‹ Journal et correspondance de André Marie AmpèreChapitre 4 sur 9 · LES J'ROIS AMPÈRE · texte numérisé non relu

LES J'ROIS AMPÈRE

Au mois de mai 1793, la ville de Lyon, poussée à bout par l'odieux despotisme cju 'exerçait

JOUKiXAl. KT COIWiESPONUANGi:. :\

Je club central des jacobins, s'insurgea contrée sa municipalité terroriste, parvint à lui arracher l'autorité et résista pendant soixante jours à l'armée républicaine, envoyée par la Convention pour soumettre et détruire cette malheureuse cité.

Jean -Jacques Ampère, ancien négociant, chargé des fonctions de juge de paix avant le siège, ne les abandonna point au moment de l'insurrection; exaspéré comme ses concitoyens par les iniquités dont ils étaient victimes, il ne s'etï'raya pas dans sa courageuse indignation des nouveaux dangers auxquels son poste officiel allait l'exposer, et le 29 septembre, quand un membre du Comité de salut public, Dubois de Crancé, entra victorieux dans la ville vaincue et décimée, un de ses premiers actes de vengeance fut d'envoyer le juge de paix en prison et bientôt à la mort.

Lé 17 octobre, an ii de la République, du cachot n° 5 de la maison de détention de Roanne, cinq semaines avant son exécution, le condamné écrit une instruction à sa femme ; la voici :

(( Il faut, ma très-chère amie, que tu fasses renouveler en ton nom les promesses que là

Tatan possède, ou bien au nom de ta sœur, tu feras valoir le seul immeuble qui m'appartient à Polémieux; la dotation que ton oncle t'a faite, la licitation de la maison de ville que j'ai vendue à feu la citoyenne Guyau, ton contrat de mariage contenant reconnaissance de tes meubles, la pension viagère de cinq cents francs dont je suis chargé à l'égard de ta belle-mère, un capital de cinq mille livres que je dois à ma cousine Hilaire, de Paris.

(( Tu trouveras dans mon cabinet les titres qui te concernent ; si l'on s'obstinait à vendre Polémieux à ton préjudice, tu pourrais le faire racheter par Delorme ou tout autre, en ton nom ou en celui de nos enfants.

« Je dois douze livres dix sols à la citoyenne Passot pour cinquante bouteilles de rencontre, dont il ne faut pas se servir sans les avoir bien fait nettoyer et éprouver, huit livres moins un quart de pain à la citoyenne Barbaret, et environ quinze Kvres de pain à la veuve Pourra.

« Une somme de dix livres au citoyen Rivai, Grande rue Mercière, pour le chapeau rond de mon fils. Je ne crois pas devoir autre chose, si ce n'est soixante francs à un vitrier qui a réparé le vitrage do la fourragerie.

JOUIilSAL ET COIlRESPONDAiNCi:. 5

(( Il ne faut pas oublier de faire opposer tous nos domestiques desquels tu as reçu tant de bons et fidèles services, pour obtenir le payement de leurs gages qui seront dus à la Saint- Martin.

« J'ajoute à nos dettes celles que j'ai contractées avec la citoyenne M***, qui nous a nourris, la Tatan et moi, pendant le siège et qui a avancé presque un an entier à mon frère, de la rente que je lui faisais.

(( J'atteste sincères et véritables les dettes que j'ai détaillées dans cet écrit pour me mettre à l'abri de tous reproches à l'égard de mes concitoyens qui ont suivi ma foi.

(( A Lyon, le jeudi 17 octobre 1793, l'an ji de la République.

(( Jean-Jacques Ampère, juge de paix jusqu'à ce moment.

<( Il s'en faut de beaucoup, ma très-chère amie, que je te laisse riche et même une aisance ordinaire; tu ne peux l'imputer à ma mauvaise conduite ni à aucune dissipation; ma plus grande dépense a été l'achat des livres et des instruments de géométrie dont notre fils ne pouvait se passer pour son instruction, mais cette dépense même était une sage économie

t) JOURNAL ET CORRESPONDANCE.

puisqu'il n'a jamais eu d'autres maîtres que lui-même.

