IN
brette tant aimée où nous avons tant causé ensemble, rien que nous deux. Voilà ta place et là la mienne. Ici était ton portefeuille si plein de secrets de cœur et d'intelligence, si plein de toi et de choses qui ont décidé de ta vie. Je le crois, je crois que les événements ont influé sur ton existence. Si tu étais demeuré ici, tu ne serais pas mort. Mortl terrible et unique pensée de ta sœur.
Le 20. — Hier allée à Cabuzac entendre la messe pour toi en union de celle que le prince de Hohenlobe oITrait en Allemagne pour demander à Dieu ta guérison, hélas! demandée trop tard. Quinze jours après ta mort, la réponse est venue m'apporter douleurs au lieu d'espérance. Que de regrets de n'avoir pas pensé plus tôt à ce moyen de salut, qui en a sauvé tant d'autres! C'est sur des faits bien établis que j'avais eu recours au saint thaumaturge, et je croyais tant au miracle ! Mon Dieu, j'y crois encore, j'y crois en pleurant. Maurice, un torrent de tristesse m'a passé sur l'âme aujourd'hui. Chaque jour agrandit ta perte, agrandit mon cœur pour les regrets. Seule dans le bois avec mon père, nous nous sommes assis à l'ombre, parlant de toi. Je regardais l'endroit où tu vins t' asseoir il y a deux ans, le premier jour, je crois, où tu fis quelques pas dehors. Oh ! quel souvenir de maladie et de guérison ! Je suis triste à la mort. Je voudrais te voir. Je prie Dieu à tout moment de me faire cette grâce. Ce ciel, ce ciel des
âmes, est-il si loin de nous, le ciel du temps de celui de Téternité? 0 profondeur I ô mystères de l'autre vie qui nous sépare ! Moi qui étais si en peine sur lui, qui cherchais tant à tout savoir, où qu'il soit maintenant, c'est fini. Je le suis dans les trois demeures, je m'arrête aux délices, je passe aux souffrances, aux gouffres de feu. Mon Dieu, mon Dieu, non I Que mon frère ne soit pas là, qu'il n'y soit pas! Il n'y est pas; son âme, l'âme de Maurice parmi les réprouvés... Horrible crainte, non 1 Mais au purgatoire où l'on souffre, où s'expient les faiblesses du cœur, les doutes de l'âme, les demi-volontés au mal. Peut-être mon frère est là qui souffre et nous appelle dans les gémissements comme il faisait dans les souffrances du corps : « Soulagez-moi, vous qui m'aimez. » Oui, mon ami, par la prière. Je vais prier; je l'ai tant fait et le ferai toujours. Des prières, oh! des prières pour les morts, c'est la rosée du purgatoire.
Sophie m'a écrit, cette Sophie, amie de Marie, qui m'aime en elle et vient me consoler. Mais rien d'humain ne console. Je voudrais aller en Afrique porter ma vie à quelqu'un, m'employer au salut des Arabes dans l'établissement de M'"'" Vialar. Mes jours ne me sembleraient pas vides, inutiles comme ils sont. Cette idée de cloître qui s'en était allée, qui s'était retirée devant toi, me revient.
Le rosier, le petit rosier des Coques, a fleuri. Que de tristesses, de craintes, de souvenirs épanouis avec CCS fleurs, renfermés dans ce vase donné par Marie,
emporté dans notre voyage , avec nous dans la voiture de Tours à Bordeaux, de li ici ! Ce rosier te faisait plaisir; tu te plaisais à le voir, à penser d'où il venait. Je voyais cela et comme étaient jolis ces petits boutons et cette petite verdure.
Le 22. — Mis au doigt la bague antique que tu avais prise et mise ici il y a deux ans, cette bague qui nous avait tant de fois fîùt rire quand je te disais : « Et la bague? n Oh ! qu'elle m'est triste à voir et que je l'aime 1 Mon ami, tout m'est relique de toi.
La mort nous revêtira de toute chose. Consolante parole que je viens de méditer, qui me revêt le cœur d'espérance, ce pauvre cœur dépouillé.
Comme j'aime ses lettres, ces lettres qui ne viennent pas! Mon Dieu, recevez ce que j'en souffre et toutes les douleurs de cette afTection. Voilà que cette âme m'attriste, que son salut m'inquiète, que je souffrirais le martyre pour lui mériter le ciel. Exaucez, mon Dieu, mes prières : éclairez, attirez, toucliez cette âme si faite pour vous connaître et vous servir! Oh ! quelle douleur de voir s'égarer de si belles intelligences, de si nobles créatures, des êtres formés avec tant de faveur, où Dieu semble avoir mis toutes ses complaisances comme en des fils bien-aimés, les mieux faits à son image! Ah! qu'ils sont à plaindre! que mon âme souvent les pleure avec Jésus venu pour les sauver! Je voudrais le salut de tous, que tous profilent de la rédemption qui s'étend à tout le genre
humain. Mais le cœur a ses élus, et pour ceux-là on a cent fois plus de désirs et de crainte. Cela n'est pas défendu. Jésus, n'aviez-vous pas votre Jean bienaimé, dont les apôtres disaient que, par amour, vous feriez qu'il ne mourrait pas? Faites qu'ils vivent toujours, ceux que j'aime, qu'ils vivent de la vie éternelle ! Oh ! c'est pour cela, pas pour ici que je les aime. A peine, hélas! si l'on s'y voit. Je n'ai fait que l'apercevoir; mais l'âme reste dans Tâme.
