‹ Journal et lettresChapitre 19 sur 46 · Du hameau des Hérix · texte numérisé non relu

Du hameau des Hérix

cœur, tant de douceur, de bonté, de dévouement, de candeur, tout en elle est si beau et bon que je la regarde pour toi comme un trésor du ciel. Puissiezvous être unis, être heureux ! Nous venons d'entendre la messe à votre intention, et, suivant l'expression de M"® Martin, pour demander à Dieu le bonheur de Caroline et les grâces nécessaires à la nouvelle vie qui va s'ouvrir devant elle. Oh! de grand cœur nous entrons dans ces vues. Mettons, mettons le ciel de notre côté, demandons à Dieu ce qu'il nous faut, pauvres et impuissantes créatures. Le bon pasteur demain dira une autre messe pour toi; c'est luimême qui Ta offert : « Il faut prier aussi pour M. Maurice... » Suite de l'idée du bouquet, pressentiment de votre union.

Le 7. — « D'où diriez-vous que je viens, ma chère Marie? Oh! vous ne devineriez pas; de me chauffer au soleil dans un cimetière. Lugubre foyer si Ton veut, mais où Ton se trouve au milieu de sa parenté. Là, j'étais avec mon grand-père, des oncles, des aïeux, une foule de morts aimés. Il n'y manquait que ma mère qui, hélas ! repose un peu loin d'ici. Mais pourquoi me trouvais-je là? Me croyez-vous amante des tombeaux? Pas plus qu'une autre, ma chère. C'est que je suis allée me confesser ce matin : et comme il y avait du monde, et que j'avais froid à l'église, je suis sortie et me suis assise au soleil dans le cimetière ; et là les réflexions sont venues, et les

pensées vers l'autre monde et le compte qu'on rend à Dieu. Le bon livre d'examen qu'une tombel Gomme on y lit des vérités, comme on y trouve des lumières, comme les illusions, les rêves de la vie s'y dissipent, et tou3 les enchantements ! Au sortir de là, le inonde est jugé, on y lient moins.

Lo pied sur une tombe, on tient moins il la terre.

Il n'est pas de danseuse qui ne quittât sa robe de bal et sa guirlande de fleurs, pas de jeune flUe qui n'oubliât sa beauté, personne qui ne revînt meilleur de celle terre des morts.

H Mais que vais-je dire k ma pauvre malade? Pardon, cbëre amie, je devrais vous égayer, vous distraire, vous chanter quelque chose comme \e joyeux bouvreuil -f mais je suis un oiseau qui s'abat partout, et vous fait son ramage suivant les lieux et les émotions. A vous, toute bonne, à m' écouter avec bonté, à ne pas trouver trop étrange ce qui me partira du cœur, souvent peu en rapport avec vous. Malgré nos sympathies, il y a en nous des différences de nature et d'éducation qui me feraient craindre pour moi, pour notre amitié, si je ne pensais que Dieu l'a faite, qu'elle ne repose sur rien d'humain. Ne pas se connaître, ne s'être pas vus et s'aimer, n'est-ce pas tout spirituel? Aussi, je me sens pour vous une affection toute sainte, quelque chose au cœur qui n'est que tendresse et prières pour vous.

