachez-vous aux travaux de l'esprit ; venez les passer dans ce petit enclos qui fut votre berceau. Il a été gardé précieusement dans son ancienne
pauvreté Nombre, d'eau, de fleurs et de fruits; c'est dans cette modeste enceinte, depuis longtemps déserte, vidée par la mort, dans ces allées bordées de pommiers et encadrées d'oeillets sauvages , sous ces vieux troncs épuisés de sève , c'est sur ce sable mal ratissé que vous chercherez du regard les pas de votre mère, de votre père, des anciens amis, des vieux serviteurs de la famille Vous irez vous asseoir sous la petite tonnelle de pampres, où l'illustre André Ampère aimait à se reposer, où votre sainte mère murmurait à voix basse les prières que vous avez apprises d'elle, dans votre toute petite enfance. Vous retrouverez dans ce foyer, aujourd'hui éteint, les premières joies de l'homme entrant dans la vie, ces premiers enthousiasmes de la contemplation ; parmi tant de ressouvenus, tout vous causera de l'émotion, dans l'intérieur de l'habitation abandonnée, quelques meubles d'alors, 'tels qu'un vieux ta- * bleau sur un pied doré, une ancienne tapisserie, etc., etc. • « Vous vous arrêterez un instant contre la clôture , en face de la maison qui s'ensevelit d'année en année sous le lierre, aux rayons du soleil couchant, au bourdonnement des ruches, vous verrez sur la vieille muraille courir des lézards que vous croirez reconnaître comme d'anciens hôtes du jardin , avec lesquels on pourrait encore s'entretenir d'autrefois.
« Puis, François et la bonne Françoise seront là pour vous saisir les mains et les presser sur leurs cœurs!
« Procnrez-moi, je vous prie, le bonheur de vous accompagner ce jour-là. Je suis aussi un enfant de Polémieux, car je suis né sur une pente voisine de la montagne/à Saint-Rambert, dans l'isle Barbe. Tout le village est venu écouter la lecture de votre lettre ; chacun vous remercie et vous bénit.
« Veuillez agréer, Monsieur, l'hommage de mon admiration et de mon respect.
« Bolo, notaire. »
(Cette lettre, retrouvée parmi tant d'autres presque à la fin de ce recueil, ajoute encore un touchant souvenir à ceux qui nous ont émus jusqu'ici.
Comme l'abandon, le silence et la mort poétisent aujourd'hui l'humble domaine de Polémieux, si pauvre d'eau, d'ombrages et de fleurs!
Il fut bien court et bien regretté, ce modeste bonheur dont nous avons ici le cadre sous les yeux. En 1816, au milieu de sa brillante carrière, André écrivait à Ballanche : « Oh ! je n'aurais jamais dû venir à Paris ! Pourquoi ne suis-je pas resté toute ma vie professeur de chimie à Bourg ou à Lyon? Je n'ai jamais été heureux que pendant ce temps si court. Là, avec elle, je serais devenu un grand homme; mais il n'est plus temps! »
Ampère se trompait en écrivant cette dernière ligne,
car depuis quatre ans il avait déjà mérité Phommage que la postérité lui réservait !
En 1812, à l'Académie des sciences, comme un législateur qui dote l'avenir d'une loi nouvelle, il prononçait ces remarquables paroles :
« Autant d'aiguilles aimantées que de lettres de l'alphabet qui seraient mises en mouvement par des conducteurs qu'on ferait communiquer successivement avec la pile à laide de touches du clavier qu'on baisserait à volonté, pourraient donner lieu à une correspondance télégraphique qui franchirait toutes les distances et serait plus prompte que l'écriture ou la parole pour transmettre les pensées. »
L'Académie comprit-elle bien dès lors le présent magnifique que cet homme de génie venait de faire à ses semblables?
Finissons les dernières lettres d'André et d'Élise, car c'en est fait, Julie ne pourra plus écrire.
De rigoureuses circonstances, un dévouement mutuel ont imposé trop longtemps à deux êtres qui s'appellent et se désirent sans cesse la nécessité de vivre séparés.
