‹ Journal et correspondance de André Marie AmpèreChapitre 6 sur 9 · DE M'"^ CARRON A ANDRÉ AMPÈRE · texte numérisé non relu

DE M'"^ CARRON A ANDRÉ AMPÈRE

Monsieur,

« Lorsque mes enfants étaient petits et malades, pour les engager à garder la chambre, je leur promettais des joujoux et des bonbons; mais pour le grand M. Ampère, il lui faut un talisman, si l'on ne veut pas le voir franchir toutes les montagnes du Mont-d'Or.

« Vous ne savez donc pas que je suis la fée transie et que ma puissance n'a point le feu ni l'étendue de votre imagination. Mes talismans sont broyés avec une infusion de patience, quelques grains de calme, un peu de plaisir et beaucoup de modération ; vous diviserez toutes ces parties; cela vous prendra assez de temps pour ne point fatiguer vos yeux, ce qui pourrait vous faire beaucoup de mal; à la suite de

la maladie que vous avez eue, il faut éviter l'application et les impressions de l'air. (( Je suis, avec considération,

a Antoinette Boyuon, veuve Carron.

(( Bien des choses à madame votre mère, ainsi qu'à la chère tante. »

« Lyon, 13 mars 1799.

(( Mademoiselle,

« Mille fois merci du charmant talisman! Le plaisir de le lire et de le relire, de le mettre sous mon chevet, dans mon portefeuille, m'a procuré un sommeil si doux, de si délicieux rêves, qu'il n'y a point de maux qui eussent pu résister.

« Demain, à sept heures, je m'embarque avec ma tante sur la diligence de Neuville ; à dix heures, j'aurai déjà traversé la Saône ; me voilà montant à Saint-Germain par le chemin des amoureux ; jamais il n'aura mieux mérité ce nom. J'aperçois bientôt dans le lointain la jolie maison blanche, et mon pas devient plus rapide.

« Pour ne point quitter ma tatan au milieu

du bois, je reviens cinq à six fois au-devant d'elle. 0 disgrâce imprévue ! il faut l'accompagner chez M'*''' Sarcey. Voilà un des plus beaux instants de ma vie retardé de cinq minutes ! Cinq minutes sont bien longues dans une pareille circonstance. Mais les pieds me brûlent, et j'abrège ma visite en disant que M™^ Périsse m'a donné telle ou telle commission. C'est alors que mon cœur bat, je traverse rapidement le peu d'espace qui me reste à parcourir. J'entre dans la cour, j'approche de la porte, je l'ouvre. Il n'y a point d'expressions qui puissent peindre les sensations que j'éprouve ; le cœur de Julie saura lire dans le mien, à travers mon embarras, mon air gauche et contraint.

« Daignez, mademoiselle, redire à ma seconde maman tous mes sentiments de reconnaissance.

« A demain, à demain.

« Ampère. »

J'en passe, et des meilleures. Cette correspondance de quelques jours, véritable conjugaison du verbe aimer, se termine le 13 mars.

L'heureux convalescent reprend alors le chemin de la petite maison blanche, et, le 6 août

1799 (15 thermidor an viij, André-Marie Ampère, fils mineur de J. J. Ampère, défunt, et de vivante Antoinette de Svttières Sarcey, épouse, en la paroisse de Polémieux Mont- d'Or, demoiselle Catherine-Julie Carron, fille majeure de feu Claude Carron et de vivante Antoinette Boyrôn, de la paroisse de Saint- Germain, Mont-d'Or.

Le jour du mariage, on dîne en famille chez la mère de JuHe, où l'ami du cœur Ballanche chante le bonheur d'André dans un épithalame en prose.

