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Il semble qu'il faudrait plutôt : sur leurs désirs

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13 août. — Quelqu'un disait l'autre jour que nous n'avions plus à présent d'alliés que la peste ; elle est à Messine et en Calabre ; les Anglais n'osent attaquer ces pays-là de peur de la contagion, et le général autrichien en Lombardie vient de repasser le Tanaro par la même crainte.

Il n'y aura jamais de plus mauvais ministère en France que celui du cardinal de Fleury depuis la disgrâce de M.Chauvelin. On peut dire que, depuis cela, le royaume n'a pas porté santé. Le cardinal s'est trouvé au-dessous de M. Chamillard, car du moins celui-ci n'eût pas cherché des querelles ou ne s'y fût pas laissé emporter, ou bien, cédant à force majeure, il se fût retiré et eût conseillé au roi de prendre des ministres plus résolus ; mais Son Eminence, accédant au projet de M. de Bellisle que voulait le roi, l'a contrecarré perpétuellement et l'a détruit à la perte de la France, malice de vieux singe imbécile et ennemi de la patrie. Ensuite le roi continue en place ses sous-ministres, tous aussi mal dans leurs postes qu'il y en ait jamais eu. La petite régularité, la sécheresse pédantesque (M. Amelot) se trouvent là où devrait être le génie; la brutalité et le court (M. Orry) sont où devraient être le goût, les vues et même l'affabilité ; l'esprit, le désordre, l'intrigue (mon frère), là où devraient être la justice, la régularité et l'économie; le petit maître, l'esprit de bagatelle et la dureté (M.deMaurepas), là où devraient être les bons et profonds conseils, la réputation d'équité; enfin la mollesse, la petitesse, la minutie et le déshonneur chez celui (M. d'Aguesseau) où Thémis voudrait un grand homme d'État, un homme ferme, un homme.

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24 août. — Le bruit a été grand, depuis hier, que le roi de Sardaigne avait fait son traité avec la France et l'Espagne, que Sa Majesté Impériale avait envoyé un courrier à D. Philippe, et qu'à l'instant ce prince avait passé en Piémont et de là en Milanais. Si cela est vrai, ne doutons pas que cela ne soit l'ouvrage du cardinal de Tencin et qu'il ne devienne, comme on le dit tant, premier ministre déclaré pendant le voyage de Fontainebleau, soit en se chargeant directement des affaires étrangères, soit en en chargeant M. de Chavigny, comme on l'assure depuis quelque temps.

Le cardinal de Tencin avait nombre de bonnes correspondances et de liaisons à Turin par le Dauphiné dont il est natif; il les a cimentées davantage étant archevêque d'Embrun , puis, par son archevêché de Lyon, il s'est étroitement lié ici avec la princesse de Carignan par les Rohan, et ce n'est point de la réputation de bonne foi, de candeur ni de vertu qu'on recherche à une cour aussi subtile et mensongère que la cour de Turin. Le Chavigny est un homme à tout faire, comme il convient à un tel ministère. Voyons ce qui en arrivera à la France : augmentation de l'envie et du mépris de nos ennemis; nous serons dignes de tous les malheurs par les effets d'un caractère de souplesse et de machination conforme à celui de nos principaux ministres. A quoi il faut ajouter que ceci nous prend au milieu de nos plus grands revers, et des causes de plus grands encore, sans généraux, sans officiers, sans subordination, sans argent, sans force, un royaume amaigri et s' écroulant chaque jour, découragés par des humiliations de fuite, de retraite et d'abandon de tout le monde, les puissances maritimes liguées et, qui plus

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est, fortement armées contre nous, tout en mouvement contre nous réduits à notre frontière et à une défense délicate de notre terrain, pour tous soldats des miliciens à peine sortis de leurs hameaux.

Septembre. — Je ne me prends jamais que par l'estime. J'avoue que je suis capable de bassesse auprès de ceux qui sont utiles à ma barque, quoiqu'ils aient nui à ma besogne; et quoi de plus naturel quand on est chargé soi-même dune besogne difficile en chef? Les qualités du cœur, le grand sans vanité me vont au cœur; les vices du cœur me révoltent et m'animent ; la souffrance avec douceur m'attendrit, me perce, me fend le cœur. Je sais que c'est là bien se vanter; mais louonsnous de cela plutôt que de nos biens et de nos qualités extérieures.

16 septembre. — Le bruit augmente d'une invasion du roi de Prusse en Moravie, et du roi de Pologne, électeur de Saxe, en Bohême, et en même temps du traité du roi de Sardaigne avec nous et l'Espagne.

C'est l'intérêt de Prusse de conserver sa conquête de Silésie, et le grand duc devenant trop puissant l'en dépouillerait bientôt; c'est l'intérêt de Saxe d'avoir quelque dépouille de la succession autrichienne ; c'est l'intérêt du roi de Sardaigne d'obtenir un agrandissement en Lombardie, ce que lui dénie la reine de Hongrie jusqu'à cette heure, malgré les importants services que lui a rendus ce portier de l'Italie.

Ces trois intérêts sont certains et auraient 'milité heureusement , si notre ministère se fût trouvé plus habile. Nous en avons troublé le concert et l'activité

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au lieu de l'aider, et cela par nos tergiversations et notre plate conduite avec l'Espagne, lui déplaisant dans la crainte de lui déplaire, et notre peu de complaisance pour LL. MM. CC. faisant notre crime aux yeux de l'Europe.

On peut donc aujourd'hui reprendre tout ceci sous œuvre avec ces trois ennemis et prétendants à la succession autrichienne.

Cependant, de tout ce que nous voyons peut bientôt résulter la paix par lassitude, surtout si l'on engageait l'Espagne à accorder quelques privilèges de commerce aux Anglais, au moyen de quoi D. Philippe obtiendrait quelque chose en Italie.

