Ces trois lignes sont effacées
du vin, car c'est ce que crient les enfants. Nous leur donnons des pommes, des noix, en retour du bon vin qu'ils nous souhaitent, et ils s'en retournent contents. C'est la Ratière, ton ancienne amie, qui nous a apporté ta lettre, ne manquant pas de demander si c'était de M. Maurice, puis comment il se portait et s'il était toujours loin, et tout cela avec un air d'intérêt qui faisait plaisir. Je crois bien que si tu avais été là, elle aurait eu des noisettes dans sa poche. Pour nous, cest différent: ce n'est qu'aux amis qu'on en donne. Ta lettre m'a fait plaisir par l'air de contentement que j'y trouve; c'est que te voilà hors des tempêtes, des secousses qui t'ont ballotté si longtemps. Que Dieu en soit béni et te tienne à l'ancre! J'avais toujours espéré que quelque bien t' arriverait.
Le 7. — Je viens d'écrire à Félicité. C'est toujours livre ou plume que je touche en me levant, les livres pour prier, penser, réfléchir. Ce serait mon occupation de tout le jour si je suivais mon attrait, ce quelque chose qui m'attire au recueillement, à la contemplation intérieure. J'aime de m'arrêter avec mes pensées, de m'incliner pour ainsi dire sur chacune d'elles pour les respirer, pour en jouir avant qu elles s'évaporent. Ce goût me vint de bonne heure. J'étais enfant que je faisais de petits soliloques qui auraient bien leur charme si je les retrouvais; mais allez chercher les choses de l'enfance 1
Allez chercher des eaux à la source tarie!
m JOURNAL
La petite Morvonnais m* envoie ud baiser, me dit sa mère. Que lui donnerai-je en retour d* aussi pur, d'aussi doux que son baiser d*enfant7 II me semble qu'un lis m'a touché la joue#
Que ne puis-je accourir, enfant, quand tu m'appeUea, Quand tu me dis : je t'aime et te veux car«:<86r; Et que tes petits bras, comme deux blanches atal^ '
S'ouvrent pour ro'embrasser!
De blancs Hgneaux que j'ai me caressent souvent. Une colombe aussi sur mes lèvres se joue; Mais lorsque je reçois le baiser d'un enfant, II me semble qu'un lis s'est penché sur ma joue^ Que j'ai tout le visage embaumé d'innocence, QuG tout mon être enfin devient suave et pur. Incfliiblo plaisir, céleste jouissance!
Que n'ai-jc tes baiî>ers, enfant aux yeux d'azur?
Le 8. — Ce n'est pas la peine de parler d'aujourd'hui : rien n'est venu, rien n'a bougé, rien ne s'est fait dans notre solitude. Mon petit oiseau seul sautillait dans sa cage en gazouillant au soleil ; je l'ai regardé souvent, n'ayant rien de plus joli à voir dans ma chambre. Je n'en suis pas sortie; tout mon temps s'est passé à coudre un peu, à lire, puis à réfléchir. La belle chose que la pensée! et quels plaisirs elle nous donne quand elle s'élève en haut! C'est sa direction naturelle qu'elle reprend sitôt qu'elle est dégagée des objets terrestres. Entre le ciel et nous il y a une mystérieuse attraction : Dieu nous veut et nous voulons Dieu. — Je ne sais quel oiseau vole sur ma tète, je l'entends sans presque le voir, il est
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nuit. Ce n'est pas le temps des oiseaux nocturnes. Voilà qui nie détourne et brouille le fil que je dévidais. Comme il faut peut Cette petite apparition me fait quitter ma cliambre, non pas de peur; je yaîs dire à llimi de venir voir cet oiseau.
Le 9« — Qu'était-ce que cet oiseau d'hier au soir? Il a d&^u comme uue vision dès que j'ai afiporté la chandelle. On m'a ri au nez, disant que je l'avais vu dans ma tête. Gepeudaut c'était bien de mes yeux que je l'avais vu; je l'ai regardé plus de cinq minutes, et c'est le bruit qu'il faisait en volant qui me l'a fait apercevoir.
Le 1" mars. — Voilà bien longtemps que mon Journal était délaissé. Je l'ai trouvé en ouvrant mon bureau, et la pensée d'y laisser un mot m'a reprise. Te dirai-je pourquoi je l'ai abandonné? C'est que je trouve perdu le temps que je mets à écrire. Nous de\oQS compte à Dieu de nos minutes, et n'est-ce pas leb mal employer que de tracer ici des jours qui s'en vont? Cependant j'y trouve du charme, et me complais ensuite à revoir le sentier de ma vie dans ma solitude. Quand j'ai rouvert ce cahier et que j'en ai lu quelques pages, j'ai pensé que dans vingt ans, si je vis, ce serait pour moi plaisir délicieux de le lire, de me retrouver là comme dans un miroir qui garderait mes jeunes traits. Je ne suis plus jeune pourtant, mais à cinquante ans je trouverai que je
l'étais à présent. Ce plaisir donc, je me le donne. Je crois qu'il est innocent. Si le scrupule me revient, je le laisserai tout de suite. Mais le bon Dieu peut-être est moins rigoureux que ma conscience et me pardonnera ce petit passe-temps. A demain donc h reprise de mon Journal. Il faut que je dise mon bonheur d'hier, bonheur bien doux, bien pur : un baisej de pauvre que je reçus comme je lui faisais l'aumône. Ce baiser me fut au cœur comme un baiser de Dieu.
Le 3. — Tout chantait ce matin pendant que je faisais la prière : les pinsons, les grives et mon petii linot. C'était comme au printemps, et ce soir voilJ des nuages, du froid, du sombre, l'hiver encore, le triste hiver. Je ne l'aime guère ; mais toute saisor est bonne, puisque Dieu les a faites. Que le givre le vent, la neige, le brouillard, le sombre, que tou temps soit donc le bienvenu ! N'y a-t-il pas du mal i se plaindre quand on est chaudement près de soi feu, tandis que tant de pauvres gens sont transi dehors? Un mendiant a trouvé à midi ses délice dans une assiette de soupe chaude qu'on lui a servi sur la porte, se passant fort bien de soleil. Je pu.] donc bien m'en passer. C'est qu'il faut quelque chofi d'agréable aujourd'hui que partout on s'amuse, ^ nous voulions faire notre mardi gras au soleil € plein air, en promenades. Il a fallu se borner celle du hameau, où tout le monde voulait nous fêto Nous avons dit merci sans rien prendre, parce c|t^
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noos éticms après dîner. Les petits enfants sont venus à DOQS comme des poulets. Je leur ai fait piquer des noisettes que j'avais mises pour leur donner dans ma poche. Dans vingt ans encore ils se souviendront de notre vi^te, parce que nous leur avons donné V^dqoe chose de bon, et ce souvenir leur sera doux. Yoili des noisettes bien employées. Je n'écrivis pas ^^ parce que je trouvais que ce n^ était pas la peine d'écrire des riens. Il en est de même aujourd'hui ; to DOS jours se ressemblent à peu de chose près, V^oit au dehors seulement. La vie de l'âme est dif- ^tote; rien n'est plus varié, plus changeant, plus OH)biIe. N'en parlons pas, ce serait à l'infîni quand il De s'agirait que d'une heure. Je vais écrire à Louise. C'est me fixer dans l'aimable.
U 4. — J'ai suspendu ce matin à côté du lit de
papa une petite croix qu'une petite fille lui donna
l^î^r, par reconnaissance de ce qu'il l'a fait placer au
auvent. C'est Christine Roquier. Son pieux souvenir
'^ous a été très-agréable, et nous le conserverons
^ïnme une relique de reconnaissance. Le bénitier de
P^pasera entre cette croix et une image du Cal-
**^ire. Cette image, toute déchirée qu'elle est, j'y
^'^ns, parce que je l'ai toujours vue là, et que quand
•' ^tais enfant j'allais devant faire mes prières. Je me
^^viens de lui avoir demandé bien des grâces à
^^tie sainte image. Je racontais tous mes petits cha-
^Uis à cette figure si triste du Sauveur mourant, et
toujours j'étais consolée. Une fois que j'avais des taches à ma robe qui me peinaient beaucoup, de peur d'être grondée, je priai mon image de les faire disparaître, et les taches disparurent. Que ce doux miracle me fit aimer le bon Dieu! Depuis ce jour, je ne crus rien d'impossible à la prière ni à mon image, et je lui demandais quoi que ce fût : une fois, que ma poupée eût une âme ; mais cette fois je n'obtins rien. Ce fut la seule peut-être.
Le 7. — Aujourd'hui on a placé un âtre nouveaa à la cuisine. Je viens d'y poser les pieds, et je marque ici cette sorte de consécration du foyer dont la pierre ne gardera point de trace. C'est un événement ici que ce foyer, comme à peu près un nouvel autel dans une église. Chacun va le voir et se promet de passer de douces heures et une longue vie devant ce foyer de la maison (car il est à tous, maîtres et valets), mais qui sait?... Moi peut-être je le quitterai la première, ma mère s'en alla bientôt. On dit que je lui ressemble.
Le 8. — J'ai fait cette nuit un grand songe. L'Océan passait sous nos fenêtres. Je le voyais, j'entendais ses vagues roulant comme des tonnerres, car c'était pendant une tempête que j'avais la vue de la mer, et j'avais peur. Un ormeau qui s'est élevé avec uD oiseau chantant dessus m'a détournée de la frayeur. J'ai écouté l'oiseau : plus d'Océan et plus de songe.
D'BUGâNIB DB GUBBIN. 80
Le 9. — La joanaée a commencé douce et belle, point de plaie ni de vent. Mon oiseau chantait toute la matinée, et moi aussi, cax j'étais contente et je pressentais quelque bonheur pour aujourd'hui. Le ?<Hlà, mon ami, c'est une de tes lettres. Oh I s'il m'en venût ainsi tous les jours! Il faut que j'écrive à
Louise.
Du temps que j'écrivais, les nuages, le vent sont
revenus. Rien n'est plus variable que le ciel et notre
lue. Bonsoir.
Le 10, — Oh 1 le beau rayon de lune qui vient de tomber sur l'évangile que je lisais I
Le 11 « — Aujourd'hui, à cinq heures du matin, il y a eu cinquante-sept ans que notre père vint au DK)Dde. Nous sommes allés, lui, Mimi et moi, à r^glise en nous levant, célébrer cet anniversaire et eotendre la messe. Prier Dieu, c'est la seule façon de célébrer toute chose en ce monde. Aussi ai-je' beaucoup prié en ce jour où vint au monde le plus tendre, le plus aimant, le meilleur des pères. Que Dieu Dous le conserve et ajoute à ses années tant d'années que je ne les voie pas finir ! Mon Dieu, non, je ne Voudrais pas mourir la dernière ; aller au ciel avant ^^us serait mon bonheur. Pourquoi parler de mort un
J'ïur de naissance? C'est que la vie et la mort sont ^urs et naissent ensemble comme deux jumelles. I^main je ne serai pas ici. Je t'aurai quittée, ma
chère chambrette, papa m'emmène à Gaylus. Ce voyage m'amuse peu ; je n'aime pas de m'en aller, de changer de lieu ni de ciel, ni de vie, et tout cela change en voyage. Adieu, mon confident, tu vas m'attendre dans mon bureau. Qui sait quand nous nous reverrons ? Je dis dans huit jours, mais qui compte au sûr en ce monde ? Il y a neuf ans que je demeurai un mois à Gaylus. Ce n'est pas sans quelque plaisir que je reverrai cet endroit, ma cousine, sa fille, et le bon chevalier qui m'aimait tant! On prétend qu'il m'aime encore. Je vais le savoir. C'est possible qu'il soit le même; lui me trouvera bien changée depuis dix ans. Dix ans, c'est un siècle pour une femme. Alors nous aurons même âge, car le brave homme a ses quatre-vingts ans passés.
