Lignes effacées
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tions, la diversion sont de bien peu de secours dans cette langueur de Tâme. Je viens de l'essayer. Rien n'y fait radicalement, rien ne change le fond. Toute la puissance des distractions n'agit qu'à la surface, n'arrive qu'à faire naître quelque sourire au dehors.
Lu Waverley. Oh! la déchirante mort d'un frère, l'horrible catastrophe à la fin ! J'en suis tout émue. Quoique fictions, ces sortes de choses pénètrent, font souffrir; un conte m'a tiré des larmes, quoique j'en verse peu pour des contes ; mais Walter Scott est si intéressant et plein d'effet sur le cœur dans cette lugubre peinture remplie de traits attendrissants! Que n'ai-je quelquefois des livres, ces parlants à l'âme, qui lui font tant d'impression ! Rien n'agit si puissamment sur moi que les lectures, rien ne me fait tant sentir, à présent que se perd le goût de toutes choses.
Et écrire, que me fait d'écrire? Interrogation muette parfois, plus souvent pleine de réponses. Cependant je n'écris guère. Ce cahier même, je le néglige ; plusieurs jours se passent sans y rien laisser, et je n*y mets plus de date. Je n'ai plus de plaisir à retrouver d'époque ni rien dans ma vie si douloureuse de souvenirs. Ce qui m'avait charmée ou me charmerait me désole, parce que tout s'empreint de deuil. Peut-être un jour, avec le temps, cet état d'àme chan-* géra ; mais il n'est pas de diversion possible encore. Ju viens d'essaver du monde, décidément le monde in'enuuie; l'esprit qu'on y rencontre n'est pas de
mon goût, le sot rire ne m'égaye pas. Je n'y puis prendre part, et aussi je puis dire comme disait Esther, je crois, qu'au milieu de la foule et des divertissements je ne laisse pas de me trouver seule. Savez- vous où je me plais, dans quel monde? A l'église. Là je suis chez moi. Toute ma vie j'ai préféré une chapelle à un salon, les anges aux hommes, et ce parler intérieur avec Dieu à celui qui bruit au dehors. On n'est pas né en solitude, on n'est pas élevé, on n'a pas vécu entre ciel et terre, en plein air, près de la croix, pour sentir comme les autres, comme ceux qui reçoivent du monde leurs pensées et leurs affections. Rien ne m'est venu de là, rien ne m'en viendra sans doute. Ce n'est pas la peine ni mon vouloir de me tourner de ce côté.
Quel souvenir me prend! A pareil jour j'ai perdu ma mère, à pareil jour j'ai quitté Maurice et Paris. Triste date du 2 avril ! La vie est toute coupée de douleurs. Les oiseaux n'ont pas de chagrin sans doute, du moins la grive qui chante tout aujourd'hui sous ma fenêtre. Joyeuse petite bête! Je me suis mise à l'écouter bien des fois, à prendre plaisir à ces sifflements, gazouillements et salutations au printemps. Ces chants doux et réjouissants sous un genévrier, montant avec l'air dans ma chambrette, sont d'un effet que je ne puis dire. Valentino n'en approche pas pour le charme : Valentino où j'entendais pourtant quatre-vingts musiciens et du Beethoven. Préférer à cela une pauvre petite grive, quelle im-
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pertinence aux beaux-arts I Décidément je suis une sauvs^e.
Oui, je me demandais, à ces concerts et à bien d'autres choses à Paris : Où donc est le ravissement qu'on t'avait promis ? Cependant je voyais, j'entendais des merveilles, et rien pour m'étonnerl II n'y aura donc d'étonnement que dans le ciel ? Ce mécompte de sensations, d'où vient-il? De notre finietde notre infini, sans doute, de ce que l'âme qui est touchée sous les sens ne reçoit pas autant qu'elle perçoit. D'ailleurs, depuis Eve, toute curiosité satisfaite est désappointée.
[Sans date.] — Parcouru V Histoire de Bossuety toute pleine de grandeurs, de cette élévation du siècle de Louis XIV, personnifiée religieusement en cet homme de génie et de foi. C'est trop grand pour que j'en parle, mais l'impression de cette lecture sur moi est si belle et bonne que je le marque ; et puis que de souvenirs se rattachent à ces fragments d'éloquence qui nous reportent à la plus belle époque de la France, à la plus brillante cour du monde, et moi à mon enfance et à Maurice ! A treize ou quatorze ans, je dévorais les Oraisons funèbres qu Érembert avait apportées du collège, sans les comprendre sans doute, sans autre attrait que ces pensées du ciel et de la mort, qui ont eu de bonne heure tant d'influence sur moi; et puis, plus tard, Maurice m'a si souvent, si admirablement parlé des sermons de Bossuet, que nous avons lus en-
semble, dont il m'avait noté des passages, le dernier livre religieux que je lui ai ouvert pendant sa maladie : tout cela m'a touchée en lisant cette histoire où j'ai vu revenir la mienne. Mousse sur un cèdre, un rien qui m'a donné à penser autant que le grand siècle. C'est le mien à moi, mes beaux jours passés de jeunesse, et Maurice, le roi de mon cœur. Peutêtre y a-t-il de la faiblesse dans cette pente d'esprit vers le cœur, vers soi et tout ce qui tient à soi ; c'est amour-propre, égoïsme. J'en aurais peine si ce n'était le propre de la nature souflFrante de lier le monde à sa douleur. D'ailleurs il n'en parait rien au dehors, cela se fait dans l'âme, nul ne s'aperçoit de ce que je sens ni n'en souffre. Je ne m'épanche que devant Dieu et ici. Oh! qu'aujourd'hui je fais d'efforts pour écarter la tristesse qui ne vaut rien , cette tristesse sans larmes, sèche, heurtant le cœur comme un marteau! C'est la plus pénible à sentir, et cependant il faut porter celle-là comme une autre, et on la porte avec le même secours : la croix, avec Jésus triste à la mort au Jardin des Olives.
Les litanies de la tristesse, que j'ai faites dans un élan d'angoisses, trouveront ici leur placé :
0 Christ, qui êtes venu pour souffrir, ayez pitié de ma tristesse.
0 Christ, qui avez pris sur vous nos douleurs, 0 Christ, qui avez été délaissé en naissant, 0 Christ, qui avez vécu sur la terre étrangère, 0 Christ, qui n'avez pas eu oh reposer votre tètOy
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0 Christ, qui avez été méconnu, 0 Christ, qui avez souffert les contradictions, 0 Christ, qui avez souffert les tentations, 0 Christ, qui avez vu mourir Lazare,
0 Christ, qui dans vos angoisses avez sué le sang dans le Jardin des Olives, 0 Christ, qui avez été triste à la mort, 0 Christ, qui avez reçu le baiser de Judas, 0 Christ, qui avez été abandonné de vos disciples, 0 Christ, qui avez été renié par un ami, 0 Christ, qui avez été couronné d'épines, 0 Christ, qui avez été flagellé, 0 Christ, qui avez porté votre croix,
0 Christ, qui vous êtes abattu trois fois dans le chemin du Calvaire,
0 Christ, qui avez vu les femmes de Jérusalem qui pleuraient,
0 Christ, qui avez rencontré votre mère,
O Christ, qui avez vu au pied de la Croix le disciple que vous aimiez,
0 Christ, qui avez vu à vos côtés le larron impénitent, 0 Christ, qui avez tant souffert pour les pécheurs, 0 Christ, qui avez fini la vie en poussant un grand gémissement, ayez pitié de ma tristesse.