Octobre. — Le mépris est une passion très-utile à certaines gens, essentielle avec certaines gens. Par là, on bannit la timidité et on acquiert une supériorité qui tire parti des plus mauvais partis; on devient ce que l'on appelle avantageux, et, si cela est fondé sur quelques qualités solides, on les fait valoir, on les met en lumière et on réprime chez les autres ce qui arrêterait nos progrès.

Pour moi, j'ai toujours manqué de cette qualité, et, si je puis jamais l'acquérir par méditation et effort, je serai assuré de succès. J'ai été mal élevé, on a réprimé en moi quelques saillies rares dans un caractère modeste, on m'a rendu honteux ; ainsi trop estimateur des qualités des autres et trop lassé de moi-même, j'ai peu brillé et j'ai cédé volontiers à tout ce qui m'était supérieur; de là, mille méchants succès à tout ce que j'ai voulu, tandis que mon frère, avec des vues moins justes, moins fortes et plus médiocres, a passé pour

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un aigle et s'est élevé à proportion. Quelquefois j'ai pris sur moi de m'estimer un peu plus, et de me forcer au mépris des autres, et j'y ai tout d'un coup trouvé ce qui manquait à ma liberté d'action ; à quoi joignant quelque attention sur moi, quelque dessein de plaire, je me suis donc trouvé m'élever où j'étais moi-même.

Novembre, — - Je suis bon Français, vrai Français, grand étant encouragé, petit dans le mauvais.

Me trouvant à la tête d'une armée victorieuse, je ne vois pas pourquoi je ne conquerrais pas toute la terre; mais, à la tête d'une armée battue, je me vois plus poltron qu'un lièvre et plus imbécile qu'un dindon.

M janvier. — On a assemblé ce matin les cbambres du Parlement pour registrer de nouvelles lettres patentes sur le don du duché de Châteauroux à Mme de la Tournelle1, celles-ci donnent cette terre non-seulement à elle, mais à ses enfants mâles et déclarent qu'il reviendra à la couronne faute d'hoirs mâles issus de cette belle veuve, ce qui annonce aux peuples qu'elle

i. Lei très patentes, portant don du duché et pairie de Châteauroux en faveur de la dame marquise de la Tournelle, données à Versailles au mois de décembre 1743. Paris, chez la veuve Delatour, 1 744, in-4° de 4 pag. Ces lettres furent enregistrées le 17 janvier 1744 au Parlement, le 24 à la Chambre des comptes, et le 29 à la Cour des aides. Dès le 21 octobre précédent, le roi avait déclaré à Fontainebleau ses intentions à cet égard : voy. le Journal de Barbier, t. III, pag. 474.

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pourrait bien être grosse depuis les premières lettres patentes.

Le préambule des lettres contient les motifs, les grands services rendus à la France par la maison de Mailly, rattachement personnel de la dame et les services qu'elle rend à la reine, les vertus et qualités rares et singulières d'esprit et de cœur dont est douée ladite dame. La compagnie a écouté gravement ces fleurettes que le monarque conte à sa maîtresse, et a conclu à l'enregistrement.

Depuis quinze jours il courait le bruit que, le 1 5 de ce mois, il se déclarerait une grande nouvelle et que le roi l'avait ainsi annoncé; on croit que ce sont les lettres patentes précédentes en quoi consistait cette importante déclaration. D'autres assurent que M. Chauvelin, ci-devant garde des sceaux, vient d'arriver à Grosbois et qu'à ce Marly-ci il sera déclaré premier ministre. Il est certain que l'État en aurait un extrême besoin.

Avril. — On m'a fait l'honneur de dire de moi que, comme Don Quichotte avait eu la tête tournée par la lecture des romans, il m'était arrivé la même chose par celle de Plutarque.

2 avril. — Mme la princesse de Carignan m'a dit qu'il y a quelques jours, le roi étant avec Mme de Châteauroux, M. de Maurepas était venu l'y trouver avec M. Amelot, pour rendre compte à Sa Majesté d'affaires pressées et qui allaient très-mal ; que le roi, revenant de leur parler, dit qu'assurément il n'y pouvait plus tenir, qu'avant qu'il fût peu il voulait changer ces

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deux ministres et qu'il prendrait quelqu'un dont personne ne se doutait. Là dessus, on a jeté les vues sur le cardinal de Tencin ; mais quelle apparence y aurait-il que cela le regarderait , puisque le public se doute tant de lui ? D'autres croient que ce sera M. Chauvelin.

Tout ce qui se passe de mal en France contre notre honneur et notre bonheur s'explique par deux impulsions depuis trois ans, preuve de la nécessité d'un chef: M. de Bellisle a voulu devenir maréchal de France et faire usage de toutes les connaissances et amis qu'il avait acquis en Allemagne depuis son séjour à Metz ; M. de Maurepas a voulu tout attirer à la marine pour fortifier son département et son crédit. Il s'est trouvé gouverner M. Amelot à la baguette, et ne lui a pas laissé dire un mot que par son ordre ; il a acheminé peu à peu les choses à la liaison intime avec l'Espagne, et, de là, à la guerre contre les Anglais, sans nécessité, et aux insultes gratuites qui rendent les affaires irréconciliables, à l'exemple de M. de Louvois.

Voilà la source de nos maux ; et qu'on ne croie pas que M. de Richelieu ait eu tant de torts de travailler à la dépossession de M. de Maurepas : il travaillait en même temps à celle de M. Amelot, ministre si médiocre. Si encore ces deux pouvoirs précaires s'étaient trouvés pleins et entiers, ils n'eussent pas fait le mal que font des demi -entreprises contraires à l'intérêt commun.

7 avril. — Il y a déjà deux ans que le roi possède la duchesse de Châteauroux; Sa Majesté en est ce qu'on appelle regoulée ; il n'a plus rien à dire avec elle, ni rien à faire ; elle est tentée de le croire infidèle ou im-

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puissant. Tel il fut avec Mme de Mailly deux ans avant de la renvoyer.

