‹ Journal et correspondance de André Marie AmpèreChapitre 5 sur 9 · AMORUM · texte numérisé non relu

AMORUM

Dimanche^ iO avril. — Je l'ai vue pour la première fois.

Samedi^ iO août. — Je suis allé chez elle, on m'y a prêté le Novelle morali di soave.

Samedi y 3 septembre. — M. Goupier était parti la veille. Je suis allé rendre le Novelle^ on m'a donné à choisir dans la bibliothèque, j'ai pris M'"" Deshoulières. Je suis resté un instant seul avec elle.

(M. Goupier, ami de la famille Ampère, s'occupait de botanique, de physique et de mécanique. Lié avec André, il l'interrogeait incessamment par correspondance sur les difficultés scientifiques qu'il ne pouvait résoudre luimême.)

Dimanche^ 4 septembre, — J'ai accompagné les deux sœurs après la messe; je rapportai le premier tome de Bernardin. Elle me dit qu'elle serait seule, sa mère et sa sœur partant mercredi.

Vendredi^ 9 septembre, — J'y allai et ne trouvai qu'Elise.

Dimanche, ii septembre, — En sortant de la messe, j'allai rendre Bernardin. J'appris que Julie reviendrait, mais ayec Jenny.

(Élevé par une mère très-pieuse, les sentiments religieux d'André naissent avec sa raison. Sa première communion avait été la grande joie, la lumière de son adolescence, comme la calamité de 93 devait être la consternation, la stupeur, les ténèbres de ses dix-huit ans. Son catholicisme profond, enthousiaste au commencement de sa vie , attiédi , obscurci même au milieu de sa carrière, redevint bientôt inébranlable jusqu'à la fin de ses jours. Son fils, Jean- Jacques Ampère, répétait souvent que le catholicisme de son père, celui d'Ozanam et le spectacle de la religion de ta mère, avait été pour son âme et son intelligence une prédica-

tion plus émouvante et plus frappante que tous les arguments cherchés et même trouvés par lui dans les livres des plus savants théologiens.)

Mercredi, i4 septembre, — Je portai Voltaire, je les trouvai à table et les accompagnai à Curis.

(Guris, lieu de résidence de la famille Lebœuf, en relation avec M'""^' Carron et Ampère.) • •

Vendredi, id septembre, — Je fus rendre le second volume de Bernardin, et fis la conversation avec elle et Jenny ; je promis des comédies pour le lendemain.

Samedi, il septembre, — Je les portai et commençai à ouvrir mon cœur.

(Cinq mois après avoir vu M"'' Carron pour la première fois, André commence à ouvrir son cœur. Je doute que cette confidence apprenne quelque chose à Julie ; le secret du jeune homme est deviné, car une lettre d'Elise, écrite à cette époque, y fait allusion.)

« A la citoyenne Garron.

« Saint-Germain, jeudi soir.

« Tu me dis que tu voudrais ne me point parler de choses qui me fatiguent et m'ennuient. Ah! je t'en prie, ma chère Julie, n'essaye pas ; laisse aller toutes tes pensées. Bon Dieu ! quel nom donner à une amitié qui ne saurait partager que les plaisirs ! elle ne serait pas de mon goût et ce ne sera jamais, j'espère, la nôtre, qui est bâtie de façon à vouloir savoir et pénétrer jusqu'au petit coin caché d'Ampère,

« Le temps m'a manqué pour repasser les bonnets de maman, le fils Rissimbourg est venu avec son frère, il a fallu servir à goûter, et j'ai laissé éteindre mon feu. Les enfants sont là qui font un bruit à m'empêcher de penser : c'est la pelle qu'on traîne, c'est la petite qui fait ce qu'elle a à faire, je ne sais où j'en suis et ne dis mot pour me réserver la liberté de parler quand je n'y pourrai plus tenir. Mais il est sûr qu'on abuse bien du peu de patience que j'ai.

« Les œufs se sont-ils cassés ? le vin s'est-il répandu? je n'ai pas rempli la berte, on dit que ce mulet se couche. Je voudrais qu'Agua-

38 JOURNAL ET COR liESPONDANCE.

rite entendît comme bonne maman la plaint du départ de Garron. Elle va bien verser des larmes, dit-elle ; à cela je réponds ; Et nous aussi; puis Marion s'écrie : « /l/i oiiai! c'est ben autre chose qu'une sœur ! c'est une chose qu'on ne peut comprendre que quand on y a passé; y est un torment et y a pitia de s'aimo comme y sen. »

« Je ne sais pourquoi ni bonne maman, ni Marion, ne pensent à plaindre mon pauvre frère ; il faut que les femmes se soient acquis une grande réputation de sensibilité.

(( Que de choses à dire quand nous nous reverrons ! Mais je ne sais pourtant sur quelle corde t'écrire, c'est à toi de m'encourager à parler ou à me taire. »

(Malgré ses dernières paroles, la bonne Elise n'est pas fille à contenir longtemps son humeur expansive; aussi, à la fin de sa missive, elle change de ton et s'exprime nettement.)

« Je trouve tes raisons convenables et sans réplique ; que peut-on contre un penchant si naturel (Je n'être point séparé? Il faut qu'on s'arrange là-dessus, et si on aime on s'arrangera.. )>

(Toujours la question sine qua non de la séparation; on la traite, on la discute de nouveau en famille.)

Dimanche^ iS septembre. — Je vis Julie jouer aux dames après la messe.

Lundi, i9 septembre. — J'achevai de m'expliquer, j'en rapportai de faibles espérances, et la défense d'y revenir avant le retour de sa mère.

(A cette époque, André déclare son amour à Julie dans un billet qui provoque encore les commentaires d'Elise.)

« Saint-Germain, mardi soir.

(( Chère JuHe,

((Je reçois deux lettres à la fois , et quelles lettres ! ! que de réflexions à faire, que de choses à répondre!

(( Mon Dieu, ne vous inquiétez donc pas de moi, je suis trop bien ; penser à vous est mon occupation journahère; je brode, j'écris, je mange, je dors. Je n'ai pas froid à la cave, il y fait plus chaud qu'à la salle, je quitte toujours ma pelisse pour y entrer; je vais au fruitier; quant au cochon, il n'a reçu qu'une seule

m JOUllNAL ET CORRESPONDANCE.

de mes visites ; ainsi ne vous mettez point en peine, tirez-vous cette épine, il en reste assez d'autres. Ce billet que tu as reçu m'a bien surprise! Je commence à croire à la constance, et je démêle dans les procédés de ces dames mille choses que je n'avais point remarquées et qui ne sont pas au désavantage du frère, mais on ne peut s'expliquer ici, il y a trop de pourquoi et de parce que. Je te plains, ma chère Julie, d'avoir encore en ce moment à faire des réflexions de cette nature, je te conseille de les laisser dormir, jusqu'à ce que nous soyons plus calmes, et toutes deux ensemble ; mais ce que je dis là est plus aisé à écrire qu'à mettre en pratique.

(( Adieu, adieu, je t'embrasse à l'étouffade.

(( Elise. »

(Elle n'est pas au bout de son étonnement, la bonne Elise, car la constance dont elle s'émerveille dès à présent va durer encore plus de deux années avant d'être récompensée ; les procédés des dames qui ne sont point au désavantage du frère prouvent que mère et tante, cousine et sœur, travaillent déjà sourdement à favoriser les projets d'André.)

JOURNAL ET COIIHESPONDANCE- 41

Retournons au journal.

Samedi, 24 septembre, — Je fus rendre un volume de Bernardin, je rapportai le tome IV de la Dunciade et un parapluie.

Lundis 26 septembre. — Je /a trouvai dans le jardin, sans oser lui parler.

