LETTRE DU R. P. JANVIER XIÎI
Elle puisait ce royal amour à la source où il naity c'esê-à-dire en Dieu ; puis, sous son inspiration^ elle se prodiguait à toutes les créatures et elle chantait à V humilité , k la miséricorde^ à la souffrance endurée pour le Christ et pour la rédemption des âmes, ces hymnes que Von ne saurait trop admirer.
Cette charité s'étendait à tous; mais, conformément à r ordre de la Providence , elle s'intéressait d'abord aux proches et aux amis intimes. Ceux-ci reliront avec attendrissement leurs noms sous la plume que la mort a si tôt brisée ; ils constateront qu'une sollicitude toujours éveillée les suivait pas à pas y et qu'à chaque instant, pour eux, des supplications, des sacrifices, des vœux, étaient offerts à Dieu, Maître de notre bonheur et de notre destinée.
Je n'ai fait que glaner au hasard et hâtivement dans ce champ où les épis d'or tantôt se dressent solitaires comme pour mieux montrer leur beauté, tantôt s'accumulent pour former de riches gerbes; mais j'en ai dit assez pour motiver solidement mon conseil.
Livrez donc à votre famille et à vos amis ces pages précieuses , puis laissez l'Esprit- Saint les répandre librement parmi les âmes qu'elles ne manqueront pas de sanctifier.
C'est un excellent moyen pour vous de servir la cause de Dieu, d'honorer chrétiennement la mémoire de celle que vous avez momentanément perdue et de perpétuer son œuvre d'apostolat.
Je bénis votre entrepinse , cher ajni, et je vous prie d'agréer V expression de mes fidèles sentiments en Notre- Seigneur et saint Dominique.
Fr. M. -A. Janvier,
des Fr. Prêch.
« Mon Dieu, ayez pitié de nous, de moi ! »
{Invocation d'Elisabeth Leseur au milieu de ses iouffrances.)
Saint François de Sales , dans la préface de son immortelle Introduction À la Vie dévote, explique comment et dans quel but son livre fut écrit. Destiné exclusivement à la direction spirituelle d'une âme, il ne devait jamais être imprimé. Le manuscrit serait demeuré sans en sortir dans les mains de sa destinataire, afin qu'elle pût en méditer les enseignements à son loisir. Mais les pages qui le composaient furent communiquées, dit -il, « à un grand , docte et dévot religieux, lequel, estimant que plusieurs en pourraient tirer du profit, m'exhorta fort de les faire publier : ce qui luy fut aysé de me persuader, parce que son amitié avait beaucoup de pouvoir sur ma volonté, et son jugement une grande authorité sur le mien. »
Ces quelques lignes du saint évêque de Genève racontent exactement toute l'histoire de la publication du présent volume. J'ai rencontré, moi aussi, un religieux dont le jugement possède « une grande authorité sur le mien ». Il a, par sa
direction spirituelle, achevé l'œuvre de conversion commencée par la rayonnante influence de la sainte compagne que Dieu m'a ravie, et déterminée par la lecture du Journal et des Pensées que j'ai trouvés après sa mort et que j'édite aujourd'hui.
Ces pages ont été écrites non au jour le jour, mais quand l'auteur éprouvait, sous l'impulsion d'un sentiment intérieur, le besoin d'épancher dans le secret les pensées ou les émotions qui remplissaient son cœur. Encore bien qu'elle ait donné à son manuscrit ce titre : Journal, il ne constitue pas un journal au vrai sens de ce mot. Elle n'écrivait qu'irrégulièrement, souvent à des intervalles assez longs ; très peu de faits sont relatés qui pourraient renseigner sur les événements de sa vie. C'est, à proprement parler, l'histoire d'une âme, qui note les principales étapes de son évolution, une sorte d'examen de conscience, à de certains moments traduit par la main. Et comme l'auteur écrivait pour elle seule, cette conscience se répandait devant Dieu en toute simplicité, en toute vérité, en toute liberté, sans aucune préoccupation de style et de composition. Oh! la littérature est bien absente, on le verra, de ces pages si parfaites de forme, si sublimes d'inspiration, si dépouillées de recherche et d'artifice. L'auteur les jetait sur le papier comme elle les
pensait, au courant de la plume, d'une écriture souple et facile, sans ratures ni surcharges (à peine quelques grattages), ne trahissant aucun labeur de texte, révélant, au contraire, une effusion de l'esprit.