Mme de Flavacourt1, sœur de Mme de Châteauroux, belle, mais fausse, avec peu d'esprit ni de naturel, a été lorgnée du roi et y a répondu ; il a été question du marché à l'imitation de sa sœur; elle a voulu, pour première condition, que l'on renvoyât sa sœur; le roi a craint sans doute que cela ne donnât une nouvelle scène au public et les grands frais d'une nouvelle maîtresse déclarée, de sorte que la première personne à qui il a été le dire, c'est à Mme de Châteauroux. Sur quoi elle a dit : « Sire , vous me chasserez si vous le voulez , mais je commence par vous demander, ou que cela soit sur-le-champ, ou que ma sœur le soit ; » et, sur cela, il a été déclaré que ladite sœur de Flavacourt ne serait plus ni des cabinets, ni de la Muette, ni des Choisy.

Sa Majesté s'est trouvé quelquefois assez d'appétit pour tâter de cette grosse vilaine de Lauraguais2, de sorte que voilà les cinq sœurs exploitées. Reste Mme de la Guiehe, leur sœur bâtarde, que le monarque lorgne avec des desseins marqués. L'amour volage coûtera

1 . Hortense-Félicité de Mailly , quatrième fille du marquis de Nesle, née en 1715, mariée en 1739 à François-Marie de Pouilleuse, marquis de Flavacourt.

2. Diane-Adélaïde de Mailly-Nesle, née en 1714, avait épousé, au mois de décembre 1742, Louis de Rrancas, duc de Lauraguais. C'est d'elle, et non de Mme de Châteauroux, qu'il est question au t. 111, p. 397, sous le nom de Mlle de Montcavrel. Ce qui nous a induit en erreur, c'est que d'Argenson la désigne comme la dernière sœur de Mme de Mailly, tandis qu'elle n'était que la troisième, Mines de Flavacourt et de Châteauroux venant encore après elle.

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cher aux finances ; du caractère bilieux et inquiété du roi, il parviendra bientôt à une extrême débauche.

9 avril. — Nous n'avons plus d'alliés d'aucune part ; l'impossibilité est totale d'en recouvrer : ils se défient de nous par deux endroits seulement, par notre défection ordinaire aux traités dont le cardinal Mazarin a introduit ici les premiers usages. Ce détestable ministre doit être regardé comme ayant le premier planté en France la fourberie italienne, comme Noé a planté le premier la vigne au monde ; avant lui les Français étaient francs. Le cardinal de Fleury se piquait de grande admiration pour ce ministre italien et de mépris pour le cardinal de Richelieu : il n'y a rien qui n'y ait paru. Mais ce n'est pas le tout, nos alliés se défient encore davantage de nos forces et de notre conduite.

On a parlé de prendre le cardinal de Tencin pour premier ministre. Quelqu'un répondit à cela : « Du moins nous remettrait-il en réputation d'habileté , s'il ne rétablissait pas celle de bonne foi; c'est toujours recouvrer quelque chose ; nous ne serions pas méprisés par les deux endroits. »

N'imputons cependant pas tout au monarque ; son plus grand défaut est l'entêtement, et ce défaut est grand : de là dérivent les autres fautes. Louis XV n'est point paresseux , comme l'on croit ; quelque accoutumé qu'il soit à l'inutilité par pratique , il se prête au travail, s'il ne s'y donne pas; il est trop faible en affaires pour gouverner par sa tête, mais, avec du secours, il ferait comme les autres. Il a montré sa docilité sous un ministre par sa conduite sous le cardinal de Fleury ; il ne lui manquait alors que d'en

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avoir un meilleur. Mais considérons quel est le ministère dont le roi s'est entêté aujourd'hui et qui concourt au bouleversement universel de l'État.

M. de Maurepas, un petit maître, léger, homme à idées communes auxquelles l'avarice du gouvernement a donné cours. On place tout aujourd'hui dans le bien d'un commerce avide et odieux à nos voisins, et, sur cette base, on croit avec la fermeté des martyrs que jamais l'Angleterre ne sera assez subversée et notre liaison jamais trop étroite avec l'Espagne. M. de Maurepas est ministre de la marine et principal inspecteur du commerce; il croit aller au bien de son ministère et de l'Etat en y attirant tout grossièrement. Il a inspiré M. Amelot; celui-ci lui doit son être et son soutien, et, incapable de se conduire par ses vues, il n'a que M. de Maurepas d'âme et de Minerve. Ces deux petits personnages, communs et inconsidérés, nous ont tirés vers l'Espagne comme vers le seul salut du royaume ; mais, cette maxime politique étant combattue , sans qu'ils s'en aperçoivent, par d'autres intérêts, ils raccommodent, ils replâtrent comme ils peuvent notre alliance avec l'Espagne. Ainsi rien ne va par principes.

Les autres ministres craignent les bouderies du roi, et cependant veulent encore attirer à eux quelque faveur et quelque puissance. Celui de la guerre est dans ce cas, celui de la finance n'est écouté que dans son district ; il craint le déplacement dont il a été déjà tant menacé sous le feu cardinal, il est court de vues politiques, est entiché tout le premier des fausses idées de commerce qu'on ne considère que dans Cadix et les galions.

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L'entêtement dominant par-dessus toutes choses, le roi n'apporte que de la mutinerie là où il faudrait prudence jointe à fermeté. A tout moment on joue à quitte ou double, et l'on est à la veille d'une révolution. On va porter la guerre en Flandre; c'est justement le plus grand champ des puissances maritimes et où leurs forces accableront le plus notre faiblesse.

Sans roi, sans ministre,, presque sans généraux, sans troupes, sans officiers, sans courage, sans discipline, sans argent, sans hommes dans le royaume, telle est la situation où nous ont mis l'imbécillité du feu cardinal et la mutinerie de son élève. Ajoutez à cela : sans réputation de bonne foi, d'habileté ni de force.

