On se rappelle que le tome II manque
3. Malgré ce que nous avons dit, p. 125, de l'état d'imperfection de cette partie du manuscrit, nous voulons donner le plus complètement possible cette négociation , dont Voltaire disait (lettre du 8 janvier 1746) « que c'était le plus beau projet, le plus utile depuis cinq cents ans, » et qui, indépendamment de l'intérêt qu'elle présente dans les circonstances actuelles, restera un honneur durable pour le court ministère du marquis d'Argenson.Du reste, en la complétant à l'aide de ses autres manuscrits, notamment celui qui a pour titre Affaires étrangères, nous ne ferons que nous conformer aux intentions de l'auteur, qui, en plusieurs endroits de son récit, a intercalé des renvois à ces documents, avec ces mots : Fiat insertio. Nous avons profité aussi de ceux que M. Eugène Rendu a insérés dans les pièces justificatives de son livre V Italie et l'empire d'Allemagne, Paris, 1859, 2e édit., 8°, et qui avaient été tirés par MM. Carutti et Sclopis des archives de Paris et de Turin.
de former une république ou association éternelle des puissances italiques, comme il y en a une germanique, une batavique et helvétique. Ce n'est point l'équilibre parfait qui forme ces républiques, ou, pour mieux dire, ce n'est point l'égalité intérieure qui les maintient. L'égalité est impossible entre les puissances comme entre les hommes, par la grande raison qu'il y aura toujours dans le monde inégalité de talents et d'activité; cependant l'égalité doit être le point où vise la sagesse commune et politique. Par ce principe dont on approche autant qu'il est possible, on ne voit plus dans le monde de ces grandes révolutions qui changeaient la face de l'univers; un reste de barbarie soutient encore pour un temps l'ardeur des conquêtes et des nouvelles acquisitions; mais, dans quelques siècles, les princes reviendront d'un goût si abusif pour eux-mêmes. Les conquérants sont les querelleurs de la société civile, chacun les fuit et les chasse, les puissances se liguent contre les princes ambitieux, on s'arme puissamment contre les voisins inquiets et dangereux, ou s'ils reculent leurs frontières de quelques cantons, ils se ruinent au dedans et laissent leurs successeurs en proie à leur faiblesse et à l'envahissement des autres princes. L'antique barbarie ne subsiste donc plus que par l'injustice des désirs, mais les arts ont fait de si grands progrès en Europe que la discipline militaire et la correspondance politique s'opposent de toutes parts aujourd'hui à l'exécution de ces désirs violents et tyranniques. Que chacun conserve ce qu'il possède, que les grands États se soutiennent par la police intérieure, qu'ils se préservent par là d'être entamés par des voisins plus forts, mieux gouvernés et
ligués ensemble, c'est le meilleur conseil qu'ils puissent suivre; mais qu'ils cessent de chercher à s'étendre davantage, s'ils ne veulent pas être partagés.
La Maison d'Autriche a eu ce sort et le subira encore davantage dans les Maisons qui lui succèdent. A l'abdication de Charles-Quint, le partage de la puissance en deux fut nécessaire. Philippe 11 perdit sept provinces des Pays-Bas, et ses successeurs le Portugal. La monarchie d'Espagne, en changeant de Maison souveraine, a perdu l'Italie et le reste des Pays-Bas. La seconde branche d'Autriche qui vient de s'éteindre en Allemagne est remplacée par celle de Lorraine; mais à ce changement elle perd déjà la Silésie et quelques portions du Milanais, après avoir sacrifié les Deux-Siciles à l'établissement de la pragmatique Caroline.
Mais des pertes plus inestimables encore sont celles du dedans, la faiblesse et l'épuisement des trésors dépensés, des dettes contractées, le sang des peuples, les campagnes incultes, les arts transférés ailleurs; les grands États deviennent par là sages par nécessité et spectateurs par impuissance. L'Espagne est réduite à cette situation et s'en relèvera difficilement, notre France n'y court-elle pas à pas précipités, et quelles forces aurait par elle-même la puissance autrichienne , sans l'argent des puissances maritimes qui, depuis le commencement de ce siècle, ont pris pour principe de soutenir contre la France leur tyrannie de commerce par la tyrannie terrienne de la Maison d'Autriche?
L'Italie est, depuis trois siècles, l'un de ces théâtres d'ambition et de conquête où viennent se consumer les grandes puissances. Les empereurs d'Allemagne y
établirent leur pouvoir ou le virent détruire selon les temps,; Charles VIII y montra la valeur et la légèreté française, Louis XII et François Ier y éprouvèrent encore de plus grands malheurs; les Vénitiens en ont été les tyrans pendant un temps, mais ce temps passa promptement, et leurs efforts ont fait disparaître leur puissance, nous y avons voulu conserver quelques citadelles, quelques portes pour y prendre part aux désordres sous prétexte de défense et d'équilibre, ce n'est point tout cela qu'il y faut.
C'est de concentrer les puissances italiques en ellesmêmes, c'est d'en chasser les étrangers, c'est de montrer l'exemple de n'y plus prétendre, et, si quelques princes étrangers y gouvernent encore, que ces princes deviennent tout à fait Italiens, qu'ils ne puissent hériter ailleurs ; que s'ils préfèrent d'autres successions qui leur surviendraient qu'ils abandonnent alors à des successeurs désignés l'Etat qu'ils posséderaient en Italie, et que cette option, cette incompatibilité soit une des lois fondamentales de toute domination en Italie. Soyons les promoteurs de cette règle, employons-y de la force et de la sincérité pour la maintenir, empêchons les troubles et la tyrannie, nous en avons les moyens, soutenons les faibles et les opprimés; nous sommes assurés que nos seules menaces auront l'effet des plus grandes victoires, nous y gagnerons pour nous honneur, repos et sûreté.
Voilà sur quoi j'avais fait des réflexions et des recherches pendant le ministère de M. Chauvelin1; il m'avait confié, par une confiance particulière, ses des-
\ . Voy. dans le manuscrit Mémoires d'État, t. II, f°» M et 180.
seins, quand il commença la guerre de 1733; il gagna par là la cour de Turin. Il voulait chasser les Autrichiens d'Italie et les en chassa effectivement; l'Infant D. Carlos eut les Deux-Siciles, royaumes à l'extrémité de l'Italie et qui ne peuvent s'étendre ni troubler ce continent; le roi de Sardaigne devait avoir le Milanais. Cela fait, l'Italie restait tranquille pour l'éternité, la couronne de Naples devait être incompatible avec celle d'Espagne : si le roi de Naples y parvenait jamais, un de ses frères ou un de ses fils puînés y succédait. Le roi de Sardaigne, revêtu du reste de la dépouille autrichienne, n'aurait pu de même s'étendre ailleurs; au moindre mouvement qu'il se fût donné pour attaquer la moindre principauté de son voisinage, il eut ouvert le champ à de grandes guerres qui lui eussent été fatales. Les Français, les Autrichiens, les Espagnols eussent rentré en Italie et y auraient exercé leurs anciennes prétentions. Cela fait, M. Chauvelin était d'avis que nous donnassions la garantie de la pragmatique Caroline pour le reste des États d'Allemagne, avec un dessein sincère de l'exécuter.
Mais deux choses s'opposèrent à la réussite de ce plan; l'extravagance et la mauvaise foi de la reine d'Espagne, les faiblesses et les incertitudes du cardinal de Fleury. La monarchie d'Espagne, ayant toute sa force et ses volontés réunies dans la seule tête de la reine, voulait un grand établissement pour l'Infant D. Carlos- et, après lui, pour un second et même un troisième Infant; la reine en voulait un pour ellemême où elle régnât pendant son veuvage et dont elle pût disposer arbitrairement après sa mort. Un grand d'Espagne, qui est au fait des desseins du conseil de
Madrid, m'a dit encore qu'il fallait tôt ou tard que le Portugal soit réuni à l'Espagne; mais que, le prince de Brésil ayant épousé une Infante, on ne pourrait pas le laisser sans souveraineté, et qu'ainsi il lui faudrait préparer un établissement, avant de commencer la conquête du Portugal. Ainsi voilà plus d'établissements que l'Italie n'en peut supporter; si ces desseins sont raisonnes, il y entre sans doute la conquête des Etats du roi de Sardaigne en le réduisant à la seule Savoie qui est en deçà des Alpes.
Ainsi, voilà l'Italie entière convoitée en même temps par l'Espagne, réputée par la Maison d'Autriche de son domaine et de sa mouvance, et que le conseil de Turin, par une conduite fourbe et secrète, ne désespère pas d'absorber peu à peu. Mais, plus ces desseins se croisent et se traversent, plus nous devons penser que nous les arrêterons les uns par les autres, et qu'il en résultera un calme durable, à quoi notre politique doit tendre perpétuellement, et, certainement, rien n'est si facile à l'exécution, quand le roi sera bien servi, par un ministère uni et raisonnable, et surtout quand la cour ne sera point admise dans ces desseins.
La cour d'Espagne a une malheureuse influence sur la nôtre, et nos ministres sont courtisans. M. Chauvelin voulait le bien , mais prétendait entendre la cour ; il eut de grands ménagements pour l'Espagne, il favorisa X établissement de Tin Tant ; il leurra en promettant plus qu'il ne voulait ni ne pouvait tenir ; ces mécomptes perdant les ministres plus que la dureté des refus, la fureur y succède à la bienveillance; ainsi il s'est perdu principalement par où il prétendait se conserver.
J'ai vu des mémoires bien exacts des forces et des
moyens qui peuvent concourir à chasser les Allemands de l'Italie et à y établir un partage durable ; je soutiens que la France seule avec le roi de Sardaigne, saisissant bien le moment, y réussiront avec facilité, toutes les fois qu'ils voudront l'entreprendre : la cour de Vienne ne tient pas ordinairement plus de dix à douze mille hommes de troupes réglées, surtout quand elle a de l'occupation ailleurs.
A quoi donc nous servait l'Espagne dans ce dessein ? Mais l'établissement de D. Carlos était un ancien projet conçu par le cardinal Dubois; il fallait donc y donner cours dans une opération générale comme celleci; mais on aurait dû se garder de l'avancer ni de l'étendre. Le traité de Séville fut une cajolerie de M. Chauvelin à la reine d'Espagne; on envoya au Grand-duc l'Infant son successeur pour s'assurer davantage de sa succession; on y joignit un corps de troupes espagnoles : ainsi voilà l'Espagne admise nécessairement au grand dessein de chasser les Autrichiens d'Italie, de là vinrent toutes les traverses et les seuls obstacles, comme je les ai trouvés à une seconde entreprise pour le même objet.
La passion de dévorer l'Italie aveuglait tellement la reine d'Espagne Elisabeth Farnèse qu'elle y a toujours mis à égalité la puissance autrichienne et celle du roi de Sardaigne. Tout ce qui s'y oppose à ses desseins lui semble monstrueux et également ennemi des deux couronnes ; elle ne concevait pas comment nous pouvons nous lier avec ce prince ; elle le hait avec fureur parce qu'elle le trouve pour rival : née princesse italienne, elle a épousé la crainte qu'ont de lui les petites puissances d'Italie. La célèbre rivalité entr les Mai-
sons de France et d'Autriche a disparu à ses yeux ; elle préférerait la pleine possession de toutes les prétentions qu'acquerrait la Maison d'Autriche à un canton de plus qui serait accordé au roi de Sardaigne: c'est à cette manie qu'elle a tout sacrifié ; elle n'a songé qu'à nous tromper et à refuser tout concert de sincérité avec la cour de Turin.
Ainsi le traité de partage des États autrichiens en Italie, par lequel on cédait le Milanais au roi de Sardaigne, fut bien signé en 1 733 entre les cours de France et de Sardaigne, on le signa aussi avec des restrictions entre les cours de France et d'Espagne ; mais nul traité ne fut signé entre Espagne et Sardaigne ; de là vinrent les subterfuges et le mauvais concert entre les trois alliés. Le temps pressait, M. Chauvelin, ne pouvant faire mieux, crut cimenter mieux les traités par leur exécution qu'en négociant davantage; les armées de France étaient à sa disposition, avantage que je ri ai pas eu et qui ma bien manqué.
Rien au monde n'était si facile que de chasser les Allemands d'Italie en un mois de temps ; les Espagnols y mirent obstacle, étant de mauvaise foi sur l'article du Milanais. Ils allèrent d'abord à la conquête du royaume de Naples qui leur fut très-facile pendant que nous fermions les portes d'Italie. Cependant le roi de Sardaigne, qui voyait qu'on le trompait, hésita à pousser l'aventure, et cette hésitation faillit à nous être fort fatale : les Autrichiens accoururent en grand nombre, il fallait essuyer le sort de deux batailles, les Espagnols revinrent de la conquête de Naples, se joignirent à nous, et alors, par une seule marche sans combattre, nous repoussâmes les Allemands par delà le Tyrol. iv 18
L'entreprise était achevée, lorsque des brigues de cour culbutèrent à Versailles le dessein et le ministre : on persuada au vieux cardinal que les puissances maritimes allaient nous déclarer la guerre, que M. Chauvelin voulait l'éterniser, qu'il le trompait, qu'il pouvait faire une paix avantageuse (ce qui était vrai, mais la paix est-elle glorieuse quand on manque à ses amis?). Les brigues de Vienne et de Londres pénétrèrent dans le cabinet de France , à l'aide des mauvais Français : on rendit tout à la Maison d'Autriche, excepté Naples et deux petits cantons du Milanais qui furent cédés au roi de Sardaigne. M. Chauvelin fut disgracié.
