M AI
M. de Beringhem, premier écuyer, mort. — M. de Beringhem, premier écuyer, est mort à hait heures du soir. Il se portoit beaucoup mieux. Il avoit vu, ce même jour, trois plans de maisons de campagne où il vouloit aller prendre l'air et en acheter une'; Helvétius, médecin, causant avec lui, lui avoit promis d'y aller passer le mois de mai. Dans le moment, il lui prend envie d'aller à la g^rde-robe, il y va; il lui prend une seconde envie, et il meurt sur la chaise.
Prince Charles. — Le lendemain, le prince Charles a été mis en possession de tous les droits de la charge de grand écuyer, dans la petite écurie, suivant un arrêt du 6 mai 1721, et il a donné les ordres aux écuyers et au gouverneur des pages de la petite écurie, au grand étonnement du survivftncier, fils du défunt. Le marquis de Pezay, gendre, veut tracasser, mais il trouvera à qui parler.
3 mat. — Beringhem. Prince Charles. — La famille du premier écuyer fait grand bruit, et prétend que le prince Charles n'a pas le droit à la petite écurie. Le prince m'a dit aujourd'hui qu'il avoit pris ce matin l'ordre du Roi pour lesdeux écuries, mais que M. dHuxelles, M. d'Humières et le nouveau duc d'Aumont se plaignoient, et demandoient des commissaires. Le prince n'en veut point, et dit que son droit est clair par ^les provisions de sa charge. La famille oppose l'arrêt de 1715 après la mort du Roi. Le prince oppose celui de 1718et un autre de 1721 (j'en ai parlé au mois de mai de c^te année 1721 ). Cette grande contestation vient de ce que Louis XIII et Louis XIV ont eu pour favoris leurs premiers écuyers, et leur ont accordé bien des passe-droits, qu'il est difficile de rétablir, quand on veut rentrer dans la règle. MM. de Beringhem, au reste, sont de basse origine; ils viennent d'un village de Hollande dont ils portent le nom. Le grand-père étoit
T. il. 20
tailleur et habile à faire des canons et des aiguillettes; il vint à la cour et fut valet de chambre d'Henri IV ; son fils fut valet de chambre de Louis XIII. Disgracié par le cardinal de Richelieu, il retourna en Hollande, et servit sous le prince d'Orange. Après la mort de Louis XIII, il revint à la cour, et la reine mère, dont ilétoit valet de chambre, le fit premier écuyer, parce qu'il étoit bien avec le cardinal Mazarin. On fut bien surprisde cette faveur. Son fils, qui vient de mourir, lui a succédé dans cette charge et dans la faveur auprès de Louis XIV. Il avoit épousé la sœur du duc d'Aumont : par son crédit auprès du feu Rqï, il a fort relevé sa famille. Ce sont ces gens-là qui tiennent aujourd'hui tête aux princes. Le fils survivancier n'a pas le mérite nécessaire pour soutenir cette place; le marquis de Pezé, qui a épousé depuis peu la soeur, est bien auprès du Roi : cependant il n'a pu conserver la direction des ponts et chaussées, qui a été donnée à M. Dubois, secrétaire du cabinet privé du premier ministre.
Mardi 4. — Grand écuyer. — La querelle du grand écuyer recommence tous les jours. La petite écurie ne veut point obéir. Le prince Charles a parlé haut à M. de Lépinay, qui est le premier écuyer de la petite écurie en commission. On reproche à M. le duc d'Orléans l'arrêt de 1721, mais on ne sait pas qu'il n'a été donné que pour empêcher le prince Charles d'agir en ce temps-là; ainsi on blâme sans savoir.
Le cardinal malade. — Le cardinal est tombé malade et a été saigné deux fois; il n'a point donné audience aux ambassadeurs aujourd'hui, qui est leur jour. Son mal est une rétention d'urin^qui le tourmente beaucoup. On est attentif sur sa santé. S'il venoità manquer, la Courprendroit toute une autre face.
Princes légitimés. Déclaration enregistrée. — Aujourd'hui, a été enregistrée la déclaration du Roi sur les
(1) Mém. de M»c de Motteville.
rangs et honneurs des princes légitimés dans les cours de Parlement. Elle ordonne que le duc du Maine et le comte de Toulouse, et après le décès du duc du Maine et après la démission de ses pairies , le prince de Dombes et le comte d'Eu, ses enfants, jouiront, leur vie durant seulement, au Parlement, de leur séance et voix délibérative , après les princes du sang et avant tous les ducs et pairs, de quelque dignité et qualité qu'ils puissent être, et ce, en vertu de leurs pairies, quand elles seroient moins anciennes que les autres ; que les enfants du duc du Maine en ce cas seront reçus au Parlement après le serment accoutumé, qu'ils prendront entre eux leur rang du jour de leur réception : ils ne pourront les uns ni les autres traverser le parquet, ils ne seront précédés que d'un greffier, le président prendra leurs voix en les nommant par leurs pairies et leur ôtera le bonnet. Le Roi révoque tous autres édits, déclarations, ainsi que le brevet (il est parlé dans cette déclaration des brevets que le Roi leur a donnés le même jour pour les honneurs de la Cour ).
Termes de la déclaration. — Pour consoler le comte deToulouse, on dit, danscette déclaration, que le Roi voudroit bien lui conserver ses honneurs, mais qu'il ne peut voir qu'avec peine la différence de l'état du duc du Maine et qu'il ne peut plus longtemps lui refuser de régler définitivement pour. lui et ses enfants, un état convenable à l'honneur qu'ils ont d'être alliésaussi près à tous les princes du sang : ce tte raison est très-sensée, mais ne console pas. J'ai remarqué qu'en parlant de la déclaration du 5 mars 1714, il est dit dans celle-ci qu'elle avoit été accordée au duc du Maine et comte de Toulouse et leurs descendants en légitime mariage, ce qui est une erreur; car il n'y est parlé que des enfants et non des descendants, et celle-ci ne passe pas les enfants non plus.
Addition a l'édit des duels. — Le même jour, le Parlement a enregistré une autre déclaration sur les peines et réparations d'honneur à l'occasion des injures et me-
naces entre les gentilshommes et gens de guerre. C'est une confirmation des 4 articles réglés par les maréchaux de France. Pour les injures : « sot, lâche, etc., six mois de prison et demander pardon avant d'y entrer ; si on y a répondu, trois mois de prison à l'offensé et toujours les six mois à l'agresseur. Pour démenti et menaces, de main ou de bâton, deux ans de prison. S'ils ont été repoussés par des coups, Fagresseur sera puni suivant l'édit de février.
Grains. — Déclaration qui fait défense à toutes personnes de vendre, acheter et mesurer des grains ailleurs que dans les halles et marchés. Rég. le même jour.
