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Écrit dans son cahier d'Extraits, après cette pensée

« Le sentiment , quand un cœur lui est fermé , s'en approche aussi près qae possible, de môme que lorsqu'on l'en exile, il prend le plus long chemin pour en sortir.

« Je ne sais qui a dit cela. »

2. On voit à récriture que la dernière phrase a été ajoutée plus tard.

FRAGMBNTS 433

[4840, au Cayla.] « Les dieux n'ont fait que deux choses parfaites : la femme et la rose. » Mot aimable d'un philosophe, gens qui n'en disent guère, qui pour cela s'est conservé, que pour cela j'ai recueilli d'un journal, parmi l'aride politique, comme une fleur dans des rocailles. Je n'aime pas les affaires d État, malgré le grand intérêt qui s'y lie, parce que la manière dont elles sont traitées me fait mépriser les hommes, sentiment pénible pour moi ; puis, ces grandes et froides questions me sont inintelligibles, et rien ne me va de ce qui se remue par spéculation et diplomatie. A l'arrivée des journaux, mon père court aux Chambres, moi au feuilleton. C'est là que j'ai lu La RosCj et le joli mot de Selon sur celte fleur et nous. C'est une bagatelle, un parfum d'Orient qui m'a fait plaisir: cassolette dans un désert. C'était quelque belle Grecque qui faisait dire cela, ou peut-être est-ce vrai, que sais-je? Y a-t-il rien de comparable à la rose? y a-t-il rien de comparable à la femme ? Quand ces deux fleurs du paradis terrestre parurent, il faudrait savoir de Dieu même colle qu'il trouva la plus belle... Ah! la ro-e resta la même, et la femme déchue s'enlaidit. Le péché (iei:rd(]e toute la nature humaine; sans cela nous naîtrions touti*- julies, nous serions sd'urs de la rose, et le compliment de Solon serait une vei ilé générale.

'I8il, 2 janvier, à Nevers .' - — Mon Dieu , mon Dieu! qu'elle a siutVt'it (••'lie nuit et aujourd'hui encore!

1 i . iii.i.s ip.iTN.'s se raj'purt.-iiit aux années 1840 et 1841.

2 N i. s p; i>. s au inumont où M»« do Guérin cesse d'écrire un journal suivi.

Une lettre de ***. Autre souffrance. La foi chrétienne n'explique pas tout, mais elle guérit tout.

Quelquo force de caractère qu'on mette à repousser la calomnie, on conserve toujours quelques préventions contre une personne qu'on est trop souvent obligée de défendre.

[A Paris?] — Déceptions d'estime, d'amour, de croyance, quelle douleur, mon Dieu, et qu'il en coûte de tant savoir sur les hommes! Ohl que je voudrais ignorer souvent, ne pas connaître le côté traître de l'humanité qu'on me montre à chaque rencontre. Pas de beauté sans sa laideur, pas de vertu sans son vice; pas de dévouement, d'affection, de sentiments élevés qu'avec un lourd contre-poids, pas d'admiration complète qu'on me laisse, même dans l'ordre de la sainteté. Ne vienton pas de découronner une tête vénérable à mes yeux, un homme éclatant de charité et d'intelligence, un ami de mon âme, comme saint Jérôme de Paula, que bien souvent j'ai béni Dieu d'avoir rencontré? Vénération, confiance crédule. Du monde ou de moi, qui croire? moi encore; il m'en coûte moins de me croire, même au risque d'être imbécile. Tant il m'est douloureux de changer d'estime, de trouver vil, de trouver plomb ce qui était or.

Ce malheur m'est arrivé plus d'une fois déjà et j'en apprends à n'estimer, à n'aimer parfaitement que le parfait Dieu.

Que celui qui est l'occasion de ces pensées est loin de s'en douter dans les catacombes où il vit presque toujours caché!...

.... Voilà la ressemblance * ; tu es en autre lieu, voilà la différence. Je te dirai ce que je fais ici ; ce n'est qu'à toi que je le

1. Nous n'avons pas été assez heureux pour retrouver le commencement de ce touchant entretien de l'Ame de la sœur avec Tàme de son frère.

pais dire, mon âme ne coule de pente que dans ton âme, âme de mon frère I

Peux-tu m'entendre ? il me semble. Le ciel n'est pas si loin d'ici. Quelquefois je lève le bras comme pour y atteindre, ma main s'étend pour saisir la tienne ; mille fois j'aurais voulu la serrer, invisible? froide? n'importe, je l'aurais voulu; mais chercher une main morte! Toute forme t'a abandonné; de ce qui était toi à mes yeux, il ne reste que l'intelligence, cette intelligence enlevée, envolée et dégagée de sa vêture, comme Élie de son manteau. Maurice! habitant du ciel, mes rapports avec toi seront comme avec un ange ; frère céleste, je te regarde comme mon ange gardien.