Je n'en soupçonnais pas l'existence, qui ne me fut révélée qu'après la mort de l'auteur par sa sœur, à qui elle en avait communiqué des passages en confidence; unique, heureuse et providentielle confidence qui a sauvé le manuscrit. L'auteur, dans son humble modestie, jugeant que celui-ci avait rempli auprès d'elle toute l'action spirituellement bienfaisante qu'elle en avait attendue , voulait le brûler. Sa sœur intervint à plusieurs reprises auprès d'elle pour l'en empêcher, et son affectueuse insistance arrêta cette destruction.
« Tu as raison, lui dit- elle un jour, mon cher mari lira cela après ma mort, et cela lui expliquera bien des choses! o
Ce journal, quand j'en trouvai le manuscrit, présentait une grosse lacune. Commencé le 11 septembre 1899, il était clos une première fois le 11 août 1906, et cela formait un cahier recouvert de molesquine noire, comme les cahiers d'écolier. Puis il reprenait brusquement, dans un autre cahier de même aspect, Je 19 octobre 1911, pour être continué jusque pendant la dernière maladie qui devait emporter l'auteur, jusqu'au 9 janvier 1914, lorsqu'il lui devint impossible d'écrire, peu de mois avant sa mort. D'août 1906 à octobre 1911, il j avait un vide de plus de cinq
années, vide des plus regrettables, puisque ces années comptent parmi les plus intéressantes de l'évolution religieuse d'Elisabeth Leseur. C'est la période où son âme s'est engagée avec décision et fermeté, de façon définitive, dans la voie étroite de la sanctification où la guidait la divine prédestination. La Providence a permis que cette lacune fût comblée. J'ai trouvé, en faisant d'autres recherches, un petit cahier intitulé Cahier de Résolutions -Règlement de vie, qui remplit exactement le vide, débordant même légèrement sur la seconde partie du Journal, puisqu'il part d'octobre 1906 pour se terminer le 18 juillet 1912. Et c'est bien, comme je le pensais, le moment décisif de cette existence exceptionnellement édifiante, une des plus émouvantes parties de toute l'œuvre, qui apparaît dans ce cahier, légèrement différent du Journal comme ordonnance, mais qui s'enchaîne harmonieusement avec lui, et où les dates fournissent à souhait les points de repère désirables. Les Pensées de chaque jour sont tout à fait distinctes du Journal, bien que consignées sur un des deux cahiers qui renferment celui-ci, précédant sa deuxième partie. Ce sont des fragments détachés qui furent inscrits au jour le jour, tels que les inspiraient la méditation quotidienne ou la prière, lorsque l'auteur les jugeait mériter d'être retenus. Quelques-uns, très développés, prennent pour ainsi dire le caractère d'hymnes, comme ceux qui suivent la date douloureuse du 13 avril 19Ûo; mais, la plupart du temps, ils ont
la forme habituelle de pensées, parfois très courtes, souvent plus détaillées, rédigées dans un style fort et concis, et qui vont jusqu'aux profondeurs de l'âme ou de Tesprit en y projetant une vive et inoubliable lumière. Ecrites pendant les mêmes années que le Journal, plus exactement pendant les sept premières années, de 1899 à 1906, elles soulignent, développent et complètent celui-ci, dont elles constituent le meilleur commentaire.
J'ai joint comme épilogue à l'ouvrage le Testament SPIRITUEL, qui m'a transmis l'ultime pensée et les derniers conseils de celle que je venais de perdre. J'ai beaucoup hésité avant de livrer à la publicité ce document, d'une nature si intime ; mais j'ai été vivement encouragé à le faire, et je me suis rendu aux arguments qui m'étaient présentés. En effet, ce Testament spirituel est la conclusion normale de toute l'œuvre ; il montre quelles furent jusqu'au seuil du tombeau l'exquise charité, l'étonnante tendresse de cette âme sainte et quelles ont été ses préoccupations religieuses constantes jusque dans la mort. Ainsi tout se tient et constitue un ensemble parfait. Journal, Cahier de Résolutions, Pensées de chaque jour, Testament spirituel, ont leur lien chronologique, se succèdent dans l'ordre, s'éclairent, s'expliquent et se complètent les uns par les autres. La sublimité de l'inspiration y va croissant, l'ascension vers Dieu y apparaît continue, et certains passages, comme ceux qui terminent le Journal
(16 juillet 1913, 9 janvier 1914), ont un accent qui n'est déjà plus de cette terre.
