‹ Journal et correspondanceChapitre 9 sur 16 · Nom du château appartenant à la famille Bœuf · texte numérisé non relu

Nom du château appartenant à la famille Bœuf

six heures trente-cinq minutes, comme je l'avais calculé à ma montre et à celle de M. Périsse, avec la lunette de M. Rapt. ,

Mardi, 27 juin. — Je portai un panier de groseilles ; Elise en mangea avec beaucoup de plaisir, mais elles étourdirent Julie. Je fus le soir voir ma tante, toute la maison Carron y vint un instant ; Julie daigna faire avec moi une longue conversation.

Jeudi, 29 juin. — Ma sœur et maman restèrent seules avec elles et leur parlèrent longuement pendant qu'Aguarite me faisait enrager, sous prétexte de prendre mon panier. Je raccommodai le couteau de Julie, et je m'en fus à neuf heures trois quarts.

Samedi, i 6r juillet. — J'y fus porter des fleurs de tilleul et me promener dans le jardin avec ma sœur et Julie; elle fit à Joséphine un bouquet de jasmin, de troëne, d'aurone et de campanule double, dont elle me donna une fleur; je l'ai mise dans le petit tableau.

Dimanche, 2 juillet. — Nous les vîmes après la messe, ma sœur se plaça auprès de Julie. Je lui donnai ces vers :

Que j'aime à m'égarer dans ces routes fleuries Où je t'ai vue errer sous un dais de lilas !

d'andré-marie ampère 87

Que j'aime à répéter aux nymphes attendries, Sur l'herbe où tu t'assis, les vers que tu chantas 1 Au bord de ce ruisseau dont les ondes chéries Ont à mes yeux séduits réfléchi tes appas, Sur les débris des fleurs que tes mains ont cueillies, Que j'aime à respirer l'air que tu respiras ! Les voilà, ces jasmins dont je t'avais parée; Ce bouquet de troène a touché tes cheveux.

LUNDI, 3 JUILLET.— Elles vinrent enfin nous voir à trois heures trois quarts. Nous fûmes dans l'allée, où je montai sur le grand cerisier, d'où je jetai dis cerises à Julie; Élise, ma sœur, tout le monde vint ensuite. Je cédai ma place à François, qui nous baissa des branches où nous cueillions nous-mêmes, ce qui amusa beaucoup Julie. Elle s'assit sur une planche, à terre, avec ma sœur et Ëlise, et je me mis sur l'herbe à côté d'elle. Je mangeai des cerises qui avaient été sur ses genoux. Nous fûmes tous les quatre au grand jardin, où elle accepta un lis de ma main; nous allâmes ensuite voirie ruisseau; je lui donnai la main pour sauter le petit mur et les deux mains pour le remonter ; je restai à côté d'elle au bord du ruisseau, loin d'Élise et de ma sœur; nous les accompagnâmes le soir jusqu'au moulin à vent, où je m'assis encore près d'elle pour observer, nous quatre, le coucher du soleil, qui dorait ses habits d'une lumière charmante; elle emporta un second lis que je lui donnai en passant.

(Cette date, écrite en lettres majuscules, prouve à quel

point le 3 juillet semble mémorable à André ; son amour ne le trompe pas, il a raison d'attacher un grand prix à la démarche de ces dames.

Elles vinrent enfin ! quel bonheur! Julie sous son toi^ chez lui, dans son jardin, au pied du grand cerisier, cueillant et recevant des fruits, faveur inexprimable! félicité sans borne ! André a mangé des cerises qui ont été sur les genoux de son amie.

Jean- JaCques Rousseau, passant une journée à Thune entre deux jolies filles assez dégourdies, M Ue de Graffenried et sa compagne, M Ua Galey, raconte à peu près la même scène; l'auteur des Confessions, à peine âgé de seize ans, se croit très-innocent, tout plein de naïveté ; il est timide et novice sans doute, mais les vingt-deux ans d'André m'inspirent plus de confiance.

Celui qui nous parle scrupuleusement de son parapluie, d'une tapisserie et d'un baromètre à clouer, d'une toile à mesurer, sait trouver des accents d'une poésie, d'une pureté incomparables. Ici on pleure d'attendrissement, plus loin on se prend à sourire de tant de simplicité. Cette puissante nature est toute faite de pareils contrastes. Saint-Preux, cet autre professeur, héros d'un roman célèbre, qui lui aussi aime une Julie, écrivait des tirades passionnées ; mais, pour émouvoir ses lecteurs, avait-il le secret d'Ampère?)

Jeudi, 6 juillet. — Comme je donnais ma leçon à M. Périsse, sur la table du fond, on me dit que je serais peut-être mieux sur la table où était Julie, et je vins m'y placer. Elle chanta ensuite, et j'en fus enchanté.

Lundi 9 1 o juillet. — Je portai un panier de framboises et de groseilles, un autre d'orchis pour le jardin d'Élise. Nous allâmes avec Julie dans le jardin, où ma sœur l'aida à plier des chemises ; je leur lus le discours de M. Derieu et la réception de l'ambassadeur ottoman. Nous fûmes dîner tous ensemble chez ma tante. Je lus une aventure extraordinaire de la Bibliothèque de campagne et la Gouvernante, de Lachaussée; l'arrivée de M lle Bœuf, de MM. Navarre et d'Acosta, nous interrompit.

Mardi, 18 juillet. — J'y portai encore un panier de groseilles que je glissai sur une chaise, par le joint de la porte. Je fus dans le verger, où étaient M me8 Carron, Périsse et Julie. Je lus Kilpar. En rentrant le soir, nous restâmes derrière, et comme je parlais de Kilpar, disant que tous les hommes ne lui ressemblaient pas, elle me répondit: « Je crois si peu... si peu! »

(Que veulent dire ces derniers mots? Il semble que jusqu'ici M Ue Carron n'a pas le droit de douter.)

Vendredi, 21 juillet. — Je fus rendre les quatre volu-

mes de Roland ; je restai un moment seul avec elle, et je commençais un tendre préambule quand tout le monde rentra. Le soir nous fûmes encore lire Kilpar dans le verger.

Lundi, 24 juillet. — Julie n'y était pas quand nous arrivâmes; sa mère demanda avec une espèce d'inquiétude où elle était. M me Périsse l'ayant appelée en vain. Élise ditàmasœur: «Allons la chercher», et je les suivis. Elle était dans le grand jardin, au bosquet. Julie voulut aller dire bonjour à maman, ce qu'elle fit avec beaucoup de grâce ; après je lus Kilpar et lui donnai une leçon d'italien, une de mathématiques à M. Périsse. On goûta, nous fûmes dans le bois de M. Roux M me Carron resta avec maman. Je fus presque toujours avec Julie pendant que ma sœur marchait auprès des siennes. Elle me parla avec beaucoup de grâce.

