DEUXIÈME CLASSE
Grandes entrées.
Grand chambellan. La nourrice.
Premier ' gentilhomme de la Mouret.
chambre. M. le duc de Lauzun.
Grand-maître de la garde-robe. M. de Chamarante. Cravatier, garçon de la garde -robe. Le maréchal de Villars.
Horlogeur de quartier. M. de la Salle.
Apothicaire de quartier. M. de Charost.
Maréchal fils. M. d'Antin.
Bontemps cadet.
Petites entrées.
Beringhem père. Helvétius, médecins.
Lecteurs. Lafosse, chirurgien ordinaire.
Secrétaires du cabinet. Léfèvre et Saint-Disant, inten- Premier valet de garde-robe hors ' dant des Menus.
de quartier. M. d'Aûcenis.
Félix. M. de Prie.
Fontanieux. MM. de Sommery père et fils.
Apothicaires. Le duc de Villeroy.
Porte-chaise d'affaires. Le duc de Retz.
Un officier de fours. Le marquis d'Alincourt.
Boudin, Téret, Falconet, M. D'O.
Entrées du cabinet. — Ceux qui ont les entrées familières et ceux qu'il plaira au Roi d'appeler personnellement, n'y ayant droit ni par naissance ni par charge.
Depuis cet état arrêté, le Roi a donné les grandes entrées au marquis de Belle-Isle, favori du ministre, et les courtisans appellent cela Ventrée Fouquet, par un petitfils de M. Fouquet.
La duchesse de Ventadour ajoutée aux entrées familières.
Le maréchal de Berwick ajouté aux 9 entrées.
Le marquis deNesle. — Le Roi a demandé au marquis de Nesle s'il étoit au service ; il a dit qu'il n'y étoit plus, mais qu'il avoit servi dans la gendarmerie. Le Roi lui a
dit : « Pourquoi n'avez- vous pas acheté un régi ment quand vous Pavez quitté? » — ail n'y en avoit point alors à vendre, répond-il. » — «Bon, a dit le Roi, on en a vendu plus décent depuis; » puis il a ajouté en langage suisse : Ly estre poltron; ce qui a bien étonné et le marquis et toute la Cour, qui voit que le Roi, qui parle si peu, ne parle que pour dire une chose très-piquante à un homme de qualité. Louis XIV, pendant soixante-dix ans de règne, n'en a jamais tant dit à personne. Voilà un homme mal marqué. Cocu de plus.
Les Paris, au désespoir de passer pour calomniateurs contre M. Le Blanc, reviennent à la charge indirectement. Ils ont présenté une nouvelle requête, signée d'eux quatre, contre les trésoriers de l'extraordinaire des guerres, qu'ils accusent d'un divertissement de plusieurs millions. Ils se portent pour dénonciateurs et font ce personnage à la face de toute la France; ils se soumettent au talion si l'accusation est fausse. Cette affaire fait grand bruit et partage tout le monde. On n'a point entendu parler d'une pareille depuis M. Fouquet. Si les délations sont ouvertes, que va-t-Qn devenir et que deviendront les Paris eux-mêmes ?
Jeudi, 5 mars. — Le Roi a nommé des commissaires pour juger la requête des Paris. Le maréchal de Villars, le marquis d'Asfeld, le marquis de Ravignan, le comte d'Aubigné-d'Épée, M. Des Forts, M. de Machault, conseillers d'État. MM. De Vattan, Rouillé, d'Aube et d'Ombreval, maîtres des requêtes.
On a publié aujourd'hui le lit de justice, avec lous les discours. Celui dugarde des sceaux est du nouveau style, et tout le monde a reconnu, d'abord, l'éloquence de Fontenelle, qui n'a pu se cacher, et qui a répété lui-même ce qu'il a dit dans la harangue du cardinal à l'Académie. En parlant de Louis XIV, il dit que 5a vie nous cachoit ou nous adoucissoit nos malheurs, mais que sa mort nous les découvrit et nous les fit sentir dans toute leur étendue. En
louant l'administration de la Régence, il a osé dire : Que la première année de la majorité du Roi peut être comparée à la plus heureuse du mémorable règne de Louis XIV. Le public a frémi de cette comparaison, et a plaint le garde des sceaux d'avoir chargé sa mémoire d'une harangue subtile, sèche et précieuse. Celle de M. le premier président est un chef-d'œuvre de dignité et de sentiment, et représente magnifiquement l'autorité du Parlement en France. Il a parlé là comme un roi, et c'est lui proprement qui a tenu le lit de justice. Cattivo vicinoy disent les Italiens, pour le discours du garde des sceaux. La harangue de M. de Lamoignon , avocat général , est aussi très-belle, pleine d'instructions royales et vertueuses. (Succès terme fort usité dans le nouveau style ; il est dix fois dans la harangue du garde des sceaux).
Le Roi a dit au duc d'Orléans : « Je ne me proposerai jamais que le bonheur de mes sujets, qui a été l'objet de votre Régence. Et c'est pour y travailler avec succès que je désire que vous présidiez après moi à tous mes conseils, et que je confirme le choix que j'ai déjà fait, par votre avis, de M. le cardinal Dubois, pour premier ministre de mon État. Que de choses dans un discours si court! (Fleurs du nouveau slyle.)
Trésoriers. Commissaires. — La nomination des commissaires, dans l'affaire des trésoriers , fait beaucoup de difficultés. Les conseillers d'État veulent avoir séance avant les lieutenants généraux. Ils disent qu'ils ont l'honnetfr d'être assis au conseil en présence du Roi, que les lieutenants généraux ne jugent qu'à la guerre et ne peuvent même être conseillers d'État d'épée. On a proposé de placer les militaires d'un côté et ceux de robe de l'autre. Cela ne les accommode point, ni d'être à une table ronde, ni d'opiner selon que l'on se trouvera. M. Des Forts et M. de Machault ont été ôtés. M. de Ravignan aussi, M. d'Aube voudroit n'en point être. L'arrêt a déjà été refait cinq ou six fois.