Après quinze mois d'attente/ils touchent au but : leurs vœux ardents vont s'accomplir. Mais la Providence sévère ne voudra leur permettre qu'une réunion d'un jour, pour les adieux suprêmes.)
D'André à Julie.
« Bourg, vendredi.
« M. le préfet a prolongé l'École centrale d'une semaine pour attendre la réponse du ministre, qui doit décider si elle continuera jusqu'à l'ouverture du Lycée de Lyon. Si Fourcroy ne dit rien, ces huit jours seront perdus. Cependant, nous n'avons pas refusé, dans la faible espérance d'une réponse favorable. Comme je voulais remettre moi-même mon mémoire à Delambre , j'ai demandé la permission de faire un petit voyage à Lyon; je serai près de loi samedi ou dimanche. J'ai su aujourd'hui que Delambre avait dit, à un dîner chez le préfet : « Vous allez perdre M. Ampère ; c'est un homme d'un « mérite supérieur. Il a envoyé un mémoire à l'Institut, « et l'avis unanime des membres de la section de ma- « thématiques est que cet ouvrage ne peut venir que « d'une tête forte. »
« Je te rapporte sans modestie, mot à mot, la phrase comme on me l'a rendue.
« Je suis sûr du Lycée, et mon succès doit te satisfaire. Je ne suis plus en peine de la fortune de mon fils, mais bien de la manière dont nous vivrons jusqu'à ce que je gagne davantage. Je sens combien il faut économiser l'argent, et encore plus mon temps, qui est ma seule
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ressource pour parvenir à une grande réputation. Tu regarderas tout cela comme des rêveries, mais je t'assure qu'il n'en est rien ; tu verras si mes augures sont trompés.
« Ce n'est plus la réussite qui m'inquiète, c'est la santé de mon amie. Si je me décide à présenter mon manuscrit, par l'entremise de Ballanche, je serai privé de te voir, mais j'épargnerai 9 à 10 livres. Au reste, j'ai un louis intact en caisse, et il pourrait y avoir de l'avantage à remettre moi-même mon manuscrit. Je suis bien indécis. »
« Du jeudi.
« Ne m'attends pas, mais j'espère toujours te voir avant mardi. »
(L'École centrale ne se fermera pas avant huit jours. Cette prolongation est acceptée, cette fois, sans murmure par André. Malgré ses hésitations, il se décide à aller lui-même remettre son travail promptement achevé sur l'Application à la mécanique des formules des variations, à M. Delambre, qui promet de présenter ce second mémoire à l'Institut.
De retour à Bourg, il écrit immédiatement :)
?o8 JOURNAL ET CORRESPONDANCE
D'André à Julie.
« Ma Julie,
« Est-il possible que nous ayons été si peu ensemole pendant trois jours! Je conserve pourtant un bien cher souvenir de tes douces confidences, de tes projets. Mais une pensée m'obsède : je t'ai vue pleurer la veille de mon départ. Qui me dira si tu as pu dormir cette nuit? Élise, ma sœur, donne-moi des nouvelles de Julie ; sans cela, il n'y aura pour moi ni paix ni repos, même pendant ces derniers jours.
« Ampère. »
(Nous voyons que l'inquiétude du pauvre mari est au comble. Élise prend la plume et lui adresse des bulletins dont sa vive imagination ne sait guère adoucir l'amertume.)
D'ÉUse à André.
« Lyon, lundi matin.
<c Mon bon André,
« Je viens remplir ma promesse. Il me semble que je la trouve un peu plus forte qu'hier ; elle a dîné avec
d'andré-marje ampère 309
une laitance et une glace aux pêches qui lui a sentblé délicieuse. Mais le mal est toujours là ; il détruit sa santé, notre repos, et bien souvent nos espérances. Mon Dieu ! quel bonheur si , parmi toutes les plantes dont tu connais les propriétés, il en était une seule qui pût remettre tout en ordre dans sa nature ! A quoi bon la science, s'il n'y en a point qui puisse rendre la santé à Julie ? Informe-toi, parle d'elle aux savants, aux ignorants ; les simples ont souvent des remèdes simples comme eux, des lumières que Dieu leur distribue pour leur conservation. Mais surtout ne nomme pas Julie, car l'idée qu'on s'entretient de sa maladie la fatigue et lui est pénible. »
a Lundi soir.
