Gilles dans la Gazette de Hollande
leur terreur, et à distinguer parmi eux le parti britannique qui les tyrannise d'avec les républicains qui voudraient la liberté et la paix. Une conduite constante, et dont j'avais le plan tout prêt, les eût ramenés à leur ancienne gratitude. C'est par cette paix-ci qu'elle eût pris les plus grands accroissements-, la république en eût eu tout l'honneur. Je ne visais point à la faire séparer en ce moment-ci de l'Angleterre : il y avait à cela trop d'impossibilité démontrée; mais c'était la république qui y eût entraîné l'Angleterre, et les commerçants de Hollande eussent commencé à voir que nous les protégeons autant que les Anglais les accablent-, le parti guerrier, consterné et désœuvré, eût cessé ses manœuvres, le Stadhouder fût retourné en Frise; une grande entreprise contre la liberté manquée subitement la recule de beaucoup plus qu'elle ne l'était avant son éclat.
J'ajouterai quelques autres réflexions sur les apparences de bonne ou de mauvaise foi des deux ministres hollandais dans leur négociation avec moi pour la paix générale, après que j'en aurai exposé les faits.
J'ai dit, sur les affaires de l'année 1745, que le Grand Pensionnaire m'envoya le sieur de Larrey, mais que la circonstance en fut malheureuse, à cause des affaires d'Ecosse qui ne prospérèrent quelque temps que pour empêcher la paix. Elle eût été avantageuse alors, à cause de nos prospérités militaires de toutes parts, tant en Italie qu'en Flandre ; les affaires d'Allemagne avaient du dessous, par l'élection de l'empereur et par la rétrogradation de M. le prince de Conti ; mais il y avait compensation par les victoires du roi de Prusse et par la continuation de son alliance qui
nous a plus servis, depuis ce temps-là, en paix qu'en guerre. Ainsi la neutralité de l'Empire, qui s'ensuivit, empêcha à notre égard tous les mauvais effets de l'élection. J'ai donc raison de dire que la position des affaires, pendant le quartier d'hiver de 1745 à 1746, nous était des plus favorables pour la paix , sans la guerre d'Ecosse qui nous la rendait impossible avec l'Angleterre, à moins que d'abandonner lâchement le prince Edouard et ses partisans.
Le sieur de Larrey aurait réussi autant qu'un autre à nous faire passer des propositions et à rendre les nôtres, quoiqu'il eût peu de talent : il parlait assez mal français, c'était l'ami particulier du Grand Pensionnaire Vanderheim. Celui-ci m'avait fait l'honneur de penser qu'il ne fallait traiter qu'avec moi seul *, mais je lui expliquai franchement que la difficulté était si grande, sur l'abandon ou le soutien du prince Edouard, que leur honneur, comme le nôtre, était de n'y point admettre de milieu, de sorte qu'il fallait laisser passer cet orage de façon ou d'autre, et que cela n'irait peut-être pas à deux mois. Le sieur de Larrey vint prendre congé de moi à Marly, et nous eûmes une grande conversation dans les jardins.
Rendant compte au roi des derniers errements de
1 . « Ce colonel me fut présenté par l'ambassadeur de Hollande : en se retirant, il me glissa dans la main sa lettre de créance sans que ledit ambassadeur s'en aperçût. C'était dans un moment où le roi était en cérémonie de cour. Sa Majesté me répondit ainsi :
« J'approuve fort que vous m'écriviez plutôt que me venir trouver dans des circonstances comme celles-ci.... Cet envoi mystérieux prouve leur crainte : écoutons, mais surtout ne répondons rien que quand nous aurons bien posé nos réponses.
« Ce 2 décembre 1745, au soir. » Note de d Argenson.
cette affaire, j'ai exposé à Sa Majesté, par un mémoire qu'elle a gardé, tout ce que nous devions attendre ou désespérer des Hollandais sur la pacification. Je les y définis d excellents et de zélés ambassadeurs d? Angleterre. Ils ont cependant quelque chose de plus que les ambassadeurs : ils peuvent par eux-mêmes dans la guerre, s'ils menacent d'abandonner la partie ; c'est une vaine menace, mais ils peuvent s'y ralentir et y fournir plus ou moins; ils apportent grand zèle à leur ambassade et à une médiation plus effective que formelle, parce qu'ils souffrent infiniment de la durée de la guerre et de ce qu'elle approche deux ; ils craignent une révolution dans leur gouvernement ; mais qu'on ne pense pas que ce désir de la paix les porte jamais à se séparer de leurs alliés par une paix ou une trêve particulière; ce ne sont, je le répète, que des ambassadeurs d'Angleterre.