Une seconde entreprise est plus difficile que la première, quand elle roule sur les mêmes obstacles déjà connus et éprouvés : ainsi le roi de Sardaigne a connu en cette première occasion quel était notre gouvernement et qu'il ne se pouvait fier à nous. A la mort de l'empereur Charles VI, il nous tâta et reconnut le cardinal pour tergiversateur et ennemi du grand plus que jamais. Il voyait bien l'attaque résolue contre la Maison d'Autriche, mais que ce ne serait qu'un feu de paille, tant que le cardinal vivrait. A sa mort, il vit les affaires entre les mains d'un ministère tout espagnol, M. Amelot gouverné par M. de Maurepas et par l'ambassadeur d'Espagne Campo-Florido; il savait toute l'influence d'Espagne sur notre cour; que, si cette influence cessait quelques moments, elle reprendrait peu après et avec plus de force qu'auparavant : il en conclut donc toute l'impossibilité qu'il y avait de se lier avec nous, que nous participerions à toute la haine et l'envie de la reine d'Espagne contre lui, et qu'il n'y avait rien à faire que de se servir de nos avances pour
DU MARQUIS D'ARGENSOJN. 275
tirer de nos ennemis le plus de cessions qu'il pourrait : c'est ce qui a produit le traité de Worrns par la médiation des Anglais ; il a conduit une double négociation avec la France et l'Angleterre jusques à celle qu'il avait optée d'avance.
Quelque défiance que je doive avoir de mon travail, et quelque facilité que j'apportasse à convenir d'avoir été trompé, je ne puis dire la même chose de la négociation que j'ai faite avec la cour de Turin, car pourquoi nous aurait-elle trompés en cette occasion puisque, par l'événement, elle n'y a rien gagné ? mais la peur a tout fait; le roi de Sardaigne connaît notre cour, y a d'excellents espions, nous les souffrons à l'hôtel de Carignan, ils sont très-clairvoyants et l'instruisent de tout ce qui se passe ici. Il a su que mon crédit était fort inférieur à celui qu'avait alors M. Chauvelin , il a vu l'éloignement d'Espagne à adhérer à ce traité, et que cet éloignement était soufflé et encouragé par nos courtisans et par nos ministres ; il ne perdait pas de vue ce qui lui était arrivé en 1 735 ; il voyait ici le ministre de la guerre opposé aux complaisances et au concours qu'il exigeait ; Alexandrie était aux abois, les Autrichiens accouraient en Italie , il pouvait se trouver sans alliés, à la merci de nouveaux alliés faibles ou infidèles. Certainement, s'il m'avait cru plus autorisé, il ne se serait pas jeté dans de telles défiances, mais, si on les entend bien, on ne peut l'en blâmer avec équité ; voici en peu de mots ce qui s'est passé dans cette négociation que je détaillerai davantage après cette légère récapitulation.
Le roi de Sardaigne fit avec le roi un partage équitable des États de la Maison d'Autriche en Italie ; la
plus grosse part fut donnée au roi de Sardaigne, celle qui suivait à D. Philippe, le reste aux Vénitiens, au duc de Modène, et le roi de Sardaigne rendait du sien aux Génois.
Ce partage et les conditions étaient tels qu'ils écartaient pour toujours les guerres d'Italie ; il fondait une république ou association italique avec une diète continuellement assemblée, à i'instar de l'association germanique.
Cet arrangement fut d'abord signé en forme de préliminaires, à Turin, puis il y eut traité en forme relatif aux préliminaires établissant un armistice ; ce traité fut signé à Paris, et, en conséquence de l'un et l'autre instrument, plusieurs lettres furent écrites réciproquement de la propre main des rois de France et de Sardaigne l, ce qui doit être réputé pour plus valable qu'une ratification formelle.
La reine d'Espagne fut deux mois et demi à accepter ce traité; elle y fit pendant ce temps-là la plus violente résistance, enfin elle l'accepta presque au moment où il se rompait par nécessité à Turin.
Le roi de Prusse fit la paix pendant ce temps-là 2 ; l'armée autrichienne qui agissait contre lui fit une marche avec une promptitude dont il y a peu d'exem-
1. Voy. dans l'ouvrage cité de M. Eugène Rendu, Appendice, p. 1(33 et suiv. la correspondance entre les rois de France et de Sardaigne jusqu'à la rupture de la négociation.
2. 11 y a dans le manuscrit : Affaires étrangères ', t. II, plusieurs notes et mémoires relatifs à ce sujet, notamment : Projet pour faire la paix générale par le canal du roi de Prusse, f° 101. — Avis sur deux points : 1° La paix du roi de Prusse — 2° La négociation de Dresde pour la paix, f° 103, etc.
pies, et arriva en Italie pour contenir le roi de Sardaigne. Ce prince nous faisait dire chaque jour qu'il était entraîné, qu'il ne pourrait plus bientôt résister, si la France n'obligeait l'Espagne à acquiescer au traité ; il entra en défiance, non des intentions personnelles du roi, mais du crédit de la cour d'Espagne sur celle de France ; la citadelle d'Alexandrie se trouva réduite aux abois, et n'ayant plus que quelques jours à tenir, elle tombait au pouvoir des Espagnols ; on lui indiqua les moyens de la délivrer, il sut que M. de Montai était mal sur ses gardes dans Asti.
Sa tentative réussit en peu de jours et passa même ses espérances : neuf bataillons français furent faits prisonniers sans coup férir. Le reste de la campagne ne fut plus qu'une déroute en Italie, la reine d'Espagne y fit agir son armée contre toutes les règles de la guerre, de la politique et de la raison, voulant garder par entêtement ce qu'on devait abandonner par nécessité pour sauver le reste. Depuis cela, le roi de Sardaigne ne fut plus le maître de reprendre avec nous aucune sorte de négociation. En vain aurait-on pris en France une de ses filles pour M. le Dauphin, quand ce prince devint veuf; il ne fut plus au pouvoir du roi de Sardaigne de se tirer des mains de la reine de Hongrie et des Anglais, leurs forces et leurs dépenses en Italie n'ayant pas moins pour objet de contenir le roi de Sardaigne que de s'opposer aux desseins de la France et de l'Espagne.
Dès l'hiver de 1 745 % il fut beaucoup question de
i. Eugène Rendu, Appendice , p. 148 et suiv. Projet présenté par M. de Champeaux, le 27 octobre 4 745. — Mémoire remis le 26 octobre \ 745 à M. de Champeaux.
négocier avec le roi de Sardaigne. Le personnel des ministres entre pour beaucoup dans ces négociations secrètes; M. Amelot avait été connu à Turin comme l'organe de M. de Maurepas, et celui-ci comme dévoué à l'Espagne; on y détestait le ministère de France, un nouveau ministre pouvait y inspirer de la confiance, on m'y connaissait par Mme de Carignan et par M . Chauvelin que l'on savait m'avoir appelé aux affaires étrangères; ainsi tout y était bien disposé par le personnel. Les passions et l'acception des personnes influent beaucoup dans les affaires, depuis que les monarchies sont devenues despotiques.
Véritablement, j'étais vivement persuadé que la plus grande erreur où nous ayons pu tomber, a été de nous brouiller avec le roi de Sardaigne, dans nos guerres avec la Maison d'Autriche : il est à cette Maison en Italie ce que le roi de Prusse lui est en Allemagne ; il ne peut s'agrandir qu'à ses dépens; ce n'est que l'avidité insatiable de l'Espagne et nos complaisances non raisonnées qui nous l'ont aliéné. Que ce soit lui ou un autre qui démembre l'énorme puissance autrichienne, cela nous est indifférent; on a beau nous menacer de ce voisin, on a beau citer le cardinal d'Ossat sur ces petits louveteaux de Savoie, et dire qu'il faudra fortifier Lyon, si le roi de Sardaigne devient si puissant ; ce sont là des préventions de la haine et des inspirations de l'Espagne; il y a encore bien loin de sa grandeur à la nôtre; c'est la seule Maison d'Autriche qui nous est dangereuse; il faut bien avoir des voisins; et que peuton faire de mieux que d'accroître les petits aux dépens des grands ?
Mais plaçons-nous au conseil de Turin : n'a-t-il pas
tout à craindre de la Maison de France, maîtresse de la France, de l'Espagne et des royaumes de Naples et de Sicile? qui peut soutenir que ce petit roi de Piémont, d'une île couverte de rochers, et accru même du Milanais, puisse jamais, de gaieté de cœur, entreprendre sur des princes français ? Ne le troublons pas lui-même ; il n'appellera à son secours ni les Allemands ni les Anglais; il n'a qu'à craindre de nous et n'aura jamais de menaces à nous faire. Mais, établissant un second Infant en Italie, de combien ses justes craintes ne doivent-elles pas augmenter? Ainsi je tenais pour principe qu'on ne pouvait donner pour ainsi dire un à D. Philippe qu'on ne donnât trois au roi de Sardaigne, et ce n'était pas là le compte de l'Espagne.
Du malentendu qui s'en était suivi, on en était passé jusqu'à la folie excessive de lui vouloir faire la guerre pour le réduire à nos injustes desseins; on voulait même conquérir sur lui et prendre sur ses États l'établissement de l'Infant D. Philippe. Il est des cas où un Etat doit s enterrer sous ses ruines plutôt que de rien céder, celui-ci était tel pour le roi de Sardaigne : je l'ai vu réduit à la plus grande extrémité, et il n'aurait certainement point plié, si on ne lui avait non-seulement promis la restitution de la Savoie, mais la cession du Milanais et une juste réduction pour l'établissement de D. Philippe. Soyons justes, et nous avancerons nos négociations ; la force et la supériorité par les armes ne peuvent servir qu'à éclairer la justice et la raison dans les opérations politiques.
Plein de ces principes, je perfectionnai peu à peu le plan qui me paraissait le meilleur, je ne fis point de difficulté de faire des pas vers la cour de Turin, et, plus
nos armes firent de progrès, plus les caresses et les avances parurent dignes du roi mon maître. Je me proposai principalement un grand secret, et tout ce qui s'est passé par cette affaire n'a été pénétré de personne jusqu'à son entière publicité.
Il faut savoir que le gouvernement et le conseil de Turin n'a pas aussi les grandes qualités de fermeté, de décision, de netteté et de grandes vues qu'avait le roi Victor; on y a bien les mêmes principes, tout y est en grand ordre, le travail est bon et assidu ; mais on y fait grand cas de la petite finesse italienne , on y préfère volontiers quelque bien médiocre, obtenu par lenteur et par fourberie, à un plus grand bien que la franchise et la promptitude aurait procuré par l'évidence. Le roi de Sardaigne se pique de religion et de probité, il n'y a manqué que par la faute de ses ministres et des principes nationaux ; il y a des factions dans son conseil ; M. d'Ormea1 mourut pendant les commencements de ma négociation ; il était décrédité quand il mourut. Le ministre de la guerre a des moments de crédit qui prévalent sur la raison d'État; enfin la crainte déguisée en prudence, l1 argument du plus sûr parti, prévalent en toute grande entreprise, et malheureusement ce parti le plus sûr paraît être aux Piémontais de se lier toujours avec nos ennemis; il faut peu pour les y porter, il faut beaucoup pour les ramener à nous.
Voilà ce que j'éprouvai ; je m'abouchai deux fois avec le sieur de Mongardin, conseiller du commerce du roi de Sardaigne et qui paraît chargé à Paris des affaires
\ . Le marquis d'Ormea, ministre du roi de Sardaigne.
DU MARQUIS D'ARGENSON. 28i
de la Maison de Carignan. Nos conversations furent assez concluantes, mais ne furent suivies d'aucuns effets après ces avances; on laisse ensuite reposer les volontés, l'épreuve du mal et les ouvertures du bien mûrissent les premières dispositions. Mme de Carignan eut quelque chose à me dire; mais elle affecta dans tout ceci de ne pas paraître dans les secrets d'Etat, on crut à sa cour quelle passait ici pour trop intrigante et qu'elle n'était pas toujours sûre de sa discrétion.
Il me revint quelques propos tenus à Turin par le marquis d'Ormea ; je pensai qu'un homme qui se trouverait auprès de lui sans être annoncé pour ministre de France, et qui se démasquerait ensuite pour homme envoyé exprès de ma part, persuaderait à ce premier ministre ma confiance et ma bonne foi : on me donna un jésuite qui me parut homme sage et sûr; il était de la province de Lyon et avait quelques visites à faire dans des maisons de Piémont. Je lui dictai son instruction à Paris dans sa cellule ; il passa à la frontière de Piémont, il écrivit pour demander des passe-ports, mais M. d'Ormea acheva alors sa disgrâce et finit ses jours; ainsi la mission devint inutile.
Quelques nouvelles agaceries furent sans résultat en apparence, mais firent leur impression peu à peu. Cependant le progrès de nos armes fut éclatant et solide; la reine de Hongrie, occupée de son attaque de la Silésie, avait ses principales forces en Bohême et négligeait par nécessité les affaires d'Italie; elle n'y avait pas quinze mille hommes; les Anglais, très-embarrassés des affaires d'Ecosse, voyaient tomber leur crédit et payaient mal les subsides du roi de Sardaigne; l'État de Piémont était désolé, nos contributions excès-
sives, le malheur des peuples était sans bornes. Le maréchal de Maillebois, d'accord avec le comte de Gages, comme l'étaient le prince Eugène et Malborough à la guerre de la succession d'Espagne, poussait ses conquêtes avec rapidité ; mais les Espagnols abusèrent bientôt de la victoire ; ils avaient plus de troupes que nous en Italie, et le conseil de Madrid voulut faire la loi : on s'étendit trop loin en descendant le Pô, la reine d'Espagne voulut prendre possession en son nom de Parme et de Plaisance, on passa le Pô et on fit couronner l'Infant à Milan. Par là, on négligea les conquêtes qui nous auraient assuré la communication avec la Provence ; on laissa derrière soi plusieurs places méridionales des Etats de Sardaigne qui auraient préservé les Génois de tous les malheurs que l'Espagne leur a causés en prétendant les défendre. L'Espagne présomptueuse se crut conquérante sans nous, et ne mit plus de frein ni de raison à ses désirs ; on n'y voulut pas croire possible le moindre retour de fortune. Les règles militaires et les raisons politiques avaient beau lui être exposées sur cela; c'était une femme ambitieuse, et des cerveaux vides et brûlés qui disposaient des affaires.