Le 12. — C'était pour moi une véritable peine de m'en aller; papa l'a su et m'a laissée. Il me dit hier au soir : « Fais comme tu voudras. » Je voulais demeurer et me sentais toute triste en pensant que ce soir je serais loin d'ici, loin de Mimi, loin de mon feu, loin de ma chambrette, loin de mes livres, loin de Trilby, loin de mon oiseau : tout, jusqu'aux moindres choses, se présente quand on s'en va, et vous entoure si bien qu'on n'en peut sortir. Voilà ce qui m' arrive chaque fois qu'il est question de voyage : j'appelle voyage une sortie de huit jours. Comme la colombe, j'aime chaque soir de revenir à mon nid. Nul endroit ne me fait envie.
D'BUGBNIB DB OUÉRIN 41
Je n'aime que les fleurs que nos ruisseaux arrosent, Que les prés dont mes pas ont foulé le gazon ; Je n'aime que les bois où nos oiseaux se posent, Mon ciel de tous les jours et son même horizon.
Neuf heures. — C'est l'heure que Y âme pieuse écoute avec le plus de recueillement, à cause des pieux sou^ Tenirs qu'elle réveille. A la neuvième heure, nous dit l'Évangile, les ténèbres couvrirent la terre pendant que Jésus était en croix. Ce fut aussi à la neu- Tième heure que le Saint-Esprit descendit sur les apôtres. Aussi cette heure est-elle bénie et consaerée par l'Église à la prière. C'est alors que les chanoines commencent leur ofBce.
• Le 14. — C'est un de mes beaux jours, de ces jours qui commencent doux et finissent doux comme une coupe de lait. Dieu soit béni de ce jour passé sans tristesse! Ils sont si rares dans la vie! et mon âme plus qu'une autre s'afflige de la moindre chose. Un mot, un souvenir, un son de voix, un visage triste, un rien, je ne sais quoi, souvent troublent la sérénité de mon âme, petit ciel que les plus légers nuages ternissent. Ce matin, j'ai reçu une lettre de Gabrielle, de cette cousine que j'aime à cause de sa douceur et de sa belle âme. J'étais en peine sur sa santé si frêle, ne sachant rien d'elle depuis plus d'un mois. Sa lettre aussi m'a fait tant de plaisir que je l'ai lue avant la prière, tant j'étais pressée de la lire. Voir une lettre, et ne pas l'ouvrir, chose impos-
siblel Je Tai lue. Entre autres choses, j'ai vu que Gabrielle n'approuve pas mes goûts de retraite et de renoncement au monde. C'est qu'elle ne me connaît pas, qu'elle est plus jeune et qu'elle ne sait pas qu'il est un âge où le cœur se déprend de tout ce qui ne le fait pas vivre. Le monde l'enchante, l'enivre, mais ce n'est pas la vie. On ne la trouve qu'en Dieu et en soi. Être seul avec Dieu seul, ô bonheur suj)rême ! On m'a remis à Cahuzac encore une lettre. Celle-ci est de Lili, autre douce amie, mais tout à fait à l'écart du monde ; âme pure, âme de neige par sa candeur, si blanche que j'en suis éblouie quand je la regarde, âme faite pour les yeux de Dieu. Elle me dit de l'aller voir, mais je ne veux pas sortir avant Pâques. Après j'irai à Rayssac, et au retour je demeurerai tant que je pourrai avec Lili. Je m'en allais de Cahuzac toute contente avec ma lettre, lorsque j'ai vu près de la fontaine un petit garçon qui se désolait à fendre l'âme. C'est qu'il avait cassé son cruchon, et le pauvre enfant avait peur d'être battu par son père. Ce n'est pas lui qui me l'a dit, tant il pleurait, mais des femmes qui avaient vu tomber la cruche. Ce pauvre petit, j'ai vu qu'avec dix sous je le consolerais; et le prenant par la main, je l'ai mené chez un terrassier où il a retrouvé sa cruche. Charles X ne serait pas plus heureux s'il reprenait sa couronne. N'est-ce pas que c'est un beau jour?
Le 15. — Boue, pluie, ciel d'hiver, temps incom*
D'BUOéNIB DE GUÉRIN. 43
mode pour un dimanche ; mais ça m'est égal, tout comme si je voyais le soleil. Non par indifférence, j*aime mieux le beau temps ; mais tous les temps sont bons : quand le dedans est serein, que fait le reste ? J'étais à Lentin, où j'ai entendu bien mal prêcher, ce me semble. Cette parole de Dieu, si belle, comme elle se déflgure en passant par cer* taines bouches I On a besoin de savoir qu'elle vient du ciel. Je vais à vêpres, malgré le temps. J'ai rapporté d'Ândillac une fleur, la première que j'aie vue cette année. Les pareilles étaient sur l'autel de la Viei^, dont elles embaumaient les pieds. C'est la coutume de nos paysannes de lui offrir les premières fleurs de leur jardin ; coutume pieuse et charmante : rien ne pare mieux un autel de campagne. Je laisse ici ma fleur comme un souvenir du dimanche le plus voisin du printemps.
Le 16. — Encore une lettre de G..., une lettre pour m'annoncer son mariage. Que j'étais loin d'y penser! Elle est si jeune, si délicate, si frêle. On ne voit qu'un peu de vie dans ce petit corps d'enfant. Uon Dieu, que je la souhaite heureuse! mais je ne sais pas... je ne vois rien de riant "dans son mariage. 11 faut pourtant que je lui fasse mes félicitalions, c'est l'usage. J'ai passé tout le jour à penser à elle, à me figurer son avenir et à penser à ces mots de sa lettre ; Je nai de calme quà genoux.
Le 17. — C'est un cœur tout neuf que celui de
G Voilà pourquoi elle pourra être heureuse, si
son mari est aimable, parce qu'elle l'aimera avec tout le charme d'une première affection.
J'écoute le berger qui siffle dans le vallon. C'est l'expression la plus gaie qui puisse passer sur les lèvres de l'homme. Ce sifflement marque un sanssouci, un bien-être, un je suis content qui fait plaisir. Ces pauvres gens, il leur faut bien quelque chose, ils ont la gaieté. Deux petits enfants font aussi en chantant leur fagot de branches parmi les moutons. Ils s'interrompent de temps en temps pour rire ou pour jouer, car tout cela leur échappe. J'aimerais de les voir faire et d'écouter le merle qui chante dans la haie du ruisseau; mais je veux lire. C'est Massillon que je lis depuis quefnous sommes en carême. J'admire son discours de vendredi sur la Prière, qui est vraiment un cantique.
Le 18. — Le berger m'a annoncé ce matin l'arrivée des bergeronnettes. Une a suivi le troupeau toute la journée : c'est de bon augure, nous aurons bientôt des fleurs. On croit aussi que ces oiseaux portent bonheur aux troupeaux. Les bergers les vénèrent comme une sorte de génies et se gardent d'en tuer aucune. Si ce malheur arrivait, le plus beau mouton
du troupeau périrait. Je voudrais que cette naïve crédulité préservât de même tant d'autres petits oiseaux que nos paysans font périr inhumainement, et
D'BUOÉNIB PB QUÉRIN. 45
qui m'ont donné bien du chagrin autrefois. Le malheur des nids était un de mes chagrins d'enfance. Je pensais aux mères, aux petits, et cela me désolait de ne pouvoir les protéger, ces innocentes créatures I Je les recommandais à Dieu.
Je disais : 0 mon Dieu, ne les feites pas naître
Ou préservez-les de malheur; Préservez ces petits, vous êtes bien le malfre. Des griffes du vautour, des mains de Toiseleur.
J*en ai vu qu'on prenait de leur nid sous le lierre^ D'autres sur le grand chêne ou cachés sous la terre, Et, tristes comme moi quand je n'ai pas ma cour, Tous mouraient dans un jour.
Et tous auraient chanté, et tous, mettant des ailes. Se seraient envolés dans les bois, sur les mers ; Et quand naîtront les fleurs, ces pauvres hirondelles Renaîtraient dai s les airs.
Vous les verriez, enfants, passer sous les nuages, Et puis chaque matin gazouiller tout Tété. Oh! que c'est bien plus doux que de les voir en cages Sans chants ni liberté !
Le 19. — Je ne sais jusqu'où ces oiseaux m'auraient menée, tant ils me donnent de souvenirs et tant je leur portais de tendresse. Me voici dans une joyeuse attente; papa revient ce soir. 11 me tarde : huit jours d'absence sont longs quand on a T habitude de ne jamais se quitter. C'est de plus Saint- Joseph aujourd'hui, la fête de papa. Ce ne peut être qu'un beau jour. J'ai entendu la messe pour le fêter,
voilà mon bouquet : les prières sont des fleurs divines.
Le 20. — Papa est arrivé frais, bien portant et charmé de Taccueil qu'on lui a fait chez ma cousine de La Gardelle. La soirée s'est passée à parler de cette bonne famille qui nous aime, des voisins qu'ils ont, de leur curé. La vie des curés de campagne est intéressante, et j'aime à me la faire dire. Enfin, des uns ou des autres, nous avons eu de quoi causer jusqu'après dix heures où chacun de nous va dormir pour l'ordinaire, sans avoir tout appris.
Je n'ai aucune envie d'écrire aujourd'hui, j'aime mieux coudre. L'aiguille me sied mieux que la plume, je la reprends. Nous avons eu au lever ce matin une lettre de Marie et un cahier de la Propagation de la foiy voilà pour le cœur et pour l'âme. Marie nous mande des amitiés; les missionnaires, des conversions. Que ces hommes sont admirables, et que de grand cœur je leur donne mon sou par semaine ! Je voudrais te voir de cette association.
Le 21. — Je crois que c'est aujourd'hui le premier jour du printemps. Je ne m'en doutais pas; au froid qu'il fait, à la bise qui siffle, on se croirait en janvier. Encore un peu de temps et la froidure s'en ira : patience, pauvre impatiente que je suis de voir des fleurs, un beau ciel , de respirer l'air tout embaumé du printemps ! Quand j'en serai là, j'aurai quelques jours de plus, quelques soucis peut-être, et voilà
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comme les jouissances arrivent. J'ai fait pourtant un beau réveil. Gomme j'ouvrais Tœil, une lune charmante passait sur ma fenêtre et rayonnait dans mon lit, et rayonnait si bien que tout à coup j'ai cru que c'était une lampe suspendue à mon contrevent. C'était joli à voir et bien doux, cette blanche lumière. Aussi l'ai-je contemplée, admirée, regardée jusqu'à ce qu'elle se fût cachée derrière le contrevent, pour reparaître ensuite et se cacher comme un enfant qui joue à clignette.
J'ai été me confesser; j'ai longtemps réfléchi sur la douce et belle morale de M. Bories, puis j'ai écrit à Louise, ici à présent : que de douces choses j'ai faites! J'éciirais tout à présent que j'écrirais trop ; je ne pourrais pas dormir, et il faut que je dorme, et que je puisse penser à Dieu et le prier demain qui est dimanche. Ce frêle corps qui tient l'âme, il le faut ménager. C'est ennuyeux, mais qu'y faire ? Les anges n'ont pas ce souci : heureux anges !
