Qu'y a-t-il là qui chante ainsi
à la fois, et sa petite tête tournait comme un moulinet. Je le regardais faire avec un plaisir infini, toute ravie à lUOQ tour de ces charmes de l'enfance. Que doit sentir une mère pour ces gracieuses créatures! \près avoir donné au petit Antoine tout ce qu'il a voulu, je lui ai demandé une boucle de ses cheveux, lui offrant une des miennes. 11 m'a regardée, un peu surpris : *i Non, ni'a-t-il dit, les miennes sont plus jolies. " Il avait raison; des cheveux de trente ans sont bien laids auprès de ses boucles hlondes. Je n'ai donc rien obtenu qu'un baiser. Ils sont doux les baisers d'enfant ; il me semble qu'un lis s'est posé sur ma joue.
Cette visite a commencé ma journée d'hier, Celle d'aujourd'hui n'a rien de plus aimable ; je la laisse en blanc. Tout mon temps s'est passé en occupations, en aflairages; ni lecture, ni écriture; journée matérielle. A présent, seule, en repos dans ma chambrette; je lirais, j'écrirais beaucoup, je ne sais aur quoi, mais j'écrirais. Je me sens la veine ouverte. Ce serait un beau moment de poésie, et je regrette de n'en avoir aucune en train. En commencer? Non, c'est trop tard, la nuit est faite pour dormir, à moins qu'on ne soit Philomèle-, et pois, quand je commencerais quelque chose , demain peut-être je le laisserais aux rats. La réflexion me plonge vile au fond de toute chose, et je vois le néant dans tout, si Dieu ne s'y trouve pas.
lia J.OURNAL
Le 20. — Une petite lacune. Je saute du 14 au 20. Je trouve si peu de chose à dire de mes jours, qui se ressemblent souvent comme des gouttes d*eau, que je n*en dis rien. Ce n'est pas vraiment la peine d'employer Tencre et le temps à cela, et je ferais mieux peut-être de m' occuper d'autre chose. Mais aussi j*ai besoin d'écrire et d'un confident à toute heure. Je parle. quand je veux à ce petit cahier ; je lui dis tout, pensées, peines, plaisirs, émotions, tout enfin, hormis ce qui ne peut se dire qu'à Dieu, et encore j'ai regret de ce que je laisse au fond du cœur. Mais cela, je ferais mal, je crois, de le produire, et la conscience se met entre la plume et mon papier. Alors je me tais. Si ceci t'étonne, mon ami, avec la vie que tu me connais, souviens -toi que Marie l'Égyptienne était fort tourmentée dans la solitude. Il y a des esprits malins répandus dans l'.air.
Aujourd'hui, et depuis même assez longtemps, je suis calme, paix de tête et de cœur, état de grâce dont je bénis Dieu. Ma fenêtre est ouverte; comme il fait calme! tous les petits bruits du dehors me viennent; j'aime celui du ruisseau. Adieu, j'entends une horloge à présent, et la pendule qui lui répond. Ce tintement des heures dans le lointain et dans la salle prend dans la nuit quelque chose de mystérieux. Je pense aux trappistes qui se réveillent pour prier, aux malades qui comptent en souffrant toutes les heures, aux affligés qui pleurent, aux morts qui dorment glacés dans leur lit. Oh ! que la nuit fait venir des pen-
sées sérieuses! Je ne crois pas que le méchant, que l'impie, que l'incrédule soient aussi pervers la nuit que le jour. Un monsieur qui doute de beaucoup de choses m'a dit souvent que, dans la nuit, il croyait toujours à l'enfer. C'est qu'apparemment, dans le jour, les objets extérieurs nous dissipent et distraient l'àine de la vérité. Mais que vais-je dire? J'avais à parler de si douces choses. J'ai re(^u ton ruban ce soir, le réseau, la petite boite, avec la belle épingle et le joli petit billet. Tout cela, je l'ai touché, essayé, examiné, et mis dans le cœur. Merci, merci ! Tu veux bien que je dorme, je m'arrache d'ici. Pourquoi dormir au lieu décrire ?
Le 22. — Hier s'est passé sans que j'aie pu te rien dire, à force d'occupations, de ces trains de ménage, de ces courants d'alTSires qui emportent tous mes moments et tout moi-même, hormis le cœur qui monte dessus et s'en va du côté qu'il aime. C'est tantôt ici, tantôt là, à Parts, à Alby où est Mimi, aux montagnes, au ciel quelquefois, ou dans une église, enfin où je veux ; car je suis libre parmi mes entraves et je sens la vérité de ce que dit Y Imitation, qu'on peut passer comme sans soins à travers les soins de la vie. Mais ces soins-là pèsent à l'àme, ils la fatiguent, l'ennuient souvent, et c'est alors qu'elle aspire à la splitude. Ob ! le bienheureux état où l'on peut s'occuper uniquement de la seule chose nécessaire, où, du moins, les soins matériels n'occupent que
légèrement et ne prennent pas la grande partie du jour! Voilà que pour quarante bêcheurs, ou menuisiers, ou je ne sais quoi, il m'a fallu rester tout le long du jour à la cuisine, les mains aux fourneaux et dans les oulos.
Oh ! que j'aurais bien mieux aimé être ici, avec un livre ou une plume! Je t'aurais écrit, je t'aurais dit combien tes envois me sont agréables, et je ne sais quoi ensuite ; ce serait plus joli que des plats de soupe. Mais pourquoi se plaindre et perdre ainsi le mérite d'une contrariété ? Faisons ma soupe de bonne grâce ; les saints souriaient à tout, et Ton dit que sainte Catherine de Sienne faisait avec grande joie la cuisine. Elle y trouvait de quoi méditer beaucoup. Je le crois, quand ce ne serait que la vue seule du feu et les petites brûlures qu'on se fait et qui font penser au purgatoire.
Le 7 avril. — Bien des jours se sont passés depuis que je n'ai rien mis ici : la semaine sainte, la grande fête de Pâques, toutes ces solennités qui tiennent l'âme loin de la terre. Je ne me suis guère arrêtée ici que pour les repas. Le lundi, j'étais à Cahuzac, et le lendemain encore, retenue par la pluie ; le mercredi, je le passai à Andillac à faire la chapelle du jeudisaint avec M. le curé et la petite Virginie.
Le 11. — Lacune de plusieurs jours. Je me trouve à présent sur une page déchirée , accident qui ne
m' empêchera pas d'écrire. ]e sais d'ailleurs que p<iteille chose arrive souvent au papier du cœur. Veuxtu que je te dise pourquoi je mets si peu de suite à mon Jourual? C'est que je suis à mille choses qui remphssent tous mes moments de devoirs ou d'occupations. Ceci n'est qu'un délassement, un temps de reste que je te donne quand je puis, la nuit, le matin, à toute heure, car à toute heure on peut causer quand c'est avec le cœur que l'on parle. Une mouche, un bruit de porte, une pensée qui vient, que sais-jeî tant de choses qu'on voit, qu'on touche, qu'on sent, ferûent écrire des volumes. Je Usais hier au soir Bernardin, au premier volume des Eludes, qu'il commence par un fraisier, ce fr^sier qu'il décrit avec tant de charme, tant d'esprit, tant de cœur, qui ferait, dit-il, écrire des volumes sans fin, dont l'étude suffirait pour remplir la vie du plus savant naturaliste parles rapports de cette plante avec tous les règnes de la nature. Mon ami, je suis ce fraisier en rapport avec la terre , avec l'air, avec le ciel, avec les oiseaux, avec tant de choses visibles et invisibles que je n'aurais jamais fini si je mettais à me décrire , sans compter ce qui vit aux replis du cœur, comme ces insectes qui logent dans l'épaisseur d'une feuille. De tout cela, mon ami, quel volume!
Voilà sous ma plume une petite bète qui chemine, pas |ilu3 grosse qu' un point sur un i. Qui sait où elle va ? <le quoi elle vit? et si elle n'a pas quelque chagrin au citur? qui sait si elle ne cherche pas quelque Paris
OÙ elle a un frère? elle va bien vite. Je m'arrête sur son chemin : la voilà hors de la page ; comme elle est loin ! je la vois à peine , je ne la vois plus. Bon voyage, petite créature, que Dieu te conduise où tu veux aller I Nous reverrons-nous ? T'ai-je fait peur? Je suis si grande à tes yeux sans doute ! mais peutêtre par cela même je t'échappe comme une immensité. Ma petite bête me mènerait loin, je m'arrête à cette pensée : qu'ainsi je suis, aux yeux de Dieu, petite et infiniment petite créature qu'il aime.
Tous les soirs je lis quelque Harmonie de Lamartine ; j'en apprends des morceaux par cœur, et cette élude me charme et fait jaillir je ne sais quoi de mon âme, qui me transporte loin du livre qui tombe, loin de ceux qui parlent auprès de moi; je me trouve où sont ces esprits qui balancent les astres sur nos têtes y et qui vivent de feu comme nous vivons d*air,..
J'aurai toujours regret de n'avoir pas fait mes Enfantines y mais pour cela il m'aurait fallu être tranquille dans ma chambre comme une abeille dans sa ruche. Quelquefois il m'est arrivé de désirer d'être en prison pour me livrer à l'étude et à la poésie. Oh! quelle jouissance d'être sans distractions avec Dieu et avec soi-même, avec ce qu'il y a en nous qui pense, qui sent, qui aime, qui souffre !