Tel est le manuscrit, voyons maintenant quel fut l'auteur.
Le renoncement, le détachement, la pauvreté volontaire, l'aversion pour le monde, le sacrifice et l'oubli de soi, l'acceptation de la souffrance, la charité poussée aussi loin que possible envers Dieu et le prochain forment le thème de chacune de ces pages. En les lisant, on est amené à se demander si elles n'ont pas été rédigées par une religieuse, ou tout au moins par une femme vivant à l'écart, dans une retraite volontaire, dans des conditions d'existence exceptionnelles. Et le lecteur en vient facilement à se dire : « Evidemment, cela est très beau, très édifiant, mais presque trop pour moi. Je ne me trouverai jamais dans de semblables circonstances de vie intérieure, et je ne pourrai jamais suivre une voie aussi ascendante, profiter d'un pareil exemple. Dans les incidents et les tracas journaliers d'une existence normale, comment réaliser un si haut enseignement? » En quoi le lecteur se trompe tout à fait, l'auteur fut une femme du monde, vivant dans le monde et remplissant à merveille ses obligations d'état.
Elisabeth Leseur avait trente-trois ans quand elle commença à rédiger son Journal, en sep-
tembre 1899 (elle était née le 16 octobre 1866) ; elle était donc encore jeune, en plein épanouissement. Nous aimions, à cette époque, à recevoir et à sortir, nous avions constitué un intérieur très confortable, nous menions une existence très large, agrémentée de beaux voyages qui nous causaient à tous deux de grandes satisfactions. D'une intelligence ouverte à tout, remarquablement prompte et pénétrante, elle jouissait de toutes les belles manifestations tant de la nature que du génie de l'homme. Très cultivée, elle avait appris le latin , connaissait l'anglais , parlait et écrivait couramment le russe, et commençait à bien posséder l'italien, quand la maladie la terrassa, dans les derniers mois de 1913. Elle savait comprendre et apprécier l'art sous toutes ses formes : peinture, sculpture, musique, littérature, et ses séjours en Espagne, en Italie, dans l'Afrique du nord, en Grèce, en Orient, en Russie, en Allemagne aussi, avaient rendu son goût très fin et très sûr. Elle possédait une conversation vive, intéressante, attachante, animée par un esprit très primesautier, et cela en restant toujours simple et modeste, sans jamais faire montre de sa supériorité intellectuelle. Elle était foncièrement gaie et s'attacha à le demeurer; elle considérait même la gaieté comme une vertu. Elle rappelait volontiers, dans ses dernières années, que sainte Thérèse, — une de ses saintes préférées avec sainte Catherine de Sienne, et dont les œuvres comptaient parmi ses lectures de chevet, — recom-
mandait k ses religieuses d'être toujours gaies. Son joli rire éclatait à l'occasion dans toute sa fraîcheur et sa franchise.
Physiquement elle était charmante, d'une grande distinction d'allures et de manières, d'une extrême bienveillance, très accueillante, souriante et aimable, sachant admirablement recevoir ; bref, une maîtresse de maison accomplie. Avec cela aimant passionnément la jeunesse, qui le lui rendait d'ailleurs pleinement, elle avait fait de son intérieur un foyer chaud et délicat, aussi fréquenté qu'elle-même était recherchée.
