Lieutenant général d'artillerie
2. Sur la conduite du roi d'Angleterre, cf. Frédéric, Histoire de mon temps, et lord Mahon, History of England, t. III, p. 157.
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lorgner et à être lorgnée. Mon frère est du grand bien avec elle; il y passe des trois et quatre heures de suite, car Sa Majesté a grande liberté de voir qui elle veut et autant qu'elle veut. Elle l'appelle Cadet1, et le cardinal de Tencin, qui a toutes les mêmes privautés avec Sa Majesté, est de sa société et le nomme ainsi.
Jamais la reine ne peut veiller dans sa chambre, ni y rester après son souper; il faut qu'elle aille causer chez quelque dame du palais, surtout chez la duchesse de Villars, sa dame d'atours. Là se trouvent ledit cardinal , le sieur de Moncrif, l'abbé de Broglie et Tressan2, exempt des gardes du corps. On y médit trèsjoliment, mais le mieux est qu'on y dit des gravelures et que la reine les aime fort. Beau propos qui y fut tenu il y a quelques jours : on disait que les houssards feraient des courses; la reine dit : « Mais si j'en rencontrais une troupe et que ma garde me défendît mal ? — Eh bien, madame , dit quelqu'un, ils houssarderaient Votre Majesté. — Et que feriez-vous, monsieur de Tressan ? dit la reine. — Madame, dit-il, ce qui arrive dans la fable intitulée : le Chien qui défend le dîner de son maître : après l'avoir défendu de son mieux , ce chien se mit à le manger comme les autres. « Joli et galant propos, si Ton veut, d'égal à égale; mais, de Tressan à la reine, il me semble que cela est à jeter par les fenêtres. Le lendemain, Tressan
i. Voy. dans les Mémoires publiés par Jannet, t. IV, p. 392 ; les Billets de la reine au comte dJrgenson , durant les campagnes deilkk etilkS.
2. Le même qui devint plus tard maréchal de camp et membre de l'Académie française.
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vint au dîner de la reine et lui fit des mines, et elle à lui, et le lorgnait pendant tout le dîner.
L'année passée, M. le duc d'Orléans eut longue conversation avec la reine. Au milieu du colloque, on ne peut dire ce qui se passa, mais tout à coup ce prince se jeta à genoux et fit un acte d'amour de Dieu , lui demandant pardon de pensées immondes qu'il venait d'avoir. La reine conte cela à ses plus chers favoris.
La reine regrette toujours de n'avoir pas été duchesse d'Orléans, comme elle a pensé l'être, au lieu d'être reine de France : « Nous mènerions, dit-elle, une si jolie vie ; pendant que mon époux serait à Sainte- Geneviève , moi je serais aux Carmélites. » C'est de cette aventure qu'elle aime tant mon frère, parce que, revenant de Rastadtoù il traitait le mariage de feu Mme la duchesse d'Orléans, et où on le chicanait, il vit le roi Stanislas et sa fille, et, à son retour, pour prendre de nouveaux ordres , il dit que la princesse Marie Leczinska valait mieux que celle de Bade ; il la prôna ici, et l'on dit que ces discours donnèrent lieu à jeter les yeux sur elle pour la porter au trône.
L'autre jour, revenant de Choisy, un des valets de pied de Sa Majesté tomba de derrière sa calèche et se cassa la tête ; le roi se récria chagrin : « Mon Dieu ! est-ce que mes malheurs ne finiront jamais ? »
Le roi aime les gens vrais , mais souffre les gens faux quand ils sont en place ; il ne se déboutonne qu'avec le contrôleur général , mais bien davantage avec l'évêque de Mirepoix, dont la foi lui est plus connue , homme cependant fort borné. Ce prélat, par son district de l'Église et de la religion, prend tous les jours plus de crédit, et cela ira plus loin encore,
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pour peu que le roi revienne à la religion. Malheur aux esprits forts et à leur ambition ! On lui attribue la nomination de Mgr l'archevêque de Bourges (la Rochefoucauld) au chapeau de cardinal. Ce prélat ne savait rien de rien , quand le roi l'a envoyé chercher pour le nommer à l'ambassade de Rome et au chapeau.
Mme de la Tournelle ne se mêle d'aucune affaire au monde; elle ne saurait souffrir M. de Meuse1. Le roi a la bonté d'aller tenir compagnie au petit Meuse dans ses cabinets, tête à tête et sans Mme de la Tournelle.
