‹ Journal et mémoires de Mathieu Marais, avocat au Parlement de Paris, sur la régence et le règne de Louis XV (1715-1737) (volume 2)Chapitre 33 sur 37 · DIRECTEURS RETRANCHES · texte numérisé non relu

DIRECTEURS RETRANCHES

Adine.. " Lalive. Loubert.

Bertelot. Lenormand. Hébert.

Chevalier. Prou. Guil. Law.

La Porte Serancourt. Raudot. Lapalissade.

Desrieux. ^ Thiroux. Dupille.

Gastebois. * Lalive-Bellegarde. Montpellier (mort). Gilly de Montaud.

SÂiNT-Louis. Carmes. — On a imprimé, par permission du lieutenant de police, le discours prononcé à la Ville par le P. de la Combe, carme, pour inviter le prévôt des marchands et les échevins à la procession qui se fait tous les ans au Louvre, le jour de Saint-Louis, et à la messe qui se dit, pour la conservation, par les carmes du Grand couvent. Ce discours est plein de louanges pour le Roi défunt, le Régent, M. le Duc, le maréchal de Villeroy, madame de Ventadour et le prévôt des marchands nouveau, qu'il appelle un magistrat d'une haute naissance. Ce bon carme a fait de son mieux et ne sera ni assassiné ni noyé comme les poëtes. Depuis Tannée 1660 que les carmes portèrent à Calais avec la Ville la relique de saint Roch qu'ils ont (à cause de la maladie du feu Roi ), on a toujours fait cette procession et chanté cette messe au Louvre. En voilà l'origine.

Dimanche, 1" septembre, — Renaudot. — L'abbé Renaudot, de l'Académie françoise, est mort cette nuit, âgé de 72 ans. C'étoit un homme très-savant dans les lang;ues orientales ; il avoitle privilège delà Gazette et y travailloit depuis très-longtemps avec une approbation universelle. M. Thuillier, son beau-frère, qui est doyen de la Fa-

* Adine et Gastebois étaient déjà retranchés.

culte de médecine, âgé de quatre-vingt-quatre ans^ et qui se porte à merveille, m'a dit qu'il étoit mort par sa faute pour n'avoir pas fait de remèdes. Il les craignoit et vivoit d'une façon assez particulière. Ses opinions étoient austères, graves, et il refusa le premier Fin troduction en France du Dictionnaire de Bayle^ qui lui répondit d'une manière railleuse et plaisante. Saint-Evremond prit aussi le partide Bayle contre l'abbé Renaudot. Despréaux lui a dédié son épltre de l'Amour de DieUy et c'est lui qu'il appelle Docte Mé. Il a fait quelques ouvrages , dans le goût de H. Arnaud et Nicole, pour la perpétuité de la foi de TEucharistie dansles églisesorientales. {Défensede la perpétuité de la foiy in-S**, 1709, Martin à Paris, contre un nommé Aymoui qui s' étoit fait protestant. ) Ce n'est pas un style net et clair, et son fait n'étoit pas de faire des livres, mais d'en juger et d'aider les autres à en faire. Quoiqu'il fût ami de Despréaux, ce satirique n'estimoit pas sa Gazette^ et disoit qu'il mettoit toujours les Turcs en campagne dès le mois de mars, et qu'ils n'y étoient qu'au mois d'août; encore c'étoit pour se faire battre. Enfin, ses mœurs étoient pures, religieuses,, et on l'a vu, à la tète du clergé de Saint-Ëustache, porter la lettre de ce clergé sur l'appel de la Constitution au cardinal de Noailles. ( Recueil de la Const.y t. II . Témoignage du clergé, etc., p. 35.) Il n'étoit que simple clerc. Iln'avoit point signé la lettre et dit au cardinal qu'il ne l'avoit point signée, sur ce qu'il avoit appris, par la connoissance de l'antiquité, que la fonction des clercs étoit seulement de porter les lettres des évèques et des prêtres. Il ajouta que cette lettre contenoit ses sentiments, et qu'il étoit prêt à faire voir que la Constitution étoit aussi contraire à la doctrine de l'Église d'Orient qu'à celle de l'Église d'Occident. Qu'à la vérité les disputes sur la grâce n'avoient^as été agitées dans les communions orientales, mais que les Orientaux n'étoieht point molinistes dans leurs liturgies. Comme le curé de Saint-Eustache n'avoit point signé cette lettre, le cardinal

lui dit en riant qu'il étoit bien mal à des prêtres et à un clerc de se séparer de leur curé. L'abbé Renaudot se justifia en répondant que c'étoit pour être plus unis à leur évéque. La Bruyère, dans sa célèbre harangue à l'Académie, Ta désigné, en disant : « Si Ton est curieux du don des langues, joint au double talent de savoir avec exactitude les choses anciennes et de narrer celles qui sont nouvelles avec autant de simplicité que de vérité, ces qualités si rares ne vous manqueront pas. » Il a donné sa bibliothèque, qui étoit très-considérable, aux religieux de l'abbaye de Saint-Germain des Prés. Ces moines en ont déjà assez. 11 valoit tout autant et mieux la laisser à sa famille. Son neveu, M. de Verneuil, fils d'une de ses sœurs, a la survivance du privilège de la Gazette, qui rapporte beaucoup. L'abbé Renaudot faisoit toujours Tarticle de Rome, et ce n'étoit pas par amitié pour le Pape, car c'étoit un des plus grands jansénistes qu'il y eût, et des plus ennemis de la Constitution.

