LE MARÉCHAL COMTE DE SAXE
La différence du génie à l'esprit fait aussi celle du courage dYsprit à celui du cœur 5 il n'y a point de grands hommes sans génie et sans hardiesse d'esprit : or nous avons aujourd'hui quantité de beaux esprits et peu d'hommes de génie, c'est ce qui se remarque le plus dans nos gens de guerre ; ce n'est pas le climat, ni le terroir qui tournent les hommes dans de certains siècles à ces qualités bonnes ou mauvaises (la nature est partout la même), c'est l'éducation qui décide ; je ne parle point de celle que donnent les pédagogues aux enfants, mais de l'influence de la cour, et de l'exemple entre nos égaux. C'est le gouvernement qui inspire aux sujets la louable émulation ou la basse ambition de s'élever aux honneurs sans mérite.
Le noble mépris de la vie subsiste toujours chez nos guerriers, même chez nos courtisans les plus efféminés. Mais, indépendants de l'ordre et de la discipline, ils sont esclaves de leurs mœurs, ils traînent partout les fers de la mode et du bon air ; ces mœurs sont l'intrigue et l'inapplication de pratique ; pour de la théorie, ils en ont de reste , tous se croient permis de spéculer, de raisonner vainement et de porter la géométrie et même la métaphysique dans les considérations sur la guerre. Jamais on n'a tant vu de livres
de tactique, de projets de campagne, ni de nouveaux systèmes sur l'exercice militaire, et jamais nous n'avons eu moins d'officiers taillés en généraux.
Dès qu'ils sont employés, ils dédaignent leurs charges ; selon eux, leur avancement ne va pas assez vite, leurs pouvoirs sont trop courts, ils s'indignent de leur dépendance et cependant ce sont eux-mêmes qui se forment les trois quarts de la gêne qui les contraint. Ils craindront plus de déplaire au moindre des favoris que de manquer au salut de la patrie ; le peu qu'ils font se tourne en longues apologies de leur conduite et en critiques des ordres supérieurs. On manque de cette noble hardiesse qui sait saisir le moment, et qui, inspirée par de bonnes vues, est souvent heureuse sans témérité et sans emportement ; on se renferme dans des ordres étroits, mal exigés, mal dictés et encore plus mal entendus. La négligence et le luxe désolent nos camps; on ose louer un général français de ce qu'il a fait une chère délicate au milieu de la famine; il mange son bien avec celui des autres; ce n'est point la violence, c'est l'extorsion et le péculat qui ont été ses moyens. Dans ses mouvements à la guerre, il prend l'inquiétude pour les soins, il fatigue inutilement l'armée , elle dépérit en tournant sur son axe ; il écrit de longues dépêches , le raisonnement en bannit la raison : dans tout cela nulle éducation, nul génie.
C'est donc le besoin des affaires qui nous a réduits à nous servir d'étrangers : les Allemands et ceux du nord ont mieux conservé aujourd'hui le véritable esprit de la guerre ; nous tirons de leurs pays des hommes et des chevaux plus robustes et plus nerveux que
les nôtres. Les hommes y ont un flegme qui fixe le feu follet des Français, ils ne voient les choses que dans un sens, et ce sens ordinairement est le bon; les principales règles de la guerre se réduisent à un plus petit nombre qu'on ne croit ; les étrangers ne varient point comme nous, ils perfectionnent; leurs vues sans abstraction ni subtilités sont une chaîne d'épreuves et de conséquences.
Voilà ce qui a formé le comte de Saxe et qui l'a mis à la tête des affaires ; il a peu d'esprit, il n'aime que la guerre, le mécanisme et les beautés faciles. Otez-le de ces trois articles , vous n'y trouverez qu'un soldat allemand désœuvré et sans propos. Un petitmaître français quitta le service en 1 746, disant pour raison qu'il ne voulait plus d'un métier ou celui qui y excellait était celui de la cour qui avait le moins desprit. Le comte de Saxe a attiré ici le comte de Lowendal son ami ; ils sont à peu près du même caractère. Il faut convenir que ces deux étrangers ont laissé d'abord bien loin derrière eux ce que nous avions de meilleurs lieutenants généraux. On a eu beau déclamer et murmurer ; leurs œuvres et leurs succès sans discours valaient mieux que l'éloquence et les promesses des autres. Tous deux aiment l'argent en Allemands, ils ne se piquent point de désintéressement; l'on voit ce qu'ils s'attribuent, tandis que nos Français tâtonnent, grappillent et ne réussissent à rien.