Le 15 mai. — Nous avons M. Bories aujourd'hui, notre curé, les Facien et quelques autres personnes. Je les laisse au jeu et viens à l'écart te parler un
instant de ma journée. C'est de celles que je remarque, qui me ctiarment par un beau ciel et par de douit événements. D'abord, en me levant, j'ai reçu une lettre de notre ami de Bretagne que je croyais mort. Quel plaisir m'ont fait cette écriture, ces expressions de pur attachemeut, ces expansions d'une âme biste et pieuse! Pauvre ami, dans quel abattement je le vois! Je voudrais le consoler, lui faire du bien. Urne parle de poésie comme d'un baume; il faut que je lut en envoie. Je suis bien occupée, mais le soin des malades passe avant tout. Le bon Dieu bénit cette bonne œuvre. Voyons donc ce qui reste de poésie dans mon âme. Je crains qu'elle ce soit éteinte depuis le temps que je la laisse mourir. Rien que ce pauvre affligé n'était capable de la rallumer. Je sens déjà quelque chose en moi qui renaît, qui va jaillir de mon âme. J'ai pris cette lettre des mains de Pouffé qui m'a paru un de ces nains chargés pour les cliâteaux de mystérieux messages. Grand merci au bossu, et me voilà dans la côte de Sept- Fonts, lisant ma belle lettre. Puis j'ai faitréflexion sur ces paroles venues des bords tle l'Océan dans les bois du Cayla, sur cette âme inconnue parlant à la mienne comme une sœur à une sœur; sur ce qui a amené notre correspondance, sur la Bretagne, sur La Chênaie et son grand solitaire, sur toi, sur la pauvre Marie, sur son tombeau. Là, je me suis arrêtée dans une pieuse pensée: qu'il fallait prier pour elle ; et j'ai prié. Puis, en m'en allant, j'ai pris quelques fleurs pour notre autel à la Vierge et
118 JOURNAL D'KUGKNIK DE GUKRIN.
écouté le rossignol, toute pénétrée de ces tristesses et de cette riante nature, contraste, hélas! des choses humaines.
[Sans date.] — En m'occupant de calcul tout à l'heure, j'ai voulu savoir le nombre de mes minutes. C'est effrayant, 168 millions et quelques mille* ! Déjà tant de temps dans ma vie! J'en comprends mieux toute la rapidité, maintenant que je la mesure par parcelles. Le Tarn n'accumule pas plus vite les grains de sable sur ses bords. Mon Dieu, qu'avons-nous fait de ces instants que vous devez aussi compter un jour? S'en trouvera-t-il qui comptent pour la vie éternelle? s'en trouvera- t--il beaucoup, s'en trouvera-t-il un seul? Si observaverisy Domine ^ Domine^ quis sustinebit ?
Cet examen du temps fait trembler l'âme qui s'y livre, pour si peu qu'elle ait vécu, car Dieu nous jugera autrement que les lis. Je n'ai jamais compris la sécurité de ceux qui ne se donnent d'autre appui qu'une bonne conduite humaine pour se présenter devant Dieu, comme si tous nos devoirs étaient renfermés dans le cercle étroit de ce monde. Être bon père, bon fils, bon citoyen, bon frère, ne suffit pas pour entrer au ciel. Dieu demande d'autres mérites que ces douces vertus du cœur à celui qu'il veut couronner d'une éternité de gloire.
1. Elle se trompe, et met un zéro de trop. Mais à quoi bon le remarquer?
IT
Le l^'maî 1837. — C'est ici, mon ami, que je veux reprendre cette correspondance intime qui nous plaît et qui nous est nécessaire, à toi dans le monde, à moi dans ma solitude. J*ai regret de ne l'avoir pas continuée, à présent que j'ai lu ta lettre où tu me dis pourquoi tu ne m'avais pas répondu. Je craignais de t' ennuyer par les détails de ma vie , et je vois que c'est le contraire. Plus de souci donc là-dessus, plus de doute sur ton amitié ni sur rien de ton cœur si fraternel. J'avais tort : tant mieux, je craignais que ce ne fût toi. En toute joie et liberté reprenons notre causerie, cette causerie secrète, intime, dérobée, qui s'arrête au moindre bruit, au moindre regard. Le cœur n'aime pas d'être entendu dans ses confidences. Tu as raison quand tu dis que je ruse un peu pour écrire mes cahiers; j'en ai bien lu quelque chose à papa, mais non pas tout. Le bon père aurait peut-être quelque souci de ce que je dis, de ce qui me vient parfois dans l'âme; un air triste lui sem-
blerait un chagrin. Cachons-lui ces petits nuages; il n'est pas bon qu'il les voie et qu'il connaisse autre chose de moi que le côté calme et serein. Une fille doit être si douce à son père! Nous leur devons être à peu près ce que les anges sont à Dieu. Entre frères, c'est différent, il y a moins d'égards et plus d'abandon. A toi donc le cours de ma vie et de mon cœur, tel qu'il vient.
Le 2. — Deux lettres de Louise, jolies, tendres, mais tristes. La pauvre amie est entourée de morts et pleure une voisine, la mère de Mélanie, cette jeune fille dont je t'ai parlé, je crois. C'est cette pauvre montagnarde qu'on a prise des champs pour l'habiller en demoiselle, la faire élever à Toulouse où elle voit les dames de Villèle. Son éducation a bien pris et la demoiselle croît à ravir sur la paysanne. Il y aura deux vies dans sa vie. Je la trouve intéressante, surtout à présent que la pauvre orpheline pleure sa mère et se désole dans ses grands salons de n'avoir pas pu se trouver au chevet du lit de sa pauvre mère. Louise me dit qu'elle ne reviendra pas à Rayssac, où il n'y a plus rien pour elle, et qu elle entrera au couvent. C'est le lieu des âmes tristes, ou qui sont étrangères au monde, ou qui sont craintives et s'abritent là comme dans un colombier.
Le 3. — Le rossignol chante, le ciel est beau, choses toutes nouvelles dans ce printemps tardif.
Cest de quoi dire ua mot, mais je te quitte pour des nccupations utiles. Ceci n'est que passe-temps : joujou du cœur qu'une phuiie, pour une femme! Vous auties Ijoiiiraes, c'est différent.
I Le è. — Rien que la date ; je n'ai pu écrire ayant P»ssé la journée à Cahuzac , pauvre endroit qui d'iilieurs laisse peu à dire.
Le5. — Pluie, vent froid, ciel d'hiver, le rossignol, qui de temps en temps ctiante sous des feuilles mrirles, c'est triste au mois de mai. Aussi &uis-je like en nitiî, malgré moi. Je ne voudrais pas que mon âme prit tant de part à l'état de l'air et des satins, que, comme une fleur, elle s'épanouisse ou se ferme au froid ou au soleil. Je ne le comprends pas, mus il en est EÙnsi tant qu'elle est enfermée dans ce pauvre vase du corps.
Tour me distraire, j'ai feuilleté Lamartine, le cher l»ëie. J'aime l'hymne au rossignol et bien d'autres de ses Harmonies, mais que c'est loin de l'effet que w faisaient ses Méditaliom ! C'étaient des ravisse- 'iwnts, des extases; j'avais seize ans: que c'était Iwaul Le temps change bien des choses. Le grand P'wie ne me fait plus vibrer le cœur, il ne m'a pas "'^iiie pu distraire aujourd'hui.
Essayons autre chose, car il ne faut pas garder l'ennui qui ronge l'àme. Je le compare à ces petits ^ers qui se logent dans le bois des chaises et des
meubles dont j'en tends le crac-crac dans ma chambre quand ils travaillent et mettent leur loge en poussière. Que faire donc? il ne m'est pas bon d'écrire, de répandre je ne sais quoi de troublé. Que la vase retombe au fond et puis que l'eau coule, pas plus tôt. Laissons livres et plumes, je sais quelque chose de mieux. Cent fois je l'ai essayé ; c'est la prière, la prière qui me calme. Quand, devant Dieu, je dis à mon âme : « Pourquoi êtes vous triste et pourquoi me troublezvous? » je ne sais quoi lui répond et fait qu'elle s'apaise à peu près comme quand un enfant pleure et qu'il voit sa mère. C'est que la compassiwi et tendresse divine est toute maternelle pour nous.
Le 6. — On avait défendu à saint Jean de Damas d'écrire à personne et, pour avoir fait des vers pour un ami, il fut chassé de son couvent. Gela m'a paru bien sévère ; mais que de sagesse on y voit , quand, après ses supplications et beaucoup d'humilité, le saint rentre en grâce^ qu'on lui ordonne d'écrire et d'employer ses talents à combattre les ennemis de Jésus-Christ I II fut trouvé assez fort pour entrer en lice alors qu'il s'était dépouillé d'orgueil. Il écrivit contre les iconoclastes. * Oh ! si tant d'écrivains illustres avaient commencé par une leçon d'humilité, ils n'auraient pas fait tant d'erreurs ni tant de livres. L'orgueil en fait bien éclore; aussi voyons les fruits qu'ils produisent, dans combien d'égarements nous mènent les égarés!
Mais c'est trop étendu poui' moi, ce chapitre de I3. science du mal : j'aime mieux dire que j'ai cousu uo drap de lit et que je cousais bien des choses dans ma couture. Un drap prête bien à la réflexion : il va recouvrir tant de monde, tant de sommeils si différenis! peut-être celui de la tombe. Qui sait s'il ne sera pas mon suaire, si ces points que je fais ne seront pas décousus par les vers! Pendant ce temps, papa me contait qu'il avait envoyé à mon insu une pièce de vers à Ilayssac, et j'ai vu la lettre où M. de ilayne en parlait et lui disait que c'était bien. Un peu de vanité m'en venait, elle est tombée dans ma couture. A présent je me dis que la pensée de la mort est bonne pour nous préserver du péché. Ellemodère la joie, tempère la tristesse, fait regarder comme passé tout ce qui passe. J'ai d'excellentes méditations là-dessus dans un livre que je viens de me procurer, la Retraite, du Père Judde. Que j'aime ce livre et que j'ai d'obligation à celui qui me l'a fait connaître!
Le 7. — Je ne sais quoi vint me détourner hier, lorsque je voulais te parler de ma petite bibliothèque, des livres que j'ai, de ceux que je voudrais avoir. Il me manque sainte Thérèse , ses lettres si spirituellement pieuses. Je les ai vues chez une servante, la pauvre fille! Mais qui sait? peut-être elle les comprend mieux que moi. Les choses saintes sont à la portée du cœur et de toute intelligence pieuse. J'ai
remarqué cela bien souvent, et que telle personne qui paraît simple aux yeux du monde, une ignorante, une Rose Brouille, est infiniment versée dans les choses intellectuelles, dans les choses de Dieu. Je connais bien des gens d'esprit qui sont bêtes : comme deux messieurs qui ne voulaient pas que Dieu fût bon parce qu'il nous donne des lois gênantes, parce qu'il y a un enfer. Ils trouvent absurdes les lois du jeûne, la croyance au péché originel, et bien bête la vénération des images. Pauvres gens! qu'il s'en trouve de ceux qui font les entendus sur ces choses sacrées, saints hiéroglyphes qu'ils lisent sans les comprendre et qu'ils appellent folies !
