‹ Journal et lettresChapitre 24 sur 46 · A MAURICE MORT, A MAURICE AU CIEL · texte numérisé non relu

A MAURICE MORT, A MAURICE AU CIEL

n. éTATT LA GLOIRE ET LA JOIE DE MON COEUR.

Ob! QUB c'BST Ulf DOUX NOM BT PLEIN DB DILBCTIOIf

QUB LB IfOlf DB FRÂRBI

Vendredi IV juillet, à 11 heures 1/2, date étemelle 1

Le 21 juillet [1839]. — Non, mon ami, la mort ne nous séparera pas, ne t'ôtera pas de ma pensée : la mort ne sépare que le corps; Tâme, au lieu d'être là, est au ciel, et ce changement de demeure n'ôte rien à ses affections. Bien loin de là, j'espère; on aime mieux au ciel où tout se divinise. 0 mon ami, Maurice, Maurice, es-tu loin de moi, m'entends-tu? Qu'est-ce que les lieux où tu es maintenant? qu'estce que Dieu si beau, si puissant, si bon, qui te rend heureux par sa vue ineffable en te dévoilant l'éternité? Tu vois ce que j'attends, tu possèdes ce que

j'espère, tu sais ce que je crois. Mystères de l'autre vie, que vous êtes profonds, que vous êtes terribles, que quelquefois vous êtes doux! oui, bien doux, quand je pense que le ciel est le lieu du bonheur. Pauvre ami, tu n'en as eu guère ici-bas, de bonheur; ta vie si courte n'a pas eu le temps du repos. 0 Dieu ! soutenez-moi, établissez mon cœur dans la foi. Hélas! je n'ai pas assez de cet appui. Que nous t'avons gardé et caressé et baisé, ta femme et nous tes sœurs, mort dans ton lit, la tête appuyée sur un oreiller comme si tu dormais! Puis nous t'avons suivi dans le cimetière, dans la tombe, ton dernier lit, prié et pleuré, et nous voici, moi t* écrivant comme dans une absence, comme quand tu étais à Paris. Mon ami, est-il vrai, ne te reverrons-nous plus nulle part sur la terre? Oh! moi je ne veux pas te quitter; quelque chose de doux de toi me fait présence, me calme, fait que je ne pleure pas. Quelquefois larmes à torrents, puis Tàme sèche. Est-ce que je ne le regretterais pas? Toute ma vie sera de deuil, le cœur veuf, sans intime union. J'aime beaucoup Marie et le frère qui me reste, mais ce n'est pas avec notre sympathie. Reçu une lettre de ton ami d'Aurevilly pour toi. Déchirante lettre arrivée sur ton cercueil. Que cela m'a fait sentir ton absence! Il faut que je quitte ceci, ma tête n'y tient pas, parfois je me sens des ébranlements de cerveau. Que rfai-je des larmes I J'y noierais tout.

D'EUOÔNIE DB GCÊRIN. ÎTÏ

Le 22. — Sainte Madeleine aujouiti'hui, celle à qui il a été beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé. Que cette pensée, qui m'est venue pendant la messe que nous avons entendue pour toi, m'a consolée sur ton âme ! Oh ! cette âme aura été pardonnée, mon Dieu, je me souviens de tout un temps de foi et d'amour qui n'aura pas été perdu devant

vous.

Où l'élernilé réside On rolrouve jusqu'au pBSSi*,

Le passé de la vertu surtout, qui doit couvrir les faiblesses, les erreurs présentes. Oh ! que ce monde, cet autre monde 0(1 tu es m'occupe. Mon ami, tu m' élèves en haut, mon âme se détache de plus en plus de la terre; la mort, je crois, me ferait plaisir.

— Eh ! que ferions-nous de l'éternité en ce monde? Visites de ma tante Fontenilles, d'Eliza, de M. Limer, d'Ilippolyle, de Thérèse, tout monde, hélasl qui devait venir en joie de noces, et qui sont là pour un enterrement. Ainsi changent les choses. Ainsi Dieu le veut. Bonsoir, mon ami. Oh! que nous avons prié ce matin sur ta tombe, ta femme, ton père et les sœursl

Des visites, toujours des visites. Oh! qu'il est triste de voir des vivants, d'entrer en conversation, de revoir le cours ordinaire des choses, quand tout est changé au cœur! Mou pauvre ami, quel vide tu me fais! Partout ta place sans t'y voir... Ces jeunes filles, ces jeunes gens, nos parents, nos voisins, qui remplissent en ce moment le salon, qui sont autour

de toi mort, t'entoureraient vivant et joyeux, car tu te plaisais avec eux, et leur jeune gaieté t'égayait.