Cherchez un point dans l'histoire : où en trouverezvous un semblable? Et de quoi ne sommes-nous pas menacés si nos voisins connaissent bien notre situation pour en profiter ! les Anglais la connaissent de reste, et à peine l'exagèrent-ils. Dès l'année passée, qu'est-ce que n'en dit pas milord Stairs dans ses harangues à la Haye? Ils se taisent aujourd'hui, mais leurs entreprises n'en sont que plus dangereuses ; nous les excitons à plaisir par les tentations de nos flottes de Toulon et par la prétendue introduction du prince Edouard Stuart.

On ne devinerait pas dans ce désordre quel est l'homme de la cour qui travaille aujourd'hui le plus utilement à saper les maux dans leurs sources. Le duc de Richelieu , plein de courage et d'esprit , mais encore plus livré à ses passions et à l'imprudence de la jeunesse qu'il a conservée à cinquante ans, se trouve grand ennemi de M. de Maurepas par quelque aven-

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ture de femmes ; il travaille avec ardeur à son déplacement, et, quand on connaîtra la cause des maux, on trouvera que c'en est la source. C'est M. de Maurepas qui a contribué le plus à la disgrâce et à l'exclusion durable de M. Chauvelin qui lui faisait ombrage, et c'est depuis cela que le royaume n'a pas porté santé. M. de Maurepas a placé M. Amelot, et celui-ci ne faisant point sa charge, l'occupant plus qu'il ne la remplit, a laissé le roi prêt à être occupé par le premier donneur de systèmes, sans direction et sans prudence. Tout homme capable du ministère des étrangers eût présenté au roi des plans digérés qui eussent conduit les affaires où elles devaient aller ; et la suite de cette direction dont j'ai parlé est l'effet de ce vide et des petites vues de ces deux petits ministres.

15 avril. — On se flatte à la cour d'appuis considérables en Allemagne, voici ce que j'ai entendu dire à un des plus croyants de la cour :

Que le roi de Prusse va marcher contre les Hollandais , ayant à leur demander quelque portion de la Gueldre ; qu'en même temps les troupes de l'Empereur soldées par nous, jointes à nos régiments étrangers et commandées par le maréchal de Saxe, vont attaquer le pays de Hanovre ; que, ces deux puissances tenues en échec, le roi Georges, craignant pour son pays, pour ce coin favori du monde auquel il sacrifierait tous les royaumes britanniques, se porterait à trahir l'Angleterre et nous donnerait ce que nous voulons , la Savoie à la France et un État en Italie à D. Philippe.

Dieu le veuille , Dieu nous donne la paix ! Qui

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croira les vains projets dont on leurre le roi et dont il s'entête ?

23 avril. — La rage ambitieuse des ministres fait aujourd'hui tout le mal du royaume et, selon toute apparence, va faire sa perte. L'Espagne nous a envoyé ici, depuis quelques années, pour son ambassadeur, le plus habile corrupteur de suffrages qu'elle ait jamais possédé. M. de Campo-Florido était si habile en Espagne que, prêt à être chassé de la vice-royauté de Catalogne, il en faisait de gros présents à la reine qui l'y maintenait et moyennant cela avait cette province à piller.

On m'assure (et certes toutes les apparences y sont) que l'Espagne donne gros aujourd'hui à Mme la duchesse de Châteauroux et à M. le duc de Richelieu. Qui nous dira qu'elle ne donne pas encore plus gros à nos ministres ?

23 avril. — M. Amelot congédié hier à minuit, M. de Maurepas, son ami, fut chargé de l'expédition ; il s'en meurt de chagrin; il a pris ses papiers les plus importants, il les a remis au roi. Le cardinal de Tencin a travaillé ce matin deux heures chez M. de Maurepas ; cela se regarda comme une annonce de sa prochaine nomination au département des affaires étrangères, mais ce soir il est sûr que ce ne sera ni lui, ni M. de Chavigny.

Voici ce que m'a dit mon frère : le roi lui avait dit hier qu'il aurait plus d'affaires qu'il ne pensait pendant la campagne ; ce matin Sa Majesté lui a déclaré ce que c'était, c'est qu'il signera les dépêches des af-

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faires étrangères. Mon frère lui a dit : « Mais je ne les ferai pas. » Le roi a répondu que ce serait lui-même qui les composerait.

On emmène Du Theil à l'armée : ce premier commis rédigera sans doute les dépêches.

Le roi va commencer demain matin à donner audience aux ambassadeurs, à les écouter et à leur répondre, ce qui fera grand bruit.

J'ai dit à mon frère : c< Mais vous allez donc dans la campagne jouer le rôle de premier ministre ? » 11 m'a dit : « Croyez que ceci est la destruction du ministère; que ce sont les cabinets, les Noailles, M. de Richelieu et la maîtresse qui veulent nous détruire pour régner, et ils nous traitent comme vous voyez. »

M. de Maurepas va voir les ports de mer pendant l'absence du roi, ce qui lui donnera lair de disgrâce. On assure aussi que le cardinal de Tencin va à son archevêché de Lyon pendant ce temps-là.

2 mai, — M. le comte de Charolais a été faire au roi de grandes remontrances sur ce que Sa Majesté ne voulait mener aucun de sa Maison ni de sa bouche à l'armée, disant qu'il allait donc manger de la cuisine de cuisiniers étrangers non sermentés, et que c'était au nom de ses propres sujets qu'il lui demandait de mener sa Maison, et la permission qu'il pût l'accompagner comme faisant fonction de grand maître. Le roi lui a dit qu'il avait raison, et M. de Charolais suit Sa Majesté à l'armée; le prince Charles est déjà parti et plusieurs fourgons.