Nos paysans s'en mêlent; l'un d'eux a cité le concile de Trente à notre curé dans un cas où ce savoir lui seyait mal. Se mêler d'interpréter les conciles et ne pas dire le Pater ^ quelle pitié ! Voilà ce que font les lumières dans nos campagnes , les lumières de l'alphabet ; car c'est parce qu'il sait lire que le peuple se croit savant. Monté sur l'orgueil, il touche aux plus hautes choses, et regarde à sa portée ce qu'il devrait contemplera genoux. Il veut voir, comprendre, saisir, et marche droit à l'incrédulité. Il faut qu'on lui prouve la foi maintenant, lui qui croyait tout. Ils ont bien perdu, nos paysans, dans leur contact avec les livres, et qu'y ont-ils appris qu'une ignorance déplus, à méconnaître leurs devoirs? Gela fait pitié pour ces pauvres gens. Il vaudrait bien mieux qu'ils ne sussent pas lire, à moins qu'on ne leur apprît en môme temps
quelles lectures leur sont bonnes. A la montagne, à Rayssac, ils lisent tous, mais c'est le catéchisme, les livres de messe et de piété. Voilà le bat des écoles et ce qu'on y devrait enseigner : la religion ; faire de bons chrétiens. A Andillac et ailleurs, on apprend à signer et à diie ; qii^ souy sapian!
Mais cette digression m'a mené loin de mes livres dont je parlais. Ma collection s'accroît; tantôtunefois et lantàt l'autre , je me procure quelque chose. J'ai rapporté d'Alby le nouveau Mois de Marie de l'abbé Le (juillou, livre suave et doux, tout plein de fleurs de ^c-votioD. J'en lis tous les malins quelque cbose. Kous faisons le mois de Marie dans notre chambre devant une belle image de la Vierge, que Françoise a donnée à Mimi. Au-dessus il y a un christ encadré qui nous vient de noire grand'mère , plus haut sainte Thérèse, et puis plus haut le petit tableau de l'Annonciation que tu connais, de sorte que l'œil suit toute une ligne céleste dès qu'il regardé et s'élève : c'est une échelle qui porte au ciel.
Le 5. — Que te dirai-je à présent? qu'il pleut, que le ciel ne veut pas absolument nous sourire. Mai s'en ira, je le crains, sans soleil, sans fleurs, iraus verdure, Nos bois sont comme en hiver, secs et nus. Le rossignol y chante quelquefois d'un air triste, et je le plains de n'avoir pas un abri. C'est un temps de calamité, tout souffre. L'air est malsain, on n'entend parler que de morts et de mourants. La
n'SUCÉNIG DE OUâHlN. LOT
rintime, sans trop regarder ce que c'est, môme sans le savoir quelquefois. Ce qui se passe en moi m'est inconnu à certaias moments; ignorance sans doute de l'être iiumain. J'ai si peu vu, si peu connu en bien comme en mal! Cependant, je ne suis pas un enfant. J'aime bien d'écrire à Louise, mais ce n'est pas comme h toi; d'ailleurs, mes lettres sont vues et le cœur n'est pas un livre qu'on veuille ouvrir au public. Merci donc d'aimer ma correspondance, de me donner le plaisir innocent et tout fraternel de te (iirp bien souvent que je t'aime de cette alleclion viï'\ tendre et pure, qui vient de la cliaritÉ. C'est ainsi qu'on s'aime bien ; c'est ainsi que Jésus-Christ nous a aimés et veut que nous aimions nos frères.
Le 9. — Une journée passée à étendre une lessive laisse peu à dire. C'est cependant assez joli que d'étendre du linge blanc sur l'herbe ou de le voir flotter sur des cordes. On est, si l'on veut, la Nausicaa d'Homère ou une de ces princesses de la Bible qui lavaient les tuniques de leurs frères. Nous avons un lavoir, que tu n'as pas vu, à la Moulinasse, assez grand et plein d'eau, qui embellit cet enfoncement et attire les oiseaux qui aitnent le frais pour chanter.
Notre Cayla est bien changé et change tous les jours. Tu ne verras plus le blanc pigeonnier de la cote, ni la petite porte de la terrasse, ni le corridor et le fcnestroun où nous mesurions notre taille quand nous étions petits. Tout cela est disparu
et fait place à de grandes croisées, à de grands salons. C'est plus joli, ces choses nouvelles, mais pourquoi est-ce que je regrette les vieilles et replace de cœur les portes ôtées, les pierres tombées? Mes pieds môme ne se font pas à ces marches neuves, ils vont suivant leur coutume et font des faux pas où ils n'ont pas passé tout petits. Quel sera le premier cercueil qui sortira par ces portes neuves? Soit nouvelles ou anciennes, toutes ont leurs dimensions pour cela, comme tout nid a son ouverture. Voilà qui désenchante cette demeure d'un jour et fait lever* les yeux vers cette habitation qui n'est pas bâtie de main d'homme.
Une lettre de Marie nous est venue. Je signale toujours une lettre comme l'arrivée d'un ami. Celles de Marie sont gracieuses, toutes pleines de nouvelles, de petites choses du monde. Aujourd'hui elle nous annonce l'arrivée de M. Vialar, l'Africain, et celle d'un prince arabe : choses curieuses pour le pays et pour ceux qui savent voir les choses dans les hommes. Que ne fait pas voir un Africain à Gaillac et un Gaillaquois en Afrique! La Providence qui mène tout n'aura pas fait pour rien rencontrer ces deux hommes et tiré l'Arabe de son désert pour lui faire voir notre France, notre civilisation, nos arts, nos mœurs, nos belles cathédrales.
Le 10. — Une lettre écrite à Louise, mes prières, des occupations de ménage, voilà ma journée.
Comme je descendais un chaudron du feu, papa m'a dit qu'il n'aimait pas de me voir faire de ces choses; mais j'ai pensé i saint Bonaventare qui lavait la vaisselle de son couvent quand on aila lui porter, je croîs, le chapeau de cardinal. — En ce inonde, il n'y a rien de bas que le péché qui nous dégrade aux yeux de Dieu. Ainsi, mon chaudron m'a fait faire une réfle-xion salutaire qui me servira à faire sans dégoût certaines choses dégoùtanles, comme de me noircir les mains k la cuisiue. Bon- ■ soir; demain matin je vais me confesser. Le vent du nord a soufflé tout le jour, nos journaliers grelottaient dans les champs. Faut-it voir l'hiver au mois de mai !
Depuis hier je n'ai pas eu le temps de m' arrêter pour écrire. C'est une privation pour moi de ne pas toucher ma plume, comme pour un musicien de ne pas toucher son instrument. C'est ma lyre à moi, que ma plume; je l'aime comme une amie, rien ne peut m'en détacher, 11 y a entre elle et moi comme un aimant.
Aux (lots revienl le navire, La colombe h ses amours-, A iiii je reviens, ma lyre, A loi je reviens loujours.
Diou, de qui lu viens, sansdoutn.
Te iïl la voi\ de n)on cœur.
Et je lui chante, en ma route, Comme l'oiseau vovageur.
Je compose mon cantique
Dos simples chants des hameaux ;
Jo recueille la musique
Qu'en passant font les ruisseaux ;
J'écoute le bruit qui tombe Avec le jour dans les bois, Les soupirs do la colombe Et le tonnerre aux cent voix.
J'écoute quand il s'éveille Ce qu'au berceau dit l'enfant, Ce qu'aux roses dit l'abeille, Ce qu'aux forêts dit le vent.
J'écoute dans les églises Ce que l'orgue chante à Dieu , Quand les vierges sont assises A la table du saint lieu.
Ames du ciel amoureuses, J'écoute aussi vos désirs.
Et prends des hymnes pieuses Dans chacun de vos soupirs.
La poésie irait grand train si je la laissais faire; mais demain c'est la Pentecôte, grande fête qui dispose au recueillement, qui fait taire Tâme pour prier et demander l'esprit saint, l'esprit d'amour et d'intelligence qui fait connaître et aimer Dieu. levais donc entrer dans mon cénacle^ ma chambrette ; plus rien du dehors, s'il est possible. Mais encore je pense à toi, pauvre errant dans le monde. Si tu savais comme je te voudrais avec nous ! Que Dieu veuille un jour t'amener, te rendre à la société des frères !
D-BUGÉNIE DE GUÉRIN. 131
Le 13. — Je reviens ici le luadî de la Pentecôte, sans m'arrêier au jour d'hier, si grand, si diviu; caosons un peu d'à présent, du temps que je fais ItreMiou, mon écolière. à elle l'oreille, ici le cœur; mais je suis souvent détournée pour la reprendre. Celle enfant a l'intelligence lente et molle, de sorte lu'il faut être là sans cesse à l'exciter. Patience et persévérance : avec cela nous ferons quelque cbose deMiou, non pas un esprit orné, mais une intelligeDCe chrétienne, qui saclie pourquoi Dieu l'a mise SQ monde. Pauvre petite! elle ne le savait pas du tout naguère. Que nous sommes ignorants, que nous !e sommes tous en naissant! Un Lamennais n'en aurait pas su plus que Miou à dix ans, si on ne lui eût pas appris davantage. Cela me semble ainsi, et que Doire intelligence ne se développe que par l'instruction, comme le bois ne s'allume que par le contact du feu.
J'aime assez d'instruire les petits enfants, de leur faire le catéchisme. C'est un plaisir et même un devoir d'instruire tous ces pauvres chrétiens. On peut faire les missionnaires à tout moment dans nos campagnes, et je doute que des sauvages en sachent moins en fait de religion que certains de nos paysans. Notre cuisinière, Marianne, voyait des cochons dans les commandements. Un autre croit que faire son salut c'est se saluer, et cent autres bêtibes qui font pitié. Mais Dieu est bon, et ce n'est pas précisément l'ignorance qu'il punira. On doit
bien plus craindre pour les génies qui s'égarent, pour ceux qui savent la loi et ne veulent pas la suivre, pour ces aveugles qui ferment les yeux au jour. Oh! que ceux-là me font pitié! qu'ils sont à plaindre! On voit leur sort dans la parabole de la vigne et de l'arbre stérile. Je l'écrirais, mais tu sais cela.
Un chagrin : nous avons Trilby malade, si malade que la pauvre bête en mourra. Je l'aime, ma petite chienne, si gentille. Je me souviens aussi que tu l'aimais et la caressais, l'appelant coquine. Tout plein de souvenirs s'attachent à Trilbette et me la font regretter. Petites et grandes affections, tout nous quitte et meurt à son tour. Notre cœur est comme un arbre entouré de feuilles mortes.