J'ai vu le Mémoire des Paris , et je le joins ici par curiosité (1). Il est mal écrit et obscur, et on ne doute pas qu'il ne soit passé par M. le Duc et qu'il n'y ait quelque malversation dans les billets. Le mémoire est ci-après à la fin delà pièce en vers sur ce sujet.
Mais il faudra remonter plus haut, et encore plus haut, et ilira de la vie de quelqu'un. Il en coûta la vie à M. de Semblançay, du temps de François Ier pour avoir donnée à Madame, mère du Roi, l'argent qui devoit être envoyé à l'armée d'Italie. Elle en vouloit au connétable, qui l'avoit aimée et qui l'avoit quittée. Elle fit périr son armée, faute d'argent, et eut l'adresse de faire retirer ses quittances par une fille d'honneur à elle, qui étoit maltresse de Gentil, premier commis de Semblançay. Deux femmes causèrent la perte du surintendant, et ce sont encore aujourd'hui deux femmes qui sont dans l'intrigue des Trésoriers : la mère et la fille. (2).
Raguenet. — On m'a confirmé aujourd'hui ce que l'on avoitdit sur la mort de l'abbé Raguenet, il y a environ un mois. Il s'est coupé lui-même la gorge, avec un rasoir, le 1er février. Il étoit en son plein sens, jouissant de 10 ou 12,000 livres de rente , fort à son aise , logé trèshonorablement à l'hôtel d'Auvergne, chez le prince Frédéric, qu'il a instruit dès sa jeunesse. Bien de l'argent et bien des livres, seulement un peu philosophe, et retiré dans son cabinet. Il renvoie sejTdeux laquais après avoir dîné, laisse sa clef à sa porte, se met en robe de chambre et bonnet de nuit, puis se délivre de la vie, dont apparemment il étoit las. Voilà une vilaine fin pour un honnête homme. Nous avons de lui la Vie de Cromwell, qui est d'un style ampoulé, et dont les faits ne sont pas
(1) Ce Mémoire n'est pas joint au manuscrit.
(2) Voir sur M. de Semblançay et les causes mystérieuses de- sa disgrâce et de sa mort, l'ouvrage de M. Pierre Clément. Trois Drames histori* ques ,etc.
vrais. Le roi Jacques jeta le livre de dépit et dit : .Voilà un grand menteur. Il a fait l'histoire de M. de Turenne, qui est manuscrite, et que Ton a trouvée chez lui. Il étoit de Rouen. On Ta enterré au plus vite, et Ton a livré sa succession aux héritiers, à la réserve d'un diamant de 15,000 livres, qu'il avoit destiné au prince Frédéric. Il n'y avoit pas quatre jpurs qu'il lui avoit dit : Vous l'aurez bientôt. On a remarqué qu'il s'est tué le 1er février, afin qu'un gros prieuré qu'il aVoit ne tombât pas dans un mois de^ gradué. Ce prieuré est retourné à M. l'abbé d'Auvergne (archevêque de Vienne) qui en est collateur, et qui l'a remis au prince Frédéric, son frère. Il a le diamant et le prieuré.
Bontemps. Trésoriers. — Il court une dénonciation en vers contre Bontemps, Trésorier de la Calotte pour ses malversations. C'est une fine satire des Paris et de la poursuite des Trésoriers. Il la faut voir.
D'Averne. — Mmc d'Averne, ex-maltresse du Régent, est aimée par d'Autray,, gendre du garde des sceaux; il lui a écrit que si elle ne répondoit pas à sa passion , il seroit mort dans trois jours. Pour toute réponse, elle lui a envoyé un capucin, afin qu'il ne meure pas sans confession, et c'est ainsi qu'elle s'en est défait.
J'ai vu l'abbé de Vertot, qui. travaille à V Histoire de Malte. Il m'a dit qu'il la finiroit dans cette année, et qu'il faisoit graver les portraits des 65 grands maîtres. Nous avons parlé des Mémoires de madame de Motteville, favorite de la reine Anne d'Autriche, mère de Louis XIV, où il y 31 bien des secrets, et qui paroissent depuis peu en cinq volumes. J'ai trouvé, dans le premier volume, les amours de Louis XIII pour Mlle de La Fayette, et des traités anecdotes tirés des Mémoires du P. Caussin, alors confesseur du Roi, qui fut exilé, et écrivit trois longues lettres, l'une à MUc de La Fayette, en françois, une autre en latin au général des jésuites, Mutio Vittelleschi, et une
troisième au Pape sur la lin de son exil. Ce sont trois pièces très-curieuses et dont j'ai le manuscrit. Baylë les cite dans l'article du P. Caussin, dans son Dictionnaire, et marque qu'il en est parlé dans le Dialogue satirique* <FEudoxe et (ÏEuchariste, fait contre Tarianisme du P. Mainbourg, lequel dialogue fut brûlé par la main du bourreau en 1674, à cause de certains extraits tirés de ces lettres. Le P. Caussin avoit été fait confesseur du Roi le 25 mars 1637; il fut renvoyé le 12 décembre de la môme année. Il avoit parlé fortement au Roi le jour de la Conception, 8 décembre, pour se réunir avec la Reine avec qui il étoit brouillé, et Louis XIV étant né le 5 décembre 1638, ce qui fait le temps des neuf mois, Louis XIII n'auroit point perdu de temps pour mettre à profit les instructions de son confesseur. Voilà une époque bien sûre de la naissance de Louis XIV, ou plutôt de sa conception, qui est due au P. Caussin. Le cardinal de Richelieu fit mettre dans la Gazette, le 26 décembre 1637, un article contre le révérend père, à qui le P. Sirmond succéda ; dans cet article, on n'oublia pas qu'il étoit désapprouvé de tout son ordre, et qu'il avoit été éloigné de la Cour parce qu'il ne s'y gouvernoit pas avec laretenue qu'il devoit. (C'est à peu près ce qu'on a mis dans les gazettes à la main contre le maréchal de Villeroy il y a six mois.) Le bon père fut exilé six ans àQuimper, et, pour se raccommoder avec les jésuites, il fit à son retour,, en 1644, l'Apologie pour les P. Jésuites; mais il trouva un rude adversaire en M. Hermant , qui fit Ja réponse pour l'Université, qui ne lui passa pas un seul mot, et qui lui fit bien sentir sa faiblesse et sa complaisance basse pour sa compagnie, à qui il vendoit cette réconciliation. Tout cela est du vieux temps, mais les Mémoires de Mme de Motte ville, qui paroissent nouvellement, en sont cause. L'abbé de Vertot m'a dit qu'il les avoit vus, il y a trente ans, entre les mains de M. de Franqueville, frère de cette
dame, à qui il en avoit voulu donner 1,200 livres. Ils paraissent écrits très- sensément et pleins de choses qu'on ne sait pas. Quam mulla latent !