« Julie paraissait assez disposée au sommeil. Pour son souper, elle a mangé un peu de blanc d'œuf et prendra son bouillon dans la nuit. M. Petetin est revenu, ordonne des riens, une infusion de camomille. Je l'ai poursuivi sur l'escalier pour lui demander s'il ne pensait pas qu'elle fût maintenant assez forte pour prendre des bains. Il m'a dit que non.
« Tu frappes du pied, j'en suis sûre, c'est ce qui m'est arrivé en le quittant. Ce médecin -là perd peut-être un temps précieux pour' administrer des remèdes, tandis que l'autre, M. Petit, n'en a que de trop violents pour elle. Où en trouver un, mon Dieu ! qui la traite mieux ?
Je vais me coucher pour ne pas dormir, car j'ai un long chapelet d'idées noires à défiler. Ah ! pourquoi , pourquoi ai-je poussé le sacrifice de moi-même jusqu'à conseiller le mariage à Julie? Je m'admirais alors en répandant des larmes, elles étaient pour moi le triomphe de la raison, et c'était le sentiment seul qu'il fallait écouter.
« Sans elle, sans sa tendresse, comment pourrait-on vivre? Mais j'oublie que c'est à son mari, à celui qui l'aime tant, que je dis ces choses désolantes. Adieu, j'espère être moins lugubre demain. »
k Mardi matin.
« Et vite, il faut te dire que Julie n'a pas trop mal dormi cette nuit, malgré le tambour qui a battu pour appeler des soldats logés dans le quartier.
« La pauvre petite est toute vigourette et me dit de t'écrire qu'elle espère bien se passer de ton bras quand tu seras de retour. Elle mangera des laitues farcies à son dîner. Je te répète que Julie n'est pas trop mal en train. Sois tranquille, les nouvelles ne te manqueront pas, je te trouve trop à plaindre à douze lieues d'elle. Brûle mes lettres, surtout celle-ci, trop triste pour rester sous tes yeux.
« Ta bonne tante m'a bien recommandé de te dire mille choses. Combien elle t'aime! quel cœur! quelle vivacité! Elle a pris ta place cette nuit auprès de Julie.
« Adieu ; ton fils t'embrasse ; ne t'ennuie point à me répondre, écris à ta femme,
(( Élise. »
« Mardi soir.
« L'après-midi s'est passée comme celle d'hier; quelques visites l'ont distraite ; elle est admirable dans son état si triste et si douloureux. A sa place je me désolerais du matin au soir, mais la pauvre petite a tant de fermeté qu'elle cache toujours ses larmes. Je quitte la chambre quand je vois ses efforts. Elle était un peu plus oppressée ce soir qu'à l'ordinaire, et pourtant elle a voulu que j'allasse dormir tranquille. Mais, comment dormir ! Tu sauras demain des nouvelles.
« Je te dis tout, l'idée de te cacher la moindre chose ne m'est pas 4 même venue, »
« Du mercredi.
« Cette fois ce n'étaient pas les tambours qui l'ont agitée, mais de l'oppression et un peu de fièvre !
« Cependant, la journée a été assez bonne, elle a demandé pour son dîner un peu de bœuf à la mode, qu'on lui a donné après avoir tenu conseil. Elle en a mangé si peu, ce n'était qu'un goût de malade.
« La pluie est enfin venue ; elle respire un air plus frais; puisse ce changement lui être salutaire, et Dieu
veuille que tous ceux qui lui répétaient sans cesse: « Ce « temps-là est vraiment bien contraire à votre situait tion », n'enfilent pas une litanie sur l'humidité comme sur le temps trop sec. La pauvre petite verra peut-être que les jours frais ou chauds ne changent rien à son état. Elle vient de me dire tout à l'heure qu'elle avait bien sommeil. »
« Jeudi matin.
