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IV

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esprit devient à rien , et ce régime ne fera que lui procurer une agonie plus douce.

31 janvier. — Voilà donc l'électeur de Bavière devenu empereur de notre façon1.

M. Bachelier m'a dit hier que l'on allait déclarer le mariage de Madame avec le prince électoral de Bavière; que, par là, nous l'empêchions d'épouser la deuxième archiduchesse qui pourrait un jour lui apporter des droits considérables, et même tous ceux de la maison d'Autriche, si la reine de Hongrie et ses enfants venaient à manquer; qu'il profiterait de ces droits, tels que sur la Hongrie, avant qu'on y eût mis remède ; qu'au contraire on gagnait beaucoup en procurant au prince Charles de Lorraine le mariage avec cette seconde archiduchesse; qu'ainsi on assurait plus que jamais ce qui restait de la pragmatique dans la maison de Lorraine ; que Von donnait par là les Pays-Bas pour dot à cette cadette, ce qui démembre encore fort heureusement la pragmatique, et livre la barrière des Pays-Bas à la garde d'un des plus petits princes qu'on puisse voir.

A l'égard de l'Italie , le roi de Sardaigne aura plus ou moins de la Lombardie ou Milanais. D. Philippe va avoir un Etat composé du Parmesan et Placentin , Crémonais et Mantouan, à quoi on ajoutera peut-être Corse et Sardaigne, en le donnant à D. Philippe en échange de ce qu'on laissera au duc de Savoie.

On va conquérir le Tyrol pour l'empereur et les au-

1 . Il avait été élu empereur par la Diète germanique, sous le nom de Charles VII, le 24 janvier.

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très pays méridionaux autrichiens, on va aussi faire le siège de Vienne ; en un mot, la reine de Hongrie ne conservera au monde que Hongrie et Transylvanie, avec le grand-duché de Toscane , propres de son mari.

Au reste, Bachelier joue plus que jamais l'ami du cardinal quoiqu'il le méprise autant que jamais : ainsi le roi l'a concerté avec lui; on a voulu éteindre cet air de scission entre les amis du roi, de quoi on allait trop à la moutarde1, et, de cette affaire-là, le remplacement de M. Chauvelin à la mort du cardinal n'en est que plus certain.

Janvier. — J'ai aujourd'hui un secrétaire nommé M. Gigon, qui regarde toujours au bout du monde et qui ne voit pas le bout de son nez. Il contemple le ciel avec des lunettes longues et étroites ; sensations vastes, sens étroit, nul jugement. Il a été longtemps excellent avocat au conseil, écrivant très-bien; j'ai admiré sa clarté à exposer le fait et les moyens d'une affaire sans jamais rencontrer un mot de la décision ; faillible même dans les citations d'érudition , car des gens de si peu de sens ne peuvent devenir savants. Il prétend de grandes choses sans moyens ; avec cela , comme il est Breton , son tempérament est fort et ardent; il est dans ses défauts de rebuter, de faire attendre, de mépriser, plutôt que de s'indigner. Il n'y a rien de si haut qui n'entre dans la sphère de ses mépris d'instinct, et le pauvre garçon en sait-il les

i . Dont on jasait trop, on était trop rebattu. Locution rabelaisienne.

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causes? Tl aime à paraître et non à être1 (voyez le Baron de Fœneste sur cela); il ne voit qu'un travail de montre, il aime les grands hommes par leurs mauvaises choses, il croit qu'un grand homme doit être fourbe, hautain, avide et haï surtout, détesté, déchiré, pourvu que ledit grand homme s'en applaudisse et ne s'en afflige pas un moment ; il méprise par règle la bonté et la douceur des gens véritablement grands , il n'admire du fer que la rouille; je l'ai vu intéressé par orgueil.

7 mars. — - Le cardinal est tout à fait aux abois , défaillances de nature, la voix embarrassée par un rhume qui dure depuis un mois ; l'estomac ne fait plus aucune fonction; il s'affaiblit, il meurt, il est maigri et desséché comme une momie , il rentre en terre ; il est allé pour quinze jours à Issy.

Dans cet état, un homme sensé de la cour observait l'autre jour que , si le cardinal s'était assuré d'un plan pour le gouvernement avec le roi, on verrait aisément que le roi le commencerait , qu'il travaillerait davantage avec les ministres et aux affaires; mais, au contraire, on voit Sa Majesté s'en éloigner davantage de plus en plus , ce qui marque bien qu'elle a tout autre système et tout autre plan que ceux du cardinal. L'homme dont je parle, disait : nous allons voir à la mort du cardinal si le roi est au-dessous de la bête ou au-dessus de l'homme.

4 . On sait que les deux interlocuteurs du pamphlet de d'Aubigné sont Fœneste et Enay. Le premier nom vient du grec <pouv£a6ac, paraître, et le second de eïvat, être.

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10 mars. — Certes, j'ai été trop longtemps sans écrire sur mon journal, quoique la matière des anecdotes soit plus belle que jamais.

L'arrivée de M. de Bellisle à Versailles a été un grand spectacle1. On y a vu tout ce que peut la basse jalousie. Ce général est un grand homme dans un temps où les hommes sont si petits. Je ne lui connais qu'un défaut dont les suites pourraient être très-grandes sans le remède, c'est d'aller trop loin , trop à perfection, trop au très-grand. 11 lui faut donc un modérateur, et je crois qu'un égal lui est bon pour cette modération , sans un supérieur défiant et despotique qui le gêne, qui le repousse, qui le punisse, qui divise ses propositions. Assurément , il n'a pas trouvé cet égal, ou ce maître confiant et habile à tirer parti, dans le cardinal. Celui-ci s'y est laissé aller, séduit par l'éloquence et par les grandes qualités , et surtout en le croyant très-ennemi du Chauvelin ; mais, depuis qu'il l'a découvert ami de certaines gens qui sont amis secrets du Chauvelin, qu'il l'a cru un peu indépendant de lui , depuis surtout qu'il l'a vu aimé du roi, et que Sa Majesté avait quelque part à ses desseins, il l'a pris dans une aversion épouvantable, et le voilà précisément dans la situation où était M. Chauvelin en 1736, quelques mois avant sa disgrâce. Les ministres sont dans une jalousie horrible de lui, et ce pauvre M. de Breteuil s'est laissé aller à ce mauvais torrent, mené par le Maurepas.

Voici une anecdote qu on ne sait pas et qui prouve

1. Le roi venait de le faire duc et d'ériger sa terre de Bellisle en duché (8 mars).

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bien des choses. M. de Bellisle, arrivant samedi au soir, comptait de voir M. le cardinal et d'en être bien reçu. Certes il le méritait ; il vient de mettre la couronne impériale sur la tête de l'électeur de Bavière, aussi gratuitement que lui-même a été fait maréchal de France par le roi. 11 a concilié les plus grands et les plus difficiles intérêts en Allemagne ; il se disculpe aisément des fautes qu'ont fait nos maréchaux, et surtout le général Terring ' ; il est aimé des trois rois nos alliés, et tout son crime vient de ce qu'ils ne veulent pas agir sans lui. Cependant le cardinal avait résolu sa disgrâce. 11 envoya dire au cardinal, à trois heures, qu'il arrivait et qu'il voulait le voir ; le cardinal répondit qu'ils étaient las tous deux et qu'il eût à se reposer. Quelques moments après, un homme obscur de ma connaissance, et qui était resté dans l'appartement du cardinal seul avec Barjac, vit entrer MmedeMailly. Barjac en fut effrayé et marqua toute la rage possible ; elle entra chez le cardinal et y fut une heure et demie. L'Eminence, accablée, fatiguée, prit un air de galanterie en la recevant; on l'entendit crier, se fâcher et rire; Barjac enrageait et se démenait, et il sembla de ces mines que la disgrâce totale du Bellisle était résolue sans ce pourparler, et que c'a été elle qui a déterminé le cardinal à recevoir M. de Bellisle le lendemain. Mais comment l'a-t-il reçu? mal, froidement; le général n'a pas été une minute et demie avec le mi-

1. M. de Terring, qui avait été envoyé en France quelque temps auparavant, commandait avec le titre de feld-maréchal les troupes bavaroises. Il venait tout récemment de se faire battre entre Nassau et Lintz.

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nistre; étant descendu ensuite au lever du roi, Sa Majesté Fa reçu de même et lui a à peine lâché quelques mots.

Qu'arrivera-t-il de tout ceci ? On voit que le roi de Prusse agirait certainement, s'il avait M. de Bellisle, tandis qu'on lui laisse un général qu'il déteste et qu'il méprise, au risque de perdre le royaume. Mais ce Bellisle est bien habile; il ne se laissera pas assommer sans une belle défense ; peut-être portera-t-il le roi à reléguer enfin son vieux prêtre et à changer totalement un ministère si faible et si odieux.