Le 24. — Je vois un beau soleil qui du dehors vient resplendir dans ma chambrette. Cette clarté Tembellit et m'y retient, quoique j'aie envie de descendre. J'aime tant ce qui vient du ciel ! J'admire d'ailleurs ma muraille toute tapissée de rayons, et une chaise sur laquelle ils retombent comme des draperies. Jamais je n'eus plus belle chambre. C'est plaisir de s'y trouver et d'en jouir comme de chose à soi. 0 le beau temps I il me tarde d'en jouir, de
respirer à plein gosier l'air de dehors si suave aujourd'hui; ce sera pour l'après-midi : ce matin, il faut que j'écrive. Hier il nous arriva trois personnes et des livres, toutes visites d'amis. L' après-dîner se passa à causer, à écouter mille choses que M"' Roquîers sait raconter comme nouvelles intéressantes, ou amuser sa petite fille, enfant de quatre ans, fraîche comme une première rose. C'était plaisir de baiser ses joues rondelettes et de lui voir croquer des gimblettes. Nous sommes invitées Mimi et moi à aller assister demain chez M. Requiers à la bénédiction d'une cloche. Cette course ne me déplaît pas.
Le 26. — C'est une jolie chose qu'une cloche entourée de cierges, habillée de blanc comme un enfant qu'on va baptiser. On lui fait des onctions, on chante, on l'interrogé, et elle répond par un petit tintement qu'elle est chrétienne et veut sonner pour Dieu. Pour qui encore? car elle répond deux fois. Pour toutes les choses saintes de la terre, pour la naissance , pour la mort , pour la prière , pour le sacrifice , pour les justes , pour les pécheurs. Le matin, j'annoncerai l'aurore; le soir, le déclin du jour. Céleste horloge, je sonnerai l' Angélus et les heures saintes où Dieu veut être loué. A mes tintements, les âmes pieuses prononceront le nom de Jésus, de Marie ou de quelque saint bien-aimé ; leurs regards monteront au ciel, ou, dans une église, leur cœur se distillera en amour.
D'BUOÉNIB DB GUéBÎN. ^
Je pensais cela et d'autres choses devant cette petite cloche d'Itzac, que je voyais bénir au' milierû d'une foule qui regardait sans penser à rien, ce'nie semblait, et qui regardait également nous et la cloché. Deux demoiselles étaient en efTet choses curieuses et toutes nouvelles pour les Itzagois. Les pauvres gens !
Le 27. — A deux heures papa est parti pour Alby où Uli le réclame pour ses affaires. Nous voilà encore seules pour je ne sais combien de jours, car il est possible que papa aille à Rayssac. A son retour j'aurai des nouvelles de Louise. 11 me tarde. Voilà longtemps que je ne sais rien de cette chère amie. Ce n'est pas qu'elle m'oublie, je ne puis le croire. Si je le croyais... Non, non, Louise m'aime et sera toujours mon amie. C'est dit, c'est fait, nous n'en sommes plus aux commencements pour avoir des doutes sur notre amitié. C'est qu'elle ne peut m'éciire ou que les charbonniers perdent les lettres. Les ennuyeux, s'ils savaient ce qu'ils perdent !
Le 28. — J'ai failli avoir un chagrin : mon petit linot était sous la griffe de la chatte, comme j'entrai dans ma chambre. Je l'ai sauvé en donnant un grand coup de poing à la chatte, qui a lâché prise. L'oiseau n'a eu que peur, puis il s'est trouvé si content qu'il s'est mis à chanter de toutes ses forces coninic pour me remercier et m'assure r que la frayeur ne lui avait pas ôté la voix. Un bouvier qui passe au chemin de
Cordes chante aussi menant sa charrette, mais un air si insouciant, si mou, que j'aime mieux le gazouillement (lu linot. Quand je suis seule ici , je me plais à écouter ce qui remue au dehore, j'ouvre l'oreille à tout bruit : un chant de poule , les branches tombant, un bourdonnement de mouche, quoi que ce soit m'intéresse et me donne à penser. Que de fois je me prends à considérer, à suivre des yeux de tout petits insectes que j'aperçois dans les feuillets d'un livre ou sur les briques ou sur la table! Je ne sais pas leur nom, mais nous sommes en connaissances comme des passants qui se considèrent le long du chemin. Nous nous perdons de vue, puis nous nous rencontrons par hasard , et la rencontre me fait plaisir; mais les petites bêtes me fuient, car elles ont peur de moi, quoique je ne leur aie jamais fait mal. C'est qu'apparemment je suis bien effrayante pour elles. En serait-il de même au paradis? 11 n'est pas dit qu'Eve y fit jamais peur à rien. Ce n'est qu'après le péché que la frayeur s'est mise entre les créatures. Il faut que j'écrive à Philibert.
Le 29. — J'ai commencé hier au soir ma lettre loutre-mer que j'écris avec un inexprimable intérêt par les souvenirs qu'elle fait naître, par les dangers qu'elle va courir. Est-il possible qu'une feuille de papier lancée sur l'Océan arrive à son adresse, tombe juste sous les yeux de mon cousin dans son
lyBUGÂNIB DE QUÉRIN. 51
tle ? Ce n'est pas croyable, à moins que quelque ange nayigateor ne prenne ce papier sous son aile. Cette lie de France est en effet au bout du monde. Pauvre Philibert, comme il est loin d'ici et qu'il est à plaindre, loi qui aime tant son pays, ses parents, son beau del d'Europe I Je me souviens du dernier soir que nous avons passé ensemble, et comme il contemplait avec extase ces étoiles de son pays qui bientôt disparaîtraient pour lui ! 11 regrettait surtout l'étoile polaire qu'on cesse de voir sous la ligne. Alors paratt la croix du Sud. La croix du Sud est bien belle, mais jamais, me disait-il, je ne l'ai tant regardée, ni toutes nos constellations d'Afrique, que cette petite étoile du Nord.
Étoiles du beau ciel de France,
Du beau pays de ma naissance,
Vous ne luirez plus à mes yeux
Par delà l'Océan immense,
Où je vais vivre malheureux,
Et, sans vous voir, voir d'autres cieux ,
Étoiles du beau ciel de France !
Ce pauvre cousin me disait cela, ce me semble, et j'en avais le cœur gros. Que les exilés sont à plaindre ! Rien ne leur plaît dans cet éloignement du pays. Avec sa femme et ses enfants, Philibert est triste en Afrique; en France, il serait heureux.
Le SO. — Deux lettres nous sont venues : l'une de joie, pour annoncer le mariage de Sophie Decazes,
l'autre de deuil, pour nous parler de mort. C'est ce pauvre M. de La Morvonnais qui m'écrit tout pleurant, tout plein de sa chère Marie. Comme il l'aimait et comme il l'aime encore! C'étaient deux âmes qui ne pouvaient se quitter : aussi demeureront-elles unies malgré la mort, et à part le corps où n'est pas la vie. C'est là l'union chrétienne, union spirituelle, immortelle, nœud divin formant l'amour, la charité qui jamais ne meurt. Dans son veuvage, Hippolyte n'est pas seul : il voit Marie, partout Marie, toujours Marie. « Parlez-moi ^elle^ toujours d'elle, » me dit-il. Puis : « Écrivez-moi souvent, vous avez des toUrs de langage qui me la rappellent au vif. » Je ne m'en doutais pas ; c'est Dieu qui le fait et m'a mis dans Tàme quelques traits de ressemblance avec cette âme. Voilà pourquoi elle m'aimait et je l'aimais : la sympathie naît des rapports de l'âme. Je trouvais de plus en Marie quelque chose d'infiniment doux que j'aime tant, qui n'émane que d'une âme pure. « La vraie marque de l'innocence, c'est la douceur, » dit Bossuet. Que de charmes, que de bien j'aurais . goûté dans cette amitié céleste ! Dieu en a jugé autrement et me l'a ôtée après un an que j'en ai joui. Pourquoi si tôt? Point de plaintes, Dieu n'en veut pas pour ce qu'il nous ôte et pour quelques jours de séparation. Ceux qui meurent ne vont pas si loin, car le ciel est tout près de nous. Nous n'avons qu'à lever les yeux et nous voyons leur demeure. Consolons-nous par cette douce vue en nous résignant sur
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la terre, qui n'est qu'une marche à la porte du paradis.
1« avril. — Voilà donc un mois de passé, moitié triste, moitié beau, comme à peu près toute la vie. Ce mois de mars a quelques lueurs de printemps :quî sont bien douces; c'est le premier qui voit des fleurs, quelques pimprenelles qui s'ouvrent un peu au soleil, des violettes dans les bois sous les feuilles mortes, qui les préservent de la gelée blanche. Les petits enfants s'en amusent et les appellent fleurs de mars. Ce nom est très-bien donné. On en fait sécher pour faire de la tisane. Cette fleur est douce et bonne pour les rhumes^ et, comme la vertu cachée, son parfum la décèle. On -a vu aujourd'hui des hirondelles , joyeuse annonce du printemps.
Le 2. — Mon âme s'en va tout aujourd'hui du ciel sur une tombe, car il y a seize ans que ma mère mourut à minuit. Ce triste anniversaire est consacré ^ au deuil et à la prière. Je l'ai passé devant Dieu en regrets et en espérances; tout en pleurant, je lève les veux et vois le ciel où ma mère est heureuse sans doute, car elle a tant souffert I Sa maladie fut longue et son àine patiente. Je ne me souviens pas qu'il lui soit échappé une plainte, qu'elle ait crié tant soit peu sous la douleur qui la déchirait : nulle chrétienne n'a mieux souffert. On voyait qu'elle l'avait appris devant la croix. Il lui serait venu de sourire
sur son lit de mort comme un martyr sur son chevalet. Son visage ne perdit jamais sa sérénité, et jusque dans son agonie elle semblait penser à une fête. Gela m'étonnait, moi qui la voyais tant souffrir, moi qui pleurais au moindre mal, et qui ne savais pas ce que c'est que la résignation dans les peines. Aussi, quand on me disait qu'elle s'en allait mourir, je la regardais, et son air content me faisait croire qu'elle ne mourrait pas. Elle mourut cependant le 2 avril à minuit, à l'heure où je m'étais endormie au pied de son lit. Sa douce mort ne m'éveilla pas, jamais àme ne sortit plus tranquillement de ce monde. Ce fut mon père... Mon Dieu! j'entends le prêtre, je vois des cierges allumés, une figure pâle, en pleurs : je fus emmenée dans une autre chambre.
Le 3. — A neuf heures du matin ma mère fut mise au tombeau.
Le 4. — Je vais à Cahuzac avec le soleil sur la tête. Si cela m'ennuie, je penserai au saint du jour, saint Macaire cheminant sous une corbeille de sable dans le désert pour se défaire d'une tentation. Il tourmentait le corps pour sauver l'âme.
Le 8. — Je ne sais pourquoi je n'ai rien mis ici depuis quatre jours; j'y reviens à présent que je me trouve seule dans ma chambre. La solitude fait écrire parce qu'elle fait penser. On prend son âme avec qui
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Ton entre en conversation. Je demande à la mienne ce qu'elle a vu aujourd'hui, ce qu'elle a appris, ce qu'elle a aimé, car chaque jour elle aime quelque chose. Ce matin j'ai vu un beau ciel , le marronnier verdoyant, et entendu chanter les petits oiseaux. Je les écoutais sous le grand chêne, près du Téoulé dont on nettoyait le bassin. Ces jolis chants et ce lavage de fontaine me donnaient à penser diversement : les oiseaux me faisaient plaisir, et, en voyant s'en aller toute bourbeuse cette eau si pure auparavant, je regrettais qu'on l'eût troublée, et me figurais notre ime quand quelque chose la remue ; la plus belle même se décharme quand on en touche le fond, car au fond de toute âme humaine il y a un peu de limou. Voilà bien la peine de prendre de l'encre pour écrire de ces inutilités I Mieux vaut parler du pauvre Tamisier, qui me racontait, assis près du portail, quelque aventure de ses courses. Je l'en ai remercié par un coup de vin, qui lui donnera d'autres paroles et des jambes pour aller au gîte ce soir. J'ai lu un sermon ; ne pouvant pas aller en entendre, je me fais de ma chambrette une église où je trouve Dieu, ce me semble, et sans distractions. Quand j'ai prié, je réfléchis; quand j'ai médité, je lis, puis quelquefois j'écris, et tout cela se fait devant une petite croix sur la table, comme un autel; dessous est le tiroir où sont mes lettres, mes reliques.