Oh! j'ai besoin que de l'autre vie on m'entende, on me réponde, car dans celle-ci personne ne me répond; depuis que ta voix est éteinte, le parler de l'âme est fini pour moi. Silence et solitude comme dans une île déserte; et cela fait souffrir, oh! souffrir! J'aimais tant, il m'était si doux de t'entendre, de jouir de cette parole haute et profonde, ou de ce langage fin, délicat et charmant que je n'entendais que de toi ! Tout enfant, j'aimais à t'entendre; avec ton parler commença notre causerie. Gourant les bois, nous discourions sur les oiseaux, les nids, les fleurs, sur les glands. Nous trouvions tout joli, tout incompréhensible, et nous nous questionnions l'un l'autre. Je te trouvais plus savant que moi, surtout lorsqu'un peu plus tard tu me citais Virgile, ces églogues que j'aimais tant et qui semblaient faites pour tout ce qui était sous nos yeux. Que de fois, voyant les abeilles et les entendant sur les buis fleuris, j'ai récité:

Aristée avait vu ce peuple infortuné Par la contagion, par la faim moissonné.

De la musique! C'est la première fois que j'entends de la musique, un piano depuis plus d'un an. L'effet m'en a été indicible en émotions et souvenirs, des larmes et le passé. Tu

aimais tant la musique! Je t'en ai entendu faire pour la derniôro fois au Cayla. On chantait le Fil de la Vierge, ce doux morcoau que chantait Caroline, ton Eve charmante, venue d'Orient pour un paradis de quelques jours.

[A Paris.] —Aujourd'hui 19 juillet, douloureux anniversaire, au retour de l'église, ne sachant que faire en ce monde, je tombe sur CCS papiers. 0 mon Dieu, que me voilà bien dans les larmes! plus je vois ce qui se rapproche de lui, plus il m'en vient. Ces écrits tiennent à sa tombe, s'étendent de là, s'éteignent comme dos rollels sans lumière. Ma pensée n'était qu'un rayonnement de la sienne : si vive quand elle était là, comme un crépuscule ensuite, et maintenant disparue. Je suis sur l'horizon de la mort, lui dessous. Tout ce que je fais, c'est de plonger là dedans, c'est de voir sans amour et sans goût toutes choses, il n'y a rien dans ce Paris si magique qui me fasse effet de plaisir ou de désir, comme je le vois faire sur tout le monde. Les visites m'ennuient généralement à faire et à recevoir. II n'y a que deux personnes d'un je ne sais quel charme pour moi, bien durable et profond. Elle et vous. Je voudrais vous voir aujourd'hui, je voudrais passer ensemble cette journée de sa mort. Cotte réunion de nous trois en sa mémoire renferme une pensée singulièrement touchante, comme un charme de deuil qui ne se renouvellera plus apparemment. Où serons-nous l'an piochain à pareille époque? Bien certainement dispersés. Il n'est qu'un peint, et de peu de durée, où certaines vies se rencontrent.

Le 29 août [1841, à Paris.] * — Vous voulez que j'écrive mes impressions, que je revienne à l'habitude de retracer mes journées: pensée tardive, mon ami, et néanmoins écoutée. Le voilà ce mémorandum désiré, ce de moi à vous dans le monde, comme vous l'avez eu au Cayla : charmante ligne d'intimité, sentier des bois, mené jusque dans Paris. Mais je n'irai pas loin dans le peu de jours qui me restent ; rien que huit jours et le départ au bout. Ce point de vue final m'attriste immensément, el je ne sais voir autre chose. Comme le navigateur au terme de la mer Vermeille, je ne puis m'ôter de là. 0 ma traversée de six mois, si étrange, si diverse, si belle et triste, si dans l'inconnu, qui m'a tant accrue d'idées, de vues, de choses nouvelles qui ont laissé tant à dire et à décrire ! Mais je n'ai pas tenu de journal. Qui devait le lire? Que penser à faire si quelqu'un ne se plaît à ce que l'on fait? Sans cet intérêt ma pensée n'est qu'une glace sans tain. Du temps de Maurice, je réfléchissais toutes choses; c'était [)ar lui, associé à mon intelligence, frère et ami de toutes mes pensées. Un signe de désir, un mot de dilection, sudisaient pour me faire écrire à torrents. Qu'il était in'luent sur moi et que Tinfluence était belle! Je ne sais à quoi la comparer : au vin de Xérès, qui vivifie, exalte, sans enivrer.