Certes, elle plaçait avant tout les affections familiales. Le Journal et le Testament spirituel disent assez son immense tendresse, son dévouement pour tous les siens. Si Dieu lui avait accordé des enfants, — elle en eut le grand désir, et la privation lui fut un chagrin inconsolable, — elle se serait affirmée une mère chrétienne type. Ce qu'elle a été pour sa nièce et ses neveux, sur lesquels elle reporta son sentiment maternel. Ta démontré. Ces chers enfants l'ont bien payée de retour, sans pouvoir mesurer cependant toute Fétendue de la perte qu'ils ont faite avec elle. Mais elle fut aussi une amie rare, dont les amis surent reconnaître le précieux attachement. On le vit bien dans les dernières années de sa vie. Sa santé exigeait alors de grands ménagements. Nous ne sortions presque plus et recevions fort peu, elle ne faisait plus de visites, elle passait de fréquentes journées étendue sur sa chaise longue, et cependant les visiteurs
affluaient chez elle; jamais peut-être son salon ne fut plus fréquenté. Je redoutais même parfois la fatigue qui pouvait résulter pour elle de toutes ces longues causeries. Elle était devenue un centre d'attraction sans cesse grandissante, et rien ne m'a plus touché et consolé, dans une certaine mesure, que les manifestations de sympathie inquiète dont elle fut l'objet au cours des derniers mois de sa vie et que le souvenir si ému et si vivant, — un véritable culte, — qu'ont conservé d'elle tous ceux qui l'ont connue.
Quand, à partir de 1900, le détachement du monde commença à s'opérer en elle petit à petit, graduellement ; puis quand le renoncement fut complet, vers 1906, que la pratique de la pauvreté volontaire devint sa règle, que les fréquentations mondaines constituèrent pour son âme une véritable et pénible mortification, elle sut si bien cacher tout cela sous l'afTabilité et le sourire, que personne ne put s'en apercevoir. Moi-même, qui étais cependant averti, je ne sus pas toujours le discerner ni le comprendre, et parfois, souvent, j'ai contribué à rendre la mortification plus sensible.
En résumé, Elisabeth vivait dans le monde, y remplissait tous ses devoirs d'état comme personne, et son exemple démontre que Ton peut, au milieu de l'agitation extérieure, quand on en a la volonté et que l'on fait appel à la grâce divine, vivre une vie intérieure intense et pratiquer toutes les plus hautes vertus de l'Evangile.
Mais pour atteindre à ce degré de perfection, il faut posséder une foi profonde, une ardente charité ; il faut être pénétré des enseignements de Notre -Seigneur, réaliser daus sa plénitude la célèbre parole de saint Paul : « Ce n'est plus moi qui vis^ mais le Christ qui vit en moi. » A cela Elisabeth était parvenue ; elle était animée d'un sentiment religieux substantiel qu'elle vivait positivement. Tout son être moral était constitué en Dieu; elle appliquait à la lettre le précepte apostolique : k Instaurare omnia in Christo, » au point que, lorsqu'elle mourut, son âme atteignait déjà les divins parvis du Ciel. Où avait- elle donc puisé ce sentiment religieux si merveilleusement riche ?
Dans sa famille et son éducation? pas spécialement. Elle appartenait à une famille bourgeoise , comme tant d'autres. Son père, homme excellent et distingué, qui s'était fait une place en vue dans le barreau de Paris, se préoccupait peu des questions surnaturelles. Sa mère, modèle de dévouement maternel, pratiquait ses devoirs catholiques sans une particulière ferveur. Ses sœurs étaient pieuses foncièrement, mais sans atteindre de très loin ce qu'elle devint quand son évolution intime se fît; son frère, à plus forte raison. EUsabeth reçut l'éducation chrétienne que reçoivent la plupart des enfants et des jeunes
filles de son milieu, suivit le catéchisme et fît sa première communion à sa paroisse, et, pour son instruction, fréquenta un cours d'excellente tenue. Ses amies d'enfance, parmi lesquelles elle rencontra de précieuses affections, étaient comme elle, de même formation, de mêmes tendances. Rien de tout cela ne pourrait expliquer le travail d'âme qui s'est opéré en elle vers la trentième année.