Lettre touchante de l'abbé de Rivières, qui te pleure en ami; pareille lettre de sa mère pour moi. Expression la plus tendre de regret, douleur de mère mêlée à la mienne. Oh! elle savait que tu étais le fils de mon cœur.

Au retour de...

Sans date. — Je ne sais ce que j'allais dire hier à cet endroit interrompu. Toujours larmes et regrets. Cela ne passe pas, au contraire : les douleurs profondes sont comme la mer, avancent, creusent toujours davantage. Huit soirs ce soir que tu reposes là-bas, à Andillac, dans ton lit de terre. 0 Dieu, mon Dieu ! consolez-moi ! Faites-moi voir et espérer au delà de la tombe, plus haut que n'est tombé ce corps. Le ciel, le ciel! oh! que mon âme monte au ciel!

Aujourd'hui grande venue de lettres que je n'ai pas lues. Que lire là dedans? Des mots qui ne disent rien. Toute consolation humaine est vide. Que j'éprouve cruellement la vérité de ces paroles de l'/mitalîofi! Ta berceuse est venue, la pauvre femme, toute larmes, et portant gâteaux et figues que tu aurais mangés. Quel chagrin m'ont donné ces figues ! Le plus petit plaisir que je te vois venir me semble immense. Et le ciel si beau, et les cigales, le bruit des champs, la cadence des fléaux sur l'aire, tout cela qui te charmerait me désole. Dans tout je vois la

D'BOOftHIB DE OD^IH.

mort. Cette femme , cette berceuse qiii t'a veillé et tenu un an malade sur ses genoux, m'a porté plus de douleur que n'eût fait un drap mortuaire. Déchirante apparition du passé : berceau et tombe. Je passerais la nuit ici avec toi sur ce papier; mais l'âme veut prier, l'âme te fera plus de bien que le cœur.

Chaque fois que je pose !a plume ici, une lame me passe au cœur. Je ne sais si je continuerai d'écrire. A quoi sert ce Journal? Pour qui? bélasi Et cependant je l'aime, comme on aime une botte funèbre, un reliquaire où se trouve un cœur mort, tout embaumé de sainteté et d'amour. Ainsi ce papier où je te conserve, ami tant aimé, où je te garde un parlant souvenir, où je te retrouvera dans ma vieillesse... s\ je vieillis. Ob oui I viendront les jours où je n'aurai de vie que dans le passé, le passé avec toi, près de toi jeune, intelligent, aimable, sensibilisant tout ce qui t' approchait, tel que je te vois, tel que tu nous as quittés. Maintenant je ne s^s ce qu'est ma vie, si je vis. Tout est changé au dedans, au dehors. 0 mon Dieu ! que ces lettres sont déchirantes, ces lettres du bon marquis et de ton ami surtout. Oh! celles-ci, qu'elles m'ont fait pleurer! il y a là dedans tant de larmes pour mes larmes! Cet intime ami me touche comme ferait te voir. Mon cher Maurice, tout ce que tu as aimé m'est cher, me semble une portion de toiméine. Frère et sœur nous serons avec M. d'Aurevilly ; il se dit mon frère.

Lu les Coufcusiom de saint Augustin à l'endroit de

la mort de son ami. Trouvé un charme de vérité, une saillante expression de douleur à cette lecture qui m'a fait du bien. Les saints savent toujours mêler quelque chose de consolant à leurs larmes.

Le 28. — Rien n'est poignant comme le retour des mêmes personnes dans des jours tout différents, revoir en deuil qui vous avait porté la joie. Sa tante, la tante de Caroline, celle qui, il y a deux ans, nous

amenait ta fiancée, est arrivée, est ici où tu n'es pas...

