Une lettre, mais pas de toi ! C'est d'Euphrasie
qui me doDtie des nouvelles de Lilî, tristes nouvelles qui me font craindre de perdre cette pauvre amie. ]e vais à Cahuzac en faire part à ma tante.
16. — La Vialarette ne te portera plus des marrons et des échaudés de Cordes; la pauvre fille ! elle est morte la nuit dernière. Je la regrette pour ses qualités, sa fidélité, son attachement pour nous, tlionsnoiis malades? elle était là; fallait-il un service? elle était prête , et puis d'une discrétion , d'une sûreté! du petit nombre de personnes à qui l'on peut confier un secret. C'était le sublime de sa condition, ce me semble, que cette religion du secret que l'éducation ne lui avait pas apprise. Je lui aurais tout confié.
Aucune des femmes d'AndOlac n'approche de la pauvre Marie pour les sentiments élevés, pour la foi vive et forte. 11 fallait l'entendre parler droit et clair aux philosophes du hameau, à ceux qui parlaient mal de Dieu, de la confession, de toutes les choses saintes dont on s'amuse aux veillées. Oh! elle les aimait! se confessait, jeûnait, faisait son carême avec cinq sous d'huile, croyait au ciel, et doit y être, j'espère. Dieu aura reçu cette âme simple et pure. Ses défauts n'étaient que des saillies d'humeur, des bizarreries de caractère qui parfois la mettaient mal avec ses voisines. Mais cela s'oubliait bientôt; un service effaçait les paroles, et toutes font à présent son éloge.
Je fus la voir hier au soir, elle ne me connut pas. Je lui pris la main qui était froide et sans pouls; en m'en allant, je compris bien que je Tavais vue pour la dernière fois. Ce bras glacé, ce battement éteint, c'était la mort que je venais de toucher. Que c'est triste, que c'est sombre, que c'est effrayant, le passage dans l'autre vie ! Que devenir mon Dieu, si la foi ne jetait ses lumières, ses espérances là-dessus ! Heureux qui peut espérer, qui peut dire comme la Vialarette : J'ai connu Dieu et je l'ai servi! Ses connaissances n'allaient pas au delà du catéchisme, ses prières au delà du Pater 'y mais tout est compris là dedans pour le chrétien, grand et petit. Plût à Dieu que M. de Lamennais s'en tînt là!
Mimi a servi de sœur de la charité à notre pauvre amie et l'a aidée à souffrir par ses exhortations. La malade lui a confié ses secrets pour l'autre vie , les messes qu'elle veut pour le r^pos de son âme, et lui a remis pour cela soixante francs qu'elle avait déposés dans un fagot, fagot quêté branche à branche comme l'argent sou par sou. Sainte idée de pauvre! Que ce dépôt aura de mérite devant Dieu ! De combien de froid, de chaud, de pas, de peines, de privations il se compose! Qui sait les morceaux de pain qu'elle a achetés de sa faim pour en donner le prix à son âme? Simple et admirable foi !
17. — Je reviens de l'enterrement de cette pauvre fille, la première que j'aie vu mettre dans la tombe.
C'était pénible à voir; mais j'ai voulu accompagner jiisque-là celle qui n'a ni frère ni sœur, celle qui a suivi sur ce cimetière tous ceux des noires qu'elle a vus mourir, celle qui a fait tant de pas pour nous, hélas! à pareil jour, samedi. Enfin j'ai voulu lui donner cette marque d'affection et l'accompagner de mes prières jusqu'au bord de l'autre monde. J'ai entendu la messe h. côté de sou cercueil.
