A M»»" ANTOINETTE DE BOISSET
A L*1SLB-D*ALBI.
23 juiUet 1839.
Priez pour lui, ma chère Antoinette, priez pour ce frère, cet ami de votre amie. Nous voilà séparés, lui au ciel et moi sur la terre, où je ne vois plus rien de lui que sa tombe. 0 douloureuse disparition! Je ne puis me faire à cela, je ne puis croire que Maurice ne soit plus de ce monde, qu'il ne revienne plus en famille, à cette place, à ce fauteuil, à cette chambre, à ce lit. Dieu, mon Dieul C'est vrai cependant et vous l'avez voulu, vous nous avez ôté ce cher enfant dans quelque dessein de miséricorde , sans doute. Gomment en douter sur tant de signes de salut d'après cette mort bienheureuse et sainte? Oui, ma chère amie, il a fait la fin la plus douce, la plus consolante; lo prêtre qui l'a assisté, tout le monde nous dit qu'il est au ciel. Oh! que cela console! Mais ne laissons pas de prier pour celle chère âme. Qui sait? il faut être si pur pour voir Dieu. C'est donc autant pour le recommander à votre pieux intérêt que pour vous faire part de mon chagrin que je vous adresse ces lignes.
Hélas! je vous écrivais il y a si peu de temps une lettre si différente, lettre de noce... Que les choses du monde changent vite ! Dieu ne veut pas que nous nous attachions à. la terre, et n'y fait passer que des semblants de bonheur. Vous l'avez éprouvé aussi bien que moi, chère amie. Vous pleurez une sœur, je pleure un frère, tous deux si aimables et si aimés, le bonheur de leur famille. Maurice, c'était pour nous tous un charme, rien qu'à penser à lui, rien qu'à dire son nom. Tout cela mort! Pauvre chère sœur ! je veux parler de sa femme, la plus inté-
ressante créature pour nous et qu'il soit possible de voir. Nous Tadmirons. Tant de courage, d'énergie, de soutien dans une si jeune femme! Jamais si bel exemple de la puissance de la foi, de la piété. Ohl quel ange Dieu avait donné à mon frère! Le coup qui les sépare est affreux. Veuve et orpheline à vingt ansl <r Si je perds ma tante, qui sera mon appui en ce monde? » El puis elle se confie à Dieu, sa grande ressource. Je ne serais pas étonnée qu'elle entrât dans un couvent, tant elle a de piété et de détachement de la vie. Ce mariage, ce séjour à Paris, celte mort, tout me semble un rêve. Je me perds dans ces événements, dans ces souvenirs, dans ces réalités. La Providence a sur nous d'inexplicables desseins. Des croix au bout de tout. Signes de salut que j'adore. Adieu, chère amie, priez Dieu pour le frère et la sœur qui ne feront qu'un jamais.
Veuillez faire part de notre malheur à tous ceux de votre famille, à nos amies de Gélis et à Irène. Je ne puis pas leur écrire aujourd'hui.
Votre amie désolée.
A M'^^ LOUISE DE BAYNE
AD CHATEAU DE RAYSSAC, PAR VABRB (tABN).