Ce soir, je me retrouve un peu sous ces impressions que je crovais ponlucs; m. ils, je vous l'ai dit, je ne saurais parler que du malade, pauvre joune homme qui ne se doute pas de l'intérêt qu'il m'inspire (H du mal qu'il me fait en toussant. 0 vision si triste et si chère! D'où vient cela, d'où vient qu'il est des

l. Cahier déjà imprimé dans les Heliquiœ, 1855.

soulTrances qu'on aime? dites, Jules, vous qui expliquez tant (le choses à mon gré. Le grand M. V.... vous a trouvé bien aimable ; vous étiez en verve ce soir, mais, plus ou moins, votre conversation abonde d'esprit, d'éclat, de mouvement. Elle monte, s'étend, se joue dans mille formes, sous une forme inattendue, magnifique feu d'artifice. « Le beau parleur ! » a dit ce grand monsieur, en saluant la Baronne qui a conOrmé d'un sourire, ajoutant : « Ne croyez pas qu'il pense tout ce qu'il dit. » C'était sans doule au sujet de saint Paul, et pour écarter le soupçon d'hérésie que vous avez encouru en discourant mondainement sur cet apôtre. Que je voudrais aussi ne pas vous croire! Bonne nuit; je vais dormir, je vais chercher mes songes gris de perle. Et à propos, pourquoi a-t-on ri lorsque j'ai comparé les vôtres au son de la trompette? fl y a donc làdessous quelque signification singulière, de ces sous-entendus de langage que je n'entends pas? Ce qui m'arrive souvent. On . donne dans le monde de doubles sens aux choses les plus simples, et qui n'est pas averti s'y trompe. Quand je vois rire, allons, je suis au piège; cela me donne à penser, mais rien qu'un moment par surprise. A quoi bon s'arrêter sur des complications?

La channanle m'a dit : Nous causerons demain. Ce qui promet d'intimes confidences. Quand les sources d'émotions ont coulé, quand le cœur est plein, c'est sa façon d'en annoncer l'ouverture. Nous causerons demain. Nous nous embrassons là-dessus. Chacune va à son sommeil et je ne sais si on attend le jour pour causer. Une tète agitée fait bien des révélations à son oreiller.

4" septembre ou dernier août, je ne sais ni ne m'informe du jour. — Ce vague de date me plaît comme tout ce qui n'est pas précisé par le temps. Je n'aime l'arrêté qu'en matière de foi, le positif qu'en fait de sentiments : deux choses rares dans le monde. Mais il n'a rien de ce que je voudrais. Je le quitte

aussi sans en avoir reçu d'influence, ne l'ayant pas aimé, et je m'en glorifie. Je crois que j*y perdrais, que ma nature est do meilleur ordre restant ce qu'elle est, sans mélange. Seulement j'acquerrais quelques agréments qui ne viennent peut-être qu'aux dépens du fond. Tant d'habileté, de finesse, dechatlerie, de souplesse, ne s'obtiennent pas sans préjudice. Sans leur sacrifier, point.de grâces. Et néanmoins je les aime, j'aime tout ce qui est élégance, bon goût, belles et nobles manières. ie m'enchante aux conversations distinguées et sérieuses des oomaies, comme aux causeries, perles fines des femmes, à ce jeu si joli, si délicat de leurs lèvres dont je n'avais pas idée. C'est charmant, oui, c'est cfiarmant, en vérité (chanson), pour qui se prend aux apparences; mais je ne m'en contente pas. Le moyen de s'en contenter quand on tient à la valeur morale des choses ? Ceci dit dans le sens de faire vie dans le monde, d'en tirer du bonheur, d'y fonder des espérances sérieuses, d'y croire à quelque chose. M"'*» de *** sont venues; je les ai crues longtemps amies, à entendre leurs paroles expansives, leur mutuel témoignage d'intérêt, et ce délicieux ma chère de Paris; oui, c'est à les croire amies, et c'est vrai tant qu'elles sont en présence, mais au départ, on dirait que chacune a laissé sa caricature à l'autre. Plaisantes liaisons I mais il en existe d'autres, heureusement pour moi.

... Ce que je ne comprends pas dans cette femme, c'est qu'elle ait pu s'attacher à ce Mirabeau que vous nous avez dépeint. Mais l'a-t-elle cru ce qu'il est ou est-il bien ce qu'on en dit? Le monde est si méchant, on s'y plaît tant à faire des monstruosités I Il y a aussi de véritables monstres d'hommes. Quoi qu'il en soit du docteur irlandais, il ne voit pas un malade en danger qu'il ne lui parle d'un prêtre, et il est lui-même exact observateur des lois de l'Église. Accordez cela avec sa réputation. Pourquoi encore, avec tant d'audace, paralt-il timide et embarrassé devant nous trois, comme M. William? 11 rougit autant et son regard rentre encore plus vite. Est-ce là ce fou-

{nioux Jupiter * ? Jo n'y connais rion pout-étre : oui, Vénigme du monde est oh meure pour moi, Quo d'insolubles choses, que (lo complications! Quand mon osprita passé par là, quand j'ai loniîc CCS forets do con\ersations sans trouée, sans issue, je me rolirc avec tristesse, et j'appelle à moi les pensées religieuses sans lesquelles je no vois pas où reposer la tête.