J'ai appris, dans cette conversation de l'abbé de Vertot, qu'il étoit venu le matin un auteur qui lui avoit apporté à examiner un livre : Sur les États de l'Empire; qu'en jetant les yeux sur ce livre, il avoit reconnu que c'étoit un extrait du fameux Hypolilus a Lapide , qu'il avoit dit à l'auteur qu'il ne vouloit.pas aller à la Bastille, que nous étions en paix avec l'Empereur, qu'il nefalloit point faire de querelle mal à propos, et qu'autrefois Amelot de la Houssaye, ayant fait une Histoire fort curieuse du gouvernement de Venise, approuvée par M. de Launois,à qui elle étoit dédiée, Amelot fut pourtant mis à la Bastille pour six mois, à la sollicitation de l'ambassadeur de Venise. Il ne faut point se mêler des affaires des princes. Le même abbé m'a dit qu'il avoit pensé être arrêté, pour avoir approuvé un livre où Ragolzi étoit nommé prince de Transylvanie. Bentenrieder, ministre pour l'Empereur, en demanda justice, mais Louis XIV mit fin à cette dispute, et dit que cette qualité lui avoit été quelquefois donnée.
Mardi 16. — Pecquet. — Le Sr Pecquet, très-instruit des affaires étrangères , et ancien commis de ce bureau , est tombé en apoplexie. Le cardinal l'a pleuré; il perd un bon second.
Comte de Toulouse n'est plus bien. — Le conseil de marine a été supprimé. On a ôté au comte de Toulouse tout le détail qu'il avoit depuis la Régence, et les choses ont été remises à M. de Morville, fils de M. le garde des sceaux, secrétaire d'État delà marine, qui gouvernera le tout, comme M. de Pontchartrain du temps de Louis XIV, si ce n est qu'il travaillera avec le ministre, qui voudroit être surintendant de la navigation et des mers. C'est le singe du cardinal de Richelieu. On supprima la charge d'amiral en 1627, on en fit une autre de surintendant t. n. - • 28
des mers pour le cardinal. La Reine, mère du Roi, l'eut après sa mort, pour M. le duc de Beaufort. En 1669, elle fut supprimée, l'amiralat rétabli donné à M. de Vermandois et, en 1683, à M. le comte de Toulouse, qui est aimé, chéri, adoré de tous les officiers et que l'on regrette inutilement. Je viens de dire que le comte de Toulouse est aimé et chéri des officiers. Je n'ai pas dit la vérité et il la faut toujours dire. Il n'a fait ni bien ni mal à personne, il n'a parlé pour aucun officieF marin, il n'a point fait faire de promotion. La marine a été bien payée, et puis c'est tout. Mais elle n'a point été renouvelée, et tout est vieux ou à demi-cassé. Ainsi parlent les marins.
La Motte. Inès de Castro. — La Motte n'est pas content de son Romulus; son génie pour le théâtre le pousse. Il a fait Inès de Castro, pièce espagnole, qu'il fera jouer après Pâques. 11 l'a lue au Régent, en présence de deux femmes , et on dit qu'ils y ont bien pleuré, et le lecteur même pleuroit. Pour moi, je dis qu'il n'y a, dans cet homme-là, ni le mot pour rire ni pour pleurer. L'esprit ne verse pas des larmes, c'est le cœur. (M. de Cambray dit, dans Télémaque, qu'il n'est pas permis à tout le monde de pleurer ainsi.)
Chancelier. Villeroy. Lettrés de cachet renouvelées. <■— On a appris que lorsque la lettre de cachet renouvelée a été portée au chancelier, il a dit : II n]m étoit pas besoin, fétois ici par ordre du Roi; je rien pouvois sortir sans au» cun autre ordre. Pour le maréchal de Villeroy, la lettre a été adressée â l'intendant, qui voulut bien faire des mystères pour la lui communiquer, et dit qu'il lui vouloit parler en particulier. Le maréchal, qui se doutoit de l'affaire, dit qu'il n'avoit rien de particulier avec lui. On lui annonça tout haut la lettre de caohet, et il dit qu'il obétroit au Roi. Le maréchal écrit à Paris à cent personnes et jusqu'aux comédiens. Il cherche à s'étourdit».