Jorry. — Le valet de chambre, meurtrier de Jorry, procureur, a été arrêté près Beaugé en Anjou. 11 a écrit une lettre à Paris à un ami : la lettre s'est trouvée marquée à la poste du nom de Beaugé, parce que c'est l'usage (bon ou mauvais ) de marquer sur les lettres le lieu d'où elles partent. On a suivi la piste, il a été trouvé dans une forge, où il a été pris très-facilement, et amené à Paris, où il avoue son crime et qu'il l'a fait tout seul. Sur le chemin, il ne vouloit pas manger, mais on l'a fait manger par force, et il passera bientôt par les mains de Me Jean Roseau. Il a été roué vif, le 7 mai 1723, par sentence du Châtelet.
Belle-Humeur cartouchien. — 11 a été pris un soldat aux Gardes, dans Paris, nommé Belle-Humeur, qui avoit sept chambres meublées en quartiers différents, et qui étoit de la compagnie de Cartouche.
Pillage et vol des actions. Talhouët, maître des requêtes. Commis. — A la Compagnie des Indes, on a découvert une friponnerie qui s'est faite sur les actions pendant le visa. Les gens qui se plaignoient d'être retranchés donnoient des Mémoires pour obtenir des suppléments ; ils les obtenoient, mais les commis disoient qu'on avoit été refusé, et ils s'appliquoient à eux-mêmes ces actions suppléées, qu'ils vendoient sur la place. Ils faisoient aussi de fausses feuilles pour gens qui n'avoient rien de-
mandé. Cela a été découvert, parce qu'un officier se plaignant au duc d'Orléansjqu'on ne lui faisoit point justice, le prince trouva dans un rôle le nom de cet officier comme augmenté, et lui fit reproche de ce qu'il se plaignoit encore. L'officier ayant protesté qu'il n'avoit jamais rien vu, l'affaire a été approfondie, les commis arrêtés, qui sont Gally, Fourier et Samson, et eux se défendent en disant que ce sont les maîtres des requêtes qui leur ont donné des ordres. On nomme, entre les maîtres des requêtes soupçonnés, M. de Talhouôt, Fontanieu, Pinon d'Avaur et Regnault. Le premier est un Breton fort riche, marié depuis peu à MUe Bosc, fille du procureur général de la cour des aides (il n'est pas des bons Talhouôt) ; le deuxième, Fontanieu, est neveu du contrôleur-général ; le troisième, fils du premier médecin du Roi, etc. S'ils sont coupables, c'est une grande prévarication; et quand il n'y auroit de peine que le déshonneur d'être nommé dans Paris comme complices de celte friponnerie, c'est une punition bien forte pour un magistrat et pour sa famille.
Comte de Toulouse. — Mémoire du comte de Toulouse. « Sire, c'est avec un profond respect que j'ose représenter à V. M. la juste inquiétude que me donne un bruit fort répandu d'une déclaration qu'on dit qui vaparoltre, et par laquelle on dit que je dois être privé d'une partie des honneurs que je tiens de V. M. Il ne s'agit point ni de titres ni de prétentions, il ne s'agit uniquement que de la volonté de V. M., si solennellement expliquée dans son édit de 1717, et dans sa déclaration du mois d'août 1718. Permettez- moi, Sire, d'en rapporter les termes àV. M. quoique je ne puisse le faire qu'en rougissant; parce qu'ils me font plus d'honneur que je ne mérite. « Cependant, connoissant, etc. (1) » Voilà, Sire, des titres trop glorieux pour moi à la vérité, mais auxquels j'ai lieu d'espérer que V. M,
(1) Voyez la déclaration du 26 août 1718.
voudra bien ne point déroger, tant que je n'y donnerai point lieu par ma conduite. Ces titres, Sire, sont répandus depuis cinq ans dans toute l'Europe, ils ont persuadé à tout le monde que V. M. aVoit quelques bontés pour moi, et qu'en 1718, elle ne me jugeoit pas indigne de la grâce qu'elle vouloit bien m'accorder alors. Que dira-tron si l'on m'en voit privé un instant par V. M., qui n'a jamais fait que des actions de bonté et de justice, et poujrois-je persuader aux hommes que je ne m'en suis pas rendu indigne? »
7 mat. — Prince de Pons. Matignon. — Arrêt du Parlement qui a ordonné que le prince de Pons, fils du comte de Marsan, rentreroit dans l'hôtel de Matignon, que le comte de Matignon, l'un de ses tuteurs, avoit acheté pendant sa tutelle. C'étoit autrefois l'hôtel de Marsan. Il a été jugé par cet arrêt que l'avis des parents et l'estimation ne suffisoient pas pour l'aliénation du bien des mineurs et que, suivant un règlement de 1630, il faut encore des publications, affiches et autorisation en justice. Le prince de Pons auroit d'ailleurs de grandes obligations au comte de Matignon, qui luia conservé tout son bien, mais la justice n'entre point dans cette reconnoissance et elle a jugé le procès, et non le procédé.
8 mai. — Le Grand-Duc. Madame d'Épinoy. — Autre arrêt célèbre, dans la cause du Grand-duc et du grand prince de Toscane contre Mme d'Épinoy, Tendu en la Grand'Chambre , tout d'une voix, au rapport de l'abbé Mainguy. Cet arrêt casse le testament de Mme la grandeduchesse par lequel elle auroit disposé de ses biens de France au profit de Mme d'Épinoy et d'autres personnes : au préjudice de la clause de son contrat de mariage, fait suivant le droit romain et le statut de Florence, par lequel elle se constitue en dot tous les biens et les successions qui lui pourroient arriver qui demeureroient à ses en-, fants, comme biens propres maternels. 11 y auroit eu aussi un traité de séparation, entre M. le grand-duc et la grande-
duchesse, fait à Castello auprès de Florence, le 25 décembre 1674, contenant un article précis, par lequel elle s'obligeoit de laisser à ses enfants tout ce qu'elle aura , ce qui lui pourra appartenir dans les temps de sa mort ; et depuis les successions de Mme la duchesse d'Orléans sa mère, de MUe de Montpensier sa sœur et de Mme de Guise lui étant avenues, le grand-duc leur avoit envoyé une procuration pour administrer ces successions, « dont la propriété doit appartenir à nos enfants, » procuration acceptée par la grande-duchesse. On a imprimé les actes et pièces de ce procès, avec des observations courtes et précises de M. Leroy le jeune, avocat. Le statut de Florence porte : ce Si filius velfiliaveldescendentes exstarent ex eis, tune succédant ipsi filius vel filia titulo universali matri suae velalii descenden tes suis ascendentibus in dotem. » Et Paul de Castres, grand jurisconsulte a ajouté, de Tordre et autorité de la République, en expliquant ce mot succédant ; «Etnulla mulier in dote vel de doté vel ejus parte possit condere aliquam ultimam voluntatem nec aliquid etiam inter vivos quo quomodo disponeant, de dicta dote vel ejus parte in praejudicium viri vel filiorum, etc. » Le traité de séparation, fait par l'entremise du Roi, qui y avoit envoyé Mme du Deffand , étoit encore un acte public d'une grande autorité, la grande-duchesse ayant toujours resté en France depuis ce temps-là. Cette. cause ayant été plaidée en l'audience, M. de Lamoignon, avocat général, avoit conclu pour le testament; elle fut appointée, et a depuis été jugée, tout d'une voix, pour le grand-duc qui doit être bien content de la justice du Parlement de Paris. L'arrêt a été supprimé.