MM. de Richelieu, de Luxembourg et de Mirepoix viennent d'être faits lieutenants généraux par promotion particulière, faveur courtisane qui scandalise derechef tout le militaire.
16 juillet. — M. de Stainville2, ministre de la reine de Hongrie, m'a dit que, si la France voulait aujourd'hui ne se plus mêler des affaires d'Espagne et d'Italie, la paix était certaine avec nous, et que les hauts alliés n'entameraient point notre frontière. Il avoue que le dessein des alliés était de chasser D. Carlos de Naples et de Sicile , que toutes les forces de Sa Majesté hongroise allaient passer en Italie , que le comte de Gages serait obligé de se retirer dans le royaume de Naples où l'on en aurait bon marché ; que nous épousions les folies de la reine d'Espagne et qu'on allait nous attaquer de toutes parts sur le Rhin et en Flandre.
\ . Henri-Louis de Choiseul , marquis de Meuse. Il était fort avant dans l'intimité du roi et de ses maîtresses.
2. Le marquis de Stainville^ envoyé de l'empereur en sa qualité de duc de Toscane. Il était père du duc de Choiseul, alors colonel dans notre armée sous le nom de comte de Stainville. iv G
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Ne faudrait-il pas mieux perdre notre crédit à Madrid pour quelque temps que de perdre deux ou trois provinces ?
21 juillet. — Un homme delà cour m'a dit hier que le cardinal de Tencin avait été ou s'était cru très-bien auprès du roi, que Sa Majesté lui avait écrit plusieurs billets de sa main pour diverses affaires politiques ; mais que cette petite confiance avait disparu tout à coup, que jamais elle n'avait été verbale par conversation, que tous les ministres se liguaient aujourd'hui contre l'Eminence, qu'il désespérait de monter plus haut, même de se soutenir, qu'il se plaignait surtout de mon frère. Cependant mondit frère n'est pas sans intrigue et sans soutien ; il affecte de s'isoler.
Trois ministres sont fort liés aujourd'hui : MM. de Maurepas, Àmelot et Orry. Ils se communiquent leurs délibérations avant que de les porter au comité ou au conseil. 11 se tient de fréquents comités chez le cardinal de Tencin, comme le premier d'eux. Mon frère seul ne leur communique rien avant d'y porter l'affaire. M. Orry et mon frère sont fort brouillés ensemble et fort ouvertement. Les Paris se sont retirés de toute entreprise des vivres ; ils se plaignent d'injustices essuyées sous le ministère de mon frère. Le roi maltraite fort tous les ministres ; ils mènent une vie trèsmalheureuse qu'ils cachent. Sa Majesté hait ses ministres ; il n'est pas impossible qu'il fasse maison neuve sitôt après la paix faite.
Le roi a envoyé chercher le maréchal de Coigny, lequel a travaillé deux heures seui avec Sa Majesté. C'est pour lui donner le commandement de l'armée de
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M. de Broglie : celui-ci est tout à fait disgracié. Cette armée va être sur le haut Rhin , en haute Alsace.
30 juillet. — La plume tombe des mains à tout ce qu'on voit arriver à notre France.
Le maréchal de Broglie vient d'achever de ruiner nos affaires d'Allemagne et a ramené nos troupes, en abandonnant bagages et malades qui ont été tués de sang-froid. Tout lui était égal, pourvu qu'il ruinât absolument les affaires de l'empereur et qu'il lui mît la corde au cou : il a été plus que satisfait.
Le duc de Gramont et la timidité du maréchal de Noailles ont rendu noire honte irrémédiable à Dettingen ; nous sommes sans ressources et à la merci de nos ennemis qui n'ont plus à mesurer notre destruction que sur nos désirs1.
J'ai vu avant-hier, avec douleur, une lettre de l'abbé de la Ville, qui conduit, sous M. de Fénelon, nos affaires en Hollande ; il écrit à un ami : Vous n'avez plus de ressources que dans vos armes.
Comment sommes-nous conduits! Non, la consanguinité ne saurait m'empêcher de dire qu'il n'y a jamais eu d'aussi mauvais ministère que celui-ci, si peu affectionné à l'Etat, plus joyeux des pertes publiques, plus désireux de son petit bien particulier, plus platement caustique et de moins de ressources.
La révolution est certaine dans cet État-ci, il s'écroule par les fondements ; il n'y a plus qu'à se détacher de sa patrie et à se préparer à passer sous d'autres maîtres et sous quelque autre forme de gouvernement.