1 5 mars. — Et c'a été le plus beau coup de théâtre possible lorsque tout à coup M. de Bellisle, dans le plus fort de sa disgrâce, a été fait duc héréditaire. On ne parlait pour lui que de Bastille; quant à lui, il tint seulement ce discours : « Qu'on fasse de moi ce qu'on voudra; on m'a vilipendé partout à plaisir, et surtout nos ministres ; on m'a déshonoré et discrédité tant au dedans qu'au dehors du royaume; je ne suis plus propre à servir le roi avec crédit et confiance. »

Cependant le roi (qui a fait toute cette besogne malgré son cardinal, comme se font aujourd'hui les grandes choses), a beaucoup dit : Quel besoin avaient les affaires d'Allemagne de M. de Bellisle? qu'il avait mis le grappin sur les princes d'Allemagne, et qu'ainsi, pour le ravoir, pour l'engager seulement à aller ambassadeur extraordinaire auprès de l'empereur, on l'a fait duc héréditaire de Vernon, sur quoi beaucoup de chansons ont été faites. Le cardinal, dans une conversation avec M. le duc de Chartres et M. de Balleroy, a tenu à peu près ce discours : « Nous ne pouvions

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nous passer de lui ; il faut bien le renvoyer là-bas ; il a mis le grappin, etc.» Ceci a déconcerté tous nos Fleuristes, Broglistes, Tencinistes, etc.

Voilà la grande sottise de nos petits ministres, ils ne savent que détruire sans savoir édifier; ils savent bien dégrigner et rabaisser les grands hommes par envie. On comparait le conseil de la semaine dernière, à Issy, où M. de Bellisle fut si maltraité par tous nos petits secrétaires d'Etat, au conseil de Lilliput1, où un grand homme est supplicié par des pygmées; mais, comme ils n'ont d'autres hommes suffisant à la besogne à lui substituer, ils se trouvent pris pour dupes; M. de Maurepas surtout, petit maître, eunuque abondant en paroles et même en imagination et court de forces, ennemi de toute vertu qu'il tourne en ridicule, ami de tous vices, la peste du ministère qu'il corrompt, comme M. Orry ruine le pauvre peuple. Il a séduit ce pauvre Breteuil, qui eût été sans cela d'un meilleur pas qu'il ne va. Il est vrai qu'il redoute Séchelles, créature de M. de Bellisle; mais pourquoi craindre quelqu'un quand on fait bien? M. de Maurepas est plus nécessaire à chasser, en formant un nouveau ministère, que tout ce qu'on y regarde comme de plus atroce.

Mme de Mailly s'est vantée à quelques amis d'avoir fait duc le Bellisle, et elle a raison : c'est toujours un soufflet donné au ministère.

J'ai eu un entretien avec M. de Bellisle touchant la marche de M. le duc de Chartres relativement à la

i . La traduction du Gulliver de Swift par l'abbé Desfontaines avait paru dès 1727.

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conversation du cardinal. 11 se charge de travailler, autant qu'il dépendra de lui, à faire marcher M. le duc de Chartres, et, pour cet effet, à persuader l'incognito, persuasion qui tient davantage de ce côté-ci que du côté de Francfort. Tl prétend bien que l'empereur ira à l'armée, quoi qu'en dise le cardinal, et il se fâche quand on lui dit qu'il n'ira pas : son dessein est que l'empereur ait la grande armée, et le maréchal de Broglie n'aura que la petite armée d'observation qui deviendra à rien. Par là on renversera encore les plats projets de nos ministres.

J'avais ménagé une entrevue de M. de Bellisle avec M. le duc d'Orléans ; j'ai reçu une lettre de ce prince, qui veut que je la lui évite, étant mécontent de tout et surtout de ce qu'on l'a engagé à faire un équipage pour son fils, pour ensuite lui déclarer qu'il ne servira pas à cause du cérémonial, qu'il est accoutumé à subir patiemment les injures.

Avril. —

Bourges1, ce 14 avril 1742.

« Je n'ai jamais douté, monsieur, de votre amitié, « et j'aurais plus tort que jamais de n'en être pas « convaincu; votre cœur est au-dessus des événe-

1 . Nous trouvons dans les Mémoires d'État, t. III, p. 250, ces deux lettres, qui établissent les relations persistantes entre d'Argenson et Chauvelin. Les deux personnes que celui-ci recommande sont probablement MM. de Bussy et Pajot, dont le nom se trouve écrit de la main de d'Argenson en tête de l'original de la lettre de Chauvelin, avec cette note : « M. de Beauvais (Étienne- René Potier de Gêvres) part les premiers jours de mai. »

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« ments, et je l'éprouve avec un grand plaisir depuis « tout ce qui m'est arrivé ; je le ressens dans toute son « étendue. J'ai prié mon beau-frère d'être mon interne prèle, et il n'a pu vous en dire autant que j'en pense « et que j'en désirerais de vous prouver. Il vous a « parlé en dernier lieu pour deux personnes que leur « fidélité et inviolable attachement me rend infinice ment chères; je vous avoue que rien ne me serait « plus sensible que de vous devoir quelque chose qui « leur fût avantageux; je vous réponds de la plus « exacte probité, d'un très-grand désintéressement et « d'un travail assidu et des plus intelligents; je me « rends avec confiance caution auprès de vous de « tout ce que je vous en marque, et, au milieu de tout « ce que j'éprouve , ce me serait une vraie consola- « tion de pouvoir renfermer dans le plus grand secret « de mon cœur la reconnaissance de ce que vous « voudriez bien faire pour moi. Je saisis avec la plus ce vive satisfaction cette occasion de vous renouveler « les assurances de tous mes sentiments pour vous ce les plus inviolables; et, sans autre compliment, ce soyez bien convaincu qu'ils seront les mêmes tant ce que je vivrai.

ce CïIAU VELIN. »

Réponse.

20 avril 1742.

ce Je ferai , monseigneur, tout ce qui sera possible ce pour les deux honnêtes gens que vous me faites ce l'honneur de me recommander par votre lettre du ce 14 de ce mois. M. de Beauvais me les a nommés;

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« je connaissais déjà l'un par lui-même et l'autre par « un de mes amis.

« Je suis présent au temps où vous m'avez mar- « que tant de bontés; ma reconnaissance alors était a un devoir, elle est devenue inclination et même passe sion depuis votre retraite ; mais je suis en âge de « modération. Je me conforme à vos exemples, je ne « parle de vous qu'interrogé et le plus sobrement que « je puis. J'ai satisfait M. de Beauvais sur deux articles « dont il vous rendra réponse.

« On dit trop que les Français ont de l'esprit ; on « leur voit des traits d'une stupidité universelle. On « est ici la dupe de toutes les manœuvres extérieures, « et c'est assez que la malignité naturelle les seconde « pour qu'on ajoute foi aux conjectures les plus mon- « strueuses. On ne veut pas absolument que nous « ayons jamais un roi, et que le talent et la volonté de « commander puissent se trouver chez un prince spi- « rituel, sensible, et dont la vertu se reconnaît à cent k traits, ne fût-ce qu'à celui-là même dont la longue « patience dure trop pour le bien de son royaume. « Je n'ai reconnu vos partisans jusqu'à cette heure « qu'à cette opinion favorable à notre maître , et vos « ennemis au sentiment opposé ; mais ceux-ci sont en « grand nombre; c'est faute de génie et de constance « que j'en vois déserter tous les jours de ceux que je « vous croyais les plus attachés. On ose concevoir « tranquillement aujourd'hui le système de voir après « ceci un autre cardinal ou un maire du palais; on « ne veut pas que les choses se remettent jamais dans « le seul ordre où elles doivent être et sur le modèle « du feu roi après le cardinal Mazarin ; bien entendu

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« que celui des ministres qui servira mieux sera le « mieux écouté. Pour moi, je le crois ainsi avec « une foi de martyr; mais je crois être ici seul de mon « opinion.

« Si je ne me suis pas trompé, votre disgrâce sera « relevée, non par plus d'élévation que ci-devant, « mais par plus de travail, car les affaires en ont « grand besoin; il n'y en a pas d autre que vous, voilà u tout ce que je vous sais d'intrigue , et je ne vous « en veux pas d'autre.

h En votre absence, on a sans doute réparé quel- « ques fautes comme on a pu et sans conseil; j'ai « expliqué les phénomènes de mon mieux; je suis « resté court sur plusieurs, et j'ai dit : O altitudol La « longue captivité de votre pauvre commis, qui dure « encore, me confond perpétuellement; les mystères « et le grand secret annoncent un règne habile; je « m'y soumets et je m'en tais avec mes amis même de « plus en plus. Vous et la patrie dépendez donc des « qualités constantes, vertueuses et éclairées de celui « qui nous gouvernera dès qu'il voudra ; je les crois, « je les aime et je les aimerai toute ma vie, et je défie « personne de raisonnable de soutenir que l'État « puisse avoir aujourd'hui d'autre ressource et d'autre « espérance.

« Vous m'avez vu le goût d'écrire ; j'ai fait un livre1 « il y a quelques années, dans un temps où j'avais « beaucoup de loisir; très-peu de gens l'ont vu; je

1 . Ceci ne peut guère s'appliquer qu'aux Considérations sur le gouvernement de la France, dont d'Argenson s'occupa de 1733 à 1 752, et dont il envoyait à ses amis des copies manuscrites.

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« le fais mettre au net pour vous l'envoyer par quelce que occasion ; il a pour objet des choses que je sais « que vous avez plus étudiées depuis votre séjour en « province : il s'agit, dans ce traité, d'arrangements, « non pour la finance directement, mais pour l'in- « térieur des provinces d'où dépend la finance; en « le composant, j'ai bien songé à vous, et je vous le « dédiai secrètement.