Le jour des Rameaux. — Aujourd'hui que tout verdit, fleurit et s'éjouit sous le soleil des Rameaux, quelque chose qui tient un peu de cela me vient dans lame. Je m'y livre, je me repose sur ces doux sentiments comme sur l'herbe d'un pré. Oh! qu'il fait beau là dans ma solitude et mes pensées du jour, jour d'hosanna, d'hymnes, d'élans de foi et d'amour au Sauveur, le roi de gloire, le triomphateur du monde, qui s'avance monté sur un âne, amenant à sa suite
non les peuples vaincus , mais les malades qu'il a •:!;u('Mis, les morts qu'il a ressuscites! J'avais devant moi h l'église, parmi les enfants de chœur, un petit garçon dont la voix, la taille et les vives allures m'ont rappelé Maurice quand il balançait l'encensoir à Andillac. Cela, se mêlant aux émotions religieuses, me fait en ce moment un état d'âme où je me plais, que je laisse ici sur ce mémorandum, devant ce rameau bénit et garni de tant de pieux et doux souvenirs. Dans mon enfance, c'était un bouquet de gâteaux et de fruits que nous portions joyeusement à l'église. Qui avait le plus beau rameau était le plus heureux, et avait été le plus sage : charmant objet d'émulation pour les enfants qu'un arbrisseau couvert de doux manger, banquet flottant sous la verdure, donné par Jésus aux petits enfants qu'il aime et pour lui avoir chanté à pareil jour Ilosanna dans le temple ! Que la religion a des côtés gracieux! Qu'elle est aimable au premier âge! Marie, Marie des C...., tout abattue, effrayée d'un redoublement de souffrances qui la tiennent au lit dans de tristes pressentiments. « Adieu , me dit-elle, non pas pour la dernière fois, j'espère, maïs il n'en est guère de plus triste et de plus douloureux. » Faut-il que nous soyons à deux cents lieues ! Faut-il que je ne puisse aller joindre cette chère amie, que je vois tant souffrir dans sa solitude! Mais mon père, mais mon frère me retiennent aussi fortement qu'elle me tire. J'ai l'âme écartelée. Mon Dieu, que l'amitié fait souffrir! Tout pour moi se tourne de ce côté en
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soufirances, soit pour cette vie soit pour l'autre ; ou l'élat d'âme ou l'état de santé de ceux que j'aime m'afflige. Érembert cependant m'a bien consolée aujourd'hui. J'ai un frère chrétien, qui remplit toutes les obligations de ce nom dans ce saint temps de Pâques.
A pareil temps, l'an dernier, comme Maurice pareillement m'occupait ! Ce souvenir se mêle à tout dans ma vie. J'ai passé cette nuit en songe avec lui, moitié vivant, moitié mort. Je le voyais, je lui parlais, mais ce n'était qu'un corps qui me disait que son âme était au ciel. 0 âme de Maurice, ô Maurice tout entier, quand te verrai-je en effet! Que d'élans vers ce lieu qui réunit le frère et la sœur, tous ceux que la mort avait séparés ! et d'autres fois que de craintes et tremblements devant cet autre monde où Dieu nous juge!
Mon âme pourtant n'a rien qui lui pèse, rien qui lui donne un remords. J'ai vécu heureusement loin du monde, dans l'ignorance de presque tout ce qui porte au mal ou le développe en nous. A Tâge où les impressions sont si vives, je n'en ai eu que de pieuses. J*ai vécu comme dans un monastère; aussi ma vie doit être incomplète du côté du monde. Ce que je sais sous ce rapport me vient presque d'instinct, d'inspiration, comme la poésie, et m*a suffi pour paraître convenablement partout. Un certain tact m'avertit, me donne le sens des choses et des airs d*habitudelà où je me trouve le plus souvent étrangère, comme
dans les cercles. Mais je parle peu. J'ai l'esprit de comprendre bien plus que d'exprimer. Pour ceci il faut l'usage; quand je converse, je sens que j'en manque, que Tà-propos ne vient pas, ni la pensée juste; presque jamais je ne dis d'abord ce que je dirais ensuite. Les compliments me trouvent nulle; la plaisanterie un peu moins, à cause sans doute qu'elle aiguillonne Tesprit. Dernièrement j'ai répondu par une bêtise à des démonstrations de politesse qui m'ont prise à Timproviste. C'était aussi de la part de quelqu'un qui m'intimide, un homme d'esprit qui me gêne, ce qui comprime le jet de la pensée. Chose étrange! j'aborde sans embarras les premières intelligences; je ne me sens pas plus intimidée devant M. Xavier de Maistre que devant son fauteuil, et je demeurerai liée près des gens les plus ordinaires, je perdrai mon assurance pour passer parmi des paysans qui me regardent, pour parler à mon confesseur. 11 n'y avait que Maurice au monde avec qui je n'ai jamais été timide.
La veille de Pâques. — Oh! quelle différence l'an dernier, à Paris ! Retour de profonds souvenirs. Ce soir-là il y avait eu consultation de docteurs, j'étais bien affectée. Nous étions à Valentino; là fut remis ce paquet cacheté de noir; là se trouvait cette pauvre Marie, singulière rencontre un soir d'adieu! Ce concert finissait mon séjour à Paris, c'était le glas de ma mort au monde, que j'écoutais sonner avec je ne sais quelle douce et triste émotion, semblable un peu à
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celle que j'éprouve au souvenir de ces choses, de ces personnes qui me reviennent comme des ombres dans ma chambrette, à la même heure et moins harmonieusement qu'à Valentîno. Le concert, c'est la pluie qui bat ma vitre, et tant de regrets qui me battent Tâme. J'ai senti, j'ai vu ce que je ne fadsais que craindre: la mort, la séparation à jamais! Que j'ai besoin de penser à la fête dé demain I Que cette résurrection est bonne I Mon Dieu, puisqu'il faut voir mourir, qu'il est doux de croire qu'on verra revivre 1 Puissent ces pensées de foi auxquelles je vais me livrer en écarter d'autres qui font foule et m'oppressent l'âme!
Le soir de Pâques. — 0 Pâques, Pâques fleuries, jour de renaissance , de revei dissement, de jubilalions célestes ! Je ne sais que dire , qu'exprimer de cette fête du passage, si magnifiquementbelle dans les temps anciens et nouveaux, qui a fait chanter Y In cxiiu, YO Filii\ et à moi tant de cantiques intérieurs quand j'ai vu ce matin Érembert à la table de communion. Encore un frère sauvé! 11 faut être sœur chrétienne pour sentir cela et cette sorte de bonheur qui vient d'espérer le ciel pour une âme qu'on aime, de la voir unie à Dieu, au souverain bien.
Le 20 avril. — Oh ! c'était bien un rossignol que j'ai entendu ce matin. C'était vers l'aurore et sur un réveil, de sorte qu'ensuite j'ai cru que j'avais rêvé;
mais je viens d'entendre encore, mon musicien est arrivé. Je note cela tous les ans, la venue du rossignol et de la première fleur. Ce sont des époques à la campagne et dans ma vie. L'ouverture du printemps si admirablement belle est ainsi marquée, et le retard ou l'avancement des saisons. Mes charmants calendriers ne s'y trompent pas, ils annoncent au juste les beaux jours, le soleil, la verdure. Quand j'entends le rossignol ou que je vois une hirondelle, je me dis : « L'hiver a pris fin, » avec un plaisir indicible. Il y a pour moi renaissance hors de la froidure, des brouillards, du ciel terne, de toute cette nature morte. Je reverdis comme un brin d'herbe, même moralement. La pensée reparaît et toutes ses fleurs. Jamais poëme épique ne fut fait en hiver.