Vendredi, 80 septembre. — Je portai Racine, la mère était dans la salle à mesurer de la toile.

S octobre. — J'y allai. Je glissai encore quelques mots à la mère. Je rapportai le premier volume de Sévigné.

Jeudi, 6 octobre. — Je me trouvai seul avec Elle sans oser lui parler ; on me donna les premiers bouts rimes.

Lundi, iO octobre. — Je les portai remplis, et les lui mis adroitement dans la main.

Samedi, 15 octobre. — Je portai une lettre, mais Elle était allée à Lyon.

Mardi , i8 octobre. — Je m'ouvris entièrement à la mère, qui ne parut pas vouloir m'ôter toute espérance.

42 JOURNAL ET CORRKSPON DAiNCE.

Mardi, 25 octobre. — Je portai le cinquième volume de Sévigné, je trouvai Elise, ce qui ne m'empêcha pas de parler et de rapporter encore quelques espérances.

Vendredi, 29 octobre. — Je vis Julie dans la cour en arrivant, mais des hommes, par malheur, déchargeaient une charrette; j'entrai, je trouvai une M'"^ Petit et n'osai rien dire.

Lundi y Si octobre. — Grande compagnie, occasion du jardin manquée, tapisserie; j'avais rendu le septième volume de Sévigné, j'oubliai le huitième et mon parapluie.

(Pour aller voir M'^- Carron, x4ndré sait trouver vingt prétextes ; mais s'il s'agit de parler à Julie, l'amant timide manque absolument toutes les occasions.)

Mercredi, 2 novetnbre. — Je fus chercher mon parapluie. Jenny, Aguarite, visite des Lebœuf, promenades et jeux.

Samedi, 5 novembre. — Je parlai à Julie devant sa mère, et rapportai le liuiticme et le neuvième volume de Sévigné.

JOUIU\AL ET COUUESPONDAÎNCE. iH

Lwidiy 7 novembre. — Je ne parlai pas ce jour-Jà, à cause de la mort de M. Montpetit.

Mercredi^, 9 novembre. — Je reparlai. Julie me dit de venir moins souvent.

Samedi, i2 novembre. — M'"" Garron était sortie, je dis quelques mots à Julie qui me rembourra bien et partit; Elise me dit de passer l'hiver sans plus parler.

(Julie le rembourra bien, mais cela prouvet-il qu'elle ne l'aime pas?)

Mercredi, iO novembre. — La mère me dit : (( Il y a longtemps qu'on ne vous a vu. » Elise me parla froidement, Julie m'apporta avec grâce les Lettres provinciales.

(Au wiii*" siècle, avant, pendant et après la Révolution, l'éducation grammaticale des femmes en France était assez négligée ; la syntaxe, les règles des participes surtout, faisaient trop souvent défaut; mais le goût réel de la bonne littérature existait dans les familles les plus modestes, chez les personnes trèssimplement élevées; les dames aimaient la belle prose, la poésie, sans craindre de paraître- pé-

dantes, écrivaient des bouts-rimés, de petites fables, comme nous en verrons faire à Julie. Elles se reposaient des soins les plus humbles du ménage, en écoutant la lecture d'une tragéT die de Racine, celle d'un roman bien naïf et bien tendre, dépourvu de toutes péripéties accommodées à la mode de nos jours, ou de peintures trop laides pour être aimables quand même elles seraient vraies.

A présent l'art d'écrire ou plutôt de décrire est poussé si loin que ce talent a remplacé le sentiment.

Est-ce un progrès? J'en doute.)

Vendredi^ 9 décembre. — Dix heures du matin. Elle m'ouvrit la porte, en bonnet de nuit et me parla un moment tête à tête dans la cuisine. J'entrai chez M'"^ Carron, on causa de Richelieu, je revins dîner à Polémieux.

Dimanche , 8 janvier. — Je fus voir sa mère et sa sœur, je m'accusai et je m'excusai. J'y ai été deux fois par semaine jusqu'au samedi 7 janvier 1797. Ce jour-là il n'y avait qu'Elise, nous n'avons parlé que de choses indilférentes.

Jeudis i2 janvier, — Elise était encore seule, mais ayant parlé de la chanson de M"*" Lebœuf, j'en profitai pour lui donner la mienne {les Cheveux d'or) , ce" qui fait que nous causâmes longtemps de Julie.

(Nous voilà renseignés sur la nuance des cheveux de M""" Garron.)

Mardis il janvier. — .Je rapportai les Nuits de Young, Pas encore de Julie.

Vendredi^ 20 janvier. — Élise toute seule, la présence d'un domestique nous empêcha de parler de sa sœur.

Mardis 24 janvier. — Point de Julie.

Vendredi^ 21 janvier. — Enfin elle était arrivée de Lyon; sa mère ne vint pas tout de suite. Faisant semblant de regarder des vignettes, je.me mis à ses genoux; sa mère rentra et me fit asseoir près d'elle.

Samedi, 28 janvier. — Je ne trouvai que les deux filles; sa mère m'appela un moment dans son cabinet, et là me dit de ne plus venir si souvent, et mille autre choses désespérantes.

ifi

(Toutes ces choses désespérantes étaient bien un peu provoquées par son attitude de la veille aux pieds de Julie; M'"*" Garron ne dit pas non, mais ne peut encore dire oui, )

Vendredi^, iO février, — Je n'y retournai que ce jour-là. Julie se leva de table pour me donner une chaise, la mère fut ensuite tirer du vin, mais je n'osai parler que de choses indifférentes; on me prêta le Nègre,

Mercredi^ i5 février, — Elle était à Lyon, je promis à la mère de venir clouer sa toile le lundi.

Lundi , 20, tapisserie.

Je clouai la toile de la

Lundis 27 février, — Elle n'était pas revenue ; sa mère me parla avec beaucoup d'amitié, me fit lire une lettre d'Elise, et me prêta ïOrpheline anglaise,

Mercredi^ 15 mars. — J'arrivai avant leur dîner pendant lequel je lus [de Architetture) , M. Augier vint, je jouai aux boules avec lui, donnai une leçon d'arithmétique, et rapportai le premier volume de Pamela,

Vendredi, 24 mars. — M^'^ Lebœuf vint tandis que je lisais la tragédie de Louis XVI; nous fûmes dans le verger, Elise s'assit sur le banc, Julie sur une chaise que je lui portai et moi à ses pieds ; elle choisit ma bourse à son goiàt.

Lundi, iO avril, — Je lus la Marchande de mode et la Rosière, et pendant qu'on mettait des vitres et que M"'^ Garron était dehors, je rappelai à Julie que c'était l'anniversaire d'un des plus beaux jours de ma vie.

(Dans la bouche d'André ce ne sont pas là de vaines paroles, car depuis une année, l'amour qu'il ressent illumine toutes ses pensées, domine toutes ses actions.)

Samedi, 15 avril. — M'"'' Garron souffrait d'un coup d'air, je lus V Intrigante et me fis maladroitement répéter qu'il fallait s'en aller ; Julie ayant dit que M'"*" Sarcey venait, je restai un moment encore plus maladroitement.

(Tout en comprenant ses fautes, il ne saiîra jamais les éviter.)

Samedi, 22 avril, — Je donnai une leçon d'italien de vive voix, .une de division sur le

papier; nous fûmes le soir dans les jardins.

Dimanche^ 2S avril, — Maman et ma sœm' virent Julie et Elise pour la première fois dans le cabinet de M'"' Lebœuf où nous entendîmes la messe.

(A cette époque les églises n'étaient pas encore rendues au culte. Un prêtre non assermenté officiait assez secrètement dans une chambre particulière.)