M. le duc d'Orléans s'est laissé enlever son curé de Saint-Etienne du Mont, sous prétexte de jansénisme ;

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l'évêque de Mirepoix s'est moqué de lui. On en a voulu faire autant à M. de Charolais, mais il l'a pris autrement ; il a fait sonner le tocsin à Écouen ; les habitants assemblés, il leur a fait dresser procès-verbal comme quoi ils étaient satisfaits de ce pasteur; de là, il a été à l'archevêché où il a tiré même attestation verbale de Mgr l'archevêque. Les grands vicaires politiques ont voulu dire quelque chose; il les a fait sortir de la chambre. De là, il a été au roi tout de suite; Sa Majesté s'est trouvée savoir peu ou mal les griefs contre ce curé. Tout cela fait, il est monté chez l'évêque de Mirepoix, lequel s'est répandu en accusation contre le curé; M. de Charolais lui a donné un bon démenti et lui a montré les attestations, de qui? du peuple, de l'archevêque et du roi. Avec cela, le curé est resté en place. Les ministres tremblent à la cour depuis la disgrâce de M. Amelot; M. Orry fait cent bassesses pour être conservé. M. de Maurepas ne tient plus qu'à lui trouver un successeur, et mon frère essuie des dégoûts.

3 mai. — Le ministre de la guerre est parti hier à six heures du matin pour Flandres, le roi a dû partir ce matin. On n'a point entendu le canon, le roi n'a pas passé par Paris ; on avait fait accommoder les chemins en droiture de la Muette au Bourget.

Tout suit à l'armée : le grand maître, le chambellan, la cuisine, la bouche. 11 n'y a que la maîtresse qui reste.

Les deux duchesses, c'est-à-dire Mmes de Châteauroux etde Lauraguais, allèrent avant-hier embrasser le ministre de la guerre qui partait; ces dames viennent aujourd'hui à Paris pleurer une si triste absence;

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elles iront à l'Opéra, et, de là, à Champs chez M. de la Vallière.

On est toujours sans secrétaire d'État des affaires étrangères, et l'on croit que cela durera quelque temps. M. de Saint-Florentin a écrit dans les provinces du département qu'avait M. Amelot qu'on ait à s'adresser à lui. M. Du Theil, premier commis des affaires étrangères, a déjà travaillé deux fois avec le roi. Mais, mardi dernier, c'était la plus grande pitié du monde à Versailles : les ambassadeurs ne savaient où aller dîner, ils allèrent à la table du grand maître, du grand chambellan, etc.

On dit toutes sortes de sottises : on prétend que le maréchal de Noailles va être président du Conseil d'Etat, et Chavigny secrétaire d'État sous ses ordres; que M. de Maurepas va être chassé et exilé au milieu de sa course, allant à Toulon, et que le duc de Richelieu va être déclaré surintendant des mers et de la navigation, comme était le cardinal de Richelieu, et toutes sortes d'autres beaux arrangements auxquels je ne crois pas.

On a arrêté aux promenades quantité de gens qui disaient de mauvaises nouvelles et parlaient mal du roi.

Les ministres restés à la cour ont eu de grandes explications avec Sa Majesté sur leur état, et ont, dit-on, mis le marché à la main; mais d'autres m'ont dit cela de M. Orry. Quand M. de Maurepas annonça à M. Amelot sa disgrâce, il lui dit : Hodie tibi, cras mihi.

M. Amelot se dépite de ce qui lui est arrivé, et sa femme a beaucoup d'amies au Marais qui la consolent par leur hantise et fréquentation.

5 mai. — Le roi a soupe avant-hier à Péronne chez

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son ministre de la guerre. Sa Majesté a couché hier à Valenciennes \

Les deux duchesses sœurs vont coucher à Plaisance chez Duverney, de là à Séchelles que l'on meuble, et de là à Lille où M. de Boufflers a fait accommoder des maisons qui percent dans le gouvernement : ainsi le roi procédera à ses soupers de cabinets à Lille comme à Versailles. Ceci a l'air d'homme d'habitude subjugué, plutôt que d'un homme à passions vives.

6 mai. — Le roi a écrit à Mme de Ventadour une lettre d'adieu touchante, belle et noblement tournée, même dévote : il prie le Dieu des armées de le soutenir, de bénir ses bonnes intentions.

Le chancelier de France reste pour ainsi dire régent du royaume, à la tête de tous les conseils, les conseils de finance et de dépêches se tenant chez lui ; il écrit au roi pour rendre compte de tout à Sa Majesté.

La reine va rester très-seule à Versailles avec sa pauvre famille.

Le roi, en arrivant dimanche à Péronne, a travaillé dans son cabinet une heure et a soupe à huit heures.

1 0 mai. — On a dît que l'appartement du secrétaire d'Etat des affaires étrangères était rompu et divisé en sept appartements; mais, au vérifié, cela ne s'est pas encore trouvé juste. Sur cela, on bâtissait le système que cette place était supprimée, que les trois autres secré-

i. On trouve dans les Mémoires de Maurepas, t. IV, p. 115, un journal détaillé du voyage, de la campagne et de la maladie du roi à Metz.

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taires d'État remboursaient celui-ci , et que M. de Noailles devenait premier ministre chargé des affaires étrangères. Déjà, dit-on, les ambassadeurs ont ordre d'aller à lui à l'armée et M. Du Theil a travaillé deux fois avec lui. Mais la fausseté de cette supposition laisse encore jour à l'espérance que M. Chauvelin reviendra dans ce département et raccommodera les affaires.

Le roi fait merveille à l'armée, il s'applique, il se donne grands mouvements pour savoir et pour connaître, il parle à tout le monde. La joie est grande parmi les troupes et les peuples en Flandre; aurionsnous un roi?

14 mai. — On a copie d'une lettre que le roi a écrite à M. le Dauphin en réponse à celui-ci qui lui demandait de le suivre à l'armée. Sa Majesté répond que la conservation de M* le Dauphin est trop précieuse jusqu'à ce qu'il l'ait marié, qu'après cela on lui promet de ne faire aucun voyage pareil sans l'y mener, que cependant on espère que, parla suite, les guerres ne seront pas communes en France, qu'il apprenne à aimer ses peuples, etc1.