«Il est vrai de dire cependant que ma fortune, depuis ma retraite du commerce, a souffert une diminution, la place que j'ai occupée deux ans m'a coûté trois mille livres de mon capital, qui a subi aussi quelques retranchements par le rachat des droits féodaux, fixes et éventuels que j'ai payés au receveur de la nation, il y a plus de deux ans, payement qui, avec les impositions accumulées de quatre à cinq années, y a fait une brèche de dix-huit mille livres ; il faut ajouter à cela le quart de mon revenu, les offrandes à la patrie, le contingent du recrutement du mois de mars dernier qui font près de deux mille livres; ma dépense extraordinaire nécessitée par ma place de juge de paix, qui exigeait de moi un loyer, un domestique, un ménage, et trois feux de plus, .le doute qu'avec d'aussi minces ressources il y ait, eu un seul citoyen qui ait autant rendu que moi à la patrie ; je ne regrette rien que le malheur d'être méconnu d'Elle, car d'être flétri par mes ennemis ou des envieux est ce qui m'afflige le moins, mais c'est mon élonnement.

JOUniVAL ET CORRESPONDANCE. 7

« Je n'eus jamais que le goût et la passion de mes devoirs, je n'ai ni repentir, ni remords,' et je suis toujours digne de toi ; je t'embrasse et tout ce qui nous est cher, du fond de mon cœur.

« Jean-Jacqles Ampère, époux, père, ami, et citoyen toujours fidèle. »

Un mois plus tard, le 23 novembre, Jean- Jacques Ampère, la veille de sa mort, adresse ses dernières pensées à ceux qu'il va quitter, à sa patrie tant chérie, puis s'abandonne à Dieu en pardonnant à ses bourreaux.

Cet homme simple, si doux dans sa résignation, si fort dans sa pureté de conscience, si grand par la hauteur de son âme , devait être la noble souche de deux générations que le talent et le génie allaient illustrer. Il était le père d'André-Marie Ampère, l'aïeul de Jean-Jacques, l'ami si cher à ta famille.

Recueille-toi, Madeleine, et lis avec un sentiment de vénération les pages qui vont suivre.

<( J'ai reçu, mon cher ange, ton billet consolateur, il a versé un baume vivifiant sur les

plaies morales que fait à mon âme le regret d'être méconnu par mes concitoyens, qui m'interdisent, par la plus cruelle séparation, ma patrie que j'ai tant chérie et dont j'ai eu tant à cœur la prospérité.

« Je désire que ma mort soit le sceau d'une réconciliation générale entre tous nos frères ; je la pardonne à ceux qui s'en réjouissent, à ceux qui l'ont provoquée et à ceux qui l'ont ordonnée.

(( J'ai lieu de croire que la vengeance nationale, dont je suis une des plus innocentes victimes, ne s'étendra pas sur le peu de bien qui nous suffisait, grâce à ta sage économie et à notre frugalité qui fut notre vertu favorite. Il vient de toi, il t'appartient, ou à ta sœur, ou à des créanciers dont les titres ne sont pas équivoques; tu feras donc valoir tes droits de concert avec eux suivant l'instruction que je t'ai fait passer dès les premiers jours de ma détention au cachot, et les gages de notre union qui sont si dignes de notre tendresse seront du moins à l'abri de l'indigence.

(( J'espère qu'un motif de cette importance te fera supporter ma-, perte avec courage et résignalion. Après ma confiance en l'Éternek

JOURNAL KT CORRESPON D ANGK. U

dans le sein duquel j'espère que ce qui restem de moi sera porté, ma plus douce consolation est que tu chériras ma mémoire autant que tu m'as été chère, ce retour m'est dû.

« Si, du séjour de l'éternité où notre chère fille m'a précédé, il m'était donné de m'occuper des choses d'ici-bas, tu seras, ainsi quemes chers enfants, l'objet de mes soins et de ma complaisance. Puissent-ils jouir d'un meilleur sort que leur père et avoir toujours devant les yeux la crainte de Dieu , cette crainte salutaire qui opère en nous l'innocence et la justice; malgré la fragilité de notre nature.

« J'adresse à la Tatan les plus tendres adieux, et je compte sur son amitié pour toi et tous les tiens; puisse-t-elle avoir une partie du courage qui m'anime, afin que vous vous encouragiez mutuellement. Ne parle pas à ma Joséphine du malheur de son père, fais en sorte qu'elle l'ignore; quant à mon fils, il n'y a rien' que je n'attende de lui, tant que tu les posséderas et qu'ils te posséderont, embrassezvous en mémoire de moi. Je vous laisse à tous mon cœur. Adieu, tendre amie, reçois les derniers élans de ma tendresse et de ma sensibi-* lité ; dis à celui qui partagea notre retraite que

je raime autant que je l'honore, rappelle-moi au souvenir des C"' Per.

■(t Ce 23 novembre 1793.

« J.-J. Ampère. »

Ces lignes écrites, quelques heures avant de monter sur l'échafaud, dans toute la plénitude de la vie et des facultés, sont à elles seules une biographie complète de l'homme juste, un testament qui vaut bien des parchemins.