(M'^^'J.-J. Ampère, sa sœur et Joséphine ne connaissaient jusqu'ici Julie que par les récits d'André, la tante et la cousine de Saint-Germain étaient au contraire, comme nous l'avons dit, déjà en relation de voisinage avec la famille Garron.)

Mercredi, 26 avril. — Je fus rendre Larochefoucauld, je ne trouvai que M"" Garron et lui demandai la permission d'amener maman. Je ne reçus qu'une réponse vague, mais assez satisfaisante. Julie, Élise, ma tante et ma cousine vinrent goûter; je servis le vin blanc, je bus dans un verre rincé par Elle.

(Pressé d'aborder la grande question. André

voudrait bien que sa mère put obtenir un entretien secret de M'"" Garron.)

Dimanche, 30 avril. — J'accompagnai Julie, Élise, M., M*'^ Lebœuf, M. Augier à Saint- Germain; nous fûmes nous promener chez M. Mayeuvre.

Elise m'avait dit en chemin de ne pas tant regarder sa sœur quand il y avait du monde.

(Encore une maladresse, Elise l'en avertit. Malgré cette mercuriale il semble que les affaires de notre jeune homme font un pas. Si on lui défend de trop regarder Julie devant le monde, en particulier on est donc moins sévère?)

Jeudis 4 mai. — Je portai les Anecdotes de Phi lippe -Auguste y je trouvai M"^ Boiron, M""® Périsse et ses enfants avec lesquels nous allâmes faire un goûter champêtre en Ghaussin . Je clouai auparavant le thermomètre.

Vendredi, i2 mai. — Je fus rendre Bernis et Bernard. Julie me dit d'aller chez ma tante ; j'obéis et revins prendre la Princesse de Clèves. Nous goûtâmes de brioches.

Samedi j, 13 mai. — Je fus avec maman et ma sœur chez ma tante, qui nous mena chez M"'^ Garron. Je me promenai avec Juhe, Élise et Joséphine; nous rentrâmes pour savoir l'histoire du petit oiseau, puis j'attachai le trébuchetà l'arbre de son nid. Dans le jardin. Élise, Joséphine et Julie s'assirent sur le banc, moi à côté d'elle sur l'herbe; on goûta; nous fûmes bien mouillés en nous en allant.

Jeudis i8 mai, — Je ne trouvai que M'"^ Périsse, ses enfants et Éhse, qui me proposa d'apporter mon étui de mathématiques à son neveu.

Lundi, 22 mai. — Je donnai une leçon à M. Périsse, qui réussit fort bien.

Mercredi, .24 mai. — Élise me donna des fleurs d'acacia, de seringa et de jasmin jaune pour Joséphine.

Samedi, 21 mai. — En entrant je vis M"" Garron à table avec deux de ses filles. J'eus bien peur que Juhe ne paraisse pas; elle vint enfin, fit mille grâces à Joséphine. Je donnai une leçon à M. Périsse. Julie s'assit auprès de moi et me parla.

Vendredi, 9 juin. — On m'empêcha de donner une leçon à cause de ma toux ; je m'en fus d'assez bonne heure, emportant Gresset et le troisième volume de V Histoire de France, Julie me montra le solitaire que j'avais deviné la veille; je fus m'asseoir près de Julie, où je restai jusqu'à la fin.

A l'occasion des airs et des chansons, je laissai Cest en vain que la nature sur la table. Je mangeai une cerise qu'elle avait laissée tomber, je baisai une rose qu'elle avait sentie ; à la promenade, je lui donnai deux fois la main pour franchir un hausse-pied, sa mère me fit sur le banc une place entre elle et Julie ; en revenant je lui dis qu'il y avait longtemps que je n'avais passé de jour si heureux, mais que le spectacle de la nature n'était pas celui qui m'avait le plus charmé; elle me parla toujours avec beaucoup de grâce et de bonté.

Dimanche, 18 juin, — Je la vis à la messe à Guris *. Joséphine lui parla jusqu'au moment où nous la quittâmes devant le cordonnier; dans le château, Julie n'avait causé qu'avec Élise.

i. Nom du château appartenant à la famille Lebœuf.

Mardi, 20 juin. — J'ai été avec maman et ma sœur dîner chez ma tante à Saint-Germain. Nous y fûmes ensuite, nous jouâmes au domino et au solitaire.

Mercredi, 2i juin. — Nous^ allâmes de bon matin, je ne la quittai que vers dix heures. Joséphine fut charmante et Julie lui montra beaucoup d'amitié.

Samedi, 24 juin. — Nous fûmes voir l'échpse à Saint-Germain. J'allai avec Julie, EHse, M. et M"'^ Périsse et Joséphine me promener dans le jardin anglais de M. Mayeuvre. Je m'assis auprès d'elle. Pendant ce temps-là M'"*" Carron s'expliquait avec maman. Le temps ne se découvrit qu'à six heures dix minutes, après le milieu de l'écUpse; mais j'en observai exactement la fm à six heures trente -cinq minutes, comme je l'avais calculé à ma montre et à celle de M. Périsse, avec la lunette de M. Rapt.

Mardi, 21 juin. — Je portai un panier de groseilles, Elise en mangea avec beaucoup de plaisir, mais elles étourdirent Julie. Je fus le soir voir ma tante, toute la maison Carron y

vint un instant ; Julie daigna faire avec moi une longue conversation.

Jeudi, 29 juin. — Ma sœur et maman restèrent seules avec elles et leur parlèrent longuement pendant qu'Aguarite me faisait enrager sous prétexte de prendre mon panier. Je raccommodai le couteau de Julie, et je m'en fus à neuf heures trois quarts.

Samedi, i" juillet. — J'y fus porter des fleurs de tilleul et me promener dans le jardin avec ma sœur et Julie ; elle fit à Joséphine un bouquet de jasmin, de troëne, d'aurone et de campanule double, dont elle me donna une fleur ; je l'ai mise dans le petit tableau.

Dimanche., 2 juillet. — Nous les vîmes après la messe, ma sœur se plaça auprès de Julie. Je lui donnai ces vers :

Que j'aime à m'égarer dans ces routes fleuries 0\x je t'ai vue errer sous un dais de lilasl Que j'aime à répéter aux nymphes attendries, Sur riierbe où tu t'assis, les vers que tu chaulas ! Au bord de ce ruisseau dont les ondes chéries Ont à mes yeux séduits réfléchi tes appas. Sur les débris des fleurs que tes mains ont cueillies^ Que j'aime à respirer l'air que tu respiras!

Les voilà, ces jasmins dont je t'avais parée; Ce bouquet de troène a touché tes cheveux.

Lundis 3 juillet. — Elles vinrent enfin nous voir à trois heures trois quarts. Nous fûmes dans l'allée, où je montai sur le grand cerisier, d'où je jetai des cerises à Julie; Elise, ma sœur, tout le monde vint ensuite. Je cédai ma place à François, qui nous baissa des branches où nous cueillions nous-mêmes, ce qui amusa beaucoup Julie. Elle s'assit sur une planche, à terre, avec ma sœur et Elise, et je me mis sur l'herbe à côté d'elle. Je mangeai des cerises qui avaient été sur ses genoux. Nous fûmes tous les quatre au grand jardin , où elle accepta un lis de ma main ; nous allâmes ensuite voir le ruisseau; je lui donnai la main pour sauter le petit mur et les deux mains pour le remonter ; je restai à côté d'elle au bord du ruisseau, loin d'Élise et de ma sœur ; nous les accompagnâmes le soir jusqu'au moulin à vent, où je m'assis encore près d'elle pour observer, nous quatre, le coucher du soleil qui dorait ses habits d'une lumière charmante ; elle emporta un second lis que je lui donnai en passant.

