‹ Journal et mémoires de Mathieu Marais, avocat au Parlement de Paris, sur la régence et le règne de Louis XV (1715-1737) (volume 3)Chapitre 16 sur 19 · Moi, CHEF DU CONSEIL DU PRINCE CHARLES. — Le · texte numérisé non relu

Moi, CHEF DU CONSEIL DU PRINCE CHARLES. — Le

monseigneur le prince Charles (1) , grand écuyer de France , m'a fait l'honneur de me nommer pour chef de son conseil, avec 1,000 livres d'appointements, et m'en a envoyé le brevet. Je lui avois, quelques jours auparavant.

(t) Le prince Chaiics d'Armagnac, de la maison de Lorraine* T. II. . 26

donné une preuve bien authentique qu'il est officier de la couronne. Loyseau dit qu'en 1616 M. de Bellegarde en obtint un brevet de Louis XIII, mais Loyseau ne sa voit pas tout, et j'ai trouvé un arrêt du 9 avril 1582, qui enregistre des lettres patentes du 3 avril précédent, portant le rang et séance des officiers de la couronne qui sont nommés dans ces lettres, à savoir, le connétable, chancelier, garde des sceaux, grand maître, grand chambellan, amiral, maréchaux de France, grand écuyer et non autres. Il est rapporté dans Godefroy, dans son Histoire des connétables et chanceliers, pages 120 et 121 de l'édition du Louvre, in-folio, 1658. Le P. Anselme et ses continuateurs n'en ont rien dit; on ne sait rien en France si Ton ne veut s'appliquer exactement. Aurait-on dit que Loyseau, si savant et si curieux, aurait ignoré un fait si proche de lui?

Ducs, LEUR ENTRÉE AU LouvRE. — Je chcrche dans quel temps et à qui les ducs doivent leur entrée au Louvre, en carrosse. Le fait s'agite aujourd'hui; je l'ai étudié et j*ai trouvé que Charles IX en 1572, et Henri III en 1585, ont fait des règlements sur cela, .par lesquels les princes, princesses et officiers de la couronne n'entroient que sous la porte, où ils descendoient sans aller plus loin, et les autres seigneurs et gentilshommes descendoient à la barrière devant la porte; que sous Henri IV cela s'observoit de même , qu'après sa mort on fut étonné de voir monter le duc d'Épernon à cheval dans la cour du Louvre, comme le remarque Fauteur du Journal de Henri III et Henri IV, au 3 juillet 1610, où il dit que cela fut trouvé étrange, comme n'appartenant qu'aux princes du sang, et que MM. de Guise ne l'avoient jamais entrepris dans leur plus grande prospérité. Enfin, j'ai découvert dans un manuscrit un rôle qui fut arrêté le 8 janvier 1611, des princes, seigneurs et dames qui dévoient entrer dans la cour du Louvre en carrosse, et dans ce rôle il n'y a pas un duc qui ne soit prince; et, à la fin, il y a un article séparé des autres auxquels le Roi, par grâce spéciale, a permis^

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attendu leurs âges et indisposilions^ de pouvoir entrer au Louvre la nuit en carrosse : MM. les ducs de Bouillon , d'Espernon et de "Sully, Ainsi en 1611 , les ducs n'entroienl point en carrosse au Louvre, il n'y eut que ces trois d'exceptés, qui n'y pouvoient paroltre que la nuit, ''afin que de jour on ne vit point leurs carrosses dans la cour; et on ne sait où Amelot, dans ses derniers Mémoires (tome II, page 257), a pris que ce fut en 1607 que le duc d'Épernon entra au Louvre en carrosse et que depuis tous les ducs y ont entré. Cet auteur, qui veut paroltre si bien informé, est mal informé, et Tépoque des ducs est bien baissée. J'ai fait sur cela un Mémoire que je joindrai ici.

Garde des sceaux. — Officier de la couronne. — J'ai encore découvert une autre faute d'Amelot ( tome II, p. 270). llditque M. le Garde des sceaux du Vair, en 1618, précéda au Conseil les ducs et pairs, qui le trouvèrent étrange, parce qu'il n'étoit point un des grands officiers de la couronne, et que M. le duc d'Épernon en quitta la cour de dépit. Mais Amelot ne sa voit pas qu'en 1 582 le garde des sceaux est nommé parmi les officiers de la couronne, dans des lettres patentes enregistrées le 9 avril au Parlement et qui sont du 5 avril; j'en ai parlé ci-dessus. Si Amelot est aussi mal instruit des autres faits, sa critique est bien mauvaise, et l'éloge qu'il fait de M. du Vair et de sa fermeté est bien inutile, puisqu'il ne faisoit qu'user de son droit.

Pairs ecclésiastiques, Lit de justice. — L'archevêque de Reims, Rohan-Guéménée, s'est fait recevoir en la dignité de duc et pair ecclésiastique au Parlement. Il veut être du lit de justice delà majorité; mais si le Roi y mène des cardinaux, les pairs ecclésiastiques pourront bien se retirer, comme ils firent à la déclaration de la majorité de Louis XIII, où il y eut quatre cardinaux, et les pairs ecclésiastiques n'y restèrent point, quoique le Parlement eût déclaré que la déclaration de la majorité n'étoit point un

jugement de pairie et que le Roi pouvoit s'y faire accompagner par qui il lui plaisoit. Le cardinal premier ministre voudroit bien y être comme représentant le chancelier et y avoir une place distinguée, ce qui excluroit le garde des sceaux. Autrefois, M. du Vair voulut faire enregistrer ses lettres avec la clause de présider en tous les parlements, et la clause ne passa point, parce que le chancelier de Sillery vivoit encore, et qu'il ne peut y avoir deux chefs de justice en même temps. Aujourd'hui que le chancelier est vivant, la même difficulté revient; ce chef est lié par un exil, et le garde des sceaux, qui n'a pas encore été reçu au Parlement, pourra y être reçu par autorité du roi au lit de justice, comme M. d'Argenson Ta été au lit de justice du 26 août 1718, où ses lettres furent d'abord enregistrées. Si le cardinal premier ministre avoit la représentation, et devenoil vice -chancelier, pour cette fois seulement, ce seroit se jouer du garde des sceaux, qui s'attend si bien à être en fonctions que je sais certainement qu'il travaille à sa harangue, et connois une personne avec qui il est intime et à qui il Ta montrée, se plaignant qu'il étoit obligé de charger sa mémoire. Il faut lire sur la séance des pairs ecclésiatiques aux lits de justice, le Mémoire de M. l'archevêque de Reims (le Tellier), fait en 1673 et imprimé en 1687 chez Muguet, sur lequel les cardinaux de Bouillon et de Bonzi furent exclus du lit de justice où fut enregistrée l'ordonnance de 1673. Il y soutient que jamais aucun pair ecclésiastique ne s'est trouvé en séance avec les cardinaux premiers ministres.