u Que je voudrais vous voir heureusel Votre bon-

heur... qui le peut faire? Où le croyez- vous? Dites, que je vous aide à le trouver. Ce n'est que pour cela que je suis votre amie. Voyons, cherchons. Quelle recherche! Avez-vous lu l'histoire de ce roi désolé de la perte de sa femme, à qui un philosophe promit de la ressusciter pourvu qu'on lui trouvât trois heureux pour en graver le nom sur le tombeau de la reine. Jamais on ne put les trouver. Ce qui signifie sans doute que notre âme resterait morte, s'il lui fallait pour vivre un bonheur humain. Mais, au contraire, il lui faut sortir de toute l'enceinte du monde et chercher au delà, c'est-à-dire eii Dieu, dans la vie chrétienne, ce que le monde ne possède pas. 11 n'a pas de bonheur. Ceux qui l'ont le plus aimé le disent. 11 distrait, mais ne remplit pas le vide du cœur. Ohl le monde a de belles fêles qui attirent ^ maisy sois en sâre^ tu te sentiras seule et glacée au milieu de cette foule joyeuse. Dans ces expressions si franches, dans cet aveu d'une amie du monde, le monde est jugé. Quelle tristesse dans cet isolement, cette froideur, cette glace où le cœur se trouve au milieu des plaisirs et de ceux qui les partagent! Cela seul me les ferait délaisser si jamais je les rencontrais. « Savez-vous, ma chère Marie, que vous me faites du bien par vos réflexions, que vous me faites connaître le monde dans vos lettres qui sont des tableaux, que vous me détachez fort de toutes mes illusions, de tout ce qui ne nous rend pas heureux. Votre expérience m'instruit, et je bénis Dieu cent

fois de ma vie retirée et tranquille. Autrement, quel danger! Je me sens dans le cœur tout ce que je vois dans les autres; le même levain est dans tous, mais il monte différemment suivant les circonstances et la volonté, car le vouloir est pour beaucoup dans le développement du cœur. On l'aide à être bon ou mauvais, faible ou fort, à peu près comme un enfant qu'on élève. Aussi n'est-ce pas sur les penchants, mais sur les œuvres que l'Évangile dit que nous serons jugés. Oh! quand on y pense à ce jugement, il y a bien de quoi faire attention h. sa vie, h. son cœur : tant de périls dedans, dehors! Mon Dieu, que cela fait craindre et fait prendre de précautions, et désirer presque de quitter ce monde !

Ahl mon âme craint tant de se souiller sur terre I Ah 1 comment conserver sa divine blancheur Au milieu de la fange et parmi la poussière Qui s'attache ici bas à tout, même h la Oeur?

Il Voilà pour DOS oraisons jaculatoires, je suis toute contente de vous en fournir. Vous en pourriez faire de plus saintes, mais ne les faites pas si haut en plein salon; ma vanitér entend, prenez garde.

u Une tristesse, un regret à cette occasion : je vois que mon paquet pour l'Ile de France vous est tout demeuré, mon pauvre cousin sera mort en croyant que je l'oubliais. le n'ai regret qu'à cela. Je me félicite trop d'un hasard qui vous a remis cette lettre et m'a valu votre amitié. Depuis ce jour vous m'ai-

mez, dites-vous. Que ne le disiez-vous plus tôt! Il a fallu bien des jours, des événements, des choses pour nous enchaîner enfin ; mais quand nous verrons-nous? Il ne dépendra pas de vous que ce ne soit bientôt, et je ne sais comment vous remercier de vos offres si gracieuses. Que je vous serais obligée ! Je n'accepte pas encore, n'ayant pas pris époque pour mon voyage à Paris. Je n'irai que pour le mariage ou après. On attend des papiers de Calcutta qui décideront l'affaire tout de suite.

« Qu'il me tarde, qu'il me tarde de savoir si mon fière aura une position sortable ! Je suis bien en peine sur son avenir, sur sa santé surtout. Cette chère santé, que de craintes! Le voilà encore malade; il a eu trois accès, et la pâleur est revenue. On nous dit qu'il est mieux, que la fièvre le quitte; mais j'ai peur qu'on ne nous trompe, et je viens vous prier de ne pas me tromper, d'avoir la complaisance de l'envoyer voir et de me dire franchement ce qui en est. Ce n'était que trop vrai, quand il vous fit dire que son médecm lui défendait de sortir. Moi aussi je lui défendrais ce mauvais air de Paris, et surtout d'éviter toute émotion. C'est ce qui le tue. Qu'on lui évite tout ce qui porte au cœur. Je remercie M. de M... delà visite qu'il a bien voulu lui faire, et vous de votre bienveillance que vous lui conserverez, j'espère.