La première année de cette union réalise toutes les joies rêvées et attendues avec une constance si rare. Julie, qui est dans une situation intéressante, suit sa mère à Saint-Germain au printemps de 1800 (an viii), tandis que son mari donne des leçons de mathématiques à Lyon. Une fois par semaine, il va retrouver sa femm.e à la campagne. Dès ce moment, quelques lettres d'André nous initient aux tendresses, aux projets, aux préoccupations de son ménage, à la soHicitude que lui cause déjà la santé de sa Julie, qui va s'altérant de jour en jour, après les épreuves de la maternité. Dans la page suivante, il parle d'à-

bord de ses deux Julies, croyant à la naissance d'une fille. Jean-Jacques la remplacera, aurat-il à le regretter ? Le petit tableau , c'est la campanule encadrée, nous connaissons le talisman ; le portefeuille de satin rose, orné de deux chilfres entrelacés et brodés, recevait ce qu'il appelait ses trésors, les réponses de Julie. Toutes ces reliques amoureuses se trouvent encore enveloppées avec les autographes du mari et de la femme sous le même cachet.

d' ANDRÉ AMPÈRE A M™^ JULIE AMPÈRE CHEZ M'"® CARRON, A SAINT-GERMAIN, MONT-d'OR.

« Lyon, mardi matin.

« Pourquoi tous mes jours ne s'écoulent-ils pas auprès de toi? Si je suis méchant quelquefois, c'est que je reste trop longtemps sans respirer l'air de douceur et de bonté que tu exhales.

(( Mes deux Julies se portent-elles bien, la plus petite saute-t-elle toujours, te rappellet-elle que son papa ne vit que pour toi ?

<( Du IG, mercredi.

(( Je fus bien aUrapé hier quand je voulus

faire mon inventaire. Je ne sais où tu as mis une partie de mes trésors. En prenant mon portefeuille, je n'ai trouvé que le petit tableau que j'ai baisé de bon cœur ; j'aurais eu encore plus de plaisir à baiser le talisman, mais tu me l'as caché, petite méchante ; c'était bien assez de me défendre d'aller si souvent à Saint- Germain sans me priver aussi de cette dernière consolation.

u Je n'ai point encore placé la violette à côté de la campanule, je la laisse un peu sécher dans le livre où elle est en presse.

« Toutes ces dames sont à Bellerive, Marsil vint me voir hier matin, et me dit que M'"^ Périsse ne tarderait pas à revenir.

« Adieu, tu te moquerais encore si je met-^ tais là un baiser ; cela me ferait pourtant bien plaisir. Adieu.

« Ampère.

(( J'ai emporté dans ma poche un livre d'heures qui appartient à ma tante. »

9i JOURNAL ET CORRESPONDANCE.

d' ANDRÉ AMPÈRE A M'"^ JULIE AMPÈRE CHEZ M'"® CARRON, A SAINT-GERMAIN, MONT-d'oR.

« Vendredi matin.

« Je t'écris à la hâte, ma Julie, des nouvelles de M'"^ Périsse. Elles sont on ne peut meilleures ; Julien Périsse est né hier entre sept et huit heures du soir.

« Quand Louison m'a éveillé ce matin, que je faisais un joli rêve ! quel tort elle m'a fait ! Je rêvais que je voyais ouvrir mes rideaux par ma Julie arrivant de Saint-Germain pour visiter sa sœur, et venant d'abord chez son mari ; elle n'avait qu'un jupon de bazin, un corps de toile et un petit mouchoir qui laissait entrevoir quelque chose de bien blanc, et deux boutons de rose ! Ah! mon amie, comme je t'embrassais de bon cœur, quand la grosse voix de Louison a frappé mon oreille, au lieu de cette voix si douce que j'aime tant. Ce réveil m'aurait mis au supplice sans l'espérance de te revoir demain! Que deux jours et une nuit sont longs ! que je t'aime !

(( Je t'écris en donnant une leçon qui me dé-

tourne sans cesse. Adieu, voici encore M. Lescure qui arrive, il faut te quitter pour lui ; je ne sais ce que je lui ferais.

« Ampère. »

A son tour Julie devient mère, André s'accusera désormais de toutes les douleurs de sa femme. « J'ai raison de me détester, répètet-il à ce propos. Je pense encore, mon amie, au mal que tu t'es fait en te tenant éveillée pour bercer le petit, et en me faisant croire que tu allais t'endormir, afin que je m'endormisse. J'ai pleuré de regret en chemin de ma bêtise ; promets-moi de me laisser faire au prochain voyage, je veux le soigner moi-même. Tu oublies, ma pauvre petite, que ta santé est bien délicate, que tu as à présent des occupations rudes, et que tu ne dors pas la moitié de la nuit.