30 janvier* — Prévôt de Paris reçu. — Ce jour, M. le comte d'Esclimont, prévôt de Paris, a été reçu au Parlement. Sa réception porte : « A la charge de ne rien entreprendre sur la juridiction ordinaire, mais de tenir la main à l'exécution des décrets, ordonnances et règlements de la Cour* »

Le serment est : c< de fidèlement et bien servir le Roi,

d'exercer Tétat et Toffice de conseiller du Roi en ses conseils, prévôt de la Ville, Prévôté €t Vicomte de Paris; d'obéir et de tenir la main à l'exécution des arrêts, de n'entreprendre cour ni juridiction à connoissance contentieuse, et de n'avoir que celle qui lui est attribuée par les édits et ordonnances-ci. Or par l'ordonnance de Moulins, il adroit de présider et d'opiner.

M. le premier président et MM. les gens du Roi et toute laGrand'Chambrè, qui ont cherché à abaisser la morgue du lieutenant civil, qui a fait un petit Parlement pendant l'exil à Pontoise, ont composé à plaisir ce serment, qui met le prévôt de Paris en état d'opiner et déjuger quand il lui plaira. Il et oit accompagné de ses douze gardes ou huissiers delà douzaine^ avec hoquetons et hallebardes qui sont restés à l'entrée de la galerie des prisonniers avant la réception, et depuis la réception ils sont venus au fond de la galerie; il a été installé ensuite au Chàtelet , où étoient le président de Lamoignon et quatre conseillers de laGrand'Chambrè : MM. Cadeau etMainguy, clercs. Le Fèvre et Paris, laïques. Ils sont allés tous à pied du Palais au Chàtelet, précédés de la compagnie du lieutenant criminel de robe courte, du prévôt de Llle, du guet à pied, et la marche finissoit par la maréchaussée à cheval. Le prévôt de Paris étoit entre deux de messieurs de la Grand'Chambre. Il a été installé au Chàtelet dans tous les sièges et a opiné dans deux ou trois causes qui ont été remises à huitaine. De l'Age, avocat du Roi, a bien parlé. M. de Lamoignon a aussi fait l'éloge du nouveau prévôt de Paris et de sa famille, puis on est venu à un grand diner où il y avoit des ducs et pairs, conseillers d*État et autres personnes illustres, et principaux offlciers du Chàtelet, le lieutenant civil entre autres et le lieutenant de police. On n'y a pas pillé la maison du prévôt comme en 1573, trois rois, Charles IX, Henri III, roi de Pologne, et le roi de Navarre, qui pillèrent celle de Nantouillet, prévôt de Paris , après une collation qu'il leur

donna. Ce fait singulier est dans le Journal de Henri HI, qui les appelle de ]^ui8sants voleurs.

Si janvier, dimanche. — Le dernier conseil de Régence s'est terminé aujourd'hui, et ce conseil a été rompu ; le pouvoir du Régent est fini. On a rendu plusieurs arrêts, au sujet des charges municipales, pour avoir la facilité de les vendre. Le conseil de conscience a aussi été tenu, et c'est le dernier. Il ne reste que le conseil des dépêches. Nous allons voir toutes choses nouvelles.

31 janvier. — Le jour de la réception du prévôt de Paris, le grand-maltre des cérémonies vint avec les hérauts et les jurés crieurs en. corps sermonner la Cour, pour le service de Madame, à Saint-Denis, et le peuple, qui n'entend et ne distingue jamais rien, s'imaginoit que ces hérauts et ces crieurs étoient de la suite du prévôt et que le grand-mallre venoit à sa réception.

Lundi l®^ — Le 1^' février, le prévôt de Paris a été -installé à l'audience de la Grand'Chambre, dans le banc des baillis et sénéchaux, à la première place.

Mercredis. — Le 3, il a fait trois fonctions solennelles de sa charge. Il est venu au Parlement avec les officiers de police pour le règlement des vivres du carême. Et là, M. de Blancmesnil, avocat général, a encore fait son éloge, en présence du jeune lieutenant de police, à qui il a dit qu'il le devoit regarder comme son chef.

De là, il est venu au Chàtelet, où il s'est mis dans le siège et sous le dais, et M . le grand-maltre des cérémonies est venu apporter la lettre de cachet pour le service de Madame. Elle étoit adressée : « A notre prévôt de Paris ou son lieutenant civil, » Le lieutenant civil étoit à côté, et point du tout aise de ce que ces honneurs lui raanquoient. Le prévôt lui a donné la lettre et lui a

dit ; 0 Faites lire. » Il l'a donnée au greffier et lui a dit : c( Lisez. » Ensuite, le prévôt de Paris a dit : « Messieurs, je ne puis aujourd'hui continuel Faudience, parce qu'une grande fonction de ma charge m'appelle à l'ouverture de la foire de Saint-Germain. » Aussitôt, il a levé le siège et est allé faire cette ouverture avec le lieutenant de police, qui n'étoit qu'en second. Il a été partout là avec ses gardes, qui ne sont pas accoutumés à la hallebarde et au hocqueton. Il doit aller vendredi au service de Saint-Denis, et il sera accompagné par deux compagnies du prévôt de L'Ile. Il est venu me voir aujourd'hui et m'a raconté tous ses exploits, dont il est très-content. Il m'a apporté deux exemplaires imprimés de mon Mémoire^ qu'il ne veut pas distribuer, parce qu'il a obtenu ce qu'il demandoit, et qu'il veut en user honnêtement avec le lieutenant civil. Ce Mémoire est curieux et mérite d'être gardé. Il deviendra très-rare si on ne le donne pas.

BoNTEMPS. — Le Roi a su que Bontempsle père, un de ses premiers valets de chambre, avoit amené à Versailles sa maltresse, appelée Zénobie, et qu'iL avoit dîné avec elle : il a demandé à son fils avec qui il avoit dîné. — Avec mon père, Sire. — Et qui encore? Ne me mentez point. Il a fallu dire la fille. Le Roi a envoyé ordre à Bon temps de lafaire sortir sur-le-champ deVersailles, et de ne point paroltre devant lui. Il y a bien de l'impudence de mener publiquement sa maîtresse à la Cour, pendant que le Régent lui-même a renvoyé la sienne.

Le premier ministre n'a pas réduit son maître à cette extrémité , pour ne la pas faire garder aux autres, et voilà un bon commencement et un bon augure pour le Roi. Du reste, personne ne le pénètre, et il est d'une prudence et d'une dissimulation profondes.