Le 9. — J'ai médité ce matin sur les larmes de
Madeleine. Les douces larmes et la belle histoire que celle de cette femme qui a tant aimél Voici papa, je quitte tout.
Le 13. — Depuis le retour de papa j'ai laissé mon Journal, mes livres et bien des choses. Il y a de ces jours de défaillance où Tâme se retire de toutes ses affections et se replie sur elle-même comme bien fatiguée. Cette fatigue sans travail, qu'est-ce autre chose que faiblesse ? Il la faut surmonter comme tant d'autres qui vous prennent cette pauvre âme. Si on ne les tuait une à une, toutes ces misères finiraient par vous dévorer comme ces étoffes rongées par les vers. Je passe trop subitement de la tristesse à la joie; quand je dis Joie, je veux dire ces bonheurs de l'âme calmes et doux, et qui n'éclatent au dehors que par la sérénité. Une lettre, un souvenir de Dieu ou de ceux que j'aime, me feront cet effet, et d'autres fois tout le contraire. C'est quand je prends les choses mal qu'elles m'attristent. Dieu sait les craintes et les ravissements qu'il me donne; mes amis, vous ne savez pas combien vous m'êtes doux et amers! Te souviens-tu, Maurice, de cette petite courte lettre qui m'a tourmentée quinze jours? que tu me semblais froid, indifférent, peu aimable!
Je viens de suspendre à mon bénitier le rameau bénit. C'était hier les Rameaux, la fête des enfants, si heureux avec leurs rameaux bénits, garnis de gâteaux dans l'église. Cette joyeuse entrée leur est donnée
sans doute en mémoire de Thosanna que les enfants chantèrent à Jésus dans le temple. Dieu ne laisse rien sans récompense. Voilà mon cahier fini. En recommencerai-je un autre? Je ne sais. Adieu à celui-ci et àtoil
Le là avril 1835. — Pourquoi ne continuerais-je pas de l'écrire, mon cher Maurice? Ce cahier te fera autant de plaisir que les deux autres, je continue. Ne seras-tu pas bien aise de savoir que je viens de passer un joli quart d'heure sur le perron de la terrasse, assise à côté d'une pauvre vieille qui me chantait une lamentable complainte sur un événement arrivé jadis à Cahuzac? C'est venu à propos d'une croix d'or qu'on a volée au cou de la sainte Vierge. La vieille s'est souvenue que sa grand'mère lui disait qu'autrefois on lui avait dit que, dans la même église, il avait été fait un vol plus sacrilège encore, puisque ce fut le Saint-Sacrement qu'on enleva un jour qu'il était seul exposé dans ré[:^lise. Ce fut une fille qui, pendant que tout le monde était aux moissons, s'en vint à l'autel et, moulant dessus, mit l'ostensoir dans son tablier, et s en alla le poser sous un rosier dans un bois. Les ^rçers qui le découvrirent Tallèrent dénoncer, et "^'1^^ prOtres vinrent en procession adorer le Saint-
Racromenl du rosier et le reportèrent à l'église. Ce- ■ pendiint la pauvre bergère fut prise, jugée et condaiiiiK'^e au feu. Au moment de mourir, elle demanda i h se c(uifosscr et fit au prêtre Taveu du larcin, mai| ce n'iHait pas f[u'elle fiitvoIeu.se, c'était, dil-elle, pq^ avoir le Saint-Sacrcmeut dans la forêt. « J'avais p< que sous un rosier !c bon Dieu se plairîdt aussi bien ; que sur un autel. » A ces paroles, un ange descendit^ du ciel pour lui annoncer son pardon et consoler la sainte criminelle, qui fut brûlée sur un bûcher dont ^ le rosier fut le premier fagot. Voilà ce que m*a chanté la mendiante que j'écoutais comme un rossi-*« gnol. Je Tai bien remerciée, puis lui ai offert quelque^ chv)se pour la payer de sa complainte; elle n'a voulu que des fleurs : « Donnez-moi quelque brin de ce beau lilas. » Je lui en ai donné quatre, grands comme des panaches, et la pauvre vieille s'en est allée, son bâton d'une main et son bouquet de l'autre, et moi dedans avec sa complainte.
Le 15. — A mon réveil, j'ai entendu le rossignol,. mais rien qu'un soupir, un signe de voix. J'ai écouté. longtemps sans jamais entendre autre chose. Le char-; mant musicien arrivait à peine et n'a fait que s'an-, noncer. C'était comme le premier coup d'archet d'un. grand concert. Tout chante ou va chanter.
Je n'ai pas lu la vie du saint aujourd'hui, je vais la lire : c'est mon habitude avant dîner. Je trouve que, tandis qu'on mange, qu'on est à la crèclie^ il est ^
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fn'encbante, je verrai papa, Mimi : la douce chose qu'un retour!
[Sans date.] M'y voici à ce cher Cayla , et depuis plusieurs jours, sans te le dire. C'est que j'avais mis oion cahier sous un tapis en le sortant de mon portemanteau, et qu*il était là depuis. En tripotant, ma miiB s'est posée dessus; il s'est ouvert, et je continue récriture. Ce fut un beau moment que le revoir de . U fiimille, de papa, de Mimi, d'Érembert, qui m*em- '■ ifitaâient si tendrement et me faisaient sentir si profotld tout le bonheur d'être aimée.
Ce fut un beau jour hier; il nous vint quatre lettres
et deux amis, M. Bories et Tabbé F. . . , le frère de Cécile.
Je ne sais qui des deux nous fit le plus de plaisir et fut
plus aimable, l'un par l'esprit, l'autre par le cœur.
îious avons causé beaucoup, nous avons ri, bu à nos
santés, et, pour fin, nous sommes mis à jouer au
ptifte-l'àne, comme des enfants, en nous trichant l'un
ïautre. Point de sérieux du tout, c'était un jour de
détente où Tâme se met à l'aise en conservant son
P"- c'était paiet»'» do prêtre et d'amis clirétiens.
^-'Hiiine nous étions au dessert, deux lettres nous
^""î vonîie>. Tune de Lili, l'autre de ce pauvre
niilibr.iti^ toujours plus malheureux. Sa lettre fend
'^ ^'m-: j'en ai fait la lecture à table, et j'ai vu
'■^ iarines dans les yeux de nos bons curés. M. Bo-
'• ^1- MiilibL-rt du Koqucfc'iil.
Le 18. — Qui aurait deviné ce qui vient de m' arriver aujourd'hui? J'en suis surprise, occupée, bien aise. Je remercie, et regarde cent fois ma belle fortune , mes poésies créoles, à moi adressées par un poète de Tlle de France. Demain, j'en parlerai. 11 est trop tard à présent, mais je n'ai pu dormir sans marquer ici cet événement de ma journée et de ma vie.
Le 19. — Me voici à la fenêtre écoutant un chœur de rossignols qui chantent dans la Moulinasse d'une façon ravissante. Oh! le beau tableau! Oh! le beau concert, que je quitte pour aller porter l'aumône à Annette la boiteuse !
Le 22. — Mimi m'a quittée pour quinze jours; elle est à ***, et je la plains au milieu de cette païennerie, elle si sainte et bonne chrétienne! Comme me disait Louise une fois, elle me fait l'effet d'une bonne âme dans l'enfer; mais nous l'en sortirons dès que le temps donné aux convenances sera passé. De mon côté, il me tarde ; je m'ennuie de ma solitude, tant j'ai l'habitude d'être deux. Papa est aux champs presque tout le jour, Éran à la chasse; pour toute compagnie, il me reste Trilby et mes poulets qui font du bruit comme des lutins; ils m'occupent sans me dr.sennuyer, parce que l'ennui est le fond et le centre de mon âme aujourd'hui. Ce que j'aime le plus est peu capable de me distraire. J'ai voulu lire, écrire,
^fi JOURNAL
prier, tout cela n'a duré qu'un moment; la prière même me lasse. C'est triste, mon Dieu! Par bonheur, je me suis souvenue de ce mot de Fénelon : « Si Dieu vous ennuie, dites-lui qu'il vous ennuie. » Oh! je lui ai bien dit cette sottise.
Le 23. — Je viens de passer la nuit à t* écrire. Le jour a remplacé la chandelle, ce n'est pas la peine d'aller au lit. Oh I si papa le savait!
Le 24. — Comme elle a passé vite, mon ami, cette nuit passée à t' écrire! l'aurore a paru que je me croyais à minuit; il était trois heures pourtant, et j'avais vu passer bien des étoiles, car de ma table je vois le ciel, et de temps en temps je le regarde et le consulte; et il me semble qu'un ange me dicte. D'où me peuvent venir, en effet, que d'en haut tant de choses tendres, élevées, douces, vraies, pures, dont mon cœur s'emplit quand je te parle! Oui, Dieu me les donne, et je te les envoie. Puisse ma lettre te faire du bien! elle t* arrivera mardi; je l'ai faite la nuit pour la faire jeter à la poste le matin, et gagner un jour. J'étais si pressée de te venir distraire et fortifier dans cet état de faiblesse et d'ennui où je te vois ! Mais je ne le vois pas, je l'augure d'après tes lettres, et quelques mots de Félicité. Plût à Dieu que je pusse le voir et savoir ce qui te tourmente! alors je saurais sur quoi mettre le baume, tandis que je le pose au hasard. Oh! que je voudrais de tes lettres!
Écris-moi, parle, explique-toi, fais-toi voir, que je sache ce que tu souffres et ce qui te fait souffrir. Quelquefois je pense que ce n'est rien qu un peu de cette humeur noire, que nous avons, et qui rend si triste quand il s'en répand dans le cœur. Il faut s'en purger au plus tôt, car ce poison gagne vite et nous ferait fous ou bêtes. On ne désire rien de beau ni d'élevé. Je sais quelqu'un qui, dans cet état, n'a d'autre plaisir que de manger, et d'ordinaire c'est une âme qui tient peu aux sens. Gela fait voir combien toute passion nous bestialise. C'en est une que la tristesse, et qui consume, hélas! bien des vies. Je regarde à peu près comme perdus ceux qu'elle possède. Faut-il remplir un devoir? impossible. Ce sont des hommes tristes ; ne leur demandez rien, ni pour Dieu, ni pour eux-mêmes, que ce que leur humeur voudra.