C'est à cela qu'on doit attribuer la révolte de toute l'Espagne contre nous, quand on y apprit quelques temps le traité solide, modéré, que j'avais conclu avec le roi de Sardaigne. On voulait bien traiter avec ce prince, mais de façon que son humiliation fut entière, qu'il perdît au lieu de gagner et que tout se ressentît en faveur de l'Espagne d'une supériorité qui n'était que momentanée.
Ce fut donc au commencement du voyage à Fontai-
nebleau, 1745, que le roi de Sardaigne m'envoya exprès et très-secrètement le sieur de Mongardin pour me témoigner l'envie qu'il avait de traiter avec moi, ne se fiant qu'au roi seul et à son ministre des affaires étrangères. Je n'hésitai pas à lui envoyer un homme de confiance , plutôt que d'en attendre ici un de sa part : je sais combien cette avance accélère les choses dans une cour lente; la cour la plus confiante et la plus expéditive autorise mieux son ministre éloigné d'elle, tandis que celui d'une cour plus fine n'ose prendre sur lui les moindres facilités, et perd tout son temps à envoyer des courriers.
Je proposai au roi M. de Champeaux, son résident à Genève et séjournant à Paris depuis longtemps; c'est la candeur même, jointe à une grande étendue de connaissances, plein d'idées qu'il ne faut que rectifier et modérer, sage et désintéressé, mon ancien ami de vingt ans. 11 a fait merveille dans cette commission et a mérité récompense; tout ce que je lui donnai d'instruction, de plein pouvoir et de chiffre fut de ma main , cette négociation devant être d'un très-grand secret; il se travestit en abbé et se dénomma Y abbé Rousset.
Dans mon instruction, je décrivais quels maux avait causés en Italie la prétendue supériorité des empereurs d'Allemagne sur ce continent, je réfutais leurs principaux arguments, le temps paraissait venu de l'éteindre et de déclarer les puissances italiques de francalleu et d'une pleine indépendance. On leur prescrivait l'association nécessaire pour maintenir leur liberté à l'avenir en empêchant tout étranger d'y dominer, les princes de Maison étrangère qui s'y trouvaient souverains devaient se regarder désormais comme Italiens et
être exclus de toute souveraineté étrangère qui leur adviendrait. Ils devraient, dans ce cas, opter pour Tune ou pour l'autre et abandonner la souveraineté italienne à celui qui leur était désigné pour successeur, soit par le traité , soit par la convention de la diète italique. Cette condition exclusive était l'âme du partage des biens autrichiens dont il s'agissait; la France, l'Espagne et le roi de Sardaigne avaient l'honneur de cet arrangement. On abolissait jusqu'à la dénomination de Saint empire romain dans toute l'Italie; la moindre république, le moindre fief devenait aussi libre de tout suzerain étranger que les plus grandes puissances d'Italie; la Maison de France y sacrifiait tous ses droits sans réserve.
Et certes, si le roi de Sardaigne eût pensé avec plus de hauteur, il eût embrassé ce système avec plus de chaleur et moins de défiance, il ne s'en fût pas découragé si facilement, mais on ne saurait pénétrer l'âme de ceux avec qui on traite. Il vit bien que le roi et moi \ procédions de très-bonne foi et avec grand zèle, mais il connut d'abord quelle serait l'opposition d'Espagne sur notre cour, ainsi il alla bride en main sur cet affranchissement général; il y gagnait, à proportion de son petit État, plus que n'a jamais fait aucun conquérant, car il s'assurait fortement ce qu'il gagnait; il obtenait le Milanais et devenait le chef des princes d'Italie ; il y était à peu près ce qu'ont été les empereurs de la Maison d'Autriche en Allemagne. Plus aguerri, plus puissant que les autres princes, il aurait eu le principal ascendant à leur diète, il n'aurait trouvé que trop d'occurrences pour s'agrandir encore; l'indépendance féodale qu'il acquérait sur les empereurs
d'Allemagne était en pur gain pour, lui car il n'en aurait pas trouvé les Allemands moins disposés à le secourir contre nous, si nous y avions jamais donné lieu. Ainsi ce lien de féodalité si vanté pour son appui n'a jamais été qu'un mauvais prétexte ; la peur et la défiance l'ont seuls mis en avant dans le cours de la négociation ; tout le monde y gagnait, l'empire même y eût applaudi, son tyran seul l'eût regretté et eût été furieux de cette perte. Le pape Jules II a dit avec tant de raison que l'Italie ne redeviendrait jamais heureuse et florissante qu'elle n'eût chassé les barbares (c'est-àdire les étrangers) hors de chez elle ! Tôt ou tard cela doit arriver, à en juger par l'évidence et par la raison, mais le temps n'en est donc pas encore arrivé.
Quant au partage, il était ménagé avec une générosité et une prévoyance admirable. Je le vanterai avec d'autant plus de plaisir que c'est l'ouvrage entier du roi, et c'est peut-être le seul ouvrage de son règne qui soit bien à lui ; le roi est bon géographe, il a présent à l'esprit toutes les positions topographiques, il trouve plus tôt sur une carte le point demandé qu'aucuns de ceux avec qui il travaille; il a l'esprit naturellement juste, il ne s'agit que de le faire sortir de l'assoupissement de l'indécision et de la timidité. J'eus ce talent avec mon maître en plusieurs affaires, je le plaçai sur les bonnes voies et il y courait mieux qu'un autre. Je ne l'ai jamais vu si grand que quand il écouta le rapport que M. Champeaux lui fit à Choisy de sa première négociation de Turin -, il ordonnait en maître, il dis-
\ . Une note jointe par d'Argenson au texte est ainsi conçue : « Audience de Champeaux à Choisy. Son étonnement, sa stupé-
cutait en ministre. S. M. écrivit beaucoup de sa main sur ce partage, m'envoya chercher souvent sur de nouvelles idées qui lui étaient venues et qui étaient bonnes. Je les travaillais la nuit avec Champeaux pour y faire mes objections et pour mettre tout en règle et en forme; ainsi se fit son instruction. Je laissai à Champeaux quelques-uns de ces papiers écrits de la main du roi, ils firent merveille ou, pour mieux dire, ils firent tout, quand il les montra au roi de Sardaigne sur la fin de sa négociation : ce prince voyant que ceci était véritablement l'ouvrage et la volonté du roi, il souscrivit à tout subitement, par respect, comme eût fait un sujet par obéissance. Que de grandes choses feraient les princes s'ils voulaient d'une volonté propre et indépendante des courtisans et des flatteurs !
Le sieur de Champeaux, sous le nom de l'abbé Rousset, fit une très-grande diligence et trouva ses passe-ports à point nommé. On le logea à la cour dans une chambre secrète où il conféra avec M. de Gorzegne, avec son premier ministre, avec le roi de Sardaigne et avec le duc de Savoie, héritier présomptif sans lequel le roi de Sardaigne ne conclut rien de capital. Je lui avais fixé quatre jours pour négocier, et il n'en prit pas davantage. Les deux premiers jours, on battit la campagne, le troisième on s'éloigna, le quatrième on était encore plus difficile ; les chevaux étaient à la chaise pour partir à minuit; le quatrième jour finissant , Champeaux tenant rigueur, on
faction de tout ce que dit le roi avec intelligence, éloquence et dignité. »
conclut, on rédigea et on signa en deux heures de temps1.
Voici la lettre du roi que Champeaux montra le dernier des quatre jours qu'il fut à Turin , et qui décida le roi de Sardaigne à faire ce que nous voulions, voyant que le roi son cousin pensait et agissait par lui-même :
« Je trouve bon que Champeaux aille à Turin, qu'il soit bien déguisé, car il doit être connu dans ce pays là, et qu'il n'y demeure que quatre jours ; après quoi, toute cette négociation sera rompue, si l'on n'accepte pas le premier projet. Voilà celle qu'on y peut suppléer :
« Au roi de Sardaigne, tout le Milanais qui est à la rive gauche du Pô, et à la droite jusques à la Scrivia.
« A l'Infant, toute la rive droite, depuis la Scrivia jnsques et compris l'Etat de Parme, le Crémonais (le fort de Géra d'Adda rasé), et la partie du Mantouan qui est entre l'Oglio et le Pô; celle par delà, à la république de Venise, et ce qui est à la rive droite du Pô au duc de Modène, avec l'éventualité du duché de Guastalla.
« Et aux Génois la principauté d'Oneille avec Final et le château de Serravalle.
« Paraphé'. Louis. »
Le roi de Sardaigne insista davantage sur l'affranchissement de l'Italie et l'abolition du Saint-Empire
1 . Il s'agit ici des préliminaires signés à Turin le 26 décembre 1745, entre le marquis de Gorzegne et M. de Champeaux. M. Eugène Rendu les a donnés Appendice, p. 160. Ils sont conformes au texte de notre manuscrit : Affaires étrangères, t. II, f°. \M
romain. Cet article et celui d'une association et diète italique devaient, dit-il, être une suite du traité de partage, et aurait effrayé inutilement alors les puissances intéressées; mais, quand les Allemands n'auraient plus eu de domaines ni de troupes en Italie, comment y auraient-ils pu soutenir leur féodalité? Elle tombait d'elle-même-, il donnait l'exemple de plusieurs semblables vasselages éteints en Italie par la cessation de toute prestation de foi.
La cession d'Oneille aux Génois le blessait infiniment, mais on lui donnait le Milanais; il faisait de nouvelles remontrances sur cela, mais il cédait si le roi y persistait.
J'envoyai à S. M., à sa réception, une lettre de Mongardin qui me marquait l'arrivée de Cbampeaux à Turin, et que la négociation avançait fort et aurait un heureux succès. Cette lettre, du 27 décembre 1 745, disait ainsi :
« L'on a une si grande confiance dans l'équité et la droiture dont on sait que V. Exe. est remplie, que l'on se flatte que non-seulement vous vous prêterez à la solidité des observations que l'on ne pourra se dispenser de faire à M. de Champeaux pour quelques changements dans le plan, mais que V. Exe. voudra bien s'employer efficacement pour les faire agréer au roi. Tout nous fait espérer que la négociation aura le succès désiré, etc. »
Le roi me répondit par un billet du 28 décembre :
« Je vous renvoie sur-le-champ votre lettre de Mon-
gardin : l'on nous annonce quelques changements , ainsi je ne vois pas la négociation aller si vite que vous croyez. Le temps au dégel ne me permettra pas d'aller à Choisy dimanche, et l'état de Mme de Pompadour ne me permettra peut-être pas d'y aller avant Marly qui sera peut-être aussi reculé. Ainsi vous ferez bien de prendre un jour pour aller à Paris la semaine prochaine ; ce sera vraisemblablement mardi tout au soir ou mercredi après le conseil, selon le jour où je le tiendrai. »
Champeaux revint avec les préliminaires qui avaient été signés doubles par M. de Gorzegne et par lui, comme fondé des pouvoirs de France1.
Presque en même temps arrivèrent des pleins pouvoirs à M. de Mongardin pour signer l'armistice entre les trois couronnes. Mongardin ne pouvait rien changer à ses pouvoirs, et nous y trouvâmes à redire qu'ils n'établissaient aucune relation entre l'armistice et les préliminaires. On en envoya ensuite de relatifs, et ce retardement fut cause que l'armistice ne fut signé que le 17 février suivant.
Le roi de Sardaigne proposait de signer le traité 2
1. Voy. dans Eugène Rendu, p. 163, Copie du pouvoir donné par S. M. T. C. à M. de Champeaux.... Fait à Versailles, ce 3 décembre 1745.
Signé : LOUIS; et plus bas : De Voyer.
Il y a dans notre Manuscrit : Affaires étrangères , t. II , f° \ 33 , d'autres pouvoirs datés de Versailles, le 14 janvier 1746.
2. Voy. à l'Appendice IV, et le Projet de Traité qui resta à l'état de projet, et le Projet d'armistice, qui fut signé, comme on vient de le dire, le 17 février 1746, mais dont les événements empêchèrent l'exécution.
iv 19
tout de suite; il en envoya un projet qui était impliqué d'une multitude d'articles sur le commerce, cela ne pouvait aller si vite ni sans un examen plus sérieux.
Notre plan ne pouvait être de procéder si rapidement à toutes les suites et conséquences du traité ; on ne pouvait songer qu'au capital, qui était le partage d'Italie, et le nouvel arrangement des troupes des trois couronnes cessant toute hostilité entre les Gallispans1 et les Piémontais, et nous réunissant ensemble pour chasser promptement les Autrichiens hors d'Italie. Il y avait sur cela une grande difficulté, c'était le siège de la citadelle d'Alexandrie. Nos armées la bloquaient depuis longtemps et elle était aux abois; mais, suivant nos conventions avec l'Espagne, c'était le commandant espagnol de la ville qui devait prendre possession de la citadelle et y commander. Accordant l'armistice, il fallait lever le siège; le roi de Sardaigne jouissant de cette réalité pouvait nous tromper ensuite, et nous nous exposions à un éternel reproche de la part de l'Espagne. Ne levant pas le siège, ce n'était plus un armistice, et nous augmentions l'autorité d'Espagne dans la guerre. J'avoue que je n'ai rien vu de si embarrassant que le parti à prendre sur cela ; mon frère y trouva l'expédient de ne laisser entrer dans Alexandrie de rafraîchissements que pour huit jours, et ainsi de huitième en huitième, jusqu'à ce que nous eussions obtenu le consentement d'Espagne au traité de Turin.
L'infant était à Milan ; il fallait l'en faire déguerpir et en mettre le roi de Sardaigne en possession ; mais la
i . C'est ainsi que d'Argenson désigne les Français et les Espagnols combinés.
plus fâcheuse des difficultés est que nos troupes étaient fort inférieures à celles d'Espagne ; cela nous ôtait le ton d'ordonner, et cela l'avait donné à l'Espagne (c'était le contraire en 1734 et 35 en Italie). C'étaient assurément de mauvais serviteurs qui l'avaient conseillé ainsi au roi, lui inspirant mal à propos de briller en Flandres ; nous avions besoin de plus de troupes en Italie, non-seulement contre nos ennemis, mais encore davantage pour ne pas obéir aux caprices de nos amis.