Vendredi 5. — Service de Madame, a Saint-Denis. Contestation avec lesévêques. — Le service de Madame s'est fait à Saint-Denis. Les princesses, qui avoient été au

bal la nuit, n'y sont venues que fort tard. La messe n'a commencé qu'à midi un quart passé. Il y est arrivé dispute sur ce que le célébrant et les évèques officiants Xmi prétendu que le grand-maître des cérémonies s'étoit absenté exprès. Le grand-maltre n'a point voulu y aller et a disparu en un instant. Les évèques n'ont eu que le maître des cérémonies de l'abbaye, et ils en ont été si fâcbés qu'ils n'ont point voulu dîner à la table qui leur avoit été préparée, et ils sont tous revenus dîner à Paris. L'évèque de Clermont (autrement le P. Massillon) a fait l'oraison funèbre, que personne n'a entendue ; il s'étoit préparé dès six heures du matin, iln'étoiten chaire qu'à deux heures et il n'avoit plus de voix. Son oraison a paru longue et plaie comme l'épée de Charlemagne.

On a eu nouvelles que mademoiselle de Beaujolois, qui va épouser don Carlos, infant d'Espagne, est arrivée à Bidassoa le 26 janvier, qu'elle a passé la rivière dans une petite chaloupe très-gracieusement, et qu'elle a été remise entre les mains de la comtesse de Lemos et autres dames qui doivent la servir. Il y avoit trois régiments de troupes espagnoles et seize carrosses.

Vaddemont, duc de Lorraine. — Le duc de Lorraine a renvoyé à l'Empereur l'ordre de la Toison d'or du défunt prince CharlesdeVaudemont, ce qui a paru extraordinaire, puisqu'une des grandes disputes du congrès de Cambray est de savoir à qui demeurera cet ordre ou de l'Empereur ou du roi d'Espagne. L'Empereur le veut comme maître des Pays-Bas, où cet ordre a été institué, et le roi d'Espagne à cause de sa couronne. Il semble que le duc de Lorraine reconnoisse par là l'Empereur comme roi d'Espagne. On saura les raisons qu'il a eues de faire cette démarche, car c'étoit du roi d'Espagne que M. de Vaudemont tenoit sa Toison.

Le Czar. Conquête en Perse. — Le Czar est rentré en triomphe, à Moscou, de la conquête de la ville de Derbent en Perse, C'est Alexandre qui l'a fait bâtir, et il a sur-

passé ce conquérant. On lui a dressé un arc de triomphe avec deux Renommées, Tune qui offre le plan de la ville à Alexandre, l'autre qui en offre les clefs au Czar. Audessus de cette première il y a cette inscription : Fama vêtus, et au-dessus de la seconde : Fama nova ; comme si on disoit: Voilà la vieille renommée et voilà la nouvelle, et on a mis aussi ce vers latin :

Struxerat hanc fortis sed fortior hanc cœpit urbem.

On dit ordinairement que les Moscovites sont les Gascons du Nord. Mais le Czar d'aujourd'hui n'est point un homme à gasconnades, et il fait comme il dit.

Février, 5,6, 7, 8, 9, 10. — Maladie du Roi. — Le 5, le Roi a voulu aller à une battue de lapins, il s'est beaucoup fatigué, a marché dans les ruisseaux et dans les bois, est revenu mouillé et les jambes froides. Il n'a point voulu changer de bas. Le samedi 6. il a beaucoup mangé de bœuf qu'il aime et de perdrix. Il ne se portoit pas trop bien. Le dimanche 7 (qui étoit le dimanche gras),- il s'est trouvé fort mal à la messe, s'est évanoui et a perdu connoissance. 11 a été emmené par M. le Duc. La Cour a été en alarmes. Mais il est bientôt revenu et a mangé à son petit couvert. L'après-dlnée , étant tout à fait remis, on Ta empêché de sortir dehors. Il a monté sur les toits et dans les gouttières du Louvre, et s'est diverti à jeter des plâtras dans les cheminées, comme un enfant. M""® de Ventadour lui a envoyé un chat pour lui tenir compagnie.

Le lundis, il a paru quelques rougeurs sur son corps, il a eu un mouvement de fièvre et mal à la tète : on l'a fait coucher. Le Régent a reçu trois courriers pendant la nuit du lundi au mardi. Il est parti le mardi 9, et est arrivé à Versailles à neuf heures, dans le temps qu'on alloit saigner le Roi. Il a été saigné, et la saignée l'a tout à fait dégagé. Si bien que les médecins ont jugé que ce n'étoit que fatigue et indigestion, et ils l'ont purgé le mercredi

10, et ainsi a fini sa maladie, qui faisoit déjà bien causer le monde, et qui mettoit bien des soupçons sur le compte du Régent. On a réduit le Roi au bouillon et au potage, et il disoit : Taimerois mieux une bonne pièce de bœuf. Le 5, quand il parla de sa chasse aux lapins à diner, le premier médecin Ten voulut détourner. Mais il s'en moqua. M. le prince de Conti lui dit que sa santé étoit trop précieuse pour ne la pas ménager. Il répondit : a Ma résolution est prise et peut-être le temps changera. » Il ne changea point et ae laissa pas d'aller . Mal lui en a pris et nous en avons eu toute la peine et le Régent l'espérance. On attendoit de grands changements à la majorité et tout ira comme devant. Le Roi adéjà dità M.le Duc, àM. deCharost et à M. de Fréjus qu'il les prioit de lui continuer ses soins pour son éducation et de ne le point quitter. Us a'auront plus les noms de sous-intendant, de gouverneur et de précepteur, mais ils en feront les fonctions, et le gouverneur aura de nuit un lit dans la chambre dû Roi. Il n'est pas bien difficile de voir d'où toute cette inspiration est venue, et voilà les exilés bien maintenus dans leur exil. Le lit de justice se tiendra toujours le 17. Le Roi doit venir le 16 à Paris, et on sait déjà qu'il doit prier le Régent de continuer son administration ( non plus comme Régent, mais comme premier prince du sang), et même que tout lui sera adressé. Ainsi, cette majorité ne sera qu'à l'extérieur, et ce parti paroit très-sage, n'étant pas naturel de livrer à lui-même un prince si jeune et qui ne sait encore rien, Charles IX, Louis XllI et Lous XIV avoient des mères qui les gouvernoient après leur majorité. Le Roi n'a personne au-dessus ni à côté de lui, et il faut bien que ses parents le gouvernent.

Cardinal. — Le bruit est toujours grand que le cardinal fera fonctions de chancelier au lit dejustice,etque le garde des sceaux n'y sera point. On pourroit se passer de chancelier à la déclaration de la majorité, qui n'est point une action de pairie. Mais les édits qu'on fera re-

gistrer demandent un chef de justice, pour prononcer l'enregistrement.