(t Si tu ne veux point empoisonner tout mon bonheur et me faire haïr, s'il était possible, ce que j'aime le mieux après toi, permets qu'on te garde le petit en bas depuis huit heures jusqu'à onze ; Françoise aura encore sept heures pour se reposer, tu trouveras que ce n'est pas assez, toi qui, épuisée, tourmentée de toutes

les manières, n'obtiens pas un moment de véritable calme ; tu peux compter sur elle, je te réponds de sa prudence. Ton petit boira un bon lait, son papa n'aura plus les craintes continuelles qui l'agitent, et regrettera moins de ne t'avoir pas priée à genoux de le mettre en nourrice. Je donnerais à présent la moitié de ma vie pour qu'il y fût.

« Ma bienfaitrice, ma bien-aimée, je t'aime cent fois plus aujourd'hui que tous les jours, parce que je pense davantage à ce que mon bonheur te coûte et ce qu'il t'en coûtera pour celui du petit être qui est ton enfant et le mien.

« Ampère. »

d'andré ampère a m™" ampère, A saint-germain, mont-d'or.

« Du lundi.

(( Mon amie, je viens d'écrire une quantité d'idées mathématiques dont j'avais besoin pour mon ouvrage.

(( J'ai un nouvel élève ; à ton retour, je pourrai t'offrir une bonne recette et un compte bien en ordre.

JOURNAL ET COHRKSPONDANG E. 97

« Hier Ballaiiche m'apporta ses productions, et nous restâmes à les lire jusqu'à neuf heures un quart.

« Mercredi.

(( Mes expériences ont paru réussir complètement, mais j'ai eu recours à un peu de supercherie qui, du reste, n'a rien gâté.

« J'éprouve tous les jours davantage qu'il n'y a que pour toi que je me soucie de vivre. Hier, faisant des préparations avec de l'acide sulfurique, il me semblait que je n'aurais point eu de répugnance à en boire un verre, si ce n'était que ma Julie est à moi et le petit qu'elle m'a donné.

<( Ampère. »

Il ne s'agit point ici d'idées de suicide, mais d'un sentiment passager de détachement terrestre pour tout ce qui n'est pas sa Julie ou son enfant.

Les impressions mélancoliques n'ont jamais été étrangères à la nature d'André. Assez rares dans la période de sa jeunesse, elles deviennent presque habituelles quand il a perdu Julie et qu'il avance en âge. Dès lors, quelle que

soit la date de sa correspondance, on n'y trouve jamais l'expression de la sérénité, mais plutôt un certain sentiment de fatigue que lui causent les agitations incessantes de son cœur et de son cerveau. Il ne connaît guère le repos ; pour lui, les jours, les heures ne s'écoulent point, mais se précipitent. La passion de la science le dévore et l'entraîne, ses affections le consument, toute sensation de bien-être moral, fùtelle momentanée, lui échappe, et malheureusement les circonstances qui l'entourent favorisent et développent trop souyent ces dispositions. Si les ennuis , les embarras, les inquiétudes, de la vie, ne le touchent pas personnellement, il souffre pour les siens, pour ses amis ou pour l'humanité. Eu J816, c'est ainsi qu'Ampère parle à Ballanche, qu'un chagrin de famille désole : « Je sais combien tous les discours sont vains quand le malheur accable ; je sais quelle impression font sur une âme souffrante ces raisonnements de résignation, non ignara mali. Voilà donc ce que c'est que la vie ? On devient trop triste quand on y songe, à moins que ce sujet si triste ne devienne un sujet de joie et de consolation, comme cela est arrivé à Bredin. Oh! mon ami, tu devrais bien voir souvent cet

homme admirable; sa conversation calmerait tes peines. Ce ne peut être qu'ici, près de moi, que tu retrouveras la paix, le calme nécessaire au développement de tes talents, de ces talents dont tu dois compte à tes semblables, à toimême. N'enterre pas le talent que tu as reçu, comme le méchant serviteur de l'Evangile. Ballanche, mon ami, cherche à secouer ta douleur, à te retirer dans ce sanctuaire de la pensée, où l'homme apprécie le peu qu'est cette vie. »

A la date de 1818, il nous tombe encore sous les yeux ces lignes, toujours adressées à Ballanche.