On s'est fort écarté de cette définition depuis ma retraite du ministère, et même de mon temps : le militaire l'a emporté sur le politique , comme il arrive souvent pendant la guerre; la raison de guerre a frappé pour des opérations brillantes dont un prince jeune est rempli. Les chefs de la guerre disent toujours que la guerre défensive est la plus fâcheuse de toutes ; cependant il est un point où il faut s'arrêter dans le progrès de ses conquêtes et où l'on doit se contenter de ce qu'on possède pour faire une paix solide. Nous en étions à ce point-là au moment dont je parle ; mais, quand la chance est une fois livrée aux conducteurs de la guerre, ils font taire la politique et, s'ils y joignent quelques motifs de cette espèce, tout s'y ressent de leur violence. On a persuadé au roi d'augmenter le
zèle dont je parle des Hollandais pour la paix, c'està-dire de casser les vitres; on a dit : ce sera tout autre chose quand on sera chez eux, quand, après avoir emporté toute leur barrière, après en avoir démoli les fortifications-, on prendra leurs propres places, quand on mettra leur riche pays à contribution, quand on se sera vengé de leur ingratitude à l'égard de la France, quand on aura rempli sur cela des desseins où le feu roi a échoué.
Ces idées ont plu à un jeune monarque qui aime l'honneur et la gloire, le peuple a pensé de même et s'est volontiers livré à la haine et à la vengeance : ainsi tout a été à la fois contre la sagesse politique qui a réclamé en vain : elle disait qu'il est un point où les plus faibles se fortifient, où les plus lents deviennent vifs par mutinerie, et que la mesure de leur pesanteur ordinaire devient alors celle de leur rage. Les rois d'Espagne Philippe II et Philippe III l'ont assez éprouvé de la part de cette même nation hollandaise ; nous en voyons tout l'effet à la campagne de 1747.
Le sieur de Larrey étant retourné à la Haye, on y résolut de nous députer de nouveau une ambassade solennelle et publique. Le comte de Wassenaer de Twickel en fut chargé ; il eut ordre de voir également les autres ministres, mais de ne s'ouvrir qu'avec moi seul, et d'affecter cependant de me voir plus tard et moins souvent que les autres; on sut à la Haye toute la jalousie de mes confrères et combien elle pouvait influer sur la réussite des affaires.
Ce comte de Wassenaer était le même qui vint à Arras en 1744 pour proposer la paix, on ne fut pas content de ses propositions alors ; on a demeuré long-
temps sur les premières ouvertures de paix, chacun prétendant que l'autre demandât le premier ce qu'il voulait, et, comme de part et d'autre on a des alliés difficiles et soupçonneux, personne n'ose rien dire, à moins que, de l'autre part, on n'assure que la paix sera signée d'abord. Des deux cotés, l'acceptation est aussi difficile que l'offre ; les alliés, de part ni d'autre, ne sont point d'accord sur leur rabais et sur l'ultimatum; chacun a formé son association sur le pied des avantages qu'on se promettait, les uns de conquête, les autres d'indemnité pour l'injuste agression et pour les frais de la guerre. Le roi de Prusse fut le premier de nos alliés, comme je l'ai dit, qui me mit à mon aise pour déroger aux vues de l'entreprise. Quand il se vit chassé de Bohême, il écrivit au roi qu'il fallait songer à la paix, puisqu'on n'avait pas détruit l'armée du prince Charles à son téméraire passage du Rhin, qu'il ne voyait plus que des dommages à essuyer, qu'ainsi nous devions faire la paix sans nouvel agrandissement, que, pour lui, il se contentait de la Silésie. Les électeurs de Bavière et Palatin nous intimidaient peu par leur mécontentement, si l'on rognait leurs morceaux à la paix ; Gênes avait été trouvée bien heureuse de recouvrer Savone, et Modène se serait contentée à peu de frais. Pour ce qui est de l'Espagne, rien n'était plus difficile que de trancher ainsi sur sa part. J'ai écrit plusieurs lettres à l'évêque de Rennes pour lui représenter que la paix était impossible, si la reine d'Espagne ne rabattait beaucoup de ses idées pour D. Carlos et que la paix était bien nécessaire. Je n'ai jamais eu autre réponse sinon : le traité de Fontainebleau, que c'était la France qui l'y avait engagée elle-même.
Ainsi comment oser mettre en avant des propositions acceptables? on avait honte de demander trop, on tremblait de confier à des ennemis qu'on demandait moins, sans en avoir le consentement préalable de ses alliés.