Cependant il fallait faire adhérer l'Espagne au traité que nous venions de conclure avec le roi de Sardaigne. Nous nous portions fort pour elle; il fallait la faire revenir de volontés injustes et déraisonnables, et la forcer à être heureuse. Nous n'avions que la voie de la négociation et celle de l'abandon ; encore celle-ci ne devait-elle être que par la menace et le semblant. On se trompe souvent dans la prévoyance des effets de la menace et de la feinte ; les plus entêtés, les plus hardis la bravent et nous jettent dans la confusion. Si j'avais été plus le maître, j'aurais poussé l'abandon, en cas de refus, jusqu'où il pouvait aller, et j'aurais exécuté la résolution d'abandonner une entreprise qu'on ne voulait pas soumettre à la sagesse. J'eus à traiter ceci avec mon maître ; je proposai de ne donner à l'Espagne que quatre jours pour délibérer sur l'acceptation ou le refus du traité de Turin ; le roi me répondit qu'il fallait ne lui donner que deux jours. J'assurai Sa Majesté que, si l'Espagne persistait dans son refus, M. le maréchal de Maillebois déclarerait qu'il retirait son armée en Flandre, et que nos troupes n'auraient pas fait deux marches en arrière que l'Espagne se rangerait à
la raison. Le roi le résolut ainsi; mais depuis, quand l'affaire fut déclarée, Sa Majesté eut de grands scrupules d'abandonner l'Espagne, et ceux de ses conseillers qu'elle entendit en particulier sur cette grande affaire l'en détournèrent, de sorte que j'ai un billet de Sa Majesté qui me marque qu'il, n'en faudra jamais venir là, et que, pour rien au monde, il ne faut abandonner l'Espagne en Italie. Ainsi voilà les menaces à faire réduites à la vanité et au mensonge, ce qui ralentit fort l'exécution du traité, et inspira une juste défiance au roi de Sardaigne. Champeaux m'a écrit souvent de Turin que Sa Majesté Sarde ne craignait rien tant que de se trouver avoir abandonné ses premiers alliés sans être réconciliée avec l'Espagne, que l'on se fierait bien à nous seuls, si l'Espagne n'avait pas tant de troupes et tant de conquêtes en Lombardie ; mais que malheureusement il en était ainsi, que de plus on craignait à Turin que la cour d'Espagne ne reprît son ascendant ordinaire sur la nôtre, et que le roi de Sardaigne ne fût encore plus sacrifié en cette affaire-ci qu'aux préliminaires de 1735.
Cependant je me disais : voici de nouveaux solliciteurs qui surviennent à l'exécution du traité ; les Autrichiens arrivent à force en Italie, ils vont y détruire notre supériorité. La reine d'Espagne le sentira bientôt, et les ennemis même l'auraient contrainte à accepter incessamment ce qu'elle refuse présentement. Je ne voyais donc pas par où cette grande affaire pouvait manquer ; il me semblait que la Providence y concourait visiblement encore plus que mes mesures. Je me trompais : la gloire de pacifier pour toujours l'Italie n'est pas sans doute réservée à notre âge. La folie de
la reine d'Espagne et de sa nation a surpassé toute prévoyance humaine ; l'Espagne n'a pas voulu voir le danger, lorsqu'il était le plus imminent et le plus évident.
Peu de jours après le retour du Sr de Champeaux, il arriva deux choses : l'une que le prince Edouard Stuart perdit du terrain en Ecosse, l'autre que le roi de Prusse fit la paix avec la reine de Hongrie. Je crus devoir sur cela faire écrire par Champeaux à M. de Gorzegne, pour demander au roi de Sardaigne si ces deux événements ne changeaient rien au traité du 26 décembre, et si les nouveaux secours qu'en pouvait tirer Sa Majesté Sarde ne lui donnaient pas la volonté de rentrer dans ses premiers engagements avec nos ennemis ; qu'il en était encore temps, que le roi ne le forçait à rien. J'envoyai cette lettre par un exprès : la réponse fut que rien ne faisait changer le roi de Sardaigne en faveur de notre alliance, qu'il était trop content de sa réconciliation avec le roi son neveu, qu'il fallait perfectionner le traité, mais qail fallait faire hâter l'Espagne d y accéder. Ce fut par le retour de ce courrier qu'on envoya de nouvelles instructions à Mongardin ; on apprit que le commandeur de Solar, ci-devant ambassadeur en France, se disposait à partir pour la consommation des arrangements; on y traitait du subside et des projets militaires.
Mon travail et mon embarras augmentaient : je proposai deux fois au roi de porter l'affaire au conseil, et Sa Majesté me le refusa toujours disant « qu'elle « avait ses raisons pour ne la pas confier à d'autres <t ministres qu'à moi ; qu'il y en avait parmi eux qui « pensaient d'une certaine façon pour l'Espagne. » Je
représentais cependant que je n'étais pas au fait du militaire, et, voyant Sa Majesté en cette défiance, je proposai de mettre dans le secret le maréchal de Coigny qui est un homme sage, que le roi aime et estime, et qui a commandé dans la dernière guerre d'Italie. Cela fut approuvé d'abord ; mais depuis il fut résolu que ce serait mon frère qui aurait cette communication confidente.
J'avoue que la liaison fraternelle a eu part à cette résolution, et il me semble de l'avoir plutôt arrachée du roi que persuadé. Ma meilleure raison est que la position actuelle de nos armées en Italie était sue de lui mieux que du maréchal de Coigny qui n'aurait apporté à ceci qu'une simple connaissance topographique du local; de plus les ordres à donner auraient été plus prestes et plus précis. Le roi a bon sens et avait raison d'y hésiter, quoique Sa Majesté ait de l'inclination pour mon frère qui donne toujours l'air de douceur, d'affection et d'une sagesse mûre et temporisante à tout ce qu'il propose au roi. Cependant Sa Majesté sait qu'il est courtisan et ministre jusqu'au fond de l'âme; il craint de se brouiller avec ses confrères et avec la cour pour tout ce qui est du bien du service.
Véritablement il prit ma confidence du traité de Turin (dont il avait déjà soupçonné quelque chose) avec un air de tristesse qui m'en fit mal augurer : j'y lus la jalousie de mes succès et de ma faveur, et je vis en lui tout le corps du ministère qui me menaçait déjà des intrigues infernales qui m'ont éloigné de la cour. Depuis cette confidence, rien n'a plus été de bon pied, tout a été hérissé de difficultés dont je n'ai vu l'illusion que depuis, au lieu des lumières et des facilités
que j'attendais. On m'a alarmé sur tout, et j'ai senti une main invisible qui arrêtait toute opération et qui tournait tout bien en contre-temps et en dommage.
Dès que tout fut réglé et signé avec le roi de Sardaigne, j'expédiai un courrier à l'évêque de Rennes pour faire part du traité à Leurs Majestés Catholiques; j'y joignis un projet de traité ne contenant autre chose que les préliminaires mis en forme, et de longues instructions contenant tous les arguments dont notre ambassadeur pouvait se servir pour réussir. Le roi écrivit une lettre au roi d'Espagne pour lui dire ses raisons en peu de mots : Sa Majesté l'exhortait à l'acceptation la plus prompte, et, en cas de refus et d'obstination, lui faisait entrevoir le parti fâcheux qu'il serait obligé de prendre, sans nommer celui de l'abandon de toute l'entreprise. Ce courrier fit grande diligence. Cette nouvelle fut reçue à Madrid comme l'un des plus grands malheurs qui aurait pu tomber sur la monarchie de Castille ; elle fut d'abord ébruitée ; tout se couvrit de sac et de cendre ; l'orage fut affreux contre les Français ; l'évêque de Rennes essuya les plus gros mots dont la reine est prodigue dans sa colère ; mais il n'avait que deux fois vingt-quatre heures pour renvoyer son courrier, il le renvoya avec un refus net d'adhérer au traité.
Sans perdre de temps, LL. MM. CC. dépêchèrent sur-le-champ ici une ambassade extraordinaire et solennelle. On en chargea le ducdeHuescar, quia cinq grandesses, l'un des capitaines des gardes, et riche de six cent mille livres de rente : c'est tout ce qu'il y a de plus grand en Espagne. 11 fit la plus grande diligence pour ses apprêts, son instruction et son voyage
que jamais ambassadeur ait faite , venant de si loin et pour une telle affaire ; aussi toute son instruction consistait-elle à dire qu'il venait s'opposer au traité de toutes ses forces, qu'il n'y apportait aucune modification et que jamais l'Espagne n'y consentirait. Le reste du temps qu'il fut ici, et quand il eut répété une douzaine de ces propos, il fut au bal et à l'Opéra, et se levait fort tard, voulant profiter du carnaval.
Il commença par s'aboucher avec quelques-uns de nos amis qu'on lui indiqua, et envoya ses émissaires pour me promettre pour moi une grandesse de la première classe, si je déférais à l'Espagne, et si je rompais le traité de Turin. Je n'ai jamais parlé au roi de cette offre méprisable; nous eûmes une longue conversation chez moi à Paris, où je n'entendis que les propos déraisonnables qu'on lui avait soufflés à son départ de Madrid : que les deux couronnes seraient maîtresses de tout, si elles voulaient bien s'unir et augmenter encore leurs efforts ; que rien n'y prévaudrait ; qu'en vain le prince Edouard échouerait en Ecosse, le roi de Prusse et l'empire se tourneraient inutilement contre nous; que nous tenions l'Italie, ce qui n'était point vrai, que nous avions le pied sur la gorge du roi de Sardaigne; reproches à moi de le traiter si bien, que l'infant avait tous droits sur la totalité de Lombardie, que l'Espagne armait de nouveau, que je devais revenir à résipiscence. Je réfutais tout cela par article; mais on n'écoutait rien; on me ménageait quelquefois, on m'offrait la révocation de Campo- Florido, s'il m'avait déplu ; on affecta avec grossièreté de le maltraiter devant moi ; mais il ne s'agissait point de tout cela.
Dans le cours de cette courte négociation, M. de Huescar m'offrit, avec des mystères affectés, comme de lui-même, et comme craignant le désaveu, de retrancher quelque chose au roi de Sardaigne sur le Milanais et de donner a l'infant jusqu'au Lambro.
Je répondais à tout cela que l'Espagne n'avait qu'à négocier à Turin ces modifications, que, de ce côté-ci, le roi avait donné sa parole et sa signature définitivement, et qu'il n'y avait plus rien à refaire, que même c'était Sa Majesté qui avait prescrit tous les articles du traité, que la justice et des vues supérieures y avaient présidé en tout, et qu'il s'agissait de bannir une bonne fois les Allemands et les guerres funestes d'Italie.
M. de Maurepas, instruit dans le même zèle pour l'Espagne, me tâta aussi pour augmenter l'apanage de D. Philippe. Mon frère fit des espèces de protestations entre les mains de M. de Campo-Florido du peu de part qu'il avait à la négociation et lui apprit tout ce qu'il en savait; le duc de Huescar, qui tenait d'Espagne la copie des traités, en instruisit tous nos ministres, et ils ne l'ont su en détail que par l'Espagne.
Quelle injure cependant faisions-nous à l'Espagne en travaillant ainsi à son bonheur, en la couronnant de gloire solidairement avec nous, et en procurant à D. Philippe un patrimoine libre et considérable, tel que, peu après et depuis, on n'a eu qu'à le regretter?
Je ne finirais point si je voulais dépeindre toutes les agitations que ceci causa à la cour. A la première nouvelle que Campo eut du traité, on était à Marly, mon courrier pour Madrid était parti depuis trois jours. M. de Maurepas en avertit le premier M. de Campo ; cet ambassadeur vint pleurer dans le cabinet
du roi ; on l'entendait hurler, et le roi lui répondit avec dignité; mais Sa Majesté avoua trop tôt l'affaire, le lendemain elle la déclara au conseil où la consternation fut terrible.
Je fis partir le Sr de Champeaux pour rassurer le roi de Sardaigne sur ces contradictions et ces mouvements de l'Espagne. Il est vrai que tout concourait à détruire notre ouvrage ; en vain tant de biens et d'agrandissements étaient -ils donnés à Sa Majesté Sarde, si l'Espagne persévérait dans ces refus. Nous n'avions de réel à offrir de notre part que d'abandonner la partie. En ce cas, le roi de Sardaigne retombait dans son premier état, avec le ressentiment de plus de ses premiers alliés qui l'en eussent puni, et l'Espagne se fût peut-être accommodée avec eux dans cette vue. Que si la cour de France faiblissait devant celle d'Espagne, son état était encore pire : il était à la merci d'Espagne et perdait tout sans rien gagner. Cependant je voulais que Champeaux accélérât la perfection du traité, et convînt des mesures militaires provisoires.
Je lui associai mon gendre le comte de Maillebois et je le destinai à l'ambassade de Turin : ce fut lui qui signa chez moi à Paris, le 17 février, quelques jours avant son départ, le traité d'armistice revêtu des pleins pouvoirs du roi. Son instruction fut concertée avec mon frère; elle était plus militaire que politique: il s'agissait de concerter toutes choses pour l'exécution de l'armistice, afin d'agir d'abord sans les Espagnols, si leur opiniâtreté continuait, et pour repousser les Allemands, si le projet s'exécutait.
Je continue l'aveu de mon incapacité dans ces arrangements de guerre; je n'avais pas même d'idées nettes
de notre position actuelle : ce n'était pas ma charge, et mon frère avait pris beaucoup plus de soins pour me la cacher que pour m'en instruire; je laissai faire et l'on fit mal. Je vis bien qu'on n'y apportait aucune industrie, aucune diligence; le comte de Maillebois dépendait du département de la guerre et en attendait sa fortune. Il lui est échappé depuis certaines choses qui m'ont fait croire que je pouvais faire un meilleur choix pour me seconder, et que ses talents nuisirent plus qu'ils ne servirent : ma douleur est profonde quand je songe comme la patrie est servie. Les Français mis en place emploient tout et s'immolent eux-mêmes à leur ambition, ils ne sacrifient pas la moindre espérance de leur fortune, la moindre crainte de la diminuer à la vérité et au devoir de citoyen; leurs discours sont admirables sur ce chapitre, efc leurs actions en sont bien éloignées.