(Cette date, écrite en letlres majuscules,

JOURNAL ET CORR ESPOND AiNC K. 55

prouve à quel point le 3 juillet semble mémorable à André ; son amour ne le trompe pas, il a raison d'attacher un grand prix à la démarche de ces dames.

Elles vinrent enfin ! ! quel bonheur ! Julie sous son toit, chez lui, dans son jardin, au pied du grand cerisier, cueillant et recevant des fruits, faveur inexprimable ! félicité sans borne ! André a mangé des cerises qui ont été sur les genoux de son amie.

Jean-Jacques Rousseau, passant une journée à Thune entre deux johes filles assez dégourdies, M''^ de Grafienried et sa compagne, M"* Galey, raconte à peu près la même scène ; l'auteur des Confessions j, à peine âgé de seize ans, se croit très-innocent, tout plein de naïveté ; il est timide et novice sans doute, mais les vingt-deux ans d'André m'inspirent plus de confiance.

Celui qui nous parle scrupuleusement de son parapluie, d'une tapisserie et d'un baromètre à clouer, d'une toile à mesurer, sait trouver des accents d'une poésie d'une pureté incomparable. Ici on pleure d^attendrissement , plus loin on se prend à sourire de tant de simplicité.

Cette puissante nature est toute faite de pareils contrastes. Saint-Preux, cet autre professeur, héros d'an roman célèbre, qui lui aussi aime une Julie, écrivait des tirades passionnées, mais, pour émouvoir ses lecteurs, avait-il le secret d'Ampère?)

Jeudij, 6 juillet, — Comme je donnais ma leçon à M. Périsse, sur la table du fond, on me dit que je serais peut-être mieux sur la table où était Julie, et je vins m'y placer. Elle chanta ensuite, et j'en fus enchanté.

Lundi j, iO juillet. — Je portai un panier de framboises et de groseilles, un autre d'orchis pour le jardin d'Élise. Nous allâmes avec Julie dans le jardin, où ma sœur l'aida à plier des chemises ; je leur lus le discours de M . Derieu et la réception de l'ambassadeur ottoman. Nous fûmes dîner tous ensemble chez ma tante. Je lus une aventure extraordinaire de la Bibliothèque de campagne, et la gouvernante de la chaussée; l'arrivée de M"*" Lebœuf, de MM. Navarre et d'Acosta, nous interrompit.

Mardi y 18 juillet. — J'y portai encore un panier de groseilles que je glissai sur une

chaise par le joint de la porte. Je fus dans le verger, où étaient M'"*"' Carron, Périsse et Julie. Je lus Kilpar. En rentrant le soir, nous restâmes derrière, et comme je parlais de Kilpar, disant que tous les hommes ne lui ressemblaient pas, elle me répondit : « Je crois si peu,., si peu! »

(Que veulent dire ces mots ? Est-ce un doute qu'elle exprime sur la tendresse ou la fidéhté des hommes ? Il me semble pourtant que jusqu'ici M"** Garron n'a pas le droit de s'en plaindre.)

Vendredi, 2J juillet. — Je fus rendre les quatre volumes de Roland, je restai un moment seul avec elle, et je commençais un tendre préambule quand tout le monde rentra. Le soir nous fûmes encore lire Kilpar dans le verger.

Lundi, 24 juillet. — Julie n'y était pas quand nous arrivâmes ; sa mère demanda, avec une espèce d'inquiétude, où elle était; M'"' Périsse l'ayant appelée en vain, Élise dit à ma sœur : Allons la chercher, et je les suivis. Elle était dans le grand jardin, au bosquet. Julie voulut aller dire bonjour à maman, ce qu'elle fit avec

beaucoup de grâce ; après je lus Kilpar et lui donnai une leçon d'italien, une de mathématiques à M. Périsse. On goûta, nous fûmes dans le bois de M. Roux, M'"'Garron resta avec maman. Je fus presque toujours avec Julie pendant que ma sœur marchait auprès des siennes. Elle me parla avec beaucoup de grâce.

Jeudi, 21 juillet, — Je lus 250 pages de Kilpar, pendant lesquelles Julie dit : « C'est de la pâte qu'on pétrit; » et quand Elise voulut le justifier par sa prétendue folie , elle dit que c'était une folie de raison.

Je leur donnai à chacune une leçon d'italien. Julie ne voulut pas rester seule avec moi pendant la sienne et sortit pour s'asseoir sur le banc où était sa sœur. Je lui portai une chaise, j'en mis une pour moi à côté et lui donnai sa leçon.

Samedi, 29 juillet, — Tonine ayant dit tout bas en me voyant : « Restera-t-il toute l'aprèsdînée ? » on ne voulut pas prendre de leçon ; me trouvant seul avec Julie, je parlai de mon départ; elle me fit un signe de silence, qui semblait un signe d'intelligence. Je demandai alors un mot d'entretien, mais sans succès.

Mardi, I" août, — J'y fus avec ma sœur et ma Tatan. Tonine était partie, je voulus inutilement donner une leçon à Julie ; en nous accompagnant, elle me fournit l'occasion de lui parler, mais je ne sus pas en profiter.

Vendredi, i8 aoilt, — Je revins de Claveizolle avec M. Goupier et j'arrivai chez M'"^Garron à trois heures. Julie était sortie avec Aguarite. Elise, m'ayant fait monter en haut sous le prétexte de la poudre, me dit de tâcher de la dissuader de ses anciennes conjectures. Je m'assis en conséquence dans le verger loin de Julie, qui me regarda plusieurs fois d'un air d'étonnement et d'inquiétude.

(Que peut avoir conjecturé la prudente Elise , si ce n'est qu'André cherche trop souvent à se rapprocher de sa sœur?)

Vendredi, 25 août. — Je fus à Saint-Germain en revenant de Lyon. Je fis part à ]y|me Qa^ï-on des propositions de M. Périsse, qu'elle n'approuva point.

(M. Périsse proposait à André de se charger de l'éducation de son fils.)

Lundi, 28 août, — Élise, Aguarite et IM"" Garron furent dans le cabinet faire des vers à M. Lebœuf ; je restai avec Julie et M'"' Périsse.

Vendredi, Si août. — Je les trouvai à table ; après dîner, nous accompagnâmes Aguarite à la diligence jusqu'au bois de M. Roux; je donnai la main à Julie comme aux autres pour passer et repasser le hausse-pied ; de retour, je lus Saint-Lambert, entre autres une élégie très-passionnée [Je me sentais auprès des belles) . M'"^ Carron ayant été dans le verger, je la consultai encore; elle me conseilla d'aller chez M. Périsse passer quelque temps sans prendre d'engagement. Je repris la lecture d'Adèle; mais, quand M°'^ Périsse s'absentait, je m'interrompais pour me plaindre de mon sort, et je continuai si bien, que Julie finit par s'en mêler et me donner le même conseil que sa mère ; je dis entre autres choses devant Julie ♦qu'elle savait bien qu'elle disposait seule de ma vie et non pas moi. Je restai un moment en tête-à-tête avec elle, sans oser lui parler de rien que du roman d'Adèle.

Lundi, 4 septembre. — J'y fus l'après-dînée avec maman et ma sœur ; à peine étions-nous

arrivés, que survint M. Vial. ïl vit que je savais la géométrie, et m'engagea à aller à Paris si ma famille ne me faisait pas un sort, ce qu'il répéta tant en sortant, que Julie le poussa par les épaules en lui disant : « Allez-vous-en, nous n'avons pas besoin de vos conseils. » Nous fumes chez M. Mayeuvre, maman resta avec M'^^Carron et Périsse, et leur parla tant de moi et fit si bien qu'il faut compter ce jour entre les plus heureux. Pendant ce temps, nous jouâmes aux cachettes et aux devises ; je lui fis celle-ci : Habillé d'insensibilité, doublé d'amour; et pour devise : Que la doublure prenne la place du dessus.