Il fut un temps où cela m'aurait efTrayée; à présent, je ne sais p;is comment je trouve tout naturel de mourir; cercueils, morts, tombes, cimetières ne me donnent que des sentiments de foi, ne font que reporter mon âme là-haut. La clio^e qui m'n (o plus Happée, c'a été d'entendre labièretombantdans la fosse; sourd et lugubre bruit, le dernier de l'homme. Oh! fju'il est pénétrant, comme il va loin dans l'âme qui l'écoute ! Mais tous ne l'écoutent pas ; les fossoyeurs avaient l'air de voir cela comme un arbre qui tombe, le petit Cotive et d'autres enfants regardaient là dedans comme dans un fossé où il y aurait des fleurs, l'air curieux et étonné. Mon Dieu! mon Dieu! quelle indifférence entoure la tombe! Que les saints ont raison de mourir avant l'heure, de faire leurs propres obsèques en se retirant du monde! Est-ce la peine d'ydemeurer? Non, ce n'est pas la peine, si ce n'était quelques âmes chères àqui Dieu veut qu'on tienne compagnie dans la vie. Voilà papa qui vient de me visiter dans ma chambre et m'a laissé en s'en allant deux baisers sur le front. Gomment laisser ces tendres pères ï
Encore en peine sur ton conopte , point de lettres. Je viens de décrire à Paris. A présent je vais au sermon; j'en vais lire un au coin du feu. On fait église partout.
Le 18. — Pluie, boue, vent, jour d'hiver et de dimanche. Un bon petit prône pour me dédommager de la fatigue du chemin. Inquiétude ce soir, point de lettre.
Le 19. — Les parents de la Vialarette sont venus nous remercier, en s'en allant, des soins que nous lui avons donnés et nous offrir ce que nous voulions... Parmi un tas de fioles et d'autres riens, j'ai vu un petit pot blanc que nous lui emplissions tous les ans de confitures. Je l'ai demandé en souvenir. Je l'ai, je le garde et le regarde, le saint petit pot, comme celui de la veuve de Sarepta.
Une fusée, un peu de lecture, un peu d'écriture, quelques coups d'œil à la pluie, c'est ma journée. Je ne parle pas de ce qui s'est fait dans l'âme. La nuit en songe j'ai vu ton lit tout en flammes. Que signifient ces craintes de nuit et de jour que tu me donnes? Oh ! qu'au moins je ne sois pas en peine sur ta santé I C'est bien assez du reste que Dieu sait. Aurons-nous demain de tes lettres ?
Le 20. — Pas de lettre.
lïSUOBNlIi D{f GUËRIN 1-73
Le 21. — J'attends. Demain, peut-être demaiu!
Leià. — Enfin quelque chose I Ce n'est pas de toi, mais qu'importe? Je sais que tu vis, cela me suffit. J'avais tant de crantes! Mon Dieu, que ton silence m'a faitsoulTrirl que de tourments, que d'imaginations, de suppositions, de tristesses! Quel eiïroi en voyant cette lettre à cacbet noir ! Ah 1 M. d'Aurevilly ne se doute pas du coup qu'il m'a porté. J'ai laissé tomber sa lettre; Érerabert l'a prise, l'a ouverte, et me l'a rendue. J'ai compris , j'ai lu, j'ai vu; plus de frayeur. La pauvre poire est cause de tout cela. Les beaux remerclments et hommages! mais malvenus sous ce cachet noir; aussi l'effet n'aélé que triste, je ne sais quoi de lugubre m'est resté dans l'àme, comme une teinte noire sur laquelle nulle autre couleur ne peut prendre. Je me dis cent fois : tu le croyais mort, il est vivant, il se porte bien, sa santé, me dit-oo, sera bientôt au niveau de son bonheur; mais ni cela, ni rien ne peut m'ôter de peine sur ton compte. J'ai repris cette lettre et j'y vois la certitude que tu as été malade. Ton ami me dirait-il que, quand j'arriverai à Paris , je te trouverai tout à fait bien, si tu n'avais pas été souffrant? Oh! oui, tues malade, j'en ai l'idée depuis quelque temps. Pauvre chère santé, que je ne puis ni voir ni soigner... Une me reste que de la recommander au bon Dieu, ma sainte ressource.