Le condamné parle d'une fille aînée qu'il va rejoindre au ciel, de la Tatan, sa belle-sœur, de la petite Joséphine qui doit ignorer la fin tragique de son père; et sur André dont il a deviné le génie, un pieux orgueil, tout vivant encore dans son cœur au moment suprême, lui inspire ces mots : « Quant à mon fils, il n'est rien que je n'attende de lui. » Paroles prophétiques, saintement recueillies par celui qui devait les justifier un jour, vous avez sans doute plus d'une fois relevé son courage sur ce chemin si rude qui le menait à la gloire.

André-Marie Ampère avait dix-huit ans àl'époque de la terrible catastrophe. Foudroyé, brisé devant son formidable malheur, l'orphelin, comme anéanti, v succomba un moment,*

JOUniNAL \iT COIlHESPOiNDArsiCE. 11

Le choc que reçut alors cet esprit déjà })r()dig'ieux fut si violent, son ébranlement si profond, que pendant toute une année cette puissante intelligence sembla disparaître ou dormir. Un jour, elle se réveilla en s'intéressant aux fleurs. De cette contemplation à la poésie, la pente était facile. Bientôt il s'enivra des plus beaux vers d'Homère, d'Horace, de Virgile et du Tasse; il s'enthousiasma de la nature, goûta l'amitié avec ardeur, « V amitié^ » sentiment héréditaire dans sa famille, que Jean -Jacques a élevé à la hauteur d'une vertu.

Dans une telle situation d'âme, André-Marie rencontra une jeune fille qu'il allait chérir encore plus que les fleurs, la poésie et la science; Julie Carron devait être la passion, le seul amour de toute sa vie.

Aux environs de Lyon, tout près de Polémieux, où naquit André Ampère, dans le domaine maternel, se trouve le petit village de Saint-Germain-au-Mont-d'Or ; c'est là que vivait tout l'été, dans une campagne bien modeste, la famille Carron. Le chef de cette maison s'occupait d'affaires. H avait quatre enfants ; un fils et trois filles. L'aînée de celles-ci était mariée à son cousin Marsil Pé-

risse, associé d'un établissement de librairie, connu et respecté dès lors, comme à présent, dans le commerce de Lyon ; la seconde , M"'^ Julie, devait être la mère de J. -Jacques Ampère; la troisième, Élise, personne d'un esprit original et cultivé, d'une susceptibilité un peu orageuse, nous initie par sa correspondance aux mœurs simples, aux vertus domestiques de son pieux intérieur. Une mère bien tendre, un père malade, objet de la sollicitude (Je tous les siens, une grand 'mère très-aimée de ses petits-enfants, une tante dévouée à chacun, M"^ Boiron, sœur de M'""" Garron, et quelques bons amis, composent ce cercle intime au naoment où nous y pénétrons en 1795.

M"^ Julie était une blonde aux cheveux d'or; un titre de romance le prouve; André complète aiiisi son portrait quelque part : « On voit dans ses yeux bleus la sérénité d'une âme angélique, un sourire anime tous ses traits, les grâces composent tous ses mouvements, la candeur brille sur son front et colore ses joues d'une légère teinte de rose. » Quant à son cœur et à sa raison, pour en juger immédiatement, nous nous arrêterons un instant sur un épisode de sa jeunesse, étranger à notre

JOURNAL KT CORRESPONDANCE. li

sujet principal, mais qui nous fournit l'occasion de faire avec cette aimable fille et avec ceux qui l'entourent plus intime connaissance.

M. Dumas, médecin déjà distingué à vingtneuf ans, professeur à l'Ecole centrale de santé à Montpellier \ demande, en 1795, M''*" Julie Garron en mariage. L'affection qu'il éprouve est sincère, car dans cette circonstance l'appât d'une belle dot n'existe point.

De dix-neuf à vingt et un ans, Julie sut donc inspirer deux fois un amour désintéressé, sentiment moins rare il y a soixante-dix ans qu'aujourd'hui, h ce qu'il paraît.

Le style de M. Dumas, amoureux, n'échappe point à l'influence de son époque. Il peint sa

1. Dumas, médecin, né à Lyon en 1765, étudia à Montpellier, fut employé à l'Hôtel-Dieu de Lyon où il rendit de grands services pendant le siège de la ville (1793), puis à l'armëe des Alpes (1794). 11 fut nommé en 1795 professeur d'anatomie et de physiologie à Montpellier, devint successivement doyen de la faculté de médecine, recteur de l'Académie de Montpellier, et mourut dans cette ville en 1813. Ses principaux ouvrages sont : Principes de Physiologie, i806, où il développa la doctrine du principe vital de Barthez; et Doctrine des maladies chroniques, i8i2, travail neuf, où l'auteur expose la théorie et la formation des maladies.