( « Allez-vous en, dit Julie à M. Vial en le poussant par les épaules, nous n'avons pas besoin de vos conseils ! » Quel aveu ! et combien la modestie d'André doit être incurable s'il ne devine pas qu'à dater de ce moment le cœur de Julie lui appartient ! )

Jeudi, 7 septembre. — Elle repassait, quand j'y fus rendre un volume de Télémaque; je donnai une leçon de géométrie à M. Périsse; Julie revint; M. Périsse lui montra le jeu de l'hypoténuse en carte, et, comme j'avais parlé

plusieurs fois des carrés A A BB, elle lui demanda ce que c'était PP en algèbre; sur quoi je répondis que c'était ce qu'il y avait de plus charmant et une chose incomparable : ce qui la fit rire.

A la promenade, elle chanta Linval et la Veuve; on me chargea de l'invitation pour dimanche.

Vendredi, 8, la Nativité, — Je la vis après la messe, elle s'avança vers moi pour me dire bonjour.

Dimanche, iO septembre, — Il avait plu, je fus seul à Guris, où j'appris tous les malheurs. Revenus chez M'"^ Garrpn, nous ne parlâmes que de cela ; nous lûmes les journaux. Maman, ma sœur et ma tatan arrivèrent, nous dînâmes tous ensemble; après, on fit des petits jeux. Ma pénitence étant de dire une vérité à qui je voudrais, je lui dis : « Mademoiselle, vous êtes charmante, mais je ne vous aime pas, » Le soir, elle nous accompagna jusqu'au grand pré; pendant ce temps-là, je lui rappelai que mon bonheur ou mon malheur ne dépendait que d'elle.

JOURNAL El CORRESPONDANCK. 03

(Ces malheurs, qui n'empêchent point de se livrer à ces jeux innocents, font allusion au 18 fructidor, qui atteignait plusieurs de leurs amis \)

Mercredi^ iS septembre. — Elle me dit de faire une charade, je fis celle-ci :

Mon premier plaît aux rois comme aux bargers, Mon second vient des climats étrangers; Pour achever de me faire connaître, On voit mon tout en vous voyant paraître.

Mais elle réussit fort mal ; on distribua les gazettes que je lus, M'"' Garron me dit de ne plus apporter de fruits d'un air très-affligeant.

Samedi, 23 septembre. — Nous mesurâmes la distance du clocher de Saint-Germain.

'1. André était né dans un milieu royaliste. Il vit revenir les Bourbons avec joie, mais le triomphe de ses opinions, les maux que souffre son pays, coûtent cher à la tendresse de son cœur, à son amour pour l'humanité.

Après la bataille de Waterloo, il écrit à un de ses amis : « Je suis comme le grain entre deux meules : rien ne pourrait exprimer les déchirements que j'éprouve; je n'ai plus la force de supporter la vie ici. Il faut à tout prix que j'aille vous rejoindre, il faut surtout que je fuie ceux qui me disent : « Vous ne souffrirez pas personnellement ; » comme s'il pouvait être question de soi au milieu de semblables catastrophes ! »

Mercredi, 21 septembre. — Je la trouvai qui venait d'arriver avec sa sœur ; elle rougit en me voyant et me parla avec beaucoup de grâce. Le soir, assis à ses côtés, nous causâmes longtemps de jardins.

Lundi, 2 octobre. — Nous convînmes qu'elles viendraient dîner le lendemain à Polémieux.

Mardi, 3 octobre. — Je fus les chercher le matin ; après le dîner, nous fumes au ruisseau, je lui donnai la main au petit mur. Ensuite, on fit des jeux où je mêlai mon histoire de manière à faire rire M'"^ Garron. On me donna deux mots à mettre en vers.

Vendredi, 6 octobre. — J'y portai la fable du Chat et du Rat, que j'avais faite la veille ; elle réussit très-bien ; je donnai la leçon à M. Périsse. Julie ne voulut jamais me montrer des vers qu'elle avait faits sur le rat gris et la constance. Je donnai aussi l'idylle des petits oiseaux et la chanson : Heureuse Pliilomèle, où Julie effaça son nom, mais sans se fâcher de mon étourderie.

Lundi, 9 octobre. — J'y fus dîner avec maman et ma sœur. Julie me laissa mettre à côté

JOUIINAL KT CORRKSPONDANCK. 05

d'elle à table ; dans la soirée, nous accompagnâmes Elise qui partait par la diligence. En revenant, je lus un peu d'Adèle, et j'eus une conversation avec Julie sur la sensibilité.

Ma tante me reprocha la crainte que j'avais qu*elle ne perdît son procès. Julie mena ma sœur au jardin voir des asters, et me parla de cette affaire. Nous fûmes nous asseoir sous la treille. Elle nous suivit jusque dans la luzernière avec sa nièce ; je ne pensai pas à donner la main pour y monter. Elle me le reprocha, l'attribuant, comme cela était vrai, aux soucis que me donnait l'affaire de ma tante.

(L'intimité des deux familles se resserre de jour en jour , on dîne à Polémieux , chez M""^ Ampère ; Julie fait mettre André à ses côtés, lui reproche d'être distrait, de ne pas offrir sa main pour monter à la luzernière. Si la jeune fille ne veut pas encore engager sa liberté, elle ne permet plus au jeune homme de garder la sienne; seule, elle l'évite quelquefois, et nous la verrons pourtant d'assez froide humeur quand la timidité de son amoureux le fait arriver trop tard. Julie n'est pas coquette, mais elle est femme.)

Jeudi, i2 octobre. — Julie coupa la robe de Joséphine; je lus Adèle, ma tatan vint nous rejoindre, plaisanta beaucoup avec Julie, qui lui paraît presque aussi aimable qu'à moi.

Vendredi, 13 octobre, — Après le goûter, nous accompagnâmes ces dames jusqu'à plus de moitié chemin dans les prés; Julie daigna me parler assez longtemps dans cette promenade.

Jeudi, 19 octobre. — Je portai des champignons à M""" Garron, qui lui firent grand plaisir ; je lus la Rosière; Sophie* fit des mines dont Julie parut embarrassée et rougit ; je donnai une longue leçon à Périsse. J'emportai deux volumes de Gil-Blas qu'elle me prêta.

Mardi, 24 octobre. — Julie me reçut d'abord un peu froidement, mais cela passa bien vite. Je dis que je n'étais pas venu la veille à cause des dames Lebœuf. M'"^ Garron me dit que j'aurais diî dîner avec elle, qu'il y aurait toujours assez pour moi.

Julie et M""' Périsse plaisantèrent ; elle parut s'amuser et rire de bon cœur, ce qui me fit grand plaisir.

JOUIINAL ET GOHHKSPONDANCE. (W

Jeudi, 26 octobre. — J'y portai un petit panier de cliâtaignes. Je trouvai en arrivant les deux mères à table ; M'"*' Garron me dit d'aller dans le verger où elles étaient ; je n'y trouvai que Julie, qui parut aussi embarrassée que moi ; elle appela Périsse ; je lui glissai quelques mots qui se rapportaient à mes sentiments. Je la pressai inutilement de me donner sa fable du Rat gris. Je lui montrai la mienne corrigée. Je voulus retourner un moment au verger où elle était allée étendre du linge, mais elle m'évita avec encore plus d'empressement que la première fois. Sur le soir, elle me dit de lire Adèle, ce qui nous donna lieu de parler encore sur les passions. Je fus ensuite chez ma tante, et, en allant prendre mon panier, je revis encore Julie.

