DE M"® JULIE AMPÈRE AU CITOYEN AMPÈRE
Chez le citoyen Beauregard, professeur d'histoire à l'École centrale du département de l'Ain, à Bourg, près l'église Notre-Dame.
« Lyon, mardi soir.
a Mon ami ,
(( Je te disais de partir parce que je sentais que j'étouffais, et je ne voulais pas te troubler; bientôt après j'ai été prendre notre petit pour
me faire caresser. Il appelait son pa avec sa voix d'ange, c'est lui qui sera la seule consolation. »
« Mercredi soir.
« J'étais tout ennuyée de ne point avoir encore de nouvelles, cela me rendait maussade; ma pauvre maman me tranquillisait ; mais elle a été contente aussi de savoir que tu te portes bien, que tu es en pension chez quelqu'un du pays et non pas à l'auberge.
« Auras-tu une personne pour t'aider dans tes expériences? As-tu retiré tes effets qui sont à Bourg depuis samedi?
« Tu es bien sage de me faire un journal ; je veux t'imiter, quoique je n'aie pas grand'chose à l'apprendre, je serrerai cependant plus mes lignes que toi pour ménager notre bourse.
« Le dimanche , malgré une grosse pluie, maman, mon petit et moi fûmes dîner au Griffon; car je ne pouvais pas me souffrir dans la maison vide de toi , ne te voyant plus venir me demander tantôt ton chapeau , tantôt ta cravate , etc. , etc. , etc. , et ne pouvant pas te gronder de chercher si loin ce qui est ordinairement sous tes yeux; enfin je n'étais pas satisfaite, tu
m JOURiNAL ET CORRESPONDANCE.
en devines la cause. Je ne dormis guère; le lundi, ma sœur et mon beau-frère vinrent ; nous causâmes de leurs affaires qui vont être signées. Marsil, associé pour tout, excepté pour les deux campagnes, est fatigué d'avoir tant de choses à conduire ; il disait que si cela dépendait de lui, il réaliserait deux cent mille livres et que le fonds de commerce resterait encore assez considérable pour les occuper. J'étais démontée ce jour- là, et quoique j'éprouvasse du plaisir à savoir ma sœur et son mari bien heureux, ces choses me faisaient songer tristement; Dieu sait pourtant que je ne suis pas jalouse!
a Cette après-midi, j'ai trouvé M'"^ l'Empereur et une vieille tante, à qui tu as tourné la tête, qui voulait absolument me faire chanter une chanson de ta composition.
« M. Déplace trouve que tu as mal fait de t'en aller; il y en a bien d'autres qui disent de même, car presque tout le monde sait que ce n'est pas mille écus. Je penserais comme eux
si Mais le temps nous fera voir plus
clair.
(( J'ai conté toute ma vie sans avoir encore envoyé un mot de tendresse à mon ami, qui
sait bien que sa femme l'aime, mais qui n'est pas fâché qu'elle le lui répète. Si tu es triste, je ne suis pas gaie. A Saint-Germain, je t'attendais toutes les semaines et les jours passaient vite; à présent tu es bien loin, je ne peux t'aller trouver, un voyage de douze lieues me fatiguerait beaucoup. Gela met mon esprit à la gêne et je dois attendre du temps une tranquillité que je voudrais tout de suite. Maman a toujours été mon conseil. Elle est près de moi ; ainsi je suis aussi bien que possible loin de celui qui m'aime de si bon cœur. « Adieu , adieu !
« Ta Julie. »
D ANDRE A JULIE
u Bourg, vendredi soir.
n Ma journée s'est partagée entre des visites chez mes confrères et le charme que j'ai ressenti en lisant tes lettres, dans le jardin de l'Ecole centrale, au bord d'un canal où j'irai souvent rêver à Juhe. 1
« Remercie de ma part ta petite consolation; baise-la au nom de son papa. »
<( Samedi soir.
(( J'ai été définitivement installé ce matin. On a fait l'inventaire du laboratoire, la clef est dans ma poche ; tous mes moments vont être désormais consacrés à l'arrangement des machines, jusqu'à ce que je puisse commencer mon cours.
« J'ai dîné chez le professeur d'éloquence, Mermet, bavard sans être bête ; les deux Beauregard, mari et femme, étaient invités aussi. J'avais déjà cru remarquer que M'"^ Beauregard ne lui déplaisait pas. La mère de M. Mermet, grosse et franche paysanne, n'a voulu se mettre à table qu'un instant et a confirmé mes conjectures en adressant à Beauregard un petit avis très-énergique, dans le goût du pays et dont chacun a été très-déconcerté ; je me mordais les lèvres pour ne pas rire de la colère concentrée de la Dame.
« Pour reposer mes yeux en changeant de travail, je me suis amusé à tracer cette espèce de plan ; tu y verras la place que j'occupe. »
Ici se trouve au bas de la page un plan de la ville de Bourg, tracé à la plume.
JOURiNAL ET CORRESPONDANCE. 115
« Diinanche soir.
« J'ai travaillé à mon livre et un peu aux mathématiques. Tu sauras que les professeurs des lycées ne seront nommés ni à Paris, ni par le jury, mais par trois commissaires et trois membres de l'Institut qui parcourront les provinces, et si je veux me présenter pour les mathématiques, il faudra que je subisse un examen sur les hautes parties de cette science, dont je ne me suis pas occupé depuis cinq ans. Je n'ai donc plus de ressources que celles que je puis tirer de moi-même ; c'est pourquoi je te prie de séparer mes papiers de mathématiques dont tu feras un paquet que tu garderas ; ces papiers me seront inutiles parce qu'on ne m'interrogera pas sur mes idées, mais sur mes études. J'aurai besoin au contraire de tous les livres qui se trouvent chez M. Périsse, excepté de V Astronomie de Lalande,
(( J'aurai demain un nouvel élève, M. Gripière; il payera dix-huit livres par mois tant qu'il sera seul , moins s'il trouve un compagnon , sans cela point d'affaires. M. Clerc ne prend que neuf à douze francs par mois, et il a la vogue ;
Gripière n'est venu me trouver qu'à son refus. « Adieu ma Julie.
« Ampère. »
DE JULIE A ANDRÉ
« Lyon, vendredi.
« Mon bon ami,
« Tu devrais bien prendre l'habitude de m'accuser la réception de ce que je t'envoie. Voilà ton mauvais habit; aie soin de ne pas sortir avec.
« Ton projet de faire un petit ouvrage sur les mathématiques serait bien bon, s'il arrive à temps. On dit que toutes-les nominations vont être promptes.