« Mais parlons de vous , de votre chère santé , qui m'intéresse aussi, vous savez; non, vous ne le savez pas, ni tout le plaisir que m'ont fait ces mots: a Je

sais mieux, beaucoup mieux.» Ohl que ce mieux vous demeure! qu'il aille croissant, tle sorte qu'eu vous voyant je vous trouve guérie, chère malade, guérie, entendez-vous? Il y faut travailler, suivre les ordonnances de votre médecin, ne vous occuper plus que de votre santé; seulement, pour mon bonheur, cultivez un peu i' amitié qui, d'ailleurs, console de bien des choses. Puis, Dieu aidant, nous verrons si tout ira mieux. N'oubliez pas non plus la prière, ce bon remjide de l'àme; si mon livre est de votre goût, lisez-le, et votre ange gardien sera content. Quel nom vais-je prendre là? mais, j'accepte tout de TOUS, et je bénis Dieu de pouvoir vous être utile sous quelque dénomination que ce soit.

a Savez-vous que la fièvre vous inspire joliment, et que votre hymne aux souffrances m'a frappée. C'est une Byronienne. Mais n'allez-pas prendre de tels sujets de chants, je vous prie, et vous faire voir crucifiée sur ce calvaire sans espérance, où les souffrances vous disent : Tu ne nous échapperas pas, la fatalité t'a marquée au berceau , tu nous appartiens. Il est vrai, nous naissons tous comme voués au malheur. Chacun souffre de quelque chose ; mais comme ce martyr, quand on est chrétien, on souffre, mais on voit les cieux ouverts. Oh! la foi, la foi! rien que cela me console et me fait comprendre la vie. C'est vous parler à cœur ouvert, c'est que je vous aime. Adieu, je vous rends un baiser aussi tendre que le vôtre.»

Voilà ce que j'écrivais ce matin à une amie que j*ai depuis peu et que déjà j'aime beaucoup. Le ton que je prends avec elle n'est pas celui d'une lettre de femme , de nos légères causeries ; mais il le faut, il m'est inspiré par ce qu'elle attend de moi. Hélas, hélas, pauvre âme malade I

Qu'est-ce que la timidité? d'où vient-elle? Je l'ai cherché; je me suis demandé ce qui faisait rougir, ce qui empêchait de parler, de paraître devant quelqu'un, et c'est toujours pour moi un mystère. Encore ce matin , ayant un mot à dire à M. le curé , qui certes n'est pas intimidant, je n'ai jamais pu me décider à passer à la sacristie. Quelle bêtise I on le sent et on en souffre, je ne sais quoi vous garrotte, vous étreint, si bien qu'il semble que le sang cesse de circuler et se porte sur le cœur, qui fait poufy pouf y à grands coups.

Le 8. — Pauvre Lilil elle se meurt, je viens d'apprendre qu'elle se meurt de la poitrine. Les peines de cœur l'ont tuée ; elle cède à tant de coups qui l'ont ébranlée depuis dix ans. C'est Paul qui vient de nous donner ces tristes nouvelles, et nous dire d'aller, une de nous, auprès de la malade qui nous demande. Nous irons la semaine prochaine, après Pâques. C'est aujourd'hui les Rameaux. Je viens de mettre le mien à ma chapelle, tu sais, sous sainte Thérèse. Il sera flétri l'an prochain , hélas, et bien d'autres choses! Il faut que j'écrive à Lomse.