Vendredi 12, — Tb Déum pour la fin de la peste. Beaux esprits. — Te Deum chanté à Notre-Dame pour la cessation de la peste dans le royaume. Les beaux esprits qui font les Lettres Publiques ont mis de l'esprit dans celle du Te Deum où il n'en falloit point. Il y a une définition et une description de la peste : Mes voisins ne peuvent plus regarder mes frontières avec frayeur , Les François, qui se crdignoient eux-mêmes les uns les autres , sont délivrés de cette pernicieuse crainte, et il ne nous reste quà rendre grâces à Dieu de s'être laissé fléchir et d^ avoir voulu ne nous punir ou ne nous éprouver que par des calamités passagères. Voilà un style qui est vraiment la peste de l'esprit , et il est bien à craindre que cette calamité ne soit durable.

Pendant la maladie du Roi, où tout Paris étoit alarmé, les commissaires ont été dans les maisons, par ordre supérieur, dire que le Roi se portait bien et qu'il n'y avoitrien à craindre.

Robin, commis des finances. — M. Robin, premier commis des finances du premier ministre, m'a écrit une lettre très-gracieuse, en réponse d'une où je lui demandois justice sur la réduction du visa. Je lui disois : » Je viens peut-être un peu tard, mais dans le bruit du Palais ou le secret du cabinet, on n'entend guère les heures politiques, et n'ost-on pas toujours bien venu à demander justice à S. E., qui aime à la rendre en tout temps et en tout lieu? » Ce M. Robin est un homme d'esprit et de belles-lettres et qui est très-officieux. Sa lettre est fort bien écrite. M. Pélisson a voit autrefois une pareille place chez M. Fouquet.

Samedi 13. — Biron. De Lévy. La Vallière. Ducs et PAiiTs. — Le Régent a fini sa Régence par trois ducs qu'il a fait faire au Roi. On eût pu attendre la majorité qui est si proche, mais on a voulu faire de tout pendant cette

Régence. Ces trois ducs sont MM. de Biron, de Lévy et de la Vallière. Les Biron ont été ducs autrefois. Les Lévy ont eu le duché de Ventadour, et irf^^de la Vallière, celui de Vaujour. Il ne sera pas difficile de ressusciter ces pairies pour les faire ducs et pairs.

M. de Biron est duc par le Régent, à la maison de qui ij est attaché. M. de Lévy, par M"* de Ventadour, qui a été gouvernante du Roi et M. de la Vallière par M™*^ la princesse de Conti, la grande-douairière, qui est fille de M*"*" de la Vallière. Ils disent que le bisaïeul de ce dernier duc éloit meunier. On parle de trois maréchaux de France, ils sont encore in petto : le comte du Bourg, le comte de Medavy et le duc de Gramont. Cet honneur qu'on veut faire au duc de Gramont est pour lui ôter le régiment des gardes dont il est colonel, et qu'on veut voir au colonel-général de Tinfanterie. 11 y sera forcé, ce qui le fâchera Jrès-fort, car il aime les profits.

Lundi 15. — Justification de M. le Blanc et des trésoriers. — Le Régent a annoncé la justification entière de M. le Blanc, secrétaire d'État de la guerre et celle des trésoriers. Il a dit que tout s'étoit fait dans la règle. Voilà les Paris bien déclarés calomniateurs. On les devroit punir comme tels et leur faire essuyer la peine du talion; mais ils sont bien riches, et quand on a tant de millions on n'est guère criminel. Patience, nous vivrons peut-être assez pour les voir pendre. Il y avoit un projet de donner la guerre à M. deBreteuil, intendant de Limoger. On dit à Toreille qu'il a bien rendu des services dans cette province au cardinal, qui en est originaire, et qu'il a fait supprimer les titres de sa roture, et même, dit-on, ceux d'un mariage qu'il avoit contracté et des enfants qui en sont venus (1).

Chevillard. Sacre du Roi. — Chevillard, généalogiste.

(1) y. Saint-Simon. — Voir aussi les deux volumes publiés sur le cardinal Dubois par M. le comte Ue Seliibac. (Amyot^ 1862.)

a fait graver dans une grande planche le sacre du ftoi avec les armoiries de tous ceux qui y ont été. Il dit que cela ressemble à l'intronisation ancienne qui se faisoit sur un parvis à la tête dé l'armée, avec les armes des chevaliers et barons, et cela y ressemble comme à un moulin à vent. Il adonné au grand-écuyer les marques de sa dignité, qui sont les deux épées à côté de l*écu, posées droites dans le fourreau fleurdelisé avec le baudrier. Et il s'est avisé de donner de son chef au premier écuyer une pareille épée posée derrière son écu, avec le fourreau et le baudrier, disant que si le grandécuyer a deux épées pour ornement, le premier en doit avoir une. Mais c'est qu'il ne sait pas que le grand-écuyer a ces épées parce qu'il est garde de Tépée de parement du Roi, pour la porter devant lui dans les cérémohies publiques, et que le premier écuyer n'a nulle part à ces honneurs. J'ai fait un Mémoire pour empêcher cette innovation, qui bientôt passera de la planché au carrosse et à la vaisselle et aux cachets; et /c'est ainsi qu'on se fait des titres faux en France et qu'on abuse de tout.

Mardi 16. — Majorité. — Le Roi étant né à huit heures du matin, le 15 février 1710, est entré aujourd'hui dans sa quatorzième année ; Auigit annum qualuordecimum suivant Fédit de Charles V du mois d'août 1374. Ainsi, il esimajeur et il n'y a plus de Régent ni de régence. Dieu veuille que ce soit pour sa gloire et pour notre bonheur !

L'édit de Charles V porte : Co ipso quod 14'' annum œtatis suae attigerint (1). La déclaration delà majorité ne se fera que le lundi22 de ce mois, aulit de justice. Le Roi ne viendra à Paris que le 20. Les médecins l'ont jugé à propos pour le parfait rétablissement de sa santé.

Dans l'assemblée du 2 septembre 1715, le Régent et les gens du Roi ont dit que les rois étoient majeurs à

(1) Les gens du Roi, dans Dupuy {Majot\ p. 407), disent : « Sitôt qu'ils sont entrés et ont atteint le quatorzième an de leur âge. ( Noie de Marais. }

treize ans et un jour. Je ne sais où ils ont pris ce jour.

Le public, qui veut parler de ce qu'il ne sait pas, dit que le Régent se va faire déclarer Dauphin. Mais, pour être Dauphin, ilfaut être fils aîné du Roi et héritier présomptif de la couronne. Et il n'est ni l'un ni l'autre. S'il a la couronna par les traités et les renonciations du roi d'Espagne, cela ne fait pas une succession légale et présomptive , mais plutôt une succession contractuelle : Ediclum successorum, qui n'est point entré dans les clauses de la donation du Dauphiné.

