‹ Journal et mâemoires du marquis d'ArgensonChapitre 3 sur 57 · Louise- Adélaïde de Bouibon-Conti · texte numérisé non relu

Louise- Adélaïde de Bouibon-Conti

46 JOURNAL ET MÉMOIRES [Dec. 1742]

Mme de la Tournelle a voulu absolument exiger que sa sœur ne revînt jamais à Versailles tant qu'elle serait maîtresse du roi, et l'affaire s'est consommée seulement la nuit du mercredi au jeudi.

7 décembre, — J'ai appris d'original comment se passa l'agrément que le roi donna l'an passé au duc de Fleury de la place de premier gentilhomme de la chambre au préjudice de M. de Luxembourg et de la Trémouille. Sa Majesté avait donné sa parole à Mmes de Mailly et de Vintimille que ce serait le duc de Luxembourg pour en être custodi nos jusqu'à ce que le petit de la Trémouille fût en âge; mais, en arrivant de Choisy, il reçut une lettre du cardinal qui portait que Son Éminence ne pouvait plus continuer de gouverner ni avoir du crédit auprès des puissances et ministres de l'Europe, si l'on savait que deux femmes l'emportaient sur lui. Or, le roi, qui a horreur que l'on dise de lui qu'il est gouverné par les femmes, fut ce soir-là d'une humeur épouvantable; personne n'osait lui parler, il entra chez la reine, il brusqua tout le monde, la reine tremblait des pieds à la tête. Une dame bien avisée, qui me l'a redit, dit à la reine : « JNe craignez rien, cela ne vous regarde pas. » Le roi fut jusques à trois heures chez Mmes de Vintimille et de Mailly à disputer; enfin Mme de Mailly lui dit : « Soyez tranquille, nous vous rendons votre parole, » et M. le duc de Fleury fut nommé le lendemain premier gentilhomme de la chambre.

Enfin le roi croit tenir la fin de son vieux pédagogue qui a jeté le royaume dans de si grands désordres ; Son Eminence est près de sa fin ; elle a voulu

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absolument se faire porter à Versailles ? mercredi au soir, et a dû revenir hier matin à Issy pour y mourir : ses créatures le voulaient ainsi pour qu'il y fît son testament de mort, et qu'il déterminât le roi à arranger son successeur à sa fantaisie. Mais le roi est trop vertueux pour nous donner un premier ministre tel que ce scélérat de cardinal de Tencin, contre qui tout le monde est déjà révolté, comme on le voit par des chansons qui pleuvent de tous côtés, comme du temps de la Fronde, et qui annoncent une révolte universelle si cela allait à ce choix.

6 janvier. — Voilà une aventure horrible pour la réputation du roi, et qui doit affliger tous les citoyens : on l'a contée de deux façons ; je me suis attaché à la meilleure, mais je vois qu'il faut renoncer à cette meilleure leçon , et oublier la plus mauvaise si nous pouvons.

11 a paru un agrément ou bon du roi, signé de sa propre main, pour la place de fermier général qui viendrait à vaquer ; cela a couru la place, on a demandé à quatre ou cinq personnes s'ils voulaient l'être : il s'agissait de donner à présent 50 000 livres, et autant quand on y serait installé \ Plusieurs sages ont refusé de lâcher leur argent pour ce galimatias; on prétend que Mabille , ci-devant secrétaire de mon

1 . « On est à présent persuadé que le bon du roi pour la place de fermier général n'est point faux, et qu'il étoit convenu avec le roi qu'il ne paroîtroit pas sitôt. Le manque de parole est tout le crime. Mme de Mailly en a eu 30 000 fr.; la marquise de Liste-