[Sans date]. — Adieu, grand' tante, que je viens de baiser morte; adieu, dernier reste d'une génération d'aïeux, famille de Verdun, toute dans les tombes à présent, et si dispersée : à l'île de France, à l'île Bourbon, ailleurs, ici. Ma pauvre tante a pleuré sur tous les siens, père, mère, neveux, que la Révolution d'abord et la mort ensuite lui ont pris, et la voilà maintenant qui suit le nombreux convoi. Nous la suivrons de même; hélas ! nous ne formons qu'une procession funèbre ici -bas, et quelle rapidité dans la marche ! On s'effraye d'y regarder, mais on avance en détournant la tête ou sans y penser. C'est bien triste, mais bien utile cependant. Les saints l'ont compris,
ces hommes qui méditent sur une tâte de mort pour se préserver de la corruption de la vie.
Hais d'où vient que ces pensées ne me touchent que peu. qu'agonies, morts, cercueils, donl je no pouvus entendre parler, me sont objets ordinaires pour l'impression? Quel frémissement j'éprouvais, rien qu'en voyant la maison ou la chambre d'un décédé! et maintenant j'entre Je touclie, je baise; mais quel baiser, mon Dieu! C'est le second que j'ai posé surdesjnues qui glacent les lèvres, qui donnent le frisson dans tout le corps et des sensations de l'autre monde dans l'àme. J'ai appris cela de Maurice, j'ai appris la mort et tout ce qui suit. Depuis, rien ne m'étonne ni ne m'épouvante. On ne veut pas que j'wlle à cet enterrement, mais j'y pourrais aller sans risques, rien ne m'y ferait mal. J'ai en moi l'habitude de pareilles choses. N'y eut-il pas un roi qui s'accoutuma au poison î Eh bien, je prierai Dieu ici pour ma tante, du temps qu'on la met en terre. De partout. Dieu nous entend, et je puis facilement, si je teus, me figurer un cimetière.
[Sans date.] — M. de M... m'écrit que sa femme est trop faible pour m' écrire. Quelque peu bonne que soit cette nouvelle, j'en suis contente, tant je craignais d'apprendre pis, tant cette lettre des Rameaux m'elTiayait. Enfin je me rassure, puisque ceci tourne au mieux. Mon Dieu, que je voudrais ne pas perdre celte chère amie I 0 malheur des séparationsl Celle-ci
y mettrait le comble. Une religieuse de Nevers qui repart m'oiïrirait une bonne occasion de voyage, si je pouvais sortir d'ici. Mais Érembert, mon père, tant de fortes raisons me retiennent. J'ai le cœur écartelé, tiré par le Cayla et les Coques, attaché presque également des deux parts. On aime cela et on en souffre. Il nous faudrait un centre d'affections, un quelque part où se trouvât tout ce qu'on aime, petit paradis sur terre, image de celui du ciel qui n'est qu'une société d'amour. Que j'ai souvent rêvé cela, et que le Cayla me plairait si j'y pouvais réunir mes élus, le petit nombre que j'ai dispersé par le monde, et que j'en distingue ! Si on me disait : « Quisont-ils?» Je dirais : « Mes choisis ne ressemblent à personne ; cherchez -les parmi ce qu'on voit le moins, parmi les natures rareâ. »
[Sans date.] — Si je n'ai rien mis ici depuis huit jours, c'est que je n'ai fait qu'écrire à Marie, écrire un journal intime, feuilles volantes d'amitié qui s'en iront joncher son lit un beau moment à sa surprise, et la pauvre malade aura plaisir à cela. Ce sont des riens, mais les riens du cœur ont leur charme. J'ajoute à cela des livres qu'elle m'avait prêtés et une carte de mon pays, de ces lieux qu'elle habite tant par l'âme. Je veux les lui faire voir, et je jouis d'avance de ce qu'elle va éprouver. Quant aux livres, j'ai peine à les renvoyer; je ne me sépare qu'à regret de ce qui fut emporté au départ, pages empreintes
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d'adîenx. de souvenirs de voyage, lues dans la diligence de Bourges à Tours, quand je me trouvai assez bciUe pour pouvoir lire. Si jamais je les revois, je les relirai encore en mémoire de ce passé, decetétat d'àme où je me trouvais en regrets, en tristesse, en craintes, eo suspens entre la vie et la mort, roulant sur ce pauvre malade, que j'allais voir, les pensées les plus déchirantes, quelquefois les plus opposées; car un ne peut s'empêcher d'espérer, quoiqu'on ne ■voie pas trop où se tient l'espérance. ïUrie, Marie, avec quels tristes pressentiments nous nous sommes quittées! J'^ toujours en souvenir ce dernier regard qu'elle me fit à la fenêtre, enveloppée d'une mante noire. Elle m' apparut comme le deuil en personne...
Le 1" mai. — Quel que soit mon sans-intérêt aujourd'hui pour tout ce qui se fait sous le ciel, je veux néanmoins marquer ce premier mai, comme j'en ai l'habitude. C'était un autre jour pour moi qu'il ne l'est à présent, ce retour du plus beau mois de l'année. Tout est changé.
Poésie interrompue parla foudre. Quel bruil, quels éclats, quel accompagnement de pluie, de vent, d'éclairs, d'ébranlements ! rugissement, terribles voit d'orages ! Kt cependant le rossignol chantait, abrité sous quelque feuille; on aurait dit qu'il se moquait de l'orage ou qu'il luttait avec la foudre; coup de tonnerre et coup de gosier faisaient cbarmant con-
m JOURNAL
iraslo que j'ai écouté, appuyée sur ma fenêtre; j'ai joui le ce chant si doux dans ce bruit épouvantable.
Le 6 mai. — C'est pour retrouver la date d'une lettre du Nivernais, chères nouvelles qui font événement dans ma vie toute de cœur. Dans la suite des temps, dans quelques mois même, je serai bien aise de revoir un jour marqué d'émotions douces à fond triste, comme me les donne Marie. Cette fois-ci c'est sa mère, une mère adoptive pour moi, qui m'écrit et ne me touche pas mal en me parlant de sa fille, et de l'espérance, je ne sais comment venue, qu'elle a de me voir avec la sœur de Nevers; mais la sœur est partie... Oh! mon père! il l'emporte encore sur Marie. Je le sens en ce moment qu'il a été question de le quitter. Que tout cela fait souffrir! Et cependant c'est bonheur d'être aimé. Mais qu'est-ce qu'un bonheur qui touche aux larmes ?
Je n'ai pas vu l'Orient, mais je doute que ses belles nuits soient plus belles que celle qu'il fait à présent. Une admiration m'a surprise en ouvrant ma fenêtre avant de me coucher, suivant ma coutume de regarder l'état du ciel : qu'il est clair, transparent, étoile avec ces demi-teintes de demi-lune, et...
[Sans date.] — Plusieurs jours depuis cette nuit, et entre ces deux lignes d'écriture. Comme le temps occupe peu d'espace ! Une fois passé, ce n'est rien. Dans ce peu d'espace on pourrait .faire entrer un
siècle. Je n'y vois rien, quoi qu'il soit venu dans l'histoire de ma vie, parce que tout reste au dedans, que je n'ai plus d'intérêt à rien raconter, ni moi ni autre chose. Tout meurt, je meurs à tout. Je meurs d'une lente agonie morale, état d'indicible soufrance. — Va, pauvre cahier, dans l'oubli avec ces objets qui s'évanouissent ! Je n'écrirai plus ici que je ne reprenne vie, que Dieu ne me ressuscite de ce tombeau où j'ai l'àme ensevelie. Maurice, mon ami! il n'en était pas ainsi de moi quand je l'avais. Penser à lui me relevait au plus fort d'un abattement; l'avoir en ce monde me suffisait. Avec Maurice, je ne me serais pas ennuyée entre deux montagnes.