« M. Goupier écrira pour toi à de Gerando ; fais-en autant afin de ne rien négliger. Une lettre aussi à Camille Jordan, à M. Morel Desjardin. Laisse plutôt ton élève; ton temps est si précieux en ce moment ; ne le perds pas pour des considérations de politesse et ne fais de promenades que celles qui te sont nécessaires pour rafraîchir ton corps et ton esprit. Je ne veux pas non plus que tu veilles, le len-
demain tu as mal à la tête. Fais acheter une bouteille de vin, et quand tu ne prendras pas de lait, ou ta bouillie rousse, tu la trouveras ; après celle-là une autre. Dis-moi bien comment tu te portes, comment tu es nourri, ne mens sur rien.
(( Hier je fus dîner chez M'"*" Calas, on vit la lanterne magique, je tenais mon petit sur mes genoux et je jouissais de tous ses mouvements ; lorsqu'il vit Gargantua, il me disait tout bas : papa, papa; cela me fit rire parce que cette figure avait un chapeau énorme, et c'est à tous les chapeaux qu'il dit papa. Je dansai une contredanse avec Franscice et m'amusai bien. Quand je pense que la seule fois où je me suis un peu divertie, mon pauvre mari n'y était pas, lui qui est si content d'entendre rire sa Julie, qui aurait été si heureux de la voir danser, cela me serre le cœur, et je sens encore plus que pour être bien tous deux il faut être ensemble.
(( Je t'envoie la Découverte, peut-être en auras-tu besoin. Un M. Balouvière est venu chercher la Géométrie du Compas.
« Adieu, adieu, je t'embrasse mille fois.
(( Julie. »
lis JOURNAL ET CORRESPONDANCE.
D ANDRE A JULIE
« Bourg, jeudi soir.
(( J'ai donné hier ma première leçon, et je crois m'en être assez bien tiré en espérant faire mieux à l'avenir; car j'étais au commencement tremblant et embarrassé.
<( Ce matin, je suis allé hors la ville chercher un endroit champêtre pour relire les lettres où ma Julie a peint les sentiments qu'elle éprouvait après mon départ. Ces sentiments et ces lettres sont tout ce qui me reste de mon ancien bonheur.
« M. Yernarel m'a envoyé un petit paquet contenant une cravate; c'est mon amie qui me l'a choisie, je l'avais mise à ma première leçon pour commencer sous de bons auspices. Je voudrais pouvoir embrasser celle qui m'a fait un si joli cadeau. »
(Au commencement de sa leçon. '/Ampère nous apprend qu'il était tremblant et embarrassé. Des émotions de ce genre ne devaient pas durer longtemps chez le jeune professeur; devant ses élèves de l'Ecole de l'Ain, ou dans
sa chaire au Collège de France, la science qui le possédait tout entier l'emportait bien vite au delà des préoccupations extérieures; il n'était plus alors question de timidité. Mais dans les affaires de la vie, dans ses relations avec le monde, l'autorité de l'homme supérieur, imposante pour tous, quoi qu'on fasse, disparaissait. A cela les années ne devaient rien changer : l'x^mpère devenu célèbre, accablé de distinctions honorifiques, le grand Ampère! en dehors des spéculations de l'esprit, redevenait hésitant et craintif, inquiet et troublé, et plus disposé à accorder sa confiance aux autres qu'à lui-même.)
DE JULIE A AMPÈRE
« De Lyon.
(( Mon bon ami,
(( Je suis bien aise que tu aimes tes cravates. Tu les appelles des cadeaux ! Je ne t'en ai jamais fait qu'un, que j'apprécie beaucoup, qui est bien à toi et qui est aussi à moi; tu le devines et me dis que ta aimes mieux celui-là que les autres.
l'iO JOURNAL ET CORRESPONDANCE,
(( Je te trouve bien pastoral d'aller lire mes lettres dans les prés; j'ai peur que tu ne les sèmes en chemin et que tout ce que je t'adresse ne tombe sous les yeux des premiers venus. Si je te connaissais plus soigneux, combien je te confierais de jolies choses ! Tu saurais que je t'aime bien, que j'ai grande envie de te revoir, que tous les soirs j'aurais mille choses à te conter qui restent là, et qui me font soupirer; enfin tu saurais que lorsqu'on a tant fait que de prendre un mari, on l'aime trop pour en être séparée, et que cette absence m'ennuie.
« Julie. »
D ANDRE A JULIE
« De Bourg, jeudi.
(( Je suis occupé de choses qui ne laissent aucune trace dans ma mémoire. J'ai passé toute ma journée à ranger les machines; Dieu soit béni, c'est fini!
(( Julie a-t-elle songé aujourd'hui à son mari? il est si loin d'elle qu'il faudra trois jours avant qu'elle puisse lire ce qu'il voudrait lui dire comme autrefois : je faimp, je Caime, t'en
souviens-tu? quand tu me le disais aussi et que le son se croisait sur nos lèvres. Gomme j'ai mal profité du temps où ce bonheur était près de moi ! Je hais tous les ouvrages que j'avais entrepris et qui m'ont séparé de toi. »
« Vendredi.
(( Je viens de faire une visite où j'ai appris des particularités qui ne m'ont pas diverti; on m'en a conté de toutes les couleurs sur M'"* Beauregard. Elle est sage à présent parce que personne n'en veut plus. Tu conviendras que cette découverte n'est pas gracieuse après m'être mis en pension dans cette maison. J'en veux à M. Ribon de m'avoir fait faire connaissance avec son mari ; je crois du reste que le meilleur est de ne faire semblant de rien, et de dîner dans ma chambre dès que le mois sera fini. Ce qu'il y a de plus désagréable, c'est que tout le monde a su à Bourg que j'avais quitté l'auberge de Renaud à cause des polissonneries qui s'y disaient, et que l'on a bien ri de ma simplicité d'aller, comme ils disent, me mettre chez une cateau, voilà le beau mot dont on se sert ici. Je n'aurais jamais cru en souiller une lettre adressée à mon innocente amie, ne crois
pas, au reste, que je prenne ici le langage du pays; rien n'est plus décent que mon hôtesse : comme elle a su la raison qui m'avait fait fuir l'auberge, elle s'observe beaucoup, et si M. Mermet, que je trouve souvent chez elle, s'avise de parler un peu trop librement, elle a soin de détourner la conversation et de singer la prude. <( La nouvelle chambre qu'on m'a donnée au collège est malheureusement séparée par un jardin de l'ancienne, qu'on me laisse aussi ; mon logis consiste en quatre murailles grises, une cheminée et une fenêtre.
« A. Ampère. »
DE JULIE A ANDRE
« De Lyon.
(( Le temps te paraît donc bien long, bien ennuyeux ? c'était impossible qu'il en fût autrement; nous nous y sommes attendus, et tu ne le pensais pas moins lorsque tu voulais partir ; tes réflexions, en revenant de Polémieux, te tourmentaient d'une autre manière ; tu trouvais que pour l'avenir il fallait sacrifier le présent.
Que toutes ces idées ne soient pas loin de ta mémoire, et tu sentiras qu'en faisant ce qu'on croit devoir faire, on est tranquille; ce raisonnement a toujours été ma grande ressource.