Le 25, dû . - "'■'■■■lient prône sur la confes-
l':4 JOURNAL
sion. Que c'était clair, simple et vrai! comme il a su mettre à la portée d'Andillac les preuves de T institution divine de la confession, mise en doute dans les veillées, et instruire en même temps nos pauvres philosophes ignorants de leur catéchisme! J'aurais voulu te savoir là; tu aurais trouvé cela bien, très-bien, surtout quand après avoir répondu aux objections, confondu la malice, repoussé les prétextes, écarté les refus, il a parlé des bienfaits de la confession , de la paix qu'elle met dans l'individu, la famille et la paroisse, accompagnant cela d'exemples et finissant par nous appeler tous avec sa voix de bon pasteur, tous à ses pieds, dans ses bras, dans son cœur : <( Mes frères, une mère qui perd sa fille n'a pas plus de douleur que moi quand je vois une de vos âmes mourir dans le péché. » Et cela n'est pas une phrase, c'est une expression de foi, de charité. C'est une chose qu'ils pensent, qu'ils sentent, ces bons prêtres. Oh ! qu'ils sont dignes de respect, ceux qui ont ainsi l'esprit de Dieu, qui passent en faisant le bien! Je les vénère comme des reliques. Je n'estime pas ceux qui en disent du mal. Gela me vient à propos de certains railleurs. Il est nuit; mais d'ailleurs, ce n'est pas la peine de parler de ces gens. Si je puis, je reviendrai ce soir avant de me coucher.
Le 27, — C'était bien vrai mes pressentiments, tu es malade, tu as eu trois accès, tu tousses. Quelle peine I Mon pauvre Maurice, faut-il être aussi loin de
D'BUOBNIB DB GUBRIN. 173
toi. ne pouvoir plus ni te voir, ni t'entendre, ni te (Jnnner des soins! C'est ù présent que je voudrais être à Paris, avoir une chambre à côté de la tienne comme ici, pour t'entendre respirer, dormir, tousser. Oli 1 toutcela.jel'entends à travers deux cents lieues I Oh! distaDcesI distances! Je souffre bien, mais Dieu le veut et me fait ainsi payer mon affection frateruelle. Nul bonheur sans amertume, ni même sans saciifice. Si j'étais près de toi, il me semble que tu te porteras mieux , que je veilleras sur ton manger, sur ton boire, sur l'air que tu respires. La Providence le fasse et te conserve comme la prunelle de l'œil I Et puis cette bonne et tendre enfant qui te sert de sœur me console. C'est elle qui vient d'écrire à Ëran, lui dit que tu as été malade et de ne pas le dire aux sœurs. Chère Caro, elle sait combien les sœurs se troublent vite. Que je l'aime, que je suis aise de te savoir auprès d'elle, que j'en bénis Dieu! Que deviendrais-tu dans ton hôtel de Pot t-Mahon, seul avec des hommes? Ton ami serait bien là; mais quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, un homme ne peut remplacer une femme pour un malade, c'est comme pour un enfant. La faiblesse et la souffrance ont besoin de ces soins, de ces soulagements, de ces douceurs que nous inventons.
Le 28. — Oli ! des lettres, des lettres de cœur, dos Ipiires de peines, car c'est tout un. Bonne tante I elle nous dit, comme Caro, que tu as eu trois accès, que
tu es arrivé pâle, défait, triste, à Paris, toutes choses qui me navrent. Dieu sait ce que je ferais pour ne pas te savoir en souffrance de corps ou d*âme. Mais je ne puis rien pour rien. Je n'ai que le pouvoir de prier et je prie, et j'espère, parce que la foi est puissante. Dieu est d'un grand secours, je le sens, je l'éprouve. Oh! si nos espérances, comme dit saint Paul, étaient renfermées dans cette vie seule, nous serions les plus misérables des créatures.