One lettre de mort, une mort de jeune fille, Camille de Boisset, sœur d'une de mes amies, la céleste Antoinette.
Depuis longtemps je n'avais trouvé d'aussi agréable lecture et plus de mon goût que celle que je viens de faire, et dans un livre dont le monde ne se doute guère, un Catéchisme^ dont la seule introduction gagne Tesprit et le cœur, morceau le plus distingué entre tous les avant-propos, exquis avant-goût d'une œuvre exquise de foi, d'intelligence et d'amour. J'ai pressenti de suaves émotions et entrevu de beaux traits de lumière pour moi dans cette religieuse lecture, et je m'y livre. Je vais voir et connaître ma religion telle que je ne Tai pas encore vue d'ensemble.
Comme elle est infinie en merveilles et en admirations, à chaque nouvelle attention, à chaque regard on découvre pour l'aimer et l'admirer davantage. Le besoin de mon cœur me porte de ce côté, il n'est satisfait que par les choses divines. Ce fut de tout temps, mais plus encore quand les charmes qui restaient dans la vie et qui nourrissaient l'âme sont perdus. Heureux sommes-nous quand l'esprit de Dieu vient sur ce vide et y fait une création ! 11 me semble que cela se fait en moi, que quelque chose de nouveau et qui n'est rien d'humain s'opère, transformation d'une autre vie, d'un autre monde où Dieu habite, où j'ai ma mère et Maurice. Oh ! que la mort nous ôte d'ici et nous en dégoûte ! J'ai vu quelque chose de pareil dans sainte Thérèse. Après la mort de son frère, elle écrivait : « J'ai quatre ans de plus que lui et je ne puis pas parvenir à mourir 1 »
({ ... Quand la lige est parvenue à la hauteur et à ({ la force convenables, on voit se former à sa partie ({ supérieure un petit bouton. Ce bouton renferme ({ tout ce qu'il y a de plus précieux dans la plante. ({ Aussi nous allons voir de quels soins tendres et ({ multipliés la Providence l'environne. Elle le couvre « d'abord de trois ou quatre enveloppes bien unies, « bien serrées, afin de le protéger contre le froid, la (( chaleur, les insectes, les vents et la pluie. La pre- (( mière de ces enveloppes est plus dure et offre plus « de résistance ; la seconde surpasse en finesse et en « beauté la mousseline et la soie ; enfin la troisième»
Cl qui touche à la graine, n'a rien qui lui soit compa- « rable pour la délicatesse et la ^douceur. Elle est « faite ainsi, afin de ne pas blesser la petite créature « qu'elle renferme. A mesure que ce germe précieux « grossît, les enveloppes s'élargissent; enfin elles « s'ouvrent, mais non pas entièrement ni tout d'un « coup, afin de ne pas exposer le petit nourrisson au « danger de périr. Quand il est assez fort, toutes ces « petites enveloppes de mousseline, tous ces tendres « duvets sont écartés, ainsi qu'on écarte les langes (( qui emmaillottent un enfant. »
Que c'est joli ! Cette admiration m'échappe, mais je veux prendre le charmant tableau tout entier :
« Ce germe précieux est destiné à donner naîs- ( sance à de nouvelles plantes; mais cette nouvelle . naissance sera accompagnée d'une joie et d'une ( magnificence inexprimables. Lorsque l'enfant d'un ( roi vient au monde, on le reçoit dans un berceau ( doré, on le place dans des appartements richement ' décorés. Voilà ce que fait le bon Dieu pour l'enfant ( ou le fruit de la moindre plante. Des feuilles d'une
douceur, d'une finesse, d'un moelleux inimitables, ( peintes des couleurs les plus belles, les plus variées c et les plus agréables, lui servent de langes et de « berceau. Autour de lui s'exhale le parfum le plus
suave; c'est au milieu de cette deuneure plus riche t que les Louvres des rois qu'il naît et qu'il grant dit. Examinez tout cela de près, et, si vous pouvez,
défendez à vos lèvres de dire avec le divin Sau-
« veur : Je vous assure que Salomon dans toute sa ({ magnificence ne fut jamais si richement habillé. » Jamais fleur ne fut non plus si richement dépeinte, jamais si gracieuse description n'en fut faite. On croirait lire un nouveau Bernardin de Saint-Pierre, et ce n'est qu'un passage de catéchisme, de ce Catéchisme de persévérance dont je parlais, de l'abbé Gaume. Bon et bel ouvrage de l'époque, où, sous le plus simple titre, se trouve l'histoire complète de la religion racontée à des enfants de la façon la plus attachante. Rien que quelques aperçus m'ont charmée. Je vais me raviver l'âme à cette lecture.
Le 23 mai. — Enfin, je sais que cette chère publication du Cenlnure a paru. Des jeunes gens venus de Gaillac me l'ont appris. Depuis je ne pense qu'à cela, et au passé, hélas! où moindre chose me ramène. Me l'enverrez-vous? Qui sait? Je suis injuste peut-être, mais votre silence est si durable et le cœur humain si changeant! Et qu'y aurait-il d'étonnant que quelqu'un du monde vînt à oublier une pauvre amitié d'anachorète qui ne peut pas lui offrir beaucoup d'agrément? Je n'ai d'autre titre que d'être la sœur de Maurice, et cela se peut effacer : le temps efface tout.
Ce matin visite aux champs pour les Rogations, au lever du soleil. Que c'est joli de parcourir à cette heiire-là la campagne ! de se trouver au réveil des fleurs, des oiseaux , de toute une matinée de prin-
temps, et qu'alors la prière est facile! qu'elle s'en va doucement dans cet air embaumé, à la vue de si gracieuses et magnifiques œuvres de Dieu! On est trop heureux de revoir un printemps. Dieu l'a voulu sans doute pour nous consoler du paradis terrestre. Rien ne me donne l'idée de l'Éden comme cette nature renaissante, ondoyante, resplendissante dans la belle fraîcheur de mai.
Arrêtée au village. Passé au cou d'un jeune homme malade la petite croix d'or que Maurice portait sur lui. Il l'a baisée avec des larmes, et cela lui fera du bien. La vue d'une croix est bonne quand 'on souffre. Je ne connais pas de meilleur calmant, et je le donne avec foi et amour.
[Sans date.] — Non, je n'écrirai pas mes émotions d'aujourd'hui, si diverses d'ailleurs. Oh ! que cela fait voir les mille facultés de Tâme, tant de sentiments et pensées! l'arc-cn-ciel a moins de couleurs, et cela en si peu de temps! En quelques minutes, parfois, par combien de sensations je passe !
Le 28. — Encore une mort, encore un disparu de cette association d'amis qui se rattachait à Maurice : pauvres jeunes gens tous pleins de joie et d'avenir, tous réunis naguère à Paris, et maintenant deçà delà dans des tombes! Oh! que c'est désolant! que de lamentations me viennent sur ces destructions lamentables et si rapides des hommes! Hommes du monde,
liélas ! plus à pleurer que d'autres, que j'ai vus, connus, appréciés, aimés par quelque endroit! J'avais trouvé M. Bodimont fort dévoué à Maurice; sa jolie petite femme (morte également) m'avait aussi gagnée d'intérêt, et tout cela, se rattachant à mes plus chers souvenirs, m'a frappée de tristesse en trouvant dans la Gazette^ à l'article nécrologique, le nom de M. Bodimont. 11 ne me manque plus que d'y rencontrer le vôtre, que je ne trouve plus nulle part.
Mon Dieu, ayez pitié de ces pauvres âmes d'amis!
[Sans date.] — Que c'est beau, que c'est beau ce Polyeucte^ et ce Corneille ! quel vers :
Je vous airae
Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.