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frère , y en a donne , enfin cela est venu aux oreilles du cardinal ; Son Eminence a écrit au roi une longue lettre de réprimande dont Sa Majesté a été fort piquée. Dès que Sa Majesté eut reçu cette lettre , elle manda MM. Orry et Maurepas, enjoignit à celui-ci d'aller sur-le-champ à Paris ordonner à M. de Marville de faire toutes les recherches possibles pour punir exemplairement cette insolence. On a arrêté du monde, des femmes et des avocats , comme s'ils avaient eu part à la contrefaçon de ce bon : on l'a cru ainsi, je l'ai publié de même partout où il en a été question ; mais voici qu'on a relâché les prisonniers et que l'affaire est demeurée là, marque certaine que le bon est vrai. Peut-être arrive- t-il que le cardinal et ses vrais favoris sont assez ennemis du roi pour nourrir dans le public les apparences d'une telle faute. On dit aujourd'hui que le roi était ivre quand on lui fit signer cela ; que Sa Majesté s'ennuie souvent, et ne se couche que trèstard chaque jour, qu'elle voit des p — secrètement, et qu'elle ne saurait vivre si cela dure, que ses mœurs se corrompent chaque jour. Je détourne de moi la foi à de tels bruits, je me persuade que la crainte du vieux précepteur donne à Sa Majesté une oisiveté et une crainte qui le plongent dans ces apparences , mais qu'elle va s'en relever sitôt après la mort de ce vieillard si exécrable à la patrie.

9 janvier. — La Bruyère dit que le jour où un

nay, sa tante, 6000 fr., et les autres quatre qu'on a nommés, chacun autant. On dit même que, quand le cardinal en a parlé au roi, Sa Majesté a tourné le dos sans rien répondre. » Nouvelles à la main, 4 janvier 1743.

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homme est nommé ministre, il se trouve tant de gens de ses parents qui ne l'étaient pas auparavant. Je me suis trouvé comme cela avec mon frère : nous étions brouillés, il ma fait quelque avance, et je m'y suis rendu facile, sa place de ministre de la guerre lui donnant beaucoup plus d'éclat et de raison que cidevant, ce qui résulte de blâme en ceci est absolument commun entre nous deux.

1 7 janvier. — Le roi a enfin été voir M. le cardinal qui est à l'agonie, il n'y a été qu'un moment; on a compté que cela a été à onze minutes.

La révolte est universelle de craindre que, dans ce moment, on n'ait persuadé au roi de prendre le cardinal de Tencin pour ministre.

30 janvier. — M. le cardinal de Fleury mourut enfin hier à midi. On n'avait jamais vu d'agonie si comique par toutes les chansons , épigrammes et démonstrations, dans son antichambre et chambre, sous M. Cassegrain, son directeur. Dès que cette mort fut annoncée au roi, Sa Majesté dit : « Messieurs, me voilà donc premier ministre M » A l'instant, il manda l'ancien

1 . L'impression du public était d'accord avec celle du monarque, si l'on en croit ce mot qui courut alors : « Le cardinal est mort ; vive le roi ! »

Toutefois on espérait généralement que la mort du premier ministre serait pour le duc d'Orléans une occasion de reparaître au conseil, « et que les affaires en iraient mieux. » — Le commissaire de police Narbonne constate que les bons citoyens durent renoncer à cet espoir comme à bien d'autres. Voici ce qu'il raconte à cet égard : «. En juillet 1742, l'huissier de la chambre et cabinet du roi alla avertir le duc d'Orléans de se rendre au conseil. Ce prince iv 4

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évêque de Mirepoix1, précepteur du Dauphin, et lui donna la feuille des bénéfices, ce qui compose un ministère de la principale direction des affaires de l'Église en France. Certes, on ne pouvait choisir un plus honnête homme. Le cardinal de Tencin et tous ceux de son parti ont eu ce qui s'appelle un pied de nez, voilà leur crédit tombé, et l'on ne parle plus que de renvoyer cette Éminence gouverner son diocèse de Lyon.

A chaque heure , la réputation du roi se raccommode dans le public , et bientôt elle éclatera comme celle d'Henri IV, tant l'opinion du roi chemine vite ! Tout le monde applaudit aux premières parties du début : que sera-ce s'il survient encore quelques bons choix d'honnêtes gens à la place de ceux qui sont odieux , que sera-ce si nous voyons une bonne et solide paix ce printemps !