Voilà Lucie, ma petite filleule, qui vient me dire bonsoir. 11 faut que je lui fasse une caresse, puis le catéchisme. J'aime à instruire les enfants, à ouvrir ces petites intelligences, à voir quels parfums sont renfermés dans ces boutons de fleurs. Je trouve en Lucie de la pénétration , de la mémoire et une douceur de caractère qui fait de cette enfant une pâte. Je vais bien lui apprendre à connaître Dieu, seule connaissance indispensable à tous dans cette vie triste et rapide, comme Ta dit, je crois, M. de Lamennais.
Mon catéchisme fait, je vais lire un sermon; nous sommes en carême , temps où l'âme se nourrit plus que jamais de choses saintes. D'ailleurs j'en ai besoin pour faire contre-poids aux peines, alarmes, craintes qui m% pèsent au cœur. 0 mon ami, que n'as-tu recours à cela , que ne te fais-tu soulever par quelque chose de céleste ! Tu ne serais pas si abattu, je te crois malheureux dans ton bonheur apparent, et que c'est la cause de ta maladie. La plupart des maux viennent de Vâme; la tienne, pauvre ami, est si malade, si
malade! Je sais bien ce qui la pourrait guérir ou du moins soulager, tu me comprends ; c'est de la faire redevenir chrétienne, de la mettre en rapport avec Dieu par l'accomplissement des devoirs religieux, de la faire vivre de la foi, de l'établir enfin dans un état conforme à sa nature. Oh ! alors paix et bonheur, aulantque possible à l'homme. La tranquillité del'ordre, chose admirable et rare qu'on n'obtient que par l'assujeitissement des passions. Cela se voit dans les saints.
Le 29. — Deux lettres écrites, l'une à Marie, l'autre à Irène, cette amie de Lisle. Je lui dois ce souvenir, cette reconnaissance pour son ancienne et constante amitié. Ce fut elle qui m'écrivit la première il y a sept ans, je crois, après quelques jours de connaissance à Lisle. Entre femmes, l'amttié est bientôt faite : un agrément, un mot, un rien suffit pour une liaison; mais aussi ce sont nœuds de ruban pour l'ordinaire, ce qui fait dire que les femmes ne s'aiment pas. Je n'en sais rien! on peut aimer un jour, deux jours, plus ou moins, mais parfaitement : affections éphé~ mères dont j'ai toujours eu peur pour moi et pour mes amies. Rien n'est triste comme une chose morte au cœur, de faire du cœur un cercueil. Aussi, dès que je sens ou vois s' éteindre une affection, je m'empresse de la raviver,
Je vais donc écrire h L. des Montagnes qui m'a paru un peu changée. Peut-être était-ce préoc-
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cupalion, monde, entourage; mais elle m*a laissé des craintes, des doutes sur son amitié. Cependant quand je songe aux longues larmes qui coulaient sur ses joues à mon départ Tan dernier, cela s'en va de mon esprit.
Ce qui s'appelle une connaissance, je n'en manque pas, et je ne sais comment cela me vient» moi à peine sortie de mon désert et qui, comme Paul Termite, vivrais volontiers cent ans dans ma retraite sans m* informer du tout du monde. Dieu le veut sans doute pour quelque fin à moi inconnue. La Providence mène tout, tout jusqu'au plus petit événement. Cela fait qu'on accepte.
Je viens de lire l'épître de l'enfant ressuscité par Elisée. Oh! si je savais quelque prophète, quelqu'un qui rendît la vie et la santé, j'irais comme la Sunamite me prosterner à ses pieds.
Le 30. — Le beau temps, l'air doux, comme il te ferait du bien ! J'y pense et j'y penserai et regretterai tout ce printemps de ne pas te le voir respirer. Cela te vaudrait mieux que l'air de Paris. Il te tuera cet air empesté des villes. Que ne peux-tu vivre avec nous, mon ami! Quel regret de te voir comme banni de la famille! 0 fortune, fortune ! que ne fait-elle pas souffrir, quand elle est mauvaise? Nous en avons bien souffert en toi.