Le y, — Une lettre de Caroline, enfin! Je sais, j'entends, je lis que tu vas tout à fait bien. Quel jilaisiri Faut-il que je lise aussi : h Maurice est triste, il a un fond de tristesse que je cherche h dissiper; je la lis dans ses yeus... » Mon pauvre ami , qu' as-tu donc, si ce n'est pas la fièvre qui t'accable? N'es-tu pas content de ta vie, jamais si douce? n'es-tu pas heureux auprès de cette belle et bonne enfant qui t'arme, de votre uoion qui s'approche, d'un avenir?.,.. Oh! je crois que rien ne te plaît : un charme goûté , c'est fini , c'est épuisé. Peut-être que je me trompe, mais il me semble voir en toi je ne sais quoi qui t'empoisonne, te maigrit, te tuera, si Dieu ne t'en délivre. Que tu me fais de peine, que tu m'en fais! Si je pouvais quelque chose à celai mais nous sommes séparés! Tu me dirais ce que tu as, ce que c'est que cette tristesse que tu as emportée d'ici. Le regret de nous quitter? C'est une peine, mais pas dévorante; et puis quitter des sœurs pour sa fiancée, du doux au plus doux , on se console. Je ne veux pas tant chercher ni tant dire. Nous ver> rons, hélas I nous verrons. J'ai de tristes pressentiments.

Des hirondelles, oh ! des hirondelles qui passent! les premières que je vois. Je les aime, ces annonceuses du printemps, ces oiseaux que suivent doux soleil, chants, parfums et verdure. Je ne sais quoi pend à leurs ailes qui me fait un charme à les regarder voler ; j'y passerais longtemps. Je pense au

passé, au temps où nous les poursuivions dans la salle, où nous soulevions une planche du galetas pourvoir leur nid, toucher les œufs, leurs petits : gais souvenirs d'enfance dont tout est plein ici pour peu qu'on regarde. Murailles, fleurs, oiseaux, tout les porte. Des petits poulets viennent de naître et piaulent au coin du feu. Voilà encore qui fait plaisir. Toute naissance porte joie.

Le 10. — La date est mise, il faut donc écrire quelque chose. Que sera-ce? que portera cette feuille de papier? Rien; rien n'est venu, rien ne s'est fait ni passé dans notre solitude. Si ce n'est quelque chant d'oiseau, bruit de vie ne s'est fait entendre; un soleil splendide passait sur ce calme ; assise dans ma chambre, je dépêchais une paire de bas pour Jeanne-Marie, tout en lisant. Je lisais la merveilleuse époque de saint Louis , de ce temps où Ton vit un si grand roi et de si grands saints.

Le 21. — Je viens d'Albi , je viens de laisser notre chère Lili au cimetière. Quelle douleur ! quels regrets, quel vide, quels souvenirs! Mon Dieu! voir mourir ceux qu'on aime; se dire : C'est fini, tu ne la verras plus! non, plus; l'éternité entre nous! mais l'éternité bienheureuse, j'espère. C'est ce qui console. Mon ami, que deviendrions-nous sans cela, sans un peu de foi dans l'âme? C'est ce qui la soutient, l'empêche de tomber dans un abîme de dou-

D'Bt'OâNtB DB GUâRIN. 1S3

leur ou de désespoir. Lili, ma sainte Lîli, comme je la crois lieureuse ! comme Je la vois dans une splen- 'deur infinie, une paix inaltérable, un repos assuré! C'est nous qu'elle plaint, nous, ses amis, qu'elle voit dans ce pauvre monde, dans les peines, les agitations, les angoisses! Oh ! que je l'ai vue souffrir, mais avec fjue! calme, la pauvre martyre I Aussi tout le monde l'appelait la sainte; cela se voyait sur son visage devenu tout céleste et beau après sa mort.

Je ne ïù pas vue alors, mus un peu avant. A genoux auprès de son lit, je lui lisais les prières pour la préparaUon à la mort, de Bossuet, que j'avais emportées exprès pour elle. Quand je partis d'ici, le jeudi sûnt, je compris bien que c'était pour la voir mourir. Je pensai à ces provisions pour son âme, dernière marque, bélasi de mon amitié. Je pris aussi ce cahier, je pense à toi toujours, je voulais écrire cette mort ; mais impossible de rien faire que prier et demeurer auprès de l'agonisante. En arrivant, j'ai trouvé ta lettre que Mirai m'a remise. Quel plaisir en tout autre temps! Tu vas mieux, bien content, vivant, très-vivant, dis-tu; mais l'autre mort me gâte tout, m'attriste trop pour sentir aucune joie. Ce n'est pas que je sois en larmes, ni désolée; c'est un fond de cœur calme, un deuil intérieur, enfin je ne sais quelle douleur, mais c'en est une,