Dimanche^ mai. — Talhouetjugéle28 août. — M. de Talhouet, maître des requêtes, a été arrêté, mené à la Bastille, et scellés apposés chez lui par M. d'Argenson, pour l'affaire du visa et pour les actions qu'il est accusé d'avoir prises sur le public. Cet homme faisoit une dépense prodigieuse et grande chère, étoit beau joueur, beau
parleur et imposant à tout le monde. Il s appelle Lapierre et est fils du sénéchal de Pontivy en Bretagne. Talhouët est un nom de terre. M. Bosc a mal placé là sa fille, et a été ébloui par ce Breton, qui ne devoit pas prétendre à une telle alliance; on ne parle plus des autres maîtres des requêtes qui ont été soupçonnés, etc. Le secrétaire de M. Dodart s'en est enfui. Cette affaire aura de grandes suites; tous les commis principaux de la Banque y ont part, et on en arrêté tous les jours. Une dame de la maison de Talhouët a dit au duc d'Orléans : « Si vous le faites pendre, que ce soit sous le nom de Lapierre. » Il y a une commission particulière pour juger en dernier ressort.
Commission pour les abus du visa — M. de Châteauneuf, président ; MM. de Harlay, de Fortia et d'Herbigny, conseillers d'État; et douze maîtres des requêtes, M. de Vattan, procureur général. M. d'Argenson fait les instructions, commission pour les abus de visa. La fortune de la France étoit en de bonnes mains à ce visa, et voilà ce que le papier et le maudit Système dévoient produire. On a trouvé chez Firmié, commis, trente-deux douzaines d'assiettes d'argent et cent plats, et ainsi du reste, pendant que toutes les honnêtes familles périssent.
Talhouët. — M. de Talhouët n'a pas voulu répondre à M. d'Argenson qui l'a interrogé, et a dit qu'il devoit être jugé au Parlement, les Chambres assemblées ; mais on passera outre, et le Parlement même, qui n'a jamais approuvé les actions, n'en voudroit pas connoltre. J'en ai l'exemple dans une affaire de la comtesse de Moras, où la Tournelle n'a pas voulu juger un vol d'actions, parce que ce n'étoit pas matière à larcin.
Mercredi, 12 mai. — La fièvre tierce. — La fièvre m'a pris que je n'avois jamais eue : elle a tourné en tierce. J'en ai eu trois grands accès et elle a été arrêtée au quatrième par le quinquina, que je ne connoissois point. J'ai dit qu'il m affoiblissoit la poitrine, et les médecins m'ont répondu qu'un accès de fièvre étoit plus
dangereux pour la poitrine qu'un mois de quinquina ; il faut croire les médecins. Les songes, les chimères, l'appétit de parler sont terribles dans la fièvre. J'avois dans la tète un placet pour le prince Charles,, qui ne me quittoit point; je l'ai dicté, il en est sorti. La même chose est arrivée à Boileau, qui fit, dans une fièvre, des chansons sur un air du Savoyard; on lésa mises dans ses Œuvres, J'ai relu le poème du Quinquina de La Fontaine, et il m'a paru excellent. C'est là où il dit :
D'autres temps sont venus, Louis règne, et la Parque Sera lente à trancher nos jours sous ce monarque ; Son mérite a gagné les arbitres du sort.
Compagnie des Indes. — On a publié un arrêt du 3 mai qui nomme des commissaires pour juger les affaires contentieuses de la Compagnie des Indes; elle épargnera bien des frais de la juridiction ordinaire. Ce sont MM. Fagon , Fortia, Daussan, Angran, Rouillé, d'Argenson, Fontanié, Moras, Méliand.
Bureaux des finances. — Autre arrêt, du 27 avril, qui aexcepté les officiers des bureaux de finance du prêt pour leurs charges, mais avec beaucoup de peine. Il y a un plaidoyer dans l'arrêt contre eux.
Eaux et forêts. — Autre arrêt, du 4 avril, qui exempte les officiers des eaux et forêts du logement des gens dé guerre. Cet arrêt parolt avoir été donné avec colère, contre les commandants de guerre et autres, qui demandent ces logements, en haine de la chasse que ces officiers ne leur souffrent pas.
17 mai. — Rentes viagères. Prévarication^ — De ce jour il ya un arrêt qui ordonne que ceux qui ont fait des soumissions pour les rentes viagères, les rempliront dans la huitaine, sinon qu'elles seront délivrées à bureau ouvert à ceux qui se présenteront. Cet arrêt prouve le brigandage affreux qui s'est fait sur ces rentes. On a tout à coup dit qu'elles étoient remplies, et les porteurs de bil»
lets de liquidation ont fondu leurs billets à partir des quatre cinquièmes. Mais cette opération s'est trouvée fausse. Des gens apostés les avoient pris, et les revendirent dans le public, en cédant la première année d'arrérages. La poursuite faite sur les commis delà Banque a fait peur à ces fripons. La revente a cessé, les soumissions n'ont point été remplies, et il a fallu donner cet arrêt, qui ne remédie pas à toutes ces pauvres familles qui ont fondu leurs billets , faute d'avoir pu obtenir de ces rentes viagères. On soupçonne jusqu'au contrôleur-général d'avoir eu part à cette manœuvre et d'en avoir profité. Ainsi tout pille : le ministre, les juges, les commis, et tous par la digne vertu du papier anglais.
