‹ Journal et mâemoires du marquis d'ArgensonChapitre 31 sur 57 · LE MARÉCHAL DE BELLISLE · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL DE BELLISLE

Ce général, négociateur, intendant et harangueur, est un des plus grands génies du petit siècle où nous vivons : la rareté en fait le prix. Il eut peu brillé en Grèce , ni à Rome , dans ces temps de l'antiquité où l'amour de la patrie et de la liberté déployait de bonne heure les talents et l'héroïsme ; mais , sous une monarchie absolue , sous des ministres qui changent perpétuellement par les caprices du sérail, il faut dérober de bonne heure sa générosité à l'envie, n'avancer qu'à la sape, travailler sous terre comme les taupes et se porter aux affaires générales par les intérêts particuliers. On est longtemps valet pour devenir maître ; encore est-on toujours tributaire de l'intrigue ; on en essuie des revers avec des prospérités si la fortune cesse de seconder les partis qu'on a embrassés : c'est ce qu'éprouva le célèbre surintendant Fouquet, aïeul du maréchal de Bellisle, c'est ce qu'il a essuyé lui-même par la prison et par l'exil.

De là vient à nos personnages français un certain air de bassesse mêlé de hauteur qui ne déclare point le héros : plus de circonspection que de prudence,

i . On trouve dans le mss. intitulé : Affaires étrangères , t. II, f° 220, un morceau daté d'août 1746, sous ce titre : Ce que cest que le contrôleur général Machault, qui renferme à peu près les mêmes appréciations sur la classe des maîtres des requêtes et sur ce personnage dont les efforts pour rétablir les finances méritaient peut-être un jugement plus favorable.

plus de dextérité que d'urbanité, plus de caresses que d'affabilité, peu de sentiments, de l'étourderie dans les entreprises, de la lenteur dans l'action, une conclusion malheureuse et principalement nul patriotisme. Chacun est le centre de son cercle. Les esprits vastes peuvent bien posséder à la fois les détails de plusieurs districts, mais ils rapportent avec excès tout au leur : ainsi l'homme de guerre veut tout mettre en feu, le négociateur tout en fourberies, le financier ne prétend que remplir les coffres du roi ; et le bonheur national, qui y songe? personne; si le peuple murmure, l'on dit que c'est là le train ordinaire, l'on ne songe qu'à le réprimer et non à le satisfaire.

Ainsi ce que nos hommes d'État ont de génie n'est qu'un fléau de plus sur la terre ; il faudrait mieux qu'ils ne fussent pas nés, puisqu'on ne les emploie ni ne les dirige qu'au malheur public. M. de Bellisle est éloquent, persuasif et de grand courage; son ambition n'est point fixée ; ami des excès en toutes choses, s'il était premier ministre, il voudrait être régent, maire du palais et usurpateur de la couronne. Maître de tout pouvoir, que doit-on croire qu'il envisagerait dans ses vues? la vaine gloire pour la nation, celle qui détruit au lieu d'édifier, qui acquiert toujours et qui ne jouit jamais. Tl gouverne ses propres affaires avec la même élévation inquiète et vicieuse, plus curieux d'honneurs et de magnificence que de bonheur, plus occupé de vanité que du bon ordre, empruntant toujours, n'épargnant jamais , fécond en ressources, stérile en prévoyance, courant après l'avenir et aveugle sur l'état présent,

Il se pique de constance et d'amitié pour ses an-

ciennes connaissances ; il n'est pas absolument dénué de toute sensibilité , il partage son cœur entre la nature et l'ambition ; il a tiré de ce partage une félicité domestique que ne connaissent pas les autres courtisans; il a des amis, il est adoré dans son domestique. Son élévation et son crédit lui ont procuré des créatures dévouées à sa cause. Il s'est fait l'habitude de cacher ses prétentions extravagantes sous un air composé de sagesse et même de flegme ; cependant le feu de l'imagination est attisé intérieurement par la contrainte. Vous voyez en lui une statue droite et immobile vous proposer la dévastation des empires, l'agitation des républiques et vous conduire par des conséquences raisonnées aux troubles les plus dangereux pour l'Etat qui les poursuivrait selon ses moyens : c'est un grand défaut de son caractère de ne pas savoir s'arrêter, car il ne trouve de perfection que dans l'infini.

Chargé de conduire l'élection d'un empereur qui ne fût pas de la nouvelle Maison d'Autriche, il persuada à notre cour le système de détruire entièrement la pragmatique Caroline et de renvoyer en Hongrie l'héritière d'Autriche. Gouverneur de Metz, il voudrait que tous les chemins et tout le commerce de l'Europe aboutissent à cette ville, de façon qu'elle devînt la métropole de l'univers. C'est ainsi qu'il s'emporte en tout ce qu'il considère, et l'exécution manque toujours à ce qu'il promet, malgré la fécondité des moyens et l'activité qui les emploie : digne d'être chef par les talents, il ne doit être employé qu'en second par les défauts.

Son frère, le chevalier de Bellisle, passe pour être sa Minerve ; on se trompe, il faut les mieux connaître ;

le cadet, bien loin d'inspirer des vues à l'aîné, ne joue près de lui que le rôle de modérateur, il le contient autant qu'il peut, c'est un cerveau étroit, un homme pédant , circonspect et de peu de vertu , mais animé d'un grand amour pour son frère.

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