Qu'alliez-vous faire dimanche à Saint-Roch? Était-ce aussi pour vous y reposer? On a fait bien des investigations làdessus. Peine perdue. Quo découvrir sur l'incompréhensible? Dieu seul vous connaît. Oui, vous êtes un palais labyrinthe, un dérouteur, et, sans ce côté qui vous liait à Maurice, et où luit pour moi la lumière dans les ténèbres, je ne vous connaîtr.iis pas non plus; vous me feriez peur. Et cependant vous avez TcAmo belle et bonne, honnête, dévouée, fidèle jusqu'à la mort, une vraie trempe de chevalier, et ce n'est pas seulement au dedans.

Le 3. — J'ai commencé Delpfmie, ce roman si intéressant, dit-on. Mais les romans ne m'intéressent guère, jamais ils no m'ont moins touchée. Est-ce par vue du monde et du fond qui les produit, ou par élrangeté de cœur ou par goût de meilleures choses? Je ne sais, mais je ne puis me plaire au train désordonné des passions. Il y a dans cet emportement quelque chose qui m'épouvante comme les transports du délire. J'ai peur, horriblement peur de la folie, et ce dérangement moral qui fait lo roman en détruit le charme pour moi. Je- ne puis toucher ces livres que comme à des insensés, même Y Amour impossible. De tous les romanciers, je ne goûte que Scott. Il se met, par sa façon, à l'écart des autres et bien au-dessus. C'est un homme de génie et peut-être le plus complet, et toujours pur. On peut l'ouvrir au hasard , sam qu'un mot corrupteur étonne

1 . Un pcu'plus tard , il m'est venu des idées plus étendues sur cet homme très pou connu, prolond et fermé. (Note du Ms.)

le regard (Lamartine). L'amour, chez lui, c'est un fil de soie blanche dont il lie ses drames. Delphine ne me paraît pas de / ce genre. Le peu que j'ai vu présage mal , et j'y trouve un genre perfide : c'est de parler vertu, c'est de la mener sur le champ de bataille en épaulettes de capitaine pour lui tirer, sous les yeux de Dieu, toutes les flèches de Cupidon. M™'' de Staël ne cesse de faire mal et de prêcher bien. Que je déteste ces femmes en chaire et avec des passions béantes! Cela se voit dans les romans, et on dit aussi dans le monde : le grand roman I On m'en ouvre chaque jour quelques pages. Étranges connaissances! Est-ce bon? Peut-être pour l'étendue des idées, pour l'intelligence des choses. J'observe sans attrait, sans me lier à rien, et celte indépendance d'esprit préserve de mauvaise atteinte.

Journée variée comme la température, ciel de salon, gris et bleu, traversé de vapeurs brillantes. Ces teintes de la vie, qui les pourrait peindre? Ce serait un joli tableau et que je donnerais à faire à M. William, l'artiste idéal. Je lui crois beaucoup de rêverie dans Fàme, et l'amour passionné du beau, une nature tendre, ardente, élevée, qui présage l'homme de marque. J'apprécie fort M. William sur ce que je vois et sur ce que vous dites, vous, le jugeur. Mais surtout j'aime cette candeur de cœur que vous dites encore d'un charme si rare dans le monde. Vous l'aviez trouvée aussi à Maurice. Tout me ramène à lui , je lui fais application de toute belle chose. Combien je regrette que M. William ne l'ait pas connu et qu'il n'ait pas fait son portrait ! Nous y perdons trop. Quelle ressemblance! comme ce beau talent eût saisi celle belle tète!

Je reviens de la rue Cherche-Midi, mon chemin d'angoisses. Helas! que cette maison indienne m'est triste, et cependant il y a quelque cho^e qui fait que j'y vais : il y a sa femme, toute couverte à mes y( ux de ce nom. Plus rien à dire.

Soirée musicale, arliste italien, grands chants et chansonnettes, le tout d'heureux eflct sur ma chère malade, qui

44t FRAGMENTS.

îiu cliMiiourant, facilement contente. Aussi je me méfie un peu do îH»s jujîomonts, qui ne sont que des sensations bienveillantes. Kilo perçoit par le cœur, et cette transposition de facultés...