24- mai. — La Jonchère arrêté. — On ne parloit plus de l'affaire des Trésoriers ; mais tout d'un coup, elle s'est réveillée. La Jonchère, trésorier de l'extraordinaire delà guerre, a été arrêté en revenant de Versailles, à onze heures du soir. Il a été mis à la Bastille, et scellé chez lui à la requête du procureur général de la commission. Il paroissoit tranquille, et ce coup a bien étonné sa famille. On a dit aussitôt que plusieurs personnes avoient part à cette affaire : le chevalier de Rohan, le maréchal de JJerwick, le prince de Tingry, M. de Belle-Isle, le marquis de laFare. Le trésorier prenoit leurs billets de banque, et leur donnoit ou promettoitde l'argent à la place, quand ses fonds rentreroient, ce sur quoi il demandoit 43 millions au Roi, comme on voit dans le Mémoire des Paris. Cependant, il donnoit ce billet à l'officier, comme si c'étoit le fonds de la guerre, ce qui n'étoit pourtant pas. Ces Messieurs, qui dévoient savoir les règles de la guerre, ont bien manqué, et le trésorier aussi. Le public s'exerce sur ces noms illustres; leur réputation n'en sera pas meilleure, et la Jonchère n'en sera pas plus justifié. On doit le transférer, aji premier jour, dans son bureau pour vérifier ses registres, et c'est une triste comparution dans sa maison.
31 mai. — La Chapelle mort. — Le Sr de la Chapelle, de l'Académie françoise, est mort. Il y avoit été reçu le 12 juillet 1688, ety fit une belle harangue. Il éloit secrétaire des commandements du prince deConti, et ne lui donnoit pas de bons conseils. On a de lui les Amours de Tibulle et de Catulle, en prose et en vers françois; mais son principal ouvragesont les Lettres de Suisse, qu'il faisoit pendant la dernière guerre par les ordres du marquis de Torcy, où il y a bien des haines contre la maison d'Autriche. Le style en est un peu trop déclamatoire pour des lettres, et la matière bien exécutée. Du reste, cet homme ne valoit pas grand'chose du côté des mœurs. Il dogmatisoit l'athéisme et le professoit aux femmes. Il a été receveurgénéral des finances, et y a mal fait ses affaires. Il devint amoureux d'une veuve de Bourges qui ne vouloit point de lui; il fit semblant de se pendre ; on le détacha d'une solive, et il épousa la veuve.
Baron revenant sur le théâtre. — Tout Paris retourne à Inès de Castro. Baron, que l'on croyoit mort, ou qu'on croyoit avoir renoncé à la comédie, est remonté sur le théâtre tout de plus belle. Il n'a jamais si bien joué. C'est un prodige que cet homme en qui l'action ne finit point. Les uns sont scandalisés de .son retour; d'autres charmés. Il dit qu'il n'a d'autre métier pour vivre, et qu'il ne fait point de mal en jouant la comédie qui le nourrit. Lamotte est bien content de cette résurrection, qui remet sa pièce en honneur.
. 23 mai. — Grand et premier écuyers. — Voici l'arrêt qui a été rendu dans l'affaire du grand écuyer et du premier :
ce Le Roi étant informé que les arrêtés rendus en son conseil les 22 octobre 1715, 17 février 1718 et fin mai 1721, donnent lieu à des contestations entre le grand écuyer de France et le premier écuyer de S. M., auxquelles le bon ordre de son service demande qu'il soit pourvu, S. M. étant en son conseil, a or^Qi^é etçrçlQnae qu'en tout ce
qui sera de son service dans les grandes et petites écuries, le grand écuyer de France et le premier écuyer de S. M. suivront et observeront les mêmes usages dans leurs fonctions et administrations qu'ils suivoient et observoient au jour du décès du feu Roi et avant lesdits arrêts, sans aucun changement ni invocation de part et d'autre, jusqu'à ce que S. M., en connoissance de cause, en ait autrement ordonné. Fait au conseil d'État du Roi, S. M. y étant. Tenu à Versailles, le 23 mai 1723. — Signé : Phélipeaux.
Par cet arrêt, on n'a point d'égard aux arrêts rendus pendant la Régence, non pas même à l'arrêt du 26 octobre 1715, qui a jugé la dépouille de la grande écurie : le Roi se réserve à juger le fonds en connoissance de cause ; ainsi on est en état de l'instruire et de donner le mémoire qui a été fait.
Le cardinal a dit au prince Charles qu'il en auroit eu pour six ans à faire casser ces arrêts et qu'il y avoit donné ordre en un moment. Mmc de Beringhem avoit demandé qu'il lui fût permis de porter la livrée du Roi et les armes du Roi à son carrosse , comme veuve du premier écuyer, ce qui lui a été refusé. Le prince Charles a dit en riant : « Je lui donnerai, quand elle voudra, la per- « mission de la livrée ; cela se donne bien auxcomédiena nés, de peur qu'on ne les insulte. »
Campistron. — Campistron , de l'Académie françoise, est mort. Il étoit attaché à MM. de Vendôme. Il a fait plusieurs pièces de théâtre assez bonnes. C'est celui qui a le plus approché de Racine. Voilà deux places vacantes,celle de la Chapelle et la sienne.
28 mai. — Layer, anglais. — L'avocat Layer, enfin, après bien des répits, a été pendu à Londres, puisécartelé, ses entrailles brûlées et sa tête mise sur le temple de Bar; le tout pour une conjuration que la moitié de la nation désavoue. Il a dit en mourant qu'il n'y auroit jamais de paix en Angleterre, tant qu'ils n'auroient pas leur véritable roi,
On a appris que le 23 octobre, Ispahan s'étoit rendu, avec tous ses habitants et le sophi, au rebelle Nirevex. C'est une étrange révolution.
Clergé. — Le clergé s'est assemblé aux Augustins pour ses affaires particulières. Le cardinal de Noailles a eu la douleur de voir tenir cette assemblée dans Paris et de n'y point présider. L'archevêque d'Aix est deuxième président, le cardinal Dubois est le premier président; il y est venu, et a remercié le clergé de l'avoir associé, comme archevêque de Cambray, au clergé de France : le discours qu'il a fait est du nouveau style. Il a mis en pièces le sacerdoce et l'empire, et on n'a pas trop compris cette harangue, que les beaux esprits du temps louent comme un chef-d'œuvre.
Lettre des sept évêques, in-4°, kS pages (cette lettre a été supprimée par arrêt du Conseil du 19 décembre 1723). — On a distribué, au commencement de ce mois, une lettre au Roi, des mêmes sept évêques qui avoient écrit au Pape en 1721 une autre lettre, que le Conseil a fait supprimer par un arrêt du 19 avril 1722. Ils répondent, dans cette dernière lettre, à tous les motifs de cet arrêt, font voir qu'ils n'ont rien fait contre le Roi et l'autorité royale, qu'ils ont pu s'adresser au Pape, sans permission du Roi, dans une matière spirituelle, et lui exposer les maux de l'Église : que la Constitution n'étant point acceptée unanimement, et n'étant enregistrée qu'avec restriction, ils ne sont point en faute, en demandant le jugement de l'Église universelle et en appelant; qu'ils violeroient les libertés de l'Église gallicane en faisant autrement, et qu'on n'a pu dire qu'il seroit procédé extraordinairement contre eux, à moins qu'il
n'y ait un corps de délit. Cette lettre est très-éloquente, et ne fera pas plus d'effet que les autres.
