Frédéric V
faire fleurir son Etat par le commerce , la marine et les manufactures ; il aime aussi les bâtiments; son pays a peu d'argent et n'est pas assez peuplé : en conséquence, il voit qu'une armée qui sortirait de ses États le dépeuplerait, et que le gros subside que la France lui paye exactement forme une des meilleures branches de son revenu. Cette considération est si forte que je pense que nous pousserions plus loin ses services si notre ministère était plus hardi et plus ( exigeant.
M. de Bernstorf me fit assurer que le fils se proposait de rester fidèle aux alliances contractées par son père. Il y eut peu de changements dans le ministère, M. de Schuline est resté chargé des principales affaires. L'abbé Lemaire trigauda ici pour augmenter de caractère : il prétendait qu'avec celui d'envoyé il approcherait mieux de la cour, et vivrait familièrement avec les princes. Le véritable motif est qu'il voulait accroître en gages ; je n'y vis aucune nécessité , je coupai court aux manœuvres que faisait ici ce petit ministre , par les amis de Chavigny dont il a été le secrétaire, en répondant à M. de Bernstorf « qu'en effet il conviendrait que bientôt le roi y envoyât un homme de qualité avec le caractère d'ambassadeur », ce qui a fait grand'peur à Lemaire.
Le roi de Danemark fait présenter tous les ans des faucons d'Islande au roi ; M. de Bernstorf me fit sentir qu'il convenait que Sa Majesté en fît faire quelques remercîments et quelque honnêteté à son nouveau maître, parce que ce n'était pas un tribut, ni une redevance comme les faucons de Malte : je le trouvai juste et je m'en acquittai , tant ici qu'à Copenhague ,
par l'abbé Lemaire, ce qui ne s'était pas fait depuis longtemps.
Article XII.
Suite des affaires avec la Russie.
Le comte de Bestuchef 1 continua la même conduite que les politiques appellent de démonstration ; on eut beau vouloir deviner le présent par le passé, on crut toujours que la Russie se mêlerait des affaires générales, ou au moins rétablirait sa domination dans le Nord par quelque rupture réelle. Daillon, qui a toujours bien vu ce qui se passe, nous a écrit que la czarine avait permis à son premier ministre de faire tout ce qu'il voudrait pour faire croire à la guerre, jusques à la guerre effective exclusivement. Ses démonstrations ont été graduellement en augmentant de force; il a ordonné une augmentation de cinquante mille hommes dans les troupes moscovites; mais il s'est trouvé que ce n'était qu'une recrue générale par voie de milice, le corps d'armée ordinaire étant fort diminué, et cette levée n'a pas été à la moitié de ce que promettait l'ordonnance dont il fit grand bruit, la faisant imprimer dans les gazettes.
Il fit ensuite publier dans toute autre cour que dans la sienne que, si la paix générale ne se concluait pas incessamment, la Russie s'en mêlerait par les armes,
4 . Ou mieux Bestoujef-Rumine (Alexis Petrovich), né à Moscou en 1693, mort à Saint-Pétersbourg le 24 avril 4 76H, principal ministre de l'impératrice Elisabeth Petrouna.
pour contraindre les plus forts à désirer davantage la paix ; mais la Russie n'a point encore effectué sa menace.
La czarine vécut cette année-ci de plus en plus retirée de sa cour et en solitude avec son moine blanc, l'archimandrite de Tubelskoy 1 ; elle abandonna davantage le timon des affaires à son premier ministre, avec la condition seulement qu'il ne ferait point la guerre. Bestuchef donc, dont le nom seul mérite d'être cité dans ces démarches de l'empire russe, a renouvelé le traité d'alliance avec la cour de Vienne ; mais, s'il n'y a pas d'au très articles que ceux qu'on a vus, il n'y est point encore question d'assistance dans cette guerreci. Depuis ma retraite du ministère, il a fait un nouveau traité d'alliance avec les puissances maritimes, et l'on prétend que ce sera le plus dangereux et le plus effectif de tous : elles donnent à la Russie un subside des plus considérables pour tenir trente mille hommes armés et prêts à partir à la première réquisition. En octobre 1747, où j'écris ceci, la Hollande étant poussée à bout par le succès de nos armes, ces troupes commencent à se mettre en mouvement pour faire, dit-on, une diversion sur la Moselle; mais des ministres de quelques puissances du Nord, qui m'en ont entretenu, ne croient pas que cela puisse avoir lieu, ou il faudra employer des sommes incroyables pour mettre ces troupes en activité si loin de leur pays. Ainsi Bestuchef ne fera toujours que des démonstrations de puissance, et ne donnera à la Russie qu'une influence d'opinion dans les affaires générales.