« Fous travaillerez, monseigneur, et vous pardon- « nerez. »

30 juin. — On vient d'apprendre que le roi de Prusse a signé son traité de paix particulier avec la reine de Hongrie1. Il garde la Silésie, haute et basse, avec quelques échanges prêts en Bohême; il rembourse les Anglais et Hollandais des sommes par eux prêtées à la reine de Hongrie et hypothéquées sur la Silésie, au moyen de quoi il obtient leur garantie, ce qui ne veut plus dire aujourd'hui que le plein consentement; car fait-on assigner en garantie ? Quelle puissance court aux armes aujourd'hui pour obéir à ces promesses de garantie ?

Voilà la mode introduite et reçue parmi les alliés de se séparer et de faire leur affaire meilleure en faisant leur traité des premiers. Cela ne se voyait pas autrefois ; les Anglais se séparèrent les premiers de la grande alliance, en 1 71 1 , et en tirèrent de grands avantages ; nous avons suivi ce terrible exemple en 1 735 et en avons tiré la Lorraine; enfin, voici la même opération

i . Ce traité ne fut signé définitivement à Berlin que le 28 juillet suivant.

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par le roi de Prusse, mais dans une bien plus odieuse circonstance, puisqu'il nous laisse tous dans un terrible embarras, nos armées au milieu de l'Allemagne, vaincues et affamées, l'empereur dépouillé de ses États héréditaires, de son empire, et ses biens également en danger. Le tout est à la merci des puissances maritimes qui ont poussé les choses à la conclusion que nous voyons, tandis que les Anglais, du côté d'Espagne, échouent, si vous voulez, à leurs conquêtes en Amérique, mais se sont emparés du commerce universel d'Amérique et regorgent des richesses de ce pays-là, ce qui était le but où ils tendaient.

Et nous, France, seule capable de résister aujourd'hui à ce torrent, nous voilà épuisée et hors d'état de réprimer ces fraudes et cette puissance, même en nous joignant le plus à l'Espagne1.

Que doit-il cependant arriver de tout ceci ? Les véritables intérêts prévaudront en Allemagne : les princes y aimeront à avoir un chétif empereur comme le duc de Bavière. Je conclus donc qu'ils le conserveront avec ses seuls pays héréditaires pendant quelque temps, ce qui s'augmentera ensuite par l'autorité que lui donnera la dignité impériale.

Laissons-les faire; ne nous en mêlons plus; c'est le plus grand service que nous puissions rendre aujourd'hui à nos alliés d'Allemagne.

Pour ce qui est de l'Italie, il faut que l'Espagne y renonce à ses conquêtes, à moins que le roi de Sardaigne ne tourne casaque à la reine de Hongrie. Si j'étais

i. Voyez à l'Appendice I : Mémoire pour prouver qu'il faut sacrifier r alliance de V Espagne pour obtenir la paix.

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maître aujourd'hui du ministère de France et de persuader la cour de Madrid, je n'hésiterais pas à donner au roi de Sardaigne et autres Italiens tout ce qui appartient à la reine de Hongrie et au grand-duc en Italie, et je travaillerais de bonne foi à les en dépouiller pour n'y rien prétendre. Comment la cour de Madrid peutelle, résister à cet argument? Optez, leur dirais-je, entre ne rien avoir et faire en sorte que la reine de Hongrie, maîtresse de l'Allemagne, possède tout en Italie, et ne rien avoir, et que les Italiens l'en dépossèdent; je présenterais cette alternative et je la garderais. L'Espagne peut-elle se flatter, avec sa fanfaronnade de Montemar, d'obtenir une conquête qu'elle n'a pu entreprendre contre le roi de Sardaigne, tandis que toute l'Europe va être armée pour s'y opposer? Qu'elle opte donc : le moment est arrivé de donner cette option avec clarté. En ce cas, nous et l'Espagne, liés avec la Sardaigne, allant d'abord aux gorges d'Italie, secourus des Italiens, qui y gagneraient tout, nous aurions bientôt mis les choses au point que rien n'y prévaudrait. Mais, pour cela, il faut un autre ministre que le cardinal de Fleury. C'est sa couardise, son peu de génie et de bonne foi, qui nous a fait perdre toutes nos affaires : comment veut- on qu'il se retourne en cette occasion pour avoir notre revanche d'un autre côté ?

Sitôt que j'aurais vu quelques succès du côté de l'Italie, je déclarerais la guerre à l'Angleterre ; et ne craignez rien : vous avez tant de mal à faire aux Anglais, et ils en ont si peu à vous rendre ! Faites revenir le Prétendant en France , rétablissez Dunkerque, lâchez-leur vos armateurs , mettez tout leur commerce

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entre les mains des Hollandais, semez la jalousie entre eux.

Qui est-ce qui vous préserve de tous maux dans cette entreprise hardie? c'est qu'il n'y a pas de fonds au procès contre vous; la France ne demande rien. Voyez ce qui se passa à la grande alliance, dès que l'empereur Joseph fut mort : l'illusion d'acharnement contre nous dura quelque temps; mais bientôt on reconnut les véritables intérêts de l'Europe et qu'il ne fallait pas faire de Charles VI un Charles-Quint. Par ces règles, dès que la maison de France ne travaillera point à sa propre grandeur et qu'elle n'ira qu'au morcellement de la puissance autrichienne, tous les intérêts particuliers l'y serviront. Les tentatives espagnoles sur l'Italie nous ont plus nui en Allemagne que les armées de Kevenhuller et du prince Charles ; c'est ce qui nous a attiré les Anglais , leurs subsides, ceux du Portugal et la défiance de Prusse et de Saxe.

Réprimant les Anglais, vous avez l'Europe pour vous, ce qui conduit à sa liberté et surtout à celle des Hollandais. Ne donnez à la Suède et au Danemark que des subsides fort légers et seulement pour les préserver de la domination anglaise. Mettez peu de troupes en cette occasion-ci, peu en Italie, mais quelques subsides; contre l'Angleterre, quelques escadres seulement, tout le plus d'armateurs que vous pourrez : encouragez-les ; une défensive fort aisée en Flandre. Rappelez l'armée de M. de Maillebois, qui ne peut plus tenir en Westphalie depuis la défection de Prusse ; rappelez vos armées de Bohême et de Bavière. Mettez tout à persuader l'Espagne d'une si bonne résolution; changez le ministère, placez-y de la candeur et de la

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fermeté; restez seulement en froid avec la reine de Hongrie et avec l'Angleterre, sans vous déclarer autrement. Flattez la Hollande de tout le commerce que lui ont enlevé les Anglais, et ne promettez que ce que vous tiendrez; échauffez la Sardaigne d'un concours sincère pour la conquête du Milanais ; convenez avec les Italiens d'un partage convenable : la Toscane en république, Parme au duc de Modène et Mantoue aux Vénitiens.

Le grand avantage de l'Espagne est qu'en cela elle assure bien les Deux-Siciles à sa seconde branche et qu'elle chasse d'Italie une rivale qui en détrônerait tôt ou tard don Carlos. Par là aussi, nous la soutenons contre les Anglais, nous vengeons sa querelle et nous parviendrons à une bonne paix d'Amérique.

1 1 juillet. — Mme la duchesse d'Orléans déclara à M. son fils qu'elle oublierait le chagrin qu'elle avait du testament de la reine d'Espagne, par où ce prince est légataire universel et elle oubliée, et l'assignation donnée à elle pour la délivrance du legs1, à cette seule condition qu'il m'ôterait sa confiance et la place que j'occupe chez lui. A quoi le prince répon-

1 . C'était d'Argenson lui-même qui avait fait donner cette assignation, ainsi que cela résulte du passage suivant d'une lettre du président Hénault à Mme du Deffand : « Savez-vous ce qu'a fait d'Argenson l'aîné? Il a fait donner une assignation à l'Altesse Royale, de la part de son fils, pour la succession de la reine d'Espagne. L'Altesse Royale ne se tient pas de colère, et mon avis est que, pour réparation de cette insulte, elle le fasse chasser. » Correspondance inédite de Mme du Deffand avec dAlembert, etc. Londres, 1810, t. III, p. 16.

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dit à Mme sa mère qu'il s'en garderait bien, que je faisais très-bien ses affaires, qu'elles n'avaient jamais été si bien. Mme de Chelles est la plus furieuse contre moi : je leur demande de quoi, et il n'y a pas autre chose, sinon cette raison que je fais bien les dites affaires.

31 juillet. — Il n'y a plus que ces deux mots dans notre langue : ceci ne peut pas durer. Il est question d'un changement total dans le ministère. Le cardinal radote, se laisse gouverner, ne sait plus ce qu'il fait et veut cependant tout faire.

On regarde notre France comme perdue aujourd'hui par tous les ennemis qui la menacent et qui arment contre nous. L'évêque de Rennes, notre ambassadeur à Madrid1, a voulu faire la cour à Madame infante fille du roi et épouse de don Philippe. Le roi de Prusse vient de nous tourner casaque et se ligue contre nous; il va reprendre ses prétentions sur Berg et Juliers qu'il avait abandonnées par un traité; il n'est tenu par aucun serment ; les plus frais engagements sont pour lui ce qu'il rompt le plus net et sur

1. On voit dans la 'Notice de l'édition Jannet, p. 125, que d'Argenson entretenait une correspondance avec ce personnage (Louis Guérapin de Vauréal).