Le mabëghal de Villeroy exilé. — Le maréchal de Villeroy, qui est en exil, ne verra point toutes lôsjoies de la majorité. Paparel, condamné à mort dans la Chambre de justice et qui a eu sa grâce parle marquis deLaFare, son gerfdre, doit lui aller tenir compagnie à Lyon. C'est une triste chose qu'un exilé. Le maréchal de Villeroy qui et oit, il y a trois mois, un second roi en France, est aujourd'hui trop heureux d'avoir pour compagnie un pendu .

Saint-Réal. — On a imprimé à La Haye les œuvres de Saint- Real en cinq volumes. Ils n'y ont pas mis les deux volumes de Leltres à Atticmy avec des notes qui étoient excellentes, et ils ont mal fait. Les Mémoires de madame de Mazarin, qu'ils lui attribuent, ne sont pas de lui, mais de l'abbé de Villars, auteur du Gàbalis. M. Bignon me Ta dit, et ce Gabalis n'est pas original, c'est un plagiat public fait au cavalier Borri, qui avoit fait imprimer son livre en italien avant celui de Tabbé de Villars (1). Il y a de fort bonnes pièces dans ce recueil de Saint-Réal, mais il y

(1) L'original de Borri est dans la Bibliothèque de M. Diifay (Note de Marais). Bay4e, dans Parj^cle consacré à Borry (t. V, p. 55 de rédition Beuchol), met en doute si les Entretiens du comte de Gabalis sur les sciences (lilre exact d(i cet élégant et spirituel ouvrage, qui mériteroit la réimpression) n'ont pas été empruntés aux deux premières Leltres de Borri, imprimées en 1666 à Copenliague. Ce dout^ qui a inspiré celui de Marais, n'est partagé ou indiqué ni par Bonavenlure d'Argonne ( Mélanges de littérature et d'histoire, t. P"", p. 228 ), ni par Baillet (Jugements des savants, t VI, p. 400 de rédition de la Monnoye ), et de nos jours Barbier ne le discute même pas.

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a bien des œuvres posthumes fort suspectes. On n'a pas oublié la Vie de Jisus-Christ qui a été accusée de socinianisme^ Don Carlos, la Conjuration contre Venise, V Usage de l'histoire, Césarion, le Livre de la Critique^ qui fut imprimé en 1691 à Lyon, quand il quitta, la France pour s'en retourner à Chambéry, sa patrie, où il est mort assez malheureux.

Il est parlé de lui dans les Mémoires de littérature de du Sauzet, tome II, où son discours sur la valeur est tout entier. L'abbé Cassagne a fait un livre moral sur la valeur qui est autre chose, et Saint-Réal en parle dans sa Critique , page 173. Bayle ne parle jamais qu'avec éloge de Saint-Réal et Tappelle toujours bel esprit. Il en avoit beaucoup et de celui qu'on n'a guère, qui est d'étudier les motifs des actions des hommes et de les découvrir dans le fond de leur âme où ils les vouloient cacher. Son style est fort vigoureux et pris dans Amyot et dans Montaigne. On n'a pas donné les Lettres à Atlicus parce qu'il n'a pas tout traduit et commenté, etque l'abbé Mongault a achevé cet ouvrage.

Mercredi 17. — M. de la Vbillière, son fils en survivance. — Le Roi majeur a donné à M. de la Vrillière, secrétaire d'État, la survivance de sa charge pour le comte de Saint-Florentin, son fils. Ce sera le dixième secrétaire d'État du nom de Phélipeaux. Le père est très-officieux et s'est fait bien des amis à la Cour. Il est beau que la première grâce du Roi ait été pour lui. Il ne s'est pas soucié de tenir la survivance des mains du Régnent. Celle qu'il a est plus stable, et il a appris celte leçon dans les Mémoires d'État que ses ancêtres lui ont laissés.

Les trois nouveaux ducs et pairs seront reçus au lit de justice ; j'ai vu leur billet d'invitation pour le Parlement. M. de Lévi s'appelle tout court le duc Lévi, sans de : il faut que le Roi ait érigé des pairies pour eux.

Garde DES SCEAUX. — M. le garde des sceaux doit venir au lit de justice certainement;- j'ai' vu une lettre de lui,

signée d'Armenonvilhy où il écrit à un des maîtres de requêtes nommés pour le lit de justice, et qu'il ait à s'y trouver le lundi 22 février chez lui à huit heures du matin, pour de là aller au palais avec MM. du Conseil pour accompagner le Roi,

Entrées renvoyées. — Le Roi a renvoyé toutes les entrées de sa chambre au cabinet, et il les donnera luimôme. Voilà déjà une action de majorité.

Le cardinal ministre. — Le Cardinal est accablé d'affaires, il n'en entend pas la plus grande partie lorsqu'il s'agit de détail. Il ne sait où il en est, la fièvre Jui a pris, il est tombé malade et il s'est couché ; il a pourtant donné à dîner aux ambassadeurs à l'ordinaire.

Prévôt de Paris. — Le prévôt de Paris est déjà troublé dans ses fonctions. Il a donné une ordonnance pour enlever un corps mort à la basse geôle du Chàtelet, et le délivrer à un chirurgien aspirant pour en user suivant les statuts. Le lieutenant criminel s'est saisi de l'ordonnance, en a fait une autre, a fait délivrer le cadavre au chirurgien, après les conclusions du procureur du Roi que le prévôt de Paris n'avoit point prises, et qu'il se dit en droit de ne point prendre. Les plaintes ont été portées au cardinal. M. le duc d'Orléans en a été informé, il a demandé des mémoires, on les a soumis. M. Le Blanc et M. de Maurepas ont écrit au Prévôt des lettres grabieuses que j'ai vues. On attend la décision.

MiROMESNiL. — M. de Miromesnil, colonel du régiment de Quercy, a ordre de se défaire, sinon cassé et mis à la Bastille. Il prétoit sur gages et les vendoit.

Cordon BLEU. Belle-Isle. Brigue. — Ily a grande brigue pour le cordon bleu. On dit que M. de Belle-Isle, petitfils de M. Fouquet, surintendant des finances, en aura un. Il n'est ni ancien officier, ni seigneur de la Cour, ni revêtu d'aucune charge qui puisse lui faire espérer Tordre du Saint-Esprit, mais il est favori du ministre, et c'est assez. Peut-être aussi veut-on parla justifier la mémoire

de son grand-père, qui fut la victime de la colère de Louis XIV, et qui ne dut sa vie qu'à l'inflexible fermeté de M. d'Ormesson, son rapporteur. Ce H. de Belle-Isle a cédé Belle-Isle au Roi, qui lui a donné, en échange, plusieurs domaines, et entre autres celui de Gisors. Hais la Chambre des comptes ne veut pas vérifier cet échange, où on dit que le Roi perd, et ne veut pas souffriif qu'on donne Gisors, qui est l'apanage d'un fils de France. M. le duc de Berry Tavoit. M. le P. P. de Nicolaï est ferme dans les règles et ne passera rien contre.