Jeudi, 2j juillet.— Je lus deux cent cinquante pages de Kilpar , pendant lesquelles Julie dit : « C'est de la pâte qu'on pétrit » ; et quand Élise voulut le justifier par sa prétendue folie, elle dit que c'était une folie de raison.

Je leur donnai à chacune une leçon d'italien. Julie ne voulut pas rester seule avec moi pendant la sienne et sortit pour s'asseoir sur le banc où était sa sœur. Je lui portai une chaise, j'en mis une pour moi à côté et lui donnai sa leçon.

Samedi, 29 juillet. — Tonine ayant dit tout bas en me voyant: « Restera- 1 il toute l'après-dînée? » on ne voulut pas prendre de leçon; me trouvant seul avec Julie, je parlai de mon départ ; elle me fit un signe de silence, qui semblait un signe d'intelligence Je demandai alors un mot d'entretien, mais sans succès.

Mardi, I er août. — J'y fus avec ma sœur et ma tatan. Tonine était partie ; je voulus inutilement donner une leçon à Julie; en nous accompagnant, elle me fournit l'occasion de lui parler, mais je ne sus pas en profiter.

Vendredi, 18 août. Je revins de Claveizolle avec M. Coupier et j'arrivai chez M me Carron à trois heures. Julie était sortie avec Aguarite. Élise m'ayant fait monter en haut, sous le prétexte de la poudre, me dit de tâcher de la dissuader de ses anciennes conjectures. Je m'assis en conséquence dans le verger loin de Julie, qui me regarda plusieurs fois d'un air d'étonnement et d'inquiétude.

(Que peut avoir conjecturé la prudente Élise, si ce n'est qu'André cherche trop souvent à se rapprocher de sa sœur?)

Vendredi, 25 août. — Je fus à Saint-Germain en revenant de Lyon. Je fis part à M me Carron des propositions de M. Périsse, qu'elle n'approuva point.

(M. Périsse proposait à André de se charger de l'éducation de son fils.)

Lundi, 28 août. — Élise, Aguarite et M me Carron furent dans le cabinet faire des vers à M. Bœuf; je restai avec Julie et M me Périsse.

Vendredi, 3 1 août . — Je les trouvai à table ; après dîner, nous accompagnâmes Aguarite à la diligence jusqu'au bois de M. Roux; je donnai la main à Julie comme aux autres pour passer et repasser le hausse-pied ; de retour, je lus Saint-Lambert, entre autres une élégie trèspassionnée (Je me sentais auprès des belles). M™* Carron ayant été dans le verger, je la consultai encore ; elle me conseilla d'aller chez M. Périsse passer quelque temps sans prendre d'engagement. Je repris la lecture é* Adèle; mais, quand M me Périsse s'absentait, je m'interrompais pour me plaindre de mon sort, et je continuai si bien, que Julie finit par s'en mêler et me donner le même conseil que sa mère; je dis entre autres choses devant Julie qu'elle savait bien qu'elle disposait seule de ma vie et non pas moi. Je restai un moment en tête-à-tête avec elle sans oser lui parler de rien que du roman d 5 Adèle.

Lundi y 4 septembre. — J'y fus l'après-dînée avec maman et ma sœur ; à peine étions-nous arrivés que survint M. Vial. Il vit que je savais la géométrie, et m'en-

gagea à aller à Paris si ma famille ne me faisait pas un sort, ce qu'il répéta tant en sortant que Julie le poussa par les épaules en lui disant : « Allez-vous-en, nous n'avons pas besoin de vos conseils. » Nous fûmes chez M. Mayeuvre, maman resta avec M me * Carron et Périsse et leur parla tant de moi et fit si bien qu'il faut compter ce jour entre les plus heureux. Pendant ce temps, nous jouâmes aux cachettes et aux devises; je lui fis celle-ci : Habillé d'insensibilité, doublé d'amour; et pour devise : Que la doublure prenne la place du dessus.

( « Allez-vous-en, dit Julie à M. Vial en le poussant par les épaules, nous n'avons pas besoin de vos conseils ! » Le voilà enfin cet aveu, et combien la modestie d'André doit être incurable s'il ne devine pas qu'à dater de ce moment le cœur de Julie lui appartient !)

Jeudi, 7 septembre. — Elle repassait, quand j'y fus rendre un volume de Télémaque; je donnai une leçon de géométrie à M. Périsse; Julie revint; M. Périsse lui montra le jeu de l'hypoténuse en carte, et, comme j'avais parlé plusieurs fois des carrés AA BB, elle lui demanda ce que c'était PP en algèbre ; sur quoi je répondis que c'était ce qu'il y avait de plus charmant et une chose incomparable, ce qui la fit rire.

A la promenade, elle chanta Linval et la Veuve ; on me chargea de l'invitation pour dimanche.

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Vendredi 8, la Nativité. — Je la vis après la messe, elle s'avança vers moi pour me dire bonjour.

Dimanche, 10 septembre. — Il avait plu, je fus seul à Curis, où j'appris tous les malheurs. Revenus chez M m * Carron, nous ne parlâmes que de cela ; nous lûmes les journaux. Maman, ma sœur et ma tatan arrivèrent, nous dînâmes tous ensemble ; après, on fit des petits jeux Ma pénitence étant de dire une vérité à qui je voudrais, je lui dis: «Mademoiselle, vous êtes charmante, mais je ne vous aime pas. » Le soir, elle nous accompagna jusqu'au grand pré; pendant ce temps-là, je lui rappelai que mon bonheur ou mon malheur ne dépendait que d'elle.

(Ces malheurs, qui n'empêchent point de se livrer à ces jeux innocents, font allusion au 1 8 fructidor, qui atteignait plusieurs de leurs amis 4 .)

i André était né dans un milieu royaliste. Il vit revenir les Bourbons avec joie, mais le triomphe de ses opinions, les maux que souffre son pays, coûtent cher à la tendresse de son cœur, à son amour pour l'humanité

Après la bataille de Waterloo , il écrit à un de ses amis : « Je suis comme le grain entre deux meules : rien ne pourrait exprimer les déchirements que j'éprouve; je n'ai plus la force de supporter la vie ici. Il faut à tout prix que j'aille vous rejoindre, il faut surtout que je fuie ceux qui me disent : a Vous ne souffrirez pas personnellement » ; comme s'il pouvait être question de soi au milieu de semblables catastrophes »

Mercredi, 1 5 septembre» — Elle me dit de faire une charade, je fis celle-ci :

Mon premier platt aux rois comme aux bergers. Mon second vient des climats étrangers ; Pour achever de me faire connaître, On voit mon tout en vous voyant paraître.

Mais elle réussit fort mal; on distribua les gazettes, que je lus ; M me Carron me dit de ne plus apporter de fruits d'un air très-affligeant.