« Elle a ressenti de la fièvre et a mal dormi. Sur les dix heures du matin, elle s'est un peu reposée. Je viens de lui lire ta lettre et je me hâte d'achever celle-ci pour te l'envoyer.
« Je romps toutes mes phrases et ne sais ce que je dis; brûle encore celle-là.
<( Ton fils joue dans ce moment sur le lit de sa mère.
Adieu, mon pauvre Ampète; voilà vraisemblablement
la dernière lettre que je t'écrirai.
« Élise. »
D'André à Julie.
« Bourg.
« Chère Julie, je n'ai plus à délibérer: la réponse du conseiller d'État Fourcroy est arrivée hier. Il remercie les professeurs de leur zèle et les invite à cesser leurs
fonctions, pour lesquelles le gouvernement ne peut plus leur tenir compte de rien absolument.
« Tout le monde est d'avance si persuadé de mon prochain départ qu'on a fait inventaire de mon cabinet de physique.
« MM. Dupras et Olivier ont pris aussi leurs arrangements en conséquence. Je ne puis rester sous aucun prétexte, quand je le voudrais, à moins de faire dire que je ne sais où trouver de quoi manger. Il faut partir; je t'embrasserai dans quelques jours; je n'ai plus rien à faire que cet inventaire et mes paquets. Je vais vivre auprès de ma Julie pour toujours, quel bonheur! Si tu ne reçois plus de lettres de moi, c'est que j'irai encore plus tôt ou que je mettrai tout mon temps aux préparatifs du voyage. „
« M me de Lalande a écrit de Paris aune dame de Bourg qu'elle savait de bonne part que MM. Clerc et Mermet étaient placés à Moulins et moi à Lyon. Mon amie, mon amie, nous ne nous quitterons plus.
« A. Ampère. »
[/Ampère à M. Delambre.
« De Bourg, le ij germinal an II.
a Monsieur,
« Cette lettre ne devrait être pleine que des remercîments que je vous dois, et pour la place que vous me destinez, et pour la promesse que vous m'avez faite de présenter à l'Institut mon mémoire sur l'Application à la mécanique des formules du calcul des variations. La copie que j'en ai fait faire, parce que j'écris trop mal , a exigé plus de temps que je n'aurais cru. Celui qui s'en est chargé sachant peu de mathématiques, il a fallu corriger beaucoup de fautes ; c'est pour cela que je n'ai pu l'envoyer plus tôt.
« J'ai un autre service à vous demander, Monsieur. Je me flatte que vous ne me refuseriez pas de remplacer les trois exemplaires erronés de mon mémoire sur la Théorie mathématique du jeu, qui sont à la bibliothèque de l'Institut, et entre les mains du président et de M. de Laplace, par les trois exemplaires corrigés que vous trouverez dans le paquet joint à cette lettre. Je mets aussi dans le même paquet un quatrième exemplaire. Si vous parlez de moi à M. de Lagrange, comme vous me l'avez fait espérer, auriez-vous la complaisance de le lui remettre comme un hommage de mon
admiration. Je n'oserais l'offrir à ce grand homme si vous ne daigniez être mon interprète.
« Je vous demande mille pardons , Monsieur, de tout l'embarras que je vous cause ; il faut que je compte bien sur votre indulgence. Mon mémoire, à la vérité, a obtenu votre suffrage dans une lecture rapide à la Société d'émulation de Bourg; mais je ne sais s'il pourra supporter un examen plus sévère. Peut-être ai-je mal fait de m'y servir d'une formule de mon invention, qui se trouve dans le petit mémoire que je vous avais remis à Lyon. J'ai toujours regardé cette formule comme de peu d'importance, mais elle n'a pas laissé de m'être très-utile pour simplifier le calcul dans l'endroit où je l'ai employée. Comme j'ai à présent plus de temps de libre que je n'en ai eu de ma vie, j'ai commencé un troisième mémoire, dont le sujet méfait espérer quelque chose de mieux que ce que j'ai fait jusqu'à présent. Quel prix plus flatteur pourrais-je attendre de mon travail , si je voyais un jour quelques-uns de mes petits ouvrages insérés, en tout ou par extraits, dans le recueil où l'Institut réunit des mémoires de savants qui lui sont étrangers? C'est à vous, Monsieur, praesidium et dulce decus meum , que je devrais cet avantage inappréciable ; ce sont les éloges que vous avez eu la bonté de me donner qui ont excité en moi le désir de les mériter.