Dans le mariage? Hélas! je touche là à un sujet très douloureux pour moi, à beaucoup de chagrins, de regrets et de remords. Quand je me suis marié, j'étais foncièrement antireligieux. J'avais cependant été élevé dans une famille extrêmement catholique, par un père et une mère tous deux très pratiquants, et j'avais reçu mon instruction dans une maison dirigée par des prêtres distingués. Au sortir du collège, je fis mes études de médecine et je perdis vite mes sentiments chrétiens. Sous l'influence de cet enseignement matérialiste, les passions aidant, j'allais très vite au paganisme et à l'athéisme. L'histoire des religions m'a toujours intéressé, et je cherchai dans l'exégèse de combat des armes contre ce catholicisme, — ce christianisme, devrais-je même dire, — que j'avais appris à détester. Je me suis alors exclusivement nourri de tous les adversaires de l'Eglise et des écrivains modernistes : Strauss, Havet, Renan, Réville, Harnack, Loisy entre autres. Je m'étais constitué une abondante bibliothèque d'ouvrages protestants et rationalistes. J'ai
pu depuis juger la pauvreté des arguments, l'ignorance foncière du catholicisme, la misère et le vide de cette prétendue histoire et de cette philosophie décadente; mais alors j'étais féru de leurs systèmes. Au moment du mariage, je m'étais bien engagé à respecter les croyances de ma femme et à la laisser les pratiquer librement. Mais, rapidement, j'arrivai à supporter impatiemment à mes côtés des convictions autres que mes négations, et, comme la neutralité religieuse est une duperie aussi bien dans les rapports privés que dans les institutions publiques, je pris Elisabeth comme objet de mon prosélytisme à rebours. Je me mis à attaquer sa croyance, m'appliquai à la lui enlever, et, — que Dieu veuille bien me le pardonner ! — je faillis y réussir. Dans le courant de 1897, j'arrivai, par toute une série de lectures et de pressions, à la détacher de l'observance des devoirs religieux, à entamer sérieusement sa foi et à l'amener au protestantisme libéral, qui n'était d'ailleurs dans mon esprit qu'une étape vers un agnosticisme radical. Pour atteindre plus rapidement ce but, je lui mis dans les mains THistoire DES ORIGINES DU CHRISTIANISME de Renan; et, grâce à la divine Providence, l'ouvrage sur lequel je comptais pour achever mon œuvre détestable fut précisément celui qui détermina sa ruine. Elisabeth, avec une intelligence hors ligne, jouissait, ce qui est plus rare, d'un équilibre parfait, d'une saine raison, d'un jugement sûr, d'un extrême bon sens. Elle ne fut pas abusée par la magie de
la forme et fut, au contraire, frappée par l'indigence du fond. Le perpétuel balancement, les hypothèses les plus contestables et fréquemment contradictoires , le manque de sincérité , qui se rencontrent à chaque détour de cet ouvrage , la troublèrent profondément. Elle pressentit l'abîme, se rejeta en arrière, et, de suite, elle s'attacha à refaire elle-même son instruction religieuse. Elle a toujours beaucoup lu, elle aimait les livres comme moi; j'en ai beaucoup, certainement trop; elle voulut avoir les siens. En contrepoids à ma bibliothèque antichrétienne, elle en réunit une composée des grands maîtres de la pensée catholique, Pères, docteurs, mystiques : saint Jérôme, saint Thomas d'Aquin, saint François de Sales, sainte Thérèse, etc. Elle lut surtout et relut constamment le Nouveau Testament, les Evangiles, les Actes, les Epîtres; elle ne passait pas une journée sans en méditer un passage. Elle acquit ainsi une foi solide et raisonnée. Connaissant les arguments des adversaires, les ayant personnellement rétorqués, approfondissant sans cesse les fondements de sa croyance, elle établit celle-ci, avec la grâce de Dieu, sur des bases indestructibles, défiant toute attaque, et fut bientôt capable de riposter par de rudes coups bien portés à qui tenterait de l'atteindre à nouveau.
Tout ce travail, pendant plusieurs années, elle l'accomplit seule, seule, j'insiste là -dessus. Le milieu dans lequel elle vivait ne pouvait lui apporter que contradictions. Mes amis les plus intimes,
très bons certes et dévoués, étaient en effet ou indifférents ou franchement hostiles à la religion. A cette époque, je m'occupais de politique étrangère et coloniale, j'écrivais, je collaborais à des journaux quotidiens influents de gauche, anticléricaux. Nos relations habituelles se composaient d'hommes politiques, de publicistes, de journalistes, de médecins, d'universitaires, de savants, d'hommes de lettres , de musiciens , d'auteurs dramatiques, d'artistes. Et ce n'est dans aucun de ces milieux que l'Eglise rencontre d'ordinaire des défenseurs. De mon côté, j'éprouvais une sourde irritation de voir mon effort brisé au moment d'aboutir, je redoublai de critiques, de polémiques, de railleries. Je contribuai pour la plus grande part à enfermer ma pauvre Elisabeth dans cet isolement d'âme dont elle se plaint si souvent dans son Journal et qui la fit tant souffrir, et c'est maintenant le grand remords de mon existence.