Lo 8. — li (»^t mort, le jeune malade, hier soir à onze heures. Il est mort! Je savais qu'il allait mourir; j'avais toujours cette j>cnsée devant moi comme un fantôme, et me voilà interdite. Oh! toujours la mort nous étonne, et celle-ci soulève en moi tant de souvenirs accablants I Le genre de maladie, cette belle tôte, los détails que j'ai recueillis sur sa bonté, sa douceur, son attrayant, ce je ne sais quoi de certaines natures à magnétiser tout le monde, raffcction de son valet de chambre, sa fin chrétienne et pieuse : tout cela est d'une ressemblance touchante. Je voudrais être la sœur de Charité qui a reçu son dernier soupir. Que de fois j'ai rêvé d'être sœur de Charité , pour me trouver auprès des mourants qui n'ont ni sœur ni famille! Leur tenir lieu de ce qui leur manque d'aimant, soigner leurs souffrances et tourner leur âme à Dieu, oh! la belle vocation de femme! J'ai souvent envié celle-là. Mais ni celle-là ni une autre : toutes seront manqûéos. Il manque beaucoup de ne se vouer à rien. Il semble que le bonheur soit dans l'indépendance, et c'est le contraire.

Le 10. — On a renvoyé Delphine , avant que je Taie achevé de lire. Je n'en suis pas fâchée. Les livres, c'est cependant ma passion intellectuelle; mais qu'il en est peu de mon goût, ou que j'en connais peu! Ainsi des personnes. On n'en rencontre que bien rarement qui vous plaisent. Vous et Maurice êtes toujours mes préférés. Je vous vois au-dessus de tout ce que je vois. Vous êtes les deux hommes qui me contentez le plus pleinement l'esprit. Oh! s'il ne vous manquait une chose! et qu'en cela je souffre et souvent! Chaque fois qu'il en est question, on fait après votre départ le relevé de vos principes et de vos paroles avec un blâme d'autant plus pénible que je ne puis pas

FRAOUB.NTS.

l'écarfer. Bien Ioîd de lï, je le donne dans ma conscience. La conscience agit souvent à cootre-cœur. Non, je ne puis eatondre des choses qui lui Tont mal et qui vous font tort. J'ai entendu quelqu'un voua traiter de fou à ce si^et. Voua vous aventurez, dit-on, élrangemenl dans les questions religieuses. Je ne vous les vois pas aborder que je n' éprouva les iranses de cette mère d'un fils aveugle, lancé sur l'Océan. Pardon de la comparaison, mon cher Jules, je la reprends. Certes, vous aa manquez pas de vue, hormis de celle de la foi.

Le 16. — Rien que la date. J'écrirai demain. Cœur triste ce soir et tile lasse.

Le 17. — Ce que j'aurais dit hier, je ne le dis pas aujourd'hui. Je vous ai vn, nous avons causé, cela suffît au dégagement du cœur, à la délivrance de la tète, ce poids Tatigant de sentiments et de pensées que nul autre que vous ne pouvait recevoir. Me voilà soulagée, mais je souffre de ce que j'ai mis

...Ofin de tout! Gn de toutes choses et toujours des plus chères, et sans cause connue souvent pour les sentiments du cœur, que par je ne sais quel dissolvant qui s'y mêle. En s'unis^ant, il entre le grain de séparation. Cruelle déception pour qui croyait aux affections éternelles 1 Ohl que j'apprendsl mais la science est amère.

... Qui me restera ? Vous, ami de bronze. J'ai urs cher-

ché une amitié forte et telle que la mort seule la | renverser, bonheur et malheur que j'ai eu, hélas! dans rice. Nulle femme n'a pu ni ne le pourni remplacer; nulle, m la plus disiinguéo, n'a pu m'olTrir cette liaison d'intelli nce et de goûts, cette r.'lalion large, unie et de .1 oe fixe, de

durée, de vital dans les sentiments des e-

ments entre elles ne sont que de jolis i ds de ru Je

remarque, ces légères tendresses, t

4i1 FRAGMENTS.

]>ouvons-nou^ donc pas nous aimor autrement? Je ne sais ni n*en connais d'exemple au présent, pas môme dans l'histoire. On»8te et Tylaile n'ont pas de s(rurs. Cela m'impatiente quand j'y ponso, et que vous autres ayez au cœur une chose qui nous y manque. Kn revanche, nous avons le dévouement

Une belle voix, la seule agréable que j'aie entendue de ces voix des rues de Paris, si misérables et boueuses. L'abjection do l'âme s'exprime en tout.