Le comte de Maillebois partit beaucoup plus tard que je ne voulais ; sa diligence en chemin fut lente. Cham peaux, qui n'est pas du même métier pour les fatigues, faisait cette route en la moitié moins de temps. Cependant celui-ci essuyait de continuels reproches de la cour de Turin, de la lenteur de notre plénipotentiaire et de celle à signer et à publier l'armistice l. On comptait à Turin les moments de l'accession d'Es-
1 . « Combien mon frère refusa, fit le difficile sur la publication prompte de l'armistice qui eût cependant embarqué l'affaire, en déclarant Sa Majesté Sarde en défection avec ses alliés ! Mon frère dit que la levée du blocus d'Alexandrie était d'une conséquence infinie, que lui et moi en répondrions sur nos têtes, si le succès allait y manquer par la mauvaise foi de Sa Majesté Sarde. >» Note de ctArgenson.
pagne, on savait que cette négociation reculait au lieu d'avancer, l'ambassade solennelle du duc de Huescar, ses promesses à notre cour, la fureur allumée contre moi, les promesses de ma disgrâce, les mouvements de nos courtisans et de nos ministres dévoués à l'Espagne. On savait que nos mauvais Français écrivaient continuellement à Madrid qu'il n'y avait qu'à tenir bon et qu'on en aurait raison. L'ébruitement prématuré du traité était fort contre le gré de la cour de Turin ; il donnait lieu à toutes ces attaques ; pendant cette fermentation, il restait à découvert et dans la situation la plus critique.
Sitôt après la paix de Dresde, la reine de Hongrie fit faire à trente mille hommes de ses troupes une marche dont il y a peu d'exemples : cette armée faisait dix lieues par jour et entra dans le Manlouan et de là en Lombardie en six semaines. Un tel renfort vint faire la loi au roi de Sardaigne. J'en avais des avisjournellementpar Venise; j'avais beau en montrer les états à la cour d'Espagne, l'aveuglement était au comble, on ne voulait rien voir, et l'on répondait que les deux couronnes seraient maîtresses du monde, si elles voulaient redoubler d'efforts ; mais bientôt l'on vit bien qu'elles ne seraient pas maîtresses de conserver un pouce de terre en Italie, quelques efforts qu'elles y aient faits.
Le roi de Sardaigne était découvert par ses anciens alliés, tous les étrangers à Paris savaient notre traité, l'ambassadeur de Venise m'en dit une fois toute la teneur, les Autrichiens et les Anglais pressaient, le roi de Sardaigne ne savait plus que dire au prince de Lichtenstein, général autrichien, qui l'obsédait dans son palais, tandis que Champeaux était caché dans un gre-
nier. Il jouait avec les alliés la comédie la plus difficile ; on le pressait de commencer les opérations de la campagne, on était déjà au mois de mars; son ministre de la guerre montrait des ressources et des projets qu'il disait immanquables, il avait son parti dans la cour et dans le conseil, on nous accusait de mauvaise foi; le roi de Sardaigne croyait cependant devoir rendre justice au roi et à moi. 11 a vu jusqu'au dernier moment notre bonne foi , mais à la vérité bien des traverses qui sont inévitables, quand le ministère est divisé et quand l'autorité n'est pas assez terrible contre l'intrigue de cour. Le roi de Sardaigne en était à se justifier des deux côtés; il nous expliquait son manquement à ses anciens alliés, parce qu'ils avaient fait infraction à leur traité, en ne le secourant pas; mais il disait que l'affaire changeait dès qu'ils lui envoyaient des secours suffisants. 11 leur disait qu'ils n'étaient pas encore assez en force pour agir, et de tout ceci je ne puis pas dire qu'il ait été de mauvaise foi et qu'il n'ait pas répondu absolument à ce qu'il devait au roi. Sa Majesté lui avait écrit la première de sa main pour lui marquer qu'elle lui rendait toute son amitié, la correspondance s'était rétablie entre ces deux princes, et on n'oubliait rien pour se rassurer, mais les effets ne répondaient pas aux désirs.
Le maréchal de Maillebois restait immobile à Tortone1, les contributions s'exigeaient toujours, et Alexandrie était si pressée qu'il n'y avait pas pour deux jours de chats et de rats à y manger. J'eus permission du roi d'avertir le maréchal de notre traité et des termes où
\ . « Je crois, à vérifier. » Note de d'Jrgenson.
nous en étions avec l'Espagne, je voulais qu'il n'entreprît rien d'offensif, mais aussi qu'il fui sur ses gardes, c'est ce que contient la lettre ci-jointe que je lui écrivis en chiffres de Marly, le 1 9 janvier 1 746 :
« La négociation est fort avancée avec Turin, mais le plus difficile est à Madrid. C'est le plus grand secret du monde. En attendant, le roi de Sardaigne voudrait que l'armée de France le ménageât. Je n'ai aucun ordre à vous donner sur cela, votre prudence peut vous en donner, sachant ceci : pour les Allemands, ils ne sont point à ménager, bien au contraire. Si, dans ces circonstances, on entreprenait quelque chose contre Lichtenstein, il pourrait arriver que le roi de Sardaigne nous laisserait faire; mais cependant il nous accuserait de mauvaise foi, de vouloir abuser de la conjoncture si délicate et si secrète où nous nous trouvons. Ainsi il s'agit ce me semble aujourd'hui de la simple défensive et de la tranquillité jus qu à ce qu il y ail un traité signé,
« Nota. Par plusieurs lettres écrites de Turin à MM. de Mongardin et de Champeaux, on priait de ménageries troupes et le pays du roi de Sardaigne pendant la durée de la négociation. »
Mon frère lui écrivit aussi par le comte de Maillebois et sa lettre lui inspirait encore plus de confiance sur la paix prochaine1. On a prétendu mal à propos que ces lettres inspirèrent à notre général une sécurité
1. Nous ne donnons pas cette lettre qui se trouve dans le M" Jffaires étrangères, t. II, f° 136. Voici l'analyse qu'en fait d'Argenson : « Les dispositions où nous sommes aujourd'hui avec la cour de Turin nous donnent lieu d'envisager un prochain changement dans le système de la guerre d'Italie. Mon frère y parle
DU MARQUIS DARGENSON. 303
fatale ; mais je me crois assuré qu'il n'a rien fait en cela qu'il n'eût fait sans le traité de Turin et sans la connaissance qu'il en eut peu de jours avant la surprise d'Asti. Nous tenions beaucoup de pays avec peu de troupes; les Espagnols avaient fait cette mauvaise disposition avec le maréchal : l'extravagante ambition de la reine d'Espagne et une fatale imprudence, qui nous a toujours conduits de même dans toute cette guerreci, y avaient présidé. On s'était accoutumé à n'avoir affaire qu'à faible partie, on avait beau dire que les ennemis entraient à force par le Tyrol; l'infant avait fait sa pointe à Milan , il avait fait passer le Pô à la majeure partie de ses forces, le derrière était dégarni, sans cavalerie et sans magasins, enfin le moment était venu d'être payé de son imprudence.
Il est vrai que toute fatalité a conduit par des circonstances singulières notre déroute d'Italie. M. de Montai , premier lieutenant général de notre armée, est un brave homme, mais d'une sottise extrême : il ne songe à rien et n'est capable de pourvoir à rien. Il avait passé l'hiver à Asti, ville ouverte avec neuf bataillons et n'y avait songé qu'à boire et à dormir; il n'avait pas imaginé d y faire le moindre four, la moindre palissade ; le maréchal de Maillebois se tranquillisait également à Tortone ; son fils plus inquiet que lui eût été mieux avec lui qu'à la cour.
Ce fut dans ces circonstances que le comte de Maillebois arriva, le 1 0 mars, à Rivoli, à la porte de Turin.
des lettres qu'il lui avait précédemment écrites après la signature de quelques articles préliminaires , mais que depuis on a pris le parti de conclure séparément un traité de réconciliation et d'armistice limité. »
On lui envoya deux des principaux ministres de Turin et le sieur de Cbampeaux ; on lui signifia qu'il venait trop tard, on lui déclara net que, dès la nuit suivante, à deux heures du matin, les troupes piémontaises marchaient pour secourir Alexandrie en exécution d'un projet qu'on donnait depuis longtemps à leur cour, suivant lequel, Asti étant mal gardé, il n'y avait rien de si facile que d'y surprendre notre avant -garde. On ne cacha rien des circonstances du plan au comte de Maillebois, sachant bien qu'il n'aurait ni les moyens, ni le temps de le mander à son père. Il disputa sur le traité, il voulut prendre sur lui d'en modifier quelques parties, il ne persuada rien ; on assure qu'il mit beaucoup d'esprit dans cette conférence. Champeaux vit bien que tout était perdu ; on renvoya le comte de Maillebois hors de l'Etat de Turin en moins de temps qu'il n'y était entré *.
Le succès surpassa les espérances de la cour de Turin. M. de Montai avait reçu une lettre du maréchal de Maillebois qu'il interpréta en homme hébété, stupidité qui aurait dû lui faire perdre la tête, car pourquoi donne-t-on des postes principaux à garder à un premier lieutenant général, et non à un sergent? c'est qu'un général doit savoir entendre ce qui est à faire quand son supérieur n'a pu prévoir tous les cas. Le maréchal de Maillebois lui ordonnait positivement de tenir bon dans Asti, lui mandant qu'il marchait à son secours ; mais c'était à M. de Montai à juger qu'il n'avait pas le moyen de tenir quatre heures : en effet il
1. M. Rendu a donné, Appendice, p. 4 68 et suiv., plusieurs lettres échangées entre le marquis de Gorzegne et le comte de Maillebois du 27 février au 6 mars 1746.
se rendit sans coup férir ; lui et ses neuf bataillons furent faits prisonniers de guerre. Le maréchal de Maillebois marchait avec de l'infanterie et du canon; il le tira; mais le vent ne portait pas, et la garnison qui capitulait n'aperçut ni n'entendit rien; le maréchal avait envoyé demander à l'infant un secours de cavalerie, les Espagnols le refusèrent.
Le roi de Sardaigne écrivit au roi une lettre de sa main le lendemain de la surprise d'Asti !, il s'excusait de cette démarche offensive depuis leur réconciliation sur la nécessité de se délivrer du danger que courait Alexandrie de tomber entre les mains des Espagnols, assurant Sa Majesté que leur traité n'en tenait pas moins. Rien ne parut plus surprenant que cette lettre; il est vrai que, dans le moment où elle fut écrite, le roi de Sardaigne ne comptait pas notre perte si certaine ; aussi la suite fut-elle bientôt de ne nous plus offrir qu'une ridicule médiation pour la paix.
Le reste de Tannée ne fut plus qu'une déroute entière des Gallispans en Italie : le découragement de nos généraux et de nos troupes, l'affaiblissement de notre armée qu'on ne voulut pas renforcer, les folies de la reine d'Espagne, la mort de Philippe Y, la mésintelligence entre les Français et les Espagnols, la prudence inactive d'un nouveau règne en Espagne, qui ne voulut plus rien mettre au hasard, telles furent les causes de la perte totale de l'entreprise et de la ruine des Génois.
Mais une fatalité des plus singulières est que, deux jours précisément avant la surprise d'Asti , le 8 mars,
\ . Voy. ibid., p. 178, cette lettre datée du 8 mars.
iv 20
la reine d'Espagne fut enfin persuadée de la bonté du traité de Turin. Elle envoya chercher l'évêque de Rennes et lui dit : « Nous n'avons pas dormi de toute « la nuit, le roi et moi; nous n'avons fait que raisonner « du traité que le roi très-chrétien a conclu sans nous « avec le roi de Sardaigne et de la fermeté qu'il a ap- « portée pour le soutenir; nous cédons enfin, nous « voulons bien l'exécuter. »
Le courrier qui fut dépêché, m'apporta cette nouvelle à Versailles deux jours après celle de la surprise d'Asti et de la rupture du traité par un événement militaire si funeste et si fatal dans toutes ses circonstances *.
On prévoyait que ce consentement s'approchait, l'évêque de Rennes nous en avait pressenti ; je l'avais mandé à Champeaux : c'est sur cette apparence que l'ambassade du maréchal de INoailles pour Madrid avait été résolue ; c'était un radoucissement pour le roi d'Espagne qui me paraissait à propos : j'en traiterai dans l'article suivant.
1. Il y eut, en juillet 1746, après la mort du roi d'Espagne et de la première dauphine, une tentative pour reprendre la négociation de Turin. Voy. le Mss. Affaires étrangères., t. II, fol. 183.
Article IL
Affaires d'Espagne jusques à la mort de Philippe V et de la première dauphine, — Ambassade du maréchal de Noailles.
L'ambassadeur d'Espagne avait dit souvent au roi que Philippe V désirait avoir auprès de lui un ambassadeur extraordinaire pour lui confier bien des choses, et qu'il convenait que quelque grand seigneur ou même quelque ministre du conseil fût chargé de cette commission. Ce choix, s'il devait avoir lieu, roulait sur le cardinal de Tencin, les maréchaux de Noailles ou de Bellisle. L'ambassadeur Campo-Florido tramait toutes sortes d'intrigues à sa cour comme à la nôtre; il m'avait souvent insinué le projet de changer à Madrid, par l'influence de la France, le ministère qui, disait-il, ne nous était pas favorable ; je lui répondais que le roi ne voulait pas plus se mêler de pareils changements à sa cour que Sa Majesté ne voudrait que la sienne intriguât à la nôtre. M. de Maurepas l'écoutait sur cela plus favorablement que moi. On en voulait surtout à l'évêque de Rennes ! ; chacun convoitait l'ambassade de France en Espagne, pour les bons profits qu'on y envisageait ; je voyais plus de bon que de mauvais dans les travaux et les succès de notre ambassadeur, ainsi je ne me suis pas laissé entamer un moment sur cette supplantation, quelque sollicitée qu'elle ait été.
i. Voy. p. 18 de ce volume, note.