Vendredi 18. — Conseil d'État. Duc de Chartres. — On a formé un conseil d'État qui est composé du Roi, du duc d'Orléans, du duc de Chartres, de M. le Duc, du cardinal Dubois et de Tévêque de Fréjus. Le prince de Conti n'en est point, ni le comte de Charolois. On en vouloit exclure le duc de Chartres, mais il l'a emporté à la pointe de Tépée. Il a dit que si monsieur le Duo en étoit et que lui n'en fût pas, il auroit sa vie ou lui la sienne. Leduc d'Orléans lui a demandé : c< Qui croyez-vous donc être ? » — « Votre fils. » Ha aussi fait entendre au cardinal qu'il avoit en lui un ennemi et qu'il ne s'encachoit pas. C'est que le cardinal est fâché que ce prince n'a point été travailler chez S. E. Et pour cela, il vouloit l'exclure du conseil.

Chancelier. Villeroy. Noaillbs. Exils renouvelés. — Les lettres de cachet ont été renouvelées pour confirmer l'exil du chancelier, du maréchal de Villeroy et du duc de Noailles. On les a jugés nécessaires à cause de l'expiration du pouvoir du Régent à la majorité.

Samedi 19. — Le Roi a Paris. — Le Roi est arrivé à Paris, sur les six heures du soir, pour tenir son lit de justice lundi, tous les ministres sont arrivés, le cardinal, le garde des sceaux, etc. Le cardinal, en arrivant, est allé à Port-Royal voir la princesse de Conti et y est demeuré deux heures.

Dimanche 20. — Duc du Maine. — Sur les cinq heures

du soir, le duc du Maine a envoyé un paquet au Garde des sceaux. On dit que le garde des sceaux a dit au gentilhomme porteur du paquet qu'il étoit très-fâché, que tous les ordres étoient donnés, qu'il n'y en avoil point pour le duc de Maine, et qu'il s'y étoit pris trop tard pour les propositions qu'il faisoit.

Le cardinal est venu chez le Garde des sceaux, comme incognito, et a été longtemps avec lui, pour arranger la matière du ht de justice ; ils ont parlé du ducdu Haine et le cardinal a répondu : Cela viendra. Le Garde des sceaux avoit été le matin chez le P. P. au sujet de ses provisions de gatfde des sceaux, etafaitsa visite comme récipiendaire.

Lundi 21. — Lit de justice au Parlement pour la déclaration DE LABiAJORiTÉ. — Le Roi cst veuu du Louvre au Palais en grand cortège. Il a entendu la messe à la Sainte- Chapelle sur les dix heures et demie; Elle a été dite par un de ses aumôniers. Il y a eu contestation entre Içs huissiers de la chambre et ceux du Parlement, à qui seroit le plus proche du Roi pour le conduire. Elle n'a point été décidée, le Roi a toujours marché, les huissiers de la chambre n'ont point voulu quitter, et cette marche s'est faite en grondant. Le garde des sceaux est entré avec le Roi et le conseil. Le cardinal premier ministre , ni aucun autre cardinal , ne sont venus à cette séance, et cela a abrégé des disputes entre le Parlement et les pairs ecclésiastiques. Le Roi a parlé d'abord et fait le discours ordinaire. Le duc d'Orléans lui a répondu, a fait une harangue touchante, et a voulu se jeter aux pieds du Roi, qui l'a relevé, Ta embrassé deux fois, et Ta" prié de l'aider ses conseils. Il n'y a eu ni titre, ni charge , ni qualité nouvelle pour l'ex- Régent. Le Garde des sceaux a prononcé ensuite, d'un air très-facile et d'un ton très-gracieux, le discours qu'il avoit préparé, qui étoit fort long et qui a été approuvé.

Les provisions n'étoient pas encore registrées à ce moment. Ainsi, il a parlé comme garde des sceaux , sans que le Parlement l'eût reconnu. Après cette harangue.

FÉVRIER i7«5. 419*

oti a lu ces provisions, les gens du Roi ontparlé^ ef il a été lui-^méme aux opinions, malgré le murmure des présidents, qui disoient tout haut que dans sa propre affaire il ne pouvoit recueillir les voix. Hais il a toujours été son chemin et a prononcé Fcnregistrement : «Le Roi, séant en son lit de justice, etc. » Ensuite, il a pris le serment des trois ducs et pairs, M. de Biron le premier, M. de Lévi le second, et M. de la Vallière le troisième, et leur a dit à chacun : c( Prenez votre place comme duc et pair, » ce qu'ils ont fait àTinstant. Les trois ducs avoient été reçus avant l'arrivée du Roi. On a ensuite renouvelé un édit des Duc/s, où il y a de nouvelles peines de dégradation de noblesse et de prison de quinze ans contre les offenseurs. Cet édit a donné beaucoup à parler. J'oubliois le discours du P. P. qiii l'a lu et a parlé très-bas, et dont on dit beaucoup de bien. La séance a fini par la harangue de M. de Lamoignon, avocat général, qui a parlé dignement, et a donné au Roi de très-vertueuses instructions. Le Roi étoit habillé de violet, à cause du deuil, ,en manteau de cour et le rabat bordé d'effilé ; tout le Parlement étoit en robe rouge , et tous les autres, ducs et pairs, maréchaux de France, gouverneurs et lieutenants généraux, étoient en noir.

Le comte de Toulouse a passé au travers du parquet, s*est assis au-dessus des ducs et pairs, et a tjoui des honneurs des princes du sang, qui lui sont réservés par le lit de justice du 26 août 1718. Le prévôt de Paris a pris la séance qui lui appartient sur les degrés du parquet, où il s'est assis aux pieds du grand-chambellan et du grandécuyer. C'est la première fois qu'il a eu ce droH depuis sa réception. Il a cette place comme ayant la garde du parquet et a un bâton de commandement à la main. Le prince Charles, grand-écuyer, portoit Tépée royale dans le fourreau fleurdelisé.