((Je ne suis pas comme toi éloignée des miens, il est vrai ; mais mon mari n'est plus avec moi, ma santé me rend faible d'esprit, voilà des épreuves aussi!
(( J'ai reçu la lettre où tu me parles d'un dîner chez un de tes confrères. Fais bien attention, mon fils, à tout ce que tu dis. L'histoire de Renaud est une leçon dont tu te serais bien passé, mais qui n'a pas d'importance, il ne faut guère étaler ses principes. Mais, mon ami, je tiens là une conversation qui a quasi un air de pédanterie.
(( Je te recommande de ne rien prendre sur toi pour les machines de physique. Est-ce que tu donneras ou prêteras ton globe à la nation? Dans quelle condition l'inventaire du cabinet s'est-il fait? De quoi répondras-tu? Te donnera-t-on un aide? Penses-tu bientôt à commencer ton cours? Auras -tu des élèves de mathématiques? Fais-tu bon feu? Ta chambre est-elle bien saine? As-tu des chaises? Ces murs gris doivent être encore plus froids que
les autres? Pourquoi as-tu changé? Dis-moi tout cela.
« Prends garde à ne pas en vouloir injustement à celui qui t'a fait faire connaissance avec le mari, car ce n'est pas avec la femme : l'un peut valoir mieux que l'autre. Je t'en prie, ménage-toi bien, parle-moi du préfet, de ce qu'il promet pour notre logement.
(( Bonne nuit; je me sens bien ce soir.
(( Dis-moi si tu vas te mettre à finir ton livre sur la physique.
« Adieu, adieu, je t'embrasse de toutes mes forces, tu sais que c'est de tout mon cœur.
« Ta Julie. »
D ANDRE A JULIE
<i De Bourg, dimanche matin.
.(( En sortant de chez M. de Bohan, je croyais trouver une lettre dont j'avais grand besoin, oh! bien besoin, après huit jours d'ennui. Je suis allé me promener; j'ai passé la rivière et l'ai côtoyée sur la rive opposée. »
« Dimanche soir.
(( Point de lettre, j'aime encore mieux croire qu'on ne pense plus à moi ni au journal promis, que de te supposer plus malade.
« Mais pourquoi as-tu si tôt cessé de t'occuper de ton mari? Quand je désirais^en te quittant que tu ne te tourmentes pas tant, je ne savais guère être si vite exaucé.
(( Je viens de faire des vers sur la situation d'un homme que sa femme n'aimerait plus ! Ah ! ce n'est pas la mienne, n'est-ce pas?
« J'ai mal à la tête; bonsoir, dors bien. C'est toi qui m'as donné le talisman, c'est toi qui m'as tant de fois rendu heureux ! Gomment ai-je pu me résoudre à quitter Lyon !
(( Tu es peut-être plus malade ? Tu ne veux pas le faire écrire... Ah! il eût mieux valu encore que je fusse un peu inquiet, même beaucoup.
« Ce que je viens de t'écrire est mal, jejsuis fou et bien injuste, mais je laisserai partir cette lettre pour ne point te cacher ce premier mouvement, n
12G JOURNAL ET CO R RES POx\ D ANGE.
« Du lundi.
« Tu jugeras aisément, ma Julie, et des transports de ma joie et de la vivacité de mes regrets, lorsque tu sauras qu'aujourd'hui à midi, après avoir perdu l'espérance de recevoir de tes nouvelles, j'ai été jeter ma folle épître dans la boîte et qu'en entrant chez Beauregard on m'a remis la tienne.
(( Après souper, je viens d'être poursuivi par des masques comme Pourceaugnac des lavements ; tu sauras que c'est ici la mode que toutes les honnêtes femmes se masquent aussi bien que les hommes; on donne des bals déguisés dans les meilleures maisons; cet usage paraît d'autant plus comique qu'on ne sait à Bourg ce que c'est qu'un carrosse, et qu'ainsi ces belles dames costumées s'en vont à pied dans les rues.
« Mon cours s'ouvrira le 21 ventôse, c'està-dire dans dix jours.
a A. Ampère. »
DE JULIE A ANDRÉ
« De Lyon, jeudi matin.
« Mon ami,
« Gomment ayant rouvert ta lettre, le lendemain, n'as-tu pas songé à la peine que tes idées pourraient me causer?
« Gomment supporter à la fois le chagrin de ton départ et celui de tes reproches ? Tu es donc capable, autant que les autres hommes, de te laisser entraîner à l'injustice par les mouvements déréglés de ton affection pour moi. Ah 1 que j'aurais voulu ne pas recevoir cette lettre, et rester toujours persuadée que mon mari ne penserait jamais que je l'ai oublié. Etre ensemble depuis plus de deux ans, se dire chaque jour ce que l'on a dans l'âme et pouvoir douter l'un de l'autre au moindre retard d'une lettre, au point d'imaginer des folies! Oui, mon bon ami, des folies ! Je n'ai pas besoin de t'en dire davantage, car tu te répens déjà de me les avoir écrites, mais moi je te gronde de les avoir pensées.
« Tu connais ta Julie et sais le déplaisir qu'Élise me fait avec ses soupçons d'oubli ; les
tiens me seraient bien autrement sensibles. Ah! tu sens tous tes torts, ainsi n'en parlons plus. Crois que Julie t'aime et t'aimera toujours, qu'elle t'envoie de bons baisers donnés de bon cœur aujourd'hui pour te faire oublier les soufflets qu'elle t'aurait donnés d'aussi bon cœur hier.
« Derion me charge de te demander quel maître tu conseilles pour son frère cadet.
« Tu ne me dis point si tu as un perruquier ? si tu as besoin d'argent? J'espère que tu me l'écriras avant d'être bien pressé, car tu vois, ma lettre était dans le paquet de livres que tu avais demandés à Marsil, et s'il s'était perdu, ce serait dix-huit francs jetés au vent. As-tu chaud ou froid? Es-tu bien ou mal couché? As-tu besoin de quelques nippes? Renvoie-moi la loquetière, je t'en prie.
(( Ne sois pas en peine de ma santé, j'ai vu le médecin et suis ses conseils.
« J'espère que tu ne fais pas le carême ; souviens-toi que tu me fâcherais beaucoup et que tu m'as promis de m'écouter.
(( Papa, je Caime, c'est ton fils qui vient de finir ma lettre.
« Julie. »
d'aNDRÉ a JULIE.
H De Bourg, dimanche.
(( Que tu es bonne, ma Julie, de m'avoir pardonné ma grosse sottise! Jusqu'à ce que mes cours soient en train, tant que je n'aurai pas fmi mes notes, je ne pourrai relire mes lettres et tu y verras parfois bien des folies ; en t'écrivant je m'abandonne à toutes les idées qui me passent par la tête. Tu peux te rassurer sur l'exactitude de mes comptes. Que ces quatre mots m'ont fait plaisir : Papa, je faime. C'est sa petite main, conduite par une plus jolie petite main, qui les a tracés. »
« Lundi matin.