Le 27. — Dans ma solitude aujourd'hui, je n'ai rien trouvé de mieux à faire que de paperasser, de revoir mes vieux souvenirs, mes écritures, mes pensées de jadis en tout genre. J'en ai vu de bonnes, c'est-à-dire de raisonnables, de pieuses, d'exagérées^ de folles, comme celle-ci : « Si j'osais, je demanderai< à Dieu pourquoi je suis en ce monde. Qu'y faisje? Qu'ai-je à y faire? je n'en sais rien. Mes jours s'en vont inutiles, aussi je ne les regrette pas... Si je pouvais me faire du bien ou en faire à quelqu'un, seulement une minute par jour! » Eh ! mon Dieu, rien
n'est pins facile, je n'avais qu'à prendre un verre (l'eau et le donner à un pauvre. Voilà comme la tristesse fait cxtravaguer et mène à dire : « Pourquoi la vie, puisque la vie m'ennuie? Pourquoi des devoirs, puisqu'ils me pèsent? pourquoi un cœur? pourquoi une âme? » Des pourquoi sans fin; et on ne peut rien, on ne veut rien, on se délaisse, on pleure, on est malheureux, on s'enferme , et le diable qui nous voit seuls, arrive pour nous distraire avec toutes ses séductions. Puis, quand elles sont épuisées, le suicide reste encore. Dieu! quelle fin! quelle folie! et comme elle gagne chaque jour, même dans les campagnes! Un jeune paysan de Bleys, riche et aimé de ses parents, s'est tué de tristesse. Tout l'ennuyait, surtout de vivre. Il était religieux, mais pas assez pour surmonter une passion. Dieu seul nous donne la force et le vouloir dans cette lutte terrible, et, tout faible et petit qu'on soit, avec son aide on tient enfin le géant sous ses genoux; mais pour cela» il faut prier, beaucoup prier, comme nous l'a appris Jésus-Christ, et nous écrier : Notre Père ! Ce cri filial touche le cœur de Dieu, et nous obtient toujours quelque chose. Mon ami, je voudrais bien te voir prier comme un bon enfant de Dieu. Que t'en coûterait-il? ton âme est naturellement aimante, et la prière, qu'est-ce autre chose que l'amour, un amour qui se répand de l'âme au dehors, comme l'eau sort de la fontaine? Tu comprends cela mieux que moi. M. de La Mennais a dit là-dessus des choses
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divines qui t'auront pénétré le cœur, si tu as pu les entendre; mais, par malheur, il en a dit d'autres aussi qui, je le crains, auront empêché le bon effet de celles-là. Quel malheur, encore une fois, quel malheur que tu sois sous l'influence de ce génie dévoyé ! Pauvre Maurice ! ne pensons pas à ces choses.
Mimi m'a écrit ; elle est à M***, vieux castel des Villefranche, oi Julie demeure avec sa famille. La visite de Mimi lui fait un plaisir bien senti et bien exprimé par ses façons empressées et tendres. Je ne sais plus rien, parce que la voyageuse écrit en arrivant et ne donne qu'un aperçu.
Le 27. — Je me trompai de date hier, et j'anticipai sur un jour; je me ravise, n'allons pas plus vite que le temps qui marche, hélas! assez vite. Ne voilàt-il pas déjà la fin du mois, qui finit par un beau vacarme? Au moment où j'écris, tonnerre, vents, éclairs, tremblement du château, torrents de pluie comme un déluge. J'écoute tout cela de ma fenêtre inondée, et je n'y puis écrire comme chaque soir. C'est bien dommage, car c'est un charmant pupitre, sur ce tertre du jardin si vert, si joli, si frais, tout parfumé d'acacias.
Le 28. — Notre ciel d'aujourd'hui est pâle et languissant comme un beau visage après la fièvre. Cet état de langueur a bien des charmes, et ce mélange
de verdure et de débris, de fleurs qui s'ouvrent sur des fleurs tombées, d'oiseaux qui chantent et de petits torrents qui coulent, cet air d'orage et cet air de mai font quelque chose de chifibnné, de triste, de riant que j'aime. Mais, c'est l'Ascension aujourd'hui; laissons la terre et le ciel de la terre, montons plus haut que notre demeure, et suivons Jésus-Christ où il est entré. Cette fête est bien belle; c'est la fête des âmes détachées, libres, célestes, qui se plaisent, au-delà du visible, où Dieu les attire.
Le 29. — Jamais orage plus long, il dure encore, depuis trois jours le tonnerre et la pluie vont leur train. Tous les arbres s'inclinent sous ce déluge; c'est pitié de leur voir cet air languissant et défait dans le beau triomphe de mai. Nous disions cela ce soir, à la fenêtre de la salle, en voyant les peupliers du Pontet penchant leur tête tout tristement, comme quelqu'un qui plie sous l'adversité. Je les plaignais ou peu s'en faut; il me semble que tout ce qui parait soufli'ir a une âme.
Le 30. — Toujours, toujours la pluie. C'est un temps à faire de la musique ou de la poésie. Tout le monde bâille en comptant les heures qui jamais ne finissent. C'est un jour éternel pour papa surtout qui aime tant le dehors et ses distractions. Le voilà comme en prison, feuilletant de temps en temps une vieille histoire de l'Académie de Berlin, porte-som-
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meil, assoupissante lecture, qui m*a fait courir dès avoir touché le volume. Juge! je suis tombée sur la théologie de l'Etre. Vite j*ai fermé, j'ai cru voir un puits, un puits sans eau; le vide obscur m'a toujours fait peur. Il y a cependant des profondeurs qui me plaisent, comme YExisience de Dieu^ par Fénelon. J'ai encore présente l'impression que j'eus de cette lecture, qui me fit un plaisir infini, ce qui ne serait pas arrivé si je n'y avais rien compris. Pour sentir, il faut être touché. Je sentis, donc... Je raisonne à la Salaberty n'est-ce pas? Quoi qu'il en soit, cette lecture me fut bonne; il me sembla connaître Dieu davantage et par l'esprit et par lé cœur, à la façon de Fénelon. Je voudrais bien avoir ses œuvres spirituelles, les lettres de piété surtout où Fénelon est si élevé, si tendre, si aimant. J'ai celles de Bossuet qui font mes délices, les autres font mon envie. Puisque j'en suis à cela, je veux te dire toutes mes fantaisies en fait de livres de piété. Depuis longtemps je me crée une bibliothèque, dont les rayons, hélas! sont toujours vides. La voici : d'abord de saint Augustin, la Cité de Dieu, ses méditations, ses sermons, ses soliloques, et autres ouvrages à ma portée ; les lettres de saint Jérôme, ses traités d'éducation pour la petite Marcella; les lettres aussi de saint Grégoire de Nazianze; les poésies de saint Paulin, le Pré spirituel de Jean Mose ; les écrits de sainte Thérèse, de Louis de Blois, les lettres de saint Bernard, et son opuscule à sa sœur; les écrits de sainte Catherine de Gènes, estimés de
Leibnitz; saint François de Sales. Je continuerai plus tard mon catalogue ; il faut que je dise mon chapelet.
Sans date.] — Depuis cette pause, il s'est passé plusieurs jours, plusieurs événements au Cayla, qui m'ont tenue loin de ma chambrette; m'y voici pour une minute où tu verras mes quatre jours, tout ce temps passé sans écrire; mais non : est-ce la peine de marquer mon temps? c'est écrire sur la poussière. Je ne sais pourquoi je me figure que cela te fera plaisir, ce fatras de choses, de jours et de papier.
Mimi est arrivée hier avec ÉJisa, à qui j'ai cédé ma chambrette. C'est te dire que j'y viens moins, que je lis moins, que je pense moins. Je suis à Élisa, je vais la joindre à la promenade.
Le 13 juin. — Je retrouve mon cahier abandonné, et j'y mets ce qui m'est venu aujourd'hui : deux J3eaux livres, Y Imitation de Lamennais, et le Guide spirituel de Louis de Blois. Merci à toi, Maurice, de ce pieux souvenir. Ce nous seront deux reliques pour l'âme et pour le cœur, et nous prierons pour toi chaque fois que nous lirons, Mimi son Guide^ et moi mon Imitation.
Le 18. — M. le curé sort d'ici et m'a laissé une de tes lettres, qu'il m'a glissée furtivement dans la main au milieu de tout le monde. Je lui ai tremblé tout doucement un merci, et, comprenant ce que
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c'était, je suis sortie et suis allée te lire à mon aise dans la garenne. Gomme j'allais vite, comme je tremblais, comme je brûlais sur cette lettre où j'allais te voir enfin! Je t'ai vu; mais je ne te connais pas; tu ne m'ouvres que la tête : c'est le cœur, c'est lame, c'est l'intime, ce qui fait ta vie, que je croyais voir. Tu ne me montres que ta façon de penser ; tu me fais monter, et moi je voulais descendre, te con- Daître à fond dans tes goûts, tes humeurs, tes principes, en un mot, faire un tour dans tous les coins et recoins de toi-même. Je ne suis donc pas contente de ce que tu me dis; cependant j'y trouve de quoi bénir Dieu, car je m'attendais à pis. Je te dirai tout cela dans ma lettre, ici c'est inutile ; mes réflexions seraient de l'histoire ancienne quand tu les lirais.
Le 19. — Ne suis-je pas malheureuse? Je voulais écrire une lettre, je l'ai commencée et n'ai pu coniinuer, faute d'idées. Ma tète est vide à présent; il y a de ces moments où je me trouve à sec, où mon esprit tarit comme une source, puis il recoule. En attendant Faiguade, j'admire ma tourterelle qui chante à plein gosier sous ma fenêtre.
Je vais t'écrire à la dérobée, et, pour dépister les curieux qui viennent dans ma chambre, j'aurai deux lettres, une dessus, l'autre dessous, et dès qu'on viendra je n'aurai qu'à tourner les cartes. Ce que je te dis ne serait compris de personne, hormis de Miiiii qui est du secret. Papa en aurait de la peine et
se tourmenterait sur ton compte. Mieux vaut le tromper et lui laisser croire que c'est à Louise que j'écris, comme je viens de le lui dire. C'est que tout de bon je vais commencer ma double lettre et parler à deux voix. Voyons.
II passe une noce au chemin de Cordes; tout à l'heure on sonnait de ce côté pour un mort; voilà bien la vie. Je la vois toute dans mon petit tableau.
Le 12. — Nous avons perdu une de nos pauvres, Annette la boiteuse, celle qui m'avait si fort baisée pour un raisin que je lui donnais. La pauvre fille 1 j'espère qu'à présent elle prie pour nous dans le ciel. Elle est morte sans y penser, ou plutôt elle y pensait tous les jours, mais elle n'a pas vu venir sa dernière heure.
Le 17. — Jour de deuil. Nous avons perdu ma grand' mère. Ce matin, papa est venu de bonne heure dans ma chambre, s'est approché de mon* lit et m'a pris la main qu'il a serrée en me disant : « Lèvetoi. )) — « Pourquoi ? » Il m'a serré la main encore : « Lève-toi. » — « 11 y a quelque chose, dites? » — « Ma mère.... » J'ai compris; je l'avais laissée mourante.
Le 31. — Ce cahier que je laisse et que je reprends, à quoi servira- t-il si je le continue? Une pensée me vient. Si je meurs avant toi, je te le lègue. Ce sera à
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peaprës tout mon héritage; mais ce legs de cœur tara bien quelque prix pour toi. Je le veux donc enrichir, afin que tu dises : « Ha sœur m'a laissé tout ce qu'eBeapu. » La belle fortune que quelques idées, des larmes, des tristesses dont se compose presque ia fie I S'il y vient du meilleur, c'est rare, si rare qn'oo s'en enivre, comme je le fais, quand il me vient qodqœ chose du del ou de ceux que j'aime.
Depuis quinze jours, j'ai eu beaucoup de ces jolis iDoments. Toutes mes amies m'ont écrit au sujet de na grand'mère, et me disent sur sa mort biep des thèses tendres et consolantes; msds Dieu seul peut œosoler. Le cœur, quand il est triste, n'a pas assez des secours humains qui plient sous lui, tant il est pesant de tristesse. Il faut à ce roseau d'autres appuis ^Qe des roseaux. Oh ! que Jésus a bien dit : « Venez i moi, vous tous qui pleurez, vous tous qui êtes acca- Wés. » Ce n'est que là, que dans le sein de Dieu, ?u*on peut bien pleurer, bien se décharger. Que nous sommes heureux, nous, eh rétiens I Nous n'avons pas de peines que Dieu ne soulage.
