AU VAL
[AuCayU], 15 juin 1845.
Vous êtes tout excusé auprès de moi, mon doux poëte, sur votre retard à m'écrire. Outre que vos raisons sont parfaitement bonnes, je n'accuse jamais votre silence, et, quelque long qu'il soit, la pensée ne me vient pas que vous puissiez m*oublier. Nous sommes trop saintement et trop profondément liés pour cela , ce me semble. Les choses qui tiennent à Fâme ne peuvent pas finir. Soyez donc, mon cher poëte, en repos à cet égard pour les suites de votre silence. Moi-même, n'ai-je pas un peu de tort cette fois? Mais vous me disiez que votre santé n'était pas bonne, que vos correspondances se multiplient et que vos forces diminuent. Voilà qui me rend timide pour vous écrire, de crainte de vous fatiguer. Que ne puis-je voir mes pensées s'en aller vers vous, comme ces petits vols d'oiseaux qui passent d'un ciel à l'autre? Vous n'auriez qu'à lever les yeux, tandis que peut-être toute application vous fatigue. Je serais heureuse d'être rassurée sur votre santé. Je suis sûre que votre isolement vous fait mal, et je regrette beaucoup que votre charmante Marie ne soit pas à demeure auprès de vous. Ce serait une douce diversion à votre vie d'étude et de solitude.
Mais je compreDda aussi combien cette enfant doit 6tre chère b M grand'mère , et que, pour ce motif, vous laissiez souvent TOtre ange auprès d'elle. Les soins de son éducation peuvent cotrar pour beaucoup dans ce sacriSce de séparation que le ciel bénira sans doute', car il bénit tons ceux que fait un cœur de pire. J'ai la confiance des joies que vons aurez dans votre cbère Harie. Son avenir m'intéresse infiniment. Je me suis toujours sentie touchée pour celte enfant d'une douce affection que m'avait transmise Maurice.
Eb bien, où en sommes-nous de ces bénis manuscrits? Ne me dites-vous pas que M. Quemper a mis la main dessus, et qu'il est convenu de s'entendre avec M, "" T Mille fois merci, mon excellent ami, de cette bonne nouvelle I EoQd, nous pourrons les ravoir, ces chers papiers I Cependant H. fjuempcr ne m'a p3S écrit, ainsi que vous me le faisiez espérer. Qui sait ce qui sera survenu T II y a encore bien des chances. Il m'a été dit que les manuscrits étaient depuis longtemps chez le libraire de H. ***, qui ne pouvait plus les dégager que par un procès. Ceci expliquerait le retord de la publication; mais rien n'explique le silence de cpIui qui s en etail chargé si exclusivement. Oh! que le monde est plein d inexplicables choses! . Ainsi celte pauvre M"' •" restera encore pour moi un mjstère. Quoique j apprécie le motf délicat qui \ohs eût empêché de lui faire une visite pendant votre séjour à Pans je ne serais nullement fâchée que kous 1 eussiez \\ie C est une femme que j'aimerai toujours malgré tout et qui i éle charmante de tendresse et d amitié p ur moi Je ne sais qui ni quoi l'a pu fasciner '1 coniraircmenl J en ai souffert, mais Dieu nous instruit ainsi , et par ces détachements involontaires il nous apprend i porter volonlaireincnt notre cœur en haut.
Encore un deuil pour vous, une perte que j'ai bien sentie I Je veuï parler de la mort de votre pauvre frère. Hélasî qu'estco que la vie, qu'une continuelle séparation? Mais au rendezvous du ciel : c'est là qu'il n'y aura ni deuil ni larmes, c'est là
que la société des saints nous consolera de ce que nous avons souffert dans la société dos hommes. Vous trouvez qu'elle va bien mal. Que voulez-vous? Peut-être le mieux se fera. En attendant, y a-t-il autre chose à faire que de s'humilier, comme dit l'Apôtre, sous la puissante main de Dieu, afin qu'il nous élève quand le temps sera venu : jetant dans son sein toutes nos inquiétudes, parce qu'il a soin de nous. Adieu. Je le prie aussi d'avoir soin de vous.
[P. S.] En attendant l'arrivée de vos ouvrages, j'envoie, pour leur faire appel, le Frère de sainte Thérèse ^ mélancolique inspiration venue il y a quatre ans sur une tombe.
A xM. PAUL QUEMPEB
A PABIS.
Au Cayla, 22 août 1845.
Rassurez- vous, mon bon monsieur, je ne vous en veux pas de votre silence. Il avait de trop bonnes causes, et j'en vois de si douloureuses qu'il ne m'est possible de vous exprimer que des sentiincnis de sympathique douleur. Vous avez perdu M"'* votre mère! Hélas! quelle perte! Comme vous avez dû rester brisé sous le coup , et mort à tout soin , à toute affaire en ce monde! Dans moins de vingt-quatre heures de maladie, elle vous a été enlevée, cette bonne mère que vous aimiez si tendrement, à qui vous étiez uni par le cœur et par les idées, union si rare, comme vous le dites, et si pleine de bonheur. Aussi quelle affliction quand on la perd! quel isolement sur la terre, où l'âme cherche toujours son autre âme! C'est l'état où vous vous trouvez, que je comprends parfaitement, dans lequel
j'entre bien fratemeUement , je vcus assure; priant Dieu, qui seul console, de vous consoler. Oui, c'est une aOaire du ciel. Je ne vous dirai donc plus rien à cet égard, mais je lémoignerai ma cordiale reconnaissanci? de ce qu'au milieu de vos préoccupations douloureuses vous n'avez pas perdu de vue la pieusa mission que jo vous aviiïs conQéc. Qjo bënic soil votre alTcction pour mon bien-aimé frèrel Je lui devrai beaucoup. Je lui dois déjà une espérance i laquelle s'attache tout mon cœur : nous pourrons recouvrer ces chors manufcrils , ce précieus cahier vert que j'ai à peine lu , mais oii j'ai aperçu d'admirables cboses. Grâce à vos soins, je pourrai en jouir. Que béni soit voire pieuK dévouement et ce)ui de notre excellent ami de Bretagne ! Je ne suis pas seule à vous témoigner des romerciments. C'est toute ma famille qui vous connaît, monsieur. C'est mon père, depuis longiemps m-ilade, et qui, du fond de son réduit de douleur, voit venir à lui avec une douce joie le précieui recueil des ;)cnsées de son Qls.
Enfin vous avez décou\ert M. *•* ! Vous l'avez rencontré peutêtre maintenant. Auni-1-il pu v,ous refusL>r nos papiers!? OsDS tous les cas, vous ne laisserez pas de vous occuper de ceux qui sont en vos mains et d'aviser à une publication. Je fus donc bien inspirée en vous envoyant ces trésors. C'était, je vous l'avoue, avec un peu d'embarras, mais il y a bonheur h s'ouvrir aui nobles âmes, à confier des pensées intimes à qui les accueille si gracieusenieni. C'est m'exprimer d'une façon bien louchante combien la mémoire de Maurice vous est clière.
Recevez en retour, mon bon monsieur, l'assurance des sen~ limcnisbicn dévoués de sa sœur,
EUGÉNJE.