Je suis persuadé, sans le savoir, que les ennemis étaient mieux concertés entre eux, car les Hollandais, gens si craintifs et si circonspects, ne se fussent pas avancés comme ils ont fait, s'ils n'avaient pas été bien avoués : les ministres d'une république n'agissent pas furtivement et ne prennent pas sur eux comme ceux d'un souverain.
C'était donc le conseil des rats que ces premières négociations où personne n'avançait rien de positif. J'ai été plus hardi, et il ne m'en est point arrivé absolument de mal, tant dans cette négociation de paix que dans quelques autres de divers côtés : j'ai dicté des idées sur la paix, comme pouvant se proposer à nos alliés, si on était sûr de l'acceptation de nos ennemis, et je suis sorti de ce silence stupide.
Les adversaires de la paix se sont particulièrement attachés, par suite de tout ceci, à accuser les Hollandais de mauvaise foi et de dérision à notre égard dans leurs deux tentatives de paix. Leur application à les accuser vient de ce qu'ils voyaient (comme je l'ai dit) que leur canal était le meilleur pour la paix. Wassenaër de Twickel n'avait donc rien avancé du tout à Arras : obligé de parler le premier sur les conditions de la paix, il proposa des choses à la vérité inacceptables, sur quoi il fut renvoyé, et il en était resté que les Hollandais voulaient nous amuser.
Le comte de Wassenaër est homme d'esprit; il a fait iv 22
plusieurs voyages en France, il a lu tous nos bons livres français et parle avec assez d'éloquence; mais il parle trop. Il suivit apparemment ses ordres en se répandant beaucoup dans le monde ; chacun se piqua de lui faire fête et de lui parler de la paix, on le regarda à la cour et à Paris comme un sauveur, il parla d'affaires avec tout le monde; chacun se crut négociateur important, il se moqua de la nation, il manda à sa cour que nous étions bien plus grands politiques qu'on ne croyait en Europe, qu'il n'y avait ici ni dame, niévéque, ni chat qui ne lui parlât politique. Il a été blâmable dans son emploi d'avoir trop promis dans les cercles où il discourut tant; il dit partout qu'il apportait la paix telle que le roi ne la ferait pas meilleure, s'il était à Amsterdam. Il voulait flatter la nation et s'y rendre fort agréable ; on lui avait dit à la Haye que notre gouvernement était tel que la cour et la ville influaient sur les affaires, que le ministère avait peu de crédit pour résoudre, et il crut devoir nous traiter en république où l'on doit capter les suffrages de la multitude. Il s'est encore engagé, dans plusieurs conversations sérieuses, à dire que, si les maîtres ne pouvaient déterminer à la paix les cours de Londres, les Etats-Généraux la feraient bien tout seuls, ce qui n'était pas vrai.
J'ai lieu de croire qu'il n'a eu ordre de traiter bien sérieusement qu'avec moi seul ; son ton y était tout différent qu'ailleurs, et, s'il m'est revenu de lui quelque malignité désobligeante, je l'attribuerai à son indiscrétion et à une mauvaise humeur naturelle de ne pouvoir pas me persuader ce qu'il prétendait. Il s'écria une fois à une longue conférence où je prévoyais
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ses objections mieux que lui-même et où j'allais franchement au bien de la chose : Ah ! monsieur, que vous êtes un honnête homme ! Il m'a fait souvenir plusieurs fois de cet enthousiasme, comme venant du cœur, depuis ma retraite du ministère. Les conférences de Bréda étant prêtes à se rompre, il chargea un courrier de confiance de ses amitiés, de son estime pour moi, ainsi que de ses regrets.
Le maréchal de Noailles avait bien concerté au conseil une proposition qu'il osa y faire, quand on fut prêt d'entrer en conférence avec le comte de Twickel, c'était de tenir un comité continuel où le ministre hollandais viendrait conférer. Je lui demandai comment il osait proposer au roi de changer la forme de gouvernement de l'État, j'ajoutai que le royaume de France ne deviendrait pas république par ses défiances ni par son éloquence ; le roi rougit et fit changer de propos.
Dans ma première conférence avec le comte de Twickel, je lui dis que nos affaires avanceraient bien, s'il voulait m'avouer une chose, savoir, s'il était ambassadeur seulement de la république de Hollande, ou en même temps de Hollande et d'Angleterre, ou de ces deux puissances et de la cour de Vienne. Wassenaèr tourna autour de la question, assurant cependant que sa république ne faisait cette démarche-ci que par sa seule volonté et ses seules lumières. Je vis dans la suite que c'était de la part de l'Angleterre qu'il venait, et quil prenait peu de mission de la cour de Vienne. La reine de Hongrie, ayant recouvré toute la grandeur de son père et désespérant aujourd'hui de reprendre la Silésie, est devenue assez indifférente sur la guerre
ou sur la paix. Le recouvrement des Pays-Bas est, ditelle, F affaire des puissances maritimes, elle reçoit de ces puissances de gros subsides qui lui remplacent la Silésie : ainsi elle n est plus présentement qu'une puissance secondaire.