Après cela et tant de belles et sublimes choses que les grands auteurs ont de tout temps puisées dans la religion, qu'on vienne nous dire si cette religion n'est point un beau songe,^ une image flatteuse! « Quoi! notre unique bien est-il une illusion I Quoi? ce christianisme descendu du ciel sur la terre avec le Fils de Dieu, promis par les prophètes, annoncé par les apôtres, vérifié par tant de miracles, confirmé par tant de martyrs, cette religion seule digne de Dieu, cette doctrine visiblement céleste qui a formé tant d'hommes merveilleux sur la terre, n'est-ce qu'un songe? » Paroles de quelqu'un qui me reviennent.
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Le 80. — (( Chère Eugénie, votre cœur si aimant sera tristement affecté en lisant le récit des souffrances de votre amie. » Commencement d'une lettre toute remplie de douleurs, en effet, écrites et senties. Pauvre Marie ! qui n'a plus la force de me parler de ses souffrances. Je n'ai plus de son écriture, c'est sa mère qui m'écrit le désolant bulletin. Deuil sur deuil, angoisses sur angoisses, la vie n'est plus qu'un cours d'afflictions; rien que des larmes, et encore n'ai-je pas en cela tout ce que je veux, car je voudrais tant ce CaUaure. Ce matin, je comptais mes amitiés perdues, mortes de mort ou d'indifférence, et le nombre en est grand, quoique j'aie peu vu de monde.
Entre autres beaux effets du vent à la campagne, il n'en est pas qui soient beaux comme la vue d'un champ de blé tout agité, bouillonnant, ondulant sous ces grands souffles qui passent en abaissant et soulevant si vite les épis par monceaux. 11 s'en fait, par le mouvement, comme de grosses boules vertes roulant par milliers Tune sur l'autre avec une grâce infinie. J*ai passé une demi-heure à contempler cela et à me figurer la mer, surface verte et bondissante. Oh ! que je voudrais réellement voir la nier, ce grand miroir de Dieu où se reflètent tant de merveilles I
Le 1" juin. — Visite rare, conversation distinguée. 11 passe par intervalle quelque passant aimable au Cayla, le grand désert vide ou peuplé à peu près
comme était la terre avant qu'y parût l'homme. On y passe des jours à ne voir que des moutons, à n'entendre que des oiseaux. Solitude qui n'est pas sans charme pour Tâme non liée au monde, désabusée du monde.
Le 5 juin. — Oh ! ceci se date, ce jour, cette Revue arrivée, ce moment où je vais lire enfin le Centaure! Je Tai là, je le tiens, je le regarde, j'hésite à l'ouvrir, ce recueil funéraire, pour lequel j'aurais donné mes yeux il y a un instant. Mon Dieu, que le cœur a des contraires !
Le 0. — Depuis quatre jours je suis sans bouger sous l'impression de ce Cmtaure^ de ces lettres, de ces révélations si hautes ou si intimes, de ces mots du cœur si profonds et si tristes, de ces pressentiments si malheureusement réalisés d'une fin procliaine, de ces tant précieuses et douloureuses choses de Maurice que m'a apportées la Bévue des Deux Mondes. Rien ne m'avait émue comme cette lecture, même de ce que je lis de Maurice. Serait-ce que ces écrits de lui, qiie je ne connaissais pas, renouvellent et accroissent en se montrant le sentiment de sa perte, ou que, présentés avec un charme qui en fait ressortir le prix, j'en suis plus touchée que de ce que j'avais vu sans cela? Quoi qu'il en soit, je goûte une jouissance trempée de larmes, un bonheur à deux goûts, une possession plus pleine, mieux estimée et par cela
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plus triste que jamais de Maurice, dans ce beau Cen^ taure et ces fragments intimes. Qu'il est pénétrant dans ses dires du cœur ! dans cette douce, délicate et si fine façon de parler douleur que je n'ai connue qu'à lui 1 Oh ! M"' Sand a raison de dire que ce sont des mots à enchâsser comme de gros diamants au fsdte du diadème. Ou plutôt, il était tout diamant, Maurice.
Bénis soient 'ceux qui l'estiment son prix, bénie soit la voix qui le loue, qui le porte si haut avec tant de respect et d'enthousiasme intelligent ! mais cette voix se trompe en un point, elle se trompe quand elle dit que la foi manquait à cette âme. Non, la foi ne lui manquait pas : je le proclame et je l'atteste par ce que j'ai vu et entendu, par la prière, par les saintes lectures, par les sacrements, par tous les actes de chrétien, par la mort qui dévoile la vie, mort sur un crucifix. J'ai bien envie d'écrire à George Sand, de lui envoyer quelque chose que j'ai dans l'idée sur Maurice, comme une couronne pour couvrir cette tache qu elle lui a mise au front. Je ne puis supporter qu'on ôte ou qu'on ajoute le moindre trait à ce visage, si beau dans son vrai; et ce jour irréligieux et païen le défigure.
Le 15. — Que me vient-il de Paris pour Maurice? pour lui qui ne se doutait point de gloire, qui n'en voulait pas. Mais je l'accepte en sa mémoire et pour sa mémoire. Voici ce qu'un comte de Beaufort vient
de m'offrir : la publication d'une notice dans la Revue de Paris ^ qui fera regard à celle de la Beviie des Deux Mondes y dans toute la beauté et pureté de ressemblance chrétienne. M"® Sand fait de Maurice un sceptique , un grand poète à la façon de By ron , et cela m'affligeait de voir présenter sous ce faux jour le nom de mon frère, un nom resté pur de ces déplorables erreurs. Je voulais écrire pour rendre hommage à la vérité, et voilà qu'une voix s'élève. Dieu soit béni ! je n'ai qu'à donner notre approbation qu'on demande. Nous la donnerons avec joie.
Vendredi 19 juin. — Onze mois juste (et un vendredi!) de sa mort. Quel jour et comme je l'ai passé! Après la prière, cette élévation de l'âme vers Dieu et vers lui, je n'ai fait que remuer ses papiers, ses lettres, ses poésies, chères et saintes reliques, que je n'osais pas toucher d'abord et dans lesquelles j'ai trouvé ensuite je ne sais quoi à ne pouvoir m'en détacher. D'abord des larmes et puis comme un enivrenient de ce passé rouvert, goûté, bu à longs traits de cœur. Oh! quel triste charme à cela! et qu'ai-je rencontré dans ce carton funèbre en l'ouvrant sur un tas de choses? Ces lignes, ces lignes frappantes de rapport et laissées là, il y a deux ans !
« Je ne demande point où tu reposes, je ne cher- (( cherai pas ta tombe. Nous avons connu les plus « beaux jours de la vie, les plus funestes n'appar- (( tiennent plus qu'à moi.
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« Si je pouvais pleurer comme je pleurais autre- « fois, j'aurais sujet de verser des larmes en pensant « que je n'ai pu veiller auprès de ton lit...
« Combien je préfère à tous les objets aimables le « souvenir que je garde de toi!... »
Hélas! d'où donc avais-je tiré ces choses qui renfermaient une si cruelle vérité, il y a bien sept ou huit ans de date ? Ne dirait-on pas que notre âme entend de loin venir le malheur, tant ces pensées et d'autres que je trouve dans le passé se rapportent à ma perte, à ce cher Maurice. Mon Dieu !
C'est pour lui que j*ai fait ce triste inventaire, pour rendre à sa mémoire ce soin pieux dans ce qu'il m'a laissé. Jusqu'ici je n'avais mis à part que ses dernières lettres, et j'y veux mettre tout, comme une chose sainte.