A tous moments on parle davantage avec horreur de la méchanceté du cardinal , qui ne cherchait qu'à dénigrer le roi et à le couvrir d'opprobre, même avec affectation , comme en dernier lieu sur ce bon pour être fermier général qu'il a fait éclater avec intention, et de quantité d'autres choses.

22 février. — Le roi travaille beaucoup et prend le

demanda à Ralon s'il venait de la part du roi. — Non , Monseigneur. — Le roi m'a dispensé de venir au conseil depuis les fêtes de la Pentecôte. » On en conclut qu'il ne retournera pas au conseil que le roi ne le lui dise : à quoi il n'y a nulle apparence, car le roi a dit plusieurs fois que M. le duc d'Orléans dormait toujours au conseil. Je tiens ces circonstances de Berthe ville, valet de chambre du roi. » Mss. Narbonne, t, XIV, pag. 256 et suiv. 1 . Jean-François Boyer.

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métier à cœur; il ne paraît pas que les ministres le gouvernent encore; on prétend que cela viendra , qu'il sera inaccessible aux autres , et que le portefeuille le contiendra dans ce que voudront lesdits ministres. 11 a pris une forte résolution de pousser la guerre autant que cela se pouvait, et par delà. Nos ennemis nous refusent la paix du monde la plus raisonnable que nous leur offrons, qui consiste à leur rendre tout , et de conserver seulement la couronne impériale sur la tête de l'électeur de Bavière. Ainsi l'orage nous obligeant à des choses extrêmes, nous pouvons aujourd'hui nous livrer totalement à la rage de la reine d'Espagne après avoir protesté là-dessus, et agir ainsi :

1° Gagner le roi de Sardaigne à quelque prix que ce soit , lui donner la Lombardie , c'est-à-dire quelque chose de plus que le Milanais, et que D. Philippe ait le reste;

2° Ordonner à M. de Broglie et à son armée de quitter la Bavière, de se replier sur le Tyrol, de conquérir les provinces méridionales d'Allemagne, et d'occuper les gorges de l'entrée d'Italie ;

3° Les Français, Espagnols, Napolitains et Piémontais, agissant promptement et de concert , chasseront promptement les douze mille hommes que la reine de Hongrie a en Italie, et se rendront totalement maîtres d'Italie, au moyen de quoi D. Philippe aura Toscane et Parme.

4° Nous nous tiendrons sur la défensive en Alsace , Lorraine et Flandre.

Quand j'ai dit à M. le duc d'Orléans que l'on projetait de réunir la France et l'Espagne, et de l'associer à notre attaque entièrement, et non à la sienne, il m'a

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répondu : « Voilà le moyen de faire périr les deux monarchies. »

\ 5 mars. — M. Orry a la grande faveur, et pardessus les autres ministres ; tout concourt à la paix, et les étrangers commencent à y croire, M. Chauvelin disgracié l, M. de Bellisle presque disgracié, voilà diton , les boute-feux éloignés ; les autres ministres intéressés à la guerre , comme celui de la guerre et de la marine , peu favorisés ; cela plaît en Angleterre , on offre des conditions si honnêtes, on rend tout, on pousse l'empereur au mécontentement , et, par là, à faire son accommodement. Cela est peut-être fait exprès, cela peut aussi être l'effet du hasard.

Quand le cardinal gouvernait seul l'esprit du roi, Sa Majesté échappait à ce vieillard; aujourd'hui que sa faveur est divisée entre plusieurs personnages plus éloquents, on se relaye pour le persuader sur les partis sages, et voilà ce qui nous amènera la paix.

1 9 mars. — On développe le caractère du roi autant qu'on le peut; l'on passe sur cela de quelques vérités connues à des inconnues; mais l'on se trompe chaque jour dans des conséquences. Élevé par le cardinal, qu'il a dû admirer, pour lui être obséquieux si longtemps, il a contracté quantité de ses petitesses; car le cardinal n'avait que des petitesses, et, si le roi eût eu de la supériorité dans le génie, il ne se serait

1. Il venait (4 février) de recevoir à Bourges l'ordre de se rendre à Issoire , au moment où ses partisans se flattaient de le voir rappeler à Paris.

