‹ Journal et mâemoires du marquis d'ArgensonChapitre 37 sur 57 · Voy. t. Ier, p · texte numérisé non relu

Voy. t. Ier, p

Maurepas sont dévoués au système d'une obéissance aveugle à l'Espagne. L'ambassadeur Campo-Florido avait souvent de longues conversations avec le roi, sans l'intervention du ministre des affaires étrangères (ce qui n'était point du temps du feu roi); il entrait même dans la familiarité de S. M., et, si tout ce qu'on vient de dire ne fournissait pas absolument les moyens de persuader au roi tout ce que \oulait la cour d'Espagne, il y en avait assez pour retrancher bien des choses de la constance et de la fermeté de conduite qu'il faudrait tenir dans des conjonctures délicates.

Sur le désir de la paix que le roi témoignait si bien dans la lettre qu'on vient de copier, il faut observer que les vues de gloire peuvent se tromper quand elles ne sont pas contredites. Un prince né avec la facilité de commander et d'être obéi ne saurait peser toutes choses comme le subalterne qui est chargé de l'exécution. Il y avait, dans cet ultimatum, quantité de choses inspirées au roi par le ministre de la guerre pendant la campagne de 1 744 , dans le temps où ce ministère n'avait pu être contredit par celui des affaires étrangères : c'est comme si les maréchaussées dictaient aux présidiaux leurs sentences, tandis qu'elles ne sont destinées qu'à les faire exécuter et obéir. Le roi se voyait dans ce moment le vainqueur de toutes parts, il croyait avoir un général invincible dans le comte de Saxe : on lui avait présenté la conquête des Pays-Bas catholiques comme une source immanquable de quantité d'avantages pour la paix générale.

Quoique véritablement le roi crût faire un grand effort de modération en ne dictant que les conditions qu'on vient de dire, il y en avait d'impossibles, comme

celle qu'il répète plusieurs fois de ne rien dire, et de laisser aux ennemis ou aux médiateurs la charge de tout proposer. Il faut savoir que toutes les nations de l'Europe se piquent de grande finesse avec nous, parce qu'elles nous réputent pour plus fins que nous ne sommes. Elles voulaient donc toujours le contraire de ce que le roi souhaitait en cette occasion, que nous parlions les premiers, et elles se laisseraient plutôt détruire que de se déranger de cette loi.

Si le roi était animé du désir de paix, comme il vous l'écrivait, il l'était encore davantage de l'amour de la gloire , et on peut le remarquer dans ces mots de sa lettre, la plus vigoureuse guerre. Il voulait sortir promptement de Versailles, il venait de perdre la duchesse de Châteauroux et avait grand besoin de dissipation; ainsi toutes choses donnaient de grands avantages au département de la guerre; des gens sages vous avaient averti de ne pas trop contrarier ses volontés dans ce moment-là : qui déplaît a toujours tort.

Cependant vous ne laissâtes pas de donner quelques jours après un mémoire au roi1 sur lequel vous le suppliâtes de faire les plus sérieuses réflexions, mais ce fut sans aucuns succès de persuasion. Il était fondé sur les principes dont il a déjà été parlé : vous proposiez une simple défensive en Flandre, soit de peur d'augmenter un orage dangereux de ce côté -là, soit pour s'attacher davantage aux deux autres théâtres de guerre, l'Allemagne et l'Italie : ceux-ci contenaient les

1 . Le t. II du manuscrit : Affaires étrangères, renferme à cette date, 1744-45, un grand nombre de mémoires et d'avis sur les affaires extérieures, sur la paix, etc.

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principaux objets, et, loin d'y pouvoir maîtriser, notre défensive n'y était pas seulement assurée. En Allemagne, la reine de Hongrie y portait ses forces principales, et laissait aux puissances maritimes le soin de défendre les Pays-Bas. En Italie, nous aurions dû être supérieurs aux Espagnols pour les bien guider ; il en était tout au contraire. Ainsi vous ne vouliez qu'une défensive solide de toutes parts, nous soutenant bien dans les conquêtes faites par nous ou par nos alliés sur la reine de Hongrie, d'une façon à désespérer nos ennemis de pouvoir jamais les reprendre. On aurait gardé une partie de ces conquêtes, et l'autre eût servi de prix à la paix, les ennemis sennuyant des efforts inutiles de la guerre.

Nous n'avions pas alors perdu Louisbourg en Amérique, ainsi nous étions intacts de tous côtés. Le roi de Prusse avait conquis la Silésie, nous devions concourir à sa conservation par la diversion la plus prochaine. Le roi avait pris Menin, Ypres, Courtray et Furnes en Flandre, et Fribourg en Allemagne ; nous avions un empereur élu par la force de notre puissance dans l'empire, nous détenions l'Autriche antérieure dans le cercle de Souabe que nous destinions à l'empereur. Il occupait la Bavière jusqu'à Passaw, mais cette position était fort hasardée et même regardée comme bientôt perdue dès que nous ne la soutenions pas par de meilleures dispositions; il nous fallait Ingolstadt et des magasins, l'armée du maréchal de Maillebois occupait la Franconie et le cercle électoral ; mais il fallait la soutenir, soit pour la préserver de repasser le Rhin, soit pour faire diversion à l'attaque de la Bavière. Du côté de l'Italie, nous possédions la Savoie ;

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Jes Espagnols y avaient une bonne armée toute transportée sous les ordres du comte de Gages, général de réputation ; une armée de Français inférieure en force était sur le point de la joindre par les facilités que nous donnait le nouveau traité avec les Génois. On pouvait s'y permettre des conquêtes heureuses pourvu que....1 les conduisît avec solidité, de façon, comme disent les vieux guerriers, a ne point avancer le pied gauche que le pied droit ne soit bien assuré. Avec cela, la reine de Hongrie entretenait peu de forces en Italie et la principale défense roulait sur le roi de Sardaigne.