Nos conversations furent longues et fréquentes, entre le comte de Wassenaër et moi, avant que de meltre quelque chose sur le papier; enfin il en résulta un écrit qui était intitulé : Idées sur les articles de la paix générale qui sont venues dans les conférences entre MM. d'Àrgenson et Wassenaër.
(les articles étaient certainement très-avantageux à la France ; Wassenaër les envoya à la Haye, et de là à Londres. Je ne déduirai pas les modifications, les hauts et les bas que souffrirent nos différentes conditions, j'en rendais compte d'abord au roi en particulier1, puis il en allait au conseil ce que Sa Majesté voulait et je dois dire que je forçais le roi, plutôt qu'il ne me l'ordonnait, de porter au conseil la plus grande partie de la négociation.
Ce qu'on n'a jamais voulu observer assez au conseil, c'est que les différences d'événements arrivées dans nos affaires militaires ont dû nécessairement changer les conditions de la paix. Cependant on a toujours affecté au conseil d'accuser de mauvaise foi les négociateurs, quand ils ont accordé moins que ce qu'ils accordaient
1 . « Billet du roi du 10 mars. Je lui faisais part d'une nouvelle difficulté de Wassenaër touchant la Toscane. « J'y vais penser et « je vous montrerai incessamment ce que je pense, car il faut se « défaire par ceci de toutes ces petites querelles de limites que « nous avons eues, et mon amour-propre doit céder au bien de « mon peuple. » Note de rfArgenson.
d'abord. Quand le comte de Wassenaër arriva à Paris, nous venions de conclure le traité de Turin, nous étions vainqueurs en Italie, la diversion d'Ecosse était dans sa force ; depuis cela, les choses ont changé de face en Italie, de façon qu'il nous en a vu chasser, et l'ennemi attaquer nos provinces ; la diversion d'Ecosse a disparu * ; il est vrai que nous avons surpris Bruxelles peu après son arrivée; mais cet avantage n'a consisté proprement que dans la perte momentanée de dix-neuf bataillons que nous avons pris aux Hollandais, et ces républicains, dans leur rage, retrouveront bien d'autres soldats pour défendre leur pays; on reconnaît bien cette vérité aujourd'hui (en septembre 1 747) par toutes les mesures que prend le stathouder. Le comte de Wassenaër, voyant que j'avançais vivement et de bonne foi la négociation, se trouva bientôt court d'instruction et ne pas suffire à tout ce qu'il fallait savoir sur les différents objets d'affaires ; il m'annonça qu'il avait demandé un second, et que ce serait un homme considérable : en effet, on lui envoya M. Gillis, greffier de l'État, ministre de la généralité et la troisième personne de l'Etat; il a été fait Grand Pensionnaire à la fin de l'année où il vint ici.
1 . « Il faut convenir que le progrès de cette négociation fut toujours fort arrêté, tant que durèrent les succès du prince Edouard en Ecosse, car la première condition pour conclure était de l'abandonner, et l'honneur s'y opposait. Or qu'est-ce que la force de notre État saus considération? qu'est-ce que celle-ci sans honneur? Le contre-temps de la bataille perdue à Culloden n'arriva qu'en avril : ce ne fut qu'alors que la paix fut faisable, et je soutiens que, dès ce moment, on l'aurait conclue, si mon crédit avait prévalu et si Sa Majesté n'avait pas eu un si mauvais conseil. » Note de d'Argenson.
Sitôt après son arrivée, nous avançâmes encore davantage, nous rédigeâmes vingt-trois articles dont je dirai d'avance que j'en ai laissé vingt-un de commencés quand j'ai quitté le ministère. Il est vrai que les deux qui restaient étaient les plus capitaux, comme l'établissement de D. Philippe; les ennemis sont toujours convenus qu'il lui en serait donné un, mais c'est sur la quotité qu'on est resté. Ils auraient voulu s'en faire un mérite en Espagne où le grand intérêt du commerce leur inspire l'envie de plaire.