Nous trouvons dans les Mémoires d'État, à la date du 1er juillet 1742, une Instruction à M. Vévéque de Rennes, ambassadeur en Espagne, à l'occasion de la défection du roi de Prusse. D'Argenson y fait parler le roi de France comme s'il était déjà ministre des affaires étrangères. Voy. aussi la correspondance de Vauréal avec le maréchal de Richelieu dans les Pièces inédites sur les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Paris, 1809, in-8, t. II, p. 347 et suiv.

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lesquels il passe à des engagements plus contradictoires.

Les Anglais nous insultent et nous attaquent de toutes parts, sans que nous nous défendions d'aucunes. En Italie, Montemar et les Espagnols reculent : ils ont passé de Boulogne àFerrare; les voilà acculés aux bouches du Pô, et bientôt on leur interceptera la communication avec le royaume de Naples, comme D. Philippe est séparé d'avec son armée ; nos deux armées de Bohême et de Bavière presque sans espérance de retour; M. de Maillebois se pressant de revenir avec raison pour couvrir nos frontières.

L'Électeur de Mayence vient de donner ses lettres de révocation de l'élection de l'empereur Charles VI I, ce qui y va engager les autres électeurs ennemis.

L'argent des Anglais gagne tout. En Hollande, les régents sont pour nous, ou du moins pour la neutralité ; mais le peuple gagné par l'argent britannique y est en fureur contre la France. Tout cet argent est pris sur l'Espagne; les Anglais commercent et écument le commerce de tout le monde; ils ont entouré l'Amérique de leurs vaisseaux et ils pillent les villes qui sont sur la mer Pacifique; de l'autre côté, ils privent cette riche partie du monde de tout commerce avec l'Europe, sinon parleur canal. Ayant tout l'argent, ils s'en font une graine pour semer et recueillir partout, et nous autres manquant de semence, nous allons tomber en disette.

Le sieur Bachelier m'a rassuré hier; il n'est point embarrassé, il loue le Roi et dit que nos affaires peuvent se raccommoder entre de certaines mains; d'où

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je conclus que le Roi est déterminé à y apporter le prompt remède, qui est de changer le ministère dès cette semaine-ci.

Cependant il vient d'y avoir la plus belle intrigue du monde pour mon frère. Il avait gagné Mendez, Portugais, favori du cardinal. Celui-ci a tonné un beau matin chez le cardinal et lui a montré que tout périssait par la bêtise et la mauvaise santé de M. Orry : il a profité de son absence aux eaux pour le perdre auprès de Son Éminence (tournement de casaque aussi détestable que celui du roi de Prusse); il a concentré toutes ses forces vers mon frère et en a engoué le cardinal. Le parti du cardinal de Tencin et de sa sœur s'est joint à lui : ils ont cru avec raison que mon frère attirerait au ministère ledit cardinal, dès qu'il serait lui-même contrôleur général des finances. Le cardinal a donné là dedans, et a été touché principalement de la grande vue d'exclure à jamais M. Chauvelin par l'implacabilité et l'opposition d'intérêt de mon frère. Ainsi ce traître de Mendez, le meilleur ami de M. Orry, est devenu son plus grand ennemi, et l'a entièrement brouillé avec le cardinal. Qu'en est-il arrivé ? depuis cela, le roi le soutient et Bachelier en est l'entremetteur.

Pendant deux jours, on a cru que toute cette affaire était finie, que le cardinal de Tencin allait revenir à la cour et mon frère ministre des finances ; mais on y a vu de la contradiction : le Tencin a eu ordre de ne pas passer Lyon.

Le contrôleur général se porte mieux et va présentement agir dans le parti de M. Chauvelin; il va conseiller avec force qu'on change le ministère et qu'on

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lui accorde à lui-même sa retraite qu'il demande avec tant d'ardeur1.

27 août. — Le public est dans la dernière consternation de ce qui vient d'être déclaré hier au soir: le cardinal de Tencin et mon frère viennent d'être faits ministres d'État2.

Ceci avait été précédé d'un air de déroute totale du cardinal de Fleury et de ses partisans, et d'un air de triomphe du parti de M. Chauvelin3. Le cardinal de Tencin avait eu ordre de rester à Lyon et de retourner promptement à Rome ; on avait accordé au président Chauvelin des lettres de vétérance, à M. de Monconseil permission de vendre son régiment en gardant son

1. Nous rencontrons à cette date (juillet 1742), dans les Mémoires d'État, t. III, p. 260, un document qui témoigne des idées avancées de d'Argenson en matière de liberté commerciale. On trouvera ce morceau remarquable à X Appendice, n° 1 1 .

2. Le 24 juillet précédent, Fleury écrivait à Tencin une lettre qui se trouve dans les Mélanges historiques de Boisjourdain, t. II, p. 78. Le ministre y parle de retraite et désigne Tencin pour son successeur, puis il ajoute : « J'ai jeté les yeux sur M. d'Argenson, le cadet , que le roi voudrait bien mettre dans son conseii, et sur lequel Votre Éminence pourrait se reposer d'une grande partie des détails. Il a beaucoup d'esprit, il est très-bien intentionné par principes et zélé pour les affaires de la religion ; il est doux et d'un commerce très-aimable, et il m'a paru, dans toutes les occasions où il avait été question de Votre Éminence, qu'il l'honorait et en pensait très-favorablement. Je n'ai dit mon secret à personne, pas même à lui. »

3. On lit dans la Chronique du règne de Louis XV {Revue rétrospective , t. V) : « La lettre était écrite pour rappeler Chauvelin; elle était remise au duc de Villeroi son ami; le courrier se tenait botté pour partir; mais, au dernier moment, le roi s'ouvrit au cardinal, qui appela d'Argenson et Tencin. »

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inspection : Mme de Monconseil, maîtresse du garde des sceaux, avait un appartement aux Tuileries, tout allait du mieux, le contrôleur général s'était séparé du cardinal et ne se soutenait plus que par le parti contraire, lorsque tout à coup les lettres de vétérance du président Chauvelin1 ont été retirées sur la remontrance des présidents à mortier, le maréchal de Noailles déclaré général de notre armée de Flandre au lieu de M. de Coigny, et M. Bignon intendant de Soissons déclaré intendant de cette armée au préjudice de Chauvelin , intendant d'Amiens , que cela regardait principalement, selon la priorité de sa place et sa capacité personnelle.

Et, le soir, on a déclaré le cardinal de Tencin et mon frère ministres d'État : effet de la grande cabale contre M. Chauvelin, C'est avec grande douleur que j'ai reconnu mon frère, dès sa jeunesse, homme de cour avec toutes les dépendances de ce rôle : dupiicité, feintise, mépris de la vertu et haine du bien public. Lié d'abord avec tous les ministres, et, au bout de peu de temps, brouillé avec eux par la duplicité de ses démarches et son infidélité à leur égard, il fit ce chemin avec M. Chauvelin qui bientôt se défia de lui et ils se firent la guerre ; il contribua à sa disgrâce en se réunissant aux plus méchants de la cour : de là sa grande liaison avec les Tencin. La crainte du retour de M. Chauvelin a serré le plus cette partie.

Le cardinal de Fleury a toujours eu pour gros canon de demander ardemment sa retraite au roi quand on

4. Louis Chauvelin, président à mortier, neveu de l'ex-garde des sceaux.

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n'a pas fait ce qu'il voulait : ça été là son dernier argument et par où il a arraché les deux places. Or, le roi a résolu de certaines choses sur lesquelles il ne variera jamais, telles sont le retour de M. Chauvelin à la tête des affaires, mais jamais du vivant du cardinal, la nomination de M*** au ministère des finances, etc. Une veut donc pas souffrir que le cardinal se retire, ou, tant qu'il vivra et végétera, il veut mettre des gens d'une certaine force à la conduite des affaires. Le public gémit et gémira de voir le vice et les vicieux élevés aux affaires : cela corrompt les mœurs de la nation de plus en plus. C'est maintenant à la Providence à abréger les jours du cardinal de Fleury qui nous cause tant et de si grands maux, ne fussent-ils que passagers .

Qu'annoncer de ceci? ces deux personnages pourront rester dans l'inutilité de l'assistance au conseil où l'on ne traite rien d'important1, mais ils ont part aux affaires sous le cardinal de Fleury qui peut leur en faire telle part qu'il voudra ; vous les verrez certainement d'abord se déguiser en anges de lumière et vouloir plaire à ceux dont ils redoutent davantage la contrariété ; mais peu à peu les mauvaises intentions se déclareront et ils n'emploieront leur intelligence qu'au mal et aux plus grandes perfidies.

2 septembre. — Voici à quoi se réduit la nouvelle

1 . Dans un Noël du temps, le comte d'Argenson parle ainsi de lui-même :

Pour avoir été trop caustique Au conseil du roi l'on m'admet, Et pour pénitence publique J'approuve tout ce qui s'y fait.