... En général, nous sommes bien mal élevées, ce me semble, ol tout contrairement à notre destinée. Nous qui devons tant soufTrir, on nous laisse sans force; on ne cultive que nos nerfs et notre sensibilité, et en sus la vanité; la religion, la morale pour la forme, sans la faire passer comme direction dans l'esprit. Cela fait mal à voir, pauvres petites filles I

Lo 2Î. — Rien ne me choque plus rudement que rinjustice, quej'(Mi sois ou non l'objet. Je souffre d'une manière incroyable rien qu'à voir donner raison à un enfant qui a tort et vice versa. Lo moindre renversement de la vérité me déplaît. Cette susceptibilité est-elle un défaut? Je ne sais. Personne ne m'a jamais avertie de rien. Mon père m'aime trop pour méjuger, pour me trouver aucune imperfection. Il faut un œil ni trop loin ni trop près pour bien distinguer une âme et voir ses défauts. Vous, Jules, êtes à parfaite distance pour me voir et ce qui me manque. Il doit me manquer beaucoup. Je veux vous demander cela avant de nous quitter; je veux avoir vos observations que je tiendrai comme une preuve de votre affection. On se doit de perfectionner ce qu'on aime. On le veut, on en parle même mal ou mal à propos...

Le 27. — Écrire des lettres de deuil, en lire et concerter avec

ce pauvre M. de M , qui n'en peut plus à lui seul sous tant

d'affaires et de peines, c'est mon emploi de temps et de cœur depuis quelques jours, aux dépens de mon Mémorandum. La

de M. de Sainte-M.... accroît tellement le poids des peines otre affligé, que je demeure tant que je puis auprès de lui ne aide ou diversion. Bien souvent je surprends des larmes ses yeux, qu'il détourne de sa femme pour ne pas se trahir, crible secret, qu'une mort dans le cœur vis-à-vis du cœur cette mort doit frapper ! Marie est incapable en ce mo- . de supï)orter un tel coup. Je ne sais tout ce qu'on peut idre pour elle à cette annoncé, même en meilleur état de >. Que deviendra-t-elle en apprenant qu'elle a perdu son , si bon, si aimable, si digne d'être aimé? Tout ce qu'il y , en lui d'attachant va la saisir éperdument comme les ntes d'un fantôme. Elle en aura des épouvantes de tense, ne verra que de quoi se désoler et se trouver, par ! mort , la plus malheureuse des filles. Au fond , elle it à son père, et ce fond est si excellemment tendre 1 Elle amais méconnu les qualités distinguées de son père, son ition d'âme, de cœur, d'intelligence. L'homme rare par tous 'ndroits! Par sa droiture de principes, sa raison forte, son iilité. sa religion éclairée. J'aimais cette piété franche, gaie, , toule militaire, l'homme des camps dans le service de , et que la foi avait entièrement dompté. Maurice me l'avait et je l'ai vu de près. 11 avait dû y avoir là un Othello, un :tère fort et terrible. Certains traits de violence l'attestent ; trahissaient encore quelquefois ; mais en général cet ne était si contenu, que, pour qui le connaissait, c'était el exemple de la puissance morale. Et puis, qu'il était bon, , facile à vivre! C'est là, dans son intérieur, dans ce coin draperie, qu'il se faisait bien voir, et de façon à se faire r beaucoup. Il ni'iipi^ehiit sa fille, et je lui donnais aussi tendrement le nom de père. Hélas! que sert de multiplier fTections? C'est se prépiirer des deuils. Je regrette bien

indéinent M. de Sainte-M Sa mémoire me sera toujours

}nénition et pieuse tendresse, comme un saint aimé.

Le 2 oclobrc. — Au retour de notre pose au Palais-Royal, je me repose dans ma chambre et dans le souvenir de noire entretien. Une femme a dit que l'amitié, c'était pour elle un canapé de velours dans un boudoir. C'est bien cela, mais hors du boudoir, ()our moi, el haut placé sur un cap, par-dessus le monde. Cette situation à part de tout me plaît ainsi.

Le 3. — Détournée hier sur mon cap. Je ne reprends mon journal que pour le clore, n'ayant plus liberté d'écrire en repos. C'est dimanche aujourd'hui ; heureusement j'ai puisé du calme et de la force à l'église, pour soutenir un assaut accablant.

[1842, à Rivières.] — Je n'écris plus depuis quelque temps, mais il est des jours qu'on ne veut pas perdre, et je veux retrouver celui-ci si rempli d'émotions et de larmes. 0 puissiance des lieux et des souvenirs I C'est ici, c'est à R... qu'il était venu souvent dans les vacances, joyeux étudiant, bondissant dans les prés, franchissant les cascades avec les enfants du château. Nous avons rappelé ce temps et parlé de lui, intimement et sans fin, avec cette bonne, tendre et parfaite M"* de R... qui pleurait. Qu'il m'avait tardé de la voir pour ce que nous venons de faire, parler de Maurice! Il y a pour moi là dedans une jouissance de douleur, un bonheur dans les larmes inexprimable. Mon Dieu, que j'ai peu vécu parmi les vivants aujourd'hui! Et ce qui m'a fort touchée encore, c'est de voir une caisse où il y a son nom, une caisse do collège où il mettait des livres de moitié avec le petit G. .., précieusement conservée en ce sou-