U JOURNAL KT <:0H Ul- SPO NDAN C E.

passion avec une exaltation dramatique, une emphase d'expression qui serait mal venue en 1869, et risquerait de provoquer plus souvent le sourire que l'émotion. Pourtant, je le répète, sous cette forme trop sensiblement romanesque, le fonds se trouve, la tendresse est réelle.

De nos jours, les prétendants formulent autrement leurs propositions : on ne peut les accuser de manquer de simplicité dans leur langage, de positif dans leurs déclarations. Ils n'en mettent que trop, hélas!

C'est à la mère de Julie, bien entendu, que le jeune professeur adresse tout d'abord sa prière. Il parle de sa situation présente, de ses espérances d'avenir et commence ainsi :

« Madame,

u Ah ! si vous pouviez connaître mon âme tout entière! Lorsque je revins de Paris, il y a six ans, je nourrissais déjà le même sentiment pour votre fille ; j'étais sans fortune, il fallait la faire avant de songer à elle. Je vins concourir à Montpellier pour une place de professeur que j'avais obtenue par un brevet. Ma pauvre mère, instruite de mon amour, m'ani-

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mait à de grands efforts pour en mériter l'objet ; des circonstances fâcheuses, relatives à la Révolution, éloignèrent le moment où ma position devait être fixée; j'arrivai à Lyon dans l'espoir de me faire un sort, je ne tenais à réussir que pour Julie; pour elle, je bravai les rigueurs du siège et m'exposai à tous les malheurs qui suivirent pour moi ce terrible événement. Vous les connaissez, je ne les rappellerai point à votre cœur sensible.

(( La Convention nationale vient de m'appeler à un poste avantageux et conforme à mes goûts. Je suis nommé professeur à l'Ecole centrale de santé établie à Montpellier, et chargé d'enseigner l'anatomie, la physiologie et la physique appliquée à l'art de guérir. Le traitement de chaque professeur est porté à six cents Hvres par mois; j'espère aussi que Vers.ercice de ma profession ne sera pas infructueux.

« Je n'offre point des richesses à Julie, mais je lui apporte un cœur plein d'elle et qui, depuis sa première jeunesse, s'est pénétré d'un amour que le temps ne saurait altérer.

« J'attends votre réponse, madame, et jecompterai les jours, les lieures, les minutes

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qui vont s'écouler jusqu'à ce qu'elle me parvienne.

(( Dumas,

<( Professeur à l'École centrale de santé, chez les citoyennes Durand, rue Haute, à Montpellier, an iTi de la République française. »

Cette lettre, qui tombe à l'improviste au milieu des habiludes régulières et paisibles de la famille Garron, agite toutes les imaginations, particulièrement celle d' Élise qui ne peut supporter la perspective d'être séparée de sa sœur. Ce grand événement devient vite le secret de la comédie, chacun s'en préoccupe tout bas activement, mais se croit obligé de garder une discrète et coiiteuse réserve vis-à-vis des autres. Élise, qui est à Saint-Germain avec sa grand' mère pendant que Julie reste à Lyon auprès du lit de son père, nous peint la situation en rendant compte de la visite de Marsil, son beau- frère.

(( Saint-Germain.

(( Oh ! ma chère Julie, combien nous avons causé avec mon beau-frère ! Je me doutais qu'il était au fait de tes aifaires ; il se tenait cepen-

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riant comme moi sur la reserve; mais lorsqu'il fut près de son départ, je le retins en lui disant : Mais ne sais-tu plus rien, plus rien? Il s'est mis à rire et, dans la crainte de compromettre sa femme, se taisait toujours ; enfin nous avons crevé en même temps et chacun s'est avoué ce qu'il savait là-dessus. Jenny, lui contant tout y nous met par force dans le cas de ne lui rien cacher. Il m'a priée néanmoins de ne point t'apprendre qu'il était si bien instruit pour ne pas te gêner avec lui ; je me suis moquée de cette raison, car je pense qu'un aussi bon frère compléterait à merveille notre quadrille de femmes, il en a toute la sensibilité et t'aime quasi autant que le fait ton Elise.

(( Élise. »

Point de réponse de Julie à sa sœur, mais en voici une adressée au professeur, assez menaçante pour son amour, malgré les espérances d'avenir qui s'y glissent en passant.