Le roi me reparlant plus souvent de l'envoi d'un ambassadeur extraordinaire à Madrid, je pensai que le moment en était venu, quand je connus par les dernières dépêches de l'évêque de Rennes que Leurs Majestés Catholiques se radoucissaient et allaient consentir au traité de Turin. Je crus aussi qu'il fallait se radoucir pour elles et que le lénitif achèverait la persuasion. Je me croyais si sûr du succès de l'affaire, par les raisons que j'ai dites à l'article précédent, que tout outil me parut bon, et que je bravai mes plus grands ennemis. Je ne connaissais de force au maréchal de Noailles que sa méchanceté et sa folie; mais son peu de suite et son manque de sens le mettaient à mes yeux dans l'impuissance de nuire, quand je rendais un si bon service aux deux couronnes que de finir avec gloire la guerre d'Italie. Mes amis m'ont bien blâmé d'avoir choisi M. de Noailles ; la vérité est qu'il ne m'a pas fait grand mal, et je sais combien mon choix fut libre.
Je trouvais un grand moment de délice en faisant absenter du conseil, pendant plusieurs mois, un ministre si importun et si brouillon. Ce temps-là était justement destiné aux plus grandes opérations, la personne du maréchal de Noailles répondait précisément à celle du duc de Huescar qui est capitaine des gardes comme lui ; il était de l'ancienne connaissance de Philippe V, et à Versailles et pendant les campagnes d'Espagne, où il s'agissait de raffermir son trône ébranlé. Le plus grand plaisir de Philippe était de revoir ses anciennes connaissances et ceux qui lui parlaient de sa jeunesse ; les autres à choisir n'avaient pas les mêmes avantages personnels.
Le maréchal en mourait d'envie. On ne saurait lui attribuer plus de desseins, plus de plans fixes qu'aux vents ni aux jeux de la nature. Certainement il voulait nuire aux d'Argenson , aux Maillebois et décrier ceux qu'il n'aime pas, qui sont en grand nombre; il voulait satisfaire son avidité qui est constante, soit pour les vains honneurs soit pour le profit; quant aux vues politiques, il n'en avait pas. Il voulut m'inspirer luimême son instruction, et, en trois conférences, je lui vis douze systèmes opposés. Je le réduisis à deux successivement; quand il fut nommé, il ne pouvait être question de l'exécution pleine du traité de Turin, quand il partit, il s'agissait de réduire le traité de Fontainebleau à ce qui était possible seulement.
Mais , sur cette seconde vue , il donna une carrière immense à la légèreté de ses idées brouillées et inconséquentes. Je me repentis bien alors, comme dit la Genèse, d'avoir fait V homme; mais il était annoncé, tous les préparatifs étaient consommés, il n'y avait pas d'honneur à le retenir. Il revenait toujours à l'idée de se venger du roi de Sardaigne et à ne donner d'établissement à l'Infant qu'aux dépens de Sa Majesté Sarde. Il était facile de réfuter ce projet par la raison *,
1 . « Pour moyenner la paix, considérant l'entêtement de la reine d'Espagne pour son Parmesan et, d'un autre côté, le grand principe du roi de Sardaigne pour n'avoir pas un second Infant en Italie, je proposai souvent de donner à l'Infant Savoie et Nice, indemnisant le roi de Sardaigne sur le Milanais, et de donner à la reine d'Espagne les États de la Maison de Farnèse en usufruit seulement, sans troupes ni places pour les posséder, à l'instar de ce que la duchesse de Lorraine douairière a joui de Commercy, depuis les préliminaires de 1735 jusqnes à sa mort. Le roi le souhaitait fort. » Note de et Argenson.
mais impossible de détruire la passion, car je voyais son désir de vengeance fort allumé de ce que la cour de Turin n'avait voulu traiter qu'avec moi seul et l'avait exclu de la négociation, lui qui se croyait trèschéri du roi Charles-Emmanuel.
Sa nomination à l'ambassade d'Espagne, son départ, son séjour ne furent donc accompagnés que des plus étranges malheurs dans ce qui en était l'objet. La surprise d'Asti changea tout, la lettre du roi de Sardaigne dont j'ai parlé nous rendit quelque espérance, le traité fut rompu, Champeaux eut ordre de repasser en France et chaque jour nous apprîmes de nouveaux désastres à nos entreprises d'Italie.
Un esprit plus grand et plus correct aurait eu bien de la peine à régler quelque chose d'utile dans des circonstances si orageuses ; cependant le bon esprit prévoit les révolutions qui se suivent par des causes si fâcheuses; on peut conjecturer les effets du découragement comme de l'affaiblissement. Les peuples d'un esprit bouillant, comme les Français et les Espagnols, se ressentent plus que d'autres de ce découragement , tandis que les Allemands, fermes et avantageux, profitent de leurs succès avec une dureté et une soudaineté dont rien n'approche. Quand M. Pallavicini, nouvel envoyé de Gênes, arriva à Paris dans ce temps-là , je ne lui dissimulai rien de mes prévoyances sinistres et je lui montrai sur la carte le chemin rétrograde qu'on allait prendre.
Il n'y avait donc de ressource que dans une grande augmentation de renforts qu'on eût envoyés d'ici au maréchal de Maillebois ; mais on en était bien éloigné : la campagne de Flandre allait commencer, on
flattait Je roi des plus brillantes conquêtes à la tête d'une armée de cent vingt mille combattants, il n'y avait pas une brigade de trop suivant les flatteurs et les favoris. Un autre remède eût été de rendre la reine d'Espagne plus sage, plus modérée dans ses desseins, de la persuader que ses malheurs venaient de ses fautes, qu'il fallait couper dans le vif, revenir sur ses pas, ne conserver que ce qu'on pouvait soutenir, arrêter la fougue des vainqueurs, suspendre leurs progrès pour remonter ensuite plus haut qu'on n'eût espéré alors, au lieu d'en descendre encore.
Il en arriva précisément le contraire : l'art se joignit à la nature pour accroître nos pertes ; on vit nos deux malheureuses armées conduites pour toute boussole par l'entêtement d'une femme ; la reine d'Espagne voulut qu'on gardât Parme à quelque prix que ce fût. M. de Castelar, dépositaire de ses ordres secrets, désobéit, par ordre supérieur, à M. de Gages son général; il se fit enfermer dans Parme avec dix mille hommes, et ne s'en sauva que par miracle ; toute l'armée resta par les mêmes ordres à Plaisance. Le prudent maréchal de Maillebois proposa en vain les plans les plus sûrs, il voulait se maintenir à Tortone, Voghera et Pavie, couvrant l'Etat de Gênes ; mais les ordres de Madrid étaient tout au contraire. On proposa au roi d'abandonner l'Infant ou de sacrifier son armée à le défendre; Sa Majesté n'hésita pas au second parti : on ne nous en sut pas plus de gré ; il fut même question d'arrêter prisonniers comme traîtres les Français qui étaient alors dans l'armée espagnole. Malgré cela, nos troupes marchèrent au secours de l'Infant, le maréchal de Maillebois, par les plus belles manœuvres de guerre,
le délivra et le ramena ; nous subsistâmes un mois à la gauche du Pô, et nous fîmes des fourrages jusques à la source de l'Adda. Nous livrâmes des combats d'où nous sortîmes avec perte, mais nous obtînmes notre but de nous retirer avec nos bagages dans l'Etat de Gênes.
Ce qu'un homme sage et zélé eût donc fait dans la place du maréchal de Noailles eût été de travailler à dissuader la reine d'Espagne de sa témérité ; il ne paraît pas qu'il ait avancé sur cela du moindre degré. Il voulut plaire, obtenir des grâces pour lui et pour sa famille, nuire à ceux qu'il hait1, décréditer et humilier l'évêque de Rennes qui le reçut bien chez lui et qui n'en fut payé que d'ingratitude2. Je ne parle pas de ce qu'il me fit de protestations de service et d'amitié à son départ et à son retour, et de la rage avec laquelle il m'a desservi, moi et les miens, dans cette cour étran-
1 . Dans un Discours sur l'ambassade du maréchal de Noailles en Espagne, qui se trouve dans le M" Affaires étrangères, t. II, f° 160, d'Argenson résume ainsi ses actes, tout contraires, dit-il, à ses instructions : « Il forma le projet de porter la reine d'Espagne à un traité de paix particulier avec la reine de Hongrie, en procurant l'établissement de l'Infant aux dépens du roi de Sardaigne. Par là, il servait sa haine et celle de la reine d'Espagne contre la cour de Turin, et il conservait la reine de Hongrie intacte contre tout principe de la politique française qui ne demande que l'abaissement de la Maison d'Autriche. »
2. « J'ai conservé quelques lettres particulières de l'évêque de Rennes, trop échauffées pour les renvoyer au dépôt; elles sont dans mes Mémoires. On y voit la conduite singulière de cet ambassadeur (Noailles), son ingratitude surtout, tant à mon égard, de moi qui l'avais fait nommer, que de l'évêque de Rennes qui Pavait si bien reçu, hébergé et nourri, le maréchal et son fils ayant épargné leur bourse tout autant qu'ils l'avaient pu.
gère1; j'en parlai au roi et je lui dis ce vers d'Àthaiie que je retournai ainsi :
Je crains Louis, cher Abner, et n'ai pas d'autre crainte.
Il avait mené avec lui le comte de Noailles son fils qui en obtint la Toison. Il lui servait de premier garçon de calomnie pour les mauvais discours à tenir à la cour et dans les cercles5. Ce jeune seigneur est dévot,
4 . Il paraît en effet que le maréchal de Noailles fut un de ceux qui contribuèrent le plus à la chute de d'Argenson ; c'est ce qu'atteste dans ses Mémoires, Paris, 1820, 2 vol. in-8°, le marquis de Valori, dans un passage qui trouve naturellement place ici : « Je dois à l'amitié qui nous liait, le marquis d'Argenson et moi, l'éloge de ce ministre ; mais je dois aussi à la vérité ce que j'ai pensé de ses talents. Il n'y eut jamais un plus honnête homme, aimant plus son roi et sa patrie. Jamais aucun ministre n'a apporté, en arrivant en place, autant de connaissances et de théorie, Elles étaient le fruit d'une longue étude et de la plus grande application. Le marquis d'Argenson avait un grand sens et une bonne judiciaire. Mais, peu au fait de la cour, il n'avait jamais pu acquérir cet esprit d'intrigue si nécessaire pour s'y maintenir. Cela fit qu'il négligea les avis qu'on lui donnait d'une prochaine disgrâce. Il crut qu'en se renfermant dans les devoirs de sa place, dans un travail réglé et assidu, il pouvait se confier aux bontés que son maître lui marquait. 11 avait un ennemi puissant dans le maréchal de Noailles qui mit tout en usage pour jeter du ridicule sur son travail, et même sur sa personne. Le marquis d'Argenson est bien une preuve qu'un petit ridicule est souvent plus nuisible que de grands vices. Peut-être, à la vérité, y donna-t-il lieu par quelques réponses singulières qu'il fit à différents ministres étrangers et par son peu d'usage de la cour. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il fut capable de grandes idées générales, et que peu d'hommes ont apporté au ministère autant de lumières que lui. »
2. « Toute leur conduite (du père et du fils), écrivait l'évêque de Rennes à la date du 30 mai 1746, a été de flatter la reine et de condamner à feu et à sang le marquis d'Argenson. »
dit son bréviaire et aime les garçons. Le maréchal trancha fort du favori et de l'important pendant son séjour en Espagne : il reçut de gros présents, et obtint pour le duc de Bournonville ! une survivance qui avait déjà été refusée plusieurs fois. Il avait été chargé de négocier plusieurs articles pour la France, comme pour parvenir à notre traité de commerce avec le Portugal; il fit oubli total de ces instructions disant qu'il fallait s'attacher à l'affaire principale.
Cette affaire fut de flatter la reine d'Espagne au lieu de lui montrer la vérité avec force ; enfin il se félicita d'avoir fait changer plusieurs choses au traité de Fontainebleau, mais ces changements furent, comme le remarqua le roi lui-même en plein conseil, d'y substituer des entreprises beaucoup plus difficiles que le premier projet.
Voilà où aboutit tout son art politique, militaire et celui de courtisan qu'il vantait si fort, pour cette ambassade qui a coûté 1 00 000 livres au roi. Il n'y a personne dans le public, il n'y eut point de gazette étrangère qui n'en aient parlé ainsi dans le temps , le cri universel s'est élevé contre lui et l'a crayonné en ridicule comme un vicieux.
Il m'avait demandé le sieur de Bussy l'un de mes commis pour lui servir de secrétaire : c'est une âme basse et qui a fait toute sa vie le métier de délateur de ses maîtres, je n'en faisais aucun usage; ledit Bussy avant son départ m'offrit de m'écrire tout ce que ferait le maréchal, je le refusai avec mépris, et, puisqu'il prenait ce nouveau maître, je voulais qu'il lui fût fidèle.
i. Son parent.
Depuis cela, le maréchal l'a employé à composer de longs volumes contre moi qu'il envoyait à Madame Infante.
Ce qu'il cultiva le mieux pour ses intrigues fut les bonnes grâces de Madame : il lia correspondance avec deux des dames principales qui sont auprès d'elle, et chercha dans la suite à lui inspirer ce qu'il voulut pour que Madame en écrivit au roi , S. M. étant dans une longue et étroite correspondance avec sa fille (ce qui n'en est pas mieux).
