‹ Journal et mâemoires du marquis d'ArgensonChapitre 48 sur 57 · Nous pensons qu'il faut lire : Troubetzkoï · texte numérisé non relu

Nous pensons qu'il faut lire : Troubetzkoï

La paix entre le Turc et le Persan, qui se conclut pendant l'été de 1 746, donna quelques craintes à Bestuchef d'une nouvelle agression de la part du Turc. Il avait entretenu auprès de l'usurpateur Kouli-Kan un émissaire bien fourni de présents, qui y a fomenté la guerre tant qu'il a été possible. L'empire turc est si mal gouverné, on y change si souvent de premier ministre, qu'on ne saurait répondre de ce qui y entretient la guerre et de ce qui fait sortir cet empire de Fétat de paix.

Cet air de supériorité et de menace que soutient Bestuchef, avec l'artifice que je viens de dire, disparaît cependant, quand il est bien reconnu et quand on ose le braver et agir sans le craindre. J'ai travaillé utilement à faire perdre tout le crédit des Moscovites aux diètes de Pologne, comme je le dirai à cet article, et, si l'on suit mes principes, on achèvera d'en secouer entièrement le joug.

Le roi de Prusse connaît la faiblesse de cet empire et les obstacles à l'activité de leurs troupes ; il a affecté de les craindre ; on m'alléguait souvent cette crainte, quand je pressais la cour de Berlin de continuer à chercher la victoire et les succès. 11 les ménage avec adresse ; il y entretenait un des plus habiles ministres qu'il y eût en Europe. M. Mardefeldt offensa cependant le comte Bestuchef, et on obligea son maître de le rappeler. Sa Majesté Prussienne l'a nommé un de ses principaux ministres après la mort de M. de Borch ; on lui substitua à Pétersbourg le ministre qui était à Stockholm et qui n'est guère moins éprouvé.

Les rodomontades moscovites ont encore plus perdu en Suède que dans les autres nations qu'avait

intimidées Bestuchef. Avant la tenue de la diète, on croyait la nation suédoise subjuguée par la Russie ; on y a osé s'élever contre ses volontés tyranniques, il n'en a rien été, et l'on a passé de l'insulte au mépris : les deux traités conclus avec les cours de France et de Berlin en sont des preuves. L'ambassadeur Korff mit tout en mouvement pendant la diète, il dépensa beaucoup d'argent, il se fit assister en vain par les Anglais et par les Danois ; on lui a rompu en visière, et peu s'en est fallu que le droit des gens n'ait été violé à son sujet. Bestuchef crut l'appuyer par un armement de galères et un embarquement de quatre mille hommes qui devaient s'emparer d'un des principaux ports de Finlande ; l'armement ne fut qu'une promenade dans la Baltique pour exercer la marine : cela donna occasion au prince successeur de disposer les troupes suédoises à défendre l'honneur et la sûreté de la nation, on augmenta de confiance et d'obéissance aux ordres de ce prince, et le vieux roi n'en est devenu que plus discrédité : on le regarde comme fauteur des partis moscovites et anglais.

J'ai parlé, à la fin de l'année 1745, du voyage du comte et de la comtesse de Voronzow '. Revenant d'ïtalie, ils passèrent en France en avril et mai 1746. J'avais fait donner les meilleurs ordres pour les faire recevoir avec grande distinction ; cela a réussi dans des

1. Michel Uarianovitch, comte de Woronzow, né en 1714, mort en 1767, vice-chancelier, puis chancelier de l'empire russe, après la chute de Bestuchef. Il voyageait depuis huit mois avec sa femme dans différentes parties de l'Europe. Le duc de Luynes, dans ses Mémoires , t. VII, p. 320, a donné aussi des détails sur leur réception à la cour de France.

lieux, et il a manqué quelque chose dans d'autres. Le roi était à l'armée quand ils passèrent à Versailles; l'introducteur des ambassadeurs et des étrangers, le Sr de Verneuil, s'en tint à un cérémonial scrupuleux à Versailles ; Mme de Voronzow fut mécontente ; cela fut réparé à l'armée par mes soins. Le roi prenait possession d'Anvers quand ils y passèrent. Sa Majesté passa sous les fenêtres de cette dame et la salua ; elle l'attaqua de conversation dans la grande église, après le Te Deum ; le comte de Voronzow eut l'honneur de dîner avec le roi; ils dînèrent chez le maréchal de Saxe et chez moi. J'envoyai à M. de Voronzow un présent de médailles d'or et des estampes de la bibliothèque du roi. J'eus avec lui plusieurs conversations sur les affaires de l'Europe ; il ne se cacha pas de sa haine contre Bestuchef; mais, en total, il me parut bien intentionné.

