‹ Journal et correspondanceChapitre 2 sur 16 · A MA PETITE-FILLE · texte numérisé non relu

A MA PETITE-FILLE

H. Ch.

En 1837, M. Sainte-Beuve fit paraître dans la Revue des Deux-Mondes le portrait d'André-Marie Ampère.

A ce portrait Jean-Jacques Ampère donnait une approbation qui allait jusqu'à la reconnaissance. En 1843 ^ imprimant la seconde partie d'un ouvrage de son père (/'Essai sur la philospphie des sciences) , il désira reproduire en tête de ce livre posthume la notice qu'il se plaisait à qualifier de petit chef-d'œuvre. « Jamais, écrivait-il alors en parlant de l'éminent critique , jamais peut-être la finesse de sa touche et cette délicatesse exquise de sentiment qui le fait pénétrer dans les organisations d'élite ne se sont mieux montrées que dans ces pages où il a esquissé l'âme, le caractère, la vie intérieure de celui qui fut aussi tendre, aussi bon, aussi simple qu'il était grand. »

M. Sainte-Beuve avait connu intimement le savant universel, le mathématicien-poète ; à ce souvenir vivant vint s'ajouter l'examen de précieux documents, trésor d'un fils, comme il le dit lui-même. Journal, notes, correspondances, rassemblés sous ses yeux, l'aidèrent à achever son étude.

En face de ce monceau de papiers poudreux, rognés ,

déchirés, blasonnés de figures algébriques*, le biographe cherche, fouille, choisit, et s'exprime ainsi :

« Je trouve sur une feuille dès longtemps jaunie ces lignes tracées ; en Us transcrivant je ne me permets point d'en altérer un seul mot, non plus que pour toutes les citations qui suivront :

« Le jeune homme disait (c'est André qui parle) : Parie venu à Vâge où les lois me rendaient maître de moi- « même, mon cœur soupirait tout bas de Vètre encore. « Libre et insensible jusqu'à cet âge, il s'ennuyait de son « oisiveté ; élevé dans une solitude presque entière, l'étude « et la lecture, qui avaient fait si longtemps mes plus chères ' « délices, me laissaient tomber dans une apathie que je « n'avais jamais ressentie, et le cri de la nature répan- « doit dans mon âme une inquiétude vague et insupporta table . Un jour que je me promenais après le coucher du « soleil le long du ruisseau solitaire... »

« Que vit-il le long de ce ruisseau? reprend M. Sainte- Beuve. Un autre cahier complet de souvenirs ne nous laisse point en doute, et, sous ce titre : Amorum , contient, jour par jour, toute une histoire naïve de ses sentiments, de son amour, de son mariage, et va jusqu'à la mort de l'objet aimé. Qui le croirait ? ou plutôt, en y réfléchissant, pourquoi n'en serait-il pas ainsi ? Ce savant que nous avons vu chargé de pensées et de rides, et qui semblait n'avoir dû vivre que dans le monde des nombres, a été un énergique adolescent : la jeunesse aussi l'a touché, en passant , de

i. Expression de M. Sainte-Beuve.

son auréole; il a aimé; il a pu plaire; et tout cela, avec les ans y s'était recouvert, s'était oublié; il se serait peutêtre étonné comme nous s'il avait retrouvé , en cherchant quelque mémoire de géométrie, ce journal de son cœur, ce cahier <f Amorum enseveli.

« Jeunesse des hommes simples et purs, jeunesse du vicaire Primerose et du pasteur Walter, revenez à notre mémoire pour faire accompagnement naturel et pour sourire avec nous à cette autre jeunesse ! Si Euler ou H aller ont aimé, s'ils avaient écrit dans un registre leurs journées d'alors, n'auraient-ils pas souvent dit ainsi ? »

En cet endroit se placent des citations de prose et de vers que nous retrouverons plus loin; puis le biographe ajoute :

« Ainsi, celui que nous avons vu distrait bien souvent, comme La Fontaine, s'essayait alors, jeune et non sans poésie ^ à des rimes galantes et tendres :

Mistis carminibus. non sinefistula 1 .

« Mais le plus beau jour de ces saisons amoureuses nous est assez désigné par une inscription plus grosse sur le cahier : Lundi, 3 juillet (1797). Voici /' idylle complète, telle qu'on la pourrait croire traduite i'Hermann et Dorothée. »

Et, là encore, une page est empruntée au registre de l'amoureux avant d'arriver à la correspondance du mari.

Frappés de la sympathie attendrie, souvent admirative,

Page 1