Bayle. Supplément de Genève. — J'ai vu le Supplément du Dictionnaire de Bayle, imprimé à Genève ; ils n'y ont
mis que les articles nouveaux et les augmentations aux anciens, et ils Font fait pour dégager la parole de M. Bayle, qui avoit promis de la donnera part afin qu'on n'achetât pas deux fois le Dictionnaire. Cette parole est dans sa Préface de la 2e édition et dans une lettre qu'il m'a écrite le 6 mars 17Q& (p. 746). On a fait mention de cette lettre dans Y Avertissement du nouveau livre , mais ils devroient bien mettre l'article Nully dans le corps de l'ouvrage. C'est la tracasserie de Hollande qui est cause qu'on Ta mis parmi les articles communiqués, quoiqu'on voie, par les lettres de M. Bayle £ moi, qu'il avoit vu cet article plusieurs fois et que' je ne l'avois fait que pour lui. Les imprimeurs de Genève m'ont envoyé ce Supplément en présent avec Y Histoire de Dauphin?.
Le comte d'Évreux. — Depuis le renvoi du comte de Toulouse, on parle de renvoyer le comte d'Évreux, colonel-général de la cavalerie, et M. de Coigny, général des dragons, et peut-être même le duc de Chartres, colonel-général de l'infanterie, s'il fait le méchant. L'État est plus monarchique que jamais, il ne veut point que tant de gens se mêlent des affaires.
Madame la Princesse. — Mme la Princesse avoit fait entendre qu'elle avoit fait un testament dans sa famille. On n'en a point trouvé. Huit jours avant sa mort, elle avoit dit au cpmte de Charolois f qui avoit fait travailler à Anet : « Vous avez biçn fait, Anet est à vous; » mais ni lui ni les princesses de Charolois^ ni la belle princesse de Clermont, quia passé sa jeunesse et sa beauté avec cette vieille grand'mère, n'e$ ontijien ei*. Il s'est trouvé un testament , fait il y a dix ^ans, #$ e\\e dispose et\ite ses domestiques, et rien au delà, Fiez-vous aux princes! Louis XIV dit au duc d'Orléans en mourant bien des choses qui n'étoient pas dans le testament. Le comte de Charolois a demandé l'appartement de la Princesse à Versailles. On lui a refusé. Il a dit qu'il n'yreviendroit plus, et a rendu au
concierge la clef de son appartement. Il s'en va. On le laisse aller, et on ne court pas après lui.
Le duc de Mazarin. — Le duc de Mazarin avoit pour maîtresse Emilie , autrefois fille de l'Opéra , qui a été au Régent, à Fimarcon et à d'autres. Elle a retourné à Fimarcon; le duc Ta quittée par jalousie au bout de huit jours. 11 a dit : « J'ai quitté Emilie ; ils disent tous que j'ai bien fait, qu'elle me trompoit, qu'elle me ruinoit, mais depuis ce temps-là je ne dors point; je la veux reprendre. »J1 Ta reprise et est allé à Chilly faire ses Pâques avec elle. *
Nécrologe de Port-Royal. — On débite en secret le Nécrologe de Port-Royal des Champs. C'est un in-4° de 500 pages. Il est divisé par Mois comme les nécrologes anciens. On y voit des Éloges de tous ceux qui sont morts à Port-Royal, fondateurs, religieuses, abbesses, et de tous ces illustres solitaires qui ont tant écrit. Les épitaphes qu'on a enterrées lors de la destruction y sont toutes. Les hommes n'ont rien pu faire contre l'œuvre de Dieu, et on trouve dans ce livre ce que l'on a voulu ôter au monde. Il y a à la tète une Histoire abrégée de Port-Royal, où les jésuites et le cardinal de Noailles ont leur fait. Je trouve ces Éloges plus chrétiens qu'historiques, et on n'y a pas parlé des ouvrages de chacun de ces messieurs, ce que l'on auroit dû faire. Le docteur Arnauld n'y est pas oublié, ni toutes ses épitaphes ôtées, remises, détruites, et sur qui on a tant fait de vers. Cet ouvrage étoit dû à la mémoire de ce saint édifice et de ceux qui y sont entrés et ont été exhumés inhumainement.
25 mars. — Compagnie des Indes. — J'ai appris aujourd'hui l'ordre mis dans la Compagnie des Indes; on a fait une chambre des Indes comme en Espagne. Le cardinal est le protecteur, le contrôleur général, président, deux conseillers d'État , MM. Fagon et Fortia ; quatre maîtres des requêtes : MM. Fontanieu, Roullié, Moras et Angrand, dix directeurs négociants, un procureur gêné-
rai, M. Lefev. . . (procureur du Roi du bureau des finances), un secrétaire (Caligny de Rouen) et un greffier,* Favouart. Tout ce bel arrangement ne fait pas hausser les actions ; les Halouins n'y ont point de part, ils sont bonnes gens de mer, mais ils tirent tout le profit à eux.
Pendant la semaine sainte les dévots se sont amusés à faire des chansons sur la Constitution. J'ai vu ces chansons imprimées. J'en ai vu une en vingt couplets sur l'air du Branle de Metz , où toute la doctrine de la grâce est très-bien expliquée, ainsi que tous les autres dogmes dont la Constitution parle. C'est un bon janséniste qui a fait cela et qui dit :
Voilà les leçons sublimes De Prosper, de Célestin, De Fulgence. d'Augustin, En ce point tous unanimes.
Dans la bouche des Quesnel Deviennent- elles des crimes ?
Dans la bouche de Quesnel Sera-ce un poison mortel ?,
C'est pourquoi du très-Saint-Père Laissant $a décision Et sa Constitution, J'endure en paix sa colère.
Le concile est plus que lui, Qu'il décide, qu'il décide, Le concile est plus que lui Mon inébranlable appui.