Samedi, 2; septembre. •-< Nous mesurâmes la distance du clocher de Saint -Germain.

Mercredi, 27 septembre. — Je la trouvai qui venait d'arriver avec sa sœur; elle rougit en me voyant et me parla avec beaucoup de grâce. Le soir, assis à ses cotés, nous causâmes longtemps de jardins.

Lundi, 2 octobre. — Nous convînmes qu'elles viendraient dîner le lendemain à Polémieux.

Mardi, 3 octobre. — Je fus les chercher le matin; après le dîner, nous fûmes au ruisseau, je lui donnai la main au petit mur. Ensuite, on fit des jeux où je mêlai mon histoire de manière à faire rire M me Carron. On me donna deux mots à mettre en vers.

Vendredi, 6 octobre. — J'y portai la fable du Chat et du Rat, que j'avais faite la veille; elle réussit très-bien ; je donnai la leçon à M . Périsse. Julie ne voulut jamais me montrer des vers qu'elle avait faits sur le rat gris et la constance. Je donnai aussi l'idylle des petits oiseaux et la chanson : Heureuse Philomèle^ où Julie effaça son nom, mais sans se fâcher de mon étourderie.

Lundi, 9 octobre. — J'y fus dîner avec maman et ma sœur. Julie me laissa mettre à côté d'elle à table; dans la soirée, nous accompagnâmes Élise qui partait par la diligence. En revenant, je lus un peu d'Adèle, et j'eus une conversation avec Julie sur la sensibilité.

Ma tante me reprocha la crainte que j'avais qu'elle ne perdît son procès. Julie mena ma sœur au jardin voir des asters, et me parla de cette affaire. Nous fûmes nous asseoir sous la treille. Elle nous suivit jusque dans la luzernière avec sa nièce; je ne pensai pas à donner la main pour y monter. Elle me le reprocha, l'attribuant, comme cela était vrai, aux soucis que me donnait l'affaire de ma tante.

(L'intimité des deux familles se resserre de jour en jour : on dîne à Polémieux, chez M me Ampère ; Julie fait mettre André à ses côtés, lui reproche d'être distrait, de ne pas offrir sa main pour monter à la luzemière. Si la jeune fille ne veut pas encore engager sa liberté, elle ne

permet plus au jeune homme de garder la sienne ; seule, elle l'évite quelquefois, et nous la verrons pourtant d'assez froide humeur quand la timidité de son amoureux le fait arriver trop tard. Julie n'est pas coquette, mais elle est femme.)

Jeudi,. 12 octobre. — Julie coupa la robe de Joséphine ; je lus Adèle; ma tante vint nous rejoindre, plaisanta beaucoup avec Julie, qui lui paraît presque aussi aimable qu'à moi.

Vendredi, i j octobre. — Après le goûter, nous accompagnâmes ces dames jusqu'à plus de moitié chemin dans les prés ; Julie daigna me parler assez longtemps dans cette promenade.

Jeudi, 19 octobre. — Je portai des champignons à M™ Carron, qui lui firent grand plaisir ; je lus la Rosière; Sophie fit des mines dont Julie parut embarrassée et rougit; je donnai une longue leçon à Périsse. J'emportai deux volumes de Gil-Blas qu'elle me prêta.

Mardi, 24 octobre. — Julie me reçut d'abord un peu froidement, mais cela passa bien vite. Je dis que je n'étais pas venu la veille à cause des dames Bœuf. M m « Carron me dit que j'aurais dû dîner avec elle, qu'il y aurait toujours assez pour moi.

Julie et M mc Périsse plaisantèrent ; elle parut s'amuser et rire de bon cœur, ce qui me fit grand plaisir.

Jeudi, 26 octobre. — J'y portai un petit panier de châtaignes. Je trouvai en arrivant les deux mères à table ; M mc Carron me dit d'aller dans le verger où elles étaient ; je n'y trouvai que Julie, qui parut aussi embarrassée que moi; elle appela Périsse; je lui glissai quelques mots qui se rapportaient à mes sentiments. Je la pressai inutilement de me donner sa fable du Rat gris. Je lui montrai la mienne corrigée. Je voulus retourner un moment au verger où elle était allée étendre du linge, mais elle m'évita avec encore plus d'empressement que la première fois. Sur le soir, elle me dit de lire Adèle, ce qui nous donna lieu de parler encore sur les passions. Je fus ensuite chez ma tante, et, en allant prendre mon panier, je revis encore Julie.

Mercredi, I er novembre. — J'y fus avec maman et ma sœur. Je parlai longtemps de nouvelles avec M. Périsse, venu de Lyon. Nous allâmes dans le verger, où j'aidai à lever la lessive; en badinant, à la suite d'une plaisanterie d'Êlise, Julie me donna un charmant coup de poing sur le bras. Nous goûtâmes avec des châtaignes et nous revînmes fort tard.

(Le verger, le linge étendu, la lecture éWdèle, qui

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provoque une conversation sur les passions, son panier de châtaignes, le charmant coup de poing qu'on lui donne en badinant, le frugal goûter, ce tableau n'est-il pas d'un autre âge ? Soixante et quelques années à peine nous séparent de l'époque où l'heureux André écrivait son journal. Nous sommes loin de cette innocente idylle. Ah ! messieurs les réalistes, vous nous avez fait vieillir vite.)

Mardi, 7 novembre. — Julie me reçut fort bien. Je lui contai la crainte où j'avais été de ne pas la rencontrer, si bien qu'Élise fit chut! Julie proposa de lire Gonzalve de Cordoue; je ne pus le finir, j'étais pressé, je dis que je reviendrais l'achever le lendemain.

Mercredi, 8 novembre. — J'y fus avec Joséphine; pendant le goûter, Julie termina quelque chose à la robe de ma sœur. Je dis à Élise que je reviendrais bientôt finir Gonzalve, en plaisantant sur C£ que ce prétexte venait si à propos, et Julie répondit en riant : « Oh! avec vous le prétexte est tout trouvé. » Elle nous accompagna avec sa mère.

(Avec vous le prétexte est tout trouvé. C'en est fait, Julie sera la femme d'André.)

Jeudi, 10 novembre. — Maman m'ayant fait part du

projet de ma tante pour mon cours, je le dis d'abord à Élise et à M me Carron, qui parut l'approuver.

(A présent il est question d'établir André à Lyon pour y faire un cours de mathématiques.)

Vendredi, 1 1 novembre. — Je portai un pot de renonculier; en chemin, je fis ces vers que j'attachai à une branche après les avoir écrits chez ma tante :

Lorsque du sommet des montagnes L'hiver descend dans nos campagnes, Que les zéphyrs n'y régnent plus, Les fleurs que l'amour fait éclore Peuvent seules leur rendre encore Les attraits qu'ils avaient perdus.