M. le duc de Richelieu est plus favori que jamais, on le regarde comme l'auteur de tout. C'est lui qui a inspiré l'élévation de Noailles, sûr de l'abaisser en retirant sa main : par là il se fraye lui-même un chemin au premier ministère. C'estlui qui a arraché les faveurs et grandeurs accordées à Mme de Châteauroux, dont

1. Cette lettre du roi au Dauphin, ainsi qu'une autre du 16 juillet suivant, se trouvent dans les Mémoires de Maurepas, t. IV, p. 115; celle à Mme de Ventadour, dont il a été question plus haut, dans les Mémoires de Luynes, t. VI, p. 235.

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on dit cependant que Sa Majesté est fort lasse, et c'est lui qui a fait donner le généralat à M. le prince de Conti.

1 7 mai. — On sait quelle doit être l'ambassade des Hollandais et quelle doit être la réponse. Ils doivent proposer une trêve de deux mois, mais représenter que, suivant le traité de 1678, ils doivent assister l'Angleterre. A quoi le roi doit répondre qu'il n'a pas besoin de leur délai et qu'il va attaquer les places de barrières. En effet, quelle faveur, quelle proposition nouvelle et agréable peut-on se flatter qui vienne des Hollandais, peuple confus et tumultueux, mêlé de tant de partis et entraîné par l'argent d'Angleterre? Non, si la lassitude de la guerre, si la ruine fatale à l'Angleterre, si notre résolution ébranlait nos ennemis jusqu'à vouloir se relâcher, pourquoi laisserait-on l'honneur de la paix aux Hollandais qui n'ont jamais joué ce rôle dans les guerres ? il serait plus naturel que le cabinet du roi d'Angleterre connût et entreprît cette pacification par des propositions honnêtes et de bonne foi.

On a dit que l'investissement de Menin avait dû commencer hier.

J'ai été hier au Te Deum à Notre-Dame pour la conquête de Nice: le peuple n'était pas fort joyeux.

23 mai. — Le roi m'a fait l'honneur de me nommer son conseiller au conseil royal1, place qui me donne

1. Voy. dans les Mémoires publiés par Jannet, t. IV, p. 383, une lettre de remercîment adressée par d'Argenson à son frère , 48 mai 1744. Elle se termine ainsi : « Adieu, mon cher frère,

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séance et travail avec la personne de Sa Majesté une fois par semaine. La condition, écrite de la main du roi, a été que je quitterais les affaires de M. le duc d'Orléans. Cette apostille est sur la lettre de M. le chancelier que j'ai lue, et y est même écrite deux fois, comme de peur de l'oublier, et pareille apostille sur celle de M. le contrôleur général ajoute qu'on ne peut servir deux maîtres. Je me suis donc trouvé obligé de quitter la Maison de M. le duc d'Orléans1 avec les circonstances les plus honnêtes et les plus heureuses.

30 juin. — Le roi a commencé à se montrer roi à la tête de ses armées, il faut convenir que cette conduite est de bon goût. Depuis la mort du cardinal, il semblait encore en tutelle; il a attendu le moment glorieux que je dis; à partir delà, il a paru attentif, brave, parlant à ses troupes, prudent, exact, laborieux et surtout discret. Et l'on ne sait pas encore ce que couvre cette discrétion; pour moi, je crois qu'il y a un changement de ministère en beaucoup meilleur tout disposé pour son retour. On prétend que c'est une tache à sa gloire que d'avoir fait venir sa maîtresse à l'armée en

aimez-moi et toutes mes pleurs anciennes sécheront. Dans peu de jours, je vous reparlerai du mariage de mon fils. Je perds huit mille livres de rente à l'honneur qui m'est accordé. » D'Argenson ne parle guère de ce premier mariage de son fils avec Mlle Dangé, fille d'un fermier-général, est-il dit dans la lettre que nous venons de citer. Or, Bertin du Rocheret, dans ses notes manuscrites, prétend que c'était la fille d'un cocher de son grandpère, enrichi depuis.

1. Il n'était donc pas exact de dire, au 23 mars 1743, qu'il avait eu son congé en forme, voy. ci-dessus, p. 54, et que ce renvoi était l'ouvrage de son frère.

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déshonorant des princesses et grandes dames qui l'y ont amenée. Convenons que cela ne peut être estimé que suivant le préjugé; quel sot préjugé que celui de combattre des plaisirs qui ne font tort à personne!

Les Flamands sont superstitieux : on leur a dit que le roi avait eu les trois sœurs; ils se sont scandalisés de voir arriver à Lille celle-ci. Deux heures après son arrivée, le feu prit à un corps de caserne : ils dirent que c'était là l'effet de la colère céleste. De jeunes gens allèrent le soir sous les fenêtres de Mme de Châteauroux chanter la chanson de Mme Anroux, la retournant ainsi :

Belle Châteauroux

Je deviendrai fou

Si je ne vous baise.

M. de Richelieu joue toujours son grand rôle de favori; il est brouillé avec le maréchal de Noailles et bien avec mon frère, lequel est à couteaux tirés avec le maréchal de Noailles. Pour celui-ci, la tête lui tourne, il ne sait plus ce qu'il fait, il donne tous ordres contraires l'un à l'autre, il envoie en prison, il prie Dieu, il enfante des systèmes politiques. On dit que si les ennemis savaient cette insuffisance, ils auraient bon marché de nous.