Le pasteur est venu nous voir. Je ne t'ai pas dit grand' chose de lui. C'est un homme bon et simple, instruit de ses devoirs, parlant mieux de Dieu que du monde qu'il connaît peu. Aussi ne brîlle-t-il pas dans un cercle ; sa conversation est commune et lui fait trouver peu d'esprit par ceux qui ne connaissent pas un esprit de prêtre. Il fait le bien dans la paroisse; sa douceur lui gagne des âmes. C'est notre père à présent. Je le trouve jeune après M. Bories. Il me manque cette parole forte et puissante qui me soutenait; mais Dieu me l'a ôtée, il sait pourquoi. Soumettons -nous et marchons comme un enfant, sans regarder la main qui nous mène. Au demeurant, je ne me plains pas; il parle bien, très-bien
pour les âmes calmes. Jamais Aodlilac n'eut une si douce éloquence, c'est le Massillon du pays. Mais Dieu seul peut apaiser les troubles de l'âme. Si tu l'étais fait prêtre, tu saurais cela, et je t'aurais demandé qoDseil; mais je ne pais rien dire à Maurice. Ah! pauvre ami, que je le regrette! que je voudrais passer de la confiance du cœur à celle de l'âme ! It y aurait dans cette ouverture quelque chose de bien spirituelle ment doux. La mère de saint François de Sales se confessait à son fils; des sœurs se sont confessées à leurs frères. 11 est beau de voir la nature se perdre aiosi dans la grice.
On vient de m'apporter un jeune pigeon que je veux garder, et priver, et caresser ; il me remplacera Trilby. Ge pauvre cœur veut toujours quelque chose à aimer; quand une lui manque, il en prend une autre. Je remarque cela, et que sans interruption nous aimons, ce qui marque notre fm pour un amour étemel. Rien ne me fait mieux... Papa est venu me faire couper le mot entre les dents. Je recommence. Rien ne me fait mieu<c comprendre le ciel que de me le figurer comme le lieu de l'amour; car ici nous n'aimons pas un instant sans bonheur; que sera-ce d'amer sans fin 7
Le 16. — Je viens de faire «ne découverte. En feuilletant un vieux livre de piété, VAitge conducleur, j'ai trouvé les litanies de la Providence qu'on dit que Rousseau aimait tant, et celles de l'Enfant
Jésus, simples et sublimes comme cette divine enfance. J'ai remarqué ceci : « Enfant qui pleurez dans le berceau, Enfant qui tonnez du haut des cieux , Enfant qui réparez la grâce de la terre , Enfant qui êtes le chef des anges, » et mille autres dénominations et invocations gracieuses. Si jamais j'exécute un projet que j'ai, ces litanies seront mises sous les yeux des enfants. Mon pigeon me vole dessus et piaule si tendrement pour que je le mette au nid, que je te quitte.
Le 17. — Un beau soleil levant nous fait espérer un beau jour, chose rare en ce mois de mai. Jamais printemps plus froid, plus aride, plus triste. Cela fait mal à tout : les poulets ni les fleurs ne naissent pas, ni les pensées riantes non plus.
Aujourd'hui, de bonne heure, j'ai été à Vieux visiter les reliques des saints, et en particulier de saint Eugène, mon patron. Tu sais que le saint évêque fut exilé de Garlhage dans les Gaules, par un prince arien. 11 vint à Alby, de là à Vieux, où il bâtit un monastère où se réunirent beaucoup de saints. C'est aujourd'hui le Moulin de Latour. Je voudrais que ceux qui viennent moudre là sussent la pieuse vénération qui est due à ce lieu ; mais la plupart l'ignorent. On ne sait même plus pourquoi il se fait des processions, à Vieux, de toutes les paroisses du pays. Je l'ai expliqué à Miou, qui m'accompagnait et qui comprend peut-être à présent ce que c'est que des
D-BOGéfiiB DU r,r;
ÈIIIN. IS5
reliques.
et ce qu'on fait devai
it ces pavillons où
elles sont
. exposées.
J'aime
ces pèlerinages, restes de ta foi antique;
mais ce
n'est plus le temps i
aujourd'hui de ces
choses, 1'
esprit en est mort pour le grand nombre.
Od allait
à Vieux en prière, on
n'y va plus qu'en
procession, il sera cause ctc îa
grêle. La crédulité
abonde où la foi disparaît. Nous avons pourtant quelques bonnes âmes bien dignes de plaire aux saints, comme Rose Brouille, la Durelle qui sait méditer, qui a tant appris sur le chapelet, puis Françoo de Gaillard et sa fille Jacquette , si recueillie à l'église.
Cette sainte escorte ne m'accompagnait pas; j'étais seule avec mon bon ange et Miou. La messe entendue, mes prières faites, je suis partie avec une espérance de plus. J'étais venue demander quelque chose à saint Eugène. Les saints sont nos frères. Si lu étais tout-puissanl, ne m'accorderais-tu pas ce que je te demanderais? C'est ce que j'ai pensé en invoquant saint Eugène , qui, de plus, est mon patron. Nous avons si peu en ce monde, au moins espérons en l'autre.
Le 20. — Trois lettres nous sont venues : une d'Euphrasie, une d'Antoinette et une de Félicité, bien triste. Te voilà malade, pauvre Maurice, voilà pourquoi tu ne nous écrivais pas. Mon Dieu! que je
voudrais être là tout près, te voir, te toucher, te soigner! Tu es bien soigné, sans doute; mais tu as besoin d'une sœur. Je le sais, je le sens. Si jamais j*ai désiré te voir, c'est bien l'heure. Faut-il que toujours le malheur t'amène! tantôt la révolution, tantôt le choléra, à présent ton mal. Le plaisir de nous voir serait- il trop doux? Dieu ne veut pas de parfait bonheur en ce monde. Tous ces jours -ci je pensais : si Maurice arrivait aux vacances, quelle joie ! que papa serait heureux ! Et voilà que tout ce bonheur s'en va dans une maladie. Mais arrive, viens; l'air du Cayla, le lait d'ànesse, le repos vont te guérir. J'ai regret de ne t* avoir pas répondu; je serai peut-être cause de quelque pensée triste, de quelque doute qui t'aura fait mal. Tu auras cru que je ne voulais plus t' écrire, que je ne \oulais plus de ton amitié. Je t'écrivais ici tous les jours, mais je voulais te donner le temps de désirer une lettre : ce délai t'aurait fait répondre plus vite une autre fois. Laissons tout cela maintenant, ne parlons plus du passé. Nous allons nous voir, nous entendre, et tout expliquer.
Le 22. — Pas d'écriture hier. La journée du dimanche se passe à l'église ou sur les chemins. Le soir, je suis fatiguée ; à peine si j'ai lu après souper un peu de V Histoire de f Eglise, mais j'ai beaucoup pensé à toi pourtant. Dieu le sait. J'ai demandé à Rose de prier pour toi. Elle m'a promis de le faire.
Cela m'a fait plaisir; depuis je suis plus tranquille, parce que je crois que la prière est toute-puissante. J'en sais une preuve dans un petit enfant guéri subitement d'une cécité complète. Cette histoire est jolie, il faut (pie je te la conte. Il y avait à Ouillas, dans un couvent de nos montagnes, une jeune fille, pensionnaire si pieuse, si douce, si innocente, que tout le monde l'aimait et la vénérait comme un ange. On (lit que son confesseur, M, CSiabbert, que nous avons eu pour curé, la trouva' si pure, qu'il lui fit faire sa première conmuinion sans l'absoudre. Elle mourut à quatorze ans , en si grande vénération et amitié de ses compagnes que, l'une après l'autre, elles vont chaque jour visiter sa tombe toute blanche de lis dans la saison des fleurs, et lui demander ce dont elles ont besoin, et plus d'une fois la sainte a exaucé leur prière. Depuis deux ans le concours se faisait au cimetière, lorsqu'une pauvre femme, venant ramasser du bois tout auprès avec son petit garçon aveugle, se souvint des merveilles qu'on racontait de Marie, et l'idée lui vint de mener son enfant sur la tombe et de demander sa guérison. Voici à peu près sa prière :
« Petite sainte Marie, vous que j'ai vue si bonne et si compatissante, écoutez-moi à présent du Paradis oii vous êtes; rendez la vue à mon fils; que Dieu m'accorde par vous cette grâce ! »
A peine est-ce dit, la pauvre mère, encore à genoux, entend son petit s'écrier qu'il y voit: «.y. nuima.
tè bhil Des croûtes qui fermaient ses yeux sont tombées ; la même plaie couvrait la tête, ne laissant pas voir un cheveu, et huit jours après la pauvre mère faisait voir à tout le monde son enfant aux beaux yeux et aux jolies boucles blondes.
Je tiens cela de M"® Garayon d'Alby qui a vu l'enfant aveugle et l'enfant guéri miraculeusement. C'est une histoire charmante, que je crois de tout mon cœur, et qui me donnerait envie d'aller à Ouillas pour demander aussi quelque chose que je demanderais avec toute la ferveur de mon âme. '
J'attendais de tes nouvelles ce matin. Félicité nous dit que tu dois nous écrire en même temps qu'elle; mais pas de lettre, ce retard nous met en peine. Qui sait? peut-être es-tu plus souffrant. Le temps n'est pas bon pour toi : toujours froid ou pluie. Il va bien me tarder qu'il fasse beau, que le printemps paraisse, que l'air soit doux. Depuis hier j'ai fait bien des baromètres. C'est ce rude hiver, cet air froid et malsain qui t'ont fait mal.