Le 31. — Je ne sais qui ni quoi me fit jeter mon
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cahier sous le couvrc-pîed de ton lit : interruption et caclielte dès qu'on entre ici. Je n'écris que pour toi, et pour cela j'use du premier tour venu : tantôt c'est une lettre h écrire, quelques notes à prendre; mais ce qui sert toujours, c'est le cahier de poésies que papa ni*a demandé. J'en copie trois ou quatre vers par jour, et quand papa vient dans rna chambre et me dit : o Que fais-tuî » je lui réponds : « le cahier. » Ce n'est pas mentir; seulement j'en fais deux, et l'un m'attache plus que l'autre. Cependant je finirai celui de papa puisqu'il y tient: ce cher père mérite bien que je lui fasse plaisir aussi, lui qui me donnerait la lune.
Que ne puis-je donner k chacun quelque chose! Une marque d'affection à frères et steur, k tous ceux que j'aime. Voyons que je fasse mon testament. A toi, mon Journal, mon canif, les Confessions de saint Augustin. A papa, mes poésies ; à Érembert, Lamartine ; à Mimi, mon chapelet, mon petit couteau, mon Chemin de la croix , mes Méditations du père Judde. A Louise, le Combat spirituel; à Mimi encore, mon Imiliition; à Antoinette, VAme embrasée. A toi encore, mon petit coffre-fort pour tes secrets, à condition que tu brûleras tous les miens, s'il s'yen trouve. Eh qu'en ferais-tu? Ce sont des choses de conscience, de ces choses entre l'âme et Dieu, quelques lettres de direction de M. Bories et de ce bon curé de Noriiiiindîe dont je t'ai parlé. Je les garde par souvenir el par besoin; ce sont mes papiers, mais qui ne doi-
vent pas voir le jour. Si donc ce que j'écris ici comme en m'amusant s'accomplit, si tu deviens mon légataire, souviens-toi de brûler tout ce que contient cette boîte.
Le 2 avril. — « Si l'inévitable nécessité de
mourir attriste la nature humaine, la promesse de l'immortalité future encourage et console notre foi; car pour vos fidèles, Seigneur, mourir n'est pas perdre la vie. » Voilà, mon ami, ce que j'ai lu à la préface des Morts, et à quoi je pense tout ce jour où mourut notre mère. Nous avons entendu la messe pour elle ce matin. Vous l'entendiez aussi à Paris, et je te voyais ayec plaisir dans cette communion de prières. Je pensais que ma mère te regardait spécialement et t'envoyait du ciel quelque grâce, comme aurait fait Rachel à son fils Benjamin. N'étais-tu pas son dernier et bien-aimé enfant? Je me souviens que tu me rendais quelquefois jalouse, que j'enviais les caresses, les bonbons, les baisers que tu recevais de plus que moi. C'est que j'étais un peu plus grande, et je ne savais pas que l'âge fît changer l'expression de l'amour, et que les tendresses, les caresses, ce lait du cœur, s'en vont vers les plus petits. Mais mon aigreur ne fut pas longue, et dès que la raison vint à poindre, je me mis fort à t' aimer, ce qui dure encore. Maman était contente de cette union, de cette affection fraternelle, et te voyait avec charme sur mes genoux, enfant sur enfant, cœur sur cœur,
comme à présent, les sentiments grandis seulement. Si de l'autre vie on voit ce qui se passe sur la terre, ma mère doit être contente que nous nous aimions ainsi, que cette afleclion nous soit utile, douce, consolante, que nous nous donnions des conseils, des avis, des prières, secours de l'âme.