Le 1*' août. — Ce soir ma tourterelle est morte, je De sais de quoi, car elle chantait encore ces joursci. Pauvre petite bête! voilà des regrets qu'elle me donne. Je l'aimais, elle était blanche, et chaque matin c'était la première voix que j'entendais sous ma fenêtre, tant l'hiver que l'été. Était-ce plainte ou joie? Je ne sais, mais ces chants me faisaient plaisir
à entendre; voilà un plaisir de moins. Ainsi, chaqi jour, perdons-nous quelque jouissance. Je vei mettre ma colombe sous un rosier de la terrasse; me semble qu'elle sera bien là, et que son âme ( âme il y a) reposera doucement dans ce nid sous 1 fleurs. Je crois assez àFàme des bêtes, et je voudra même qu'il y eût un petit paradis pour les bonnes les douces, comme les tourterelles, les chiens, 1 agneaux. Mais que faire des loups et autres m* chantes espèces? Les damner? cela m'embarrass L'enfer ne punit que l'injustice, et quelle injusti commet le loup qui mange l'agneau? Il en a besoii ce besoin, qui ne justifie pas l'homme, justifie la bêt qui n'a pas reçu de loi supérieure à l'instinct. 1 suivant son instinct, elle est bonne ou mauvaise p rapport à nous seulement; il n y a pas vouloir ^ c'es à-dîre choix, dans les actions animales, et, par coi séquent, ni bien ni mal, ni paradis ni enfer. . regrette cependant le paradis, et qu'il n'y ait pas d colombes au ciel. Mon Dieu, qu'est-ce que je dis L aurons-nous besoin de rien d'ici-bas, là-haut, poi être heureux ?
Le 2. — La pluie et une de tes lettres. Cette lett était bien attendue à cause des événemjents d'ici de ceux de Paris. Tu avais appris de la famille i projet de mariage et une mort, et tu devais m'a prendre ce que c'est que cette machine infernale q a éclaté, et ce qui s'en est suivi. Des morts, des c
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lamités, des larmes. Que je te plains d'être sur ce volcan ^e Paris I
Le 8. — Rien.
Le 4. — Ce jour-là, je voulais parler de ta naissance, de ma joie lorsque je Tappris, et comme je m'empressai d'ouvrir ce portemanteau où papa m'avait dit qu'il te portait. Je voulais dire tout cela, et bien d'autres choses du baptême et de ta vie; mais j'ai été triste, affligée, pleurante, et quand je pleure, je n'écris pas, je prie seulement, c'est tout ce que je puis faire; mais voici qu'un peu de sérénité me vient. Dieu m'est venu, puis des livres, et une lettre de Louise, trois choses qui me portent bonheur. J'ai commencé toute triste, et puis j'ai senti presque de la joie et que j'avais Dieu au cœur. 0 mon ami! si tu savais comme l'âme dans TalTIiction se console doucement en Dieu! que de force elle tire de la puissance divine î
Le livre, je voulais dire l'ouvrage qui me fait tant de plaisir, c'est Fénelon que papa m'a acheté. Toute ma vie, j'avais désiré d'avoir ses lettres spirituelles si douces, si célestes, si propres à tout état, à toute position d'âme. Je vais les lire et les mettre dans mon cœur; j'en ferai ma consolation, mon soutien à présent que M. Bories va me manquer, et que mon âme se trouve comme orpheline. J'avais demandé quelque chose à Dieu, et ces lettres me sont venues; aussi, je
les regarde comme un don du ciel. Merci à Dieu et à mon père.
Le 20. — Je viens de suspendre à mon cou une médaille de la sainte Vierge, que Louise m^a envoyée pour préservatif du choléra. C'est la médaille qui a fait tant de miracles, dit-on. Ce n'est pas article de foi, mais cela ne fait pas de mal d'y croire. Je crois donc à la sainte médaille comme à l'image sacrée d'une mère, dont la vue peut faire tant de bien. J'aurai toute ma vie sur mon cœur cette sainte relique de la Vierge et de mon amie, et j'y aurai foi si le choléra vient, mal pour lequel il n'est pas de remède humain; ayons donc recours au miraculeux. On ne compte pas assez sur le ciel, et on tremble. Je ne sais pourquoi, ce choléra qui avance ne me fait rien ; je n'y pense pas, si ce n'est pour les prières que l'archevêque a ordonnées. D'où me vient cela? serait-ce indifférence? je ne le voudrais pas ; non, je ne voudrais être insensible à rien, pas même à la peste* D'où me vient ma sécurité?
Le 21 . — Voilà un ornement de plus à ma chambrette : sainte Thérèse que j'ai pu enfin faire encadrer; il me tardait d' avoir cette belle sainte devant mes yeux, au-dessus de la table où je fais ma prière, où je lis, où j'écris. Ce me sera une inspiration pour bien prier, pour bien aimer, pour bien souffrir. J'élèverai vers elle mon cœur et mes yeux dans mes prières, dans mes
D'BUGÂMIB DU GUÉBIN.
tristesses. Je commence à présent, et lui dis : « Regardez-moi du ciel, bienheureuse sainte Thérèse, regardez-moi, à genoux devant votre image, contemplant les traits â*une amante de Jésus avec un grand désir de les graver en moi. Obtenez-moi la sainte ressemblance, obtenez-moi quelque chose de vous; faitesmoi passer votre regard pour chercher Dieu, votre bouche pour le prier, votre cœur pour l'aimer. Que j'obtienne votre force dans l'adversité, \otre douceur dans les souffrances, votre constance dans les tentations. » Sainte Thérèse souffrit vingt ans des dégoûts dans la prière sans se rebuter. C'est ce qui m'étonne le plus de ses triomphes. Je suis loin de cette constance; mais je me plais à me souvenir que, quand je perdis ma mère, j'allai, comme sainte Thérèse, me jeter aux pieds de la sainte Vierge et la prier de me prendre pour sa fille. Ce fut devant la chapelle du Rosaire, dans Téglise de Saint-Pierre, à Gaillac. J'avais treize ans.
Le 23. — Sans le songe que j'ai fait cette nuit, je n'écrirais pas ; mais je t'ai vu, je t'ai embrassé, je t'ai parlé, et tout cela, quoique erreur, il faut que j'en parle, parce que mon cœur en est touché. J'ai tant de regret de ne pas te voir, à présent que les absents reviennent ! Raymond est arrivé. Qui sait s'il m'apporte de tes lettres? Je serais bien contente d'avoir quelque chose de particulier, comme tu l'as fait par des occasions semblables. C'est notre signe de vie et
de tendresse que cette chère écriture; écrivons-nous donc, écris-moi. Je viens d'envoyer une lettre de neuf pages à Louise. Ce serait long, infini pour tout autre; mais, entre nous, il n'y en a jamais assez. Le cœur, quand il aime, est intarissable. Je voudrais bien t' écrire de la sorte. Voilà un nuage qui passe, si sombre que je vois à peine sur mon papier blanc. Cela me fait souvenir de tant d'idées noires qui passent ainsi su» Tâme parfois.
Le 24. — La matinée a commencé agréablement par une lettre d'Auguste qui me parle beaucoup de toi; il t'aime, ce bon cousin, cela se voit. Je voudrais bien que le joli projet de voyage s'accomplît, et que moi je fusse du voyage. Ohl venir te voir à Paris!... mais non, ce serait trop joli pour ce monde, n'y pensons pas. J'ai presque l'idée que nous ne devons nous revoir qu'en l'autre : voilà le choléra; sans doute il viendra ici. Je l'attends et dispose mon âme de mon mieux, afin de ne pas mourir à l'improviste» seule chose à craindre, car le malheur n'est pas de quitter la vie. Je ne dis pas ceci dans le sens des dégoûtés de vivre : il y a de saints désirs de la mort qui viennent à l'âme chrétienne. Encore un nuage qui me force de quitter. Le nuage amenait un déluge, le tonnerre, le vent, tout le vacarme d'un orage. Dans ce temps, je courais de çà, de là, pensant à mes poulets; je chauffais une chemise pour ce petit garçon qui nous est arrivé noyé; à présent tout est calme et dans son
D'EUGENIE DE GUERIN. 91
cours. L'extraordinaire ici dure peu. Mon cousin Fontenilles nous est venu voir; il couchera dans la cbambrette, mon cher réduit qui sert à tout : excellent emploi des choses humaines, toutes à tous. Mais, mon cahier, va dedans : ceci n'est pas pour le public y c'est de r intime y c'est de l'âme y c'est pour un.
Le 2h. — Saint-Louis aujourd'hui : grande fête en France pendant longtemps, et qui ne se fait plus qu au ciel, maintenant que les rois s'en vont. Saint Louis, priez pour la France et pour vos descendants ; obtenez-leur le royaume des cieux !
Le 26. — Gomme la grâce est admirable ! Je l'admire aujourd'hui dans saint Genès qu'elle fit chrétien comme il jouait sur le théâtre les mystères du christianisme. Tout à coup Dieu se fit voir à cette âme, et le comédien fut martvr.
Le 27. — J'ai l'âme tout émue, toute pénétrée, toute pleine de la lettre de M. de La Morvonnais que j'ai reçue ce matin ; il me parle de Marie, d'un autre monde, de ses tristesses, de toi, de la mort, de ces choses que j'aime tant. Voilà pourquoi ces lettres me causent un plaisir que je craignais de trop sentir, parce que tout plaisir est à craindre. Mais tu l'as voiiliij et, pour l'amour de toi seulement, j'ai sou- ^nu cette correspondance qui maintenant aura bien des charmes, d'abord ceux de la sympathie; comme
tu me Tavais appris, je trouve à ton ami une trempe d'idées fort semblables aux miemies pour le religieux et le triste; son âme pleure et prie souvent comme la mienne.
Aujourd'hui, il me dit que sa prière est tiède et distraite, et que je Taide devant Dieu. Assurément je le ferai, car son âme m'est chère, et cette âme est souffrante et me porte pitié. Je lui verserai donc le baume de la prière qui, tout loin que je suis, lui arrivera par le ciel. Je le crois du moins : admirable foi qui me donne Tespérance de consoler un affligé! C'est de ce côté-là encore que cette correspondance me plaît : faire du bien est si doux! consoler qui pleure est divin. Jésus le fit sur la terre, et c'est de lui que je l'apprends. Oui, mon ami, c'est de la croix que viennent ces pensées que ton ami trouve si douces, si inénarrablement tendres. Rien n'est de moi. Je sens mon aridité, mais que Dieu, quand il veut, fait couler un océan sur ce fond de sable. Il est ainsi de tant d'âmes simples desquelles sortent d'admirables choses, parce qu'elles sont en rapport direct avec Dieu, sans science et sans orgueil. Aussi, je perds le goût des livres ; je me dis : que m'apprennent-ils que je ne sache un jour au ciel? que Dieu soit mon maître et mon étude ! Je fais ainsi et m'en trouve bien; je lis peu, je sors peu, je me refoule à l'intérieur. Là se dit, se fait, se sent, se passe bien des choses. Oh ! si tu les voyais ! mais que sert de les faire voir ? Dieu seul doit pénétrer dans le sanctuaire
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de rame. Mon ftme aujourd'hui abonde de prière et de poésie. J'admire comme ces deux sources coulent ensemble en moi et en d'autres.
L'areugle prie et chante en son chemin, le soldat sur le champ de guerre, le nautonier sur les mers, le poëte sur sa lyre, le prêtre à l'autel; l'enfant qui commence à parler, le solitaire dans sa cellule, les anges au ciel, les saints par toute la terre, tous prient et chantent; il n'y a que les morts qui ne chantent pas, qui ne prient pas : pauvres morts!