31 juillet. — M. le duc de Richelieu m'est venu voir pendant le moment qu'il a passé ici, allant de Flandre à Metz joindre le roi. Que j'ai bien connu les maux de ma patrie aux propos sur lesquels je l'ai mis touchant les dispositions où nous devrions être pour la paix! Je lui ai dit que les succès de M. le prince de Conti ne devaient être regardés que comme la conquête d'un

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traité avec le roi de Sardaigne auquel l'on allait. Il m'a dit la chose impossible; que ce prince était comme son père; que poursuivi, abattu, il ne démordrait pas de son parti d'opposition à la France, qu'il avait les Anglais pour soutien, que cela lui suffisait, et qu'il prouverait par là aux yeux de l'Europe combien la France était puissante, qu'elle franchirait les Alpes, que rien n'était à l'abri de son audace et de sa force. Je lui ai dit qu'il allait en ambassade en Espagne demander l'Infante, qu'il n'en ramenât seulement pas une Dauphine, mais qu'il en ramenât la paix, qu'il pourrait déterminer la reine régnante à des conditions honnêtes et suffisantes pour l'Infant D. Philippe. Il m'a dit que ce n'était pas à cela que tenait la paix, que l'on ne pouvait aujourd'hui refuser à l'Espagne des prétentions sur l'Italie, puisque nous y étions vainqueurs de toutes parts, et qu'en Allemagne nous allions battre le prince Charles pour le sûr, qu'il serait assez fou pour nous attendre, que M. de Coigny avait des camps sûrs pour se retirer au cas qu'il fût pressé , qu'alors nous élèverions le sort de l'empereur où il devrait être. Il a débité ces propos, pressé par sa vivacité ordinaire et par la multitude de choses qu'il a à faire avant son départ, où les aventures galantes tiennent grande place. J'en ai connu assez pour nie persuader de leur sincérité et que c'est de cela que le roi est bercé continuellement; on lui dit comme les maîtres de paume nous disent en nous voyant jouer bien ou mal, que nous avons de très-belles dispositions, que c'est dommage que nous ne jouions pas plus souvent.

Considérez que le roi n'est entouré continuellement

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que de courtisans dont toute la fortune roule sur la guerre. Le maréchal de Noailles, homme d'esprit mais peu correct, d'une valeur médiocre, se piquant d'entendre les affaires du dedans plus que les autres, est le seul peut-être qui prêche quelquefois pour te paix ; mais son esprit est sophistique et il en doit alléguer de mauvais moyens : il tient pour l'alliance d'Espagne, en voilà assez. Ainsi toute l'armée, tous les gens à promotion, les favoris, le ministre de la guerre, tout prêche cette fumée de gloire, nul ne prêche les besoins de la paix qui sont grands; on n'a pas voulu laisser approcher de la marche du roi le contrôleur général qui connaît les maux du royaume et qui peut en rendre compte au roi. Le spectacle que voit le roi lui prêche l'abondance, l'applaudissement et la joie.

3 août. — En passant à Laon, le roi a voulu dîner avec sa belle maîtresse la duchesse de Châteauroux; il a dîné chez le duc de Richelieu, c'était incognito; mais le peuple avide l'a su , on l'a guetté dans une ruelle. Sa Majesté sortait en bonne fortune presque seule, les badauds de Laon l'ont aperçu et ont crié : Vive le roi! Le monarque s'est glissé dans un jardin par une porte étroite, serrant ses basques, et on Ta vu; l'air a de nouveau retenti de cris de Vive le roi! Gens qui l'ont vu ont dit que cela ressemblait à la scène de Pourceaugnac où on le poursuit avec un clystère.

La duchesse maîtresse est tombée malade à Reims , on a cru que c'était une ébullition ; cela a retardé le séjour à Reims, au moyen de quoi il n'y en a point eu à Châlons, où le roi n'a fait que coucher, et le

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cardinal de Tencin a eu brève audience de Sa Majesté.

Le roi \ pendant la maladie de Mme de Châteauroux, ne parlait d'autre chose, sinon où on l'enterrerait, comment serait son tombeau, etc.

M. le duc de Chartres, absorbé par l'amour de sa femme qui le suit et par les conseils libres de sa bellemère qui l'obsède, ne fait plus autre chose que piquer l'antichambre du roi, où il joue le plus gros jeu du monde au passe dix, trente et quarante et au quinze. A peine se soucie-t-il de son service qu'il suit très-peu. Il ne respire que son retour à Paris pour y mener une vie libertine, et ne parle que de souper avec des filles de l'Opéra. On corrompt sa jeunesse, le Burrhus i est écarté.

5 août. — Si j'étais aujourd'hui favori du roi, son premier ministre ou chargé des finances, et le plus accrédité des ministres, comme était Maximilien de Sully auprès d'Henri IV, je persuaderais à Sa Majesté de ne songer uniquement, pendant dix ans, qu'à payer ses dettes et à améliorer ses États, au moyen de quoi, après ces dix ans, il serait le plus grand roi de la terre. J'ajouterais le conseil de venir résider à Paris, en quoi il y aurait plus d'épargne. Il habiterait le palais des Tuileries et le Louvre tels qu'ils sont, en chassant les vendeurs du temple, les personnes qui n'y ont que faire, à qui on a cependant donné des logements, sauf quelques indemnités.

1 . M. de Balleroy, ex-gouverneur du jeune prince. Voy. ciaprès, p. 112.

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Les ministres logeraient chez eux à Paris , le plus près qu'ils pourraient du Louvre : il leur serait donné logement en argent, et leurs bureaux près de chez eux ; ils auraient chacun un cabinet au Louvre , avec une antichambre ; on les y trouverait à certaines heures , comme avant et après le conseil.

Le roi suspendrait le service par quartier dans sa maison, sauf quelques indemnités, et cette suspension ne serait que passagère. On formerait une commission de tous ces retranchements. Équipages de chasse à bas, écuries fort réduites, ne laisser qu'un seul équipage. Gardes casernées, envoyées en garnisons, ne servant que par détachements. Toutes les maisons royales bien entretenues, et surtout Versailles; des inspecteurs apôtres changeant tous les ans pour cet entretien.