Trésoriers. Commissaires. — Les commissaires s'assemblent chez le maréchal de Villars, pour examiner l'affaire des Trésoriers. La Jonchère tremble et a dit que c'est la Chambre des comptes qui est le juge de ses comptes. Mais on ne Fa point écouté et on va toujours en avant. Attendons la fin. On reparle de la mort de Sandrier, commis caissier de la Jonchère, qui fut trouvé assassiné dans la rivière près Marly, le 18 avril de l'année passée. Voyez cet article, H y a arrêt du 25 mars qui ordonne que la re-
quête soit communiquée aux Trésoriers, pour y répondre dans- quinzaine.
Comte d'Évreux renvoyé. — Le comte d'Évreux, voyant qu'on ne s'adressoit plus à lui pour la cavalerie, et qu'on y venoit de faire sept brigadiers sans lui en parler, a pris son parti de quitter le détail de ce corps, qui lui avoit été donné depuis la Régence, et de le remettre à M. le duc d'Orléans.
Le comte de Coigny en a fait autant pour les dragons. Tout retourne au ministère de la guerre et au premier ministre. Le comte d'Évreux dit qu'il alloit bien chasser maintenant. Le duc d'Orléans répondit : a Envoyez-moi de vos lapins de Monceaux, ils sont bons. » Un brigadier de cavalerie, me parlant du comte d'Évreux, me dit: «Enfin, il a capitulé, l'eau lui manquoit, il n'en avoit plus pour ses lavements. *»
Mars. — Compagnie dbs Indes. — On a publié aujourd'hui le célèbre arrêt qui forme le conseil de la Compagnie des Indes, et fixe le dividende des actions. On ne donne rien pour l'année 1721, comme si c'étoit une année rare dans la vie des François. Pour 1722, on aura 100 livres par action en deux payements, et à l'avenir l'arrêt dit que le dividendepourra être porté à 150 livres, indépendamment des bénéfices du commerce. Cette possibilité contingente n'est rien moins que sûre ; on a été bien étonné à Paris de cet arrangement, et on a dit : Voilà de vilains œufs de Pâques . Du bulletin de 150 livres ne verbum quidem.
Le conseil a pour chef le cardinal Dubois, principal ministre. Le reste est connu. Je l'ai marqué ci-dessus au 25 mars, hors qu'il y a quatre officiers de marine, les sieurs Duguay-Trouin, chef d'escadre, Camilly, capitaine de vaisseau, Rochepierre et Fayet, capitaines de frégate. Le même jour on a publié deux autres arrêts sur le même sujet, l'un du 22 mars, qui donne à la Compagnie le privilège de la vente exclusive du tabac, évalué à
2,500,000 livres par an, l'autredu 20 mars, quilui accorde le domaine d'Occident, évaluée 500,000 livres par an. Cela fait trois millions de rente, et on dit que c'est pour acquitter le Roi de cent millions qu'il doit à la Compagnie. On ne parle plus de rendre la Compagnie débitrice ; au contraire, on dit qu'elle est prête de rendre son compte, et qu'elle a des décharges suffisantes pour le solde dudit compte. Ainsi, la Compagnie est déchargée sur la prorogation de son compte etsans qu'il soit rendu. Voilà une belle manière de compter. La décharge ne vaut pas mieux que la charge et il n'y a nulle forme gardée. Portes pour rentrer. Autre arrêt du 22 mars, qui fixe les actions à 156,000 livres. A 100 livres seulement, ce seroit 5,600,000 fr., et on ne donne que trois millions. Mais il y a les retours venus et à venir et la bonne foi de ce conseil nouveau. 27 marSy samedi-saint. — Jorry assassiné. — Ce jour, Jorry, procureur de la cour, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. A sa servante, ont été assassinés dans leur maison. La femme de Jorry, qui a toujours été coquette (fille de Pralard, libraire de Port- Royal), étoit allée à la campagne avec un M. Ha'clot, grand-maltre des eaux et forêts de Champagne, son ami, et qui demeuroit avec eux. Maclot, avant de partir, avoit donné 2,000 écus à garder à Jorry, à qui son valet de chambre les avoit portés, et on ne doute pas que ce ne soit ce valet de chambre qui aitfait le coup, car il avoit demandé permission à son maître d'aller voir sa mère. Mais on ne Ta pas vu depuis, et les 2,000 écus ont été volés. On a trouvé une corde au col de la cuisinière, et un bout de cette même corde s'est trouvé dans la chambre de ce valet. La servante ayant été visitée, on a trouvé qu'un homme l'avoit connue, et avoit eu affaire avec elle depuis peu. Voilà un crime avec tous ses degrés. Cette maison appartient à M. Blanchebarbe, ancien avocat, et à présent notre bâtonnier, qui y loge aussi, et qui ne s'est aperçu de rien, non plus que le portier. La Jorry est veuve. Maclot est délivré d'un jaloux.
Ils ne sont point tous si fâchés si l'argent n'étoit pas pris. Le jour de Pâques, on s'est aperçu de ce bon œuvre. Le public croit que ce valet de chambre étoit un Cartouchien accoutumé au meurtre. Il se nomme Ricœur ; il n'y avoit que quatre mois qu'il étoit chez M. Maclot et avoit servi le comte d'Évry, lieutenant au régiment du Roi, neveu dudit Maclot.
Les fêtes de Pâques ont été belles, et il a fait aussi chaud qu'en été. Le meurtre de Jorry a fait grand bruit. On recherche le meurtrier partout. On dit qu'il est à Paris habillé en femme.
Brevet de la calotte. Trésoriers. — J'ai vu le brevet de la Calotte, qui fait les Paris trésoriers du régiment, à la place de Bontemps, qui est cassé, parce qu'il ne paye point.
De plus ses livres, sans paraphé, Sans méthode, sans orthographe, Griffonnés de patte de chat, Sentent de loin le péculat ; Car la probité des comptables Se fait voir par les belles tables, Par grille, vignette et fleurons, Par lignes au cordeau tirées, Lettres majeures colorées, Lacs d'amour à triples cordons.