Le 28. — Sûnt-Âugustin aujourd'hui : un saint que j'aime tant parce qu'il a tant aimé. Je porte d'ailleurs son nom, et je l'ai supplié de me donner aussi un peu de son âme. La belle âme, et comme elle se peint divinement dans ses Confessions! A chaque mot de ce livre, on sent l'amour de Dieu qui vous pénètre goutte à goutte le cœur, si dur qu'il soit. Que n'ai-je une mémoire à tout retenir! mais par malheur je l'ai si fugitive, qu'autant vaudrait ne rien lire ; il n'en était pas de même jadis. C'est que je décline et que mes facultés baissent, excepté celle d'aimer. L'amour, c'est l'àme qui ne meurt pas, qui va croissant, montant comme la flamme. Je tiens une lettre de Louise, de ma belle amie, de celle qui me dit toujours qu'elle m'aime. Cette lettre est courte, de trois pages seulement, parce qu'elle était pressée, toute à sa sœur la comtesse qui venait d'arriver. C'est dans ses bras que Louise me dit le tendre mémento qui me suffit
bien aujourd'hui. C'est Tabbé de Bayne d'Alos qui me Ta apportée, venant de Rayssac.
Le 29. — Beau ciel, beau soleil, beau jour. C'est de quoi se réjouir, car le beau temps est rare à présent, et je le sens comme un bienfait. C'en est bien un, qu'une belle nature, un air pur, un ciel radieux! petites images du séjour céleste, et qui font penser à Dieu I J'irai ce soir à Calmzac, mon cher pèlerinage. En attendant, je vais m'occuper de mon âme et voir où elle en est dans ses rapports avec Dieu depuis huit jours. Cette revue éclaire, instruit et avance merveilleusement le cœur dans la connaissance de Dieu et de lui-môme. N'y avait-il pas un philosophe qui ordonnait cet exercice trois fois le jour à ses disciples? et ses disciples le faisaient. Je le veux faire aussi à l'école de Jésus pour apprendre à devenir sage, d'une sagesse chrétienne.
Le 31. — Je passai la journée d'hier à Cahuzac, et quelques heures seule dans la maison de notre grand'mère. Je me mis d'abord à genoux sur un prie- Dieu où elle priait, puis je parcourus sa chambre, je regardai ses chaises, son fauteuil, ses meubles dérangés comme quand on déloge; je vis son lit vide; je passai partout où elle avait passé, et je me souvins de ces lignes de Bossuet : « Dans un moment on passera où j'étais, et l'on ne m'y trouvera plus. Voilà sa chambre, voilà son lit, diras-tu, et de tout cela il
D'BUGéKIB DB GUÉRIN. 95
ne reste plus que mon tombeau où l'on dira que je suis, et je iCy $erai pa$. » Oh I quelle idée de notre néant dans cette absence même de la tombe, dans la dispersion si prompte de notre poussière dans les souterrains de la mort I Demain, je change et vais à Cabuzac pour des réparations à la maison qui me tiendront quelques jours. Ce seront des jours uniques, aussi je veux les marquer et prendre mon Journal. Je Tais écrire à Antoinette, mon amie fange.
Il y a quelques heures de cela. Voilà que j'ai écrit à
Antoinette et à Irène, et pourtant je n'avais rien,
presque rien à leur dire. Ma vie fournit peu et le
Cayla aussi, parce que tout y est tranquille. Mais
ces communications du cœur sont douces et je m'y
laisse aller aisément. Gela d'ailleurs me fait du bien
et me décharge l'âme du triste. Quand une eau
coule, elle s'en va avec l'écume et se clarifie en che-
nûn. Mon chemin à moi, c'est Dieu ou un ami, mais
Dieu surtout. Là je me creuse un lit et m'y trouve
calme.
Le 1'^ septembre. — M'y voici à Cabuzac, dans une autre chambrette, accoudée sur une petite table <^'ï j'écris. Il me faut partout des tables et du papier, parce que partout mes pensées me suivent et se veu- '^Dt répandre en un endroit, pour toi, mon ami. J'ai parfois Tidée que tu y trouveras quelque charme, et ^tle idée me sourit et me fait continuer; sans cela
mon cœur resterait fermé bien souvent, par indolence ou par indifférence pour tout ce qui vient de moi.
J'ai quelquefois des joies d'enfant, comme celle de venir pour quelques jours ici. Tu ne saurais croire combien je suis venue gaiement prendre possession de cette maison déserte. C'est que là, vois-tu, je me trouve seule, tout à fait seule, dans un lieu qui prête à la réflexion. J'entends passer les passants sans me détourner du tout; je suis au pied de l'église, j'entends jusqu'à la dernière vibration de la cloche qui sonne midi ou l'Angelùs, et j'écoute cela comme une haipe. Puis je vais prier quand je veux, me confesser de même : en voilà assez pour quelques jours de bonheur, d'un bonheur à moi. Papa me viendra voir cette après-midi. J'ai plaisir à cette visite, comme si nous étions séparés depuis longtemps.
Le diable m'a tentée tout à l'heure dans un petit cabinet où j'ai fait trouvaille de romans. Lis -en un mot, me disais-je, voyons celui-ci, voyons celuilà; mais les titres m'ont fort déplu. Ce sont àe^ Lettres galantes d'une religieuse^ la Confession générale d'un chevalier galant et autres histoires de bonne odeur. Fi donc, que j'aille lire cela ! Je n'en suis plus tentée maintenant et vais seulement changer ces livres de cabinet ou plutôt les jeter au feu.
Le 22. — Depuis le jour où je revins de Cahu^ac,
D'BUGÉNIB DB OUÉBIN. 97
mon confident dormait dans un coin, et il y dormindt encore, si ce n*était le 22 septembre, jour de Saint-Maurice, jour de ta fête, qui m'a donné un peu de joie et rouvert le cœur au plûsir d'écrire et de laisser id un souvenir. Je me souviens que l'an der« nier, à pareil jour, je t'écrivais aussi et te pariais de ta fête. J'étais contente , je voyais aujourd*huî et toi, espérant t' embrasser à la Saint-Maurice, et te voilà à cent lieues. Mon Dieu, que nous comptons mal et qu'il faut compter peu dans la vie !
M. le curé et sa sœur sont venus faire ta fête et boire à ta santé. Mais ce qui vaut mieux, c'est que U. le curé s'est souvenu de toi à la messe et que Françoise a prié pour toi aussi. Que saint Maurice te protège et te rende fort dans les combats de la vie I Me rapporteras-tu son image que je t'ai donnée?
Le 27*.
Le *. — Que les lacunes de ce joumal ne te surprennent pas, ni même un abandon entier; je ne tiens lue peu à écrire ce qui passe, quelquefois pas du ^ut, à moins que la pensée de te faire plaisir ne me ^**?nne. Quelquefois elle vient me donner la plume et ^e dicte sans fin. Mais, mon ami, me liras-tu jamais? ^ra-ce bon pour toi de me voir ainsi jusqu'au fond
'* Ici, toute une page effacée.
•• Sans date.
de Tâme? Cette pensée me retient et fait que je ne dis pas grand* chose ou que je ne dis rien, des mois entiers. Aujourd'hui, un dimanche matin, dans la chambrette, devant ma croix et ma sainte Thérèse, mon âme s'est trouvée calme. Alors j'ai cru que je ne te serais pas nuisible, et je me livre de nouveau au charme de Tépanchement. Ne parlons pas du passé, laissons en blanc.
[Le 19 novembre]. — Aujourd'hui 19 noveipbre, j'ai retrouvé mon pauvre cahier abandonné et déjà rongé par les rats, et j'ai eu la pensée de le reprendre et de continuer d'écrire. Cette écriture me fait du bien, me distrait dans ma solitude; mais je l'ai délaissée souvent et je la délaisserai encore. Cependant je remplirai ma page aujourd'hui, et, demain, nous verrons. Je me trouve changée. Mes livres, mes poésies, mes oiseaux que j'aimais, je les oublie; tout cela m'occupait le cœur et la tête, et maintenant... Non, je ne fais pas bien et je ne suis pas heureuse depuis ce renoncement aux affections de ma vie. Ne sont-elles pas assez innocentes pour pouvoir me les permettre toutes? Mon Dieu, les solitaires de laThébaïde ne s'occupaient pas autrement. Je les vois travailler, lire, prier, écrire; les uns chanter, d'autres faire des nattes et des paniers : tous travaillant pour Dieu, qui bénissait à chacun son ouvrage. Je lui offre ainsi mes journées et tout ce qui les va remplir soit de travail ou de prières , soit d'écriture ou de
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pensées , soit aussi ce petit cahier que je veux aussi voir béni.
[Sans date]. — J'ai passé la journée dans une solitude complète, seule , toute seule; papa est à la foire de Cordes , Éran à un dîner au presbytère , Mimi à Gaillac. Us sont tous dispersés, et moi j'ai beaucoup pensé et senti ce que serait une dispersion plus longue qui, hélas I arrivera quelque jour. Mais je ne dois pas m'arrèter à des pensées de tristesse qui me font tant de mal. Ces choses-là sont à Tàme comme les nuages aux yeux.
Le 30 [novembre]. — Eh! mon Dieu, encore des larmes ! On a beau ne vouloir pas s'affliger, chaque jour amène quelque affliction, quelque perte. Nous voilà pleurant ce pauvre cousin de Thézac qui nous aimait. Oh ! sans doute, il est mieux que nous maintenant, il doit être au ciel, car il a bien souffert. Sa patience était admirable durant sa vie de douleurs et tout à rheure dans ses dernières épreuves. Mimique j'attendais n'a pu venir; elle est restée près du malade, l'a assisté, exhorté dans ses derniers moments, lui parlant du ciel. Oh ! que Mimi sait dire ces choses, et que je voudrais l'avoir à côté de moi quand je mourrai î Papa est allé voir la famille affligée et je suis seule dans ma chambre avec mes idées en deuil et les mille voix du vent qui gémissent comme les orgues pour les morts. Avec cet accompagnement il
■ferait bon prier, bon écrire, mais qu'ôcrirais-je? Un peu de sommeil vaadra mieux. Le repos du corps passe à l'ime. Je vais donc au lit après un deprofundis pour le mort et un souvenir pour toi devant Dieu. Qu'il le donne une bonne nuit t Je ne m'endors jamais sans m'occuper de ton sommeil. Qui sait, me dis-je, si Maurice est aussi bien qu'il le serait ici, où je lui ferais faire son lit? Qui sait s'il n'a pas froidï Qui smt?,.. Et mille autres tendresses trop tendres.
Le 1" décembre . — Je pense à la tombe quis'ouyre ce matin à Gaillac pour engloutir ces restes humains jusqu'à ce que Dieu les ravive. C'est notre sort à tous, il faut èlre jeté en terre et pourrir dans les sillons de la mort avant d'arriver à la floraison ; mais alors que nous serons lieureux de vivre et même d'avoir vécu I L'immortalité nous fera sentir te prix de la vie ettout ce que nous devons à Dieu pour nous avoir tiiés du néant. C'est un bienfait auquel nous ne pensons guère et dont nous jouissons sans presque nous en soucier, car la vie souvent ne fait aucun plaisir. Mais qu'importe pour le chrétien? A travers larmes ou fêtes, il marche toujours vers le ciel; son but est là, ce qu'il rencontre ne peut guère l'en détourner. Crois-tu que ai je courais vers toi, une fleur sur mon chemin ou une épine au pied m'arrêtassent?
Me voici au soir d'une journée remplie de mille pensées et choses diverses dont je me rends compte au coin du feu de ma chambre, à la clarté d'une
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petite lampe, ma seule compagne de wàU Sans le malheur arrivé à Gaillac, j'aurais Mimi à côté de moi, et nous causerions, et je lui dirais, à elle, ce que je dirai mal ici à ce confident muet.
Le 2. — Rien d'intéressant que la venue d'un petit chien qiû doit remplacer Lion au troupeau. Il est beau et fort caressant, je l'aime et je lui cherche un nom. Ce serait Polydor, en souvenir du chien de La Chénde; mais pour un chien de berger, c'est un nom de luxe : mieux vaut Bataille pour le combattant du troupeau.
