‹ Journal et mémoires de Mathieu Marais, avocat au Parlement de Paris, sur la régence et le règne de Louis XV (1715-1737) (volume 2)Chapitre 27 sur 37 · JUIN IT · texte numérisé non relu

JUIN IT

jambe ^ après uneneuvaine faite par elle an P. Quesnel. Voilà ime préparation de sainteté et de canonisation. Le Garder des. sceaux y retiré dans une maison de ce couvent^ ne croit pas beaucoup à ce miracle, lui qui a abattu Port- Royal, et qui a toujours fait passer le P. Quesnel pour un fripon. A la vérité il disoit, et c'est à moi-même qu'il Ta dit; que les jésuites étoient des fripons aussi, et qu'il avoit la preuve de Tun et de l'autre. Bayle disoit aussi qu'après avoir bien examiné cette dispute du jansénisme et dumolinisme, il y avoit trouvé des arguments insolubles de part et d'autre, et que c'étoit matière de pyrrhonisme. Cela est dans une lettre qu'il m'a écrite et qui n'est point imprimée (1). On trouve dans cette même relation l'extrait d'une lettre du pape à l'archevêque de Malines, où il dit qu'on peut prier Dieu pour le P. Quesnel parce qu'il n'est pas mort hérétique. Le P. Quesnel a dit en mourant qu'il avoit fait un vœu de chasteté à dix-huit ans, et qu'avant et depuis ce vœu jusqu'à l'âge de quatrevingt-cinq ans qu'il est mort il avoit été préservé par la miséricorde de Dieu de la moindre attaque du vice contraire. Il est en cela plus grand que saint Augustin. Cette déclaration a été faite dans la nécessité de se défendre contre un écrit qui l'accusoit de débiter des maximes corrompues.

Barorif comédien. — On a apporté au Palais-Royal chez Madame, mère du Régent, le portrait de Baron, comédien, qui, à l'âge de près de soixante-dix ans (2), est rentré à la

(1) Cette lettre n'est pas la seule de Bayle qui ne soit demeurée inédite. Ofl lit dans la Biographie Michaud un article Bayle par Auger, où il aftirnie lavoir TU un Recueil de trois cent soixante-trois lettres de Bayle qui n'ont pas été imprimées. Où sont-elles?

(2) Cest trop dire. Michel Baron, né le 8 octobre 1653 (mort en décembre 1719), n'avait en 1720 que soixante-sept ans. Voir sur ce célèbre acteur Lemazurier, Galerie historique des acteurs du Thédtre-FrançaiSjl, 78-118. Madame adorait le théâtre et admirait particulièrement Baron ( Correspondance, 1,^6^; Ut 30).

comédie, après avoir cessé de la jouer pendant trente anS; Rosciusen fit autant à Rome, et fut sifflé; mais celui-ci a été admiré de tout Paris, et tous ceux qui ne Favoient jamais vu jouer ont avoué que jusque-là ils n'avoient point vu jouer la comédie. Il triomphe dans les rôles de Nicomèdey de Mithridate, du Misanthrope. Son portrait, fait par Coypel le jeune, le représente sous Fhabit de Nicomède. Sa déclamation est simple, naturelle, et tous ses gestes et ses traits jouent quand même il ne joue point. On a vu dans ce mois delix livres très-curieux ( Confes^ sion de Sancy, k v. in-12). Le premier est un recueil composé du Journal de Henri III, Divorce SalyriquBy Discours merveilleux sur Catherine de Médicis (1) , Amours d Alexandre (2) avec la clef et des notes, et la Véritable fatalité de Saint-Cloud, Ce dernier n'avoit point été vu; il sert de réponse au livre d'un Jacobin, intitulé : Fatalité de Saint-Cloud {3) fait en 1672 (4) où on vouloit disculper Jacques Clément du meurtre d'Henri III. Celui-ci l'en charge par des raisons et des faits sans réplique , et les Jacobins auroient mieux fait de se taire que de recueillir une si étrange histoire. On a joint à ce recueil la Confession de Sancy (qui est de d'Aubigné) avec des notes fort longues et fort curieuses , mais un peu trop partiales et trop obscènes de M. Leduchat qui a commenté La Satyre Ménippée et Rabelais. Il lui manque un certain esprit qui fait entrer dans le sens et le génie

(i) Discours merveilleux de la vie, actions et déportements de Catherine de Médicis f reyne mère y déclarant les moyens qu'elle a tenus pour usurper le gouvernement du royaume et ruine de Vestat d'iceluy. La première édition de ce pamplilet fameux, attribué à Henri Ëstienne, est de 1575 ii)-8o de 164 pag.

(2) Alcandre et non Alexandre (Histoire des amours du roi Henri IV, par la princesse de Conti).