Le 1" juillet. — Entendu la première cigale. Quel plaisir c'eût été de l'entendre à pareil jour, Tan dernier, avec Maurice à ma fenêtre! Mais nous étions sur la route de Bordeaux dans la chaleur, la poussière et les angoisses.
L'inattendu et charmant billet de M. Sainte-Beuve ! cet auteur exquis dont je reçois l'écriture vivante. C'eût été bonheur autrefois, mais à présent tout porte amertume et tourne aux larmes. 11 en est ainsi de ce billet et de tant d'autres choses que je dois à la mort de Maurice. Toutes mes relations, toute ma vie presque se rattachent à un cercueil.
Le 8. — Nous arrivions au Cayla à sept heures du soir, un an passé.
[Sans date.] — Depuis quelque temps, je néglige fort mon Journal ; je m'en étais déprise presque, je m'y reprends aujourd'hui, non pour rien d'intéressant à y mettre, mais par simple retour à une chose aimée; car je l'aime, ce pauvre recueil, malgré mes délaissements; 11 se rattache à une chaîne de joies, à un passé qui me tient trop au cœur pour ne pas tenir à ce qui en fait suite. Ces pages donc seront continuées. Je les laisse et je les reprends, ces chères écritures, comme les pulsations dans la poitrine, toujours, mais suspendues quelquefois par les oppressements.
Le petit cours de mes jours va donc reprendre au naturel. Pour le moment, j'y note une visite, de celles que je voudrais quelquefois pour diversion agréable. Quoique ce soit un jeune homme bien jeune, on peut causer avec lui, parce qu'il a lu, vu le monde, et qu'il a dans l'esprit une douceur et un aplomb de jugement que j'aime pour discourir diversement de diverses choses. Nous n'avons pas la même façon de voir, et mon âge me permettant d'exprimer et de soutenir la mienne, je me plais à le contredire, par plaisir et par conviction; car ce que je dis, je le pense.
Si quelque chose est doux, suave, inexpriniable en calme et en beauté, c'est bien certainement nos belles nuits, celle que je viens de voir de ma fenêtre, qui
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se fait sous la pleine lu
air embaumé, où tout is
globe de cristal.
[Sans date.] — Il y a dans la Bretagne , non loin de la Chênaie, une campagne appelée le Val de TArguenon, profonde solitude au bord de l'Océan, où Maurice a demeuré. Il s'en fut là, à la chute de M. de Lamennais , et y vécut en ami chez un ami, le bon et aimant Hippoly te de La Morvonnais. J'aurai toujours souvenir et reconnaissance infinie de cet accueil et attachement distingué, et de je ne sais quelle touchante sympathie que m'avaient vouée et exprimée cet ami de Maurice et sa charmante femme. Nous avons eu quelque temps des relations suivies avec celte famille et qui se sont continuées avec M. Hippolyte lorsqu'il eut perdu sa femme. Après un long silence de deux ans, il m'arrive aujourd'hui une lettre comme celles d'autrefois, et de plus, hélas! toute pleine de Maurice mort. Vous dire comme cela m'a touchée, ce témoignage du cœur, cette sorte de résurrection d'un ami sur la tombe de son ami! Aussi je lui répondrai, je lui dirai pourquoi je ne lui ai plus écrit, pourquoi je lui ai laissé annoncer cette mort par un journal, car c'est ainsi qu'il a su la perte que nous avons faite. Je ne me pardonnerais pas cela, si je n'avais de trop bonnes raisons d'excuses, une fatalité qui a fait que mes dernières lettres ou les siennes se sont perdues. C'est la Revue des Deux Mondes qui
a porté cette mort, ce deuil à TArgi/enon, pauvre douce campagne toute remplie de Maurice...
Nous allons voir cela dans une publication de M. Ilippolyte, et qu'il dit qu'il m'envoie avec une autre ; mais je n'ai rien reçu que sa lettre, qui est assez pour la pauvre sœur de Maurice. Celui-là aussi m'avait appelée sa sœur : fraternité lointaine, inconnue, mais il devait venir et m' amener Marie, sa petite fille, que Maurice avait baisée, caressée au berceau et sur les genoux de sa mère, charmante enfant, disait-il. Enfant qui m'a préoccupée à côté de sa mère vivante et morte, que je me faisais un charme de tenir ici sur mes genoux, rêves et sentiments que cette lettre réveille. J'avais écrit à cet ami à la prière de Maurice, car de moi-même jamais je n'aurais eu ridée de continuer avec lui une correspondance brisée par la mort de sa pauvre jeune femme. Reprendrons-nous à présent que moins que jamais Je veux des correspondances? Mais c'est un ami de Maurice, qui Ta secouru dans le malheur, qui a su l'estimer son prix, qui lui fut bon de dévouement et de foi, dans des jours mauvais pour l'âme. C'en est assez, sans compter ce qu'il fait encore, un article pour Maurice dans VUniversité catholique. Ohl c'en est assez pour que je réponde et avec effusion à cette dernière lettre. Il est dans mon cœur et dans ce que Dieu m'enseigne de reconnaître jusqu'aux bonnes intentions des hommes.
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Le 18. — Dernier jour qu'il a passé sur la terre.
Le 19, à onze heures du matin. — Douloureux coups le cloche que je viens d'entendre, au même instant, ï la même heure où son âme quitta ce monde, au même son lugubre et tout comme si cette cloche eût sonné pour lui à présent. C'était pour une autre mort :e glas, de retour au même jour, au même instant, que j* entends dans mon âme tout ce matin. Mon Dieu, juel anniversaire ! quel souvenir vif et présent de :ette mort, de cette chambre, chapelle ardente et lugubre, de ce lit entouré de larmes et de prières, ie cette figure pâle, de cet in manus tuaSy Domine^ lit et redit si haut ! Maurice ! Dieu aura entendu et reçu au ciel ton âme qui demandait le ciel. — Oh! îdieu encore, et aussi amèrement qu'alors; le temps 3t la mort t'ont transposé, mais non changé dans mon :œur. Toujours là, frère bien- aimé! autrefois pour mon bonheur, à présent pour mes larmes, qu'autant que possible je transforme en prières. C'est le neilleur témoignage d* amour que les chrétiens puissent donner. Ce jour donc ne sera qu'un pieux recueillement dans la mort; dans cette vie au-dessus de :elle où nous sommes, bien cachée, bien mystérieuse, mpénétrable, mais réelle, mais révélée et établie sur [a foi, sur la foi y la base de ce que nous espérons et la '^onrirtion de ce que nous ne voyons pas. Bienheureux :eux qui croient! que je voudrais que tous pussent :roire, que je le voudrais! et que d'adorables mys-
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IcMCs fussent adorés de tous les hommes ! Les vérités révélées ont la propriété des abîmes : elles sont sans fond et sans lumière, c'est ce qui fait le mérite de la foi. Mais on y est conduit par des routes sûres et lumineuses, qui sont la parole de Dieu et les témoignages rendus à cette parole. C'est ce qui fait que la soumission aux vérités de la foi est une obéissance solide et raisonnable. Quand on considère ces choses saintes, on les voit ainsi.
Le 26 juillet [1840]. — C'est une bien triste et précieuse relique que l'écriture des morts, reste, ou plutôt image de leur âme qui se trace sur le papier. Depuis plusieurs jours, j'ai regardé ainsi mon cher Maurice dans ses lettres que j'ai mises par ordre, paquet funèbre où tant de choses sont renfermées. 0 la belle intelligence, et quelle promîssion de trésors! Plus je vis et plus je vois ce que nous avons perdv en Maurice. Par combien d'endroits n'était-il pas attachant! Noble jeune homme, si distingué, d'une nature si élevée, rare et exquise, d'un idéal si beau, qu'il ne hantait rien que par la poésie : n'eût-il pas charmé par tous les charmes du cœur?