L'archevêque de Reims a écrit une lettre à l'évèque de Boulogne, son suffragant, pour lui dire qu'il ne pouvoit s'empêcher de convoquer un concile provincial contre lui, à cause du mauvais gouvernement .de son Église. L'évèque de Boulogne, qui est un ancien évêque, a fait au métropolitain une réponse où il lui a montré son ignorance dans les matières canoniques, et a appris à ce jeune prélat ses véritables devoirs et la distinction des matières contentleuses et des volontaires dans la juridiction épiscopale. Le non vel arche vêque doit être bien honteux de cette levée de boucliers que les Jésuites lui ont fait faire.
Mémoires de Mmc de MoTTEViLLE. — Il a paru des M émoires pour servir à l histoire d'Anne d'Autriche, femme de Louis XIII, par M™ de Motteville, sa favorite, en 5 volumes in-12; Amsterdam. Il n'y a jamais eu ensemble tant de faits secrets, tant de caractères bien marqués, tant de portraits ressemblants et une connoissance si grande de la Cour et des familles. Il falloit une historienne, pour bien dire tous les détails Je la vie d'une Régente, et il n'y a qu'une femme qui puisse bien savoir certains secrets des femmes. Tous les historiens de la minorité de Louis XIV n'approchent pas de ces Mémoires. J'ai lu les cinq tomes, qui m'ont été prêtés par M. l'ambassadeur de Hollande, homme fort aimable et de beaucoup d'esprit. Il y a bien des traits singuliers sur Christine, reine de Suède, et sur ses deux voyages en France. Le dernier tome contient la mort du cardinal Mazarin et celle de la Reine, avec des circonstances très-particulières. Enfin, hors quelques réflexions un peu trop dévotes et quelquefois déplacées, on peut dire ces Mémoires * excellents, et faisant grand honneur à celle qui les a composés avec une vérité qui brille partout et qui n'est point ordinaire. Ce qui est rare, c'est que Mme de Motteville
n'est de rien dans tout ce qu'elle raconte, et qu'elle n'a fait qu'écrire ce qu'elle a vu et entendu, au lieu que tous les faiseurs de Mémoires sont toujours de quelque parti.
La Jonchère. — La Jonchère est mal dans ses affaires. Il a été décrété de prise de corps par la commission, à qui on a donné pour nouveau pouvoir de juger criminellement, ce qui fait que les officiers militaires qui en étoient s'en sont départis, ne jugeant criminellement qu'au conseil de guerre. On crie fort contre ceux qui ont tiré l'argent de la caisse ; et on renouvelle l'enlèvement du caissier assassiné.
11 juin. — Aventure du For-l'Évéque. — Il est arrivé aujourd'hui, au For-1'Évèque, un cas bien nouveau. On a voulu transférer un prisonnier, par lettre de cachet, d'une chambre dans une autre. Il a résisté : on a fait venir des archers. Il a trouvé moyen de. se saisir d'un couteau et d'une fourche et il s'est défendu contre eux. Le lieutenant criminel et le procureur du Roi sont arrivés, et n'ont point trouvé d'autre expédient, pour arrêter la rébellion de cet homme, que de le faire tuer. Ensuite, ils ont fait le procès au cadavre, l'ont condamné à être traîné sur la claie et pendu par les pieds, ont fait, dans l'instant, confirmer le jugement par un arrêt de la Tournelle, et le même jour, ont fait exécuter le jugement à la Grève, au grand étonnement de tout Paris, qui plaint ce pauvre malheureux, qu'on pouvoit désarmer de cent manières différentes sans le tuer. Il s'appelle Chevet. Il étoit arrêté par ordre du Roi, comme ayant connoissance de certains agioteurs qui prêtoient sur les actions, et qui ont fait banqueroute. Dans cette affaire étoit intéressé un maître des requêtes, nommé Saint -Aubin, à qui on a filouté une liquidation de 180 actions qu'il avoit données à ces agioteurs en nantissement avec une mention au dos, qu'ils ont couverte d'encre, et ensuite ils ont fait couper la liquidation et s'en sont emparés. Chevet, qui
étoit de l'intrigue, ne peut plus parler : on soupçonne qu'on Ta tué, pour lui ôter la parole, et pour lui mieux faire garder le secret. M. de Saint-Aubin crie : le ministre a envoyé Rouillé, maître des requêtes, informer dans la prison, pour savoir le fait. Le lieutenant criminel et le procureur du Roi sont très-blàmés. On les veut prendre à partie aux Requêtes de l'Hôtel, où l'affaire du prisonnier et des banqueroutiers se traitoit. On nomme, entre ces fripons, le chevalier de Novion, propre frère du président à mortier, qui a toujours été un mauvais garnement, enfermé à Saint-Lazare, puis au château de Saumur, et enfin, passant sa vie avec les filous, les archers et les gens de mauvais aloi. On dit qu'il avoit bu avec eux, le matin, dans des cabarets proche le For-1'Évèque. Il a été décrété d'ajournement personnel. Il y a aussi un M. de Miromesnil, colonel, qui a été cassé, et qui est en fuite. Le jugement de Chevet, qui a été crié par les rues, porte : a Dûment atteint et convaincu de la rébellion par lui faite à justice dans sa prison du For-1'Évêque, tenant un couteau d'une main et une fourche de l'autre. » On pouvoit lui faire son procès comme rebelle, mais il ne falloit pas le tuer, et personne n'a le droit de vie et de mort sur les sujets du Roi. Mais les officiers et archers, accoutumés au sang, ont méprisé la 'vie d'un homme qu'on devroit leur faire payer bien cher. Le premier ministre, qui n'entend pas raillerie et qui est ferme, veut qu'on fasse justice sur cette affaire.
Ml,c Houel. — Il y avoit trop longtemps que le duc d'Orléans étoit sans maltresse, au moins publiquement ( car secrètement on lui donnoit Mm* de Sérur, qui n'est que sa fille bâtarde). On lui en a fait venir une de Provence, MUe Houel, nièce de Mm6 de Sabran, très-jolie, qui n'a point fait la difficile, et qui est maltresse déclarée : il commence par lui donner 20,000 écus de meubles ; il y fait le mieux qu'il peut, et ce mieux-là est très-peu de chose, mais la pucelle s'en contente.