« Permettez-moi. Monsieur, de vous renouveler mes remerciements de tout ce que vous avez bien voulu faire
3 l6 JOURNAL ET CORRESPONDANCE
pour moi, et daignez agréer l'hommage d'une éternelle reconnaissance.
« A. Ampère. »
(Cette dernière lettre, écrite au savant examinateur Delambre par André, la veille du départ définitif de Bourg, nous apprend enfin la réalisation de ses vœux : il est nommé au Lycée de Lyon. De plus toutes les vicissitudes du fameux mémoire sur la Théorie du jeu sont terminées et les exemplaires erronés vont être remplacés. A ce propos, nous avons vu avec quelle anxiété le pauvre Ampère s'est reproché la faute qu'il a commise en ne corrigeant pas assez attentivement son ouvrage. Cette négligence a pris à ses yeux les proportions d'un véritable désastre; il a tremblé en recevant la lettre du grand mathématicien Laplace ; sa carrière lui a semblé perdue à jamais.
A cette nature impressionnable, combien la nature de sa femme était salutaire! En amour, le cœur de Julie connaissait aussi l'exaltation ; mais, dans les habitudes ordinaires de la vie, elle cherche constamment à ramener au calme et à la réalité ce cerveau de génie qui s'élance, sans transition aucune, d'un compte de blanchisseuse aux plus hautes abstractions scientifiques, des plus minutieux détails à la nouvelle découverte qui doit l'immortaliser, ou bien d'une méditation religieuse à l'expression de sa tendresse passionnée. Chez André, la
puissance de l'émotion, est telle, qu'il ressent avec une vivacité incroyable la douleur d'une infortune particulière ou le malheur d'une catastrophe historique, quel que soit le nombre des années qui l'en séparent ; on l'a vu pleurer de vraies larmes à l'idée des événements qui ont retardé la marche de la civilisation dans d'autres siècles, comme s'il en avait été témoin ou victime lui-même.
Partout on sent la peine que coûte à ce puissant esprit la préoccupation des questions pratiques. Malgré .ses vertueux efforts, il ne peut rester longtemps sur la terre ; partout la poésie déborde ou la science l'entraîne. L'amoureux, le penseur, l'inventeur reparaît, en dépit de la dure nécessité qui le presse de gagner le pain quotidien de sa femme et de son enfant.
Un seul sentiment transforme et fixe cette imagination de feu : c'est l'inquiétude qu'il éprouve pour la santé de sa Julie ! Su r ce sujet, point de distractions. Nous avons sous les yeux des pages entières qui témoignent d'une sollicitude qui ne s'endort jamais ; des ordonnances, des recommandations se renouvellent^ se succèdent incessamment dans les termes techniques les plus prévoyants. Il pense atout; c'est une véritable sœur de charité au chevet d'un malade ; un médecin pourrait signer sans se compromettre certaines recettes de potions calmantes ou d'onguent bienfaisant, transcrites à douze lieues de distance par ce jeune mari que tant de labeurs accablent et empêchent de dormir.
Jl8 JOURNAL ET CORRESPONDANCE
Avec quel profond respect on . suit André pas à pas dans la voie des sacrifices de tout genre offerts à celle qu'il nomme sa bienfaitrice ! Le sacrifice qui pèse le plus à son cœur, c'est la séparation ; mais, en comptant toutes ces heures perdues à donner 4'arides leçons et dérobées ainsi à des travaux précieux, on souffre plus que lui (car il ignore ses dévouements) à la vue de tant d'inexorables devoirs qui enchaînent son génie et mettent cette superbe intelligence au service du premier écolier venu qui pourra payer 9 à 1 2 francs par mois un pareil professeur.
