‹ Journal et mâemoires du marquis d'ArgensonChapitre 38 sur 57 · Voy. l'Appendice III · texte numérisé non relu

Voy. l'Appendice III

du repos universel que le roi voulait faire régner en Europe ; vous disiez souvent aux ministres étrangers : Oui la France désire la paix même avec passion ; si on la refuse, nos ennemis verront de reste que nous savons faire la guerre, mais ce ne sera qu'au refus de la paix. Il vous semblait que votre pairie jouait le beau rôle par ce propos, et les effets confirmèrent votre franchise : on vous avait nommé à la cour M, d Argenson de la paix, et M. votre frère, M. d' Argenson de la guerre ; le roi lui-même vous distinguait par ces deux surnoms, et vous vous complaisiez fort dans le vôtre. Tout a justifié votre système, quelque peu d'attention qu'on lui ait accordé dans le temps, sans qu'on sache même, à l'heure où s'écrit ceci (1747) quelle en sera la dernière conséquence. Le maréchal de Saxe assiégea Tournay, a la fin d'avril suivant, avec une armée inférieure à celle des ennemis et sans armée d'observation. Nos prétendus habiles guerriers du conseil et de la cour assuraient que les alliés ne seraient pas prêts si tôt, et qu'ils ne pouvaient secourir Tournay; cependant le roi eut à peine le temps d'arriver de Douay à son camp pour recevoir la bataille. Je laisse à l'histoire à dire à quoi il tint qu'elle ne fût totalement perdue; elle le fut même pendant deux heures, et le royaume était à deux doigts de sa perte. Le maréchal de Saxe a talents et capacité ; mais le bonheur surpasse encore la prudence, et le zèle pour la nouvelle patrie qu'il sert n'anime pas toujours ses desseins. Il eût pu facilement poursuivre l'ennemi après Fontenoy; il eût pu accomplir, dans la campagne de 1745, tout ce qu'il fit dans la suivante et même en 1747. Le combat de Mesle, en juin 1745, fut donné par les sol-

dats, et un pur effet du hasard. Sans ce bonheur, l'entreprise de Gand était manquée et nos conquêtes fort dérangées. Il a donc fallu toutes ces circonstances merveilleuses et multipliées pour justifier le système d'effrayer nos ennemis par la rapidité de nos conquêtes en Flandre. On n'y a pas même employé la célérité qui étonne, puisqu'on avait pour but d'effrayer. Depuis Fontenoy, on se piqua d'une grande prudence à ce théâtre de guerre, tandis qu'on abandonnait imprudemment les autres, de sorte que, dans le total de la guerre, nous avions plus de désavantages d'un côté que d'avantages de l'autre. Ce sont ces malheureuses compensations qui se calculent et qui décident de la paix; il en fut tout autrement aux guerres qui précédèrent la paix de Westphalie et celles de rsimègue et de Riswik.

A mesure que l'on a conquis en Flandre, le ministère de la guerre a persuadé au roi de démanteler plusieurs places conquises, ce qui anéantit la barrière des Provinces-Unies, de sorte que quand nous formerons quelque nouvelle entreprise sur les Pays-Bas nous pourrons aller droit en Hollande par une vaste plaine et sans presque d'obstacle. C'est une grande question de savoir si la barrière ne nous était pas plus utile, par la facilité d'une neutralité avec la république de Hollande, que nécessaire à la même république qui n'est point foncièrement notre ennemie, qui ne l'est que par mal entendu, que nous devrions protéger, et qui a tout à craindre de l'Angleterre pour son commerce et de la maison d'Autriche pour sa liberté. Autre grande question, si cette augmentation de terreur qu'inspirera la France accroîtra sa puissance et son bonheur. C'est

le département de la guerre qui conseille de tels partis, sans consulter celui de la politique ; ses conseils sont dangereux : on l'a assez vu pendant le ministère de M. de Louvois. Nos intendants, commis et entrepreneurs militaires ont joui de ces riches pays conquis, pendant qu'a duré notre possession ; ils n'ont presque rendu aucuns comptes, ils s'y sont enrichis, prétextant pour leur régie quelque épargne de subsistance pour nos troupes pendant l'hiver. On a mis le poignard dans le cœur de ces bons Flamands que le feu roi ménageait beaucoup, au contraire, en pareille occasion. Enfin on a intimidé les Hollandais, on a irrité l'Europe, on a beaucoup donné à dire aux négociateurs ennemis qui traversaient la paix que vous évoquiez de tous côtés par la raison et par la justice.

Par ce système, on a abandonné les affaires d'Allemagne dans le temps où elles méritaient le plus d'appui. Peu après la victoire de Fontenoy, on redemanda (sans vous en parler) vingt mille hommes à l'armée de M. le prince de Conti, ce qui l'obligea bientôt à repasser le Rhin, et à laisser libre cours à l'élection du Grand-duc comme empereur.

Le nouvel électeur de Bavière n'ayant de notre part qu'une assistance trop insuffisante fut chassé et fit son traité à Fuessen pour se donner à nos ennemis. Par là encore, le roi de Prusse, abandonné à ses forces et ne recevant aucun profit de diversion de notre guerre de Flandre (qui n'occupait que les puissances maritimes et non les forces allemandes), faillit quatre fois à être détruit et ne dut son salut qu'à sa diligence et à son bonheur. 11 nous prodigua les reproches et fit la paix sans nous, dès qu'il le put, parla médiation de l'Angleterre.

DU MARQUIS DARGENSON. 265

Notre gouvernement, ménager de toutes les forces françaises pour les concentrer en Flandre, refusa d'en porter en Italie ; il y fallait cependant abandonner les Espagnols ou concourir aux grands desseins où nous étions engagés avec eux. La paix particulière du roi de Prusse ayant donné moyen à la reine de Hongrie de se renforcer en Italie, les deux couronnes de France et d'Espagne en furent entièrement chassées l'année suivante, et les Génois conquis par l'implacable ennemi que nous lui avions attiré.

Voilà donc ce qu'a produit la guerre offensive des Pays-Bas contre laquelle vous vous étiez tant élevé : une gloire vaine et sans solidité, des avantages composés de cent défaites essuyées d'autres côtés, ouvrage de la flatterie et de l'avarice. Vous avez eu cent fois occasion de remarquer la vérité de ce que vous disait M. de Torcy : le ministère que vous avez rempli, n'est qu' une tête sans bras et sans force, c'est celui de la raison impuissante et sévère qui s'oppose à tout et ne surmonte rien. Pour persuader, il faut plaire, et, pour plaire aux princes, il faut les flatter, non par des paroles, mais par des choses qui touchent directement leurs passions ; la prévoyance, la justice, un bien éloigné ne sont pas de ces objets directs qui se montrent d'abord à leur amour-propre ou à leurs craintes. On peut raisonner avec son maître : Louis XV écoute tout avec une patience aimable; mais cette patience n'est pas assez engageante pour attirer le sentiment d'une persuasion victorieuse, quand les premières ouvertures restent sans impression. Qu'on ne s'y trompe pas : le roi est encore plus absolu que Louis XIV; il commande plus en se taisant que les autres maîtres en

parlant haut; son silence est une interdiction de continuer et une défense d'insister, un ministre sage ne saurait oublier un moment sa sujétion1.

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