‹ Journal et lettresChapitre 30 sur 46 · Inachevé · texte numérisé non relu

Inachevé

seule avec un chien et un berger, sorte de Vendredi presque aussi sauvage que l'autre. Avec qui parler? avec qui penser? avec qui vivre la vie d'un jour? Le chien entend les caresses; niais l'homme qui n'entend rien, qui, si je lui demande un verre d'eau, ne saura ce que je veux dire lui parlant français, ce valet des moutons, je l'envoie à ses bêtes. Maintenant portes fermées, verrous tirés de peur des vagabonds, me voici dans le blanc salon avec la blanche madone, ma céleste compagne, belle et douce avoir. Je la regarde comme si c'était quelqu'un, et prête, je crois, à me jeter à ses pieds si quelque danger survenait. Rien que l'apparence humaine me semble une protection d'autant plus sûre que c'est l'image de celle qui s'appelle le secours des chrétiens, auxilium christianorurriy la sainte Vierge à qui j'ai cru devoir en plus d'une occasion des grâces spéciales, une fois dans un danger de mort ; les autres, sans m'être personnelles, me touchent presque autant.

On frappe à la porte ; qui sait?

Des mendiantes. L'aumône donnée, je reviens sur mon canapé. Le doux repos, s'il n'était un peu triste et beaucoup, entre l'isolement et les souvenirs! Tous les mémento m'environnent, je les vois des yeux, je les sens du cœur. Que d'ombres dans ce vieux château, sortani de toutes les chambres! de partout me viennent des morts : si je pouvais en embrasser un ! Oh ! les âmes ne se laissent pas saisir. Mon ami, mon toujours frère Maurice, comme néanmoins te voilà

D'BUOÉNIB DB QUBRIN. 403

changé pour moi ! Je ne prononce plus ton nom que comme celui des reliques, j'éprouve en entrant dans ta chambre quelque chose d'une église; tes livres, tes habits, à peine j'ose les toucher; quelque chose de sacré est répandu sur toi et tout ce qui fut de toi. La vénération suit la mort à cause sans doute de l'immortalité, de cette vie non détruite y mais changée y que prend l'homme en Dieu, et qui inspire un culte de religieux amour.

Jamais le dehors ne m'avait paru si grand qu^à présent. Je rentre d'une promenade toute remplie de solitude; rien que quelques oiseaux en l'air, quelques poules sur les herbes.

Que mon désert est grand, que mon ciel est immense I L'aigle, sans se lasser, n'en ferait pas le tour; Mille cités et plus tiendraient en ce contour; Et mon cœur n'y tient pas, et par delà s'élance. Où va-t-il? où va-t-il? Oh! nommez-moi le lieu! Il s'en va sur la route à l'étoile tracée; Il s'en va dans l'espace oii vole la pensée; Il s'en va près de l'ange, il s'en va près de Dieu!...

Mais c'est Saint-Louis aujourd'hui, il faut que je lise sa vie. C'est la fête aussi de mon amie de Rayssac qui me néglige un peu, et à qui je ne laisse pas d'offrir mon bouquet de cœur, le seul qu'on puisse envoyer de loin. Ces fleurs-là sont immortelles.

Une lettre de Saint-Martin, du voisinage des Coques. Je ne suis pas aussi seule que je croyais, et ma pensée a pris bien des cours différents, véritable oiseau,

t04 JOURNAL

se reposant néanmoins toujours sur la même branche: Dieu et Maurice. Elle revient là quand elle a fait le tour de toutes choses. Il n'y a en rien et nulle part de quoi me plaire au fond, le désenchantement est au second coup d'œil. Il s'ensuit des larmes parfois, mais un regard en haut les arrête, les console. Je sais ce que je dois à ces élévations célestes, je sais ce que je vois dans ces clartés surnaturelles, et alors mon âme s'apaise.

[Sans date.] — Picciola^ une fleur qui fut la vie, le bonheur, le malheur, le paradis, l'ange, le parfum, la lumière d*un pauvre prisonnier. Ainsi un souvenir en mon cœur, prisonnier dans la vie. Maurice est pour moi une influence à puissants eflets et de nature diverse : angoisses et joies. Les joies sont divines, celles qu'il m'a données et celles que je crois, pensant à l'autre vie, celles que je vois dans mon cœur, comme disait saint Louis d'un mystère. Les féîicités éternelles de l'âme de Maurice me transportent; j'en oublie sa mort : toute mon aflection se nourrit de cette espérance. Mon Dieu, laissez-la-moi! Je n'ai rien de meilleur, je n'ai plus autre chose. L'ami perdu en ce monde, on va le chercher dans l'autre; on le cherche dans le bonheur et je veux croire à celui de Maurice, âme d'élite et d'élu ; ma confiance se repose sur ses faits pieux, et à la fin sur ces paroles : Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle. Ce fut son dernier ali-

D'BUOBNIB DB GUÉRIN. 405

ment. Donc pourquoi des craintes ? Ne défaillons pas devant les promesses divines.

0 ma pauvre Marie I Je n'ai que ce cri à faire sur les nouvelles arrivées du Nivernais. Mourante et vivante, inexprimable malade! Rien n'est plus douloureux.

« Ma vie est une espèce de crépuscule orageux

dont la fin me semble toujours bien proche. Je suis tellement agonisante que, depuis trois semaines que je suis ici, je n'ai pu vous écrire un seul mot. Je souffrais bien de ce silence lorsque j'aurais tant à vous dire. Mon Dieu! que ne pouvez-vous venir! Vous seule pourriez me faire résigner à vivre... »

Je partirai donc, si je puis; j'irai partager le poids de cette vie qu'elle ne peut porter seule. Que Dieu nous aide, car je me sens bien faible aussi sous ce mont d'afflictions.

Le 29. — Il y a aujourd'hui de profonds regrets pour moi dans la perte d'une paysanne, la vieille RoseDurel, qui vient de mourir. Véritable sainte femme chrétienne dans toute la simplicité évangélique. Sa vie était dans la foi, sa foi était Thunible croyance, sans livres, sans rien , cette croyance antique, primitive, et que loue ainsi l'auteur de X Imitation : « Un humble paysan qui sert Dieu est certainement fort au-dessus du philosophe superbe qui, se négligeant lui-même, considère le cours des astres. » En effet, on trouvait dans Rose une singulière distinction de vertus et de sentiments,

quelque chose au-dessus de l'éducation la plus haute; et quand on considérait la portée d'une telle âme et

le peu d'impulsion reçue, pouvait-on s'empêcher de dire que Dieu seul élevait ainsi? C'est ainsi qu'en jugeait Maurice, l'appréciateur des choses rares, le juge des âmes, l'amant du beau : il aimait Rose, la vénérait comme une femme patriarcale. Jamais il n'est venu dans le pays et ne s'en est allé sans la voir, sans s'asseoir à sa table; car ici on ne se visite pas sans manger, sans goûter le pain et le vin. Mais, dans cette occasion, Rose ajoutait au service et relevait par quelque chose de choix l'hospitalité d'habitude. C'était quelque beau fruit réservé pour monsieur Maurice y des mets de son goût. Il y avait en cela expression touchante du cœur, expression bien délicate et naïve aussi, et dont je suis plus touchée encore, dans la conservation d'un nid d'hirondelle que Maurice enfant avait recommandé à son premier départ du pays. « Que je trouve ce nid au retour, » Et il l'y retrouva, et on l'y retrouve encore religieusement conservé au vieux plancher de la vieille chambre de Rose. 0 monument!

Page 1