R..., on m'en a demandé le don. Il y a de ces simples [ui pénètrent Tâme.

rt par hasard un album où j'ai trouvé la mort de Mau- )rl répandue partout. J'ai été bien touchée de la trouver ses pages secrètes, dans un journal de jeune fille, dans l de cœur : hommage inconnu et le plus délicat qui rt à Maurice. Que cette parole est vraie : il était leur as ceux qui nous ont compris la diront. Il est de cen «s, de ces natures de cœur qui fournissent lant à d*auil semble que ces autres en viennent. Maurice était •ce; de lui me coulait amitié, sympathie, conseil, douvivre par son commerce intellectuel si doux, par ce de loi qui était comme le ferment de mes pensées, enfin talion de mon âme. Ce grand ami perdu, il ne me faut ins que Dieu pour le remplacer.

*er ou craindre pour un autre est la seule chose qui i l'homme le sentiment complet de sa propre existence.

écembre, au Cayla.] — C'était ma coutume autrefois de mée mentalement avec quelqu'un, avec Maurice. A préil est mort, ma pensée reste solitaire. Je garde en moi 'élève par celte chute du temps dans l'éternité. Un derir, que c'est solennellement triste I

FIN DES FnACME\TS.

Béni soit Dieu qui nous a ainsi environnés d'espérance et mis à notre portée la vue de notre bonheur.

Adieu, monsieur, j'embrasse votre 611e et vous prie df" me croire toujours la tendre et fidèle amie de sa mère.

AU MfiMB

Au Clajrla, S férrier 1837.

11 y a aujourd'hui deux ans qu'une lettre de Maurice m'apprit la mort de votre chère Marie, mort à laquelle je pensais en me réveillant et dont je viens célébrer l'anniversaire en vous écrivant, monsieur. Je ne crois pouvoir mieux passer celte journée qu'en vous parlant d'elle, de vous, de sa fille, du ciel où elle est, d'où elle veille sur tout ce qu'elle aimait. Marie prie pour nous, elle s'occupe de notre bonheur, du vôtre surtout, comme si elle était sur la terre et mieux encore, car elle nous aime bien autrement au ciel. Aussi j'espère beaucoup p)our votre âme; il lui viendra de ces grâces que nous obtiennent les saints, les amis que nous avons auprès de Dieu, je veux dire ces secours intérieurs qui consolent, qui soutiennent Tâme dans ses défaillances, qui nous sont si nécessaires, monsieur. Je remarque cela dans vos lettres, et ce n'est pas sans peine que je vous vois toujours dans une inconsolable tristesse. Vous le savez, cependant, la loi nous donne l'espériince et il n'est pas permis au chrétien de s'affliger comme ceux qui ne connaissent pas Dieu. Car, pour vos fidèles. Seigneur, mourir n'est pas perdre la vie, mais passer à une vie meilleure. Consolons-nous donc en pensant que ceux qui nous quittent sont plus heureux qu'avec nous. Les morts bienheureux nous disent : Ne pleurez

irez plutôt la voie qui peut vous mener où nous sommes; ent en aimant Dieu, en le servant de tout son cœur, dans I, dans les séparations, dans les douleurs, les tristesses, nés qui remplissent toute la vie. Le ciel est au bout ; il faut par ces épreuves comme le soldat marche à la gloire, à ; les champs de bataille, sans faiblir et sans s'étonner.

je voudrais voir passer en vous, monsieur, cette force mt de Dieu, que nous trouvons dans la prière, dans les 5 lectures, dans les pratiques de la religion, si consoet si douces ! Pourquoi tous les affligés ne connaissent-ils ta ? Que ne peuvent-ils découvrir ce trésor d'où sortent idants tous les biens qu'il faut à l'âme! Mon Dieu, que ;avons peu profiter de vos donsl Je connais plus d'un qui se perd, faute de chercher la consolation où il faut. »t ni dans l'étude, ni dans la contemplation de la nature, s les hommes, ni dans rien de créé que l'âme trouve à soler; mais en Dieu, en Dieu seul, dans sa parole, dans ines écritures, dans la vie croyante et pieuse. Ahl monqui, se mettant à genoux, avec le cœur plein de larmes, il relevé consolé?