car j'aimais Lili et je l'ai perdue — C'était le

mardi 17 avril, à minuit; je l'avais quittée à quatre heures. Papa ne voulut pas me la laisser revoir et

nremmena chez M'"' Combes , où j*ai reçu pendant deux jours la meilleure hospitalité. Nérine de Tonnac, mon ancienne amie , était auprès de moi et ma bonne compagne de nuit et de jour. Je lui suis bien reconnaissante de ce qu'elle a fait pour moi dans cette occasion. Il faut que j'écrive à Garo; puis je reviendrai ici, si je puis.

Le 25. — Je n'ai pas pu depuis trois jours, encore n'est-ce que pour un moment que je me retire ici. Lili, j'ai toujours Lili en pensée et me sens prête à parler d'elle. Quand j'entends les cloches, je pense aux saintes prières qu'elle a faites à l'église, même ici dans la chambrette; quand je vois le ciel, je me dis qu'elle est là et lui demande bien des choses. Les amis sont, sans doute, bien puissants près de

Dieu. Voilà M. F , visite que j'aime assez; nous

parlerons ensemble de Lili. C'est demain une grande solennité à Andillac, une première communion. Augustine, toute jeune qu'elle est, est du nombre des heureux enfants. Dans quelque temps elle pourrait être plus instruite, mais M. le curé préfère l'innocence au savoir, et je trouve qu'il a raison. Le brave homme va demain déployer tout son zèle de bon pasteur, toute sa tendre charité. C'est aussi un beau jour pour lui.

Le 29. — Quelle douce et simple et pieuse et touchante cérémonie ! Je n'ai que le temps de le dire

et d'assurer que de toutes les fêtes celle que j'aime le plus, c'est une première communion dans une campagne, Dieu se donnant simplement à dea enfants. Miou, la petite Françonil de Gaillard et Augustine étaient ravissantes d'innocence et de beauté. Qu'elles étaient jolies sous leurs petits voiles blancs, lorsque, revenant de la sainte table, elles pleuraient là-dessous I Divines larmes! Enfants unies à Dieu, qui pourrait dire ce qui se passait dans leur âme en ce moment? M. le curé a été admirable d'onction, de mansuétude ; c'était le Sauveur disant aux enfants : Venez à moi. Oh ! comme il leur parlait amoureuse- • ment, et comme il leur a recommandé ensuite cette robe blanche , cette innocence dont ils étaient revêtus! Pauvres enfants, que de risques! Je me disais : Il Qui de vous la ternira le premier? » lis ne s'en vont pas à Paris; mais la terre est partout souillée, partout le mal se trouve, et séduit et entraîne.

Le 2 mai. — Hier, 1" mai, je n'ai pu rien écrire. Ce fut cependant un beau jour au ciel et ici, grand soleil, grande musique d'oiseaux et trois lettres: Antoinette, Marie de Tliézac et Caro se sont rencontrées dans mes mains. Je les aime toutes et leurs lettres; mais celles de Caro me semblent des sœurs, même tendresse et bienveillance pour toi et nous. C'est chose charmante que des amis de la sorte, dévoués et désintéressés. On n'en trouve guère. Depuis Victor et Philibert nous n'avions plus d'amis de cccur. Le

bon pasteur aussi nous est tout dévoué : il est venu passer la journée, s* est montré gai, complaisant. Le soir j'étais mieux; la douce gaieté fait du bien, relève le cœur, et j'aime ceux qui l'apportent. Cette fois je l'ai payée d'un petit tribut de complaisance. Voici : M. le curé est chargé de toutes les pompes de l'église aux G..., pour l'arrivée de l'archevêque qui va donner la confirmation. Il lui faut des devises, il m'en a demandé et je n'ai pu dire non. Je n'aime pas de refuser. Gela m'ennuyait un peu; je n'aime pas les devises, qui sont toutes bêtes. Je les ai faites en patois pour sauver l'honneur du français. G* est, d'ailleurs, la langue des campagnes.