Tous les ducs et maréchaux de France qui ont le cordon bleu se sont tenus, ^ leur rang, parmi les ducs et

parmi les maréchaux. Il ne s^est trouvé que le comte de Matignon, cordon bleu, qui a pris place sur le banc des chevaliers de l'Ordre , et, sur le même banc, s'est placé l'abbé de Pomponne, chancelier de l'Ordre, qui prétend en avoir le droit, et les chevaliers, au contraire, disent qu'il n'est qu'officier de l'Ordre. Mais il a pris cette place en vertu d'un brevet du Roi qui la lui a accordée, parce qu'il y a deux exemples de chanceliers de l'Ordre qui ont eu ce rang. Ce brevet n'empêche pas le mécontentement des chevaliers, qui n'y ont pas voulu venir, et qui n'ont pu empêcher le comte de Matignon de procurer cet honneur à l'abbé de Pomponne, en y venant malgré ses confrères. Il est vrai que cette charge de chancelier oblige à des preuves, mais c'est en conséquence de la charge et non pas en vertu du cordon, qu'il tient comme attaché à l'office seulement. Voilà toujours la possession prise et un exemple pour d'autres temps.

Le Roi est revenu au Louvre, sur les deux heures, avec le même cortège. Dans le fond de son carrosse étoit avec lui le duc d'Orléans, à une portière M. le Duc, à l'autre le prince de Conti. Sur le devant le duc de Chartres, le comte de Clermont et le comte de Charolois. Dans les tribunes de la Grand'-Ghambre, qui étoit toute nouvellement dorée, réparée et magnifique, il y avoit la duchesse de Ventadour, la duchesse delà Ferté,la duchesse de Lorge, fille du P. P. , le marquis de la Vrillière, et autres dames avec l'ambassadeur de Hollande. De l'autre côté, le Nonce et les ambassadeurs. Le régiment des gardes, françaises et le Régiment Suisse bordoient les rues depuis le Louvre jusqu'au Palais. Et le peuple paraissoit fort empressé et fort joyeux devoir cette cérémonie delà majorité de son Roi, qui va le quitter au premier jour. Il y a eu des illuminations et des jeux le soir partout Paris.

Recherches sur les Cardinaux. — Toutes les recherches que l'on avoit faites sur les cardinaux, et celles des gardes des sceaux en l'absence des chanceliers , sont

Testées dans le cabinet des savants. Il y a deux exemples d'un connétable et d'un cardinal du temps du roi Jean en 1353, et de Henri II en 1551, qui ont parlé dans des lits de justice en présence du chancelier; ils sont rapportés par M. de Marilldc dans un Traité des chanceliers et gardes des sceaux de France^ qui est resté manuscrit, et dont Godefroy rapporte un extrait très- curieux dans son Histoire des chanceliers.

Garde des sceaux. D'Agdesseau. — Les provisions du garde des sceaux commencent par dire : « Notre ami et féal le S' d^Àguesseau, chancelier de France, ndus ayant remis les sceaux, etc. »

Etcela ne plaisoitpoint du tout à son fils, avocat général, qui étoit là présent, et qui voyoit le garde des sceaux ocouper la place de son père, dans une occasion si honorable. Je remarque que le garde des sceaux est placé dans une chaire séparée, non par marque d'honneur, mais pour ne pas être au-dessus du P. P. Il était assissur le même banc avant lui. Le Parlement a toujours conservé la dignité de son corps dans ces assemblées, jusquelà que le P. P. ne va point au-devant du Roi, et qu'on n'y envoie que k présidents et 6 conseillers.

Mardi 22. — Toutes les Cours ont été faire des compliments au Roi sur la majorité. Il n'a voulu aller à aucun spectacle, ni opéra, ni comédie. Il ne les aime point, et on ne sait pas trop ce qu'il aime. ^

Mort de M*"** la Princesse. — Ce même jour. M'"*' la Princesse, veuve de M. le Prince, fils du grand Condé, est morte à Paris, sur le midi, dans son hôtel du petit Luxembourg. Elle s'appeloit Anne, palatine de Bavière, étoit née le 13 mars 1648, et avoit près de soixantequinze ans. Elle laisse pour héritiers : 1** les enfants de feu M. le Duc, qui représentent leur père; 2" M"* la princesse de Conti mère; 3** M"*' la duchesse du Maine. On va revoir de belles contestations et de longs procès, car les uns ni les autres n'aiment pa^ è rien céder. La branche

de feu M. le Duc est composée de M. le Ouc^ du comte de CharoloiSy du comte de Clermont, delà princesse de Conti la jeune, de M"* de Charolois et des princesses de Clermont^ de Vermandois et de tous sens frères et sœurs.

Jeudi 24. — Le Roi a quitté Paris et est retourné à Versailles en bonne santé.

Ce jour, Tabbé Houteville a été reçu à l'Académie française. Il a mal harangué dans son style affecté et précieux. Le cardinal Dubois y étoit présent; l'assemblée étoit nombreuse et il y avoit jusqu'à M. le P. Président, qui n'étoit venu que pour faire sa cour au cardinal.

— Chevillard le généalogiste, qui a bien senti sa bévue, a rayé, sur sa planche et sur sa carte, Tépée qu'il avoit donnée au premier écuyer, pour embellir sesarmoiries. Il Ta fait de lui-même sur la représentation qui lui a .été faite de son œuvre, et il en a donné un acte par-devant notaire.

— Danscemois, il y a eu plusieurs éditset déclarations.

Agent de change. — Édit de janvier, registre le 12 février, qui rétablit 60 nouveaux offices d'agent de change. Ils étoient par commission pendant le système.

Consuls. — Déclaration registrée le 12 décembre, qui ordonne que les consuls en charge jugeront seuls, et défend aux anciens de s'y immiscer, s'ils ne sont appelés.

« Porte pour les entrées. — Arrêts et lettres patentes qui indiquent de certaines portes pour les entrées à Paris et déclare les autres faux passages. Registre le 12 janvier.

Arrêt du liSi* qui fixe les droits de réception de nouvelles maîtrises.

Premier Arrêt de majorité. — Arrêt du 16, concernant le remboursement des receveurs des fermes. C'est le premier arrêt de la majorité ; il n'y est point dit : a De l'avis de M. le duc d'Orléans, Régent, » Il est rendu le jour mêmB de la majorité acquise,

Arrêt du 23 qui rétablit la foire de Beaucaire, parce que la contagion est cessée.

BIAR8 1728.