C'est bien vouloir s'enivrer de tristesse de revenir sur ce passé, de feuilleter ces papiers, de rouvrir ces cahiers pleins de lui. 0 puissance des souvenirs! Ces choses mortes me font, je crois, plus d'impression
qua de leur vivant, et le ressentir est plus fort que le sentir. J'ai éprouvé cela maintes fois.
Le 28. — Deux petits oiseaux, deux compagnons de ma chambrette, les bienvenus, qui chanteront quand j'écrirai, me feront musique et accompagnement comme les pianos qui jouaient à côté de M"' de Staël quand elle écrivait. Le son est inspirateur; je le comprends par ceux de la campagne, si légers, si aériens, si vagues, si au hasard, et d'un si grand effet sur l'âme. Que doit-ce être d'une harmonie de science et de génie, sur qui comprend cela, sur qui a reçu une organisation musicale, développée par l'étude et la connaissance de l'art? Rien au monde n'est plus puissant sur l'âme, plus pénétrant. Je le comprends, mais ne le sens pas. Dans ma profonde ignorance, j'écouterais avec autant de plaisir un grillon qu'un violon. Les instruments n'agissent pas sur moi ou bien peu. Il faut que j'y comprenne comme à un air simple; mais les grands concerts, mais les opéras, mais les morceaux tant vantés, langue inconnue! Quand je dis opéras, je n'en ai jamais ouï, seulement entendu des ouvertures sur les pianos. Parmi les fruits défendus de ce paradis de Paris, il est deux choses dont j'ai eu envie de goûter: l'Opéra et M"'' Rachel, surtout M"* Rachel, qui dit si bien Racine, dit-on. Ce doit être si beau!
Une autre personne encore que j'aurais eu plaisir à voir, et que, certes, je ne me suis pas défendue,
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c'est M"^***, cette gracieuse et charmante femme, dont on m'a dit tant de bien , et ce mot qui suffirait pour m' attirer : «Elle est d'une bienveillance univer^ selle. » Qualité si douce et si rare, surtout dans une femme du monde! La bienveillance, c'est le manteau de la charité jeté sur ce qu'on voit de pauvre et de nu , comme fait une âme bonne et que la bonté arrête sur cette pente à railler que nous suivons com-. munément. M"' *** montre là un trait de distinction, remarquable et charmante, car rien ne plaît comme un esprit bienveillant, rien ne me donne l'idée de Dieu sur la terre comme T intelligence et la bonté. J'aime au suprême de rencontrer ces deux choses ensemble, et d*en jouir en les goûtant de près. Voilà ce qui m'attirait vers une personne que probablement je ne verrai jamais. Je ne sais quel mystérieux destin et enchaînement de choses m'a toujours fait m'occuper d'inconnus sans m'y tourner de moimême, et que par les rapports indépendants de ma volonté. La vie d'une certaine façon se fait sans nous; quelqu'un au-dessus de nous la dirige, en produit les événements, et cette pensée m'est douce, me rassure de me voir dans les soins d'une providence d'amour. Quelque mallieureux que soient les jours, je dis et je crois qu'ils ont un bon côté que j'ignore : celui qui est tourné vers l'autre vie, l'autre vie qui nous explique celle-ci, si mystérieusement tri^àte. Oh! là-haut, il y a quelque chose de mieux.
im JOURNAL
Le «*iO. — Un suicide à Andillac. L'affreux suicide venu jusqu'ici! Pauvres malheureux paysans qui se mettent au courant du siècle, à oublier Dieu et à se détruire !
Deuxième mort depuis celle du 19 juillet; mais nous n'aurons pas la douleur de voir ces deux tombes voisines, un mauvais mort à côté de notre Maurice béni. J'en aurais eu de la peine, quoique ceci ne touche qu'à la mémoire ; quant à l'âme, il est incompréhensible ce qu'elle doit souffrir parmi les réprouvés en enfer, qui n'est que le lieu de réunion de tout ce que la terre a porté d'infâme et de méchant. Un des grands supplices, c'est de s'y trouver en mauvaise compagnie pour toujours. Que Dieu nous en préserve!
Oh ! la douleur de craindre pour le salut d'une âme, qui la peut comprendre! Ce qui fit le plus souffrir le Sauveur, dans l'agonie de sa passion, ne fut pas tant les supplices qu'il devait endurer, que la pensée que ses souffrances seraient inutiles pour un grand nombre de pécheurs, pour ces hommes qui ne veulent pas de rédemption ou ne s'en soucient pas. La seule prévoyance de ce mépris et de cet abandon était capable de rendre triste à la mort l'homme- Dieu. Disposition à laquelle participent plus ou moins, suivant leur degré de foi et d'amour, les âmes chrétiennes.
Le h août. — Anniversaire de sa naissance, si près
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de celui de sa mort, deux dates qui se touchent. Que c'a été fait vite de sa vie, mon pauvre Maurice! Je ne sais tout ce que je voudrais dire, et je ne dirai rien ; la pensée en certains moments ne peut pas venir. Je vais lire le Dernier Jour d'un condamné^ un cauchemar, m'a-t-on dit. Qu'importe! je m'ennuie tant aujourd'hui, qu'il n'est rien de trop lourd pour écraser cela, rien d'effrayant. Allons !
Je n'ai pu soutenir cette lecture, non par émotion, n'en étant pas encore émue , mais par dégoût de l'horrible que j'ai senti dès l'abord aux premières pages. Livre fermé. Ce n'était pas ce qu'il fallait à ma disposition d'âme; je m'étais trompée en cherchant un poids, tandis qu'il faut s'alléger alors. La prière me désaccable, une conversation, le grand air, les promenades dans les bois et champs. Ce soir, je me suis bien trouvée d'un repos sur la paille, au vent frais, à regarder les batteurs de blé, joyeuses gens qui toujours chantent. C'était joli de voir tomber les fléaux en cadence et les épis qui dansent, des femmes, des enfants séparant la paille en monceaux, et le van qui tourne et vanne le grain qui se trie et tombe pur comme le froment de Dieu. Ces paisibles et riantes scènes font plaisir et plus de bien à l'âme que tous les livres de M. Hugo, quoique M. Hugo soit un puissant écrivain, mais il ne me plaît pas toujours. Je n'ai pas lu encore sa Notre-Dame^ avec l'envie de la lire. 11 est de ces désirs qu on garde en soi.
Le 5. — Que n'est-il venu plus tôt le poëte de la Bretagne, le chantre de la Thébaîde des Grèves ^ le solitaire ami de Maurice! Que n'est-il venu du temps que Maurice vivait, alors que je sentais avec bonheur ! Ses poésies me sont néanmoins agréables en ce qu'elles viennent du Yal de l'Arguenon, qu'elles sont religieuses, que Dieu et Maurice s'y trouvent. Il y a deux ans seulement, tout cela m'eût bien fait plaisir. Que les tnnps sont changés! ou plutôt, que notre âme change sous les événements ! Ainsi, la vie se fait différente de jour en jour, toute tranchée de diverses choses et de divers sentiments, si bien qu'un certain espace ne ressemble plus à l'autre, qu'on ne se reconnaît pas d'ici-là, qu'on a peine à se suivre, variable et transitoire nature que nous sommes. Mais la transition finira, et nous mènera là où nous ne changerons plus. 0 permanente vie du ciel!