J'ai fort grondé mon écolière qui manque souvent de respect à sa mère. Pour lui faire impression, je lui ai cité ce trait de dix enfants maudits par leur mère, que saint Augustin avait vus à Hippone dana un tremblement et un état affreux. Miou a paru touchée ; peut-être en sera-t-elle plus obéissante quand elle sera tentée de dire non à sa mère. Je me souviens comme ces enfants maudits me faisaient peur, ^a désobéissance fut le premier vice de l'homme,
c'est le premier défaut de l'eiirant : il trouve un maudit plaisir dans tout ce qu'on lui défend. Nous portons tous ce trait de notre premier père. Il n'y a que l'Enfant Jésu3 duquel on ait pu dire qu'il était soumis et obéissant. Ce serait un beau modèle à présenter à renfaDce que cette enfance divine avec ses vertus, ses grâces, dont quelque pieux Raphaël ferait ressortir les traits. J'ai pensé cela bien souvent, et formé mon groupe de saints enfants du Vieux et du Nouveau Testament ; Joseph, Samuel, Jean -Baptiste, mené à trois ans au désert; Cyrille, qui mourut martyr à cinq ans; le frère de sainte Thérèse, qui bâtissait de petits oratoires à sa sœur; la vierge Ëulaiie. NoD, elle est trop grande à douze ans parmi ces tailles enfantines; mais je trouverais bien quelque autre petite sainte à encadrer. Tout cela parsemé de Heurs, d'oiseaux, de perles, ferait un joli petit lableau pour l'enfance. Quelque chose me dit d'en faire un livre, comme je t'en ai parlé dans le temps. Je ne sais pourquoi je n'ai jamais pu me défaire de cette idée; au contraire, elle se présente plus souvent que jamais.
Le 27. — Rien ici depuis plusieurs jours ; mais j'ai bien écrit ailleurs, car je me sens le besoin de me répandre quelque part, j'ai fait cela avec Louise et t'e^aiit Dieu : pour se consoler, rien de mieux que la Toi pour l'âme, l'amitié pour le cœur. Tu sais ce qui '"'atuisle, c'est de penser que tu as été bien malade,
que tu l'es encore. Qui sait ? à cent lieues de distance! Mon Dieu, que cet éloignement fait souffrir! le ne puis pas même savoir où tu es, et je voudrais tout savoir. Le cœur en peine se fait bien désireux et bien souffrant.
Voilà ma journée : ce matin à la messe, écrire à Louise, lire un peu, et puis dans ma chambrette. Oh! je ne dis pas tout ce que j'y fais. J'ai des fleurs dans un gobelet; j'en ai longtemps regardé deux dont l'une penchait sur l'autre qui lui ouvrait son calice. C'était doux à considérer et à se représenter, Tépanchement de l'amitié dans ces (Jeux petites fleurettes. Ce sont des stellaires, petites fleurs blanches à longue tige des plus gracieuses de nos champs. On les trouve le long des haies, parmi le gazon. Il y en a dans le chemin du moulin, à l'abri d'un tertre tout parsemé de leurs petites têtes blanches. C'est ma fleur de prédilection. J'en ai mis devant notre image de la Vierge. Je voudrais qu'elles y fussent quand tu viendras, et te faire voir les deux fleurs amies. Douce image qui des deux côtés est charmante quand je pense qu'une sœur est fleur de dessous. Je crois, mon ami, que tu ne diras pas non. Cher Maurice, nous allons nous voir, nous entendre! Ces cinq ans d'absence vont se retrouver dans nos entretiens, nos causeries, nos dires de tout instant.
Le 29. — Depuis deux jours je ne t'ai rien dit, cher Maurice ; je n'ai pu mettre ici rien de ce qui
m'est venu en idées, en événements, en craintes, en espérances, en tristesses, en bonheur. Quel livre do tout cela! Deux jours de vie sont longs et pleins quelquefois, et même tous, si l'on veut s'arrêter à tout ce qui se présente, La vie est comme un chemin bordé de fleurs, d'arbres, de buissons, d'herbes, de mille choses qui fixeraient sans fin l'œil du voyageur; mais il passe. Oli ! oui, passons sans trop nous arrêter à ce qu'on voit sur terre, où tout se flétrit et meurt. Regardons en haut, fixons les cieux, les éioiles; passons de là aux cieux qui ne passeront pis. La contemplation de !a nature mène là; des objets sensibles, l'âme monte aux régions de la foi vt voit la crêaiioo d'en haut, et le moaiJe alors parait tout différent.
Que la terre est petite à qui la voit des cieux ! a dit Delille après un saint, car les saints avec les poètes se rencontrent quelquefois. Rien n'est plus vrai que cette petitesse de la terre, vue de la sorte par l'œil de l'àme qui sait se placer comme.il faut pour bien voir. Ainsi Bossuet a ju^é du néant des grandeurs; ainsi les saints ont foulé aux pieds ce qui brillait aux autres hommes, fortune, plaisirs, gloire, et se sont fait traiter de fous par leur singulière s
[Sans date.] — Enfin une de tes lettres! Tu eâ mieux, presque guéri, tu vas arriver. Je suis consente, heureuse; je bénis Dieu cent fois de ces
bonnes nouvelles, et je reprends mon écriture demeurée là depuis plusieurs jours. Je souffrais, je souffre encore, mais ce n'est qu'un reste, un malaise qui va finir; même je ne sais pas ce que c'est, ni ce que j'ai de malade : ce n'est ni tête, ni estomac, ni poitrine, rien du corps; c'est donc l'âme, pauvre âme infirme !
Juin. — Deux visites, deux personnes que j'aime et qui nous feront plaisir tant qu'elles voudront demeurer. On n'en dit pas autant de tous les visiteurs; maisÉlisaF... est bonne, spirituelle: sa cousine. A..., fort douce, et, sans être belle, un charme de jeunesse qui fait que je la trouve bien. Ma chambrette leur est cédée , ce qui fait que j'y viendrai moins souvent. Cependant, de temps en temps, je m'échappe et viens ici, comme à présent, pour écrire, lire ou prier, trois choses qui me sont utiles. De temps en temps, l'âme a besoin de se trouver en solitude, de se recueillir loin de tout bruit. C'est ce que je viens faire ici. J'ai écrit à Félicité, répondu à Gabrielle, qui m'a demandé avec empressement de tes nouvelles dès qu'elle t'a su malade. Ces témoignages d'amitié me touchent et me font bénir Dieu d'être aimée. L'amitié est chose si douce! Elle se mêle à la joie et vient adoucir l'affliction. Marie de Thézac a montré aussi le même intérêt. Au moins, tu as des amis.
Le 26 janvier 1838. — Je rentre pour lapiemière fois dans celte cbaiiibrettc où tu étais encore ce matin. Que la cliambre d'un absent est triste ! On le voit partout sans le trouver nulle part. Voilà tes souliers sous le lit, ta table toute garnie, le miroir suspendu au clou, les livres que tu lisais liier au soir avant de l'endormir, et moi qui t'embrassais, te touchais, te voyais. Qu'est-ce que ce monde où tout dispariùt? llaurice, mon cher Maurice, oh! que j'ai besoin de loi et de Dieu! Aussi en te quittant suis-je allée à l'église où l'on peut prier et pleurer i son aise. Comment fais-tu, toi qui ne pries pas, quand tu es triste, quand tu as le cœur brisé? Pour moi, je sens que j'ai l>çsoin d'une consolation surhumaine, qu'il faut Dieu pour ami quand ce qu'on aime fait souffrir.
'.lue s'est-il passé aujourd'hui pour l'écrire? Rien lue ton départ, je n'ai vu que toi s'en allant, que Celle croix où nous nous sommes quittés. Quand le roi serait venu, je ne m'en soucierais pas; mais je
n*ai vu personne que Jeannot ramenant vos chevaux. J'étais à la fenêtre et suis rentrée; il me semblait voir le retour d*un convoi.
Voilà le soir, la fin d'une journée bien longue, bien triste. Bonsoir; tu peux presque m' entendre encore, tu n*es pas trop loin; mais demain, après-demain, toujours plus loin , plus loin !
Le 27. — Où es-tu ce matin? Après cet appel , je m'en -vais d'ici, comme pour te chercher par-ci parlà, où nous étions ensemble.
Je n'ai fait que coudre et repasser; peu lu, seulement le bon vieux saint François de Sales, au chapitre des amitiés. C'était bien le mien; le cœur cherche toujours sa pâture. Moi, je vivrais d'aimer : soit père, frères, sœur, il me faut quelque chose.
Le dimanche, que dire quand le pasteur ne prêche pas? C'est la manne de notre désert que cette parole du ciel, qui tombe douce et blanche, d'un goût simple et pur que j'aime. Je suis revenue à jeun d'Andillac, mais j'ai lu Bossuet, ces beaux sermons tout sigrietés de ta main. J'ai laissé ces papiers, souvent avec ma marque par-dessus. Ainsi, nous nous rencontrons partout comme les deux yeux; ce que tu vois beau, je le vois beau ; le bon Dieu nous a fait une partie d'âme bien ressemblante à nous deux.
Le 28. — Te voilà sans doute parti de Toulouse; tu roules, tu t'en vas, tu t'éloignes. Au moins que tu
j en chemin, qu'il ne fasse pas froid, qu'il n'arrive pas d'accidents ! ! ! h Que lui arriveratrii, ô mon Dieu! je n'en sais rien; tout ce que je sais, c'est qu'il n'arrivera rien que vous n'ayez réglé, prévu et ordonné de toute éternité. Cela me suffit, mon Dieu, cela me suffit. J'adore vos desseins éternels et impénétrables, je m'y soumets de tout mon cœur, pour l'amour de vous. Je veux tout, j'accepte tout, je vous fais un sacrifice de tout et j'unis ce sacrifice à celui de Jésus-Christ mon Sauveur. Je vous demande en son nom la parfaite soumission pour tout ce que vous voulez et permettez qu'il arrive. Que la iri'.'j-jiislt:. tnVs-èlevée et très-aimable volonté de Dieu soit accomplie en toute chose. » Prière de Madame Elisabeth, dans la tour du Temple, dite bien souvent par moi dans la chambrette.
Je vais écrire à nos cousines Saint^miaire , puis nous irons à Cahuzac, avec Mimi, voir Françon qui est bien malade.
Le 29. — Le tounerre, la grêle, un jour d'automne ce matin ; un temps d'été à présent , le soleil est cbaud et lourd. Quelle variation dans le ciel et dans toutes choses! Tout était glace, il y a quinze jours, et tu étais ici : ce n'est pas le froid que je regrette. Oh ! ce vent du nord qui sifflait me faisait un plaisir! Je le bénissais chaque fois que je passais en grelottant à la salle. Cependant il te fallait partir, j'y consentais pour celle qui t'attendait à Paris, il faut
savoir se séparer en ce monde. Que ne puis-je savoir où tu es, quel point tu touches, quel chemin tu fais, pour te joindre, t'embrasser! Que n*ai-je le bras assez long pour atteindre tous ceux que j'aime! Je conçois que Dieu, qui est amour, soit partout.