J'ai montré depuis au roi les preuves complètes et suivies d'une démarche bien hardie que le maréchal a osé faire à cette cour. Il a engagé l'abbé Grimaldi, envoyé de Gênes à la cour de Madrid, à passer à Vienne pour y négocier la paix avec la reine de Hongrie; je veux croire qu'il y a été autorisé secrètement par le roi, mais que de remontrances n'ai-je pas eu à faire sur une entreprise si indiscrète! Ce négociateur génois ne pouvait-il pas nous êîre infidèle et travailler plutôt pour l'Espagne seule que pour la France et l'Espagne? Convenait-il qu'un ambassadeur, un simple ministre, qui n'avait pas le département des affaires générales, se chargeât seul d'une négociation délicate et qui embrassait tout? N'en pouvait-il pas arriver de grands malheurs aux affaires? Je rendis compte au roi de tout ce que j'en appris depuis. L'abbé Grimaldi disparut subitement, ne se montra qu'un moment à Gênes et n'y vit point nos généraux; il se cassa la jambe en passant dans leTyrol, il arriva à Vienne, il y eut des audiences nocturnes. Sur ces entrefaites, l'État de Gênes fut occupé parles ennemis, et la ville de Gênes rançonnée comme on a su. Il y a toute apparence que Grimaldi
n'a pas été écouté depuis, ou bien il a trahi sa propre patrie. Quand j'en ai rendu compte au roi, S. M. a gardé le silence, ce qui me fait croire que le maréchal de Noailles avait surpris quelque consentement de S. M. et qu'elle le désapprouvait elle-même assez pour s'en taire, mais non assez pour chasser ceux qui ne travaillent que pour la surprendre1.
Article III.
Suite des affaires d Angleterre et d'Ecosse.
Une nouvelle expédition en Angleterre fut donc résolue8 malgré le peu de succès qu'avait eu l'embar-
1. Le maréchal avoue dans ses Mémoires, t. VI, p. 174, que le roi correspondait avec lui à l'insu de son ministre, et qu'il renfermait ses lettres dans des boîtes, afin que celui-ci ne se doutât pas que ce fussent des papiers. Noailles correspondait aussi avec le comte d'Argenson, et voici ce qu'il lui écrivait : « Je ne puis m'empécher de vous dire un mot sur la manière dont monsieur votre frère écrit et parle de Leurs Majestés Catholiques et de toute cette cour, etc. » Ibid,, p. 180. Ainsi, d'Argenson était trahi de tous les côtés.
2. Ceci est une suite au chapitre VIII (non retrouvé) du 1er volume de ces Mémoires, intitulé : Affaires d'Ecosse. — Entreprises du prince Charles-Edouard (Voy. la Table des Mémoires du Ministère, p. 428). Cette lacune est d'autant plus regrettable que d'Argenson prit une grande part à tout ce que le gouvernement français fit ou plutôt laissa faire en faveur de la cause jacobite. C'est avec lui que lord Sempill, le principal agent du parti en Ecosse, correspondait, quelques mois avant l'embarquement du prince, pour renouveler ses demandes de secours (Voy. Amédée Pichot, Histoire de Charles- Edouard , IVe édition, t. II, p. 398); c'est lui qui
quement de mars 17441. On avait ici de plus qu'à celle-là les succès et la réputation du prince Edouard en Ecosse ; si j'hésitais, on le savait d'abord à la cour, il s'élevait contre moi des orages semblables à ceux de la Manche qui nous sépare de l'Angleterre, des seigneurs, des valets, des femmes, des moines, des aventuriers à qui on avait promis de grosses sommes d'argent sur celles qui devraient leur revenir par la conquête d'Angleterre, et qui demandaient, en attendant, quelques louis à compte, comme Garitidès de la comédie2.
Je leur demandai quelques signes de leur mission, quelques preuves du gros parti qu'ils disaient être en Angleterre pour la Maison de Stuart; ils ne purent jamais indiquer que le lord Clancarty dont j'ai parlé. On
enrôla au service de cette cause la plume et le cœur de Voltaire ; c'est lui qui, si l'on en croit l'auteur que nous venons de citer, ibid.j p. 331 , signa, le 24 octobre 1745, avec M. O'Brien, chargé de pouvoirs du vieux prétendant en France , un traité secret par lequel Louis XV reconnaissait positivement le fils pour prince régent d'Angleterre et d'Ecosse. Enfin, lorsque la tentative eut avorté, c'est encore lui, nous le verrons, qui se constituait à la cour de France l'introducteur de cette grandeur tombée, l'avocat de cette cause perdue, et se compromettait lui-même en cherchant à compromettre généreusement le cabinet de Versailles vis-à-vis de celui de Saint- James, pour sauver les victimes de la réaction.
1 . Sur cette expédition, approuvée par le cardinal de Tencin et commandée par le comte de Saxe, cf. Lord Mahon, History vf England, t. III, p. 170, et Journal de Barbier } t. III, p. 495.
2. Personnage de la comédie des Fâcheux, act. III, se. n. D'Argenson le confond avec Ormin qui figure à la scène suivante. C'est ce dernier qui, après avoir exposé à Éraste son projet « de mettre toutes les côtes de France en ports de mer, » finit par lui emprunter deux pistoles « à reprendre sur le droit de l'avis. »
donnait bien une liste, mais aucunes signatures, aucunes preuves. Nous envoyâmes quelques émissaires qui se hasardèrent de passer, mais qui ne rapportèrent que des dispositions générales.
L'embarquement devait être de onze mille hommes, un train d'artillerie, quelques chevaux de trait. M. de Richelieu, général de cette armée, avait un train magnifique et des déclarations dans les deux langues toutes prêtes à publier1; on avait mis l'embargo sur tous les bateaux marchands de nos ports de Picardie et de Normandie, on les a gardés longtemps et cela a coûté très-cher. Le tout devait passer la nuit de Noël; mais rien ne se trouva prêt, tant du côté du département de la guerre que de celui de la marine ; il vint une gelée par où les écluses de Bourbourg furent gelées, cela retarda de huit à neuf jours, et, depuis quinze jours , cette expédition secrète était sue de tout le monde; nos jeunes officiers qui en étaient avaient pris congé en uniforme à la cour et à la ville, comme quand ils partent en avril pour la campagne de Flandre.
Notre armée se morfondit donc longtemps au port de Boulogne. Les Anglais bien avertis placèrent trentecinq vaisseaux de guerre devant Calais et Boulogne; on demanda à M. de Maurepas quelques vaisseaux de guerre de Brest pour tromper les ennemis dans quelque navigation secrète quon eût faite, et qui aurait au moins envoyé un bon corps de troupes en Ecosse.
i . C'est pour cette circonstance que Voltaire composa le Manifeste du roi de France en faveur du prince Charles -Edouard. OEuvres, édition Beuchot, t. XXXVIII, p. 543.
L'escadre de M. d'Anville1 était prête à Brest, on ne l'aurait jamais mieux employée qu'à une expédition si importante pour les affaires générales ; mais M. de Maurepas prétendait tirer beausoup de gloire de l'expédition d'Àcadie, à laquelle l'escadre était destinée ; elle devait procurer le bâton de maréchal à M. d'Anville, son cousin et son ami ; au lieu de cela, ce duc y perdit la vie de misère et de fatigue, et la meilleure partie de l'escadre fut prisonnière, après avoir coûté quinze à seize millions au roi. J'ai admiré en cette occasion avec quel art les ministres adroits font passer aux princes les mauvais succès arrivés par leur faute : ils se réchauffent d'amitié pour les autres ministres qui pourraient s'appesantir sur la vérité, ils rejettent tout sur le hasard et se font applaudir sur la beauté du projet, si le sort n'y avait pas été contraire.
L'expédition projetée contre l'Angleterre a coûté au moins cinq millions de faux frais ; le roi envoya ensuite un million en argent au prince Edouard qui, n'étant arrivé qu'après l'affaire de Culloden, a été perdu.
M. de Richelieu revint à Paris, criant bien haut contre les ministres de la guerre et de la marine. On laissa longtemps les troupes sur le rivage, un étatmajor et le duc d'York2 qui devint plus dévot que jamais. C'était une des grandes peines de M. de Richelieu que de cacher sa dévotion italienne aux yeux de tous les protestants de son parti qui étaient à Boulogne : il ne passait jamais devant une croix ou un
1 . Jean-Baptiste de la Rochefoucauld, duc d'Anville, lieutenant général des armées navales.
2. Henri-Benoît Stuart, second fils du prétendant, devenu cardinal d'York le 3 juillet 1747.
autel qu'il ne fit une génuflexion comme un sacristain. Ce prince demanda à servir pendant la campagne suivante, on ne put l'obtenir du roi; il eut seulement permission d'aller au siège d'Anvers sous S. A. S. M. le comte de Clermont; il y donna des preuves d'une valeur naturelle et héréditaire.
Pour le prince Charles Edouard, ayant appris que notre débarquement pour l'Angleterre était manqué, il retourna en Ecosse où il fil tout ce qu'on pouvait attendre d'un héros et d'un homme de sens. Je laisse à l'histoire à apprendre les actions de guerre qui continuèrent dans ce royaume jusqu'à la bataille de Culloden qu'il perdit et qui dissipa son parti. Ce ne fut après cela que proscriptions et procès criminels. Il resta en Ecosse fugitif et se cacha, tantôt dans quelques maisons, tantôt dans le creux des rochers ; il s'y nourrit d'herbes et d'eaux croupies; habillé à la montagnarde : il a le corps d'un héros pour soutenir les fatigues autant que le courage pour les braver. Le roi envoya plusieurs navires pour le sauver; le sieur Warren ! qui commandait un très-petit bâtiment fut le plus heureux : il y a du merveilleux à l'exécution de son dessein. Comment le prince heureux dans ses malheurs trouva-t-il assez de fidélité dans ses misérables partisans pour n'être point trahi ? Le secret de ses re traites était entre plusieurs, ils avaient des mots mystérieux; enfin Warren le trouva dans le creux d'un rocher et l'emmena à son bord. Leur traversée fut
1. Capitaine du régiment de Gare, qui avait suivi le prince en Ecosse comme aide de camp, et était revenu annoncer la victoire de Falkirk en France où le roi l'avait nommé colonel.
heureuse, mais ils allaient aborder à Brest, lorsqu'ils essuyèrent un grain qui les rejeta très-loin. Le prince Edouard était tranquille de ce contre-temps et en plaisantait avec son conducteur : il l'assurait que Dieu le conduisait et qu'ils reverraient bientôt la France. ïl est vrai que, s'ils eussent abordé à Brest, ils y auraient trouvé trois vaisseaux anglais qui croisaient à l'entrée du port. Ils abordèrent à un petit port au nord de la Bretagne1, et, de là jusques à Paris, ce fut une affluence de peuple pour voir cet homme extraordinaire ; il vint de Paris à Fontainebleau où son incognito fut une espèce de triomphe. On comptait que le roi le logerait dans une maison royale et l'entretiendrait avec splendeur ; ce projet se changea en une méthode toute contraire; je n'ai point eu de part à ce dernier conseil; on a représenté au roi qu'il ne fallait pas choquer l'Angleterre par ce nouvel éclat, et que, moins on ferait pour les Stuarts en France, moins serait grande leur chute, lorsqu'à la paix générale nous les abandonnerions.
Le prince Edouard n'a point dissimulé son ressentiment, il n'a voulu rien prendre de la pension que le roi lui accordait et qu'il trouvait trop modique; il a mené à Paris une vie presque aussi sauvage que dans les montagnes d'Ecosse, il s'est brouillé avec son frère et a logé séparément de lui. On prétend que c'est par vengeance que le duc d'York est allé à Rome accepter le chapeau de cardinal, ce qui fait un tort infini à leur parti en Angleterre. Le prince Edouard fit, au printemps de 1747, un voyage en Espagne pour s'y faire
\ . Roscoff, près de Morlaix.
iv 21
connaître du roi Ferdinand, et pour lui demander des secours. On n'a pas su autre chose de cette course1 sinon qu'il avait vu deux fois en particulier Leurs Majestés Catholiques, et qu'il en avait reçu une grosse somme pour subsister.
Qui pourrait se refuser à l'amour du mérite et des malheurs! Je crois avoir mérité des sentiments de reconnaissance des trois princes Stuart ; les deux frères m'ont exprimé naïvement leurs sentiments ici, et mon fils fut fort caressé du chevalier de Saint-Georges, pendant son séjour à Rome en 1746. Je leur ai donné les meilleurs conseils qu'ils pouvaient prendre; enfin, raisonnant à Anvers avec M. O'Brien, sur les moyens d'attendre plus heureusement des temps meilleurs, je lui dictai un mémoire dont il a fait usage; mais j'ignore les suites qu'il a eues et s'il en a été parlé en Espagne.
On y propose que les deux princes Stuart ne retournent jamais en Italie, qu'ils se tiennent pendant quelques années cachés et errants entre la France et l'Espagne, faisant remarquer que, quand la paix sera faite, cette inobservation des conditions qui y seront sans doute conclues ne méritera aucuns scrupules de notre part et ne deviendra jamais une cause de nouvelle rupture. On proposait que la France et l'Espagne donnassent au prince Edouard le gouvernement perpétuel ou le vicariat des deux Navarres avec un revenu suffisant. Cette dignité ne se déclarerait que peu à peu, accoutumant l'Angleterre à ne les pas savoir à
\ . Voy., sur ce voyage en Espagne, Pichot, Histoire de Charles- Edouard, t. II, p. 337, et surtout une lettre du prince où il raconte à son père sa réception à la cour, Lord Mahon, History of England, t. III, p. 411 .
Rome, et à n'avoir que de simples doutes sur le lieu précis de leur résidence qui serait tantôt en Espagne, tantôt en France, errants dans les Pyrénées et enfin en exil dans une ville de Navarre, où leur autorité ne se déclarerait qu'insensiblement et quand la paix serait affermie au point de ne la pas rompre pour ce sujet spécialement. On observait que, dans ce payslà, ils seraient également à portée de ménager les religionnaires qui sont en grand nombre dans la Navarre française, et à portée d'y recevoir leurs partisans d'Angleterre, comme de passer subitement dans la Grande-Bretagne si quelque occasion s'en présentait.
Le baron de Scbeffer et M. de Lanmary, ambassadeur de France à Stockholm , nous vantèrent un secours de Suédois pour l'Ecosse, qui coûta beaucoup au roi et qui ne sortit jamais du port de Gothembourg. Mon frère et le baron de Scheffer les faisaient contremander quand les affaires du prince Edouard allaient mal, et elles allaient mieux quand les contre-ordres arrivaient. La gelée les arrêta, puis un incendie à Gothembourg, enfin l'on incorpora les officiers de ce corps de troupes dans nos régiments suédois, quand l'affaire d'Ecosse fut finie.