C'est lui, c'est sa flamme adorée, Malgré le souffle de Borée, Qui nous fit naître dans ces lieux ; Partout, sous les pas de Julie, La terre doit être embellie De ses dons les plus précieux.

Julie n'y était pas d'abord, elle vint et me dit sa charade de Merlin :

Mon premier engloutit les hommes, la richesse; On sème mon second, dans ses doigts on le presse, Et l'on voudrait que mon entier Fût pour toujours au fond de mon premier.

Elle me refusa le Rat, disant qu'elle n'était pas en train. Alors M me Carron entra et me demanda ce que c'était que ce pot de marguerites avec une étiquette. Sans rien répondre, je continuai de lire Gonzalve rapidement, et je m'en fus.

Dimanche, 1 3 novembre. — Au jardin, je causai de mes affaires avec Élise ; entre autres choses, je dis qu'elle savait pourquoi je désirais une fortune, que sans cette espérance je n'avais que faire de toutes les richesses de la terre. Elle me fit quelques reproches de mon pot de fleurs.

Nous pelâmes des châtaignes et les fîmes cuire à la cuisine. Je m'y trouvai deux fois seul avec Julie; la première, elle me fit des reproches d'un air charmant du pot de fleurs. Je lui en montrai un regret dont elle parut touchée. La seconde fois, je lui parlai du projet de mon cours ; elle ne répondit : Si je voyais que ça put vous mener à quelque chose !

(Il est bien évident qu'un seul obstacle s'oppose au mariage de M ,le Carron et d'André : celui-ci n'a point d'état. La science qui s'amasse dans son vaste cerveau, la passion qui envahit de plus en plus son âme n'ont encore aidé en rien à sa fortune.

« Si je voyais que ça pût vous mener à quelque, chose! » Ces mots s'entendent, et de reste.)

Mercredi, 16 novembre. — Ces dames faisaient des fleurs de paille, j'en fis une, je soutins la conversation et donnai une leçon à Périsse. Julie me jeta des regards charmants et me dit adieu avec beaucoup de grâce.

Samedi, 19 novembre. — J'y portai Vile inconnue. Julie regardant les figures, je me mis à genoux devant elle et j'y restai assez longtemps. Elle envoya enfin chercher sa fable que je demandais tout bas à Élise.

Un solitaire habitant dans les bois N'avait, dit-on, pour fournir son ménage, Qu'un peu de pain, du fromage et des noix.

Pauvre et content dans un réduit sauvage, Un chien fidèle était son compagnon, De son bon maître il gardait la maison.

Un certain soir, tous deux, près de la table, Après souper, paisiblement dormaient, Quand par malheur, l'histoire est véritable, Un gros rat gris, que la faim tourmentait, Accourt sans bruit, emporte le fromage, Qui pour l'ermite était friand potage.

En s'éveillant, il fut des plus surpris De n'en trouver pas même les débris; Prend sa lanterne et cherche avec constance.

La revue faite, il n'a plus d'espérance.

Se désoler n'aurait servi de rien, Il se décide à troquer son vieux chien Contre un bon chat qui promptement s'éveille Au moindre bruit qui frappe son oreille.

Étant si pauvre, il eut grande raison De craindre plus les rats que les fripons.

Élise me fit lire les Pensées de Cicéron. Le soir, me trouvant seul avec Julie, elle me parla de mes projets comme y prenant beaucoup de part ; M me Carron vint se mêlera cet entretien et elles firent toutes deux l'éloge de l'état d'agent de change.

(On se figure difficilement l'inventeur du télégraphe électrique agent de change, malgré les services que devait rendre un jour une pareille découverte à ceux qui exercent cette profession aussi bien qu'à tant d'autres.

L'idée de l M nw Carron , qui cherche en cette occasion, pour le futur mari, une position lucrative, est assez originale et rappelle ce qui se passait vingt-cinq ans plus tard au foyer du père de famille André Ampère, quand, à son tour, essayant de trouver pour Jean-Jacques un état qui lui permît de gagner quelque argent sans abandonner la science, il crut avoir rencontré ce double idéal dans le talent et la carrière de pharmacien.

Que de fois l'illustre littérateur, le voyageur passionné, l'historien de la ville éternelle, le poète et le polyglotte avait ri de bon cœur en racontant les naïves insistances de ses parents, et ses propres hésitations à ce sujet!

« Ah! disait-il, en me trompant involontairement de mélanges ou d'étiquettes, que de dégâts, de crimes, mes distractions ne m'eussent-elles pas fait commettre ! J'aurais empoisonné tout le quartier. »

A cela ajoutons aujourd'hui que si les clients de son père, agent de change, devaient échapper au péril qui menaçait les siens, ils conservaient la vie, c'est vrai, mais leur fortune, attachée à celle du mathématicien, aurait couru de grands dangers.)

Vendredi, 24 novembre. — C'était la veille de sa fête, je fus rendre sa fable du Rai gris, que j'avais transcrite pour garder l'original, et dans laquelle je glissai un bouquet en vers. Julie me dit que je faisais facilement les vers, mais qu'elle voulait sa fable et non pas la copie ; heureusement que Périsse, qui venait prendre sa leçon, nous interrompit.

Je cessai de lire Adèle, quand on vint mettre le poêle; Julie me dit en passant et à mi-voix qu'il fallait songer à mon départ ; je partis.

Dimanche, 26 novembre. — Je la vis au château; elle vint danser avec Élise et Jenny. Elle s'assit auprès de maman, et parla beaucoup avec elle avant et après le souper, quand elle cessait de danser. Je trinquai avec elle quand nous trinquâmes tous avec les Catherines.

Vendredi, 1 er décembre. — En arrivant de Lyon, je trouvai les trois demoiselles en train de s'habiller pour aller au château; j'avais dîné au bord de la Saône. Seul avec M me Carron, je ne lui parlai d'abord que des pro-

positions de M. Périsse pour mon cours ; puis j'ouvris mon cœur. Elle me dit plusieurs choses consolantes, qu'elle laissait à maman le soin de décider la fortune qui était nécessaire à mes projets, que quand on possédait l'estime d'une personne et qu'on la méritait, c'était beaucoup. En partant, elle ajouta : « Monsieur Ampère, quel jour reviendrez-vous ? » Je répondis : « Dimanche. »

Dimanche, 3 décembre. — Après le dîner, je pris plusieurs fois au jeu du meunier la place que Julie venait de quitter.

Jeudi, 7 décembre. — Elle me fit lire Adèle, et trouva FHistoire de saint André peu intéressante ; un Chameau passa l'après-midi. Le soir, Julie me conseilla différentes choses pour mon ajustement qui marquaient un peu d'intérêt.