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promotion des deux ministres, M. le cardinal de Tencin et mon frère. Le cardinal a besoin d'auvents dans le conseil ; son éloquence et son suffrage sont insuffisants aux délibérations depuis que le contrôleur général Orry a passé du côté du roi, de Mme de Mailly et de M. de Bellisle : il a donc créé ces défenseurs; tout dépend de leur conduite en ceci. Tromperont-ils le cardinal? M. Orry leur en est un grand attrait et un grand exemple. S'ils se retournent avec finesse du côté du soleil levant, ils peuvent y tenir quelque temps; mais cette trahison ne leur profitera pas longtemps, non plus qu'à M. Orry que l'on considère comme à la troisième ingratitude : 1 ° à M. Des Forts, 2° à M. Chauvelin, 3° à M. le cardinal. Que si, au contraire, ils se livrent au système du cardinal, c'est-à-dire aux désirs stupides d'une paix lâche, alors il faut convenir que les voilà associés et au cardinal et à la plupart de nos petits ministres qui n'ont suivi le système de Bellisle qu'avec une grande répugnance. Si M. de Maillebois échouait dans son entreprise, on se livrerait à toute la couardise du cardinal, et les deux nouveaux ministres en seraient les patrons; ils renchériraient dessus, et leurs conseils timides et honteux se prendraient pour sagesse. En attendant, il arrive de cette nomination imprévue que les Noailles sont furieux contre le parti de Tencin et contre mon frère. La vieille maréchale de Noailles s'en meurt de chagrin, et Mme la comtesse de Toulouse crie comme un aigle; ceci réunit tous ces partis de seigneurs au parti Bellisle et Chauvelin. Voilà comme les araignées se détruisent les unes les autres, au lieu que les vers à soie font leur travail avec tranquillité et les abeilles avec police.

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30 septembre, — On commence à tirer plus au clair la promotion des deux nouveaux ministres. Leur position actuelle est que mon frère est beaucoup mieux avec M. le cardinal de Fleury que le cardinal de Tencin ; celui-ci, adroit et sage pour lui-même, se trouve assez élevé pour ne vouloir pas jouer sa disgrâce totale contre la chimère d'une élévation ultérieure et impraticable : il est cardinal, archevêque de Lyon, riche et ministre, il voit que l'autorité à prendre sur la personne du roi et sur les affaires en général est impraticable, qu'elle est injurieuse au roi qui ne doit pas envisager un nouveau premier ministre sans turpitude. A peine est-il connu du roi : comment gouverner sa volonté? Il faut se connaître avant que s'aimer; il en veut donc rester là pour le présent, et la méthode sûre pour avancer est de ne viser jamais qu'à monter au prochain échelon; ce premier degré pour lui est de conserver la place honorable dont il vient d'être revêtu : or il rentre dans ce projet tous moyens contraires aux vues du cardinal et de ceux qui le gouvernent.

Le cardinal, faible d'esprit et âgé de quatre-vingtdix ans, n'a qu'une passion au monde, mais elle est fort vive en lui, elle lui est continuellement rafraîchie par ce qui l'entoure: Barjac, Mendez, Flamarens, Brissart et mon frère. Toute cette vue est d'assurer la disgrâce de M. Chauvelin et de l'éloigner pour toujours des affaires; c'est à cet objet que tout a été sacrifié, l'honneur du roi, le repos de ce vieux prêtre; il ne quittera jamais les affaires qu'en mourant ; l'antichauvelinisme fait donc tout auprès de lui. En cela, mon frère y a excellé, emporté par ses passions comme

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une femme, surtout par les passions de ressentiment : il a dit qu'il poursuivrait M. Chauvelin aux enfers, et effectivement sa haine s'est répercutée et nourrie de ses propres forces, ainsi il n'a jamais à espérer de fin de ce côté-là.

Pour le cardinal de Tencin, il n'y a eu de division entre lui et M. Chauvelin que l'obstacle qu'avait apporté celui-ci à son cardinalat, disant avec raison au cardinal de Fleury que c'était là un indigne sujet pour les dignités: mais depuis que ce pas est fait, je sais que le cardinal de Tencin a cherché très-finement à radoucir ce côté-là contre lui, et qui est-ce qui assurera qu'il n'y est pas parvenu tout à fait, comme a fait M. de Bellisle? Par ce moyen, il se conservera après la mort du cardinal. Mais, me dira-t-on, quel rôle jouerat-il alors? Celui d'un grand seigneur qui est du conseil; il ne briguera que la faveur en second, il sera l'appui et le complaisant du premier ministre successeur du cardinal de Fleury , il sera comme était M. d'Antin à M. Chauvelin, il soutiendra ses avis et ne perdra pas de vue la première place, s'il arrivait quelque malheur à celui qui la possédera. Alors peutêtre ira-t-il plus loin et va-t-il secrètement et fort finement se livrer au conseil secret du roi, au parti de Bachelier, pour faire revenir M. Chauvelin et soutenir les affaires par les influences durant son absence. Convenons que ceci est son vrai jeu ; il sera au conseil et à la cour ce que M. de Bellisle est dans les armées et en Allemagne. Cependant mon frère l'observera et l'a observé avec vivacité ; il travaille aux défiances de M. le cardinal à son égard, il l'a déjà fait voir comme homme moins attaché à Son Éminence de Fleury que

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lui, et on assure qu'il est resté des plus intimes secrets (jue le ïencin; ainsi ils se brouilleront bientôt, mais par d'autres voies que celles qu'a prévues le public.

Je regarde le caractère du cardinal de Tencin comme celui des jésuites en général : jamais dangereux à un gouvernement ferme, parce qu'ils se tiennent au gros de l'arbre et qu'ils se retournent souplement à ce qui le devient pour y demeurer avec une fidélité plus politique que morale.

Quand le cardinal de Tencin apprit sa promotion au ministère, il ne voulut pas venir d'abord, voulant savoir auparavant avec quelles circonstances ii était nommé, et ce ne fut qu'après avoir mieux connu le terrain qu'il s'achemina, Pour mon frère, il crut d'abord avoir été nommé seul. On m'a assuré encore qu'il y avait plusieurs semaines que mon frère se croyait sûr de devenir ministre et adjoint du cardinal comme l'a été ci-devant M. Cbauvelin; il comptait sur la mort ou le renvoi de M. Orry, il croyait avoir les finances et y joindre bientôt l'adjonction, comme M. Chauvelin lavait entée sur les sceaux et sur les affaires étrangères. Alors les affaires étrangères demandaient la principale attention ; aujourd'hui que nous touchons à la paix générale, ce sont les affaires du dedans qui vont le demander. Mais bientôt il en alla autrement, M. Orry a guéri; brouillé avec le cardinal, il a été soutenu par Sa Majesté, puis raccommodé avec Son Éminence ou replâtré, enfin invulnérable.

On assure que, tant que le cardinal a parlé au roi de mon frère seul, il n'a pas été écouté, mais qu'enfin, ayant parlé de nommer aussi le cardinal de Tencin, on a cru, du côté du roi, y trouver contre-balancement,

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et que l'affaire a parti, mais sans aucun agrément pour mon frère qui se trouve par là isolé, ne tenant qu'au seul cardinal de Fleury âgé de quatre vingt-dix ans, et à ses petits favoris, gens si vils dans le monde et si méprisés que ceci devient un rôle aussi difficile à soutenir qu'abject en le soutenant.

Septembre 1742. Je rappelle les difficultés de ma fortune quant aux biens, et je ne conçois pas comment je me suis tiré d'affaire. Il faut d'abord savoir que je ne suis ni économe, ni prodigue, ni sage, ni fol. Je n'ai aucune passion pour le bien; j'ai, ou plutôt j'avais quantité de goûts; je m'en suis défendu par défaut de moyens, j'ai souvent médité sur le convenable pour paraître dans son état, et c'est ce qui m'a sauvé le plus, ayant acquis quantité de connaissances sur cela et de l'babileté pour les moyens de paraître. Mon grandpère était ruiné par les ambassades; on ne sait ce qu'est devenue la dot de ma mère, par le dérangement de MM. de Caumartin. Mon père a ramassé les légitimes de ses oncles dont il a hérité, et a fait des acquisitions en terres en Touraine, de tout ce patrimonial d'oncles, de tantes et de son aïeul maternel qui était un riche habitant de l'Àngoumois.

Avec ce bien ramassé et quelques dons du roi, mon père, étant en grande place, résolut de faire deux branches et de les mettre toutes deux dans la robe, de sorte qu'il a à peu près partagé son bien en deux. Ma part a bien été de 20 000 fr. de rentes, et voilà tout ce que j'ai eu et j'aurai jamais de mon côté; il est singulier tout ce qui a porté et porte sur ces pauvres 20 000 francs.

Je ne sais comment on s'avisa de me marier (assuré-

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ment sans me consulter1), à tout ce qui pouvait au monde me rendre plus malheureux. Mes enfants seront riches du bien de leur mère ; mais on me destina à souffrir la pauvreté de ce côté-là toute ma vie. Mon père était alors ministre des finances et garde des sceaux ; il était un vrai premier ministre pendant les premiers six mois, ce qui fut le temps où on me maria sans me consulter. Mon père me donna une terre de 5000 fr. de rente avec une pension de 4000 fr., et voilà tout. J'avais à choisir entre tous les plus riches partis. On prétendit me relever en me faisant épouser Mlle Méliand plutôt qu'une fille de financier; mais, de la naissance dont je suis, j'aurais été aussi honoré de l'un que de l'autre. Les Méliand viennent du commis d'un secrétaire d'État sous Henri III, et étaient alors de petits bourgeois de Mantes ; depuis cela, un procureur général du parlement et des conseillers au parlement, voilà toute l'illustration. Or, cette Mlle Méliand par où mon père voulut m'honorer eut en se mariant une charge de maître des requêtes dont on me revêtit, et 40 000 écus sur la ville au denier 25. Voilà tout; de sorte que c'était la faim et la soif qui se mariaient; précisément on me donna trois années de plus en nourriture à Lille, dont je n'ai eu que six mois. Item, promesse de me payer 1 00 000 fr. un an après la mort de Mme Méliand, grand- mère de ma femme, et que

1 . Dans la Correspondance manuscrite de la marquise de La Cour de Balleroy, citée par nous, t. I, p. 7 note, on trouve, t. II, à la date de novembre 1718, de bien curieux détails sur le mariage de d'Argenson, et qui, s'ils ne confirment pas tout à fait l'allégation qu'il aurait été marié sans être consulté, montrent du moins, avec quelle légèreté se contractaient alors les unions du grand monde.