Dimanche 28 février, lundi 1". — Histoire deLouis XIV PAR MÉDAILLES. — J'ai vuchezM. Guyon de Sardière, fils de la célèbre madame Guyon^ une bibliothèque assez eu- . rieuse. On lui avoit donné depuis quelques jours le nouveau livre des Médailles de Louis XIV, que le Roi a fait continuer jusqu'à sa mort^ et qui est un monument glorieux à la France^ à la mémoire du Roi et aux auteurs et graveurs de ces médailles. Elles sont magnifiques. Le livre est plein d'ornements et de vignettes qui bordent toutes les pages. C'est une 2* édition augmentée. La der^ nière médaille est celle que le Roi a fait frapper, Ad œternam memoriam Lud, XIV, où Louis XV est représenté au revers, et il ne pouvoil moins faire pour son bisaïeul, qui lui a laissé un aussi bel héritage que le royaume de France. Dans cette même bibliothèque, j'ai vu un trèsbeau manuscrit en vélin, représentant toutes les armoiries des chevaliers du l'ordre du Saint-Esprit, en miniature, avec le portrait de Henri III à la tète, qui est tout de sa hauteur. Le livre a été fait du temps même de Henri III, et a été fait pour lui par un habile dessinateur, qui étoit héraut du titre de Provence. Le P. Le Long (BibL fr.y) en parleet rappelle la Matrice de l ordre du Saint-Esprit. Ce livre devoit appartenir au Roi et à l'Ordre. M. de Sardière me montra plusieurs romans anciens très-curieux. Il venoit d'acheter un Merlin Coccaieen françois, qui a pour titre : Histoire macaronique de Merlin Coccaie, prototype de Rabelais, 1606, in-12. Mais Rabelais est bien au-dessus de cet auteur. On se trompe bien de croire que ce soit son original, il n' avoit d'original que sa tète savante, et il y a tout pris, hors quelques contes qu'il a tirés des au-

teurs italiens e t qu'il a bien ornés. Du reste, la Macaronée de Folengi ne peut jamais être bien traduite, comme ou ne pourroit jamais bien traduire ni Rabelais, ni Scarron. Baillet {Jugement des savants) parle de Folengi : il dit qu'il a été moine bénédictin ; je ne le crois pas> car son père, qui a donné une édition de sa Macaronée y et qui y a mis une Vie de l'auteur à la tète, n'en dit rien.

Mardi !•*". — Édit des duels. — On a publié VÈdit des duels y qui a été registre au lit de justice ; il y a à la fin : Lu et publié, le Roi séant en son lit de justice^ etc. En 1651 , le 7 septembre, Louis XIV en fit registrer un, sur la même matière, le jour de sa majorité, où on trouve : A Paris, en parlement et le Roi y séant. Et c'est ce que le Parlement vouloit avoir à cette dernière séance. Mais il n'a pu l'obtenir. Il y a grande différence du Parlement de 1651, qui faisoit le maître, à celui de 1723, qui n'est plus que valet. Dans cet édit dernier, le Roi parle de sa majorité, elle ne se déclare pas autrement. 11 confirme l'édit de 1679, la déclaration du 14 décembre de la même année, un édit de décembre 1704 contre les officiers de robe, un« déclaration de 1711, qui adjuge aux hôpitaux la totalité des biens des duellistes, et deux règlements faits par les maréchaux de France, en 1653 et 1679, pour les réparations et satisfactions, qui n'avoient pas été confirmées. L'article 8 donne aux maréchaux de France le pouvoir d'étendre ces peines comme il leur plaira, et ordonne que quiconque en aura frappé un aulrCy dans quelque circonstance et dans quelque cas que ce soit, soit puni par dégradation des armeSy de noblesse personnelle, et quinze ans de prison, dont il ne sortira que par les ordres du Roi. On fait dire au Roi qu'il a juré par le grand Dieu vivant, lors de son sacre, qu'il n'exempteroit personne de la rigueur des duels. Et les beaux diseurs du temps n'ont pu s'empêcher de mettre de leur style dans cet édit, en disant «que cette loi est nécessaire pour la conservation de la noblesse, qui est le

plus ferme appui de notre royaume, et que la fureur des duels ne pourroit qu'affaiblir inutilement pour TÉtat. » Qu'est-ce que cela veut dire, affaiblir inutilement ? On ne pàrloit pas ainsi, ni en 1651 ni en 1679, où les rois parloientavec noblesse et majesté, et on leur fait parler aujourd'hui le langage des précieuses. { Voyez le Recueil desduelSy imprimé à Paris, chez Cramoisy, en 1679, in-12, où sont tous les édits depuis Henri IV, les règlements des maréchaux de France, et une lettre circulaire des administrateurs de VHôtel-Dieu, qui est très-éloquente et très- vive surlesduels.R. M.l"t., p. 129,édit., 1704—1711, p. 153.) • On aura bien de la peine à ôter cette fureur du cœur des François, et surtout des officiers, qui sont déshonorés dans leur corps même, quand, étant offensés, ils ne se battent point. Si on se bat , on est duelliste; si on ne se bat point, on est cassé comme un poltron. Disons comme le Pastor fido :

Kt la loi doit passer pour une loi trop dure Qui condamne un penchant que donne la nature.

Lit de justice. — On attend «avec empressement le Procès-Verbal du lit de justice et les discours, et surtout celui du garde des sceaux, qui a dit, à ce qu'on prétend, que la plus belle année du règne de Louis XIV n'égaloit pas la dernière année de la Régence, et d'autres, que les grandes guerres avoient épuisé FÉtat, et que l'on n'en voyoit point la misère sous Louis XIV, parce qu'il répandoit un tel éclat par tout son royaume, par sa seule personne, qu'on en étoit ébloui, mais qu'ayant disparu, 'on a vu les désordres, qu'il a fallu y apporter de grands remèdes, parce que les maux étoient grands, et qu'ils auroient mieux opéré si l'avidité n'en avoit empêché l'éclat. Cette pensée est belle et même sublime, par le sens et l'expression. Quand nous verrons les discours, nous verrons tout ce qui s'imprime et au Parlement et au Louvre.

Bayle. (Ddvkes mêlées.— t. Johnsenc, libraire de La Haye, qui imprime les Œuvres mêlées de Bayle, m'a écrit pour me demander des instructions sur son édition et sur plusieurs pièces manuscrites qui peuvent m'étre connues. M. Basnage, exécuteur du testament de Bayle, devroit faire imprimer ce testament. J'ai le Carlahanum Calendartum, qui contient, en style de Fastes^ sa vie depuis sa naissance jusqu'à quarante ansy et là on voit qu'il a été catholique dix-huit mois et qu'il est auteur du Com. philosophique. J'ai la Harangue de H. de Luxembourg à ses juges et la Critique écrite de sa main. C'est un morceau de satire françoise très-forte et très-hardie. Je sais oùsont quelques lettres du comte à lui-même sur la conjuration d'Amboise,. SUT le pyrrhonisme historique y et il n'y a rien à perdre d'un si grand homme.

Entrées chez le Roi. — Le Roi a nommé ceux qui doivent avoir del^ entrées chez lui, et on a fait quatre classes. entrées familières, de famille y grandes entrées y petites entréeSy entrées de cabinet. On ne connoissoil point ces entrées familières. C'est un nom nouveau ; on a été étonné de ne voir dans aucune classe ni les princes de la maison de Lorraine, ni aucun des Rohan, pas même le cardinal de Rohan, qui voit qu'il est bien loin du ministère, où il prétendoit, et qu'il n'a servi que de planche au cardinal Dubois.

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