« Je suis tellement agité de pensées diverses, d'inquiétudes de tous genres, que je n*ai pas un moment à donner aux occupations qui pourraient seules me délasser un peu. Quand je veux m'y livrer à Tunique instant dont je puisse disposer, c'est-à-dire le soir, ma tête est si épuisée, que je ne trouve plus une idée. Mon ami, c'est un tourment continuel. Qui aurait cru que Ballanche et Ampère, l'un à Lyon, l'autre à Paris, laisseraient finir deux mois sans s'écrire? De ces deux mois, l'un a passé en examinant chaque jour neuf à dix heures ; ah ! l'autre a disparu comme un éclair, que m'en

reste-t-il? des pensées, qu'un autre mois effacera peut-être. Le sentiment de la nullité de cette existence porte dans tout mon être, plus profondément que jamais, je ne sais quelle aspiration vers une autre vie, seule consolation que l'on puisse avoir sur la terre. »

Oui, selon l'expression de Ballanche, qui connaissait bien Ampère, cest un brasier qui était dans son cœur.

Mais revenons aux jours heureux du jeune mari, jours trop courts, déjà mêlés de peines, qui représentent pourtant la seule phase de calme relatif que pût goûter jusqu'à la fin de sa vie cette belle âme, ce génie toujours bouillonnant.

d'aNDRÉ ampère a M"^^ JULIE AMPÈRE, A SAINT-GERMAIN.

<( Lyon, du mercredi soir.

<( Julie se souvient-elle de l'amandier, des derniers baisers qu'elle m'a donnés avant-hier? J'ai le cœur serré toutes les fois que j'y pense, et j'y pense toujours. Ma pauvre petite, quand seras-tu bien contente , bien heureuse comme tu mérites de l'être? Voilà que tu vas me dire

que je t' attriste. Je veux t'égayer en te donnant des nouvelles de noce.

(( Un poëte de ta connaissance se marie, il épouse une fille unique; devine son nom; un métaphysicien de ta connaissance se marie, il épouse une fille unique, devine son nom; un mathématicien de ta connaissance se marie, il épouse une fille unique, devine son nom. Le nom du poëte commence pai' un B^ le nom du métaphysicien par un B^ le nom du mathématicien par un B. Si tu trouves cette énigme trop difficile, tu n'as qu'à en demander le mot à M'"^ Garron, qui aime également ces trois génies sous un seul chapeau.

« Hélas! pendant que je m'amuse à t'écrire des balivernes, peut-être que notre petit crie et ne te laisse pas tranquille. Chère Julie, dislui d'être bien sage en lui donnant le baiser que tu as promis à ton mari le soir en te couchant; qu'est-ce que ce mari? y songes-tu quelquefois? n'y penses-tu qu'au moment où son fils te fatigue ou te réveille? Pardon, pardon pour ce petit, il fait mal sans le savoir, il deviendra bon, presque aussi bon que sa maman, à force de sucer son lait.

« Bien des choses à tous ceux que nous ai-

mons; embrasse Elise et des deux côtés. Quoique ces baisers courent les rues, ils n'en sont pas moins précieux pour moi. Adieu, ma bienaimée.

« Ampère. »

Ce métaphysicien, ce poëte, ce mathématicien, n'est autre que l'ami Ballanche, alors épris d'une jeune fille lyonnaise, qu'il espéra vainement épouser. De ce rêve poétique caressé à vingt-trois ans, on retrouve la trace touchante dans une page écrite en 1830 par l'auteur de VAntigone,

(( Le 14 août 1825, dit-il, une belle et noble créature qui m'était jadis apparue, et qui habitait loin desheux où j'habitais moi-même, une belle et noble créature, jeune fille alors, jeune fille à qui j'avais demandé toutes les promesses d'un si riche avenir ; en ce jour, cette femme est allée visiter, à mon insu, les régions de la vie réelle et immuable, après avoir refusé de parcourir avec moi celles de la vie des illusions et des changements. Hélas! je dis qu'elle avait refusé ; mais il y a là un mystère de malheur, que je ne saurai jamais sur la leri'e. »

d'andré ampère a m'"^ julif: ampère, a polémieux.