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M. Méliand eut la bonté de me rembourser par anticipation en billets de banque, précisément dans le lemps de l'arrêt du 21 mai 1720, c'est-à-dire en feuilles de chêne. Toute cette belle dot m'est rentrée dans les mêmes effets de papier ; je l'ai replacée en rentes sur la ville; voilà tout ce qui m'a jamais passé et me passera jamais parles mains de cette triste dot. Ma femme s'est trouvée être le sujet qu'ont su ceux qui nous connaissent; j'en ai souffert tout ce qu'on peut souffrir; enfin je l'ai rendue elle-même1, elle et son bien jusqu'au dernier sol, et par delà; pour soustraire mes deux enfants à son éducation, je m'en suis chargé à gros frais.

Avec cela, j'ai eu une pension du roi, on a retranché celle qui m'avait été donnée pour les services de feu mon père, je n'ai eu de bureaux de finances que ceux qu'on n'a pu refuser à mon ancienneté. M. le cardinal empêche qu'on ne me paye rien au trésor royal depuis trois ans, et, depuis deux ans, M. le duc d'Orléans m'a fait son chancelier, ce qui vaut 22 000 fr. de rentes, voilà toute ma fortune.

Sur cela a porté ce qui suit : mon père ne m'a pas laissé une maison à Paris, ni un seul meuble, pas une fourchette d'argent; tous les meubles ont été dans le partage de ma sœur ; pas une maison de campagne, et ses terres toutes délabrées par la friponnerie et la flatterie de ses gens d'affaires ; le vieux château d'Argenson avait à peine deux chambres à loger, et le

1 . Sur la séparation des deux époux, sujet délicat dont l'auteur du Journal a peu parlé en dehors de ce passage, nous ne pouvons que renvoyer, sous toutes réserves, aux détails de famille donnés par M . le marquis d'Argenson dans une assez longue note, t. V, p. 9, de sa publication.

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tout était abandonné au fermier ; pas une maison à la ville, celle de mon père ayant passé dans les partages de mon frère. Cependant dans ce si peu de chose je suis parvenu :

A payer mes dettes de garçon, temps où mon père ne me donnait que 800 fr. par an pour m'entretenir de tout et sans équipage; à me meubler honnêtement; à soutenir pendant cinq ans une intendance de dépense et avec une représentation noble; à me faire une maison à Paris meublée de tout; à arranger Argenson peu à peu assez noblement, tant parc que château; à élever deux enfants jusqu'à l'âge de les marier; à rendre la dot de ma femme sans dérangement; à racheter la bibliothèque de mon père, l'augmenter et la rendre une des plus jolies de Paris, à avoir un beau recueil d'estampes et médailles, à m'arranger pour une ambassade éloignée dont j'ai soutenu trois ans les frais sans y aller.

Et pour tout cela je n'ai que 200 000 fr. de dettes, y compris les 20 000 écus dont m'a endetté la dernière ambassade. Il ne faut pas avoir été fol ni imprudent. Je jure que je n'aime point l'argent et que je n'y suis point attaché, on le voit dans tous mes procédés; mais je conserve le mien, je me crois le contraire de Catilina dont Salluste dit : Cupidus alieni, sui prodigus ; ma.\s j'ai beaucoup d'ordre et je sais paraître. Mes affaires sont dans un tel ordre qu'avec un quart d'heure d'attention et de travail par jour, je n'y songe plus le reste du temps.

5 octobre. — Les ministres sont quasi révoltés contre le cardinal : il s'agit de l'entrée des $eux nouveaux

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ministres au comité , ou assemblée, qu'ils tiennent pour les affaires respectives de leurs déparlements. Ce comité se tient ordinairement chez le cardinal , et il faut convenir que c'est ce qui gouverne aujourd'hui le royaume. Ce comité s'assemblait ordinairement, dis-je, chez le cardinal, mais depuis son extrême décrépitude il regarde les affaires qu'on y traite comme broutille, et il les envoie ordinairement s'assembler chez eux. Depuis la nomination de mon frère au rang de ministre, il y fit entrer mon frère, et y ayant quelque rédaction et détail le même jour, il continua cette assemblée chez M. de Maurepas, l'ancien ; mais, depuis l'arrivée du cardinal de Tencin , il est devenu plus délicat de l'y admettre, et tous les ministres l'ont refusé sérieusement , car il s'agissait de s'assembler chez cette Éminence, ce qui l'aurait installé en fonction de premier ministre.

Grande querelle, M. de Maurepas s'est attiré gros mots et menaces.

Le contrôleur général se moque ouvertement du cardinal, et lui dit qu'il n'y a pas le sens commun à tout ce qu'il ordonne, qu'il fait et défait, etc.

Quand le cardinal a voulu créer ces deux nouveaux ministres, il a dit au roi que tout était perdu si jamais M. Chauvelin revenait aux affaires ; que le parti janséniste le regardait comme son patriarche; que c'était se plonger dans les premiers mauvais partis où donnèrent François Ier et Henri II, qui donnèrent d'abord dans les novateurs , pour à quoi remédier il fallut du sang. Quelle folie !

On attend à tout moment nouvelles d'une bataille décisive en Bohême ; au départ du dernier courrier ,

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les troupes s'arrangeaient en bataille, et l'on battait la générale. Le sort de notre État dépend de cette affaire.

10 octobre. — M. le duc de Cbartres arriva hier au soir à Saint-Cloud dans une furieuse colère : il venait d'apprendre que M. le prince de Bombes et le comte d'Eu avaient à l'instant remercié le roi de la permission qu'il leur avait accordée de servir en Flandre, et qu'ils partaient dans deux jours. Or, M. le duc de Cbartres l'avait demandée au roi lui-même, il y a quelque temps, et Sa Majesté lui avait répondu que cela serait bon pour l'année procbaine , lui déniant absolument permission pour celle-ci ; et avoir accordé cela subitement et publiquement aux deux légitimés, sans avoir aucunement paru songer à M. le duc de Chartres, est, dit-on, un grand radotage du cardinal; mais le roi n'y a-t-il aucune part? voilà ce qui affligea. H est clair que M. le prince de Conti ne s'est évadé qu'avec consentement du roi et du cardinal, et, soit que ce soit un tour joué à Loche1, soit que l'on ait forcé l'autorité royale à consentir, ce trait est également de dangereux exemple. On fit une chose fort ridicule pour finir l'affaire de M. le prince de Conti : M. le comte de la Marche fut présenté au roi et lui demanda la grâce de son papa.

Ce matin, M. le duc de Chartres est parti pour Sainte-Geneviève, d'où il compte de mener M. son père à Issy, et de là à Choisy, s'il le faut, pour demander à servir en Flandre, même en Allemagne, et de

1. Loche est-il un sobriquet, ou le prince aurait-il été consigné dans la ville de Loches? nous ne savons.

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partir dans deux jours; on me chargera du soin de faire partir l'équipage.

La reine reçoit des visites de tout le monde sur la mort de M. de Nangis1 : elle avait hier une cour abondante ; tous les princes y allèrent , et cette cérémonie a été assez ridicule.

M. le duc d'Orléans a reçu une lettre de M. de Puiguyon, qui, ayant séjourné quelque temps à Francfort, a eu plusieurs conversations avec l'Empereur, touchant le mariage de la princesse Thérèse, sa fille, avec M. le duc de Chartres. Sa Majesté Impériale, ayant vu dans les nouvelles publiques la fausse nouvelle du mariage de ce prince avec Mlle de Conti , a dit qu'il trouverait bien extraordinaire que, dans les termes où en était M. le duc d'Orléans avec lui , il songeât à tout autre mariage que le sien. M. le duc d'Orléans lui a répondu que l'on avait encore quelque espérance du mariage de son fils avec Madame, que du moins cette espérance durerait jusqu'à ce que Madame fût mariée , et qu'après cela assurément il préférerait la princesse Thérèse à toute autre. Ainsi voilà engagement pris et absolument contre Mlle de Conti.

Le roi ne peut souffrir les deux nouveaux ministres, il marque extérieurement par quelque conversation à mon frère qu'il le connaît2, mais rien au cardinal de Tencin , et, dans le particulier, il ne se laisse pas ap-

i . Chevalier d'honneur de la reine. Il était mort le 8 octobre.

2. Il le lui marquait même assez malicieusement, si Ton en croit ce propos rapporté dans les Nouvelles à la main du 15 février suivant : a On dit que Sa Majesté, travaillant un jour avec M. d'Argenson, lui dit : « Faisons de notre mieux, car vous et moi « travaillons sur une matière que nous n'entendons point trop. »

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procher d'eux. Mme de Mailly tourne le dos net à celui-ci; mon frère a lair fort déconcerté.