— La tille de Law, qui n'a que douze ou treize ans , et qui est plus insolente que son père , a été attaquée dans son carrosse par le peuple qui lui a jeté des pierres. Elle étoit aux allées du Roulle (1) qui voyoit le retour de la foire de Bezons (2). Son père lui avoit fait mettre une losange, comme à une fille de condition, et elle a été obligée de Tôter depuis peu.

Lundi, 2 septembre. — On a publié deuxédits, lun portant création de k millions de rentes viagères au denier 25 sur la ville, l'autre, de 8 millions de rentes provinciales sur les recettes générales et particulières au Renier 50. Us ont fait grande difficulté au Parlement

(1) Ce quartier de Paris n'était encore qu*un village, érigé en faubourg en

(2) Bezons, dans le département de Seine- et-Oise. La foire se tenait dans cet endroit le dimanche qui suivait le 30 août, jour de la Saint Fiacre. Les Parisiens affluaient à celte fête.

SEPTEMBRE i7S0. 413

qui vouloit ou les rejeter ou faire des remontrances. Haïs enfin la pluralité des voix a emporté à les registrer avec des modifications qui sont, sur l'édit des rentes viagères : que le Roi sera supplié de les faire payer au de* nier 20 ; sur celui des rentes provinciales : de les vouloir bien faire payer, par bonté pour son peuple, au denier kO , comme à la Ville, et de donner ses ordres pour faire retirer et acquitter, le plus t6t que faire se pourra, le restant des billets répandus dans le public , et d'ordonner que tous les billets qui seront retirés en vertu de ces deux édits sétont exactement biffés et brûlés. — C'est encore ua petit reste de liberté. Ce terme d'exactement marque qu'on se défie des procès-verbaux qui les biffent et les brûlent. M. Trudaine , prévôt des marchands, a été renvoyé pour avoir voulu veiller de trop près à cette exactitude (1).

Pëste de Marseille. — La peste de Marseille est plus forle que jamais. On y a envoyé M. Chicoineau, médecin de Montpellier, chancelier de l'Université, gendre de Chirac , médecin du Régent, avec un M. Loutre , habile chirurgien. Us ont écrit de là à M. de Roquelaure, commandant en Languedoc, qu'ils venoient de voir le plus affreux spectacle que la nature puisse présenter à des hommes : une infirmerie où il y a plus de 500 malades mourants , abandonnés sans aucuns secours, et qui n'ont pas même d'eau pour boire , un amas de cadavres que l'on n'emporte point , qui sont entre les salles de cette infirmerie , une ville désolée et gémissante , des familles entières détruites , les médecins et chirurgiens presque tous morts, les religieux de la Mercy de 80 réduits à 4, dont 3 se sont enfuis, les environs de la ville remplis de pillards et de voleurs qui pillent les bastides des bourgeois; et qu'eux-mêmes ne savent comment ils pourront s'échapper, ou de la peste ou de ces voleurs.

m , , j .■ ■ I II I I I I »

(1) Voir Barbier, 1, 44. — Mémoires de la Régence, III, 9.

Les Génois^ par pitié , leur viennent d'envoyer 8^000 quintaux de blé^ et leur ont fait dire qu'ils le leur donnoienty s'ils n'étoient pas en état de le rendre. Le cœur de l'étranger s'ouvre, tandis que le nôtre est fermé. La grande disette des pauvres de cette ville augmente encore le désordre. Us ont mangé du blé gêAé, plutôt que de le jeter dans la mer, et le fruit vert a achevé de les perdre. On fait la garde à Montpellier. Tous les corps^ à commencer par le clergé, font cette garde, et personne n'y entre. A Aix, il est mort un homme de la peste dans le faubourg; on a muré sa maison, et, à la porte de la ville , on a tué trois hommes de Marseille qui y vouloient entrer. Le Parlement, par arrêt, a jugé cet homicide nécessaire, et a ordonné une garde exacte. A Lyon, on commence aussi à faire la garde aux portes. M. l'archevêque Ta commencée lui-même, et quelque personne que ce soit n'entre point sans un billet de santé. Dieu nous préserve de cet horrible fléau !

Page 1