« J'interromprai mon journal ce soir et demain; je reprendrai la plume mercredi, et te rendrai compte de ma première séance. Jamais je n'ai été si à court de temps ; il me faut faire un discours d'entrée, je ne le sais que d'hier soir, et j'aurais besoin d'y travailler huit jours. »
Nous avons sous les yeux le brouillon de ce discours, dont voici les premières lignes :
(( Jeunes gens intéressants, dont l'âme commence à se replier sur elle-même, à connaître les devoirs que la société impose à tous les hommes, à chercher dans les vertus la route du bonheur, vous savez que l'étude fera le charme de votre vie dans la prospérité, et vous offrira des ressources assurées contre les revers de la fortune. »
Après cet exorde, Ampère jette un coup d'œil général et rapide sur les sciences qui vont être l'objet de son enseignement à l'Ecole centrale. Il énumère et classe d'abord chronologiquement celles qui embrassent l'universalité des êtres, distingue les autres qu'il appelle particulières j, et s'attache surtout à donner une définition précise de la physique. Il nomme Stahl, Descartes, Newton, Lavoisier, Berthollet, Torricelli, Franklin, Volta, Gheselden, Bergmann, Rumford, le docteur Smith, et termine par cette exclamation :
(( Quelle gloire attend celui qui mettra la dernière pierre à l'édifice de la physique moderne ; quelle utilité ne doivent pas en espérer les arts les plus nécessaires à l'humanité! »
Exclamation qui semble d'avance rendre hommage à son propre génie, exclamation prophétique dans la bouche d'un homme qui, vingt ans plus tard, devait faire faire à la science dont il parle un progrès qui l'immortalisera.
« Mercredi, 5 heures.
« Je viens d'ouvrir mon cours, j'ai lu un discours qui a été bien accueilli, mais assez mal entendu, parce que la salle est très-vaste et qu'on m'avait placé loin des auditeurs. Je ne suis ni content ni fâché ; mais après avoir été dans une vive excitation tout le jour, et surtout à mesure que le moment approchait, je me trouve subitement dans un calme si complet que cet état a causé dans toutes mes idées une des plus singulières révolutions que j'aie éprouvées de ma vie. Le regret de t' avoir quittée, comme je l'ai senti violemment quand tout ce tourbillon qui m'agitait depuis huit jours a été dissipé! J'ai été chercher le portefeuille en soie. Une suite de réflexions se sont, depuis une heure, succédé dans ma tête relativement à la vie du corps. »
132 JOUHNAL ET CORRESPONDANCE.
« Mercredi soir.
(( Je viens de faire la revue de mes petits trésors; j'ai relu trois anciennes lettres de ma Julie, j'ai pesé toutes les paroles de celle qui a décidé de mon sort; j'ai baisé le talisman, le petit tableau, une rose desséchée que 'j'ai reçue de sa main, et les doux liens qui couvraient autrefois sa tête. Je me suis rappelé alors de bien d'autres choses que j'aurais voulu pouvoir baiser comme celles-là et qui ne sont plus à la portée que de la bouche de mon petit ; pauvre petit, quand me sera-t-il rendu? Quand me retrouverai-je près de toi?
« Ampère. »
DE JULIE A ANDRE
« Lyon, mardi matin.
« Tu es donc anéanti, mon pauvre ami ! Tu as passé d'un état d'agitation à un état qui tient un peu du sommeil, mais qui ne vous fait cependant pas oublier tout ce qu'on a éprouvé.
(( J'ai connu cette situation : au moment de notre mariage, jusqu'au jour du contrat, je ne dormais point, je ne pouvais rester un in-
stantà la même place. Ma signature donnée, je fus comme toi après l'ouverture de ton cours. En sortant de la municipalité, j'étais dans une telle apathie, que je vis partir maman sans une grande émotion. Depuis ce temps, plus d'apathie, je suis toujours agitée ou par mes idées ou par mes occupations. »
« Mercredi à midi.
(( J'ai mené hier notre enfant chez ta cousine Ampère. Il fut si gentil, si séduisant, que chacun l'admirait. Après souper, je le pris sur mes genoux, le faisant chanter, et raconter tout ce qu'il savait ; on s'extasiait autour de moi, en disant : Qu'il est joH, qu'il est plaisant ! Le petit l'entendait, comprenait, et recommençait de plus belle. Enfin, mon ami, ce fut pour moi un moment de jouissance qu'aucune idée triste ne vint troubler. J'aurais bien voulu que tu pusses le partager. MM. Gallas et le Peiré disaient que nous étions bien heureux d'avoir un si gentil garçon, et les dames enceintes le regardaient et le prenaient pour modèle.
« Combien il est doux d'entendre louer ses enfants, et comme cette satisfaction^ doit être j plus complète lorsqu'ils grandissent et qu'on
peut remarquer en eux des vertus ou des talents que vous leur avez inspirés !
« On me parle beaucoup de toi ici.
(( Adieu, je te quitte pour ménager ma tête ; mais mon cœur reste avec toi. Qu'as-tu fait du livre de Ballanche? Ne relis pas tes lettres, c'est du temps bien perdu. Adieu, adieu, je t'embrasse.
« Julie. »
Le livre réclamé par Julie est le premier ouvrage que Ballanche venait d'écrire à l'âge de vingt-quatre ans (en 1801), sous le titre : Du sentiment dans la littérature et dajis les arts.
D ANDRE A JULIE
« Bourg, mardi matin.
(( Il y a sept ans, ma Julie, je m'étais proposé un problème de mon invention que je n'avais pu résoudre directement, mais dont j'avais découvert par hasard une solution dont je connaissais la justesse sans pouvoir la démontrer. Cela me revenait souvent dans l'esprit; j'ai cherché vingt fois sans succès cette solution directe. Depuis quelques jours mon idée me
JOURNAL ET COIIHESPOINDANCE. 135
suivait partout; enfin je ne sais comment, je viens de la trouver avec une foule de considérations curieuses et nouvelles sur la théorie des probabilités. Comme je crois qu'il y aura peu de mathématiciens en France qui puissent résoudre ce problème en moins de temps, je ne doute pas que sa publication dans une brochure d'une vingtaine de pages ne me soit un bon moyen de parvenir à une chaire de mathématiques. Ce petit ouvrage d'algèbre pure, où l'on n'a besoin d'aucune figure, sera rédigé aprèsdemain; je le relirai et le corrigerai jusqu'à la semaine prochaine, que je te l'enverrai par Pochon avec le gilet à carreaux, les gros bas de laine, les six louis dont je t'ai parlé.
