I. Expression de M. Sainte-Beuve
je ne me permets point d'en altérer un seul mot, non plus que pour toutes les citations qui suivront :
« Le jeune homme disait (c'est André « qui parle) : Parvenu à l'âge où les lois « me rendaient maître de moi-même, mon (( cœur soupirait tout bas de l'être encore. <( Libre et insensible jusqu'à cet âge, il <( s'ennuyait de son oisiveté; élevé dans une (i solitude presque entière , l'étude et la « lecture, qui avaient fait si longtemps « mes plus chères délices, me laissaient <( tomber dans une apathie que je n'avais (( jamais ressentie, et le cri de la nature <( répandait dans mon âme une inquiétude « vague et insupportable. Un jour que je a me promenais après le coucher du soleil <( le long d'un ruisseau solitaire... »
« Que vit- il le long de ce ruisseau? reprend M. Sainte-Beuve. Un autre cahier complet de souvenirs ne nous laisse point
en doute, et sous le titre : Amorum, contient, jour par jour, toute une histoire naïve de ses sentiments, de son amour, de son mariage , et va jusqu'à la mort de l'objet aimé. Qui le croirait? ou plutôt, en y réfléchissant, pourquoi n'en serait-il pas ainsi? Ce savant que nous avons vu chargé de pensées et de rides, et qui semblait n'avoir dû vivre que dans le monde des nombres, il a été un énergique adolescent : la jeunesse aussi l'a louché, en passant, de son auréole; il a aimé; il a pu plaire; et tout cela, avec les ans. s'était recouvert, s'était oublié; il se serait peut-être étonné comme nous s'il avait retrouvé, en cherchant quelque mémoire de géométrie, ce journal de son cœur, ce cahier à'Amoï^m enseveli.
(( Jeunesse des hommes simples et purs, jeunesse du vicaire Primerose et du pasteur Waiter. revenez à notre mémoire pour
faire accompagnement naturel et pour sourire avec nous à cette autre jeunesse! Si Euler ou Halier ont aimé , s'ils avaient écrit dans un registre leurs journées d'alors, n'auraient-ils pas souvent dit ainsi ? »
En cet endroit se placent des citations de prose et de vers que nous retrouverons plus loin ; puis le biographe ajoute :
<( Ainsi, celui que nous avons vu distrait bien souvent comme La Fontaine, s'essayait alors, jeune et non sans poésie, à des rimes galantes et tendres : .
Mistis carminibus non sine Jistula.
(( Mais le plus beau jour de ces saisons amoureuses nous est assez désigné par une inscription plus grosse sur le cahier : Lundi, 3 juillet {ilOI). Voici l'idylle complète, telle qu'on la pourrait croire traduite d'Her^ mann et Dorothée, »
Et là encore, une page est empruntée au registre de l'amoureux avant d'arriver à la correspondance du mari.
Frappés de la sympathie attendrie, souvent admiratiAC , exprimée par un tel maître, heureux de sauver de l'oubli ces témoignages d'amour vrai et de dévouement, nous avons eu l'idée de livrer à ceux qu'une pareille lecture saurait intéresser le journal tout entier et la plus grande partie des lettres d'Ampère, le laissant ainsi lui-même compléter le touchant récit de sa jeunesse, que M. Sainte-Beuve n'avait voulu qu'ébaucher.
En regard des lettres d'André, pouvaiton ne pas mettre les réponses de sa femme, qui prouvent à quel point elle méritait d'être aimée? Cédant aussi à une autre tentation, nous avons groupé autour de notre principal personnage plusieurs membres de la famille Carron qui était devenue
la sienne : l'éclat d'une immortelle renommée donne du prix aux vertus qui vivent sous son reflet, toutes modestes qu'elles soient.
Enfin, pourquoi ne pas avouer un sentiment dont nous n'avons pu nous défendre? Il nous a semblé doux de faire arriver jusqu'à une jeune âme qui nous est bien chère les parfums délicats et salutaires qui s'exhalent de l'âme de Julie, et d'y graver en traits durables un nom qui doit vivre dans sa mémoire comme dans la nôtre.
22 juillet 1869.