(3) Fatalité de Saint-Cloud près Paris, par le P. Bernard Giiyarl, 1674, in-folio de 49 pag.

(4) 1672 est une fausse date donnée àla réimpression en 1 vol. pet. in-H** de 144 pag.

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d'un auteur^ et qui découvre des traits fins et ingénieux. De là^ son commentaire sur Rabelais a plutôt passé pour Touvraged'un grammairien et d'un scboliaste que d'un interprète habile et pénétrant. Il a beau dire qu'il n'avoit que ce dessein-là; il en devoit prendre un autre.

Journal de Henri III et Henri IV; Lestoille^ 2 t. in 12 acec figures, — Le deuxième livre est le Journal d* Henri 111 entier avec le Journal dC Henri IV, Ce sont les Mémoires de M. de Lestoille dont M. Pellisson parle dans son histoire de l'Académie. Ils étoient entre les mains d'un de ses petitsfils, abbé de Saint-Acheul près Amiens (1). Un prieur de cette abbaye les a copiés et fait imprimer. On voit là tout ce que la liberté d'esprit, la franchise et la vérité des faits peuvent produire d'excellent. Les traits y sont semés partout. Celui qui avoit extrait le Journal de Henri lll n'en avoit pas pris le meilleur ; et on a le plaisir de voir jour par jour tous les événements de la Ligue. 11 y a des notes très-bonnes et très-exactes, d'amples marges , pour faire connoltre les personnes dont il est parlé. Ces notes sontde M. Godefroy, présidentde la Chambre des comptes de Lille, qui parolt très-bien instruit et qui dit des vérités fort nues et même un peu cyniques. Il ne marchande pas Xîe qu'il veut dire. C'est l'auteur de ha véritable fatalité de Saini-Cioud. Le public lui doit beaucoup d'avoir pris soin de ces Mémoires, Il y manque douze années dans Henri IV depuis 1594 jusqu'en 1606; mais on sait qu'il y en a huit années entre les mains d'un président de Dijon, M. le P. Bouhier, qui les doit donner au public (2). On trouve avec ces Mémoires trente-trois portraits des rois et reines, maltresses et grands seigneurs de ce temps-

(1) C'est aussi d'une abbaye, celle de Saint-Miliiel , que sont sortis le»-.1/enioires de Retz {Madame, t. 1, 272 ) .

(2) La plus grande partie de cette espérance a élé enfin réalisée' par la publication du Journal inédit du règne de Henri IV (1598-1606), par E Hal- Dlien; Paris, 1862, un v. in-8*. Il resterait donc encore à combler la lacune U(s 1694 à 1698.

là, avec leurs devises. Le tout mal gravé, peu ressemblant, et qui éïichérit le livre, que Ton vend 20 francs. Notre langue n'a plus cette naïveté et cette simplicité nécessaires pour un tel journal , et nous n'avons point de Henri IV, à qui il échappe à tous moments des mots vifs et plaisants que l'on puisse recueillir.

La Banque est toujours fermée. On a trouvé dans leis églises des écriteaux : Tronc pour la Banque.

L'archevêque d'Arles (1) a fait un mandement contre les sauterelles dont son diocèse est affligé. Il attribue ce fléau du ciel à la résistance de ceux qui ne veulent pas recevoir la Constitution, et dit que ces animaux, par leurs sautç et leurs intercadences successives, marquent l'inquiétude de ces gens qui ne veulent pas se fixer aux sentiments du pape et de la Bulle, et qui se laissent emporter à tout vent de doctrine. Trait d'éloquence provençale et moliniste.

On a fait une devise sur l'archevêque de Rheims (François de Mailly) qui vient d'être fait cardinal (2), après que le Parlement a fait brûler par arrêt plusieurs de ses lettres et libelles. Le corps de la devise est une éerevisse rouge et cuite. L'àme est dans ces mots : Ex igné rubesdt. Rabelais dit quelque part que les écre visses se* cardinalisenl à la cuite.

Mendiants. — Ce jour, il a paru une ordonnance du Roi qui défend d'arrêter les gens qui se trouveront dans les chemins, disposés à travailler à la moisson ou à d'autres

(1) Forbin-Janson. « Fort saint prêtre, dit Saint-Simon, mais (Tune parfaite « bêtise, d'une ignorance crasse, etc. » (V. 339.)