Mercredi, i^' novembre, — J'y fus avec maman et ma sœur. Je parlai longtemps de nouvelles avec M. Périsse, venu de Lyon. Nous allâmes dans le verger, où j'aidai à lever la lessive; en badinant, à la suite d'une plaisanterie d'Elise, Julie me donna un charmant coup de poing sur le bras. Nous goûtâmes avec des châtaignes et nous revînmes fort tard.

08 JOLRNAL ET CORRESPONDANCE.

(Le verger, le linge étendu, la lecture d'Adèle^ qui provoque une conversation sur les passions, son panier de châtaignes, le charmant coup de poing qu'on lui donne en badinant, le frugal goiiter, ce tableau n'est-il pas d'un autre âge? Soixante et quelques années à peine nous séparent de l'époque où l'heureux André écrivait son journal. Nous sommes loin de cette innocente idylle. Ah ! messieurs les réalistes, vous nous avez fait vieillir vite.)

Mardis 7 novembre, — Julie me reçut fort bien. Je lui contai la crainte où j'avais été de ne pas la rencontrer, si bien qu'Elise fit chut ! Julie proposa de lire Gonsalve de Cordoue^ je ne pus le finir, j'étais pressé, je dis que je reviendrais l'achever le lendemain.

Mercredi, 8 novembre. — J'y fus avec Joséphine ; pendant le goûter, Julie termina quelque chose à la robe de ma sœur. Je dis à Élise que je reviendrais bientôt finir Gonsalve, en plaisantant sur ce que ce prétexte venait si à propos, et Julie répondit en riant : « Oh ! avec vous le prétexte est tout trouvé. » Elle nous accompagna avec sa mère.

(Avec vous le prétexte est tout trouvé. C'en est fait, Julie sera la femme d'André).

Jeudis iO novembre. — Maman m'ayant fait part du projet de ma tante pour mon cours, je le dis d'abord à Élise et à M'"^ Carron, qui parut l'approuver.

(A présent il est question d'établir André à Lyon pour y faire un cours de mathématiques.)

Vendredi , ii novembre. — Je portai un pot de renonculier; en chemin, je fis ces vers que j'attachai à une branche après les avoir écrits chez ma tante :

Lorsque du sommet des montagnes L'hiver descend dans nos campagnes.

Que les zéphirs n'y régnent plus, Les fleurs que l'amour fait éclore Peuvent seules leur rendre encore Les attraits qu'ils avaient perdus C'est lui, c'est sa flamme adorée, Malgré le souffle de Borée, Qui nous fit naître dans ces lieux; Partout, sous les pas de Julie, La terre doit être embellie De ses dons les plus précieux.

Julie n'y était pas d'abord, elle vint et me dit sa charade de Merlin :

Mon premier engloutit les hommes, la richesse; On sème mon second, dans ses doigts on le presse, El Ton voudrait que mon entier Fût pour toujours au fond de mon premier.

Elle me refusa le Rat, disant qu'elle n'était pas en train. Alors M'"^ Carron entra et me demanda ce que c'était que ce pot de marguerites avec une étiquette. Sans rien répondre, je continuai de lire Gonzalve rapidement, et je m'en fus.

Dimanche^ 13 novembre. — Au jardin, je causai de mes affaires avec Elise; entre autres choses, je dis qu'elle savait pourquoi je désirais une fortune, que sans cette espérance je n'avais que faire de toutes les richesses de la terre. Elle me fit quelques reproches de mon pot de fleurs.

Nous pelâmes des châtaignes et les fîmes cuire à la cuisine. Je m'y trouvai deux fois seul avec Julie; la première, elle me fit des reproches d'un air charmant du pot de fleurs. Je lui en montrai un regret dont elle parut touchée. La seconde fois, je lui parlai du projet de mon cours; elle répondit : Si je voijais que ça pût vous mener à quelque chose!

JOURNAL ET COl\H ESPON DANCE. 71

(Il est bien évident qu'un seul obstacle s'oppose au mariage de M"*" Garron et d'x\ndré : celui-ci n'a point d'état. La science qui s'amasse dans son vaste cerveau, la passion qui envahit de plus en plus son âme semblent jusqu'ici n'aider en rien à sa fortune.

(( Si je voyais que ça puisse vous mener à quelque chose, » ces mots s'entendent, et de reste.)

Mercredi, iO novembre. — Ces dames faisaient des fleurs de paille, j'en fis une, je soutins la conversation et donnai une leçon à Périsse. Julie me jeta des regards charmants et me dit adieu avec beaucoup de grâce.

Samedi, i 9 novembre. — J'y portai l Ile inconnue. Julie regardant les figures, je me mis à genoux devant elle et j^y restai assez longtemps. Elle envoya enfin chercher sa fable que je demandais tout bas à Elise.

Un solitaire habitant dans les bois N'avait, dit-on, pour fournir son ménage. Qu'un peu de pain, du fromage et des noix. Pauvre et content dans un réduit sauvage, Un chien fidèle était son compagnon, De son bon maître il gardait la maison.

Un certain soir, tous deux, près de la table, Après souper, paisiblement dormaient.

Quand par malheur, l'histoire est véritable. Un gros rat gris, que la faim tourmentait, Accourt sans bruit, emporte le fromage.

Qui pour Termite était friand potage.

En s'éveillant, il fut des plus surpris De n'en trouver pas même les débris; Prend sa lanterne et cherche avec constance. La revue faite, il n'a plus d'espérance. Se désoler n'aurait servi de rien, ïl se décide à troquer son vieux chien Contre un bon chat qui promptement s'éveille Au moindre bruit qui frappe son oreille. Étant si pauvre, il eut grande raison De craindre plus les rats que les fripons.

Elise me fit lire les Pensées de Cicéron. Le soir, me trouvant seul avec Julie, elle me parla de mes projets comme y prenant beaucoup de part; M'""" Carron vint se mêler à cet entretien et elles firent toutes deux l'éloge de l'élat d'agent de change.

(On se figure difficilement l'inventeur du télégraphe électrique agent de change, malgré les services que devait rendre un jour une pareille découverte à ceux qui exercent cette profession aussi bien qu'à tant d'autres.)

L'idée de MM'"" Carron, qui cherchent en

cette occasion, pour le futur mari, une position lucrative, est assez originale et rappelle ce qui se passait vingt-cinq ans plus tard au foyer du père de famille André Ampère, quand, à son tour, essayant de trouver pour Jean-Jacques un état qui lui permît de gagner quelque argent sans abandonner la science, il crut avoir rencontré ce double idéal dans le talent et la carrière de pharmacien.

Que de fois l'illustre littérateur, le voyageur passionné, l'historien de la ville éternelle, le poëte et le polyglotte avait ri de bon cœur en racontant les naïves insistances de ses parents, et ses propres hésitations à ce sujet !

(( Ah! disait-il, en me trompant involontairement de mélanges ou d'étiquettes, que de dégâts , de crimes, mes distractions ne m'eussentelles pas fait commettre ! J'aurais empoisonné tout le quartier. »

A cela, ajoutons aujourd'hui que si les clients de son père, agent de change, devaient échapper au péril qui menaçait les siens, ils auraient conservé 'la vie, c'est vrai, mais leur fortune, attachée à celle du mathématicien, courait de grands dangers.)

74 JOURiNAL ET CORRESPONDANCE.

Vendredi, 24 novembre. — C'était la veille de sa fête, je fus rendre sa fable du Rat gris, que j'avais transcrite pour garder l'original, et dans laquelle je glissai un bou'quet en vers. Julie me dit que je faisais facilement les vers, mais qu'elle voulait sa fable et non pas la copie; heureusement que Périsse , qui venait prendre sa leçon, nous interrompit.

Je cessai de lire Adèle, quand on vint mettre le poêle; Julie me dit en passant et à mi-voix qu'il fallait songer à mon départ; je partis.