5 l'avez éprouvé, sans doute; ce n'est pas à moi à vous idre ces choses, mais j'aime d'en parler, parce qu'il y a irme inGni dans ces entretiens célestes, parce que cela rt du cœur pour vous, en pensant que Dieu me charge s consoler. Que vous dirais-je? Je ne sais autre chose,

rien appris du monde, il m'est étranger ainsi que son e. Je ne sais que la parole pieuse; vous me trouverez (, si vous ne l'entendez pas; vous l'entendrez, je le vois, e vous parlez de prières; mais, dites-moi, monsieur, loi ajoutez-vous que votre âme se gâte de plus en plus? L me fait de la peine ; c'est l'expression d'une foi malade, œur éloigné de Dieu. Ce serait triste de vous voir ainsi ?r, vous que vos épreuves ont placé si haut près de sur le Calvaire. Là sont ceux qui souffrent pour de là

monter aux deux. Aussi je vous voyais comme un prédestiné, comme un de ceux dont Jésus-Christ a dit : « Bienheureux ceux qui souffrent. » Vous souffrez tant : ne perdez pas le fruit du martyre. Voyez le ciel ouvert comme Etienne, foi, espérance! quo votre âme s'élève en haut, et elle ne se gâtera pas; quittons la terre qui nous souille, qui nous ternit, pauvres cygnes.

Car comment conserver sa divine blancheur

Au milieu de la fange et parmi la poussière

Qui s'attache ici-bas à tout, même à la fleur?

Oh ! craignez, craignez donc de vous souiller sur terre,

Vierges, colombes du Seigneur,

Petits enfants, flocons de neige,

Prôtrcs, poètes, pur cortège;

Parmi ce monde corrupteur.

Passez comme un rayon à travers la vapeur! Ne nous arrêtons pas sur ce globe de fange. Oh ! qui que nous soyons, regardons les hauts lieux :

Du soleil, de l'homme et de Tange,

La belle demeure est aux cieux.

Qu'offre le monde, hélas ! pour que notre œil y tombe? Qu'est la terre, mon Dieu? Rien, qu'une immense tombe Où sont ensevelis siècles, rois, nations, Et tant d'objets d'amour qu'en nos bras nous pressions. Oh ! passons, passons donc, comme en un cimetière, Passons en répandant les pleurs et la prière!

Oui, prions, monsieur, je vous le dirai de mille façons, parce que la prière est ce qu'il vous faut, parce qu'aussi bien que la poésie elle console les pauvres portes dans leur deuil. Essayez de Dieu après la poésie, et vous vous trouverez mieux, et votre âme ne se gâtera pas davantage. Votre âme se gâter, quel malheur! Je prie bien Dieu de vous en préserver; quel chagrin pour Marie si elle vous voyait! Soyez ce qu'elle vous a vu, et, après Dieu, le plus saint gardien de l'enfant qu'elle vous a laissé, de votre chère petite fille pour laquelle seule votre âme devrait se conserver pure.

Pardon, monsieur, je vous crois toujours bien bon; c'est moi

qui vais trop loin, qui me suis trop alarmée d'une expression mal comprise; vous ne vous gâtez pas, non; mais vous pleurez trop , mais vous ne croyez pas assez peut-être. Je vous jette des idées qui me viennent d'une grande crainte et d'un grand amour pour votre âme. Que ne ferais-je pas pour son salut, pour celui de tous les hommes, ces frères rachetés du sang de Jésus-Christ! C'est bien vous parler en sœur, mais vous m'en avez donné le titre et je m'en sers pour m'exprimer librement, pour vous remercier de tout mon cœur de ce que vous me dites d'aimable, d'obligeant pour moi et les miens. Au nom de tous, venez nous voir et amenez-nous Marie; il nous tarde de la caresser, de la tenir sur nos genoux. Veuillez bien l'embrasser pour moi , la chère petite. Chargez-vous aussi de nos souvenirs pour votre sœur Adèle et de lui dire combien sa peur de moi me fait rire; qu'elle se rassure et veuille bien me voir à sa portée pour l'embrasser bien tendrement.

Comme vous le dites, Maurice est changé en bien et en mal; en se roidissant, son âme a perdu de sa tendresse; ce n'est plus ce frère qui m'éiiniait comme un enfant, me contait naïvement toutes choses. Il se tait à présent; pourquoi? Dieu le sait. Cela me peine, m is je me tais aussi. Ne faut-il pas se résigner à tout? que ferait la plainte? j'attends à le revoir. Au reste, je ne Siiis si j'ai bien saisi ce que vous me dites de lui ni bien d'autres choses de votre lettre, ne pouvant pas trop lire votre écriture. Pourriez -vous la rendre meilleure? Je le voudrais pour le ()!ai;-ir (juc j'ai à vous lire.

Adieu : passez-moi toutes mes franchises, et croyez toujours, mon.-ieur, à mes sentiments dévoués.

Il me tarde que tout obstacle ait cessé pour la publication de Wordsu orlli. Mon père et toute l.i famille m'ont bien chargée do vous présenter leurs souvenirs affectueux.

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