Avant hier *** m'a écrit. Je ne suis pas contente de sa santé. Oh! que les passions nous dérangent, qu'elles nous brisent cœur et corps! On n'en revient pas, si Dieu n'aide. Pourra-t-il l'aider? Mes conseils n'y font pas grand' chose. Qui sait ce que tu fais, toi ! Gela me peine grandement, toutes ces choses.

Le 3 mai. — Nous venons du hameau, de voir Romiguières qui est bien malade. Je crains qu'il n'en sorte pas. Ainsi nos voisins nous quittent l'un après l'autre. Après la Vialarette, celui-ci, autre habitué de la maison. Je les regrette : ces braves gens sont de meilleurs amis qu'on ne pense et qu'on n'en trouve dans le monde. Le dévouement ne se tient pas toujours au rang le plus élevé. Voilà qui finit ce ;ahier assez rempli de deuil, trois morts sous les

veux. Mon Dieu , qui sait qui les suivra? Au moina ceux-ci étaient prêts à rendre compte, de boDS chrétiens, de bonnes âmes, Romiguières a demandé de lui-même M, le curé dans la nuit. Le viatique reçu, il est tombé en délire bientôt.

Va sous clef, mon petit cahier.

Le 3 mai au soir [1838]. — Depuis ce matin, rien de joli que la naissance d'un agneau et ce cahier qui commence au chant du rossignol , devant deux vases de fleurs qui embaument ma chambrette. C'est un charme d'écrire dans ces parfums, d'y prier, d'y penser, d'y laisser aller l'âme. Ce matin j'ai apporté ces fleurs pour donner à ma table une façon d'autel avec une croix au milieu, et y faire le mois de Marie. Cette dévotion me plaît. Es iiéyt^.

Le 5. — Je suis fatiguée d'écriture, deux grandes lettres m*ont brisé la main. Aussi ne mettrai-je pas i^nand'chose ici; mais je veux marquer un beau jour, calme, doux et frais, une vraie matinée de printemps. Tout chante et fleurit. Nous venons de la promenade, papa, moi et mon chien, le joli chien de Lili : chère petite bète ! il ne me quitte jamais ;

i. Il fait nuit.

quand je m'assieds, il vient sur mes genoux; si je marche, il suit mes pas. On dirait qu'il me comprend, qu'il sait que je remplace sa maîtresse. Nous avons rapporté des fleurs blanches, violettes, bleues, qui nous font un bouquet charmant. J'en ai détaché deux pour envoyer à E***, dans une lettre : ce sont des dames de onze heures-^ apparemment ce nom leur vient de ce qu'elles s'ouvrent alors, comme font d'autres à d'autres heures, charmantes horloges des champs, horloges de fleurs qui marquent de si belles heures. Qui sait si les oiseaux les consultent, s'ils ne règlent pas sur des fleurs leur coucher, leur repas, leurs rendez- vous? Pourquoi pas? tout s'harmonise dans la nature; des rapports secrets unissent l'aigle et le brin d'herbe, les anges et nous dans Tordre de l'intelligence. J'aurai un nid sous ma fenêtre; une tourterelle vient de chanter sur l'acacia où il y avait un nid l'an dernier. C'est peut-être la même. Cet endroit lui a convenu, et, en bonne mère, elle y replace son berceau.

Le 7. — On est venu ce matin, à quatre neures, demander à papa des planches pour la bière du pauvre Romiguières. Nous perdons tous nos amis du Pausadou. Deux morts dans quelques jours 1 que cela s'est fait promptement pour la Vialarette et celui-ci !