Dimanche, 26 novembre. — Je la vis au château ; elle vint danser avec Elise et Jenny. Elle s'assit auprès de maman, et parla beaucoup avec elle avant et après le souper, quand elle cessait de danser. Je trinquai avec elle quand nous trinquâmes tous avec les Catherines.

Vendredi, P' décembre. — En arrivant de Lyon, je trouvai les trois demoiselles en train de s'habiller pour aller au château; j'avais dîné au bord de la Saône. Seul avec M"'^ Garron, je ne lui parlai d'abord que des propositions de M. Périsse pour mon cours; puis j'ouvris mon cœur. Elle me dit plusieurs choses consolantes, qu'elle laissait à maman le soin de déci-

der la fortune qui était nécessaire à mes projets, que quand on possédait l'estime d'une personne et qu'on la méritait, c'était beaucoup. En partant, elle ajouta : a Monsieur Ampère, quel jour reviendrez-vous? )^ Je répondis : « Dimanche. »

Dimanche, S décembre. — Après le dîner, je pris plusieurs fois au jeu du meunier la place que Julie venait de quitter.

Jeudi, 7 décembre. — Elle me fit lire Adèle, et trouva Y Histoire de saint André peu intéressante; un chameau passa l'après-midi. Le soir, Julie me conseilla différentes choses pour mon ajustement qui marquaient un peu d'intérêt.

(Juhe usera souvent, dans l'avenir, de ses droits conjugaux pour exhorter André à réparer les néghgences de sa toilette.)

Samedi, 9 décembre. — A Lyon j'appris que son beau-frère était malade, je retournai à quatre heures et demie savoir des nouvelles. J'y trouvai Julie qui parut contente de me voir; elle me chargea d'une lettre pour sa sœur, se mit à la fenêtre pour écouter un concert dans la rue. Elle daigna me demander si la musique me plaisait.

(Très-jeune, André avait composé un traité sur la musique, écrit des lettres à ce sujet dans un petit journal du temps.)

Dimanche, 10 décembre. — Je fus déjeuner chez M. Périsse avec elle. Julie me donna un quart de poire pelée de sa main après en avoir mangé l'autre quart; elle entra aussi dans mes arrangements, préféra une pension pour moi aux dîners apportés de l'auberge, et une chambre bien meublée pour donner mes leçons, au magasin de M. Périsse.

L'après-midi je portai la lettre de Julie à Saint-Germain et dînai chez M'"^ Carron.

Lundi, a décembre. — J'entrai d'abord chez ma tante; elle me dit de rester peu chez M'"*" Carron, que j'avais ennuyée la veille. Celleci vint bientôt faire visite à ma tante; elle me parla de mes projets, et ne me permit de voir Julie que le jour de mon arrivée à Lyon et celui de mon départ.

(Avec quelle consciencieuse naïveté il constate sur le papier que la veille il a ennuyé M'"^ Carron ! Quand Julie sera à Lyon chez sa sœur. André ne pourra la voir qu'en arrivant

et au départ. Toutes ces sévérités n'émoussent pas plus sa soumission que sa tendresse.)

Mercredi^, iS décembre. — Je ne vis que M. Périsse, auquel je fus obligé de dire que ]y|me (]arron m'avait défendu de chercher à rencontrer Juhe plus souvent. Il me répondit avec beaucoup d'amitié.

Vendredi, i5 décembre, — Je déjeunai chez M. Périsse. Julie vint enfin, je restai avec elle jusqu'à onze heures du matin. Elle me montra tous ses bijoux, me dit qu'on avait trop coupé mes cheveux, et se moqua des merveilleux avec lesquels elle avait passé la soirée la veille.

(Cette critique de l'élégance exagérée n'estelle pas encore une preuve délicate de la bienveillance de Julie pour André?)

Lundi, i8 décembre, — Chez M. Périsse, je parlai un peu à Julie et à sa sœur de mes projets. Elle sembla faire peu de cas de l'état que je voulais embrasser; ces paroles m'engagèrent à interrogera ce sujet M. Périsse, qui me répéta qu'elle avait dit : a J'aimerais mieux voir M. Ampère dans le commerce. »

(L'état qu'André désirait tout naturellement embrasser était celui de professeur, lui qui savait déjà tant de choses et qui devait apprendre toujours. Que pouvait-il donc faire de mieux que d'ouvrir les trésors de son intelligence à ceux qui se sentaient capables d'y puiser ?

Quant aux velléités de Julie pour le commerce, elles ne s'expliquent que trop par l'espérance de vaincre ainsi les obstacles d'argent qui retardent son mariage avec celui qu'elle aime.)

Samedi, 23 décembre, — Je revins de Lyon sans m'arrêter à Polémieux ; je passai une partie de l'après-midi à lire à Elise l'ouvrage de M. de la Dixmerie : Des deux âges du goût. Je lui parlai longtemps de Grandisson, des passions, et je plaignis le sort de ceux qui ignorent s'ils sont aimés. Elle me rappela que l'année passée je disais que je voudrais seulement être sûr de n'être point haï.

Jeudi, 28 décembre. — Julie avait été malade le mercredi, après avoir dansé.

Vendredi, 29 décembre. — Elle allait mieux

JOURNAL ET CORRESPON D ANGK. 79

et ne vint qu'à midi et demi. Je la quittai à une heure.

Samedij, 30 décembre. — M. Périsse me retint à déjeuner avec elle; je donnai une leçon de mathématiques. M'""" Périsse m'invita à dîner, je voulais refuser, Julie me dit : « Est-ce que vous êtes engagé quelque part? »

Lundis i^'' janvier il 98. — Je souhaitai la bonne année à tout le monde, on causa des affaires de mon cours; dans la conversation je dis : c( Quand même je logerais chez maman, à Lyon, il faudrait que j'allasse manger chez M. Angles lorsqu'elle serait à Polémieux. » A cela M'"^ Garron répondit qu'on ne pouvait pas faire des projets de si loin, qu'on ne savait guère ce qui arriverait d'ici là.

En revenant de la messe, ma cousine me dit qu'elle avait prié Dieu pour le succès de mes vœux; je la remerciai; elle ajouta que M""^ Garron le désirait autant qu'elle, que tout le monde s'intéressait à moi.

En revenant à Lyon le soir, je sus que Julie avait dansé la veille et se portait si bien, qu'elle redanserait le soir.

Mardi, 2 janvier. — Je montai chez M. Pé-

8rt JOURNAL ET CORRESPONDANCE.

risse pour y prendre son fils. En redescendant ensemble : « Entrons ici, » me dit-il. Nous entrâmes au premier, où je la vis un moment. Mais elle était fort triste.

Mercredi, S janvier. — Je ne la vis point le matin avant ma leçon. Je fus chercher la clef à deux heures, elle venait de dîner; je ne pus que saluer Julie en disant : « Mon élève m'attend. »

Jeudi, 4 janvier, — Avant ma leçon, je la vis un moment, toujours en allant chercher la clef; je lui parlai un peu le soir ; j'y retournai de cinq à six heures, mais elle était toujours bien triste.

(Julie n'est plus une enfant; elle connaît beaucoup mieux qu'Ampère toutes les nécessités de la vie matérielle ; en cette circonstance décisive pour son avenir, la raison livre chez elle des combats à l'amour; elle prévoit des ajournements sans fin. Voilà certainement ce qui cause sa tristesse à la pauvre fille.)

Vendredi, 5 janvier, — Je ne la vis qu'à deux heures, en sortant de chez Camille Jordan. Marsil me dit que la clef était au second. Il me

l'apporta bientôt là, ayant voulu ainsi me procurer le plaisir de voir Julie qui était plus gaie et plus riante.