(2) Voir sur ce prélat les nombreux et curieux détails donnés par Saint-Simon. Fougueux constitutionnaire, plus papiste que le pape, il faillit compromettre, par son impatience et sa hauteur, les succès de son ambition. Lé Régent lui tit même un moment intimer défense de porter la calotte rouge, obtenue sans son a^eu. L'orage se calma , et le nouveau cardinal put Jouir en paix d*une dignité à laquelle son zèle ultramontain était son unique litre. ( Saint- Simon , I, IH, VI, XI. )

professions. Cela a été nécessaire à cause de l'ordonnance contre les mendiants^ sous prétexte de laquelle d'autres gens ayant été arrêtés, les moissonneurs ne paroissoient pointy et c'est ainsi que le bien produit le mal, et qu'il vaut mieux quelquefois souffrir dans un État de certains abus que de vouloir y remédier.

16 juin. — Le comte de Charolais (1) entre au conseil de Régence pour la première foi§. Xe maréchal de Montesquieu (2) y est entré le même jour.

19 juin. — Rentes sur la ville. — Il s'est trouvé des difGcultés dans l'exécution de Tédit des 25 millions de rentes sur la ville. Elles ont été levées par une déclararation de ce jour registrée au Parlement, qui porte que les contrats ne seront point visés, ni récépissés anciens ou billets ou certificats de notaires, que Ton se serve de quel notaire on voudra, et qtiè les étrangers pourront les acquérir ou en disposer nonobstant le droit d'aubaine. Les commissaires de Tarrêt du 10 juin révoqués.

Banque. — F^a Banque ne s'ouvre point. On a distribué à certains commissaires des quartiers de l'argent pour payer les billets de 10 livries, et de petits billets pour les gros. Le peuple s'est amassé à leurs portes, et a dit et fait mille insolences. Un garde du corps du Roi a

(1) Charles de Bourbon, comte tJe Charolais, né à Chantilly le 19 juin 1700, tiiort à Paris en 1760. Les instincts féroces et dépravés qui se partageaient , ^▼ec des instincts liérolques, le sang dégénéré des Condé, trouvèrent en lui un digne représentant, toujours entre Podieux ou le ridicule! Il est le type le plus dolent et le plus cynique de la décadence du sens moral dans les grandes mnaisons , jusque-là si honorées et le plus souvent si dignes de Fêtre. Il est le premier prince que le peuple ait encore plus méprisé que haï. Voir sur ses ébauches, auxquelles il mêlait les cruautés les plus révoltantes , sur ses assassinats impunis, la Correspondance de Madame ( II, 300, ) les .Mémoires de Saint-Simon , de Maurepas, les Mélanges de Boisjourdain, et Barbier.

(2; Pierre de Montesquiou , comte d*Artagnan , maréchal de France, né au château d'Armagnac en 1645, mort au Plessis- Piquet le 12 mai 1795. Voir sur cette entrée au conseil de Régence, Saint-Simon, XII^ 300.

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monté avec une échelle à la fenêlre d'un commissaire , puis il est descendu, et de rage a déchiré ses billets. Les commissaires veulent se défaire de leur charge (1).

20 juin. — Actions. — Arrêt qui permet aux actionnaires de la Compagnie des Indes de faire le supplément de 3,000 fr. par action porté par l'arrêt du conseil du 3, en billetsdebanqueou en actions à leur choix, lesquelles actions seront reçues, à6,000fr.raction, au payement dudit supplément, en sorte que, pour trois actions anciennes, il sera délivré deux actions nouvelles,, et on jouira de 360 fr. de dividende par action ainsi remplie. Cet arrêt, qui parolt favorable aux actions, les a fait baisser. C est un négoce où on n'entend rien, où toutes les précautions sont inutiles, où l'esprit le plus éclairé ne voit goutte, et qui tourne suivant les desseins du moteur de la machine. Tout le bien du royaume y est pourtant fondé.

RicuELiEU. — Françoise Duplessis, sœur du cardinal de Richelieu, épousa, le 28 août 1603, René de Vignerod, seigneur de Pontcourlay. Elle étoit fille dé François Duplessis, seigneur de Richelieu, chevalier des ordres du Roi, grand prévôt de l'hôtel, capitaine des gardes du corps, et de Suzanne Delaporte.

Elle eut de René Vignerod :

Marie Vignerod, mariée à Antoine du Roure de Combalet , qui a été ducliesse d'Aiguillon et n'eut points d*enfants.

François de Vignerod, chevalier des ordres du Roi, général des galères , qui a eu

Armand-Jean de Vignerod Duplessis , par substitution au nom et armes du comte de Richelieu son grand- oncle, duc de Richelieu et de Fronsac, général des galères.; né le 2 octobre 1631, qui a eu de dame Marguerite Daigra , sa seconde femme ,

François- Armand de Vignerod Duplessis, duc de Richelieu, né le 5 avril 1696.

René Vignerod — le Cardinal.

(1) Bat-i)ier contient les mêmes doléances et à peu près les mêmes détails. ( 1^

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