Le pasteur nous est venu voir; sa visite m'a fait plaisir; j'aime sa petite causerie qui ne s'étend pas plus loin que sa paroisse, et ne fatigue pas pour la suivre tant que l'esprit soit abattu. Je ne sais ce que j'ai gribouillé, mes idées sont gênées, mal à l'aise, comme prises à la patte, et se débattant bizarrement dans ma tête. Les laisser faire? Non, je m'en vais après un tendre bonsoir.
Le 31. — Je me suis trouvé une drôle d'affection. Bote de cœur qui se prend à tout ! Le dirai-je? J'aime ces trois sangsues qui sont sur la cheminée. Je ne voudrais ni les donner ni les voir mourir ; je les change d'eau tous les Jours, avec grande attention qu'il n'en tombe aucune. Quand je ne les vois pas toutes, je prends la fiole et regarde ce qui se passe dedans, et autres signes d'affection non douteux, et cela parce que ces sangsues ont été apportées pour Charles, que Charles est venu avec Caroline et que Caroline est venue pour toi. Drôle d'enchaînement qui me fait rire sur ce que le cœur enfile. Que de choses! C'est plaisant d'y penser et de te voir parmi des sangsues. Impossible même de vous séparer encore ; ces bêtes me marquent le temps froid ou chaud , la pluie, le
sokîl, et sans cesse je les consulte depuis que tu es parti. Par bonheur la fiole a toujours marqué beau. ^ous disons mille fols : » Maurice sera arrivé sans rbtime , sans froid , sans pluie, n Voilà, mon ami, comme nous pensons à toi, ciiinuie tout nous y fait penser.
Le i" février. — Jour nébuleux, sombre, triste au dehors et au dedans. Je m'ennuie plus que de coutume, et comme je ne veux pas m'ennuyer, j'ai pris la couture pour tuer cela à coups d'aigui!Ie; mais le vilain serpent remue encore, quoique je lui aie coupé i^ic et queue, c'esl-à-(lire tranclié la paresse et les molles pensées. Le cœur s'affaiblit sur ces impressions de tristesse, et cela fait mal. Oh I si je savais la musique! On dit que c'est si bon, si doux pour les malaises de Vâme.
Le 2 (vendredi). — Voici hnit jours que tu es parti, à la même heure. Je vais passer par le chemin où nous nous sommes quittés. C'est la Chandeleur, je vais à la messe avec mon cierge.
>ous arrivons d'Andillac avec une lettre de Félicité; il y en avait une pour toi de Caroline, que j'ai renvoyée en y glissant un mot pour la chère sœur. Je jiuis bien l'appeler ainsi, au point où nous en sommes ; ti; n'est qu'anticiper sur quelques mois, j'espère. Qui e,iit cependant? J'w toujours le cœur en crainte sur celte affaire et sur toi, mauvais artban de bonheur.
Je crains que lu n'achèves pas celui-là, que tu laisses là le dernier anneau de cette chaîne qui t'unirait pour, toujours... Toujours me semble effrayant pour toi, aigle indépendant, vagabond. Comment te fixer dans ton aire?...
Ce chapitre n'est pas le seul. Dieu sait ceux que je trouve en toi, qui me déplaisent, qui m'attristent. Si du cœur nous passons à l'âme, oh ! c'est là, c'est là!... Mais que sert de dire et d'observer et de se plaindre ? Je ne me sens pas assez sainte pour te convertir ni assez forte pour t' entraîner. Dieu seul peut faire cela. Je l'en prie bien, car mon bonheur y est attaché. Tu ne le conçois pas peut-être, tu ne vois pas avec ton œil philosophique les larmes d'un œil chrétien qui pleure une âme qui se perd , une âme qu'on aime tant, une âme de frère, sœur de la vôtre. Tout cela fait qu'on se lamente comme Jérémie.
Voilà cette journée qui finit avec de la neige. Je suis heureuse de te savoir arrivé à présent que le froid revient. Pourvu que tu ne prennes pas mal dans
tes courses, que ta poitrine aille bien, que M. d'A
ne te fasse pas trop veiller en te racontant ses ennuis. Mille soucis me viennent, m'attristent, mille pensées me viennent et tombent à flocons sur Paris.
J'ai trouvé dans des chiffons de papier ma première poésie, je la mets là. J'y mets tout ce que je rencontre, que je te ferais voir si tu étais ici. Que tu n'y sois plus, ce me semble impossible; je me dis que tu vas revenir, et cependant tu es bien loin ,' et
les souliers, ces deux pieds vides que tu as dans ta chambre, ne bougent pas. Je les regarde, je les aime presque autant que ce petit soulier rose que tu me lisais l'autre jour dans Ilugo. Le cœur se fourre partout, dans un soulier, dans une fiole; on dirait qu'il est bien bête. Ne le dis-tu pas?
Le 3. — J'ai commencé ma journée par me garnir une quenouille bien ronde, bien bombée, bien coquette avec son nœud de ruban. Là, je vais filer avec un petit fuseau. Il faut varier travail et distractions; lasse du bas, je prends l'aiguille, puis la quenouille, puis un livre. Ainsi le temps passe et nous emporte sur sa croupe.
Éran vient d'arriver. Il me tardait de le voir, de savoir quel jour tu étais parti de Gaillac. C'est donc vendredi, le même jour que d'ici. Ce fut un vendredi aussi que tu partis pour la Bretagne. Ce jour n'est pas heureux, maman mourut un vendredi, et d'autres événements tristes que j'ai remarqués. Je ne sais si l'on doit croire à cette fatalité des jours.
Le h. — Il en est d'heureux, le dimanche, souvent le dimanche. Des lettres au sortir de la messe, une des tiennes de Bordeaux, enfin de tes nouvelles, de ion écriture. Quand en aurai-je d'autres de Paris? Couime le cœur est ambitieux! Ce matin, transporté (te ce que je tiens; maintenant ce n'est pas assez. Je t'ai renvoyé une lettre de M bien fâchée de
n'avoir pas le temps d'y glisser un mot pour toi. Ce mot est ici, tu le trouveras bien tard. Qui sait quand te viendra ce petit cahier? si ce sera lui ou moi que tu verras le premier? J'aimerais que ce fût moi.
Je te quitte avec un regret, un secret que je ne puis pas te dire parce qu'il n'est pas mien. Peut-être quelque jour pourrai-je en parler. Ça tiendrait grande place sur ce papier, mon confident, si ce n'était pas d'abord écrit sous le scellé dans mon cœur.
Le 5. — Je n'ai pas le temps d'écrire.
Le 6. — Écrit beaucoup, mais loin d'ici, pas pour ici. C'est dommage, car j'aurais rempli bien des feuilles de ce qui me vient du cœur aujourd'hui. Tu aimes cela. Augustine est venue passer la journée, n'ayant personne au presbytère. Cette petite qui m'amuse ne m'a pas amusée et m'aura trouvé le front sévère avec l'air préoccupé. J'ai pris ma quenouille pour distraction; mais, tout en filant, mon esprit filait et dévidait et retournait joliment son fuseau. Je n'étais pas à ma quenouille, l'âme met en train cette machine de corps et s'en va. Où va-t-elle? Où était la mienne aujourd'hui? Dieu le sait, et toi aussi un peu; tu sais que je ne te quitte guère, pas même en lisant les beaux sermons que tu m'as fait connaître. J'y vois tout plein de choses pour toi. Oh! tu devrais bien continuer de les lire.
D'BUGÊNIB DU CTJjîRIfl. lil
Le 7. — Grand vent d'autan, graod orchestre à ma fenêtre. J'aîine assez cette harmonie qui sortait de tous les carreaux mal joints, des contrevents mal fermés, de tous les trous des murailles, avec des Dotes diverses et si bizarrement pointues qu'elles percent les oreilles les plus dures. Drôle de musique du Cayla, que j'aime, ai-je dit, parce que je n'en ai pas d'autre. Qui n'entend jamais rien, écoule le bruit, quel qu'il soit.
Une visite, un ami, M. Limer. Presque en entrant : k Comment va M. Maurice? avez-vous de ses nouvelles? « — fl Demain, demain sans doute, h Ces questions-là font plaisir, on voit que c'est le cœur qui les fait. Ces bons prêtres, ils nous aiment; nous n'avons pas de meilleurs amis dans le pays. Bonsoir; il faut bien s'occuper du poiiper, et garnir le lit. Ce soir, Éran va occuper ta chambrette. Demain matin, je viendrai voir si c'est toi, j'écouterai si tu me cries : u Viens seule, viens ouvrir. » Hélas I hélas! que les choses passent et que les souvenirs demeurent l
Le 8. — Oh ! des lettres, des lettres de Paris, une des tiennes ! Tu es arrivé bien portant, bien content, bien venu! Dieu soit bénil Je n'ai que cela au cœur, je dis à tout le monde : « Maurice nous a écrit, il a bien fait son voyage, a eu beau temps, u et cent choses qui se présentent.
Le beau jour, le beau temps, l'air doux, le ciel
pur, il ne manque que de voir des feuilles pour se croire au mois de mai. Cette riante nature adoucit l'âme, la dispose à quelque bonheur, a Impossible , ai-je pensé en me promenant ce matin, qu'il n'arrive pas quelque chose de bon, » et j'ai ta lettre. Je ne me suis pas trompée.
Ces lettres, cette écriture, comme cela fait plaisir! comme le cœur s'y jette et s'en nourrit ! Mais après on redevient triste, la joie tombe, le regret remonte et fait trouver qu'une lettre, c'est bien peu, à la place de quelqu'un. On n'est jamais content, toutes nos joies sont tronquées. Dieu le veut. Dieu le veut ainsi et que le beau côté qui manque ne se trouve qu'au ciel. Là le bonheur dans sa plénitude, là la réunion éternelle. Cela devrait bien un peu faire envie à certaines âmes, les faire vivre chrétiennement.
Écrit à Louise, à Marie.
9. — Anniversaire de la mort de notre grand'père. Nous avons été à la messe ; au retour je t'ai écrit, j'écris encore, j'écrirais toujours et partout, sur les briques de ta chambrette , sur les semelles de tes souliers, que sais-je où la pensée va se poser? mais je l'apporte ici comme un oiseau sur sa branche, et elle chante. Que te dirai-je? la première chose venue : qu'en pareil temps, il y eut deuil et joie au Cayla, mort et baptême, mort du grand'père, naissance du petit-fils. Érembert alors vint au monde. C'est triste de naître près d'un tombeau, mais ainsi
nous faisons tous : la vie et la mort se touchent. Que ne disent pas là-dessus les fossoyeurs de Shakspeare dans je ne sais quel endroit?