(Julie usera souvent, dans l'avenir, de ses droits conjugaux pour exhorter André à réparer les négligences de sa toilette.)

Samediy 9 décembre. — A Lyon j'appris que son beaufrère était malade, je retournai à quatre heures et demie savoir des nouvelles. J'y trouvai Julie qui parut contente de me voir ; elle me chargea d'une lettre pour sa sœur, se mit à la fenêtre pour écouter un concert dans la rue. Elle daigna me demander si la musique me plaisait.

(Très-jeune, André avait composé un traité sur la musique, écrit des lettres à ce sujet dans un petit journal du temps.)

Dimanche, 10 décembre. — Je fus déjeuner chez M. Périsse avec elle. Julie me donna un quart de poire pelée de sa main après en avoir mangé l'autre quart ; elle entra aussi dans mes arrangements, préféra une pension pour moi aux dîners apportés de l'auberge, et une chambre bien meublée pour donner mes leçons, au magasin de M. Périsse.

L'après-midi je portai la lettre de Julie à Saint-Germain et dînai chez M me Carron.

Lundi, 1 1 décembre. — : J'entrai d'abord chez ma tante ; elle me dit de rester peu chez M mc Carron, que j'avais ennuyée la veille. Celle-ci vint bientôt faire visite à ma tante ; elle me parla de mes projets, et ne me permit de voir Julie que le jour de mon arrivée à Lyon et celui de mon départ.

(Sa consciencieuse naïveté constate sur le papier que la veille il a ennuyé M m » Carron ! Quand Julie sera â Lyon chez sa sœur, André ne pourra la voir qu'en arrivant et au départ. Toutes ces sévérités n'émoussent pas plus sa soumission que sa tendresse.)

Mercredi, 13 décembre. — Je ne vis que M. Périsse, auquel je fus obligé de dire que M mP Carron m'avait défendu de chercher à rencontrer Julie plus souvent. Il me répondit avec beaucoup d'amitié.

Vendredi, 1 5 décembre. — Je déjeunai chez M. Périsse. Julie vint enfin, je restai avec elle jusqu'à onze heures du matin. Elle me montra tous ses bijoux, me dit qu'on avait trop coupé mes cheveux, et se moqua des merveilleux avec lesquels elle avait passé la soirée la veille.

(Cette critique de l'élégance exagérée n'est-elle pas encore une preuve délicate de la bienveillance de Julie pour André?)

Lundi, 18 décembre. — Chez M. Périsse, je parlai un peu à Julie et à sa sœur de mes projets. Elle sembla faire peu de cas de l'état que je voulais embrasser ; ces paroles m'engagèrent à interroger à ce sujet M. Périsse, qui me répéta qu'elle avait dit : « J'aimerais mieux voir M. Ampère dans le commerce. »

(L'état qu'André désirait tout naturellement embrasser était celui de professeur, lui qui savait déjà tant de choses et qui devait apprendre toujours. Que pouvait-il donc faire de mieux que d'ouvrir les trésors de son intelligence à ceux qui se sentaient capables d'y puiser?

Quant aux velléités de Julie pour le commerce, elles ne s'expliquent que trop par l'espérance de vaincre ainsi les obstacles d'argent qui retardent son mariage avec celui qu'elle aime.)

Samedi, 23 décembre. — Je revins de Lyon sans m'arrêter à Polémieux; je passai une partie'de l'après-midi à lire à Élise l'ouvrage de M. de la Dixmerie: Des deux âges du goût. Je lui parlai longtemps de Grandisson, des passions, et je plaignis le sort de ceux qui ignorent s'ils sont aimés. Elle me rappela que l'année passée je disais que je voudrais seulement être sûr de n'être point hal.

Jeudi, 28 décembre. — Julie avait été malade le mercredi, après avoir dansé.

Vendredi^ 29 décembre. — Elle allait mieux et ne vint qu'à midi et demi. Je la quittai à une heure.

Samedi, 30 décembre. — M. Périsse me retint à déjeuner avec elle ; je donnai une leçon de mathématiques. M me Périsse m'invita à dîner, je voulais refuser, Julie me dit : « Est-ce que vous êtes engagé quelque part? »

Lundi, i er janvier 1798. — Je souhaitai la bonne année à tout le monde , on causa des affaires de mon cours ; dans la conversation je dis: « Quand même je logerais

chez maman, à Lyon* il faudrait que j'allasse manger chez M. Angles lorsqu'elle serait à Polémieux. » A cela M me Carron répondit qu'on ne pouvait pas faire des projets de si loin, qu'on ne savait guère ce qui arriverait d'ici là.

En revenant de la messe, ma cousine me dit qu'elle avait prié Dieu pour le succès de mes vœux ; je la remerciai ; elle ajouta que M me Carron le désirait autant qu'elle, que tout le monde s'intéressait à moi.

En revenant à Lyon le soir, je sus que Julie avait dansé la veille et se portait si bien qu'elle redanserait le soir.

Mardi, 2 janvier. — Je montai chez M. Périsse pour y prendre son fils. En redescendant ensemble: « Entrons ici, » me dit-il. Nous entrâmes au premier, où je la vis un moment ; mais elle était fort triste.

Mercredi, 3 janvier. — Je ne la vis point le matin avant ma leçon. Je fus chercher la clef à deux heures, elle venait de dîner • je ne pus que saluer Julie en disant : « Mon élève m'attend. »

Jeudi, 4 janvier. — Avant ma leçon , je la vis un moment, toujours en allant chercher la clef; je lui parlai un peu le soir; j'y retournai de cinq à six heures, mais elle était toujours bien triste.

(Julie n'est plus une enfant ? elle connaît beaucoup mieux qu'Ampère toutes les nécessités de la vie matérielle; en cette circonstance décisive pour son avenir, la raison livre chez elle des combats à l'amour; elle prévoit des ajournements sans fin. On comprend sa tristesse.)

Vendredi^ 5 janvier. — Je ne la vis qu'à deux heures, en sortant de chez Camille Jordan. Marsil me dit que la clef était au second. Il me l'apporta bientôt là, ayant voulu ainsi me procurer le plaisir de voir Julie, qui était plus gaie et plus riante.

Le soir je retournai chez M me Périsse; je passai deux heures à converser avec Julie, qui fut bien gracieuse pour moi et m'écouta avec une patience si douce que j'en restai charmé.

M me Carron vint ensuite et me força d'abréger ma visite plus que je ne l'aurais voulu.

(Voilà une bienheureuse clef à laquelle André doit beaucoup de reconnaissance. Ces messieurs Périsse sont des hommes compatissants qui ne demandent qu'à aider un peu notre amoureux, et M me Carron elle-même, malgré ses injonctions précédentes, ne semble pas non plus très-cruelle, car ce n'est qu'après deux heures de conversation avec Julie qu'elle abrège la visite de cet insatiable jeune homme.)