1 3 octobre. — J'ai vu à quel point le cardinal, fils d'un marchand de laine, se piquait de mépris pour Sa Majesté Impériale : je vins à Issy lui parler de la négociation du mariage de M . le duc de Chartres avec la seconde fille de l'empereur; il y avait quatre ou cinq personnes dans la chambre ; plus je parlais bas , plus ce vieil insolent de cardinal me répondait haut et disait : Ah ! l'empereur, ce pauvre empereur, ce chétif empereur !

23 octobre. — Nos deux ministres sont toujours humiliés à la cour ; personne ne leur parle ni ne va chez eux. Les ministres à département les morguent et s'opposent à toutes leurs entreprises. Le roi déclare qu'il n'a jamais songé à autre chose qu'aies faire pour toujours de simples ministres, comme étaient les maréchaux de Tallard et d'Estrées, des courtisans oisifs, n'ayant rien à faire que d'assister aux conseils.

Le contrôleur'général a parlé haut sur le comité, quand on a voulu qu'il se tînt chez le cardinal de Tencin, ou que ces deux ministres y assistassent hors de chez le cardinal, et ils ont dit que, dès que le cardinal s'absenterait, ils auraient l'honneur de travailler seuls avec le roi, ce qu'ils font.

Le cardinal a encore parlé au roi de M. Chauvelin : il lui a dit qu'il mettrait bien sous ses pieds son aversion particulière, s'il croyait que son service dût être encore utile aux affaires de SaMajesté; mais qu'il y avait un article sur lequel il voyait tout perdu et en danger si on le rappelait jamais, c'était la religion; que

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M. Chauvelin était le protecteur de tous les jansénistes. Cependant je sais que le roi est armé sur cela de tout ce dont il doit l'être1. M. Chauvelin et ses partisans n'ont qu'un tolérantisme sage qui va à éteindre tous les partis et non à en faire prospérer aucun. Il réprimera peu à peu le jansénisme et ramènera la paix, au lieu que le cardinal se laisse aller à tout ce que ces vilains prêtres perfides et ambitieux lui insinuent, et déjà la persécution augmente depuis que le cardinal de Tencin est arrivé au ministère.

Les Anglais se brouillent entre eux ; le roi d'Angleterre ne veut pas partir de Londres, feignant toujours un départ prochain. Les Hanovriens ne passent pas Bruxelles ; les Anglais, qui campent sur la Lys, à Warneton, ont de la boue jusqu'aux genoux; les généraux hanovriens disent que, si on leur fait faire la guerre présentement, leurs troupes seront hors d'état de la faire au printemps. Pendant ce temps-là, M, de Maillebois finira son affaire en Bohême2 et reviendra. On travaille à persuader à la reine de Hongrie d'accepter la paix avantageuse qui lui est proposée ; elle doit en avoir une grande envie; les Anglais ne s'y opposent que par fureur et pour leurs intérêts avides et tyranniques, qui sont démontrés tels à l'Europe; aussi les Hollandais se désabusent-ils tous les jours davantage de donner dans leur sens, et leur neutralité s'assuret-elle de plus en plus.

5 novembre, — Grande nouvelle : le roi a congédié

1. D'Argenson fait allusion aux mémoires qn'il avait fournis au roi sur les questions religieuses.

2. Cette affaire était surtout de dégager les troupes du maréchal

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Mme de Mailly, pour prendre sa sœur, Mme de la Tournelle. Cela s'est passé avec une dureté qui ne se comprend pas d'un roi très-chrétien : c'est la sœur qui fait chasser la sœur ; elle exige son exil , et cette troisième sœur, prise pour maîtresse , fait croire que la seconde, Mme de Vintimille, y a passé, ce qui nous constitue un maître vicieux. Pour moi, j'avais toujours soutenu que l'extrême douleur du roi à la mort de Mme de Vintimille n'était que sensibilité louable pour la sœur de son amie, dont il avait fait le mariage ; mais adieu la vertueuse sensibilité : il trompait sa maîtresse ; il avait engagé Mme de Vintimille à l'ingratitude; il ne pleurait que des amours illégitimes; car, de plus, cette Vintimille était laide, maigre et puante. On assure que, si elle avait vécu, le roi allait chasser et Mme de Mailly et le cardinal ; il regarde le petit enfant qu'elle a laissé comme son fils; on le lui amène souvent secrètement dans son cabinet. Tout est éclairci sur cela; les honnêtes gens doutaient en vain : qui a la troisième sœur doit avoir eu la seconde avec toutes les apparences sur lesquelles on voulait bien s'aveugler. Certes, ceci dénote chez le roi un caractère de prince, c'est-à-dire d'insensibilité, et tenant plus du côté des Savoyards que des Bourbons. Il convoitait Mme de la Tournelle dès avant la mort de Mme de Mazarin ', et peu après avoir perdu Mme de Vintimille ; mais Mme de Mazarin lui était odieuse : c'était elle

de Bellisle, enfermées à Prague. Aussi appelait- on le corps de Maillebois : T armée des Mathurins, parce que sa mission était de délivrer des captifs.

i . Françoise de Mailly, duchesse de Mazarin, dame d'atours de la reine, était morte le 11 septembre.

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qui avait appris la première à la reine ses amours avec Mme de Mailly, et qui lui avait attiré honte et déshonneur; elle avait tenu un conseil (où était le cardinal de Tencin malgré son air de faveur) pour disposer les choses en cas d'une régence : le roi ne pouvait donc se résoudre à prendre Mme de la Tournelle dont la Mazarin était comme la mère et la seule bienfaitrice ; mais, sitôt après la mort de Mme de Mazarin, il a été sérieusement question de l'avoir. D'abord Sa Majesté lui écrivit une lettre de consolation où il y avait du tendre et de l'affecté; elle fit une réponse surprenante en style; M. de Richelieu, qui est son conseil et son amant, l'avait dictée; la nuit suivante, le roi alla la voir bien déguisé avec une redingote et une perruque carrée et dans une chaise bleue; Sa Majesté y resta jusqu'à quatre heures du matin, et là il fut question du marché de cette belle dame et des conditions. Bien conseillée en hère p...., elle a voulu être maîtresse déclarée et sur le pied de Mme de Montespan ; elle a l'avantage d'être veuve, ce qui y met plus d'honnêteté. Elle a demandé d'avoir un bel appartement et digne de sa place ; de ne point aller, comme sa sœur, dans de petits appartements souper et coucher en cachette ; que le roi vînt hautement tenir sa cour dans le sien, qu'il y soupât avec la même publicité ; que, quand elle aurait besoin d'argent, elle pût envoyer, sur ses billets, en demander au trésor royal ; qu'au bout de l'an elle eût des lettres de duchesse vérifiées au parlement ; que, si elle devenait grosse, ce fût publiquement et sans se cacher, et que ses enfants fussent légitimés '•

1 . Chamfort a dit, à propos de Mme de Châteauroux : « L'état

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Le roi fut effrayé d abord de ces conditions, et on ignore de combien elles ont été modifiées depuis ; mais enfin la conclusion est arrivée. J'oubliais de dire que la plus essentielle des conditions a été que la pauvre Mme de Mailly fût chassée et exilée de la cour à quatre lieues. Ce qu'il y a eu de plus mal est qu'on a engagé peu à peu Mme de Mailly à se défaire de sa charge de dame du palais, et cela s'est conduit avec une astuce inexcusable : elle a dit qu'elle aimait ses sœurs, que le bien qu'elle leur voulait ne tenait qu'à la vie de Mme de Mazarin, mais que, depuis qu'elle n'y était plus, elle allait faire pour elles ce qui dépendrait de son crédit : elle a cédé sa place à Mme de Flavacourt, et, Mme de Villars ayant été faite dame d'atours, elle a procuré sa place de dame du palais à Mme de la Tournelle. Toute la difficulté était que feu M. de la Tournelle n'était pas homme de condition, et qu'il y avait difficulté pour la faire monter dans les carrosses de la reine ; cependant la faveur secrète du roi l'a emporté pour cet honneur. Mme de Mailly avait parole d'être dame d'atours de Mme la Dauphine; elle en a demandé le brevet et les appointements ; cela lui était promis; le cardinal a paru l'emporter sur la maîtresse en représentant que toutes les autres dames qui avaient pareilles promesses pour la future maison de Mme la Dauphine demanderaient pareille assurance.

de maîtresse du roi n'était pas encore une dignité. On ne lui disait point : le poste où vous êtes élevée; elle ne répondait point : la place que f occupe. Ce langage est postérieur de quelques années. Il faut toujours noter le progrès des mœurs. » On voit que le progrès avait devancé l'époque assignée par le caustique écrivain.

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Mme de Mailly est la franchise même; elle est douée d'un bon cœur; elle est tendre pour ses amis et pour ses parents et n'a fait mal à personne ; le jargon et le naïf lui tiennent lieu d'esprit; elle a avoué n'avoir pris le roi que par son extrême pauvreté et l'avoir eu deux mois sans l'aimer ; mais qu'après cela , son amour avait toujours été en augmentant, et que la crainte de blesser son amant avait causé son extrême désintéressement dont elle est aujourd'hui la victime; elle manque de pain et laisse à Paris de grosses dettes que la seule nécessité de plaire au roi lui a occasionnées. Mme de la Tournelle a quarante mille livres de rente, tant de la dot que lui a constituée M. le Duc, qui s'est cru son père, que de son défunt mari, qui lui a laissé son bien en mourant, étant en pays de droit écrit. Elle a moins d'esprit que Mme de Mailly, avec plus de brutalité et d'esprit d'intérêt; elle est capable de donner dans tous les mauvais conseils des méchants de la cour et s'y portera plutôt qu'aux conseils des honnêtes gens.