Je n'ai guère lu ton auteur, quoique je le trouve admirable, comme M. Hugo; mais ces génies ont des laideurs qui choquent l'œil d'une femme. Je déteste de rencontrer ce que je ne veux pas voir, ce qui me fait fermer bien des livres ; Notre-Dame de Paris^ que j'ai sous la main cent fois le jour, ce style, cette Esméralda, sa chevrette, tant de jolies choses me tentent, me disent : « Lis, vois. » Je regarde, je feuillette, mais des souillures par ci par là sur ces pages m'arrêtent ; plus de lecture , et je me contente de regarder les images. Je les aime encore comme un enfant; de peu s'en faut que je n'arrache celle de la galette au levain de maïs, de cette si jolie mère et de ce si joli enfant. Nous l'avons admirée ensemble, ce qui fait qu'elle me plaît bien.
Mais je suis bien loin de notre aïeul et des sérieuses pensées qui commençaient sur la naissance et la mort. Revenons-y, j'aime cela aussi, et j'ai tout juste, à livre ouvert, ce passage de Bossuet là-dessus : « En effet, ne paroît-il pas un certain rapport entre les langes et les draps de là sépulture? On enveloppe presque de même façon ceux qui naissent et ceux qui sont morts : un berceau a quelque idée d'un sépulcre, et c'est la marque de notre mortalité qu'on nous ensevelisse en naissant. »
Le 10. — Je reviens où j'en étais hier, à parler mort, vie et Bossuet, ces trois grandes choses. Le petit de la femme de Jean Roux est porté en ce moment au cimetière. Nous avons entendu la cloche qui lïiit bien pleurer la pauvre mère et me donne des pensées moitié douces, moitié sombres. On se dit que ces petits morts sont heureux, qu'ils sont au ciel; mais on pense aux grands, à ces âmes d'hommes qui s'en vont devant Dieu avec tant de jours à compter, et quels jours!... Quand leur vie s'ouvre, ce journal que Dieu tient, comme dit Bossuet, et qu'on voit... Mais j'efface, il ne m'appartient pas de faire l'examen des âmes, cet office de Dieu seul. Qu'elles soient heureuses toutes, qu'il ne manque aucune de celles que j'aime au ciel; voilà qui m'occupe assez et change toutes mes recherches en prières.
Une lettre de Marie, une autre d'Hippolyte, en style laconique : « Viens un tel jour, tu me feras plaisir. » Ceci n'est pas pour moi, tu penses, mais s'adresse à Éran pour un déjeuner et un bal. Tout s'agite en ce moment; le plaisir a battu l'appel,' et peu manquent au rendez-vous. Ici nous écoutons seulement, nous causons, nous filons, nous lisons, nous écrivons aux amis : vie du Cayla, si paisible, que j'aime, que je regretterais s'il me fallait la quitter. J'y suis attachée comme l'oiseau à sa cage. Mon chardonneret y revenait toujours quand je le laissais aller dehors et savait peu voler. Ainsi serais-je; mes ailes n'iraient pas loin dans le monde; un coin de
chamhre où tu serais avec Caroline, ta femme, c'est tout. Voilà mon Paris, mon monde.
Le II. — Une lettre de Louise, la chère amie, qui m'écrit, en partant pour la noce, une lettre plus jolie que les bijoux de la fiancée.
Le 12. — Papa est allé aux ***; le pasteur est venu; il a neigé, fait soleil, toutes les variations du ciel, et peu de chose à dire. Je ne suis pas en train d'écrire ni de rien faire d'aimable : au contraire. 11 y a de ces jours où l'âme se recoquille et fait te hérisson. Si tu étais là tout près, comme, hélas! je te piquerais! bien fort, ce me semble. Et plût à Dieu que cela fût! Je ne serais pas à penser que peut-être tu n'es pas bien portant dans cet tûr de Paris.
Le 1$, — Je viens d'Andillac avec une grosse belle pomme que m'a donnée Toinon d'Aurel, pour me remercier d'être allée voir son fils qui est malade. Rien n'est plus reconnaissant qu'une mère et qu'une mère pauvre. Nos sangsues ont servi pour ce pauvre enfant. Qu'en pouvions-nous mieux faire, après avoir servi de thermomètre à ton voyage? J'y tiens beaucoup moins à présent. Ainsi mes afleciions sont bien souvent intéressées, font la hausse et la baisse suivant le jour. Voil.i que papa arrive malade des ***, comme chaque fois qu'il y va. Il y a des lieux qui
15fl JOURNAL
ne sont pas bons. Je crains toujours qu'il n'en soit ainsi pour toi de Paris. Au moins si papa est malade, Tavons-nous ici pour le soigner. Peut-être ne sera-ce rien. Qui sait? Le doute s'empare bientôt du cœur.
Le 14. — Papa est mieux; il a eu la fièvre, peu dormi. Nous lui avons cédé notre chambre qui est plus chaude, et j'ai pris ton lit. Il y a bien longtemps que je n'avais dormi là; depuis, je crois, que j'emportai de la tapisserie la main de l'homme qui allait défaire un nid qui s'y trouve peint. Je lui prêtais du moins cette mauvaise intention qui me mettait en colère à chaque réveil, et que je punis enfin par un acte de rigueur dont je fus punie à mon tour. On me gronda d'avoir déchiré le pauvre homme, sans écouter qu'il était méchant. Qui le voyait que moi? Pour bien se conduire avec les enfants, il faut prendre leurs yeux et leur cœur, voir et sentir à leur portée et les juger là-dessus. On épargnerait bien des larmes qui coulent pour de fausses leçons. Pauvres petits enfants, comme je souffre quand je les vois malheureux, tracassés, contrariés! Te souvienstu du Pater que je disais dans mon cœur pour que papa ne te grondât pas à la leçon? La même compassion me reste, avec cette différence que je prie Dieu de faire que les parents soient raisonnables.
Si j'avais un enfant à élever, comme je le ferais doucement, gaiement, avec tous les soins qu'on donne à une délicate petite fleuri Puis je leur par-
lerais du bon Dieu avec des mots d'amour; je leur dirais qu'il les aime encore plus que moi, qu'il me donne tout ce que je leur donne, et, de plus, l'air, le soleil et les fleura; qu'il a fait le ciel et tant de belles étoiles. Ces étoiles, je me souviens comme elles me donnaient une belle idée de Dieu, comme je me levais souvent quand on m'avait couchée, pour les regarder à la petite fenêtre donnant aux pieds de mon lit, chez nos cousines, à Gaillac. On m'y surprit et plus ne vis les beaux luminaires. La fenêtre fut clouée, car je l'ouvrais et m'y suspendais, au risque de me jeter dans la rue. Gela prouve que les enfants ont le sentiment du beau, et que par les œuvres de Dieu il est facile de leur inspirer la foi et l'amour.
A présent, je le dirai qu'en ouvrant la fenêtre, ce matin, j'ai entendu chanter un merle qui chantait U-baut sur Golse à plein gosier. Cela fait plaisir, ce chant de printemps parmi les corbeaux, comme une rose dans la neige. Mimi est au hameau, papa à sa chambre, Éran à Gaillac et moi avec toi. Cela se fait souvent.
Le 1 5. — Encore une lettre pour un bal. Pauvres danseurs, où vont-ils s'adresser? Autant vaudrait frappera un couvent qu'à la porte du Cayla. Mais je Œe trompe, ils ont Éran, Éran qui danse, qui jase, lui joue, fait des gentillesses, des aimableries, et se fait dire qu'il est charmant. En elîet, il est très-bien
auprès des hommes et des femmes; c'est un parfait mondain. Hélas! il en est bien d'autres.
J'ai lu quelques pages, écrit un peu, pensé beaucoup et fait une fusée charmante, et tout cela s'appelle un jour, un de mes jours.
Le 16. — En blanc: cela vaut mieux que ce que je mettrais. Est-ce la peine de dire que je n'étais pas bien aujourd'hui, que j'ai été avec Mimi promener mon malaise dans les bois et les champs, que nous avons rencontré une alouette qui s'en est allée en chantant, et que je lui ai un peu envié ses ailes et sa joie?
Le 17. — Une lettre de Caroline. Quel bonheur de te savoir tant aimé, si bien soigné, ne traversant que la rue pour te trouver à ta chambre! Plus de rhume, plus de craintes, plus de ces dragons que je voyais à tes trousses dans Paris. Dieu soit béni! je suis tranquille. Je vois dans tout ceci un arrangement de la Providence qui mène tout pour ton bien. Et puis, tu n'aimes pas le bon Dieu! Ses soins pour toi brillent à mes yeux comme des diamants. Vois, mon ami, tout ce qui vient adoucir ta pauvre position , ces secours inespérés, cette affection de famille, celte mère, cette sœur plus que sœur, si aimante, si douce, si jolie, qui te promet tant de bonheur! Ne vois-tu pas quelque chose là, quelque divine main qui arrange ta vie? J'espère à présent pour toi un
avenir meilleur que le passé, ce passé qui nous a tant fait souffrir I Mais tous nous avons notre époque de tribulation, la mauvaise fortune, la servitude en Egypte avant la manne et la douce vie.
Romiguières est venu passer la soirée, se chauffer à notre feu, parler ânes et moutons, et, ce qui m'a le plus amusée, faire voir ses papiers pour savoir son âge; il se trompait de sept ans. Heureux homme, ignorant sa vie 1 Ces vies de paysans s'en vont comme des ruisseaux, sans savoir depuis quel temps ils coulent. Us ont bien pourtant leurs époques, mais ils ne datent pas comme nous. Ils vous disent : a Je na-quis que ce champ était en blé, je me mariai quand on planta cet arbre, qu'on bâtissait cette maison ; » grands et beaux registres. Bernardin, je crois, fait parler ainsi Virginie; moi, j'ai entendu cent fois cela à Andillac ou ici. La simple nature est partout la même.