Dimanche, 20 janvier. — Je fus à Saint-Germain et je parlai un peu à Élise des événements de la semaine et de mon amour.

Mardi, 23 janvier. — J'ai eu beau l'attendre le lundi chez sa sœur, elle dînait dehors et ne vint qu'à six heures, après mon départ.

Je retournai le soir chez M me Périsse, elle y parut enfin en perruque brune , et Ton ne parla que de perruques et de littérature. La petite Fanchette nous entretint de son ouvrage, et Julie disant : « Voilà qui est bien intéressant, » j'osai répondre: « Pourtant chacun veut parler de ce qui l'intéresse, heureux ceux qui le peuvent. »

Vendredi, 26 janvier. — N'ayant pu la voir, parce qu'elle faisait toujours des visites, je reçus V arrêt de son départ de Lyon; mais, pour me consoler, Périsseme mena déjeuner avec elle.

Samedi, 27 janvier. — Je la vis assez longtemps, elle n'avait pu partir la veille.

Dimanche, 28 janvier. — A Saint-Germain je ne trouvai d'abord que M me Carron ; Élise vint ensuite et nous ne parlâmes plus que de ma passion.

Mardi, 30 janvier. — Revenu à Lyon, où elle était encore, je la vis après le dîner.

Mercredi, 3 1 janvier. — Grâce à la pluie, qui l'avait empêchée de quitter la ville, je goûtai avec elle.

Dimanche, 4 février. — Je fus à Saint-Germain, où Julie était revenue, mais je ne la vis pas et ne parlai que de choses indifférentes.

Le journal d'André finit là. Les dernières feuilles sont coupées ou perdues.

Pendant l'année qui va suivre, M me Carron devient veuve, et, malgré les préoccupations très-naturelles que lui causent la situation précaire du jeune Ampère, son manque de fortune, ses hésitations de carrière, elle parait accepter tacitement ses assiduités auprès de sa fille.

Sans pouvoir absolument deviner encore l'homme célèbre qui se cache sous les apparences d'un modeste professeur de mathématiques, on sent pourtant, en approchant d'André, sa supériorité. Ses camarades, ses amis intimes (dont Ballanche et Bredin sont dès lors deux des plus chers) doivent avoir déjà porté sur lui un jugement qui n'étonnera pas l'avenir.

(Julie partage l'impression générale, André n'a plus

besoin de l'éloquence d'Élise pour plaider sa cause. Si l'on admire son intelligence, il n'en sait rien; mais ce qui le touche bien davantage, c'est qu'on l'aime enfin, et qu'en dépit des difficultés matérielles que présente l'avenir, Julie consent à les aborder avec Ampère et lui accorde sa main, trois ans après la première rencontre du 10 avril 1796.)

Notre amoureux est donc au comble de ses vœux, quand une malencontreuse rougeole le sépare momentanément de sa fiancée. Il se console en lui écrivant, avec la permission de M me Carron.

« Lyon, 3 mars 1799.

<( Mademoiselle,

« Il m'est donc permis de vous écrire! Je voudrais pouvoir exprimer mille sentiments à la fois ; l'excès de mon amour, celui de ma reconnaissance, les chagrins d'une séparation, les souvenirs charmants, les images délicieuses qui m'ont consolé dans mon exil , tout se presse au bout de ma plume.

« Je serai donc le plus heureux des hommes 1! Cette chambre aujourd'hui déserte sera bientôt habitée par une femme adorée ; je pourrai lui consacrer tous les moments de ma vie; elle sera heureuse de mon bonheur comme je le serai du sien. La confiance, l'amitié, le pur amour partageront nos cœurs; je la verrai assise devant cette

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cheminée, auprès de cette table ; elle me dira qu'elle m'aime.

« Mais je m'égare, Mademoiselle, j'oublie que vous n'avez pas encore fixé le terme de mes peines.

« Comme il me serait doux de recevoir un petit talisman qui a une merveilleuse vertu pour faire prendre patience aux absents ! On n'admet dans sa composition que de l'encre et du papier; mais il ne peut avoir de puissance s'il ne vient d'un objet chéri.

« André Ampère. »

« Lyon, 5 mars 1799.

<( Mademoiselle,

«< Dès que ma lettre d'hier fut partie, je soupirai après le moment d'en commencer une autre, et ce matin, en me levant, me voilà la plume à la main, occupé à répandre mon cœur sur le papier. Que je voudrais que vous y puissiez lire ! ! Vous ne songeriez plus à différer mon bonheur, vous diriez: S'il ne possède ni l'esprit, ni les agréments qui auraient pu le rendre digne de moi, du moins il sait aimer.

« Une douleur vive m'a ôté le repos et le sommeil, mais elle m'a laissé votre image et mes souvenirs.

« M. Brac ayant fait entrer dans son plan de conva-

lescence un petit séjour à la campagne, je partirai quand il le prescrira. Il faudra de la diligence aller à Polémieuz; le chemin passe par un certain village qu'on appelle Saint-Germain; je serai trop heureux si l'on me permet d'y faire une pause, dans une jolie maison blanche placée entre un verger et un petit jardin. Elle sert d'habitation à la plus charmante personne que vous ayez jamais rencontrée; si vous la connaissez, vous me plaindrez de vivre loin d'elle depuis dix mortels jours.

« 7 mars. — Comme le bonheur s'échappe à mesure qu'on croit y toucher ! M me Périsse m'avait dit que tout le monde à Saint-Germain avait eu la rougeole ; sur ce canevas j'avais bâti tous les .projets dont j'occupais si doucement mes rêveries; je viens d'apprendre le contraire, et voilà mon exil devenu éternel!

« Comme j'oublierais mes ennuis , si je recevais aujourd'hui quelques lignes tracées d'une main chérie!

« La crainte de compromettre votre santé ne me laisse plus que des espérances bien éloignées ; pourtant je n'ai plus aucune trace de rougeole depuis hier, 6 mars.

« André Ampère. »

Il6 JOURNAL ET CORRESPONDANCE

De Julie Canon au citoyen Ampère.

a Saint-Germain, vendredi matin.

« Nous voyons avec plaisir, Monsieur, que votre maladie ne fait pas errer votre imagination sur des choses tristes. Le talisman composé avec le plus de soin ne pourrait rien ajouter à la magie qui vous environne : tout parait animé autour de vous ; le coin de la cheminée , qui d'ordinaire pour un malade est un endroit fort maussade , vous fait rêver gracieusement. Continuez , Monsieur, à faire des châteaux agréables, et en suivant les conseils de prudence que vos amis vous donnent, vous pourrez vraisemblablement jouir bientôt du plaisir de la campagne.