Le soir je retournai chez M'"^ Périsse ; je passai deux heures à converser avec Julie qui fut bien gracieuse pour moi et m' écouta avec une patience si douce que j'en restai charmé.

M'"^ Garron vint ensuite et me força d'abréger ma visite plus que je n'aurais voulu.

(Voilà une bienheureuse clef à laquelle André doit beaucoup de reconnaissance. Ces messieurs Périsse sont des hommes compatissants qui ne demandent qu'à aider un peu notre amoureux, et M'"^ Garron elle-même, malgré ses injonctions précédentes, ne semble pas non plus très -cruelle, car ce n'est qu'après deux heures de conversation avec Julie , qu'elle abrège la visite de cet insatiable jeune homme. )

Dimanche, 20 janvier, — Je fus à Saint- Germain et je parlai un peu à Élise des événements de la semaine et de mon amour.

Mardi, 23 janvier, — J'ai eu beau l'attendre le lundi chez sa sœur, elle dînait dehors et ne vint qu'à six heures, après mon départ.

Je retournai le soir chez M'"'' Périsse, elle y parut enfin en perruque hrune^, et l'on ne parla que de perruques et de littérature. La petite Fanchette nous entretint de son ouvrage, et Julie disant : «Voilà qui est bien intéressant, » j'osai répondre : a Pourtant chacun veut parler de ce qui l'intéresse, heureux ceux qui le peuvent. »

Vendredi^ 26 janvier. — N'ayant pu la voir, parce qu'e//e faisait toujours des visites, je reçus V arrêt de son départ de Lyon; mais pour me consoler. Périsse me mena déjeuner avec elle.

Samedi, 21 janvier, — Je la vis assez longtemps, elle n'avait pu partir la veille.

Dimanche, 28 janvier. — A Saint-Germain je ne trouvai d'abord que M'"^ Garron ; Élise vint ensuite et nous ne parlâmes plus que de ma passion.

Mardi, 30 janvier, — Revenu à Lyon, où elle était encore, je la vis après le dîner.

Mercredi, Si janvier, — Grâce à la pluie qui l'avait empêchée de quitter la ville, je goûtai avec elle.

Dimanche, 4 février. — Je fus à Saint-Ger-

main où Julie était revenue, mais je ne la vis pas et ne parlai que de choses indifférentes.

Le journal d'André finit là. Les dernières feuilles sont coupées ou perdues.

Pendant Tannée qui va saivre, M""^ Carron devient veuve, et malgré les préoccupations trèsnaturelles que lui causent la situation précaire du jeune Ampère, son manque de fortune, ses hésitations de carrière, elle paraît accepter tacitement ses assiduités auprès de sa fille.

Sans pouvoir absolument deviner encore l'homme célèbre qui se cache sous les apparences d'un modeste professeur de mathématiques, on sent pourtant en approchant d'André sa supériorité. Ses camarades, ses amis intimes (dont Ballanche est dès lors un des plus chers) , doivent avoir déjà porté sur lui un jugement qui n'étonnera pas l'avenir. Julie, bien entendu, partage l'impression générale; elle connaît le cœur d'André, admire son intelligence, elle l'aime enfin, et, en dépit de bien des obstacles, consent à lui accorder sa main trois ans

après la première rencontre du 10 avril 1796. Notre anaoureux est donc au comble de ses vœux, quand une malencontreuse rougeole le sépare momentanément de sa fiancée. Il se console, en lui écrivant avec la permission de M"^ Carron.

« Lyon, 3 mars 1799.

(( Mademoiselle,

« Il m'est donc permis de vous écrire ! Je voudrais pouvoir exprimer mille sentiments à la fois; l'excès de mon amour, celui de ma reconnaissance, les chagrins d'une séparation, les souvenirs charmants, les images délicieuses qui m'ont consolé dans mon exil, tout se presse au bout de ma plume.

<( Je serai donc le plus heureux des hommes ! ! Cette chambre aujourd'hui déserte sera bientôt habitée par une femme adorée; je pourrai lui consacrer tous les moments de ma vie ; elle sera heureuse de mon bonheur comme je le serai du sien. La confiance, l'amitié, le pur amour partageront nos cœurs; je la verrai assise devant cette cheminée auprès de cette table; elle me dira qu'elle m'aime»

(( Mais je m'égare, mademoiselle, j'oublie

que vous n'avez pas encore fixé le terme de mes peines.

(( Gomme il me serait doux de recevoir un petit talisman qui a une merveilleuse vertu pour faire prendre patience aux absents ! On n'admet dans sa composition que de l'encre et du papier; mais il ne peut avoir de puissance, s'il ne vient d'un objet chéri.

« André Ampère. »

«♦ Lyon, 5 mars 1799.

Mademoiselle,

« Dès que ma lettre d'hier fut partie, je soupirai après le moment d'en commencer une autre, et ce matin, en me levant, me voilà la plume à la main occupé à répandre mon cœur sur le papier. Que je voudrais que vous y puissiez lire!! Vous ne songeriez plus à différer mon bonheur, vous diriez : S^il ne possède ni l'esprit, ni les agréments qui auraient pu le rendre digne de moi , du moins il sait aimer.

(c Une douleur vive m'a ôté le repos et le sommeil, mais elle m'a laissé votre image et mes souvenirs.

« M. Brac ayant fait entrer dans son plan de convalescence un petit séjour à la campagne, je

partirai quand il le prescrira. Il faudra de la diligence aller à Polénaieux ; le chenain passe par un certain village qu'on appelle Saint-Germain, je serai trop heureux si l'on me permet d'y faire une pause, dans une jolie maison blanche placée entre un verger et un petit jardin. Elle sert d'habitation à la plus charmante personne que vous ayez jamais rencontrée ; si vous la connaissez, vous me plaindrez de vivre loin d'elle depuis dix mortels jours.

(( 7 mars. — Comme le bonheur s'échappe à mesure qu'on croit y toucher! M'"^ Périsse m'avait dit que tout le monde à Saint-Germain avait eu la rougeole; sur ce canevas j'avais bâti tous les projets dont j'occupais si doucement mes rêveries; je viens d'apprendre le contraire, et voilà mon exil devenu éternel !

« Gomme j'oublierais mes ennuis, si je recevais aujourd'hui quelques lignes tracées d'une main chérie!

(( La crainte de compromettre votre santé ne me laisse plus que des espérances bien éloignées; pourtant je n'ai plus aucune trace de rougeole depuis hier, 6 mars.

« André Ampère. »

DE JULIE CARRON AU CITOYEN AMPERE. « Saint-Germain, vendredi matin.

(( Nous voyons avec plaisir, monsieur, que votre maladie ne fait pas errer votre imagination sur des choses tristes. Le talisman composé avec le plus de soin ne pourrait rien ajouter à la magie qui vous environne : tout paraît animé autour de vous ; le coin de la cheminée, qui d'ordinaire pour un malade est un endroit fort maussade, vous fait rêver gracieusement. Continuez, monsieur, à faire des châteaux agréables, et en suivant les conseils de prudence que vos amis vous donnent, vous pourrez vraisemblablement jouir bientôt du plaisir de la campagne.

(( Vous avez souffert de la tête et vous écrivez des volumes! C'est vouloir éterniser vos maux. Ce serait folie sans exemple de penser à voyager par un temps aussi froid. Quand il fera beau, c'est alors que je n'aurai plus à craindre la rougeole.

« Le docteur et ces dames en décideront.

'( Si vous n'êtes pas soumis à leurs avis, les

talismans ne vous aideront plus à prendre patience.

(( Vous voudrez bien, monsieur, me rappeler ainsi que ma sœur au souvenir de mademoiselle votre tante en lui présentant nos respects.

« Julie. »

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