En même temps, ce prince a satisfait un autre goût. Il avoit vu au sacre, à Reims, de . beaux tableaux originaux dans F église cathédrale. Il n'a pas eu de cesse qu'il ne les ait eus et qu'il en ait dépouillé cette église, comme il a fait de celle de Narbonne. Le chapitre lui a accordé un Titien de quatorze pieds de long, un Corrége, et des tableaux d'autres grands maîtres, dont il leur donnera de belles copies, qui seront encore trop bonnes pour des Champenois, et il donnera au chapitre sa protection pour le surplus. Il a quitté sa nouvelle maltresse à Saint-Cloud pour venir voir ces tableaux à Paris, et on ne sait pas quelle est la plus forte des deux passions. Les connoisseurs sont étonnés de ce qu'avec ce go.ùt pour la peinture, il n'en ait aucun pour l'arrangement, mettant un tableau de dévotion auprès d'une nudité, un. tableau de grande architecture auprès d'un paysage, et ainsi du reste. Il ne se plaît qu'à en amasser beaucoup. On m'a dit qu'étant en Espagne, il eut la permission de faire copier un original excellent qui étoit à l'Escurial, et qu'il eut dessein de faire mettre la copie à la place de l'original, mais que les religieux s'en étant aperçus, ils firent arrêter le peintre et le mirent à l'Inquisition.
15 juin. — Dictionnaire de commerce; Paris, 1723, chez Etienne.— M. l'abbé Savary, chanoine de Saint-Maur, m'a fait présent du Dictionnaire de commerce, en 2 volumes in-folio, commencé par M. son frère et fini par lui. C'est un ouvrage merveilleux et sans exemple en France. Il met à la tète une préface historique sur le commerce, où il y a une belle description du commerce des Hollandois et de celui que le czar fait aujourd'hui, et qui mérite d'être au nombre de ces cinq ou six préfaces qu'on regarde comme des chefs-d'œuvre. On trouve dans ce livre la fabrique des cent vingt-quatre métiers qui sont à Paris, les outils, les statuts, etc; Ainsi, on peut apprendre le métier que l'on veut : il y a une recherche curieuse du commerce de chaque province et ville de France, et une en-
core plus curieuse de tout le commerce, étranger qui se fait par chaque nation dans les quatre parties du monde. On y a fait entrer les prescriptions de Colbert sur les haras et les chevaux ; enfin, il y a une abondance de choses nouvelles et presque inconnues. Le style en est pur, facile, agréable, intelligible et déchargé de mille crédulités populaires et des faussetés des voyageurs. La France est bien ornée d'un pareil livre. Il a été imprimé par souscription.
Mirliton. — Il s'est répandu un nouveau vaudeville qu'on appelle U Mirliton. On y fait des couplets de toutes les sortes, et il y en a sur toute la Cour, qui y est fort maltraitée, sans épargner les princesses. Un poëte en a fait sur le Jugement de Paris. En voici quelques couplets, que faisoit entendre la fin de ce Mirliton , qui est fort impertinent et licencieux :
Le berger aux trois déesses Fit ôter les cotillons ;
fl vit trois paires de f.
Et trois paires de t.. . .,
Et trois mirlitons, mÉrlitèhe,
Et trois mirlitons, ton ton.
D'une pareille corvée , Paris ne s'épouvanta, Mais il fut tête levée
Et tour à tour feuilleta
Chaque mirliton, etc.
Junon prqmet la richesse * Au jeune berger P^ris, Pallas vante la sagesse.
Maïs qu'offrit dame Cypris?
Un beau mirliton, etc . . . .
— A cette douce parole On vit le combat cesser, Car Paris étoit un drôle Qui se faisoit cul fesser i Pour un mirliton, etc.
JUIN i725. 467
Vu homme de la Cour, qui a voulu venger outes les dames, a fait un couplet contre l'auteur inconnu, qu'on soupçonne pourtant être M. de Meuse :
Les sottises que tu craches, Auteur anonyme et plat.
Sentent de loin le bardacbe Qui voudroit qu'on laissât là Tous les mirlitons, etc.
On fit contre Bussy un pareil couplet :
On ne fait pas sur Monglat ,
Des chansons de débauche; Savezvous pourquoi cela ?
C'est que Bussy l'auteur la chevauche, Chevauche, chevauche.
Il y a un couplet sur la nouvelle maltresse du duc d'Orléans :
La Sabran, pourquoi produire Houel au défunt Régent ? Ne devais-tu pas l'instruire Qu'il rate depuis longtemps Tous les mirlitons ? etc.
Hou EL. — On sait qu'il lui a donné 12,000 francs de rentes sur la ville, qu'il est content de dormir auprès d'elle, et qu'elle en est aussi très-contente. A peine avoit-elle une chemise, et à présent elle a les plus belles garnitures du monde. Elle est grande, bien faite, possède de belles dents, mais elle est brune et n'est pas belle de visage. Elle n'a que seize ans.
Le cardinal Dubois. — Le cardinal a toujours son même mal; il jette du pus par les urines. Les uns disent qu'il ne peut pas vivre; d'autres disent qu'il vivra, et cependant, il vit et jouit de toute son autorité. Les cardinaux de Richelieu et Mazarin n'en étoient pas moins ministres, quoique malades . On lui vient de donner l'abbaye
de Saint- Bertin de Saint-Omer, qui étoiten règle, et qui est de 100,000 francs de rente.
Cardinales os apertum habent ad omnia bénéficia.
22 juin. — On a publié une déclaration du Roi qui permet à ceux qui ont des quittances de finance produisant intérêts , de prendre des lettres de ratification au grand sceau, et que les créanciers pourront s'y opposer comme pour les rentes de la ville et augmentations de gages, et qu'il en sera usé comme pour les offices dans la distribution, suivant l'édit de 1683. Ainsi, voilà un immeuble nouveau en France.
Arrêt du 7 juin, qui met toutes les dettes dues aux communautés, supprimées, sur les rentes des tailles. Et notez qu'on ne paye pas ces rentes.
Foins. — Ordonnance du 29 mai, qui permet de faucher les foins avant la Saint-Jean, sans en demander permission aux seigneurs ni aux capitaines des chasses et aux officiers, à cause de la sécheresse de l'année et l'espérance du regain. Ordonnance remarquable à cause des pontes de perdrix et des chasses.