Mme de Mailly avait mis sa sœur des parties de Clioisy et de La Muette; là elle s'aperçut de quelque chose; elle fit la furieuse, elle fut mal reçue, elle se radoucit, elle pleura ; le roi lui a dit net : Tu m ennuies, faime ta sœur. Sa Majesté a refusé de payer ses dettes; mais on croit que le cardinal a secrètement charge de les payer en rabattant de beaucoup sur les mémoires. Bientôt tout le monde s'aperçut de ses pleurs ; elle délogea de l'appartement vert, où elle voyait le roi, et vint loger dans son appartement de Versailles; elle eut ordre de partir ce samedi ; elle vint coucher à l'hôtel de Toulouse, à Paris, où Ton meubla bien vite

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l'appartement de M. de Penthièvre ; elle part demain pour Nesle, chez son père, en Picardie.

Tout le monde la regrette à Versailles; on n'ose parler tout haut, mais on craint beaucoup du caractère du roi. Les mœurs certainement et l'honnêteté publique souffriront beaucoup d'un tel exemple. Le cardinal en triomphe et croit n'avoir plus rien à craindre ; sa cour est resplendissante ; il a culbuté son ennemie et l'amie de M. Chauvelin ; le cardinal de Tencin prétend avoir eu part à cette intrigue, il était ami de feu Mme de Mazarin. Voilà ce qu'amèneront à la cour les conseils des gens les plus perfides et de la plus subtile intrigue.

Un des grands griefs contre Mme de Mailly est d'avoir soutenu le parti de M. de Bellisle, et, en dernier lieu, le maréchal de Maillebois, dont on a tant de sujet d'être mécontent. On croit que, de cette affaire-ci, le parti de Mme la comtesse de Toulouse va tomber; car elle tirait sa grande faveur de celle de Mme de Mailly.

Le commandement et le sort de nos armées de Bohême est enfin décidé; le maréchal de Broglie est parti le 27 octobre pour Dresde, où il a été fort bien reçu; et, de là, faisant le grand tour par Nuremberg, il va se mettre à la tête de l'armée de M. de Maillebois, qu'il va mener sur le Danube, ou retourner en Bohême, s'il le peut, et M. de Maillebois reviendra à Paris. M. de Bellisle reste avec le commandement de l'armée de Bohême, composée de vingt-deux mille hommes, mais sans cavalerie.

M. de Seckendorf fait merveille; il a nettoyé la Bavière et attaque les ennemis; il a déjà repris la ville de Passaw.

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M. de Maillebois avait pris sur lui le parti de quitter la Bohême et de passer d'Egra au Danube; on avait été fort mécontent de sa désobéissance, et il n'était question pas moins que de lui faire porter sa tête sur un échafaud : il a écrit au roi une lettre de seize pages qui a satisfait ; mais sa disgrâce comme général n'en est pas moins assurée.

1 7 novembre. — Un valet de chambre du comte de Saxe arriva, il y a quelques jours, avant que Mme de Mailly fût renvoyée; il avait la cuisse cassée, on le porta dans une chaise ; il avait une lettre du comte de Saxe, qui en contenait une interceptée écrite par M. de Bellisle à M. de Maillebois, où il y avait : « Ne vous pressez pas, un autre cueillerait les lauriers que vous auriez acquis (cet autre était M. de Broglie); nous avons pour nous la sultane favorite. »

Si cela était vrai, M. de Bellisle serait disgracié , mais il ne l'est pas. Mais il faut toujours prendre pour vrai une partie de ces bruits généraux; Mme de Mailly se mêlait de ce dont elle n'avait que faire, elle s'en mêlait trop ; la marotte du roi est de ne vouloir pas être pénétré; il faut s'arrêter, elle ne l'a pas su ; le roi était las d'elle , elle a peu d'esprit et était devenue laide; en voilà assez pour expliquer cette disgrâce. Le roi s'est montré trop au-dessus des préjugés en prenant sa sœur : au fond, qu'est-ce que cela fait au prochain ? C'est une veuve belle et peu spirituelle.

22 novembre. — C'est M. de Richelieu qui a arrangé toute la quitterie du roi et de Mme de Mailly. Le roi l'a mandé pour revenir ici de l'armée de Flandre

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beaucoup plus tôt qu'il n'eût fait sans cela; il a conseillé au roi d'écrire chaque jour un billet à la maîtresse délaissée, puis tous les huit jours, et, quand on lui raconte ce que le roi a déjà fait sur cela, il dit : cela est selon mes principes, ou non; enfin il est avocat consultant en tout, son prof essor di pazzia. Le cardinal de Tencin se lie avec lui d'intrigue pour le soutenir et l'avancer.

M. de Contades vient d'arriver pour être ici l'avocat du maréchal de Maillebois , et plaider les raisons qu'il a eues de ne point attaquer les ennemis et de quitter la partie en Bohême, comme il a fait. Voilà ce qu'on ne voyait pas autrefois, des maréchaux de camp envoyés en cour pour être les avocats et apologistes de nos généraux les uns contre les autres. Le roi l'a très-mai reçu et lui a à peine parlé : commissions désagréables.

27 novembre. — Il y a des preuves horribles contre M. le maréchal de Maillebois : on m'assure qu'il va tomber dans la disgrâce la plus totale; il y a des lettres de lui interceptées par où il soumet tout à l'empereur et ne veut rien exécuter des ordres de Versailles. C'est le chevalier de Broglie qui vient de me le dire chez M. de Breteuil, sous secret, disant que dans trois fois vingt-quatre heures on en saurait davantage. La maréchale de Maillebois a eu ordre de s'abstenir de Versailles et elle est allée à la campagne. A autant a été condamné le sieur du Plessis, homme de confiance de M. de Bellisle; il a ordre de n'aller que peu à Versailles ; mais, pour l'abbé de Broglie, il est toujours libre dans sa mission. Ces trois mission-

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naires des trois maréchaux de France faisaient certainement un furieux tapage et un grand scandale dans Versailles.

Nos armées sont dans le plus grand découragement dont il y ait exemple , surtout celle de M. de Maillebois, qui n'a agi qu'avec autant de brutalité que de timidité. L'opinion va la remettre en un peu plus de confiance avec M. de Broglie , mais il est à craindre que ce ne soit pas un homme à grandes ressources. De l'autre côté, M. de Bellisle se meurt à Prague et il est à craindre que le délabrement de sa santé ne cause grand préjudice aux affaires.

Le cardinal est alité , a la fièvre lente, sent de grandes douleurs à l'estomac ; il disait hier lui-même que les remèdes étaient inutiles, qu'il sentait bien que la machine était usée.

Les amours du roi avec Mme de la Tournelie sont publiques par l'opinion , mais extrêmement décentes et secrètes à l'extérieur : le roi ne va chez elle que la nuit, il ne soupe avec elle qu'à La Muette et à Choisy, on ne la voit se hausser, ni baisser de son avènement à la couronne, mais fort embellie et satisfaite. C'est une femme habile, d'une conduite suivie et intéressée. Elle a eu jusqu'à trois affaires : M. de la Trémouille, M. de Soubise et M. d'Agénois. Le premier la séduisit par ses charmes, M. de Soubise par intérêt et par vues : elle avait besoin de lui pour que la maison de Rohan et Mme de Tallard s'intéressassent à elle en vue d'entrer chez Mme la Dauphine ; elle ne lui permit que la petite oie, et elle eut M. d'Agénois pour se procurer les conseils de M. de Richelieu qui était en partie carrée avec elle, son cousin le petit d'Agénois et

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Mme de Flavacourt. M. de Richelieu est dans la grande faveur du roi, c'est un autre M. Dangeau, qui compose les lettres respectives de la maîtresse et de l'amant.

La reine n'a su si elle se fâcherait ou non. L'autre jour elle était chez Mme de Villars avec Mme de la Tournelle et Mme de Montauban1, qui me l'a redit; on parla du mauvais état de nos affaires en Allemagne; la reine s'écria que ç'allait être bien pire par la colère du ciel. Mme de la Tournelle demanda ensuite ce que cela voulait dire; Mme de Montauban gronda fort la reine, elle lui avait déjà débité ses conseils, et Sa Majesté avait promis de se bien conduire dans ces nouvelles amours; cependant encore le soir elle congédia Mme de la Tournelle qui devait passer la soirée avec Sa Majesté, étant de semaine, mais depuis cela elle lui fait assez bonne mine à l'ordinaire.

On assure que Mme la princesse de Conti a conduit cette affaire-là , elle conseille et conduit par l'organe de Mlle de la Roche-sur- Yon2 qu'elle instruit, et elle, de son côté, a voulu se tirer d'intrigue et paraître y avoir eu tout éloignement. C'est elle qui a fait avertir la première la reine de ces amours, pour montrer qu'elle n'y avait eu aucune part.

Mme de Mailly a été renvoyée un peu plus durement qu'une fille de POpéra : le samedi , à dîner, le roi lui dit qu'il ne voulait pas qu'elle couchât le soir à Versailles; elle devait cependant y revenir le lundi ; il y eut quantité de missives et de courriers ce jour-là.

\ . Éléonore-Eugénie de Béthisy, princesse de Montauban, dame du palais de la reine.

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