\u soir, dans un bain de pieds. — Dans cette eau un peu brûlante, je pense aux martyrs, à ce que c'était que ces bains de poix, d'huile, d'eau bouillante où on les plongeait. Quels hommes! Étaient- ils de notre nature? Le pourrait-on croire, quand on sent si puissamment la moindre pointe de douleur, une bluette, une goutte d'eau, qu'on dit aïe! qu'on se retire comme je viens de faire? Qu'aurais-je fait à la place de Blandine? Mon Dieu, comme elle sans doute, car la foi nous rend surhumains, et je crois bien croire.
Le 18. — Rapporté d'Andillac une lettre de mort, une de mariage, celui de M"® de Saint-Géry avec M. deMorlière. Pleurs et joies, rencontres de presque tous les jours dans la vie, composée de contrastes perpétuels.
Le 19. — Attendu jusqu'au soir pour voir ce que j'aurais à dire. Rien. Aimes-tu cela? Si tu préférais des paroles, j'en trouverais dans mon cœur quand il n'en vient pas du dehors. Le cœur des femmes est parleur et n'a pas besoin de grand'chose; il lui suffit de lui-même pour s'étendre à l'infini et faire l'éloquent, de cette petite poitrine où il est, comme d'une tribune aux harangues. Mon ami, que de fois je t'ai harangué de la sorte! mais quand je ne pense pas te faire plaisir ou t'être utile, je ne dis rien. Je prends ma quenouille, et au lieu de la femme du xvii« siècle^ je suis la simple fille des champs, et cela me fait plaisir, me distrait, me détend l'âme. Il y a en moi un côté qui touche aux classes les plus simples et s'y plaît infiniment. Aussi n'ai-je jamais rêvé de grandeur ni de fortune; mais que de fois d'une , petite maison hors des villes, bien proprette avec ses meubles de bois, ses vaisselleries luisantes, sa treille à rentrée, des poules! et moi là, avec je ne sais qui, car je ne voudrais pas un paysan tel que les nôtres, qui sont rustres et battent leurs femmes. Te souviens-tu de...?
YI
Saïte da 10 février [1838]. -^— Voici un noureaa cahier. Qu'y mettrai-je, que dirai-je, que penserai-je, que verrai-je avant d'être au bout? ï aural-il bonlieur ou malheur? y aura-t-il...? Mais qu'importe I Je prendrai ce qui me viendra, comme fait là-bas le ruisseau. Ces recherches sur l'avenir ne servent qu'à se tourmenter, parce que ordinairement on y voit plus de peines que de plaisirs. Malades, morts, affligés, que sais-je les fantômes qu'on rencontre dans celle obscurité ?
Hier je pensais qu'il pourrait se faire que papa eût une attaque, parce qu'il se plaint d'un engourdisse- 'nient au côté droit; son père mourut de cela presque au même âge. Pauvre pèrel que serais-je sans lui sur la terre ? Je ne me suis jamais crue au monde que pour son bonheur. Dieu le sait, et que je lui ai consacré ma vie. Jamais l'idée de le quitter ne m'est venue que pour aller au couvent. Encore cette pensée me quitte-t-elle, tant je sens impossible de m'arra-
cher d'ici, d'en sortir, même pour aller avec toi. Paris ne m'attire guère, je t'assure ; je ne ferais pas deux pas de son côté si tu venais ici en famille, être avec nous, vivre avec nous. Bonheur impossible. Tristesse à présent et amertume : voilà pour avoir touché à l'avenir! 11 valait mieux reprendre le fil de l'autre cahier, continuer mon conte comme Schéhérazade.
Je demandais donc si tu te souvenais de cet homme que nous rencontrâmes sur le chemin de Gaillac, qui, entrant dans sa maison comme un tonnerre, me fit une espèce d'effroi, et comme nous dîmes bien des choses sur le bonheur et le malheur conjugal. Puis, tombant sur ton mariage, il nous vint de douces pensées.- Je te dis que le bon Dieu avait fait pour toi Caroline, comme Eve pour Adam, et tu me demandas de faire une prière pour que le bon Dieu te donne encore un ange de petite fille. Dès que tu seras marié, je ne manquerai pas de le faire. La nuit m'ôte d'ici.
Le 24. — Jour qui commence par la pluie et le croassement des corbeaux. Voyons ce qui suivra d'ici à ce soir. Je n'ai pas écrit depuis quelques jours à cause de quelques visites qui sont venues , de je ne sais quoi qui m'a empêché d'écrire. Ce n'est pas le cœur qui se tait.
Que j'ai bien fait d'attendre à ce soir! Aurais-je rien mis de plus joli que ce que je vois, que ce que je
tiens, que ce que je sens, que le plaisir que m'a fait ta letU'e, la seconde que tu écris depuis ton retour à Paris î Oli I comme elle est pleine de boahcur, et que je suis contente de te savoir enfin comme je te voulais ! Tu ne sors pas, tu n'exposes pas ta santé, tu ne vois pas le monde; du milieu de Babylone, tu pourrais dater les lettres de la solitude. Sagesse inespérée qui m'enchante, me fait bénir Dieu, me fait espérer, me console, me remplit le cœur de je ne sais quoi qui me réjouit à ton sujet. Hélas 1 tant de fois je suis en tristesse, je m' alarme. 0 frères, frères, nous vous aimons tant! Si vous le saviez, si vous compreniez ce que nous coûte votre bonbeur, de quels sacrifices on le payerait ! 0 mon Dieu ! qu'ils le comprennent, et n'exposent pas si facilement leur chère santé et leur chère âme!
Encore lettres et paquets, cahier de la Propagation de la Foi, mandement de notre archevêque. Ce pèle-mèle sort d'un tablier et couvre toute la table ronde.
A di\ heures du soir. — Ce jour était destiné aux jf)Ilc3 clmsos, aux arrivées. La boîte, la boite alteniliie est là. Manchettes, jabot, peigne, brosse, épint;lps, pondre embaumée, circulent de main en main. C'est la petite Mariette de M""* de Thézac qui nous apporte C):!a de Gaillac, Bonsoir, je vais bien penser à toi et à Caro, je vais bien dormir.
Le 25. — 11 y a un mois, aujourd'hui, à cette
heure, de ton départ. Voilà qui change un peu la couleur de rose d*hier au soir, mais adieu. Il me faut penser à toute autre chose qu'à des choses humaines. C'est dimanche, je pars pour l'église. Nous dînons tous chez le pasteur ; il aura ton souvenir, et toi , le mien devant Dieu. C'est là qu'ils sont bons.
Le 26. — Une minute d'échappée, une minute avec toi pendant qu'on m'attend à la cuisine. J'aimerais mieux ma chambrette, mais on fond des canards, on prépare une croustade, un petit dîner de carnaval qui me veut pour auxiliaire. Nous attendons le pasteur; si je pouvais attendre quelqu'un de plus I Tous ceux qui viennent me font penser à toi qui ne viens pas. Rapprochons-nous de cœur, écrivons-nous, toi de ta cellule dans le monde , moi de ma chambrette dans la solitude. Il nous viendra du dehors des choses bien différentes à tous deux ; il n'en sera pas de même au dedans, j'espère. Paris et le Cayla se ressemblent moins que nos âmes, que nos idées, que nos deux êtres. Il est ennuyeux de nous quitter pour aller faire une croustade.
Le 27. — Il pleut; je regardais pleuvoir, et puis je me suis dit de laisser tomber ainsi goutte à goutte mes pensées sur ce papier. Cela éclaircira mon ciel qui, aussi bien que l'autre, est chargé, non pas de gros nuages, mais de je ne sais quoi qui voile le bleu, le serein. Je voudrais sourire à tout, et je me
D'ËL'GÉNIB DE GUÉRIN. 185
sens portée aux larmes; cependant je ne suis pas malheureuse. D'où cela vient-il donc? De ce que apparemment notre âme s'ennuie sur la terre, pauvre exilée!... Voilà Mimin en prière; je vais faire comme elle et dire à Dieu que je m'ennuie. Oh! moi, que de* iendrais-je sans la prière, sans la foi, la pensée du ciet, sans cette piété de la femme qui se tourne en amour, en amour divin? J'étais perdue et saos boobeur sur la terre. Tu peux m'en croire, je n'eo ai trouvé encore en rien, en aucune chose humaine, pas même en toi.
Le 28, jour des Cendres. — Me voici avec des cendres sur le front et de sérieuses pensées. Ce m^ mento pulvts et est terrible ; tout aujourd'hui je l'entends; je ne puis me disti^iire de la pensée de la mort, surtout dans cette chambre oii je ne te vois plus, où je t'ai vu mourant, où ta présence et ton absence me font de tristes images.
Une seule chose est riante, c'est la petite médaille de la Vierge suspendue au chevet de ton lit. Elle est brillante encore et au même endroit où je la mis pour te servir de sauvegarde. Si tu savais, mon ami, comme j'ai plaisir à la voir, les souvenirs, les espérances, les choses intimes qui se rattachent en moi à cette sainte image 1 Je la garderai comme une relique ; et si jamais tu reviens dormir dans ce petit lit, lu dormiras encore auprès de la médaille de la Vierge, Passe-moi cette confiance, cet amour, non
pas à un morceau de métal , mais à l'image de la Mère de Dieu. Je voudrais bien savoir si, dans ta nouvelle cellule, on voit la Sainte Thérèse qui pendait dans r autre près du bénitier
où toij nécessiteux, Défaillant, tu prenais l'aumône dans ce creux*.
Tu ne la prends plus là, je le crains bien, ton aumône ; où la prends-tu ? Qui sait ? Le monde où tu vis maintenant est-il assez riche pour tes nécessités? — Maurice, si je pouvais te faire passer quelqu'une de mes pensées là-dessus, t'insinuer ce que je crois et ce que j'app^nds dans les livres de piété, ces beaux reflets de l'Évangile! Si je pouvais te voir chrétien... je donnerais vie et tout pour cela,
M. Fieuzet est avec naus depuis trois jours et fait un peu diversion à nos causeries assez uniformes : toujours champs ou moutons, à moins qu'il n'arrive des lettres; il n'en vient pas tous les jours. Ce bon curé nous amuse, nous raconte mille petites choses de paroisses, de presbytère, d'église, qui, mêlées de traits d'esprit, sont piquantes. Nous avons bien ri d'un curé du voisinage qui a fait sonner la cloche pour une noce qui traversait sa paroisse. Nous avons ri de cette noce montée sur une charrette à bœufs, de l'arc de triomphe sur cette charrette, et de la devise sur cet arc,