Mon poëte breton, à propos de qui me viennent ces pensées, est cependant bien le même nébuleux rêveur que par le passé^ chantant vaguement dans le vague. J'ai une cousine à qui ces poésies feront fête; c'est son charme , la gémissante douleur, et de ne savoir où s'appuyer la tête. Ce que j'aime le mieux dans M. Hippolyte, c'est qu'il est religieux, et que j'ouvrirai ses poésies comme un livre de prières. — Voilà donc renouée une correspondance qui demeurait oubliée. Je n'ai pas encore attaché de ruban à ses lettres, car je mets sous un nœud de soie mes chères correspondances chacune avec sa couleur. Celle-ci
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SOUS le noir, comme la mort qui Ta faite, hélas! Nous sommes des amis en deuil.
Le 7. — Une action de grâce ici, pour une grâce vivement et continuellement demandée et obtenue aujourd'hui de Dieu. Si j'adressais un Journal au ciel, il serait certaines fois bien rempli; mais ces choseslà restent dans Tâme, et j'en marque seulement le passage là où passe ma vie avec ses événements, de quelque ordre qu'ils soient.
Le 8. — A en croire les ingénieuses fables de l'Orient, une larme devient perle en tombant dans la mer. Oh ! si toutes allaient là, la mer ne roulerait que des perles. Océan de pleurs aussi plein que l'autre, mais pas plus que l'âme parfois!
Le 9. — (( Maurice aimait d'amour à venir, au crépuscule, sur un cap désert et sous un ciel sans lune, écouter la mer refluant vers le lointain des grèves, ou battant les bords opposés de cet Arguenon sauvage, aux rivages duquel a, dans son adolescence, erré le génie enveloppé encore de Chateaubriand. » — Voilà des lignes ou plutôt des larmes venant de Bretagne encore sur cette tombe, et qui me creusent des torrents de tristesse par les souvenirs du passé, les regrets du présent, et cette désolante pensée répétée par tous : qu'en d'autres temps, Maurice ne serait pas mort!...
Le 12. — // ne serait pas mort! Abirae de réflexions et de larmes, où je me plonge tous les jours! douleur sans fin de voir qu'on aurait pu conserver ce qu'on a perdu! Et qu'ai-je perdu! Dieu seul le sait, ce qu'était pour moi Maurice, mon frère, mon ami, celui dont j'avais besoin pour ma vie, celui sur qui je répandais ma tête, mon âme, mon cœur. Je ne m'arrête pas à ce qu'il était, à ce qu'il eût été pour cette société qui l'a laissé mourir, si c'est vrai, comme on dit. Je n'en sais rien, je ne connais pas le monde; je le regardais comme un grand homicide dans le sens religieux; il est donc moralement mortel, de quelque côté qu'on le considère : mortel en ce qu'il nourrit des poisons ou qu'il laisse mourir de faim les plus nobles intelligences.
En quel temps aurait dû naître Maurice? Question
que je me suis faite pour sa félicité en regardant les
époques. On ne voit pas à quel siècle on pourrait, pour leur bonheur, suspendre le berceau de certains génies. — L'intelligence est comme l'amour, toujours accompagnée de douleur. C'est que ce n'est pas d'ici-bas, et tout ce qui est déplacé doit souffrir. Les âmes religieuses, celles qui rentrent en Dieu, sont les seules qui trouvent quelque apaisement dans la vie. Les hommes n'offrent aux hommes que mauvaiseté ou insuffisance. Je les connais peu, moi, habitante des bois, mais tant le disent que je le crois. Je n*ai non plus trouvé de bonheur dans personne, bonheur complet. Le plus doux , le plus plein, le
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meilleur a été dans Maurice, et non sans larmes dans sa jouissance. Le bonheur, c'est une chose environnée d'épines, de quelque côté qu'on*le touche.
Le 15. — Il est dimanche, je suis seule dans mon désert avec un valet, le tonnerre gronde, et j'écris, sublime accompagnement d'une pensée solitaire. Quelle impulsion ardente et élevée! comme on monterait, brûlerait, volerait, éclaterait en ces moments électriques !
Le 19. — Que de fois je renonce à rien écrire ici, que de fois j'y reviens écrire ! Attrait et délaissement, 6 ma vie !
[Sans date.] — Huit jours de visites, de monde, de bruit, quelques conversations aimables, un épisode en ma solitude. C'est la saison où l'on vient nous voir, cette fois-ci c'était en foule, des allons à la campagne^ et la campagne est envahie, le Cayla peuplé, bruyant, gai de jeunesse, la table entourée de convives inattendus, Y improvisé dispense de cérémonie. Mais nous n'en faisons pas, et qui vient nous voir ne doit s'attendre qu'au gracieux accueil, le meilleur qu'il nous soit possible dans la plus simple expression de forme. Ainsi nos salons tout blancs, sans glace ni trace de luxe aucun ; la salle à manger avec un buffet et des chaises , deux fenêtres donnant sur le bois du nord ; T autre salon à côté avec un grand
et large canapé; au milieu une table ronde, des chaises de paille , un vieux fauteuil en tapisserie où s'asseyait Maurice, meuble sacré! deux portes à vitre sur la terrasse ; cette terrasse sur un vallon vert où coule un ruisseau, et dans le salon une belle madone avec son enfant Jésus, don de la reine, voilà notre demeure ! assez riante, où ceux qui viennent se plaisent, qui me plaît aussi, mais tendue de noir, dedans, dehors: partout j'y vois un mort ou je le cherche. Le Cayla sans Maurice !
[Sans date.] — Marie, ma sœur, m'a quittée pour quelques jours, Marie, notre Marthe, car elle s'occupe de beaucoup de choses dans la maison, me laissant la part du repos, la bonne sœur. Je ne connais pas d'âme de femme plus dévouée et s'oubliant davantage. Quand je ne l'ai pas, ma vie change au dehors, se fait active, et je m'étonne de cette activité et de ce goût de ménage avec mes goûts tout contraires. Naturellement je ne me plais pas en choses de maison et gouvernement de femmes. Volontiers je le laisse à d'autres; mais si la charge m'en vient, je m'en acquitte de bon cœur, sans y trouver de répugnance, sans m'ordonner comme il arrive qu'il le faut faire du moi qui veut au moi qui ne veut paSy en tant et souventes fois.
Ne pourrais-je mieux écrire que ces riens du tout, que ce pauvre moi-même? L'insignifiant passe-temps! et qu'il tient à peu que je ne le laisse! Mais Maurice
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y aimait, le voulait. Ce que je faisais pour lui, je le continuerai en lui dans la pensée qu'il s'y intéresse. Relation de ce monde à l'autre par l'écriture et la prière, les deux élévations de Tâme.
[Sans date.] — Songe de cette nuit, un enterrement. Je suivais un cercueil ouvert. On ne peut rendre ce cercueil ouvert^ la douloureuse et effrayante impression de là'dedans sur l'âme. On fait bien de voiler les morts. Quelque aimé que soit leur visage, il'y a à les voir une épouvantable douleur. Et voilà ce que nous sommes sans âme, car c'est ce qui effraye, l'inanimé des cadavres. Quel nom ! quelle transformation ! Jeune homme si beau ce matin, et cela ce soir : que c'est désenchantant et propre à détourner du monde! Je comprends ce grand d'Espagne, qui, après avoir soulevé le suaire d'une belle reine, se jeta dans un cloître et devint un grand saint. Plût à Dieu que la vue de la mort fût de tel effet sur tel homme du monde. Je voudrais tous mes amis à la Trappe, en vue de leur bonheur éternel. Non qu'on ne puisse se sauver dans le monde, et qu'il n'y ait à remplir dans la société des devoirs aussi saints et aussi beaux qu'en solitude, mais^..
Le 25. — Que ferai-je de ma solitude et de moi aujourd'hui? Comme Robinson dans son !le, je suis