(( Dès que mon manuscrit sera arrivé à Lyon, il faut qu'il s'imprime , tu en prieras de ma part tes cousins, en leur faisant observer qu'il n'a dérobé qu'une huitaine à mon livre de physique que je vais reprendre avec ardeur. Mais tâche de t'assurer que MM. Périsse pourront en recevoir le prix dès que l'impression sera achevée. Les six louis de ce mois et les sept du prochain devront être employés à cela, et je serai certain de la place du Lycée. Nous vendrons peut-être quelques-unes de ces bro-
chures; mais je crois qu'il faudra surtout en donner beaucoup aux savants de Paris.
« Je te prépare encore de l'embarras avec mes commissions, mais tout cela ne durera pas. L'avenir nous offre en perspective ta santé rétablie, une bonne place à Lyon, notre enfant charmant, une idée bien douce encore, c'est que tu m'aimeras toujours. Je t'embrasse, et tu sais de quel cœur. »
(( A. Ampère.
« Je voudrais deux ou trois petits linges à barbe pour essuyer le rasoir de mon perruquier. Je ne sais ce que sont devenus les miens, j'ai peur d'en avoir fait des luts pour mes expériences chimiques. »
André vient enfin de découvrir la solution qu'il cherche. L'inventeur, pour la première fois peut-être, se révèle à lui-même; doublement heureux de son succès, il le rapporte tout d'abord au bonheur de Julie.
Le messager Pochon. qui doit porter le fameux mémoire, faisait douze lieues de Bourg à Lyon, en dix heures, quand il ne s'embourbait pas sur la grande route au milieu de l'hiver.
André et Julie lui confiaient leurs commissions de toutes sortes : instruments de physique, machine électrique, machine à faire de l'eau, fioles, tubes, cornues, vaisseaux grands et petits , produits chimiques , sel , salpêtre, mercure, ou marcassite, etc., etc., bouteilles d'encre, de vins, ou de raisiné, argent ingénieusement caché dans la poche d'un gilet ou d'une culotte, le tout s'en allait de conserve, rangé pêle-mêle sous le fromage ou le saucisson.
A cela s'ajoutaient encore les lettres amoureuses, le journal aux dimensions formidables, les manuscrits d'André qui, pour éviter les frais de poste, étaient bravement livrés au conducteur de la charrette ; thermomètres, globes ou baromètres sortaient bien souvent brisés de leurs étuis, au vif désappointement de Julie, qui s'en prenait toujours à la physique. Mais de plus grands désastres arrivaient parfois, car un mémoire sur l'application à la mécanique des formules du calcul des variations, égaré pendant huit jours sur le chemin de Bourg, faillit n'arriver jamais à sa destination.
d'aNDRÉ a JULIE.
« Bourg, mercredi, onze heures du matin.
(c Que je soupire après le moment qui doit nous réunir I Ob! quand viendront, quand viendront les vacances î »
« Mercredi, quatre heures.
« J'en étais à cette exclamation quand j'ai pris tout à coup une résolution qui te paraîtra peut-être singulière. J'ai voulu retourner avec le paquet de tes lettres dans le pré derrière l'hôpital, oi^i j'avais été les lire avant mes voyages de Lyon avec tant de plaisir. J'y voulais retrouver de doux souvenirs dont j'avais ce jour-là fait provision, et j'en ai recueilli au contraire de bien plus doux pour une autre fois. Que tes lettres sont douces à lire ! Il faut avoir ton âme pour écrire des choses qui vont si bien au cœur, sans le vouloir, à ce qu'il semble. Je suis resté jusqu'à deux heures assis sous un arbre, un joli pré à droite, la rivière où flottaient d'aimables canards à gauche et devant moi; derrière était le bâtiment de l'hôpital. Tu conçois que j'avais pris la précaution de dire
chez M'"^ Beauregard en quittant ma lettre pour aller faire cette partie, que je n'irais pas dîner aujourd'hui; elle croit que je dîne en ville; mais comme j'avais bien déjeuné, je m'en suis mieux trouvé de ne dîner que d'amour.
<( A deux heures, je me sentais si calme et l'esprit si à mon aise, au lieu de l'ennui qui m'oppressait ce matin, que j'ai voulu me promener et herboriser. J'ai remonté la Ressouse dans les prés, et en continuant toujours d'en côtoyer le bord, je suis arrivé à vingt pas d'un bois charmant, que je voyais dans le lointain à une demi-heure de la ville et que j'avais envie de parcourir. Arrivé là, la rivière, par un détour subit, m'a ôté toute espérance d'y parvenir, en se montrant entre lui et moi. Il a donc fallu y renoncer, et je suis revenu par la route de Bourg au village de Cezeyriat, planté de peupliers d'Italie qui en font une superbe avenue. »
« Mercredi soir.
(( Beauregard est le meilleur enfant du monde, il me témoigne beaucoup d'intérêt, et je crois que M, Berger a un peu exagéré tout le mal qu'il m'a dit do ce ménage. Il n'y a
point de fumée sans feu; mais, comme disait un grand seigneur à une dame de la cour qui se plaignait d'être accusée d'avoir eu six enfants d'un évêque : Rassurez-vous, Madame, on sait bien que de tout ce qui se dit à la cour, on n'en doit croire que la moitié.
(( Je ne sais quelles bêtises je t'écris; si j'ai envie de rire, c'est du bout des lèvres. Je laisse d'ailleurs cela dans ma lettre comme mes tragiques bêtises, pour te donner une idée juste de l'état de mon esprit. Il, est certain que ma promenade, quelques chers souvenirs, le succès de mes expériences, de mes leçons, ont singulièrement tranquillisé cet esprit il y a huit jours si extravagant.
« A. Ampère. »
DE JULIE A ANDRÉ
« De Lyon, samedi matin.
(( Mon ami,
f( J'ai reçu ta grande lettre qui me parle de toutes tes promenades, cela m'a fait beaucoup de plaisir, mais je serais aise de voir dans quelque autre que tu as bien avancé ton petit
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ouvrage, que tu es content et en espère toujours un bon effet. Le temps est précieux; en ce moment rien ne m'occupe davantage que cette nomination. Je voudrais savoir mille choses que personne ne peut me dire. Ballanche a dû écrire à M. de Gérando et à M. Goupier, l'un et l'autre pensent que le parti que tu as pris d'envoyer ton mémoire à M. Roux ne peut être qu'excellent. Ainsi je l'attends par Pochon.
« Nous avons été à la comédie samedi dernier, ma cousine Périsse nous y mena. On jouait Nanine et la Fausse Agnès, de Destouches. Nanine a mal dit son rôle, mais Agnès fort bien. Cette dernière nous fit beaucoup rire et moi aux éclats.
« Mon petit est toujours charmant. Comme
je serais triste de quitter ce pauvre enfant! Lui
seul me dissipe complètement.
« Adieu, adieu.
<( Ta Julie. »
d'aNDRÉ a JULIE.
« Bourg, mardi soir.