« Je viens, ma charmante amie, de chez M. Petetin, à qui j'ai fait toutes les questions dont nous étions convenus. Il ne voit aucun inconvénient à sevrer le petit, et regarde sa coqueluche comme en bon train de guérison. Il te conseille de lui faire prendre une décoction de lichen peidahis mêlée de lait, de manière à la lui rendre agréable; s'il n'en veut point, il déclare absolument inutile que tu en prennes toimême. Tu donneras à teter une ou deux fois en vingt-quatre heures, jusqu'au moment de ton départ, et j'avertirai le médecin de celui de ton arrivée. ]1 ne faut plus penser à la diligence, ni à la Saône qui est trop grosse. S'il fait beau, tu pourras te servir de l'âne en t'empaquetant bien, et en mettant sous tes pieds un caillou chaud enveloppé de linge. Prends le chemin de Saint-Gyr, qui est très-sec, afin de pouvoir marcher; si tu sentais du froid, rien au monde nç serait plus dangereux. Cette considération me ferait préférer ^que tu attendisses ta maman, qui tâcherait de venir cette semaine

à Polémieux surveiller la santé et le voyage

de sa Julie. Je charge Elise de ne pas oublier

le caillou chaud.

(( Ampère. »

Cette dernière lettre est écrite au mois de septembre 1801. La jeune mère très-fatiguée va sevrer son enfant. Elle se plaint de faiblesse, de douleurs intérieures qui l'empêchent de marcher. On consulte le médecin de la famille, M. Petetin.

Julie revient à Lyon s'installer rue Mercière, auprès de son mari, dont elle sera bientôt séparée; en décembre 1801, André est nommé professeur de physique et de chimie à l'École centrale de l'Ain, à Bourg, où sa femme malade ne peut pas le suivre.

« Bien des personnes trouvent que tu as mai fait de t'en aller, va lui écrire incessamment Julie, car tout le monde sait que ce n'est pas mille écus. Je penserais comme elles5?... » Cette réticence veut dire : si je n'espérais pas que la place de Bourg ne te mène bien vite autre part.

Certainement le traitement fixe d'Ampère à l'École de l'Ain ne s'élevait point à mille écus,

JOURNAL ET CORRESPONDANCE. iOÔ

mais à deux mille sîjo francs^ sept louis de vingt-quatre livres par mois; et, sans les leçons particulières qu'il allait donner à la pension Dupras et Olivier, son ménage eut été impossible à soutenir.

Ici va commencer, entre le mari et la femme, une volumineuse correspondance encore sous forme de journal. Les lettres d'André sont écrites en gros caractères, sur un papier d'une épaisseur inconnue aujourd'hui aux écoliers; elles n'ont pour date que les jours de la semaine, sans quantième, ni indication du mois, ni de l'année, on n'a donc pas la prétention d'avoir toujours rencontré juste en classant ces feuilles volantes. Mais des erreurs de ce genre fussent-elles répétées n'auraient pas d'importance.

Nous savons déjà qu'il ne faut pas chercher dans les lettres d'Ampère l'attrait du style ou de l'originalité, mais un intérêt d'un autre ordre. C'est le cœur et le caractère d'André, c'est son adorable bonhomie, une naïveté de pensées et d'expressions qui font connaître et aimer surle-champ cet homme de génie.

Jour par jour, pour ainsi dire heure par heure, il raconte à sa femme ses plus minu-

lieuses affaires, ses labeurs, ses espérances, ses désappointements, ses craintes puériles, ses doutes sérieux, ses réussites ou ses désespoirs; il livre ses premiers mouvements, ses fugitives impressions souvent contradictoires, avec la candeur d'un enfant, en revenant incessamment sur le sujet qui domine tout le reste : la santé de Julie.

Je voudrais mettre sous les yeux des jeunes hommes inconnus et pauvres comme Ampère, au début de leur carrière, les confidences intimes que je transcris ici pour toi, Madeleine. Ils y trouveraient contre les défaillances d'un présent difficile des encouragements pour l'avenir, le dégoiit salutaire d'une vie mal employée, celui des entraînements sans règle et des folles affections, malgré les poignantes angoisses que n'évitent pas de légitimes tendresses.