Article XIII.

Suite des affaires de Gènes.

Au commencement de l'année 1 746, il se fit double changement du ministre de Gènes à Paris et de celui de France à Gênes. Le marquis Doria fut rappelé et remplacé ici par le marquis Pallavicini. Le Doria était assurément un médiocre politique; mais, doux et égal dans la société, il ne cherchait jamais à mander à ses maîtres rien de désobligeant ni d'irritant de notre cour; à défaut de qualités essentielles et positives, il avait les vertus négatives de n'avoir rien de méchant ni de blâ-

mable. Il est revenu ici, l'année suivante, avec une espèce de caractère pour des compliments, mais, au fond, pour éviter d'être enseveli sous les ruines de sa patrie et pour revoir une enchanteresse qui n'a eu des charmes qu'à ses yeux et des complaisances pour bien d'autres.

Son successeur, le marquis Pallavicini, avec beaucoup plus d'esprit, a de la malignité en proportion. Je l'ai vu épris de la réputation de certains politiques, ce qui commença par me donner mauvaise opinion de son discernement; il s'emporte contre ce tju'il ne connaît pas, il s'enivre de ce qu'il croit bien connaître. Il parle avec éloquence, il a plaidé les malheurs de sa république avec toute l'importunité qu'elle méritait.

M. de Jon ville, gentilhomme ordinaire, fils d'un fermier général, a été remplacé par M. Guymond, autre gentilhomme ordinaire et fils d'un employé dans les fermes du roi, gens de nuls talents et que la protection seule a avancés. Jon ville avait été résident à Bruxelles, il y faisait assez de dépense ; sa figure et sa parure représentaient ; il mandait les nouvelles qu'il apprenait, il y faisait aussi bien qu'un autre ; il fut nommé envoyé à Gênes par la protection de Barjac, valet de chambre du cardinal ; les déliés italiens se moquaient d'un Français aussi peu qualifié et d'aussi peu de finesse et de mérite. Il a pris les tours de tète et le jeu de mine des grands ministres ; il joue l'attentif et le discret, tandis qu'il ne conçoit rien et n'a rien à cacher.

Les Génois ont porté plus de respect au Sr Guymond ; il est cousin germain de Mme de Pompadour ; on n'avait pas bonne opinion de lui quand il fut

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nommé, je n'en ai rien vu de mal pendant qu'il a été sous ma direction ; son étoile l'a appelé à être utile et à montrer du courage dans une place où il n'y a ordinairement que de tranquilles affaires de commerce à discuter.

L'abbé Grimaldi reparut à Gênes,. et, depuis cela, on ne l'a plus revu. J'ai dit ci-devant à quoi on l'avait employé; il négocie la paix à Vienne, sous la direction du maréchal de Noailles et de quelques ministres d'Espagne ; on peut juger de ses travaux par les progrès que nous en voyons. Sa république nous a montré peu d'attachement dans toutes les affaires où elle s'est embarquée avec nous; ses remercîments ont toujours été des reproches de n'en avoir pas fait davantage, et quantité de particuliers les plus distingués arborent hautement à Gênes la haine du nom français. L'abbé Grimaldi est de ceux-là ; ce qu'il fait à Vienne, depuis deux ans, est une énigme de contrariétés, car la reine de Hongrie n'a fait, depuis cela, que maltraiter de plus en plus la république et ne condescendre à rien de ce qui pouvait se la réconcilier, malgré le dommage que Gênes cause à ses affaires, depuis qu'elle a chassé les Autrichiens.

M. Pallavicini arriva à la cour de France justement au plus fort de ses plus grands dangers : notre retraite d'Italie n'était pas encore consommée, mais je lui montrai que rien n'en pouvait préserver. Il ne croyait pas le mal si grand; je le lui démontrai sur la carte et par mes nouvelles. 11 me demanda pourquoi je cherchais à le désespérer : je lui dis que c'était pour lui donner l'opinion que méritait la sincérité française; à quoi bon, en effet, passer l'exposition des maux et prolon-

ger l'illusion en affaires? Je n'eus donc point de tort d'annoncer au nouvel envoyé de Gênes que tout était perdu sans ressource, et que sa république allait être exposée aux plus grands malheurs. On fit sans doute mauvais usage de ma franchise, mais l'événement ne prouva que trop que tel était l'état des affaires, et les Génois n'avaient point à en abuser à notre égard.