Après avoir écrit à Marie, à Antoinette, à Caro, il est nuit et je sors d'ici, mais plus tranquille, plus

reposée. Rien ne me fait du bien comme d'écrire, parce qu'alors je m'oublie. La prière me fait le même effet de calme, et même mieux, en ce qu'il entre quelque chose de suave dans l'âme.

Le 12. — Depuis cinq jours je n'^ pas écrit ici; dans ce temps il est venu des feuilles, des fleurs , des roses. En voilà une sous mon front, qui m'embaume , la première du printemps. J'aime à marquer le jour de cette belle venue. Qui sait les printemps que je retrouve ainsi dans des livres, sur une feuille de rose où je date le jour et l'an? Une de ces feuilles s'en fut à l'Ile de France, où elle fit bien plaisir à ce pauvre Philibert. Hélas ! elle aura disparu comme lui ! Quoique je le regrette, ce n'est pas cela, mais je ne sais quoi qui m'attriste , me tient dans la langueur aujourd'hui. Pauvre âme, pauvre âme, qu'as-tu donc? que te faut-il? Où est ton remède? Tout verdit, tout fleurit, tout chante, tout l'air est embaumé comme s'il sortait d'une fleur. Oh ! c'est si beau ! allons dehors. Non, je serais seule et la belle solitude ne vaut rien. Eve le fit voir dans Eden. Que faire donc? Lire, écrire, prier, prendre une corbeille de sable sur la tête comme ce solitaire et marcher. Oui, le travail, le travail! occuper le corps qui nuit à l'âme. Je suis demeurée trop tranquille aujourd'hui, ce qui fait mal, ce qui donne le temps de croupir à un certain ennui qui est en moi.

Pourquoi est-ce que je m'ennuie? Est-ce que je

n'ai pas tout ce qu'il me faut, tout ce que j'aime, hormis toi? Quelquefois je pense que c'est la pensée du couvent qui fait cela, qui m'attire et m'attriste. J'envie le bonheur d'une sainte Thérèse, de sainte Paule à Bethléem. Si je pouvais me trouver dans quelque sainte solitude!.... Le monde n'est pas mon endroit; mon avenir serait fait alors, et je ne sais ce qu'il sera. Quelle belle-sœur aurons-nous? J'ai deux de mes amies qui, après la mort de leur père, ont reçu leur congé de la maison , et je trouve cela si amer! Ensuite le ciel qu'on s'assure bien mieux dans la retraite. Ce sont mes raisons, pas les tiennes: quittons-nous. Je ne veux plus te rien dire que je ne sois plus tranquille, je ne te dirais rien de bon.

Adieu jusqu'à

Me voici ce soir avec trois lettres, d'Euphrasie, de Marie, de Lucie, jeunes filles bien peu ressemblantes , chacune avec son charme. Les femmes, nous sommes variées comme les fleurs et nous n'en sommes pas fâchées.

Le là. — Pas d'écriture hier, c'était dimanche. Saint Pacôme aujourd'hui, le père des moines. Je viens de lire sa vie qui est fort belle. Ces vies de reclus ont pour moi un charme! celles qui ne sont pas inimitables surtout. Les autres, on les admire comme des pyramides. En général, on y trouve toujours quelque chose de bon quand on les lit avec discernement, même les traits les plus exagérés :

irBUOÉHIB DB OUÉRIH. 103

ce sont des coups de héros qui portent au dévouement, à l'admiration des choses élevées.