Enfin MM. de Wassenaër et Gillis vinrent un jour me proposer de donner la Toscane à D. Philippe, avec de grandes modifications à la vérité; je montai d'abord chez le roi lui apprendre cette bonne nouvelle : on demandait le secret et, cette fois-ci, il fut bien gardé.
La reine d'Espagne, entendant parler de la négociation publique des deux ministres hollandais, nous faisait demander sans cesse ce que nous traitions avec eux pour la paix. Il a été nécessaire de lui en faire un mystère, en lui faisant de fausses confidences. Quand on va au bien de la chose, et quand on a néanmoins affaire à des alliés aussi déraisonnables, il faut les forcer à devenir heureux ; la fraude pieuse est une bénédiction sur l'ouvrage. Je conviens que, le maréchal de Noailles étant alors à Madrid pour réparer la mésintelligence qu'avait causée le traité de Turin et pour y former un nouveau plan d'opérations, c'était bien exposer la foi que de travailler pendant ce temps-là à un autre plan de pacification sans le communiquer en Espagne ; niais la raison et l'intérêt même d'Espagne le voulaient ainsi, et plût à Dieu qu'on ne pratiquât pas
d'autre réticence en poil tique que celle-ci, et en semblable circonstance! Cependant, pour mettre la conscience du maréchal plus en sûreté, je ne lui appris rien de la proposition de la Toscane; j'envoyai seulement à l'intendant de Bordeaux une lettre de moi qui la lui apprenait, comme à un ministre du conseil, et non comme à un ambassadeur d'Espagne qu'il n'était déjà plus.
Il en a été tout autrement depuis la mort de Philippe V et la cessation du pouvoir de la reine douairière en Espagne. Trouvant dans Ferdinand l'honneur même, avec un grand désir de rendre les peuples heureux, j'ai poussé la communication de toute négociation jusqu'à lui donner copie régulièrement de toutes les dépêches que j'écrivais et que je recevais.
Nos conférences les plus longues furent sur le rétablissement de Dunkerque en son premier état, c'està-dire comme à la paix d'Utrecht1; il fut beaucoup question aussi de l'abandon des Stuarts : tout avançait beaucoup, quand le temps du départ du roi pour l'armée arriva; ce devait être un grand moment pour avancer la négociation; les Hollandais firent l'impossible pour le retarder. Si on eût adhéré alors à leurs prières, je conviens que cela eût eu l'air, que l'on crai-
1 . « La distinction de Dunkerque fortifié par terre et non par mer (qu'on a suivie depuis aux préliminaires de 1748) est de moi. Je trouvai cet expédient dans une discussion avec les deux ministres hollandais.
a En effet Dunkerque a trois objets : i° Comme port libre au débouché des marchandises de Flandres. La nature et un peu d'art en l'aidant y a pourvu peu après la paix d'Utrecht, et on n'a rien à désirer après cela dans le pays au temps de paix.
« 2° Pour couvrir notre frontière, sans quoi, étant ouverte, d'à-
gnait tant, d'être amusé : j'avais affaire à un gouvernement qui ponebat rumores ante salutem. On mettait en tête à notre monarque bien aimé, et si digne de l'être, que de grands succès l'attendaient en Brabant, et que l'on tirerait une paix plus sûre et plus avantageuse par la supériorité de nos armes que par mes négociations. Il n'y avait qu'un cri en France sur la vengeance que nous devions prendre de la république de Hollande qui assistait nos ennemis de toutes ses forces : ainsi je commençai à sentir bien de la bauteur et du dédain de la part du maître, pour se relâcber des articles qui eussent donné la paix au lieu d'une nouvelle campagne : rien n'avança et l'on partit.
Les deux ministres bollandais me suivirent en Brabant; ils arrivèrent à Bruxelles presque aussitôt que moi ; nous y rédigeâmes plusieurs articles difficiles, je leur laissai l'abbé de La Ville pour limer davantage ces articles. Il ne leur convenait pas de paraître dans un camp où nous aurions pu en venir aux mains contre leurs troupes; ainsi nous nous donnâmes divers rendez-vous à moitié chemin du camp à Bruxelles, comme au cbâteau de Conticb1 et à Malines. Comme je ne pouvais disparaître de mon quartier sans que cela
bord les ennemis peuvent y passer, et nous n'avons plus que l'Aa pour frontière.
« 3° Comme repaire de corsaires qui désolaient l'Angleterre. C'est un mal dont nous les avions délivrés par la paix d'Utrecht, condition qui nous valut assez, puisqu'elle nous délivra de la situation du monde la plus cruelle où nous étions alors, et affermit le petit-tils de Louis XIV sur le trône d'Espagne et des Indes. » Note de d'Jrgemon.