Chaque jour nous apportait des nouvelles plus tristes. Les Gallispans abandonnèrent en quinze jours Gênes, les autres places de la cote, le comté de Nice. Les ennemis entrèrent tout de suite en Provence, et nous nous retirâmes jusques au Rhône. On prépara Toulon à soutenir le siège, les Espagnols voulurent se retirer en Savoie; on ne les en détourna que par la vivacité de nos reproches ; en même temps les Anglais firent une descente en Bretagne.

On sait comment nous avons échappé à tous ces malheurs. Ceux des Génois ont été plus considérables à proportion de leurs forces: les Autrichiens sont entrés dans cet état et dans la ville de Gênes en vainqueurs furieux et avides ; ils en ont tiré plus de vingt millions de contribution ; ils n'en ont pas moins enlevé ce qu'il y avait de précieux, et détruit ce qu'ils ne pouvaient emporter; mais, leur fierté ayant été jusques à ne vouloir jamais s'accommoder avec cette république, ne la traitant que comme des sujets révoltés, parlant de l'anéantir et de la rendre province autrichienne, l'indignation a relevé le courage des Génois en un instant et ils se trouvent encore aujourd'hui maîtres de leur sort (1747).

L'Espagne leur avait promis des subsides par le traité d'Aranjuez, et ne leur donnait rien; on recourait

à nous qui ne leur avions rien promis. Le roi les aida de quelques sommes, et offrit de payer les garnisons de Corse (cette île avait recommencé sa révolte). Les Génois, désolés de tous côtés, recouraient à leurs ennemis comme à leurs amis : ils s'adressèrent aux puissances maritimes, et particulièrement à la république de Hollande ; mais quel crédit avait-elle pour ellemême près des cours de Vienne et de Londres ? Enfin, n'ayant de ressource que dans leur désespoir, ils machinèrent entre eux une conspiration générale dont le secret fut assez bien conduit C'est cependant par un mouvement spontané de tous les citoyens que le feu du soulèvement prit tout d'un coup, avec le succès qu'on a vu, plutôt que par un concert bien médité.

Quelques semaines avant cet éclat, je reçus une lettre bien chiffrée et roulée dans une coque de noix , elle était du sieur Guymond, envoyé de France: il annonçait des Vêpres Siciliennes contre tous les Autrichiens qui se tenaient tranquilles à Gênes, et dont ils maltraitaient les peuples plus que jamais ; on demandait le concours et l'appui de la France pour cetie opération : je lui répondais en deux lignes que chacun savait ce qu'il avait à faire, et que la France n'abandonnerait jamais les Génois.

Jl y a assez de relations de ce soulèvement et de ses suites pour que je me dispense d'en parler ici1. Nous les avons secourus de toutes les forces qui ont pu y passer, le roi y a aussi envoyé beaucoup d'argent ; j'ignore les

\ . Voyez, entre autres, Histoire des révolutions de Gènes (par de Bréquiimy). Paris, 1750, 3 vol. in-12, notamment t. III, p. \ 80 et suiv.

détails et les secrets de tout ce qui y est arrivé depuis. J'ai vu avec plaisir que les grands et le peuple se sont accordés pour le bien commun de la patrie, plus que je ne l'espérais. La noblesse , en général, a montré de la lâcheté dans cette occasion, et a voulu conserver ses richesses; plusieurs, trop opulents pour s'accoutumer aux dangers, ont fui en France avec leurs femmes et leurs meilleurs effets ; ainsi la conservation de leur vie et de leur aisance s'est obtenue aux dépens de leur autorité. Il en a résulté aussi plus de difficulté à la reine de Hongrie de s'accommoder avec la république : la défiance des promesses a arrêté toute négociation, le roi de Sardaigne n'a plus voulu moins que jamais se relâcher de Final, ni même de Savone ; la hauteur autrichienne a déconseillé des partis de flexibilité qui étaient devenus nécessaires, et a fait perdre une grande occasion de nous nuire : le royaume de Naples était perdu et toute l'Italie était aux fers, si les ennemis avaient su s'accommoder avec Gênes, et bientôt nos forces abondant dans cet État, nos intrigues et notre autorité dans la populace ont fait publier des lois sévères contre quiconque parlerait d'accommodement.

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