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pas servi si longtemps du cardinal. Quelques-unes de ces petitesses peuvent entrer en ménage et être utiles au bon gouvernement : la gravité, le mystère, la portion d'ordre et d'imitation du feu roi qui a été embrassée. Le roi a plus d'esprit que le cardinal, et l'âme à proportion de leur naissance. Avec cela, timide, gardant les gens par habitude et sans autre raison que la crainte d'une nouvelle connaissance, n'aimant les honnêtes gens que par paresse, parce que les gens faux vous tournent et que c'est un travail que d'être en garde. A cela près, son esprit promet qu'il connaîtra mieux les hommes que le feu cardinal. Quel phénomène cependant que de préférer M. Amelot à M. Chauvelin pour les affaires étrangères et M. le maréchal de Noailles à M. de Bellisle pour les opérations militaires et pour les grandes négociations germaniques! C'est comme si on soutenait que M. de Céreste a un meilleur estomac que Flamarens.

Voilà le maréchal de Noailles général de toutes nos forces de France depuis le Rhin jusqu'à la mer, et maître d'y mouvoir nos troupes arbitrairement pour la défense de la frontière. Voilà M. de Bellisle tout à fait disgracié et presque renvoyé à sa terre de Bizy. Voilà M. Amelot maître des négociations, excepté de celles de Rome, que conduit le cardinal de Tencin. Voyons quels prochains fruits cela produira, quelle paix, quelle gloire. Certes on pourra conclure la paix en abandonnant l'empereur, comme on fait aujourd'hui; la nation sera assez plate après cela pour donner de l'encens à ces sots conducteurs de l'Etat. La sagesse ne consiste pas seulement dans l'abstention des folies, ni même dans celle des desseins trop élevés; elle de-

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mande plus de sagacité dans des temps difficiles que n'en ont les Noailles, les Orry, les Amelot, les Boyer et même quelques esprits plus accommodés à l'intrigue de cour et au jargon du monde, comme M. de Maurepas, mon frère et le cardinal de Tencin. Il y faut une candeur naïve et sincère , que la réputation en soit bien méritée, un approfondissement des desseins, avec l'habileté dans l'exécution. Il n'y a qu'à voir le ministère des finances de M. Orry, quels fruits on en a tirés : de gros expédients, de bons calculs, mais tous les moyens au détriment du royaume, dont le dedans est infecté d'une misère irréparable.

23 mars. — Mon frère n'avait songé qu'à une chose, depuis mon entrée aux affaires de M. le duc d'Orléans, qui était de m'en faire chasser, et il a servi visiblement de conseil à Mme la duchesse d'Orléans. Il m'avait d'abord aposté Prévost, l'intendant, pour me faire contrecarrer et m'espionner sur toutes choses ; je suis parvenu à le faire chasser; je le regardais avec raison comme le mineur attaché à la p]ace; enfin on trouva cette assignation donnée pour demande en délivrance du legs de Sa Majesté Catholique, dont on a tiré tout le parti imaginable, et toujours mon frère en fut le conseil. Depuis que mon frère a été en place, l'attaque a redoublé et a réussi; j'ai eu mon congé en forme1, et le beau est que, voyant toutes ces horreurs secrètes, i] a convenu de paraître me fier à celui qui me persécutait; je l'ai vu venir, et il est venu.

Je me suis proposé, en me retirant, d'afficher la

1 Nous verrons que ce congé n'avait pas eu de suite.

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pauvreté sans misère; toutes les places, dans ma maison, deviennent uniques : j'ai un beau suisse fort galonné, un valet de chambre, un seul laquais, un cocher, deux chevaux et une servante. Je donne l'argent à dépenser à mes gens , je me nourris d'un pot-au-feu et d'un poulet, je garde le même appartement meublé comme il est et fort honorable, surtout fort commode pour le quartier et pour l'abord de tous les bureaux. Je me livre aux bureaux du conseil, je les tiens tous, où je vais régulièrement; j'y borne mes études pour quelques années, reprenant ce que j'ai laissé derrière moi de connaissances dans cette matière ; j'ai un honnête homme d'avocat , nommé Estève, retiré comme moi du tumulte et des affaires par vertu; je le consulte et je vois avec lui les ordonnances.