Mais tu ne pries plus, toi... C'est Irisie. 11 n'y a pas de jour, surtout aujourd'hui, que je ne sente la puissance de la foi sur mon âme, tantôt pour la calmer, ou la contenir, ou l'élever. Je souffrais ce matin; la mort, les larmes, les séparations, notre triste vie me tuaient, et par-dessus, des appréhensions, des frayeurs, des déchirements, une piifTe de démon dans l'âme, je ne sais quelle douleur commençait. Eh bien, me voilà calme à présent, et je le dois à la l'iti, rien qu'à la foi, à un acte de foi. Je pense à ma mère, à la mort, à l'éternité sans peine, sans frayeur. Sur un fond triste nage un calme divin, une suavité que Dieu seul peut faire. En vain j'ai essayé d'autre chose en pareille occasion ; rien d'hummn ne console l'âme, ne la soutient.
A l'enrant il faut sa mère, A mon âme il faut mon Dieu.
Le 3. — j'attendais des lettres de Paris, de tes nouvelles, mais rien. Que dire, que penser? Des gui mit? des peut-être, des doutes. La triste chose que le doute, soit à l'esprit, soit au coeur! Que Dieu nous en délivre ! Papa est allé à Andillac, voir si le por-
leur aurait laissé quelque chose ; j'attends ici dans la chambrette, mon reposoir. Ohl que je suis fatiguée! fatigue d'âme, mais qu'importe? Je veux travailler, je veux écrire, je ne veux pas plier. Quelqu'un attend une lettre. J'en eus avant-hier de Félicité et de Marie de Thézac. Les lettres ne manquent pas, excepté les tiennes.
Le à. — Il fait froid, il pleut, il neige. Un vent langoureux chante à ma fenêtre et me donne envie de lui répondre ; mais que dire au vent, à un peu d'air agité? Hélas! que nous ne sommes souvent pas autre chose! J'ai fait cette nuit un grand songe. J'étais avec M. de Lamennais, je lui parlais de toi, de ses ouvrages anciens et nouveaux; nous causions vivement et n'étions pas d'accord, car il ne l'était pas avec lui-même. 11 contredisait tout ce qu'il a dit autrefois. Et je le plaignais, le pauvre égaré! — « Oh ! vous détestez l'hérétique. — Non, Monsieur, non; vous me causez une douleur profonde, vous me semblez une étoile égarée, mais qui ne peut manquer de reparaître au ciel. » Et sur ce, lui, l'hôtel où nous étions et moi, nous sommes confondus dans le chaos du sommeil ; mais cela m'est resté, et j'ai tout aujourd'hui ce génie dans la tête. Quand je pense que tu as vécu chez lui, avec lui, reçu ses leçons, l'hitérêt que je lui porte devient intime. Oh! que cet homme m'occupe, que je pense à son salut, que je le demande à Dieu, que je regrette sa gloire, sa gloire
saÎDte! Il me vient souvent de lui écrire sans me nommer, de !iii faire entendre une mystérieuse voix de supplications et de larmes. Folie, audace de ma part; mais une femme s'est rencontrée avec lui pour l'enfer, pour compléter la réprobation de ce prêtre : une autre ne pourra-t-elle pas s'en approcher pour le ciel?
On met en terre un brave et saint homme, le Durel de Lentin, del Mas des Mérix ', un mod i d p j n simple, bon, religieux, respectue son chapeau jusqu'à terre. Il était 1
qu'on ne peut s'empêcher de salii voyait la vertu. Ces hommes de bie 1
s'en vont et on n'en voit pas venir de pareils.
Le 5. — Lettre de M"* Martin; arrivée de M. de Faramond, événements de la matinée. 11 faut que je pense au diner, à ùder Mimi.
Le 6. — Il y a aujourd'hui dix-neuf ans que naquit, sur les bords du Gange, une frêle petite enfant qui fut appelée Caroline. Elle vient, grandit, s'embellit, et, charmante jeune fille, elle est ta fiancée à présent, j'admire ton bonheur, mon ami, et comme Dieu en a pris soin dans la compagne qu'il te donne, dans cette Eve sortie de l'Orient avec tant de grâces et de charmes ! Puis je lui vois tant de qualités de