Le 4 août. — A pareil jour vint au monde un frère que je devais bien aimer, bien pleurer, hélas! ce qui va souvent ensemble. J'ai vu son cercueil dans la même chambre, à la même place où, toute petite, je me souviens d'avoir vu son berceau, quand on m'amena de Gaillàc où j'étais, pour son baptême. Ce baptême fut pompeux, plein de fête, plus qu'aucun autre de nous, marqué de distinction. Je jouai beaucoup et je repartis le lendemain, aimant fort ce petit enfant qui venait de naître. J'avais cinq ans. Deux ans après je revins, lui portant une robe que je lui avais faite. Je lui mis sa robe et le menai par la main le long de la garenne du nord, où il fit quelques pas tout seul, les premiers, ce que j'allai annoncer en grande joie à ma mère : « Maurice, Maurice a marché seul ! » Souvenir qui me vient tout mouillé de. larmes.

Le 6. — Journée de prières et de pieuse consolation : pèlerinage de ton ami, le saint abbé de Rivières, à Andillac, où il a dil la messe, où il est venu prier avec tes sœurs près de ta tombe. Oh! que cela m'a touchée; que j'ai béni dans mon cœur ce pieux ami agenouillé sur tes restes, dont l'âme, par delà ce monde, soulageait la tienne souffrante, si elle soulTre I Maurice, je le crois au ciel. Oh ! j'ai cette ■ onliance, que tes sentiments religieux me donnent, que la miséricorde de Dieu m'inspire. Dieu si bon, si compatissant, si aimant, si Père, n'aurait-il pas eu pitié et tendresse pour un fils revenu à lui? Oh I il y a trois ans qui m'affligent; je voudrais les effacer de mes larmes. Mon Dieu, tant de supplications ont été faites! Mon Dieu, vous les avez entendues, vous les aurez exaucées. 0 mon âme, pourquoi es-tu triste et pourquoi me troubles-tu?

Le iS, — Besoin d'écrire, besoin de penser, besoin d'être seule, non pas seule, avec Dieu et toi. Je me trouve isolée au milieu de tous. 0 solitude vivante, que lu seras longue 1

Le 17. — Commencé à lire les Saints désirs de ta mort, lecture de mon goût. Mon âme vit dans un cercueil. Oh ! oui, enterrée, ensevelie en toi, mon ami ; de même que je vivais en ta vie, je suis morte en ta mort. Morte à tout bonheur, à toute espérance ici-bas. J'avais tout mis en toi, comme une mère ea

son fils; j'étais moins sœur que mère. Te souvienstu que je me comparais à Monique pleurant son Augustin, quand nous parlions de mes afflictions pour ton âme, cette chère âme dans Terreur? Que j*ai demandé à Dieu son salut, prié, supplié ! Un saint prêtre me dit ; « Votre frère reviendra. » Oh ! il est revenu, et puis m'a quittée pour le ciel, pour le ciel, j'espère. Il y a eu des signes évidents de grâce, de miséricorde dans cette mort. Mon Dieu, j'ai plus à vous bénir qu'à me plaindre. Vous en avez fait un élu par les souffrances qui rachètent, par l'acceptation et résignation qui méritent, par la foi qui sanctifie. Oh! oui, cette foi lui était revenue vive et profonde; cela s'est vu dans des actes religieux, des prières, des lectures, et dans ce baiser à la croix fait avec tant d'âme et d'amour un peu avant de mourir! Oh ! moi qui le voyais faire, qui le regardais tant dans ses dernières actions, j'ai dit, mon Dieu, j'ai dit qu'il s'en allait en paradis. Ainsi finissent ceux qui s'en vont dans la vie meilleure.

Maurice, mon ami, qu'est-ce que le ciel, ce lieu des amis? Jamais ne me donneras-tu signe de là? Ne t'entendrai-je pas, comme on dit que quelquefois on entend les morts? Oh! si tu le pouvais, s'il existe quelque communication entre ce monde et l'autre, reviens ! Je n'aurai pas peur un soir de voir une apparition, quelque chose de toi à moi qui étions si unis. Toi au ciel et moi sur la terre, oh I que la mort nous sépare ! J'écris ceci à la chambrette, cette cham-

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