Cette finance enluminée, Appas d'une tête bornée, De nos jours a pris l'ascendant Sur l'esprit d'un surintendant.
{Le duc de Noaities.)
Tout le reste est de la même finesse; c'est une pièce trèsironique; je la joindrai ici. Les registres du visa sont là bien représentés et leurs inventions aussi.
6 avril. — Le mardi après la Quasimodo, on a joué à la Comédie-Françoise Inès de Castro, de la façon de la Motte. Les avis sont partagés. Les uns y ont pleuré et les autres ri de voir pleurer, et la poésie n'a pas plu. Arouet y étoit auprès du comte de Verdun (vieux seigneur de la maison des Tallard, homme d'esprit qui se connolt à tout, qui sait son Saint-Augustin par cœur, qui sait les procès et la procédure , qui juge des pièces de théâtre , qui ne manque pas une première représentation, et qui n'est point un ami, comme de raison, des auteurs du temps). Le comte s'avisa de dire qu'il n'y avoit de bonne pièce espagnole que Le Cid. Arouet lui dit: ail mesemble'pourtantavoir ouï dire qu'à la première représentation du Cidy où vous étiez, * vous ne trouvâtes point les deux premières scènes bonnes.» C'étoit lui faire entendre qu'il avoit cent ans, car il y a plus de quatre-vingts ans que le Cid a été joué pour la première fois, et le faire passer pour un vieux radoteur. Le comte, piqué, n'eut rien à répondre à ce jeune fou. Mais gare la répétition de la scène des coups de bâton !
Baron, comédien. — Baron, qui a joué excellemment cette pièce, est tombé malade quelques jours après, au grand regret de tout Paris, qui regrette l'acteur et non la tragédie. Il a soixante-douze ans, et il étoit rentré au théâtre après vingt ans d'absence. La Motte va se vanter d'avoir tué cet acteur.
8 avril. — Mort bu duc d'Aumont. — . Le duc d'Aumont est tombé en apoplexie chez la Dangeville, comédienne, qui est sa maltresse. Elle Ta renvoyé dans un fiacre avec un chirurgien à l'hôtel d'Aumont. La duchesse (qu'on appelle V archiduchesse pour sa fierté) ne Ta pas voulu voir, parce qu'il avoit auprès de lui son fils le ducde Villequier, qu'elle n'aime point, et qui'est son fils unique. Il est mort deux jours après, sans voir sa femme, et il s'est passé d'elle et elle de lui, comme elle faisoit depuis longtemps. Il y avoit deux ans qu'il étoit déjà tombé en apoplexie. Cette dernière touche lui est venue par une dé-
baucbe dé poisson. Il a été ambassadeur en Angleterre où il a prodigieusement dépensé ; sa maison y fut brûlée avec tousses meubles, et il n'en fut pas ému un instant. Ce ne lui fut qu'une occasion de magnificence. Il étoit assez bon seigneur, mais d'esprit borné, et comme premier gentilhomme de la Chambre, il prenoit soin de la comédie et des comédiennes. Après la mort du Roi , je travaillai au Mémoire des premiers gentilshommes de la chambre pour les droits de leurs charges. Il me donna à manger plusieurs fois, et chacun à son tour, le duc de Tresmes et le duc de Mortemartme faisoient cet.bonneur. Leduc d'Aumont m'accorda un jour de faire jouer une tragédie du président Hénault que les comédiens ne vouloient point jouer. Us la jouèrent bien, mais elle ne réussit pas, et le duc remercia Ponteuil qui faisoit le principal rôle* Il me semble que le titre étoit : les Tyndarides. La duchesse en son nom est de Pienne, sœur de la comtesse de Chàtillon, qu'elle aime plus que son propre fils. Mme de Maillebois. — On a fait une parodie sur une scène de Persée, à l'occasion d'une galanterie de Mmc de Maillebois.
Que le ciel pour Basset (I) est prodigue en miracles !
Qui n'eût pas cru qu'un Bâcha (2) furieux Nous eût débarrassé d'un Basset odieux ? Cependant, malgré mille obstacles, Le Basset est victorieux ; Il s'est fait des routes secrètes, Il a trotté pour hâter son bonheur ; Et Manon et La Fleur (3) Ont pris soin à l'envi de lui livrer Roussette (4). Roussette en lui croit tout. avoir;
(1) Basset, le duc de Ruffec, fils aîné du duc de Saint-Simon, qui est malfait.
(2) Le duc d'Olonne.
(3) Femme de chambre et laquais de la dame
(4) Mme de Maillebois, qui est rousse.
De son nom retentit et la Cour et la ville. Manon, à ses désirs voulant être facile, Jusque sur l'escalier Test venu recevoir, Que Roussette a paru contente de le voir ! Quel triomphe pour lui ! quel stérile avantage ! Pour Bâcha quelle rage, Et quel horrible désespoir !
Ordre du cabinet. — Le Roi a voulu faire un ordre de la Moustache et du Cabinet, pour donner des entrées chez lui. Ontravailloit déjà aux statuts. Mais on s'est avisé que cette plaisanterie pourroit bien avilir le cordon bleu et faire un vrai ordre, c'est pourquoi on Ta arrêtée. L'ordre de la Jarretière et celui delà Toison n'ont pas eu déplus beaux commencements.
Meudon. — Le Roi a dit qu'il iroit à Meudon le 4 de juin. Il cherche à éviter le monde qu'il n'aime point. Il craint et veut être presque seul. M. deNangis est fort de ses amis. On dit qu'il l'avoitélé delà mère.