Encore quelques lignes éparses tracées de la main d'André sous forme de journal, et une lettre à son beaufrère Carron, viennent marquer ici comme les dernières stations du calvaire qu'il monte avec Julie jusqu'au 14 juillet 1803.)
17 avril, dimanche de Quasimodo. — Je reviens de Bourg pour ne plus quitter ma Julie.
14 mai, samedi. Saint Polycarpe. — Nous fûmes à Polémieux.
(Julie peut encore se transporter à la campagne de sa belle-mère.)
15, dimanche. — Je fus à l'église de Polémieux pour la première fois depuis la mort de ma sœur.
(Il parle de sa sœur aînée, morte très-jeune.)
1% jeudi, fêie de l'Ascension. — Grand'messe à l'église de Polémieux. Triste tête-à-tête du chemin.
(On se figure aisément la douleur du mari soutenant la pauvre mourante.)
20, vendredi. — Arrivée de M. Carron.
21, samedi. — Promenade dans le jardin. Julie bien malade.
22 dimanche. Sainte Julie. — Je partis le soir, je laissai Julie bien fatiguée. Je revins auprès d'elle après avoir demandé l'adresse de M. Lambert.
(M. Lambert est un ecclésiastique.)
24, mardi. Sainte Jeanne. Nous partîmes par la diligence. Julie embrassa son frère.
(André et sa femme quittent Polémieux pour aller à Colonges, tout près de Lyon ; c'est là qu'elle va cesser de vivre.)
D'André à M. Canon. *
u Lyon, jeudi, 19 messidor an XI.
« Cher ami, si tu savais comment se passe mon temps, tu comprendrais pourquoi je. ne t'écris pas; j'ai fait tant de courses chez M. Petetin et à rétablissement du Lycée quia été installé lundi dernier! Mardi et mercredi j'ai donné mes premières leçons; aujourd'hui, jeudi, je profite de la vacance pour te parler de notre pauvre malade. L'enflure ayant augmenté à un degré prodigieux, le médecin lui fit prendre du vin de bryone; ce remède avait beaucoup diminué l'oppression; mais il a fait tant de mal à l'estomac qu'il a fallu le suspendre et tout a recommencé.
c< Julie n'a pas mal dormi, cette nuit, et se trouve en général moins fatiguée aujourd'hui qu'à l'ordinaire. M. Petetin viendra la voir demain. Ah! mon frère, qu'elle est à plaindre, ma pauvre Julie, et comme ça déchire l'âme de la voir souffrir ! Je fais tous mes efforts pour lui cacher ma peine, il me semble que j'y réussis quelquefois. Le docteur donne beaucoup d'espérances, mais, hélas ! qui sait si elles sont fondées ! mon ami! il faut avoir, comme moi, vu dans les angoisses et dans un danger qui fait frémir tout ce qu'on aime au monde pour concevoir la désolation. Ta maman ne s'occupe
que de sa fille; Elise se contraint, afin d'éviter tout ce qui pourrait troubler la paix, mais personne ne peut donner sa santé pour racheter celle de Julie. J'oublie que tu as aussi une femme en ne te parlant que de la mienne. Tout le monde à Colonges désire la fin de l'été dans l'espérance de te voir de retour. Julie et moi ne sommes pas les derniers à former ce vœu.
« Adieu, mon frère, mon ami, je t'embrasse de toute mon âme.
'< Ampère. »
28, samedi, veille de la Pentecôte. — Je parlai pour la première fois à M. Lambert un instant dans son confessionnal.
30, lundi. — Je partis de Colonges, quittant Julie avec l'espoir de revoir M. Lambert.
3 1, mardi. — Mon espérance fut encore trompée.
i ftr ;um, mercredi. — Je fus trop tard chez M, Lambert, à cause de Saint-Didier et de Rieussec.
5, dimanche. — Je partis de Belle rive pour revenir lundi.
6, lundi. — Absolution.
7, mardi, Saint Robert. — Ce jour a décidé du reste de ma vie.
14, mardi. — On me fit attendre le petit-lait à l'hôpital; j'entrai dans l'église d'où sortait un mort. Communion spirituelle..., visitechez M. Vitet. Voyage à Polémieux pour des genêts.