Le 25. — Tristesse et communion; pleuré en Dieu; écrit à ton ami; lu Pascal, l'étonnant penseur. J'ai recueilli cette pensée sur l'amour de Dieu, qu'on aime sans le connaître : Le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas. Bien souvent j'ai senti cela.
Le 26. — Quelques gouttes de pluie sur la terre ardente. Peut-être orage ce soir, ramassé par ces vapeurs. Qu'il tonne , qu'il passe des torrents d'eau et de vent! je voudrais du bruit, des secousses, tout ce qui n'est pas ce calme affaissant. — Si j'écrivais sa vie, cette vie si jeune, si riche, si rare, si rattachée à tant d'événements, à tant d'intérêts, à tant de cœurs ! peu de vies semblables.
Le 27. — Je ne sais, sans mon père, j'irais peutêtre joindre les sœurs de Saint-Joseph, à Alger. Au moins ma vie serait utile. Qu'en faire à présent? Je l'avais mise en toi, pauvre frère! Tu me disais de ne
pas le quitter. En eiret, je suis bien demeurée près de toi pour te voir mourir. Un erce hoiiio , l'hoinme de douleur, tous les autres derrière celui-là, Souf- Trances de Jésus, saints désirs de la mon, uniques pensées el méditations. Écrit à Louise comme à Marie ; il fait bon écrire à celle-là. Et lui, pourquoi ne pas écrire, ton frère? Serait-il mort aussi? Mon Dieu, que le silence m'effraye à présent : pardonnez-moi tout ce qui me fait peur. L'âme que vous est unie, qu'a-t-elle à craindre? Ne vous aimerais-je pas, mon DIl-u, unique et véritable et élfirnel amour? Il me semble que je vous aime, comme disait le timide Pierre, mus pas comme Jean, qui s'endormait sur votre cœur. Divin repos qui me manque! Que vais-je chercher dans les créatures? Me faire un oreiller d'une poitrine humaine, hélas! j'ù vu comme la mort nous l'ôte.' Plutôt m'appuyer, Jésus, sur votre couronne d'épines.
Le 28. — Saint Augustin aujourd'hui, ce saint qui pleurait si tendrement son ami et d'avoir ^mé Dieu si tard. Que je n'aie pas ces deux regrets : oh ! que je n'aie pas cette douleur à deux tranchants, qui me fendrait l'âme à la mort! Mourir sans amour, c'est mourir en enfer. Amour divin, seul véritable. Les autres ne sont que des ombres.
Accablement, poids de douleurs ; essayons de soulever ce mont de tristesse. Que faire? Oh, que l'âme est ignorante! II faut s'attacher à Dieu, à celui qui
soulève et le vaisseau et la mer. Pauvre nacelle, que je suis sur un océan de larmes 1
Recueillir chaque jour une pensée. Voici celle d'aujourd'hui : « C'est une chose horrible de sentir continuellement s'écouler ce qu'on possède et qu'on puisse s'y attacher, sans avoir envie de chercher s'il n'y a point quelque chose de permanent. » — Beaucoup lu, soigné de petits oiseaux qu'on a apportés, sans goût, par pitié, toutes mes affections mortes; toutes, hormis celle que la mort m'a prise.
Le 29. — L homme est un roseau pensant.
Le 30. — Qu'il faisait bon ce matin dans la vigne, cette vigne aux raisins-chasselas que tu aimais ! En m'y voyant, en mettant le pied où tu l'avais mis, la tristesse m'a rempli l'âme. Je me suis assise à l'ombre d'un cerisier, et là, pensant au passé, j'ai pleuré. Tout était vert, frais, doré de soleil, admirable à voir. Ces approches d'automne sont belles, la température adoucie, le ciel plus nuage, des teintes de deuil qui commencent. Tout cela, je l'aime, je m'en savoure l'œil, m'en pénètre jusqu'au cœur, qui tourne aux larmes. Vu seule ^ c'efet si triste! Toi, tu vois le ciel! Oh! je ne te plains pas. L'âme doit goûter d'ineffables ravissements.
Se plongeant dans l'extase où fut l'aveugle-né Quand le jour apparut à son œil étonné.
D'BDGéNIE DB GUéRIN. 889
Le 81. -^ Quelle différence de ce que je dis à ce que je dirais s'il vivait ! Mon Dieu, tout est changé en moi et hors de moi : la mort étend quelque chose de noir sur toutes choses. —Écrit à Misy sur la mort de son oncle Jules de Roquefeuil, disparu tout jeune de ce monde. De tous côtés, des tombes s'ouvrent.
« Cet étrange secret dans lequel Dieu s'est retiré, impénétrable à la vue de l'homme, est une grande leçon pour nous porter à la solitude loin de la vue des hommes. »
a L'homme est ainsi fait qu'à force de lui dire qu'il est un sot, il le croit; et à force de se le dire à soi-^ même, on le croit... »
«... Dieu a créé l'homme avec deux amours : l'un pour Dieu, l'autre pour soi-même... Le péché étant arrivé, l'homme a perdu le premier de ces amours; et l'amour pour soi-même étant resté seul dans cette grande âme capable d'un amour infini, cet amourpropre s'est étendu et débordé dans le vide que l'amour de Dieu a laissée »
11 pleut; cette pluie, qui reverdit prés et bois, tombe sur la terre qui te couvre et dissout tes restes au cimetière, là-bas, à Andillac. Qu'on estheureux de penser qu'il y a dans Thomme quelque chose que n*atteint pas la destruction !
<( 11 est des créatures que vous retirez de ce monde pour de légères faiblesses; c'est par amour et pour