Cardinal Bissy. — Le Parlement, ayant voulu prendre connoissance de Ylnstruction pastorale du cardinal de Bissy, dénoncée par les écrits anonymes de l'abbé Mainguy, le conseil a nommé des commissaires, qui ont examiné FInstruction et les écrits, et sur cet examen il a été rendu un arrêt du conseil, le 23 mai, qui condamne les deux écrits comme libelles diffamatoires, calomnieux, remplis de déclamations fausses et scandaleuses, injurieuses à la personne du cardinal de Bissy et même au Saint-Siège et à Tordre épiscopal, séditieux, tendant à révolte et contraires aux bonnes mœurs : en conséquence, les supprime. L'arrêt ordonne encore qu'il sera procédé extraordinairement, tant contre ceux qui ont composé que contre ceux qui ont imprimé. Dans le Vu de l'arrêt, le Roi déclare que, bien loin que Ylnstruction pastorale
contienne rien qui puisse donner le moindre fondement aux accusations formées par les deux écrits, elle s'explique, au contraire, en plusieurs endroits, très-clairement pour les maximes les plus conformes au droit de la couronne et aux libertés de l'Église de France, et S. M. voulant réprimer l'abus de semblables libelles, et rendre en môme temps à Y Instruction du cardinal de Bissy le témoignage qu'elle mérite : ouï le rapporteur, etc. » Ainsi, on a vu le conseil juger la matière des libertés gallicanes, et décider sur l'instruction d'un évèque que l'on déclare bonne, pendant que le Parlement la soutenoit absolument contraire aux libertés. Exemple bien nouveau et bien périlleux en France : Rome nous domine plus que jamais. Nos libertés s'en vont, et nous allons tomber dans l'infaillibilité. Toutes ces qualifications doivent bien fâcher l'abbé Mainguy, qui est le vrai auteur de la dénonciation, et contre lequel il est dit, en général, qu'il sera procédé extraordinairement.
11 a paru, quelque temps après, une dénonciation de Y Instruction pastorale de M. le cardinal de Bissy et de plusieurs autres écrits, pernicieux à l'Église et à l'État, contenant 94 pages in-4°. Elle est bien écrite, sans doute de la main d'un jurisconsulte, hors la conclusion, qui recommence l'ouvrage et marque une aigreur qui ne peut finir. Les endroits de l'Instruction sont cités au long, et on est bien surpris de l'arrêt qui Ta trouvée bien gallicane, car tout y est roipain, italien; le pape y est infaillible et nos plus grands usages et les plus communs au Parlement, sont violemment attaqués. Cette nouvelle dénonciation est enveloppée dans la. condamnation qui condamne les ouvrages semblables.
En parlant de la lro dénonciation, elle dit : « L'illustre auteur de cet ouvrage », et démasque ainsi l'abbé qui a voulu se cacher.
Les gages des offices municipaux se prenant sur les octrois des villes, arrêt du 7 juin, qui ordonne qu'ils y se-
ront pris, nonobstant tous autres mandements des maires et échevins ; on n'en excepte pas une seule des dettes qui se prélèvent sur ces -octrois.
Arrêt du Parlement, du 22 juin, qui a condamné un laquais à être mis au carcan avec cet écriteau : Laquais insolent et séditieux, pour avoir fait rébellion, lors du transport de deux prisonniers voleurs. — C'est une terrible race que celle des laquais à Paris.
Séguier. — Le chancelier Séguier avoit eu autrefois l'aliénation des aides de Romorantin ; le Roi les a réunis, et on donne aux ducs de Sully et de Cois lin, ses héritiers, 12,000 livres de rentes liquidées par arrêt du 8 septembre 1722, qu'on a rendu public ces jours-ci. On s'attache fort à remettre le Roi dans tous ses droits : on n'y souffre pas la moindre contravention, et comme les élus favorisent quelquefois le peuple contre les commis, le conseil évoque tout, sans passer par la cour des aides, et prononce avec rigueur la confiscation et les amendes, suivant l'ordonnance. 11 y en a vingt arrêts dans ce mois de juin et celui de mai.
Arrêt du 22 juin, qui renouvelle les défenses d'imprimer dans le royaume aucuns livres ni livrets, sans permission. (Défenses inutiles.)
Ordonnance du Roi, du 24 juin, qui augmente le prix des postes à 30 sols par cheval, pour un an, à cause de la rareté des foins.
Grâces nu sacre. — Le Roi a accordé plusieurs grâces au sacre. La règle est de les faire enregistrer dans les trois mois, ce que plusieurs n'ayant pu faire, il y a eu une déclaration du 15 mai , régularisée le 26, qui donne encoretrois mois du jour de l'enregistrement de cette déclaration, pour présenter les lettres aux cours et juges à qui elles sont adressées. Cela apprend l'usage de ces grâces du sacre que Ton ne savoit point. J'en ai parlé dans le temps.
Droits pu Roi. — Lettres patentes du 4 mai, régis-
trées en la cour des Aides, le 12 juin, qui défendent de mettre en liberté les rebelles pour les droits du Roi avant le jugement définitif. Ces lettres sont données sur deux arrêts, dont l'un, du 26 mars 1720, rendu au rapport du S* Law, contrôleur général des finances. On a donc vu encore le nom de ce misérable, dans les registres de la cour des Aides et dans le public, au lieu qu'il en devroit être effacé pour toujours.
Avignon. — L'Université d'Avignon ayant entrepris de donner des licences en droit, contre les règles, et sans observer les temps, arrêt du 12 juin, qui ordonne qu'elle se conformera à la déclaration de 1679, et que les licences contraires seront punies dans les tribunaux de France. Entreprise du Conseil sur le Parlement. L'arrêt cache les lettres patentes de juillet 1650 et avril 1698, qui confirment les privilèges de cette Université, et dit que tous ses suppôts jouiront des privilèges de celle de France, pourvu qu'ils soient naturels françois ou natifs de la ville d'Avignon et Constat Venaissin.