Femmes de la Cour malades. — Les femmes de la Cour sont fort gâtées. Les maris ont gâté les femmes et elles leurs maris., On nomme le duc et la duchesse de Tallard, le duc et la duchesse deMontbazon, le duc et la duchesse de la Meilleraye, qui ont besoin de laPeyronie, outre leurs adhérents, et tout cela est venu par une Mœe de Lunati, Italienne, qui en a donné de la plus fine (1).
Poème des enluminures de la Constitution. — On débite ijn poëme qui a pour titre : Essai du nouveau conte de ma Mère l'Oie, ou Les Enluminures de jeu de la Constitution. Ce poëme a 5 ou 6,000 vers d'une vivacité surprenante ; toute l'histoire de la Constitution s'y trouve, avec les preuves dans les marges. On a imaginé que le jeu de l'Oie avoit des rapports avec cette affaire ; on a fait une carte où tout le jeu vous mène au concile, qui est le n° 63. Le cardinal, qui est le cardinal de Noailles, y
(i) V. Madame (Correspondance) sur celte Mme Lunali.
est gravé au n° 62, d'où on recule en arrière comme à l'Oie, parce que le cardinal recule toujours et a toujours reculé. Il tourne le dos au concile. La prison est la Bastille. La mort estcelle de Clément XI, etainsi desuite. L'imagination est plaisante. Les vers sont forts et satiriques, n'épargnant personne. On ne sait d'où cela peut sortir. Le Pape défunt et le vivant y sont en très-mauvaise fortune. Le Régent, le cardinal Dubois, le cardinal deBissy, le cardinal de Rohan, M. de Soissons, l'abbé Couet y ont tous leur fait. Il est dit du cardinal de Noailles, qu'on appelle la reculante Éminence :
Que dans son équivoque espèce, S'il est pape, il sera papesse.
En 1654, les jansénistes firent un pareil poôme, intitulé : Les Enluminures du fameux Almanach des pères jésuites, et la Déroule et Confusion des jansénistes ou Triomphe deMolina, jésuite, sur saint Augustin. Mais celui-ci est beaucoup plus long et plus fort, etaulieuqueFAlmanach étoit réel, le jeu de l'Oie est imaginaire. On a trouvé dans le Grégoire de Nanzianze, carm. 10 : Non ego cum
gruibus simul anseribusque sedebo In synodis, etc.
Ainsi on trouve tout dans les Pères et dans l'Évangile.
No ëls Bourguignons. La Monnoye. — J'ai vu, entre les mains de M. de Sardière, les Noëls Bourguignons de M. de la Monnoye, qui sont très-impies et qu'il a fait imprimer en 1720, avec un glossaire très-savant de lalangue bourguignonne, pour faire entendre facilement ces impiétés aux ignorants. C'est un ib-lâ assez gros, qui marque que c'est la 4e édition. Ce vieil athée, chassé de son pays pour ces Noeis, ne peut se détacher de ce mauvais ouvrage, qui pourroient bien un jour le faire brûler. L'Académiefrançoiseachoisi là un mauvais membre, et son Menagiana, plein d'impiétés et d'obscénités, a annoncé de quoi il étoit capable. Il travaille à quelques remarques sur les Jugements des Savants de Baillet.
Mais Dieu sait quelles remarques, d'une date, d'un point, d'une virgule et autres minuties dont il est grand sectateur; ce qu'on lui pardonneroit bien volontiers, s'il ne se piquoit pas de ne pas croire en Dieu, de savoir toutes les ordures anciennes et nouvelles, et d'en farcir tous ses livres. J'ai vu depuis ce livre à mon aise, j'en ai traduit quelques Noéls pour être plus au fait, et je ne change point d'avis. Le Glossaire a beaucoup d'érudition , et encore plus de sottises et d'impiétés.
Premier ministre. Contes. — Il n'y a bons contes qu'on ne fasse des brutalités du premier ministre. Il trouve un officier dans une antichambre où il ne devoit entrer personne. Il crie, il jure contre ses gens; il vient à l'homme et lui demande qui il est. « Hélas! Monseigneur, dit-il, je suis un capitaine'de grenadiers, mais je viens vous remettre ma commission, car je vois que vous êtes plus propre à l'être que moi. » Le cardinal lui arrache un papier qu'il avoit à sa main, rentre dans son cabinet, l'expédie et, tout en écrivant, disoit : «Cet homme-là qui vient encore se moquer de moi! » et le renvoie en jurant Dieu. Autre conte. Les gardes du corps lui avoient donné des placets pour leur paye. 11 n'y songeoit pas. Un jour, ils l'entourèrent dans l'antichambre du Roi, si bien qu'il se crut arrêté. Puis, s'étant séparés, il leur promit de les faire payer incessamment, et dit qu'il falloit respecter leur corps.
Réappelant. — Il a fait avoir un bénéfice à un réappelant qui lui étoit recommandé par son frère, chanoine de Saint-Honoré. Le réappelant s'étant présenté à Tévêque de Poitiers pour son visa, l'évêque Ta refusé , et l'a regardé comme un hérétique. Le bénéficier s'en est plaint au cardinal, qui a écrit à l'évêque une lettre à cheval, et le pauvre évêque a été trop heureux de bien recevoir le prêtre, de l'embrasser et lui donner à dîner, comme il auroit fait au plus grand moliniste de France. Et voilà comme l'autorité gagne sur la foi desévêques.
Catéchisme de Montpellier. — Le Catéchisme de Montpellier, du P. Pouget^de l'Oratoire, qui est un très-bon livre, a été traduit en latin. On l'imprime chez Simart par souscription. Le P. Pouget mort, le garde des sceaux a fait saisir tout ce qui est imprimé et rompre les formes; Simart s'est plaint de cette violence. Le cardinal atout fait rétablir et rendre ce qui avoit été saisi, et a lavé la tête de la bonne manière au garde des sceaux, qui avoit fait là le bon valet des jésuites.