L'air est doux ce matin, les oiseaux chantent comme au printemps et un peu de soleil visite ma cham* brette. Je l'aime ainsi et m'y plais comme aux plus beaux endroits du monde , toute solitaire qu'elle est. C'est que j'en fais ce que je veux, un salon, une église , une académie. J'y suis quand je veux avec Lamartine, Chateaubriand, Fénelon : une foule d'esprits m'entoure; ensuite ce sont des saints, sainte Thérèse, saint Louis, patron de mon araie Louise, et une petite image de l'Annonciation où je contemple un doux mystère et les plus pures créatures de Dieu, l'ange et la Vierge. Voilà de quoi me plaire ici et murer ma porte à tout ce qui se voit ailleurs. Mais nr)n, je n'y tiendrais pas longtemps : au moindre bruit de lettres ou de nouvelles , j'en sortirais pour aller lire ou écouter, aujourd'hui surtout que j'attends quelque chose de Mimi et de toi. Tu me négliges,
voilà un raois et plus que tu ne m* as écrit. La journée me semblera longue : pour la couper, je vais écrire à Louise. J'ai reçu d'elle deux lettres, deux trésors, deux petites merveilles d'esprit et de tendresse. Oh! quelles lettres I c'est pour moi toutes ces choses rares , et je me sens triste avec celai Que te faut-il donc, pauvre cœur?
Le 3. — Une lettre de Mimil Que de bonheur porte une lettre et que de charme à entendre ceux qui sont éloignés de nous et qu'on ne peut voir de longtemps! Cette voix du cœur les rapproche et semble vous dire : Us sont là; dans ces pages, voyez leur âme et leur amour, voyez leurs pensées , leurs actions ; tout leur être est là contenu , l'enveloppe seule vous manque. Et cela console fort de l'absence. Je voudrais bien, si tu lis jamais ceci, te persuader du plaisir si profond que j'ai de tes lettres, et du chagrin pareil quand elles me manquent. Sans doute tu m'écriras plus souvent à l'avenir.
Le A. — Lettre de Mimi , lettre de Louise, arrivée de Paul, bonheur, bonheur, bonheur! Je n'ai pas le temps d'écrire.
Le 5. — Dans la journée, dans quelques heures je serai à Gaillac, loin d'ici, loin de papa, loin de ma chambrette , loin de tout ce qui fait ma vie. Pas un moment pour écrire. Avec quel regret je m'éloigne!
mais je vsds joindre, Mimi pour un jour, ce qui me console.
Le veux-tu, mon ami , ce cahier écrit depuis deux ans? Il est vieux , mais les choses du cœur sont éternelles. Le temps n'y fait rien, ce me semble. Je te livre donc celles-ci , après quelques traits de plume, ([uelques lignes effacées. Quand on revient sur le passé, on efface. On y trouve tant d'erreurs! Nous disions même des folies, avec toi, un jour en nous promenant.
Je change le format de mon Journal pour le rendre plus commode pour ma poche où je le mettrai dans mes courses. De la sorte, nous y verrons tout ce qne je verrai quand je sors, quand je vais dans le inonde ou à la campagne. Je vois, j'entends, je sens, je pense alors mille choses qui me plaisent, me déplaisent, m' étonnent, que je voudrais fixer quelque part. Ce me serait utile pour voir un peu ce que je suis quand je me trouve hors de chez moi, quand je' ^^ mêle au monde, à ses discours, à ses fêtes et à tout ce qui ne m'est pas d'habitude. 11 se passe alors ^n moi quelque chose de nouveau; des pensées, des sentiments inconnus me viennent, et je sens que je De suis pas comme les autres, ni comme je suis ici. ^eiêtat, je l'aperçois quand je m'y trouve, mais sans troj) y regarder, et il serait bon cependant de voir ou ^^■l«'i me mène. Je reviendrai là-dessus : quant à pré- ^^'ïit, j*ai mieux à faire encore que d'écrire, je vais prier. Oh ! que j'aime la prière I
lOG JOURNAL
Je voudrais que tout le monde sût prier; je voudrais que les enfants et ceux qui sont vieux, les pauvres, les affligés, les malades de corps et d'âme, que tout ce qui vit et souffre pût sentir le baume de la prière. Mais, je ne sais pas parler de ces choses. Ce qu'il y aurait à dire est ineffable.
Notre nouveau curé nous est venu voir aujourd'hui. C'est un homme doux, riant, qui porte sur sa physionomie l'empreinte d'une belle âme. Je lui crois de l'esprit, mais il n'en montre pas; sa conversation est des plus ordinaires, sans trait, sans saillies, passant tout bonnement d'une chose à l'autre. Je remarque seulement qu'il répond juste et parle à propos. C'est le simple pasteur des âmes simples, tout plein de Dieu, et rien de plus.
Le 11 [mars]. — J'ai une grande joie au cœur aujourd'hui : Éran est allé se confesser. J'espère beaucoup de cette confession avec ce doux curé qui sait si bien parler de la miséricorde de Dieu. C'est encore aujourd'hui la naissance de papa.
Le 12. — J'admirais tout à l'heure un petit paysage de ma chambrette qu'enluminait le soleil levant. Que c'était joli ! Jamais je n'ai vu de plus bel effet de lumière sur le papier, à travers des arbres en peinture. C'était diaphane, transparent; c'était dommage pour mes yeux, ce devait être vu par un peintre. Mais Dieu ne fait-il pas le beau pour tout le
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monde? Tous nos oiseaux chantaient ce matin, pendant que je faisais ma prière. Cet accompagnement me plaît, quoiqu'il me distraie un peu. Je m'arrête pour écouter ; puis je reprends, pensant que les oiseaux et moi nous faisons nos cantiques à Dieu, et (pie ces petites créatures chantent peut-être mieux que moi. Mais le charme de la prière, le charme de l'entretien avec Dieu, ils ne le goûtent pas, il faut avoir une âme pour le sentir. J'ai ce bonheur que n'ont pas les oiseaux. 11 n'est que neuf heures et j'ai déjà passé par l'heuieux et par le triste. Comme il faut peu de temps pour cela! L'heureux, c'est le soleil, Tair doux, le chant des oiseaux, bonheurs à moi; puis une lettre de Mimî, qui est à Gaillac, où elle me parle de M™® Vialar, qui t'a vu, et d'autres choses riantes. Mais voilà que j'apprends parmi tout cela le départ de M. Bories, de ce bon et excellent père de mon âme. Oh! que je le regrette! quelle perte je vais faire en perdant ce bon guide de ma conscience, de mon cœur, de mon esprit, de tout moi-même que Dieu lui avait confié et que je lui laissais avec tant d'abandon î Je suis triste d'une tristesse intérieure qui fait pleurer l'âme. Mon Dieu, dans mon désert, à qui avoir recours ? qui me soutiendra dans mes défaillances spirituelles? qui me mènera au prand sacrifice? C'est en ceci surtout que je regrette M. Hories. 11 connaît ce que Dieu m'a mis au cœur, j'avais besoin de sa force pour le suivre. Notre nouveau curé ne peut le remplacer : il est si jeune ! puis
il paraît si inexpérimenté, si indécis ! Il faut être ferme pour tirer une âme du milieu du monde et la soutenir contre les assauts de la chair et du sang! Il est samedi, c'est un jour de pèlerinage à Cahuzac; je vais y aller; peut-être en reviendrai-je plus tranquille. Dieu m'a toujours donné quelque chose de bon là, dans cette chapelle, où j'ai laissé tant de misères.
Je ne me trompais pas en pensant que je reviendrais plus tranquille. M. Bories ne part pas. Que je suis heureuse, et que j'ai rendu grâces à Dieu de cette grâce! C'en est une bien grande pour moi de conserver ce bon père, ce bon guide, ce choisi de Dieu pour mon âme, suivant l'expression de saint François de Sales. Je viens d'écrire cette nouvelle à Mimi. Je ne dirais pas ailleurs ce que je dis ici, on le prendrait mal peut-être, on ne me comprendrait pas ; on ne sait pas dans le monde ce que c'est qu'un confesseur: cet homme, ami de l'âme, son confident le plus intime, son médecin, son maître, sa lumière, cet homme qui nous lie et qui nous délie, qui nous donne la paix, qui nous ouvre le ciel, à qui nous parlons à genoux en l'appelant, comme Dieu, notre père, parce qu'en effet la foi le fait véritablement Dieu et père. Malheur à moi si, quand je suis à ses pieds, je voyais autre chose que Jésus-Christ écoutant Madeleine, et lui pardonnant beaucoup parce qu'elle aima beaucoup ! La confession est une expansion du repentir dans l'amour. C'est une bien douce chose,
on grand bonheur pour l'âme chrétienne que la confession, un grand bien, toiijours plus grand à mesure <pe nous le goûtons, et que le cœur du prêtre où DMs versons nos larmes ressemble au cœur divin jm nous a tant aimés. Voilà ce qui m'attache à K. fiories. Toi, tu me comprendras.
En allant à Cahuzac, j'ai voulu voir une pauvre femme malade qui demeure au delà de la Vère. C'est la femme de la complainte du Rosier que je t'ai contée, je crois. Mon Dieu, quelle misère! En entrant, j'ai vu ml grabat d'où s'est levée une tête de mort ou à peu près. Cependant elle m'a connue. J'ai voulu ni'approcher pour lui parler, et j'ai vu de l'eau, une bourbe auprès de ce lit, des ordures délayées par la pluie qui tombe de ce pauvre toit, et par une fontaine qui filtre soas ce pauvre lit. C'était une infection, une misère, des haillons pourris, des poux : vivre là I pauvre créature I Elle était sans feu, sans pain, sans eau pour boire, couchée sur du chanvre et des pommes de terre qu'elle tenait là pour les préserver de la gelée. Une femme, qui nous suivait, l'a délogée du fumier, une autre a apporté des fagots ; Dous avons fait du feu, nous l'avons assise sur un sHou, et comme j'étais fatiguée, je me suis mise auprès d'elle sur le fagot qui restait. Je lui parlais du bon Dieu; rien n'est plus aisé que d'être entendu des pauvres, des malheureux, des délaissés du monde, quand on leur parle du ciel. C'est que leur cœur n'a rien qui les empêche d'entendre. Aussi,
qu'il est aisé de les consoler, de les résigner à la mort! L'ineffable paix de leur âme fait envie. Notre malade est heureuscy et rien n'est plus étonnant que de trouver le bonheur chez une telle créature, dans une pareille demeure. C'est pire cent fois qu'une étable à cochon. Je ne vis pas où poser mon châle sans le salir, et, comme il m'embarrassait sur les épaules, je le jetai sur les branches d'un saule qui se trouve devant la porte. Encore y avait-il dessous...
Le là. — Une visite d'enfant me vint couper mon histoire hier. Je la quittai sans regret. J'aime autant les enfants que les pauvres vieux. Un de ces enfants est fort gentil, vif, éveillé, questionneur; il voulait tout voir, tout savoir. Il me regardait écrire et a pris le pulvérier pour du poivre dont j'apprêtais le papier. Puis il m'a fait descendre ma guitare qui pend à la muraille pour voir ce que c'était; il a mis sa petite main sur les cordes et il a été transporté de les entendre chanter. Quèsaco quicarUoaquî^?Le vent qui soufflait fort à la fenêtre T étonnait aussi ; ma chambrette était pour lui un lieu enchanté, une chose dont il se souviendra longtemps, comme moi si j'avais vu le palais d'Armide. Mon christ, ma sainte Thérèse, les autres dessins que j'ai dans ma chambre lui plaisaient beaucoup ; il voulait les avoir et les voir tous