« Si tu pouvais m'envoyer dans une lettre ce pauvre enfant qui appelle son papa, j'en aurais
bien soin; il courrait dans le jardin, je ferais sauter sa paume, et ne lui laisserais point toucher d'acide. Tu me dis, ma charmante amie, que tu serais fâchée de quitter notre petit ; aurais-tu formé le projet de t'en séparer en effet pour venir me voir? Cette supposition est la seule qui se soit présentée à mon esprit, elle ne s'accorde guère avec la faiblesse de ta santé : mais en me montrant ainsi de loin le plus grand bonheur que je puisse goûter , tu m'as fait éprouver un saisissement de joie. Pauvre petite ! Tu as si peu d'amusement qu'il faut bénir le ciel quand tu ris une fois de bon cœur ; je remercie Destouches d'avoir fait la Fausse Agnès, et ta cousine de t'avoir menée ce jour-là à la comédie.
(( Que je suis content d'avoir écrit ce petit mémoire, puisqu'il t'a fait plaisir! Je voudrais bien savoir au juste si tu as pris quelques arrangements avec MM. Périsse, à cet égard, en supposant toujours que personne n'ait eu mon idée avant moi, ce que nous saurons bientôt par M. Roux.
« A. Ampère. »
Au milieu de tous ses travaux, une pensée
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tourmente incessamment André : d'autres esprits n'ont-ils pas déjà devancé le sien ? ses découvertes sont-elles bien réellement nouvelles? M. Roux, professeur de mathématiques à l'École centrale de Lyon et président de l'Athénée, sera consulté. C'est à sa sincérité comme à ses lumières que le jeune inventeur croit devoir recourir pour trancher ses doutes en cette circonstance importante.
DE JULIE A ANDRE
« Lyon.
(( Le baromètre et le thermomètre sont sortis cassés de l'étui ; cet accident me fait encore plus trouver que la physique est une sotte chose.
(( Tu voudrais donc bien avoir ton petit près de toi? Je te plains, mon pauvre ami, de ne posséder ni lui ni ta femme.
(( Pas un cœur là-bas ne devine ce qui se passe dans le tien ; mais à Lyon tu as quelqu'un qui te suit partout, qui voit que tes calculs te font mal à la tête, que tes leçons t'empêchent de travailler, et que plus souvent encore tu soupires en pensant que ton amie est
loin de toi. Je trouve aussi cette absence bien triste ! Cependant je ne puis songer à t'aller voir. Je ne sais comment je t'ai parlé de me séparer de mon fils, c'était, sans doute, en pensant à ce que disent tant de personnes qui n'ont pas le sens commun, qui s'imaginent que si ce pauvre petit était à la campagne je serais moins fatiguée. Elles ne savent pas que c'est à lui que je dois mes meilleurs moments; se faire part de toutes ses pensées, souvent même s'affliger ensemble, c'est une grande douceur; mais, mon ami, ces jouissances, quoique bien nécessaires, ne ramènent pas la gaieté autour de nous. Ce sont les jeux d'un enfant,^ ses petites grâces, son petit langage, qui enveloppent le passé, l'avenir et le présent même, dans un voile couleur de rose qui nous éblouit aussi longtemps que ses gentillesses durent. Lorsqu'il est malade, toutes les idées les plus noires nous assiègent et ne nous laissent point de raison. M. Vitet, dont j'apprécie le savoir, n'est guère partisan de la vaccine ; il dit qu'on ne pourra juger de son bon effet que dans vingt ans, et préfère l'inoculation.
a L'impression de ton prospectus et du commencement de ton livre de physique n'est pas
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payée. Gomment dire à Marsil que tu veux immédiatement lui rembourser les frais qu'il fera pour ton petit ouvrage sur le jeu? Il faudrait pour cela avoir de l'argent prêt; et j'ai tout donné pour les impositions sans rien garder pour le loyer, ni ma dette du médecin. Les trente-six francs de tes deux élèves seront indispensables. Enfin comptons sur la Providence, espérons beaucoup de l'avenir!
« Je voudrais savoir si tu as toujours beaucoup de monde à ton cours, et aussi le nombre de tes leçons particulières. Mon cousin et ma tante demandent si tu travailles à ton ouvrage ; dis-moi quelque chose là-dessus. »
D ANDRE A JULIE
« Bourg.
. « Ma bonne amie,
« Voici l'emploi de mes journées. M. Clerc travaille avec moi de six heures du matin jusqu'à dix. Gripière, depuis onze et demie jusqu'à une heure; l'après-midi depuis trois jusqu'à quatre, c'est ma leçon de physique; le reste de mon temps se passe à penser à Juhe
et aux ouvrages que je médite. Pendant la vacance du décadi, M. Clerc fait avec moi des expériences de chimie. Hier je ne fus souper qu'à dix heures, bien las d'avoir pilé, broyé, porté du charbon et soufflé le feu pendant douze ou treize heures, mais content d'avoir réussi quelquefois. Ah ! si tout cela me faisait arriver au Lycée, je serais satisfait, et ne craindrais plus de vivre longtemps séparé de Julie, de ne pas pouvoir lui fournir le nécessaire à elle, si souvent privée de mille choses indispensables. Ma bonne, ma charmante amie, qui mériterait mieux que toi tout ce qui contribue à rendre la vie heureuse ?
a J'ai fait un arrangement avec la Perrin par lequel, à compter d'aujourd'hui, elle me fournira tous les jours à déjeuner pour trois francs par mois.
a Chère Julie, consulte le médecin que tu voudras, mais ne reste pas sans t'occuper de ta santé. Ah ! si je savais te guérir en retournant à Lyon ! j'abandonnerais vite École centrale et tout. Mais, bien loin de là, j'augmenterais tes souffrances en te donnant de l'inquiétude et en détruisant mes espérances d'un sort plus honnête ! A Pâques, ma bien-aimée, à Pâques,
j'aurai quelques jours de bonheur et peut-être pourras-tu !... mais non, je ne l'espère plus. Que j'aurais envie au moins de baiser le bord de ta couverture, comme je le faisais autrefois en te disant bonsoir !
(( Adieu.
(( A. Ampère. »
DE JULIE A ANDRÉ
«Lyon.
« Ta femme est tout ennuyée d'avoir une santé qui s'accorde si peu avec son caractère ; mais il faut se résigner et espérer du temps. Ne pense donc pas à quitter tes élèves; ne fais rien dont tu puisses te repentir. Notre petit se porte bien; fais comme lui; c'est ce qui m'importe le plus, car si tu étais malade là-bas, que deviendrais-je? On ne peut pas tout avoir, tu le sais, mon pauvre ami, toi qui es loin des tiens, et qui n'as que la physique ou la chimie pour te consoler. Tu fais donc toujours ces vilaines drogues? Tu souffles tes charbons, piles toute la journée ; tu as encore moins de temps qu'ici, et ton pauvre livre reste au crochet ; mais tu aimes ta physique de Bourg, tu as tes raisons,
je ne les désapprouve pas. Ainsi, prenons patience et réjouissons-nous de pouvoir parler à Pâques de tout ce que nous avons dans l'âme.