Princes légitimés. — Il y a des commissaires nommés pour examiner les droits et rangs des princes^ légitimés, au Parlement et à la*Cour. Ils ont donné leur avis chacun séparément, qui est que le Roi est le maître de tous les honneurs en France, et il ne falloit point tant d'assemblées pour cela. Mais on a voulu donner une forme à ce qu'on avoit bien envie de faire.
Lundi, 26 avril. — Princes légitimés. — L'affaire des princes légitimés a été réglée. Le duc du Maine et le comte de Toulouse auront au Parlement les droits de leurs lettres du 5 mai 1694, c'est-à-dire la séance après les princes du sang et au-dessus des ducs et pairs, et ne traverseront point le parquet. Cette séance est en vertu de leurs pairies. Les prince de Dombes et comte d'Eu, après la mort du duc du Haine leur père, auront le même rang ou après là démission de ses pairies, après le serment accoutumé, et garderont entre eux l'ordre de réception ; le tout, quoique leurs pairies fussentmoins anciennes. On prendra leurs voix en les nommant du nom de leur pairie, et on leur ôterale bonnet. A la cour> ils auront tous les honneurs des princes du sang pendant leur vie, mais, dès à présent, les prince de Dombes et comte d'Eu, enfants du duc du Maine, ne seront traités à la cour que comme l'étoientMM. de Vendôme, c'est-à-dire tenant un ordre entre les princes et les ducs.
Et à l'égard des enfants des enfants, ils ne seront traités que comme ducs et pairs et au rang de leurs pairies, en
cas qu'ils en aient, sinon ce seront gentilshommes dans l'ordre de la noblesse ordinaire.
Cette décision a beaucoup affligé les princes légitimés. La duchesse d'Orléans, leur sœur, en a bien pleuré. Le comte de Toulouse, qui avoit été rétabli dans tous les honneurs de prince du sang au Parlement, au lit de justice du 26 août 1718, qui avoient été conservés par l'édit de juillet 1717 à son frère et à lui) et qui en a toujours joui depuis, a été bien surpris de s'en voirdépouillé. Il avoit donné un court Mémoire, où il remontroit qu'en 1718, il y avoit été maintenu pour ses grandes qualités, vertus et mérites, et que n'ayant point démérité depuis, on ne pouvoit les lui ôter sans déshonneur. Mais on n'a point eu d'égard à sa représentation, non plus qu'à la possession du détail de la marine, qu'on lui a ôté depuis peu. Les enfants du duc du Maine, qui sont réduits à l'état de MM. de Vendôme, se plaignent de leur côté, et ils ont tort, car cet état est celui qu'Henri IV a donné, et que le Roi avoit suivi pour exemple en 1694, et leur père ayant été dégradé par l'édit de juillet 1717 de l'état de princes du sang* que Louis XIV leur avoit injustement donné, ils ne peuvent en demander les honneurs pour leurs enfants, trop heureux de les avoir pour eux à la Cour pendant leur vie. Enfin, ils se- plaignent tous de la ré* duction des enfants des enfanta l'état de ducs et pairs, s'ils ont des pairies, ou de simples gentilshommes, s'ils n'en ont pas, ce qu'il parolt que l'on a voulu accorder aux princes delà maison de Lorraine et aux ducs, et en cela, les enfants des enfants ne sont pas si bien traités que MM. de Vendôme qui, quoique petits-fils de César de Vendôme, jouissent de la préséance sur les griaces étrangers et ducs et pairs.
Ce règlement interrompt l'ordre des princes légitimés et de leurs descendants , qui paroissoit être intermédiairement établi. Mais le Roi étant le maître des honneurs en France, il est le maître de les changer, et peut être s'est-on
tenu à la leltre des déclarations de 1 610 et de 1694, qui ne donnent le rang qu'aux princes légitimés et à leurs enfants en légitime mariage, sans parler des petits-enfants, qui n'ont point été censés compris dans cette disposition, parce que c'est un privilège qui est de droit écrit et qui ne s'étend point. Après tout, c'est une mauvaise condition en France d'être bàtard.Gabrielled'Estrées, d'où viennent MM. de Vendôme, demanda un jour à M. de Sancy si, le Roi l'épousant, ses enfants deviendroient légitimes. «Non, Madame, dit-il, car en France les bâtards des Rois sont
toujours fils de p (1). » 11 en coûta bonne à M. de
Sancy pour ce bon mot, car on lui ôta sa charge de colonel des Suisses. Mais aussi, la belle dame ne vécut pas longtemps depuis. Toute la famille du duc du Maine est allée à Sceaux se consoler. Ils espéroient une exception, à cause des alliances redoublées avec la maison royale, l'une ayant épousé le duc d'Orléans, Tautréfeu M. leDuc, le duc du Maine ayant épousé une Bourbon. Mais tout cela n'a rien fait. M. le Duc s'est bien souvenu de toutes les railleries amères qu'on a faites contre lui, pendant le procès des princes, et M. le duc d'Orléans, quoique mari d'une légitimée, n'a pas oublié la conjuration de la duchesse du Maine et les manifestes satiriques que l'on faisoit venir d'Espagne contre lui. /
La princesse d'Auvergne. — La princesse d'Auvergne (Mme de Trente) a eu une querelle avec le cardinal. Ils se sont dit leurs vérités et leurs vies l'un à l'autre. A la fin le
cardinal l'a envoyée faire Elle est allée se plaindre
au duc d'Orléans , qui lui a dit : « // est vrai qu'il est un peu vif, mais il est quelquefois de bon conseil » . Voilà tout ce qu'elle a pu tirer du prince et du ministre, et elle ne le mérite pas mal, car c'est une aventurière angloise, que le chevalier de Bouillon a épousée pour son papier, qui est disparu à l'épreuve du visa.
(n Mitowires de Cnstelnau, t. Il, p. 893.