Rien n'était plus facile, dans la négociation de paix, que de faire reconnaître partout l'élection de l'empereur, et même de lui procurer la cession de l'Autriche antérieure; les puissances étrangères qui se mêlaient de la paix s'avançaient toutes sur ces deux points, et il n'y avait qu'à les laisser dire, comme le roi vous le prescrivait dans sa lettre. La Savoie et le comté de Nice à procurer à l'Infant souffraient plus de difficultés, car il fallait trouver pour le roi de Sardaigne de grandes compensations sur le Milanais, ce qui eût réduit à presque rien le domaine autrichien en Italie, et ce qui n'était pas facile à persuader à l'Europe, nos conquêtes n'étant pas seulement commencées par delà les Alpes. La liberté de rétablir les fortifications de Dunkerque à notre gré était un article quasi impossible à obtenir de l'Angleterre, et le devint beaucoup davantage, quand on sut qu'ils avaient conquis Louisbourg. Ces fiers insulaires, qui se croient les arbitres du monde et qui

i . Le nom est oublié dans le manuscrit. D'après ce qui suit, ce doit être M. de Maillebois ou le prince de Conti.

emploient des sommes immenses à cet arbitrage, n'avaient encore reçu aucun échec, mais au contraire avaient secouru avantageusement la reine de Hongrie : comment pouvait-on les faire consentir à sacrifier leur stipulation sur Dunkerque, reste capital et précieux de la paix qu'ils nous ont donnée à Utrecht contre leurs intérêts nationaux ? La promesse de renouveler le traité d'Assiento ne pouvait être appuyée d'aucune sûreté, car la paix que voulait le roi se serait faite sans l'Espagne qui en eût été de fort mauvaise humeur et elle ne se fût prêtée à rien.

Malgré toutes ces difficultés, il est certain que la paix se fût signée avant l'ouverture de la campagne de 1745, si l'empereur Charles VII ne fût pas venu à décéder subitement, comme il arriva bientôt; mais sa mort ouvrit à la reine de Hongrie une nouvelle carrière d'avantages en Allemagne, dont elle voulut se saisir avant que de parler sérieusement de paix, persuadée avec raison que son marché définitif en serait meilleur. L'élection du Grand-duc malgré la France, les suites de ce couronnement parmi toutes les puissances germaniques, la reprise de la Silésie, notre expulsion d'Allemagne, tout cela fut envisagé par la cour de Vienne comme des événements assurés.

Nous leur laissâmes un libre cours, au lieu de l'arrêter; on envoya le maréchal de Maillebois en Italie, on lui substitua M. le prince de Conti qui ne fit rien qui vaille, et qui ne montra qu'une extrême prudence là où il fallait de la témérité ; on lui retira vingt mille hommes, tandis qu'il fallait le renforcer et porter tous nos efforts sur le Rhin, et tout cela se fit ainsi pour procurer au roi une glorieuse campagne en Flandre :

voilà ce que produit la flatterie au conseil des meilleurs rois.

Quand vous proposâtes la défensive en Flandre, vous fûtes très-mal reçu : Sa Majesté vous répondit que vous n'entendiez pas la guerre, ce qui était très-vrai ; qu'une défensive était ruineuse et dangereuse, qu'on mangeait son propre pays, au lieu qu'on mangeait celui de l'ennemi par la guerre offensive ; que nous ne pouvions aujourd'hui attaquer directement la reine de Hongrie que par les Pays-Bas, que nous effrayerions les puissances maritimes, etc. Vous répliquâtes et vous dites : Mais pourquoi effrayer ? Cessons les injures , diminuons les craintes, nous ramènerons la paix. Nous plaidons (comme on dit au palais) les mains garnies ; gardons bien ce que nous avons, nous lasserons l'ennemi, il ne conçoit l'espoir de nous entamer que sur nos nouvelles entreprises, elles commettent tout au hasard (effectivement la bataille de Fontenoy1, quelques mois après, pensa nous être très-fatale), au lieu que la guerre défensive, exercée par une grande puissance comme la nôtre, ne commet rien, assure tout; le feu roi s'y renferma heureusement après les défaites de Ramillies et de Malplaquet, et en tira de grands avantages ; à plus forte raison quand on a de la supériorité et qu'on offre la paix.

Le roi était tellement prévenu et circonvenu que ces propos souvent répétés le fatiguèrent, au lieu de faire un commencement d'impression. Vous aviez cru pouvoir dire tout haut une partie de ce que vous pensiez sur les moyens d'obtenir la paix, ne parlant que de justice et

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