Sainte-Maure. • — Le prince Charles, grand-écuyer, étant obligé de faire quelques remèdes à Paris, le jeune comte de Sainte-Maure, reçu en survivance de la charge de premier écuyer de la grande écurie, l'a représenté à la Cour. Un de ces jours derniers, ne s'étant point trouvé dans le moment que le Roi montoit à cheval, le Sr de Goyon, commandant de la grande écurie, a monté le Roi, et dans le îemps qu'il étoit près de l'asseoir sur son cheval, est arrivé le jeune comte, quia déplacé Goyon, quoique le service . commencé ne s'interrompe jamais : le Roi en a pensé tomber ; Goyon a dit au comte : « Vous êtes bien vif. » Le Roi, qui ne cherche qu'à s'amuser, dit à M. deBrissac, lieutenant des gardes du corps, de se mettre à côté de lui, et qu'ils joueroient au 30 et 40, tout en allant à la chasse. Le comte, à qui il appartient d'être auprès du Roi pour sa charge, a voulu faire retirer Brissac, qui a eu une bonne excuse dans Tordre du Roi : ensuite
le comte a passé aux officiers des gardes du corps, à qui il a disputé leurs places : il n'y a pas plus gagné : à la fin delà chasse, ila dit à Goyon de venir prendre son ordre ; il s'en est moqué; enfin, cinq ou six jours après, le jeune comte s'est avisé d'appeler Goyon en duel, par une lettre bien écrite : il l'attendoit dans l'avenue de Versailles à Saint-Cloud. L'autre, ayant répondu qu'il n'acceptoit point de rendez-vous, mais qu'il sortoit tous les jours tout seul et qu'on pou voit lui parler, le comte a envoyé un laquais à Goyon, lui dire qu'il l'attendoit : même réponse, hors qu'il dit au laquais qu'il jouoit à se faire envoyer aux galères, et qu'il l'eût fait arrêter s'il n'avoit la livrée du Roi. Le comte s'étoit vanté le matin, à Versailles, qu'il se battroit dans le jour, Fécuyer étant venu à Meudon, d'où le Roi envoya un exempt, M. de Menou, arrêter M. de Goyon chez lui. Le lendemain, Goyon remit entre les mains du prince Charles la lettre d'appel, et le prince la remit entre les mains du comte de Sainte-Maure, oncle, en présence du neveu. Ainsi s'est terminée cette affaire, étourderie d'un jeune homme qui a pensé se perdre. Son oncle dit au prince : « C'est que mon neveu est brave, » mais on n'a pas trouvé de bravoure dans tout cet éclat. Il étoit même, lui, sixième, dans l'avenue, à ce qu'on a su. Cela a ramené une histoire de l'oncle qui, ayant voulu se battre contre M. de Cbamarante, ne s'y trouva point. Il envoya un autre homme à sa place, que Chamarante tua.
Après tout , cette affaire n'a pas fait non plus d'honneur à Goyon, qui a montré Ja lettre. Un des premiers officiers des gardes du corps m'a dit à l'oreille : « Ce sont combats d'écuyers cavalcadours. »
Le Blanc. Breteuil. — Le 2 juillet, M. Le Blanc, ministre de la guerre, a été exilé, et l'on a mis à sa place
M. de Breteuil, intendant de Limoges. Tous les officiers sont affligés, mais il y a longtemps qu'on songeoit à ce déplacement, et que le successeur étoit désigné, pour les services secrets qu'il a rendus au premier ministre. On ne doute pas que l'affaire de la Jonchère n'ait grande part à cette disgrâce. M. de la Vrillière a porté la lettre de cachet à H. Le Blanc chez l'archevêque de Vienne, chez qui il dlnoit. Son exil est dans la terre de Doux, proche Coulommiers, qui est une terre du marquis de Tresnel, son gendre. Il a trouvé proche Heaux, à six heures du matin, le 3, le comte d'Évreux, qui venoit de Mousseaux à Paris, et qui né savoit point la nouvelle. Le comte d'Évreux, qui n'étoit pas son ami, n'a pas laissé de lui faire bien des honnêtetés et de lui offrir bonne compagnie qui étoit restée à Mousseaux. L'ex-ministre a- cru qu'on se moquoitde lui; mais cela étoit tout naturel, et voilà un des premiers maux de son exil.
Breteuil. — Tout le monde est surpris du successeur, qui ne sait rien de la guerre, mais il a de l'esprit et de la politesse, et on croit qu'il réussira. Sa femme est Charpentier y fille du boucher des Invalides, que sa mère lui a fait épouser malgré lui : et on a déjà dit en riant que, sous son ministère, les Invalides auroient de bonne viande. Les railleurs ne dévoient pas manquer ce mot.
Belle- Isle. — Le fameux M. de Belle-Isle, qui gouvernerait tout, tombe aussi dans la disgrâce. Il étoit de part avec M. Le Blanc et la Jonchère. On dit qu'il y avoit un écrit entre eux, portant que la Jonchère auroit une indemnité, au cas que les événements fussent malheureux. Adieu la belle maison qu'il élevoit, comme rivale du Louvre, sur le quai de Saint-Gratien, et qui lui a tant coûté d'argent, adieu tous ces échanges et ces domaines, et apanages de Brie qu'on lui a donnés pour Belle-Isle. On dit que le Roi a dit qu'il falloit le loger à la Bastille, en attendant que sa maison fût achevée, et on fait déjà son décompte sur Belle-Isle. Il a joui de grands revenus
des domaines, il a tiré plus de deux millions de la caisse de l'extraordinaire des guerres. Le voilà payé, et il faut qu'il rende tous les domaines qui lui ont été aliénés, et Belle-Isle restera au Aoi. Il y a soixante-dix ans que son grand-père pensa périr pour ce même Belle-Isle, Le bruit se répand qu'il est arrêté et assigné pour être jugé par la commission de la Jonchère : cela n'honore pas le mestre de camp général des dragons; personne ne le plaint, et tout le monde plaint M. Le Blanc, qui a rendu service à tous les officiers. Ce dernier sort peu riche en apparence; il n'a qu'une fille, mariée au marquis de Tresnel, homme de condition et fort riche. Cette fille étoit arrogante, et les fçmmes ne sont pas fâchées de la voir déchue.
On a ôté l'intendance de Bordeaux au président Boucher, de la cour des Aides, beau-frère de M. Le Blanc, qui l'avoit eue contre la règle de n'en donner qu'aux maîtres des requêtes. On parle de je ne sais quel abus sur la Monnoie, qui est affaire bien délicate. Les deux autres frères de M. Le Blanc sont évèques, l'un d'Avranches, l'autre de Sarlat, mais on n'ôte point des évêchés, et ils restent évêques.
Bissy. — A propos de l'arrêt du 23 mai qui justifie V Instruction du cardinal de Bissy, un père de l'Oratoire, vieux prédicateur et diseur de contes, a dit : « C'est comme si le Roi nous ordonnoit de croire que M. le Duc a deux bons yeux, que le prince de Conti n'est point bossu, et que le duc du Maine a de bonnes jambes. »
Inès en mirliton. — Mmc du Deffand, qui a de l'esprit et du badinage, s'est avisée démettre la tragédie d'Inès en mirlitons (1). L'idée en est plaisante, et tourne doucement en ridicule cette pièce tant vantée, qui est plutôt un roman qu'une tragédie. La Mothe se console, et dit qu'on a bien mis Y Enéide ep vers burlesques, et il ressemble du moins
(1) Cette pièce se trouve au Recueil Maurepas, et est imprimée dans les Pièces intéressantes peu connnes. (De la Place.)
à Virgile par cet endroit-là. Oo continue toujours de pleurer à cette pièce , sans s'apercevoir du faux qui y règne partout, et que c'est Baron qui fait pleurer et non les vers, qui ne sont point des vers, mais une prose cadencée de roman où on a mis des rimes, que Baron fait sonner comme les meilleurs vers du monde.