(( Monsieur,

« C'est bien contre mon gré que vous êtes depuis si longtemps dans une incertitude pé-

IS JOURNAL 1:T COIUIESPONDANCK.

nible, j'aurais voulu pouvoir prendre une détermination prompte, mais j'attache une trop grande importance à l'engagement que vous me proposez pour ne pas faire des réflexions sérieuses et qui demandent une tranquillité d'esprit que je suis loin de trouver auprès d'un malade chéri.

(( Vous imaginez que vos propositions nous sont désagréables; peuvent-elles l'être d'une personne que nous estimons tous? .le ne puis m'accoutumer à l'idée d'une séparation avec ma famille; je sens que jamais je ne saurai m'y résoudre, ne sachant pas même encore si nos caractères et nos goûts sont tels qu'il les faut, pour adoucir les peines qu'on ne peut éviter dans aucun état de la vie. Les raisons qui vous retiennent à Montpellier sont toutes naturelles; il faut se garder de quitter un emploi avantageux au moment où ils sont si rares. Je serais bien fâchée de contribuer à vous faire négliger votre avancement ; mais les circonstances peuvent changer. J^yon vous offrira sans doute un jour les occasions qui se présentèrent pour vous autrefois. De mon côte, je n'aurai pas constamment des chagrins aussi vifs que ceux que j^éprouvn maintenant. Mais

JOURNAL Eï COmiESPONDANCK. 10

h présent, la pensée d'abandonner mon père un seul instant ne pourrait qu'ajouter à ma peine. . . . Je suis, monsieur, avec une grande considération,

(( J iJLiE Garron. »

A ces paroles pleines de raison et de polifesse^ M'"^ Garron ajoute quelques réflexions peu encourageantes :

(( Quitter tout ce que l'on aime au monde pour se transporter à soixante lieues avec quelqu'un dont on ne connaît ni les goiits, ni les habitudes, vous m'avouerez, monsieur, que c'est un parti a prendre qui demande de la résolution , et de grandes dispositions pour le mariage. )>

Grâce aux illusions que conservent trop souvent les amoureux, la confiance de celui-ci ne s'ébranle pas; le 29 floréal, il essaye encore de faire valoir les avantages de sa carrière, qui peut, dit-il, mener à la gloire comme à la fortune.

Ses arguments ne manquent point d'une certaine force ; plus d'un père de famille s'en con-

20 JOURNAL Kï CORRKSPONDANC E.

tenterait, mais, hélas ! il n'a pas conquis Julie. Une nouvelle missive qu'on reçoit à Saint- Germain nous le prouve; cette lettre, destinée à l'intimité maternelle, est consciencieusement envoyée par M'"*" Carron à celui qu'elle va désespérer.

« Lyon, 20 germinal au soir.

« Nous recevons dans l'instant, ma petite mère, une lettre de Montpellier. J'avais la permission de l'ouvrir; elle m'a rendue toute triste; j'étais tranquille ces jours passés, tu avais répondu, c'était tout ce que je pensais- Je sens le prix d'un cœur aussi sensible. Mais te quitter, m'éloigner de ceux que j'aime, non, non, je ne peux envisager cela sans un cruel chagrin. Moi qui voudrais chaque matin franchir ces trois .lieues qui me séparent de toi, et revenir le soir trouver mon père et mon Élise! Il faut répondre. Gomment dire par lettre tant de raisons qui se sentent mieux qu'elles ne s'expriment? On voit bien qu'il ne croit pas mon père aussi malade. Si j'avais l'esprit plus tranquille sur son compte, je m'occuperpJs davantage d'une chose d'où dépend le bonheur de ma vie. Je vois que je suis bien aimée;

J.0U1U\AL ET COUllESPOISDANCE. 21

mieux connue, peut-être le serais-je moins. Moi aussi je ne puis être heureuse qu'en chérissant celui avec qui je passerai mon existence. Ses lettres sont bien faites pour me donner une bonne idée de lui : un cœur délicat, de l'amitié pour les miens. Toutes ces choses sont telles que je les ai toujours désiré rencontrer dans un époux, si je dois en avoir un. Mais il est encore tant de rapports de caractères et de goûts qui contribuent à la mutuelle félicité ! Je te l'ai déjà dit, je ne le connais pas assez, je faisais peu d'attention à l'intérêt qu'il me portait autrefois, pensant que c'était un badinage.

(( J'apprécie toutes ses bonnes qualités, mais il ne parle plus de venir se fixer à Lyon ; ce serait seulement des voyages qui deviennent difficiles lorsqu'on a un ménage à quitter. Je me répète cela, j'y reviens toujours parce que j'y songe sans cesse. Que j'aurais de plaisir à te confier toutes mes pensées, en écoutant à mon tour tes conseils! Mais je ne puis laisser encore Elise seule près de mon père ; ensemble nous nous aidons à supporter nos craintes. Comment pourrais-je donc me résoudre à m'en aller si loin? pour si longtemps ? Oh ! non, non; réponds ce que tu voudras à cette lettre bien

22 JOURNAL ET GORUESPONDANCt;.

tendre, mais je ne peux quitter tous ceux que j'aime tant.