Les proscriptions, les vengeances en Ecosse furent terribles depuis la bataille de Culloden et finissent à peine aujourd'hui (septembre 1747). Le duc d'York et M. O'Brien me prièrent d'écrire à M.Vanhoey, notre correspondant ordinaire avec le ministère britannique, pour qu'il représentât combien il serait dangereux de faire de la guerre d'Ecosse une guerre de cruauté et de barbarie , quelles suites il en pourrait résulter
dans celle qu'on faisait ailleurs entre les puissances belligérantes. Voici ma lettre :
« Monsieur,
« Le roi m'ordonne d'écrire à Votre Excellence au sujet de la situation dans laquelle le prince Edouard et ses partisans se trouvent, depuis l'avantage que les troupes d'Angleterre ont remporté sur eux le 27 du mois dernier. Toute l'Europe connaît les liaisons de parenté qui existent entre le roi et le prince Edouard. D'ailleurs ce jeune prince réunit en lui toutes les qualités qui doivent intéresser en sa faveur les Puissances qui estiment et qui chérissent la valeur et le courage, et le roi d'Angleterre est lui-même un juge trop équitable et trop impartial du vrai mérite pour n'en pas faire cas, lors même qu'il se trouve dans son ennemi. Le caractère de la nation britannique ne peut aussi qu'inspirer à tous les Anglais les mêmes sentiments d'admiration pour un compatriote aussi distingué par ses talents et par ses vertus héroïques.
Toutes ces raisons doivent naturellement rassurer sur le sort du prince Edouard, et l'on doit attendre en même temps de la modération et de la clémence du roi d'Angleterre qu'il ne permettra pas qu'on exerce les dernières rigueurs contre les personnes de tout état et de tout sexe qui, dans ces circonstances de trouble et de confusion, ont suivi les étendards qui viennent de succomber sous les armes anglaises commandées par le duc de Cumberland.
Cependant, Monsieur, comme, dans les premiers mouvements d'une révolution, on porte quelquefois le ressentiment et la vengeance à des excès qui n'au-
raient pas lieu dans des conjonctures plus tranquilles, le roi croit devoir prévenir à cet égard, autant qu'il dépendra de lui, les dangereux effets de toute résolution trop sévère que Sa Majesté Britannique pourrait prendre.
C'est dans une vue aussi juste et aussi décente que le roi m'a ordonné, Monsieur, de demander à Votre Excellence de vouloir bien écrire au ministère anglais, et de lui représenter avec toute la force et l'onction possible, les inconvénients qui résulteraient infailliblement de toute entreprise violente contre le prince Charles Edouard. Le droit des gens et l'intérêt particulier que Sa Majesté prend à ce prince sont des motifs qui feront vraisemblablement impression sur la cour de Londres, et Sa Majesté espère qu'il n'éprouvera que des procédés nobles et magnanimes de la part du roi d'Angleterre et de la nation anglaise, et que tous ceux qui se sont attachés en dernier lieu à la Maison de Stuart n'auront aussi qu'à se louer de la générosité et de la clémence de Sa Majesté Britannique.
Mais si, contre toute espérance, on attentait ou à la liberté du prince Edouard, ou à la vie de ses amis et partisans, il est aisé de prévoir que l'esprit d'animosite et de fureur pourrait être la suite funeste d'une pareille rigueur, et combien d'innocents deviendraient peut-être, de part et d'autre, jusqu'à la fin de cette guerre, les tristes victimes d'une violence qui ne ferait qu'aigrir et irriter le mal, et qui assurément n'édifierait pas l'Europe.
Personne n'est plus en état que vous, Monsieur, de faire valoir toutes ces raisons. Votre équité et votre amour de la paix vous suggéreront en cette occasion
tout ce qu'il y a de mieux à dire sur un sujet aussi intéressant.
Votre Excellence sentira elle-même qu'il n'y a pas un moment à perdre pour écrire à MM. les ministres du roi d'Angleterre, et j'espère qu'elle voudra bien me communiquer la réponse qui viendra de leur part, afin que j'en rende compte au roi, qui prendra en conséquence les résolutions que Sa Majesté jugera convenable à sa gloire et à la dignité de sa couronne. Elle désire bien sincèrement que le roi d'Angleterre ne lui donne à suivre que des exemples d'humanité, de douceur et de grandeur d'âme, etc.
Signe : D'Argenson.
Au camp de Bouchout, le 26 mai 1746.
Ma lettre, tournée avec politesse, devait naturellement plaire au lieu de fâcher1. Le bonhomme M. Van-
i . Voltaire écrivit à cette occasion , sous le pseudonyme de M*** y chambellan du roi de P..., une lettre où il exprime la même idée au nom de la cour de Prusse. « Nous avons été, dit-il, étrangement surpris, dans notre cour, que plusieurs personnes à Paris aient trouvé, dans cette lettre écrite au nom du roi de France, trop peu de hauteur, et que le conseil de Londres l'ait jugée trop audacieuse. Notre cour, qui ne se détermine ni par les cabales qui peuvent partager Paris, ni par l'esprit qui anime la cour de Saint- James, a pensé unanimement que cette déclaration des volontés du roi de France est digne à la fois d'un roi très-chrétien qui fait la guerre en voulant la paix, et qui a la vertu de représenter à son ennemi même ce que les rois doivent à l'humanité. » Lettres inédites, publiées par MM. François et de Cayrol, 2e édition, t. I, p. 163.
Plus tard Voltaire, dans son Siècle de Louis XV, a caractérisé judicieusement la conduite de d'Argenson et de Vanhoey en cette circonstance : « Ces deux ministres, dit-il, se ressemblaient en un
hoey, dans sa lettre d'accompagnement au duc de Newcastle, y ajouta une véritable paraphrase du Pater noster, disant qu'il fallait pardonner comme Dieu nous pardonnait. Ces lettres firent à la fois deux effets contraires par suggestion de malignité : à Paris on les trouva basses et tendant trop à miséricorde; à Londres, on trouva inouï que la France, en guerre avec l'Angleterre, se mêlât de ses affaires domestiques et demandât grâce pour des rebelles avec une espèce de menace de représailles. Et véritablement, ce n'étaient que des représailles tournées avec politesse, la démarche, neuve ou naturelle, n'avait rien de mauvais en elle-même ; nous avions de quoi nous venger des cruautés que l'on ferait aux partisans de la Maison de Stuart et à nos gens qui l'avaient secourue. Le ministère britannique affecta la plus grande colère1, il demanda la révocation de M. Vanhoey qui en fut quitte pour une
point qui les rendait différents de presque tous les hommes d'État ; c'est qu'ils mettaient toujours de la franchise et de l'humanité où les autres n'emploient guère que la politique. » Et un peu plus loin, en parlant des excuses qu'on exigea de l'ambassadeur de Hollande : « Il pouvait avoir manqué aux lois de la politique, mais non à celles de l'humanité. »
Quoiqu'il en soit, le duc de Luynes, qui rend fidèlement les impressions de la cour de Versailles, constate que la lettre du marquis d'Argenson « y fit un très-mauvais effet. » Le cri fut général, MM. de Noailles et de Maurepas exploitèrent habilement cette circonstance contre lui, et l'on voit clairement que son renvoi fut résolu à partir de ce moment. — Mémoires, t. VII, p. 339.
i. Voici la réponse du duc de Newcastle à M. Vanhoey :
« Monsieur,
« Je n'ai reçu qu' avant-hier la lettre dont il a plu à Votre Excellence de m'honorer en date du 3 de ce mois (nouveau style)
lettre d'excuses au roi d'Angleterre; il prétendit que cela le porterait à plus de sévérité dans les procès criminels contre les Ecossais : effectivement, on a fait sauter beaucoup de têtes, après de longues instructions pires par leur attente que la mort même; mais on doute que, sans les lettres dont il s'agit, il en eût été ni plus ni moins.
Nous cherchâmes cependant à effectuer l'air de menace que nous avions donné à nos représentations; après avoir rejeté plusieurs idées sur cela, on ne trouva rien de mieux que ce que je proposai, de faire arrêter en même temps tous les Anglais qui se trouveraient en France sans passe-ports : c'était faire une justice absolue pour toutes représailles à des cruautés. Je
en m'envoyant celle que M. le marquis d'Argenson vous avait écrite le 26 mai.
a Je l'ai sur-le-champ mise devant le roi qui est dans le dernier étonnement du contenu de cette lettre, qui, tant par rapport à ce qui en fait l'objet que par rapport à la manière de le traiter, est si contraire à l'honneur de Sa Majesté et à la dignité de sa couronne qu'elle ne peut que s'en tenir trop blessée pour y faire aucune réponse.
« Vous savez bien, monsieur, et MM. les ministres de France aussi, avec quelle scrupuleuse exactitude Sa Majesté a, de sa part, exécuté le cartel établi entre elle et le roi très-chrétien dans sa plus grande étendue, jusqu'à faire relâcher sur leur parole tous les officiers au service de France qui ont été faits prisonniers dans les limites de ses royaumes, et qui ne se trouvaient pas nés sujets de Sa Majesté, quoique le service auquel ils étaient employés alors aurait pu très-justement en dispenser Sa Majesté.
a On ne saurait, après cela, révoquer en doute le désir de Sa Majesté de remplir tout ce que peut exiger le droit des gens entre les puissances qui sont en guerre ensemble, même au delà de ce qui se pratique ordinairement ; mais, pour ce qui regarde ses propres sujets, ni le droit des gens, ni les cartels, ni l'usage ou l'exemple
donnai ces ordres pour tout le royaume, nos prisons se remplirent; mais je me rendis facile à l'élargissement des prisonniers, pourvu qu'ils sortissent promptement du royaume : cela nous délivra de quantité d'espions et de frondeurs. Je soumettais l'accord ou le renouvellement de leurs passe-ports pour rester en France aux demandes que m'en ferait le prince Edouard, ce qui lui attira plusieurs nouveaux partisans.
L'arrêt de milord Morton1 et de sa femme fit le plus d'éclat : il était parent et ami d'un des secrétaires d'État, et ce qui lui arriva diminua la fougue du ministère anglais. Il était depuis un an en France pour sa santé, il avait été voyager sur les rives de la Loire (que les Anglais aiment beaucoup2), il avait été visiter le
d'aucun pays de l'Europe n'autorise aucune puissance étrangère et ennemie à s'ingérer de rien exiger là-dessus de Sa Majesté.
« Le roi très-chrétien connaît trop bien lui-même le droit attaché à toute puissance souveraine pour s'attendre que Sa Majesté puisse penser autrement.
« Je ne puis même cacher à Votre Excellence la surprise où a été Sa Majesté de voir que l'ambassadeur d'une puissance si étroitement unie avec elle, et si essentiellement intéressée à tout ce qui concerne l'honneur et la sûreté de sa personne et de son gouvernement, ait pu se charger de lui faire parvenir une demande si inouïe, et je suis très-fâché d'être obligé de vous dire, monsieur, que Sa Majesté n'a pu se dispenser d'en faire des plaintes à L. H. P. Messieurs les États-Généraux vos maîtres.
J'ai l'honneur d'être.
Signé : Holles Newcàstle.
A Whitehall, le ^ juin.
1 . Sur cet épisode de milord Morton, voy. Mémoires de Luynes, t. VII, p. 465.
2. a How often hâve I led thy sportive choir With tuneless pipe beside murm'ring Loire ! »
Goldsmith. The Traveller.
port de Lorient et n'y avait passé que quatre heures. Dans ce temps-là, l'escadre anglaise y fit une descente et pensa le prendre. Les Jacobites haïssaient beaucoup milord Morton et prétendaient qu'on trouverait chez lui des preuves d'espionnage et de trahison ; le temps de son passe-port allait échoir, il vint me trouver à Fontainebleau. Je lui déclarai qu'il ne pouvait être renouvelé , je lui proposai cependant d'aller demander cette grâce par le canal du prince Edouard qui était alors à Fontainebleau, c'est ce qu'il n'osa jamais faire : il se retira deux jours chez M. Vanhoey à qui je portai des plaintes amères de cet asile, il le laissa sortir et Morton fut conduit à la Bastille en même temps que sa femme qu'on arrêta à Paris, ainsi que le reste de sa famille. Tous ses papiers furent examinés et il subit de longs interrogatoires ; on ne trouva rien de criminel ; les grâces et l'indulgence vinrent après que nous eûmes détenu quelque temps cet otage; le ministère britannique fit un règlement assez équitable pour les différentes classes d'officiers faits prisonniers à Culloden, on traita mieux les prisonniers jusqu'à leur échange, qui ne se fit qu'à la fin de l'année 1746,
DU MARQUIS DARGENSON. 331
Article IV.
Négociation pour la paix générale avec MM. Wassenaër1 et Gillis*. — Conférences de Bréda.
La république des Provinces-Unies a-t-elle eu un désir sincère de nous procurer la paix ? n'a-t-elle voulu que nous amuser par une négociation illusoire ? voilà ce que peu de personnes ont mis en doute de part et d'autre, chacun s'attachant fortement à l'une de ces deux opinions. Pour moi, je crois, avec les ministres de la république, qu'ils ont brûlé d'un désir vif et sincère de la pacification ; mais, à notre cour, et chez tous les raisonneurs politiques de Paris, il n'y a eu qu'un cri pour dire : les Hollandais nous amusent. On les hait ici par une inspiration qui remonte à la guerre de 1 672, et qui s'est renouvelée depuis en quelques occasions ; on les méprise pour leur économie et par le peu du brillant qu'ont leurs troupes mercenaires; tous droits, toute raison d'État cèdent à ces passions inspirées par pur hasard.
On ne veut pas voir que nous en tirerions de bons services, si l'on opposait le sang-froid aux démarches forcées de cette république : c'est à nous à les tirer de l'erreur, s'il y en a chez eux a nous craindre ; à leur tendre la main avec indulgence, à ne point réaliser
\ . C'est ainsi que d'Argenson écrit le plus souvent le nom de cet homme d'État qui, dans la Gazette de Hollande, est appelé comte de Wassenaar, seigneur de Twickel.