(( En souffrant moins je reprendrai des forces et de l'espérance; regardons dans l'avenir, songeons aux vendanges ! Mon bon mari, mon fils, auprès de moi m'empêcheront d'être malade ; cette pensée me met une teinte rose dans l'esprit.
(( Ferme soigneusement ton bureau, ta chambre et toutes mes lettres ; car je n'oserais plus t'écrire.
«Je ne sais rien de M. Roux. Ne te livres-tu pas trop à M. Clerc? C'est une connaissance bien nouvelle; s'il te prenait tes idées! N'oublie pas d'écrire à Morel-Desjardin. Envoie tes pantalons de drap, pour que les rats ne les mangent pas.
(( Marsil aura le globe que tu demandes, le mercure, la cornue, le ballon aussi. J'ai reçu les six louis que tu avais remisa M. Joli. Pourquoi n'en as-tu pas gardé plus d'un? Mon pauvre Ampère, tu es trop content de m'envoyer tout ce que tu gagnes.
« Élise serait très-aise d'une lettre de toi ! mais c'est à ta mère qu'il faut absolument écrire. « julie. »
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Mais tu aimes ta physique de Bourg, tu as tes raisons, je ne les désapprouve pas, dit M'"^ André. Ce sentiment de naïve condescendance pour la science qui doit illustrer Ampère aurait étonné Julie au moins autant que nous-mêmes, si elle en avait retrouvé l'expression sous ses yeux quelques années plus tard. La pauvre femme, maintenant aux prises avec d'impérieuses nécessités de tous genres, juge ici bien des choses au point de vue de la ménagère. Elle ne voit dans ces expériences, qui préparent de glorieuses découvertes, que la fatigue de son mari soufflant des charbons durant treize heures du jour, et déteste ces vilaines drogues, si funestes aux habits qu'il faudra remplacer. Mais pourtant, au milieu de toutes ces préoccupations domestiques, une pensée d'un autre ordre la domine, une crainte la saisit. M. Clerc ne va-t-il pas s'emparer des idées d'André ? Cette fois elle a fort bien deviné qu'entre les deux professeurs de Bourg, et leurs travaux mis en commun, la balance n'est pas égale.
JuHe peut se rassurer; les idées d'Ampère ne tariront pas; il aura beau en laisser tomber encore et encore, ni celle-ci, ni cette autre,
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ni toutes celles qu'il jette sans compter à son auditoire ou à M. Clerc lui-même, n'épuiseront son génie inventeur, pas plus que les baisers qu'il adresse à Julie n'éteindront sa flamme.
D ANDRE A JL'LIE.
(( Bourg, vendredi.
« Ma bonne amie,
(( J'ai été chercher dans la petite chambre au-dessus du laboratoire, où est toujours mon bureau, le portefeuille en soie. J'en veux faire la revue ce soir, après avoir répondu à tous les articles de ta dernière lettre et t'avoir priée, d'après une suite d'idées qui se sont depuis une heure succédé dans ma tête, de m'envoyer les deux livres que je te demanderai tout à l'heure.
(( L'état de mon esprit est singulier; il est comjTie un homme qui se noierait dans son crachat, et qui chercherait inutilement une branche pour s'accrocher. Les idées de Dieu, d'éternité, dominaient parmi celles qui flottaient dans mon imagination; et. après bien des pensées et des réflexions singulières dont
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le détail serait trop long, je me suis déterminé à te demander le psautier de François de la Harpe qui doit être à la maison, broché, je crois, en papier vert, et un livre d'heures à ton choix.
« Que tu m'as écrit de jolies choses! tu ne seras plus malade aux vendanges, parce que tous ceux que tu aimes et que tu rends heureux seront près de toi. Mais je n'ai pas eu de tes nouvelles hier; mon Dieu! si tu étais plus malade! et je ne puis pas quitter Bourg! Elise, ma sœur, refuseras-tu une consolation à ton pauvre frère exilé qui t'aime bien ! »
Elise ne reste pas insensible à cette prière. Voici sa lettre tout entière :
« Lyon, dimanche mars.
« Julie devait t'envoyer un doux billet; le voilà, mon bon frère; il serait parti plus tôt si une fluxion ne m'avait empêchée de t'écrire; car tu sauras que je ne compte point avec mes amis et que tu aurais pu rester muet deux mois sans
que je songeasse à t'en vouloir; prendre la plume pour Julie est une chose si naturelle. Tout ee qui n'a pas quelque rapport à elle ne m'intéresse guère. Tant que sa santé ne sera pas rétablie, il ne faut pas compter sur la mienne; mais si notre bonheur voulait que Juhe redevînt ce que je l'ai- vue autrefois, la vie me paraîtrait bien douce. Je me transporte à cette époque, et cette pensée chasse un instant toutes les autres. Quelle jouissance nous éprouverions, toi, maman et moi, en la voyant gaie et bien portante! Je me place modestement la dernière, et toi le premier, mais tu sauras que c'est politesse toute pure.
« Il fait aujourd'hui un temps bien laid, bien triste ; je suis enfermée au Griffon et ne verrai ni maman ni Julie. Je vais passer ce dimanche entre mes livres et André, qui est bien quelque chose de Julie, mais ce quelque chose écrit des lignes si écartées que si je répondais de même j'aurais déjà fait une grande lettre. Voyez, monsieur, comme l'on écrit quand on est à douze lieues de ceux à qui l'on parle, à moins qu'on n'ait une grande envie de se débarrasser d'eux, et de son papier blanc. Si je suivais ton exemple, tu ne saurais pas même que
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ton fils est de plus en plus charmant. Toutes les fois qu'il vient dans ma petite chambre, il veut baiser le buste de Bojiaparte, il l'appelle papa. Il est drôle, si drôle que s'il n'était pas si lourd je voudrais toujours l'avoir près de moi.
« Je ne sais à quel propos l'autre jour Marie fit semblant de pleurer pour l'attendrir. Le petit la regardait attentivement; je dis à Marie qu'il ne fallait jamais tromper les enfants et làdessus elle se mit à sourire. Le petit qui commençait à prendre les yeux brillants, voyant qu'il avait été la dupe de cette figure, lui appliqua un petit soufflet très-ferme et se jeta hors de ses bras comme un éclair. Ne lui sais-tu pas bon gré de cette justesse d'idée? Jamais soufflet donné si sérieusement ne m'a tant fait rire. Il court comme un petit Basque, et quoiqu'il donne pas mal d'embarras. Julie et maman passeraient sans lui des moments bien tristes dans cette rue Mercière si noire.