« Adieu, maman.

(( Ta Julie. »

La vérité semble apparaître un instant à l'amant malheureux. Mais son cœur ne veut pas se rendre. Il exhale une dernière plainte, il conjure une dernière fois en s'écriant :

« De grâce, madame, faites encore un effort sur elle^ sur vous-même; n'y a-t-il pas moyen d'adoucir la séparation qui effraye votre tendresse? L'heure fuit, le temps d'être heureux tarde à celui qui ne le fut jamais ; non, il n'est pas de sacrifice dont je ne me sente capable pour obtenir Julie. »

Julie, l'exceriente fille, ne peut rester complètement insensible aux tourments qu'elle cause. En prenant la plume pour écrire à Montpellier cette page qui sera la dernière, elle commence ainsi, l'innocente imprudente :

« Je ne pensais pas, monsieur, que la réponse à ma lettre pût être d'un style a.ussi triste. Je vous dis, il est vrai, que je ne peux me déterminer à quitter tous les miens; je vous

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engage aussi à ne pas abandonner, dans un moment de révolution, une place qui vous est avantageuse. AfTligée, comme je le suis, de voir mon père dans une situation dangereuse, puis-je songer à un changement d'état?

(( Si j'ai désiré vous connaître davantage, n'était-ce pas également pour le bonheur de tous deux? ne risquai-je pas autant que vous à cet examen? Le séjour de Lyon vous déplaît; que ne faudrait-il pas pour vous faire oublier un pays que vous aimez et des avantages si difficiles à remplacer ailleurs? Vous trouvez que les années s'écoulent rapidement; je l'aperçois comme vous; mais ne vaut-il pas mieux en employer quelques-unes à chercher le bonheur pour l'atteindre, que de saisir son ombre? Vous rencontrerez des femmes riches, aimables, je n'en doute pas ; votre position exige un établissement prompt, soyez heureux!! Si je vous ai causé des peines, leur souvenir ajoutera toujours aux miennes, et loin de trouver mon bonheur dans le sacrifice que vous faites du vôtre, la pensée que j'ai pu y porter atteinte sera toujours fort pénible à Julie. »

L'infortuné Dumas devait passer par tout<3«

24 JOOr.NAL ET COHRESPONDAN Ci:.

lés phases douloureuses de la maladie dont il était victime. Quelques mots dictés par un sentiment de commisération suffisent à ranimer ses espérances. Il lit et relit cent fois, sans tenir compte du reste, les premières paroles du billet de Julie, dont il veut obstinément s'enivrer : (( Je ne croyais pas, monsieur, que la réponse à ma lettre pût être d'un style aussi triste, » et plus enflammé que jamais, se rattachant à ses illusions, le voilà qui exprime de nouveau ses transports. Celle qu'il aime, au contraire, défend énergiquement sa liberté, en restant maîtresse de son cœur. La bouillante Elise, qui suit avec anxiété toutes les péripéties du petit roman de Montpellier, tremble de voir triompher le professeur passionné, et adresse de Saint-Germain, à sa sœur, de véritables lamentations.

A la citoyenne Julie Carron, rue Glermont, n" 21, maison Debrosse, à Lyon.

<t Saint-Germain, ce dimanciie soir, vieux style.

<( Chère Julie, (i Le jour d'hici' fut pénihio pour ton Élise;

JOUlîiNAL 1;T COUlUvSPOWDAiNCE. 'în

ces nouvelles; qui n'arrivaient point, je tremblais dé les recevoir. Il est des moments où tout vous accable. Je suis abasourdie, hébétée, et j'ai grand'peur que ma faible tête ne puisse résister à tant de choses; les plus petites me désespèrent parce que les grandes sont là qui ne me quittent ni jour ni nuit. Ah! que j'ai besoin de parler à toi de toi-même ! Comme je pleurerais de bon cœur ! ! Cette dernière lettre où l'on ne veut point de séjour à Lyon met le comble à mes craintes. Je suis découragée, la .vie m'est à charge; je me reproche aussi la peine que ma tristesse et mes plaintes te causent; ah! si ton amitié, me manquait jamais, cache-le-moi si tu veux que j'existe. Mais où m'emporte mon ennui? n'en as-tu pas assez toimême? Enfin je me dégonfle un peu, toutes tes raisons sont les meilleures du monde; rien de choquant , rien d'empressé ; s'il a lu cette lettre à maman, il ne parlera plus comme d'une bagatelle du voyage à Montpellier.