Par là, je passerai dans ce siècle-ci pour un homme modéré, philosophe, attaché à mes devoirs, éclairé cependant et capable , plus digne de places que ceux qui y sont : ce rôle a sa beauté, et, si l'ambition le nourrissait, il pourrait aboutir à une grande élévation. Cependant, je ne négligerai pas les puissances qui ne sont pas dans d'heureuses cabales ; elles ont leur force, et on peut s'en appuyer sans s'y attacher. Je profite du mécontentement de ceux qui travaillent contre mes contrariétés : je m'entends sous ce discours obscur. Par là, je me fais craindre de mes ennemis, ces ennemis étant malheureusement dans ma propre famille. On peut être bien avec les gens marqués sans s'y fier, et, leur laissant à savoir que l'on tient par d'autres côtés, on les désarme en partie : par là, ils croient ce qu'ils craignent, et, leur opinion

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allant par delà, leur crainte augmente, et la lâcheté déconcerte leurs finesses.

2 avril. — On parle d'un grand événement annoncé par le roi de Prusse, d'une armée formidable qui doit fondre sur quelque partie de l'Europe, et qu'il a luimême dit qu'avant le 15 de ce mois on saurait ce grand événement. Ce prince n'a ni foi, ni loi, et se moque de la foi comme de la religion : quand on lui disait que l'empereur ménageait ses nouvelles conquêtes, il répondait qu'avec cela on gagnait le royaume des cieux, mais qu'on ne gagnait pas ceux de la terre; on sait encore qu'il a dit plusieurs fois que la maison de Bourbon était trop puissante comme elle était, et qu'il fallait la diviser et la diminuer. M. de Bellisle m'a dit récemment à quoi tendaient ces gens-là : c'était, non à ôter la Bavière à l'empereur, mais à nous ôter la Lorraine et l'Alsace, pour s'indemniser et pour nous affaiblir. 11 paraît depuis peu, en Angleterre, une grosse brochure contenant un détail de toutes les perfidies de la France depuis le commencement de ce siècle ; les citations paraissent justes ; on y conclut à nous attaquer à frais communs de toutes parts et par un concert unanime de toute l'Europe. Cette ligue serait composée de l'Angleterre, la Hollande, la Sardaigne, la Prusse, avec de grandes forces; la Russie, le Dannemark, la Saxe et la Pologne, et tout l'empire, dans lequel entrerait l'empereur, avec qui la paix ne se fera qu'à cette condition ; et il aura pour excuse à notre égard sa faiblesse, devant avoir désormais très-peu de voix au chapitre.

Nous manquons d'hommes, d'argent, de généraux

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et de conseil ; nous sommes découragés, nous demandons la paix, nos meilleures troupes sont détruites par la mortalité et les mauvaises manœuvres de nos généraux, nous les recrutons avec peine et efforts, nous abandonnons l'armée de Bavière, nous devrions déjà être à cheval sur la frontière et y avoir assemblé une grande armée, nous voilà réduits à la plus triste défensive, et, pour tout général, le maréchal de Noailles; nos généraux et nos conseils n'ont été nommés depuis peu que parla garde-robe du feu cardinal.

On croit tenir la czarine par son amour pour notre ambassadeur, M. de la Chétardie, qui ne veut cependant pas encore y retourner ; mais d'ailleurs cette ressource est faible et n'empêchera pas la raison d'État en ce pays-là; sinon, les grands de la nation russe l'emporteraient, et les révolutions sont fréquentes en Moscovie.

Le roi de Prusse peut obtenir un objet prochain par cette attaque : en concourant à faire des conquêtes en France il se fera donner des équivalents en Allemagne, disant que le grand-duc ne doit pas tout avoir, et se rendra une grande puissance.

4 avril. — M. de B.2 peint le roi comme l'homme du monde le plus à craindre dans l'espèce de société qu'il y a entre le prince et les ministres : il rugit parfois de colère et ne se réprime que par quelque effort d'habitude encore. Le cardinal affectait un grand air de calme pour inspirer au roi cette modération conve-

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