(( J'ai beaucoup souffert d'un coup d'air dans l'oreille et, pour parler le langage de M"' Amkin, je suis exclue de ma tête et perdue de la société; j'ai bien celle des dames de Sarçay. Mais l'univers n'est rien pour un cœur bien
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épris : je ne puis te dire au juste si c'est moi qui ai fait ce beau vers ou si je l'ai lu dans quelque tragédie de Voltaire ; mon esprit sublime pourrait bien avoir rencontré le sien, surtout si le vers se trouve dans les Scythes. J'ai encore tout évanoui dans la tête et voudrais bien savoir s'il est mort ce pauvre Tamerlan; poliment il ne pouvait mieux faire; peutêtre la politesse n'était-elle pas de saison en ce temps-là ; quoi qu'il en soit, j'ai trouvé cette pièce fort de mon goût, ainsi que ToMcrède, que je n'avais jamais lu et que j'aime de tout mon cœur, parce qu'il est sensible comme une femme et courageux comme Bonaparte; et tous ces chevaliers qui ne £ont que des matamores le font ressortir autant qu'un soleil. Je viens de recevoir des nouvelles de Julie, elle a passé une bonne nuit et a i-eçu tout à l'heure une lettre de toi. Tu dis que tu te portes bien et puis d'autres choses, qu'est-ce que ces autres choses ? je suis curieuse de les savoir ; mes idées se promènent sur des sacs d'argent. Si tu pouvais du moins en entasser autant que tu entasses d'idées tristes dans ta tête, tu serais et nous serions tous très-riches; mais ne te forge pas de chimères, il v a bien assez de réalités. Ah !
si Julie était plus malade, tu n'aurais point de mes lettres, car, ne voulant pas te mentir, je ne dirais mot, et tu vois que je ne suis pas muette.
« Pauvre Ampère, je te plains d'être si loin d'elle ; y a-t-il du moins à Bourg un mari qui aime bien sa femme, afin que tu puisses tout à l'aise lui parler de la tienne ? Mais il est peutêtre aussi difficile de trouver un mari qui aime comme toi, que de rencontrer une sœur qui aime autant que j'aime.
(t Je suis fâchée que le temps te manque; j'espérais accrocher par-ci par-là quelques brins de science que je me repens de n'avoir point saisis au collet pendant qu'ils étaient là tout près. Suis-je solte de n'avoir pas tourné toutes mes idées de ce côté-là ! Tu m'aurais conté tes expériences de Bourg et j'y aurais compris quelque chose. Parle-moi pour me consoler de ce qui est à ma portée et surtout de ce qui te rapporte quelque bénéfice, des espérances qui t'arrivent pour ton petit ménage.
<( Adieu ! Julie me dit que tu vas venir nous embrassera Pâques. Combien reste-t-il d'heures à passer jusque-là ? je suis sûre que tu en as déjà fait le calcul. ^
<( Adieu, adieu. a Élise. »
' Jean-Jacques Ampère à dix-huit mois voulait embrasser le buste de Bonaparte en l'appelant son papa : cet enthousiasme précoce pour le héros qu'admiraient alors, en France, beaucoup d'hommes et plus de femmes encore, ne devait pas durer longtemps ; il disparut aussi vite que la liberté, et ne se réveilla pas, cinquante deux ans plus tard, devant un buste de Napoléon III, dans une circonstance que nous rappelle la lettre d'Élise.
En 1854, au moment de la guerre de Crimée, notre ami toujours à Rome, choyé, recherché, engagé par les indigènes et les étrangers de tous pays qui s'abattent pendant quelques mois d'hiver sous ce ciel méridional; notre ami, dis-je, fut invité à dîner chez un très-honorable citoyen américain^ M***. Bien recevoir ce jourlà un hôte aussi aimable, aussi distingué, devint l'idée fixe, le but unique du maître de la maison, qui se mit à chercher, à chercher beaucoup pour tirer de sa cervelle d'outremer certaines nuances délicates de politesses rafTmées, qu'il voulait rendre toutes françaises.
Offrir d'abord à son convive de choix la société d'un compatriote, .I/.J/rt;?^//? (fils du célèbre
préfet de police de la Restauration et remplissant à Rome le même office au double service du pape et de la France) , parut à Famphitryon une ingénieuse inspiration. Mais ce n'était pas assez, il fallait mieux encore. Quoi donc? nous y voici.
Dans la chambre du festin, l'image de Louis- Napoléon couronné de lauriers sera posée sur une petite colonne, juste en face de M. Ampère. Ainsi accueilli par des visages amis, vis-à-vis de son souverain, à côté d'un fonctionnaire du gouvernement impérial , l'illustre savant, qui n'a pas besoin de stimulants pour être en verve, sera plus à l'aise, plus charmant, plus causeur que jamais. Quelle fête ! quelle aubaine pour les heureux dîneurs !
Il est sept heures du soir; tous les convives sont réunis via Babouino ; la soupe est servie, on passe gaiement du salon à la salle à manger; M. Ampère, qui a donné le bras à W^ ***, la salue, en prenant sa droite, et bientôt, sous l'influence de ses bienveillantes impressions, il gagne tous ces cœurs de Boston en racontant quelques épisodes de ses promenades en Amérique. Tout à coup le narrateur s'arrête comme pétrifié ; ses yeux ont rencontré la figure de
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plâtre^ et le sourire de M. le préfet. Dès lors, il ne s'agit plus de souvenirs lointains, de rêves agréables, de république ou de liberté; il faut quitter le nouveau monde et rentrer chez soi.
Un silence obstiné succède immédiatement à l'entrain général. En vain les dîneurs, intéressés tout d'abord par les récits du voyageur, tâchent de ranimer la conversation interrompue; elle tombe pour ne plus se relever. M. Ampère, qui contenait mal son impatience, se lève de table avec tout le monde, et marchant doucement sur les pas du maître de la maison : (( Monsieur, dit-il d'une voix légèrement émue, en me faisant le plaisir de m'engager à une réunion de famille, si vous aviez bien voulu m'adresser la liste des invités, j'aurais décliné l'honneur de votre hospitalité. Tous les Français, monsieur, ne professent pas comme les Américains le culte passionné du pouvoir absolu. » Sur ce, notre ami saisit son chapeau et se sauve.
Cette boutade fit du bruit à Rome, et du chemin à Paris.
Rapportée fidèlement par un des convives,
racontée par un ministre' à un académicien-, il est aisé de croire qu'elle n'ajouta rien à la faveur dont jouissait déjà l'auteur de V Histoire romaine à Rome à la cour de César.
Revenons à ces fêtes de Pâques si impatiemment attendues par André et sa femme: le bonheur d'être ensemble n'a pas duré longtemps, (c Ce voyage me laisse encore de plus doux souvenirs que l'autre, écrit la pauvre délicate dont la faiblesse augmente. Conservons dans nos cœurs la certitude de notre affection réciproque, et nous supporterons mieux l'absence. »
A ces douces paroles, André répond par de tendres regrets et le récit naïf de ce qu'il appelle ses petites aventures.
D ANDRE A JULIE
« Bourgi;, mardi soir.
(( Ils ont passé comme un éclair ces trois jours, et je me retrouve à Bourg. Je ne sais quoi me