«. Ma chère Julie, voilà qui approche bien d'une conclusion , fasse le ciel qu'elle soit pour, ton bonheur!!

« Elise. »

20 JOURNAL HT COH RESPONDANCE.

En elTet, nous touchons au dénoùmcnt; une dernière épître à M"" Carron annonce que le rêve de l'amoureux vient enfin de s'évanouir. Plaignons-le, il le mérite; mais gardons-nous de croire qu'une flamme si pure, éteinte à vingtneuf ans , ne s'est pas rallumée. Oui, l'avenir l'aura dédommagé, et nous pouvons dire, ayant connu son cœur : Heureuse la femme qui a su le consoler!

Et Julie, de son côté, n'a-t-elle pas inspiré aussi quelque sympathie? C'est une belle nature, un esprit droit. Elle possède le sentiment du devoir à un haut degré, un bon sens qui ne fera jamais défaut et saura prendre le plus court pour arriver au but.

Le professeur de Montpellier, qu'elle n'avait vu qu'en passant et qui voulait l'enlever à sa famille, l'a peut-être accusée de froideur. Mais son dévouement à ses parents dément toutes conjectures de ce genre. En amour Julie n'avait pas dit son dernier mot. A l'époque terrible de la Révolution, en 1793, sa jeunesse s'épanouissait à peine : de pareils événements mûrissent vite; les dangers qui menaçaient les siens avaient dû resserrer encore les liens qui l'unissaient à eux; s'éloigner quand ils venaient

JOCllNAL ET COllUliSPOiXDANCE. '27

d'échapper à la terreur, et que la maladie paralysait son père, ce sacrifice lui parut impossible. Elle refusa donc l'occasion, toujours rare pour une fille sans fortune, d'un établissement très-avantageux. Elle refusa, non sans avoir hésité quelque temps : car, malgré sa résolution de ne pas céder alors aux instances d'un honnête homme, sa conscience émue et reconnaissante lui disait qu'elle était aimée. Julie lutta donCj, mais son aiTection filiale l'emporta. Cette crise d'intérieur terminée , chaque membre de la famille Carron reprend sans distraction le cours de ses habitudes et de ses occupations intimes. Élise, rassurée sur la séparation qu'elle redoutait, nous parle du mariage de son frère et de M'*'" Aguarite avec plus de sérénité que de celui de sa sœur. Elle se félicite d'échapper pour son compte aux tourments de l'amour, et nous arrivons ainsi en compagnie de cette bonne et véhémente fille à la fin de l'année J 795, époque à lac|uclle nous retrouvons André-Marie Ampère âgé de vingt ans.

Depuis longtemps Ampère est aussi fort en géométrie, en mathématiques, qu'il le sera jamais. Devenu latiniste, helléniste, fou de

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poésie , il fait des tragédies , ébauche des poëmes sur les sciences naturelles, sur la morale de la vie, une épopée sur Christophe Colomb ; il rime des chansons, des madrigaux, range, classe sa flore et sauve ses racines de la mort en les replantant dans son jardin. Il étudie la chimie, la physique, la mécanicfue analytique, le blason, la philosophie. Que n'étudie-t-il pas, bon Dieu!! que ne sait-il pas déjà, celui qui complétera ses travaux vingt ans plus tard en concevant et rédigeant une classification nouvelle de toutes les connaissances humaines ! Cet irrassasiable jeune homme puise au sein de ses études universelles un amour sans borne pour Dieu, une admiration toujours croissante pour ses œuvres, une foi inébranlable dans l'intelligence, une confiance illimitée aux progrès de la science, en son action moralisante et civilisatrice.

Nous le retrouvons donc à Lyon, installé ]"ue Mercière, donnant des leçons toute la journée et se réservant de longues matinées pour SCS propres travaux. En hiver, il se lève avant le jour, à quatre heures, quitte sa chambre et s'en va monter un cinquième étage de la place des Cordeliers pour se léunir à un groupe de

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camarades avides comme lui de tout apprendre, de tout savoir/Ils lisent ensemble le traité de Lavoisier, s'enthousiasment, s'émerveillent à toutes les découvertes nouvelles que lui, Ampère, encore ignorant de son génie, saura bientôt égaler, sinon surpasser. Au souvenir de cet héroïque travailleur, M. Sainte-Beuve écrit ces charmantes paroles :