Les réponses de Julie, non moins naïves que les lettres d'André, ont une délicatesse, un tour parfois si heureux dans leur simplicité, qu'elles donnent une physionomie individuelle à celle qui les signe.

Cette correspondance me touche profondément, grâce aux sentiments qu'elle révèle;

mais bien d'autres pourront la trouver insipide, car aucune péripétie imprévue ne vient en rompre la monotone uniformité, jusqu'au terrible malheur qui la termine brusquement.

Quoi qu'il en soit, les émotions ne manquent guère à ces âmes aimantes; l'espérance d'une réunion aux jours de fête , la solution d'un problème, la perspective de découvertes nouvelles qui pourront établir les droits d'Ampère au professorat du lycée de Lyon, l'amour d'un mari, le dévouement de sa femme, les tendres sollicitudes qu'inspire un enfant unique, suffisent à dispenser largement la peine ou la joie, le calme ou l'inquiétude à ces deux existences tellement unies qu'elles n'en font plus qu'une.

A peine arrivé à Bourg, iVndré s'empresse d'écrire à sa femme. Ces premières pages ne nous laissent aucun doute sur la place qu'elles doivent occuper.

d' AND RÉ AMPÈRE A JULIE.

« De Bourg, département de l'Airl, vendredi, à 7 heures du soir.

cj Je courus en te quittant dire adieu à Marsil et chercher Ballanche, de peur qu'il ne restât

fâché contre moi. J'arrivai un quart d'heure trop tôt, et, voulant en profiter pour voir quelqu'un de ceux que tu aimes, je fus chez ta cousine Ampère. Tu étais toujours devant mes yeux comme je t'avais laissée, pourquoi t'afïliger ainsi?

« Je ne suis arrivé qu'à huit heures du matin ; la voiture s'est embourbée deux fois.

(( M. Ribon m'avait invité à dîner avec un petit professeur de mes confrères. Ce jeune homme me plaît fort, il m'a conduit chez ses collègues, j'en ai rencontré trois. Le bibliothécaire a l'air bien bête, celui qui m'a montré tant de complaisance s'appelle Beauregard. J'ai distribué mes lettres de recommandation d'abord à M. de Bohan, vieux militaire, chimiste et physicien distingué.

(( J'aurai six ou sept jours de liberté aux environs de Pâques, mais faudra-t-il attendre jusque-là le bonheur de te voir ? »

« Samedi soir.

((Je me suis mis en pension, à quarante francs par mois, chez Beauregard ; on me demandait soixante francs à l'auberge de Renaud, où il fallait manger avec les plus grands sottisiers

que j'aie vus de ma vie. Gela passait toute expression, je ne veux pas retourner dans ce corps de garde. ,

« J'ai vu le cabinet de physique, le laboratoire de chimie et l'unique petite chambre avec alcôve, petit débarras à mettre le bois. J'ai été fort content des machines; le laboratoire a un grand manteau de cheminée par où doivent s'exhaler les vapeurs nuisibles; il y a assez de ressources pour les différentes expériences.

« La portière de l'Ecole centrale est une pauvre femme, mère de six enfants, qui ne peut se tirer d'affaires qu'en faisant le ménage et les commissions des professeurs. Elle a déjà balayé et nettoyé l'appartement dont je viens de te donner la description.

« Le journal que je t'ai promis, va être tant que tu seras loin de moi, ma seule occupation douce; nous voici séparés comme pendant ma rougeole; l'absence durera plus longtemps, mais tu m'aimes davantage. Tu m'as sacrifié ton repos, ta santé, et tu pleures comme tu me pleurais sous l'amandier quand tu craignais pour ma vie. Tes larmes me sont restées sur le cœur.

« La peine que je t'ai faite en partant, le

délabrement de ta santé, voilà le tourment de ma vie ! »

« Dimanche soir.

« J'ai reçu ce matin l'acte de ma nomination, il est en bonne forme.

(( Adresse tes lettres au citoyen Beauregard,

professeur d'histoire à l'École centrale du dé-

partement de l'Ain; envoie-moi le plus tôt possible l'ouvrage intitulé : Description et usage d'un cabinet de physique, par Sigaud-Lafond.

« Adieu, ma bonne Julie, tu sais ce que mon cœur te dit.

« Ampère. »

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