Le roi irait de temps en temps passer huit jours dans ses maisons de campagne : Fontainebleau , Versailles, Marly, la Muette, Choisy, Compiègne, avec petit train pour chasser, se promener avec compagnie choisie, sans y mener ministres ni conseils, ayant donné de bons ordres pour ces huit jours; peu de suite; y menant la vie de particulier qu'aime tant Louis XV.

Si l'on pouvait, pendant ce temps-là, continuer les impôts, le dixième quelques années, même le cinquième, que d'améliorations et de remboursements! Faire voir tous les ans au public le progrès de l'acquittement des dettes de l'Etat et des charges, rembourser les offices les plus onéreux et dont la vénalité est la plus dangereuse, taxer les financiers en dettes de l'État, permettre de mettre en viager ce qui

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est en rentes perpétuelles ; aliéner à perpétuité les domaines , en brûler les titres; permettre le remboursement de toute féodalité des terres, et cent autres choses ; mon système de démocratie , hausser les espèces , établir une banque royale et fidèle pour jouir de beaucoup de sommes sans intérêts. Les dettes et charges supposées à deux milliards , rien de plus aisé que de les rembourser en dix ans , car les droits et revenus du roi augmenteraient beaucoup par le bonheur du peuple, par l'abondance et la circulation que donneraient dans l'État tous ces remboursements. Pendant ce temps-là, troupes en milices, vaisseaux en chantier, etc.

Le roi se trouve actuellement à la tête de trente mille hommes destinés à joindre l'armée du maréchal de Coigny, et M. le duc d'Harcourt à la tête de dixhuit mille hommes, avant-coureur de Sa Majesté, se trouve sous Phalsbourg coupé par le prince Charles de Lorraine.

Je dis que voilà le moment venu de remettre le maréchal de Bellisle à la tête des affaires. Déjà, sans doute, il a joint Sa Majesté à Verdun, et lui a donné ses plans. Il a sur le maréchal de Noailles l'avantage de l'éloquence et du correct dans les idées ; il connaît la Lorraine et les environs comme sa chambre. Qui pourra lui résister ? il sera Nestor et Ulysse dans les armées combinées. J'imaginerais qu'il pourrait donner ce plan : que le roi fît courir le bruit qu'il va joindre l'armée de Coigny par la Haute- Alsace, et que Sa Majesté allât au contraire par Bitche et par les Deux-Ponts tomber à l' improviste sur le prince Charles et le séparer dans son armée et sa retraite. Il y aura scission

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entre les généraux , mais la présence du roi et du ministre les décidera ; le maréchal de INoailles achèvera de tomber de cette affaire-ci.

La place de secrétaire d'Etat des affaires étrangères ne se donne point; cette interruption de ministre continue toujours. On disait que c'était la haute faveur du maréchal de INoailles qui en était cause; mon frère me dit en partant que c'était la perte du ministère, que les seigneurs et favoris le détruisaient. On ne prend pas garde que voici le crédit des INoailles tombé, et que le même arrangement continue. Concluons donc qu'il y a à cela quelque autre cause : quelle peutelle être, sinon que cela regarde toujours le Chauvelin , et que Sa Majesté suit son ancien plan , mais par des voies très-dissimulées et impénétrables1 ?

7 novembre. — On a eu nouvelle que le roi avait nommé ministre des affaires étrangères M. de Ville-

1 . Nous croyons que la justice nous fait un devoir, pour établir bien nettement le rôle des deux frères dans cette circonstance importante, de donner ici la lettre suivante du marquis à son frère, que M. René d'Argenson a tirée de ses correspondances de famille et insérée au tome IV, page 38S, des Mémoires publiés par lui :

« Versailles, le 2 octobre 1744.

« Convenez, mon cher frère, que je vous écris bien souvent bien des choses inutiles. En voici une des plus inutiles à écrire. Depuis quelque temps, des étrangers, des Français et des gens de Cour me font des compliments à tuer chiens sur ce que l'on va, disent-ils, créer un secrétaire d'État des affaires étrangères. Vous savez le reste : s'il y avait quelque chose de faisable pour moi de votre part, je me persuade que vous le feriez. Nous ne sommes pas à l'imaginer ensemble ou séparément. Nous sommes frères et

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neuve, conseiller d'État, et ci-devant ambassadeur à la Porte-Ottomane. Il n'est pas ici, il esta Marseille, sa patrie; on lui a envoyé un courrier; on prétend qu'il en est bien fâcbé et qu'il refuse. Le roi a déclaré qu'il ne voulait plus remplir ces sortes de places que de gens qui eussent ambassade , et tout autre ministère que de ceux qui ont passé par les degrés : ainsi , pour la marine, il conviendra de prendre des intendants de marine , de même que pour avoir une cure dans une ville murée, il faut avoir étudié cinq ans dans une université fameuse. M. de Villeneuve a soixante et onze ans, est laid comme la bête, haut de trois pieds, mais gaillard , l'accent provençal; il a gagné 80 000 fr. de rentes dans son ambassade de Turquie, c'est un habile homme , très-grand s'il est aussi bon négociateur que bon négociant.

1 0 novembre. — Le duc et la duchesse de Châtillon, gouverneur du Dauphin , et nommée dame d'honneur de la Dauphine, viennent d'être disgraciés1; aujour-

nous sommes amis, il ri y a peut-être que le trop à craindre; des politiques scrupuleux pourraient y trouver de l'inconvénient. MM. Colbert et de Croissy étaient frères.

« Je me sentirais cependant bien disposé à travailler contre votre ministère, en prouvant et entretenant la paix. J'aimerais à faire jouer à notre patrie le rôle d'un honnête homme, et je ne voudrais du pouvoir et de l'habileté que pour cela. Je sens que vous ne m'en voudriez pas plus de mal, et que votre charge n'en irait que solidement mieux. J'aurais honte de songer à moi, si je voyais d'autres candidats ; mais où sont-ils ? Vous savez mieux que moi ce qui en est.

« Adieu, mon cher frère, je me recommande à vous.

« {Mon frère à Strasbourg.) »

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