« Admirable jeunesse! âge audacieux! saison féconde ! où tout s'exhale et coexiste à la fois, qui aime et qui médite, qui scrute et découvre et qui chante; qui suffit à tout; qui ne laisse rien d'inexploré de ce qui la tente et qui est tentée de tout ce qui est vrai et beau! Jeunesse à jamais regrettée, qui, à l'entrée de la carrière sous un ciel qui lui verse ses rayons , à demi penchée hors du char, livre des deux mains toutes ses rênes et pousse de front tous ses coursiers. »

André Ampère, à la fm de chaque semaine si laborieusement remplie, quittait la ville de Lyon pour aller se reposer le dimanche en famille à Polémieux. Parfois il s'arrêtait en route chez une tante établie avec sa fille à Saint-Germain. Ces courses, ces visites, devinrent- elles pour

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notre jcuno savant l'occasion d'une rencontre qui devait fixer son sort? Probablement. A cette heure, il se plaint et s'ennuie de l'oisiveté de son cœur, d'une apathie qu'il ressent en dépit de ses études et des livres qui jusqu'ici ont fait ses plus chères délices.

« Le cri de la nature répandait dans mon âme une inquiétude vague et insupportable. Un jour que je me promenais après le coucher du soleil le long d'un ruisseau solitaire. »

Le papier n'en dit pas davantage : ces lignes, tracées sur une feuille volante, s'arrêtent là, mais elles servent comme d'introduction au journal qui va commencer, c'est l'aurore d'un jour radieux, l'apparition de Julie qu'elles annoncent.

Sur la première page d'un manuscrit plus maculé que les autres, parsemé d'x et d'^^ on voit écrit en grosses lettres : Anwrum, dernier mot d'un titre dont le commencement est tout déchiré.

Avant d'aller plus loin , arrêtons-nous un instant; regardons ce jeune professeur de vingt ans qui doit tout ce qu'il sait à lui-même et qui sait tout., excepté le monde. Il n'a connu jus-

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qu'ici d'autre joie que celle du travail ; son courage , c'est sa fortune ; sa simplicité , sa noblesse ; sa bonhomie vient de la pureté et de la vérité de son âme. On va le trouver gauche et maladroit peut-être dans sa craintive inexpérience, mais, s'il fait sourire quelquefois, ce sera avec une certaine vénération. Sous cette humilité réelle, sachons deviner le génie qui se cache, car cet homme si limide, si tendre et si modeste, est bien grand déjà par la science dont il va reculer les limites.

En 1840, au sein de l'Académie des Sciences, son illustre secrétaire perpétuel, M. Arago, après avoir exposé les lois qui régissent les phénomènes d'électro-dynamique, s'écriait, en parlant d'André : « On dira un jour les lois d'Ampère, comme on dit les lois de Kepler. »

Puis il racontera que le 18 septembre 1820, époque à laquelle l'immortelle découverte fut présentée à l' Institut, a les savants nationaux et étrangers, pendant plusieurs semaines, purent se rendre en foule dans un humble cabinet de la rue des Fossés-Saint- Victor, et y voir avec étonnement un fil conjonctif de platine qui s'orientait par l'action du globe terrestre. Qu'eussent dit Newton, Halley, Dufay, vEpi-

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nus, Franklin, Coulom, si quelqu'un leur avait annoncé qu'un jour viendrait, où, à défaut d'aiguille aimantée , les navigateurs pourraient orienter leur marche en observant des courants électriques, en se guidant sur des fils électrisés ? »

A ce dernier hommage rendu au génie par M. Arago, l'éminent M. Littré ajoute le sien en terminant ainsi une notice remarquable sur Ampère.

« NoVe temps présent, qui a été jadis de l'avenir, deviendra à son tour du passé ; et il arrivera une époque où toute notre science paraîtra petite. Ce que Sénèque a dit de son siècle, nous pouvons le répéter pour le nôtre ; la postérité s'étonnera que nous ayons ignoré tant de choses. Le bruit des renommées ira en s'alfaiblissant par la distance de l'espace. Nos volumes, tout grossis par la science contemporaine, se réduiront à quelques lignes durables qui iront former le fond des livres nouveaux. Mais dans ces livres, à quelque degré de perfection qu'ils arrivent, quelque loin que soient portées les connaissances qu'ils renfermeront sur la nature, quelque élémentaire que puisse

paraître alors ce que nous savons, une place sera toujours réservée au nom de M. Ampère et à sa loi si belle et si simple sur l'électromagnétisme. »

A présent, chère Madeleine, que tu connais un peu mieux l'auteur du journal et des pages suivantes, ouvre ce cahier sans effroi, ce n'est pas une leçon de géométrie que le grand physicien te réserve, c'est une histoire bien naïve : celle de son amour.

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