« Vous avez souffert de la tête et vous écrivez des volumes ! C'est vouloir éterniser vos maux. Ce serait folie sans exemple de penser à voyager par un temps aussi froid. Quand il fera beau, c'est alors que je n'aurai plus à craindre la rougeole.

a Le docteur et ces dames en décideront.

« Si vous n'êtes pas soumis à leurs avis, les talismans ne vous aideront plus à prendre patience.

a Vous voudrez bien, Monsieur, me rappeler, ainsi

que ma sœur, au souvenir de mademoiselle votre tante,

en lui présentant nos respects.

« J uli e. »

De M me Canon à André Ampère.

« Monsieur,

« Lorsque mes enfants étaient petits et malades, pour les engager à garder la chambre, je leur promettais des joujoux et des bonbons ; mais pour le grand M. Ampère, il lui faut un talisman, si l'on ne veut pas le voir franchir toutes les montagnes du Mont-d'Or.

<c Vous ne savez donc pas que je suis la fée transie et que ma puissance n'a point le feu ni l'étendue de votre imagination. Mes talismans sont broyés avec une infusion de patience, quelques grains de calme, un peu de plaisir et beaucoup de modération ; vous diviserez toutes ces parties ; cela vous prendra assez de temps pour ne point fatiguer vos yeux, ce qui pourrait vous faire beaucoup de mal ; à la suite de la maladie que vous avez eue , il faut éviter l'application et les impressions de l'air.

« Je suis, avec considération,

« Antoinette Boyron, veuve Carron.

<c Bien des choses à madame votre mère, ainsi qu'à la chère tante. »

Il8 JOURNAL ET CORRESPONDANCE

« Lyon, i j mars 1799,

« Mademoiselle,

« Mille fois merci du charmant talisman! Le plaisir de le lire et de le relire, de le mettre sous mon chevet, dans mon portefeuille, m'a procuré un sommeil si doux, de si délicieux rêves , qu'il n'y a point de maux qui eussent pu résister.

« Demain, à sept heures, je m'embarque avec ma tante sur la diligence de Neuville ; à dix heures, j'aurai déjà traversé la Saône ; me voilà montant à Saint-Germain par le chemin des amoureux; jamais il n'aura mieux mérité ce nom. J'aperçois bientôt dans le lointain la jolie maison blanche, et mon pas devient plus rapide.

« Pour ne point quitter ma tatan au milieu du bois, je reviens cinq à six fois au-devant d'elle! disgrâce imprévue ! il faut l'accompagner chez M me Sarcey. Voilà un des plus beaux instants de ma vie retardé de cinq minutes ! Cinq minutes sont bien longues dans une pareille circonstance. Mais les pieds me brûlent, et j'abrège ma visite en disant que M me Périsse m'a donné telle ou telle commission. C'est alors que mon cœur bat; je traverse rapidement le peu d'espace qui me reste à parcourir ; j'entre dans la cour, j'approche de la porte, je l'ouvre. Il n'y a point d'expressions qui puissent peindre les

sensations que j'éprouve ; le cœur de Julie saura lire dans le mien, à travers mon embarras, mon air gauche et contraint.

« Daignez, Mademoiselle, redire à ma seconde ma* man tous mes sentiments de reconnaissance.

« A demain, à demain.

« Ampère. »

(J'en passe, et des meilleures. Cette correspondance de quelques jours, véritable conjugaison du verbe aimer, se termine le 1 3 mars.

L'heureux convalescent reprend alors le chemin de la petite maison blanche. Il y trouve sa fiancée , recevant, comme lui , des lettres de félicitation ; dans celle que Marsil écrit à Julie, les plaisanteries que se permet la vieille amitié d'un beau-frère ne seront probablement pas lues en présence d'André.)

De Marsil Périsse à Julie Canon.

« Ce jeudi matin.

« Nous arrivons, chère Julie, à ce charmant printemps où la campagne se pare de ses plus belles couleurs, où les oiseaux chantent à Penvi leurs amours et se préparent

à bâtir leurs nids. Et toi , chère amie , tu choisis cette riante saison pour faire un heureux. Je te témoigne ma joie de son bonheur. Tu sais ce que je pense de ses qualités morales et spirituelles ; s'il lui en manque de celles appelées d'agrément par les mondains, ne les acquerrat-il pas bien vite, étant le fortuné compagnon de Pincomparable Déesse des Grâces, modèle du goût?.... Ce sont là les faibles expressions dont se servait, pour te désigner, l'amoureux André, dans le cours de sa maladie ? « Devenir possesseur d'un pareil trésor, qu'ai-je fait pour « mériter du ciel une telle faveur ? disait-il, je vais être

« l'heureux par excellence une couleur de rose se

« répandra désormais sur ma vie, dont chaque jour me « promet un bonheur nouveau. » Et puis il reprenait toujours et toujours ton éloge. Si je te répétais toutes ces jolies paroles, ta modestie en serait blessée; le poète Ovide n'en a jamais tant raconté de sa beauté chérie. Tu penses que je faisais chorus, approuvant et pensant depuis longtemps comme lui. Je lui contestai pourtant en moi-même une seule chose qu'il vint à me soutenir : c'est que ta présence rend parfumé l'endroit fortuné qui te possède. Non, je n'ai jamais, je l'avoue, joui de cette agréable sensation. Mon odorat n'a pas connu cette charmante atmosphère que notre ami déclare respirer dans l'air qui t'entoure. Sans doute est-ce une faveur particulière qu'il aura obtenue à force d'amour, et ce ne sera que la bien moindre de celles qui lui sont réservées. En vérité,

Julie, quand je réfléchis sur ce point, tout mon être trémousse. Ne pourrais-je pas réclamer auprès de toi des droits de primauté? Ne t'effarouche point d'abord d'une telle prétention , elle n'est pas si mal fondée. Premièrement, tu as la plus parfaite ressemblance avec ma femme ; secondement, vous pensez l'une comme l'autre, vous êtes deux têtes dans un bonnet ; aimant le bonnet de l'une , je dus aimer par conséquent la coiffe de l'autre, quand notre jeune ami ne se doutait pas encore du trésor incomparable qu'il a trouvé. Que sa bonne étoile l'ait conduit à cette belle découverte, tant mieux pour lui!... mais tu conviendras qu'il n'en est pas moins vrai que j'ai sur Ampère primauté d'affection, et j'attends avec impatience que nous soyons réunis à Lyon, en petit comité déjeunes gens, bien entendu, pour décider cette cause importante. Aujourd'hui que l'on ne radote plus comme autrefois et que l'on raisonne sensément sur toutes choses, je regarde ma cause comme gagnée.