Malgré cela , pour bien des personnes , la Vie des saillis me semble un livre dangereux. Je ne !e conseillerais pas à une jeune fille, même à d'autres qui ne sont pas jeunes, Leslecturespeuvent tant sur le cœur, qui s'égare aussi pour Dieu quelcpiefois. Hélas ! nous

l'avons vu dans la pauvre C Comme on devrait

prendre garde à une jeune personne, à ses livres, à ses plumes, à ses compagnes, à sa dévotion , toutes choses qui demandent la tendre attention d' une mère ! Si j'avais eu la mienne, je me souviens de choses que je faisais à quatorze ans qu'elle ne m'eiit pas lal-sé faire. Au nom de Dieu, j'aurais tout fait, je me serab jetée dans un four, et certes le bon Dieu ne voulait pas cela; il ne veut pas le mal qu'on fait à sa santé par cette piété ardente, mal entendue, qui, en détruisant le corps, laisse vivre bien des défauts souvent. Aussi saint François de Sales disait-il à. des religieuses qui lui demandaient la permission d'aller nu-pieds : » Changez votre tète et gardez vos sou< liers. »

Le 15. — Une visite hier vint couper notre causerie-, je la reprends, moins en train de paroles, à cause d'une peine que j'ai au cœur. C'est ta lettre qui m'a fait cela, qui me fait craindre encore pour ta santé. Pourquoi prends-tu le lait d'ânesse? pourquoi dis-tu que le printemps te rétablira entière-

ment? N'est-ce pas que tu n'es pas aussi bien que tu dis d'abord? Les bien-portants ne parlent pas de remèdes. On nous trompe, tu nous trompes : l'air de Paris ne t'est pas bon , il te tuera, il a tué le pauvre Victor. Je tremble qu'il n'y ait cette ressemblance de plus entre vous. Mon Dieu, détournez de moi les idées tristes! Mon ami, je voudrais bien avoir une lettre de toi; celle d'aujourd'hui est pour tous, et c'est de l'intime qu'il me faut. L'amitié se nourrit de cela.

Il y a quelque temps que je suis ici ; Mimi est seule, je vais la joindre. Je m'amusais à lire d'anciennes lettres. Papa arrive ce soir avec une besace garnie de livres; Éran vient de la foire avec des cochons, des échaudés et du fromage; \m peillarot^^ des hirondelles, qui sont passés, voilà pour un jour au Gayla. On parle de souper à présent; ô bouche!

Le 16. — Nous allons à Frauseilles, en caravane, pour voir fondre notre cloche. Cette course m'amuse fort, je pars.

Le 17. — Oh ! c'était bien la peine ! nous n'avons rien vu. La cloche se fond et se fait sous terre, rien ne paraît que le fourneau : flamme et fumée. Il y avait pourtant une foule de monde d'Andillac et des environs, ce qui m'amusait de voir des curieux plus

1. Marchand de fil, aiguilles, etc., qui parcourt les campagnes.

attrapés qae moi encore et de leur dire : Qu'ubés bist?'

Je ne suis pas en iraln d'écrire; il fait un vent qui souffle à tout emporter, même les idées. Sans cela, je dirais tout ce qui m'est vejiu près de ce fourneau, en peDsées religieuses, gaies, tristes; "ce que j'ai coulé d'aonées, de siècles, de baptêmes, de glas, de noces, d'incendies, avec cette cloche. Quand elle finira, qui sait tout ce qui aura fini dans Andillac et daDs le monde? L'âge des cloches prend des siècles, du temps sans lin, à moins d'un malheur ou d'une révolution. Ainsi, tous tant que nous étions là, nous ne la verrons pas refondre. Cela seul est solennel : ne plus voir ce qu'on voit. 11 y a là quelque chose qui fait qu'on y attache fort les yeux, quand ce ne serait qu'un brin d'herbe. Ainsi j'ai pensé de l'église de Frauseilles où je me suis recueillie un moment, et dont j'ai bien regardé la porte fermée jsttur toujours, car apparemment je n'y reviendrai plus. Que ce mot doit être triste pour les endroits où le cœur tient I Si pour toujours je voyais se fermer la porte du Cayla, la porte du jardin, la porte de papa, la porte de la chambrette!... Oh! que doit-il en être de la porte du ciel?

Que u*es-tu là! nous partagerions deux pommes que me donna Julie de Gaillard que j'allai voir comme payse. Cette bonne femme ne savait comment me

Page 1