« Ne suis-je pas bien fou, ma chère amie? Eh! oui, c'est que tu en fais des fous, par centaines : Montpellier, Lyon, Polémieux l'attestent. Ce qu'il y a eu de piquant, c'est de ne t'avoir jamais vue blessée par ce petit dieu malin dont tu sais si bien te servir.. . Tant mieux pour l'André fortuné qui va être ton vainqueur ! Que le ciel verse donc sur votre union une félicité sans nuages, telle que vous la méritez! Nous te tendons la main, ma femme et moi j puisque tu entres enfin dans notre grande con-

frérie. J'embrasse de toutes mes forces la chère sœur Élise, quoique ce ne soit qu'un profane.

« Marsil Périsse. »

( En ajoutant ici aux témoignages passionnés d'Ampère ceux, beaucoup moins suspects, de quelques contemporains de Julie, il est aisé d'en tracer un portrait assez attrayant pour satisfaire les plus difficiles.

Elle a « des cheveux d'or » , « des yeux d'azur »; cette « bouche demi-close », mise en vers par le poète pour fournir, sans nul doute, la rime à un teint de rose, provoque les réclamations d'Élise, qui nous assure, à ce propos, que les lèvres de sa sœur lui « semblent, au contraire », fort épanouies, c'est-à-dire ouvertes et souriantes Ce trait caractéristique de la physionomie permet de deviner, sans hésiter, la forme et la blancheur de deux rangées de perles. Pourquoi montrer si volontiers ce qui ne serait point agréable à voir?

D'après les confidences de M. Marsil Périsse, il existe entre sa femme et la fiancée d'Ampère une ressemblance frappante. Elles sont grandes toutes deux, puisqu'Êlise envoie à la première « des baisers proportionnés à sa taille, avec l'assurance d'être aimée amplement». La constitution délicate de Julie indique une tournure élégante, souple etsvelte. Elle a les mains mignonnes, les

pieds petits et étroits. Jean-Jacques possédait ce signe de race qu'il n'avait pas hérité de son père.

Chaque membre de la famille vante la grâce du modèle qui pose devant nous, la sérénité d'un front radieux reflétant la pureté d'une âme angélique. Le frère Carron, qui, lui, n'est pas un amoureux, l'appelle familièrement « sa gentille incomparable », tandis qu'Élise reproche à André, ce dont il ne se défend pas du tout, d'avoir eu trop vite l'esprit monté par « les qualités extérieures de celle qu'il aime ». Puis, en répondant à sa sœur, qui lui raconte ses prouesses à Lyon , ses parures, mondaines , elle dit : « Ce que je comprends surtout, c'est que vous « Vous trouvez fort jolie, Mademoiselle ; il y en a bien « d'autres qui pensent de même. »

Julie est donc charmante en costume de bal, et non moins séduisante en bonnet de nuit, car, plusieurs fois , elle se montre à André dans ce négligé, dédaignant de relever ses charmes par le moindre prestige de toilette. Qu'ajouter à cette dernière preuve?)

Le 6 août 1799 ( l< > thermidor an VII), André-Marie Ampère, fils mineur de J.-J. Ampère, défunt, et de vivante Antoinette de Suttitra-Sarcey, épouse, en la paroisse de Polémieux Mont-d'Or, demoiselle Catherine- Julie Canon, fille majeure de feu Claude Carron et de vivante Antoinette Boyron, de la paroisse de Saint-Germain (Mont-d'Or).

Le jour du mariage, on dine en famille chez la mère de Julie, où l'ami du cœur Ballanche chante le bonheur d'André dans un épithalame en prose.

ÊPITHALAME.

Felices ter et amplius!

Quos irrupta tenet copula, nec malis

Divulsus querimoniis Suprema ritius solvet amor die '

Célébrons la fête antique De l'hymen! qu'il sorte brûlant De nos cœurs ce cri trois fois répété :

O hymen, hyménée !

« Que nos voeux montent au ciel comme un nuage de parfums ! Que du ciel ils descendent ensuite sur ces deux époux comme une rosée de bénédictions et de plaisirs !

« Le jeune homme se nourrit d'espérances, le vieillard se nourrit de souvenirs : les espérances et les souvenirs de l'amour sont également chers. Enfants, adolescents, vieillards, célébrons tous la fête de l'amour, par qui nous sommes! Chantons tous en chœur: O Hymen, Hyménée !

« Lorsqu'au lever de l'aurore une voix matinale est venue murmurer à mon oreille encore assoupie : Au-

jourd'hui, deux êtres bons, sensibles, aimants, s'enlacent des liens heureux de l'hymen, j'ai tressailli de plaisir, le sentiment du plaisir m'a enivré de toutes ses illusions, et je me suis écrié : Que l'homme ne se plaigne plus de sa destinée! Si le chagrin, si la douleur viennent quelquefois opprimer son existence, n'est-il pas dans la vie des instants de félicité, d'une félicité suprême, qui peuvent racheter des années de tourments et d'inquiétudes ?

« Quel bonheur, en effet, est comparable à celui de deux amants qui deviennent époux? Leur sort est désormais inséparable, ils s'aiment, ils s'adorent, et ils peuvent savourer l'inexprimable plaisir de se le dire... Leurs yeux ont été si longtemps les seuls interprètes de leur ardeur !

« Dieu 1 qui pourrait apprécier la délicieuse certitude que rien ne pourra plus les séparer, qu'ils porteront au sein de l'éternelle bonté un seul tribut pour deux cœurs. . ., un tribut de bienfaisance, d'harmonie de volontés pour le bien, et de ces jouissances si faciles et cependant si rares que donnent toujours une bonne conscience et la pratique constante de la vertu?

« Le bonheur de deux amants devenus époux est indépendant des revers et des caprices de la fortune, car le bonheur, est dans eux-mêmes ; qu ils soient ensemble, n'importe le lieu ! L'amour, ce puissant magicien, fait éclore des jardins d'Armide au sein des déserts.

« Jeunes époux, assis dans la même barque, voguez ensemble sur le fleuve rapide de la vie ! Qu'Iapis, léger pilote de Cythère, dirige le gouvernail de l'heureuse nacelle ! Que les douces illusions du bel âge flottent en banderoles dans les airs ! Que les présages de l'amour et de l'amitié soufflent mollement et enflent la voile de l'espérance !

« Jeunes époux, recevez à votre passage le salut de votre ami !... Ah ! la certitude en est dans mon cœur, vous réaliserez les peintures enchanteresses des poètes, vous retrouverez Êden et l'âge d'or!

« Jeunes époux, puissiez-vous avoir des enfants bons, aimables comme vous ! Ils seront vertueux s'ils savent profiter des leçons de leurs parents.

« Jeunes époux, vous serez toujours unis et Dieu étendra sa main pour vous bénir, vous et vos enfants : car le meilleur hommage que l'homme puisse offrir à la divinité, c'est le spectacle d'une vie heureuse par la pratique de ses devoirs. »

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