Il en fut ainsi jusqu'en mars 1903, où on lui demanda d'être la marraine d'un adulte, qui, converti, demandait la grâce du baptême. Elle accepta, et la Providence lui fit rencontrer à cette cérémonie le dominicain qu'EUe lui destinait comme directeur et comme soutien spirituel, religieux de conseil très sûr qui, en lui apportant l'appui de sa science et de son expérience , lui fit beaucoup de bien. Elle le lui rendit d'ailleurs ; car, ainsi que ce religieux me Ta confié depuis sa mort, ce fut souvent la pénitente qui édifia le confes-
seur. Celui-ci a conservé pour elle une réelle admiration : « C'était véritablement une sainte ! n me disait-il avec émotion.
Elisabeth a noté, en quelques traits rapides mais saisissants, dans son Journal (19 octobre 1911), l'histoire de cette crise d'âme. Quand cette crise fut terminée, sa foi se trouva d'une tout autre nature qu'auparavant ; inattaquable, inébranlable, rayonnante, elle lui ouvrait dorénavant la voie de la sanctification dans laquelle elle allait s'engager et merveilleusement progresser. Son ascension vers Dieu commençait.
Et cette foi, « capable de transporter des montagnes, » Dieu l'avait assise sur le roc le plus ferme qui soit ici -bas, j'ai nommé la souffrance.
Souffrances du corps : la vie d'Elisabeth fut une longue maladie. Dès son enfance, elle eut de l'hépatisme, cet hépatisme qui devait toujours et de plus en plus la torturer par la suite. Dans l'adolescence, la fièvre typhoïde mit ses jours en danger. Plus tard, en 1889, un mois à peine après notre mariage, une affection extrêmement grave faillit la tuer. Nous nous trouvions en province, et il fallut les soins éclairés et dévoués qu'elle reçut pour la sauver; elle dut rester huit mois au lit, revint à Paris couchée, transportée en voiture d'ambulance , et fit sa première entrée dans l'appartement aménagé avec tant de plaisir pendant
les fiançailles, gisante sur un brancard. Cette affection ne se guérit jamais entièrement. Pendant des années, elle put aller et venir sans gêne apparente, faire les longs voyages dont j'ai parlé sans trop d'entraves ; mais son mal la suivait partout et toujours, connu seulement de sa famille immédiate et de moi. La Providence allégea son fardeau et lui permit de réaliser ces séjours à la campagne ou à l'étranger, dont certains, comme on le verra dans son Journal, ont eu sur sa vie intérieure une influence si déterminante. Cette infirmité exerça à la longue une action sur sa santé et fut cause en partie des maladies qui se déclarèrent pendant ses dernières années. Jusqu'en 1908, elle put mener une existence en apparence normale, sans être cependant absolument épargnée; car, en 189o, un grave accident de voiture mit de nouveau pendant deux mois ses jours en péril. Néanmoins, dans l'ensemble, elle vivait à peu près comme tout le monde , et les amis qu'elle recevait ou quri la recevaient, en la voyant si active, si vive, si entrain, ne soupçonnèrent jamais la lourde croix qu'elle portait et dissimulait. A partir d'avril 1908, des crises hépatiques, violentes et inquiétantes, l'obligèrent à modifier sa manière de vivre et à l'organiser dans un demi-repos, avec des stations prolongées sur sa chaise longue. En 1911, elle subit une grave opération à laquelle elle fait allusion dans son Cahier DE Résolutions (17 mars, 9 avril, 8 juin 1911), et dont la convalescence lui am^ena de bien doulou-
feuses complications. En 1912 et au commencement de 1913, les périodes de fatigue se multiplièrent ; sa vie devint de plus en plus sédentaire. A part les visites régulières chez sa mère, les séjours l'été dans notre coin de Jougne, dans le Doubs, et quelques belles excursions en automobile qu'elle dut à l'afTection dévouée d'un de nos meilleurs amis ; à part cela , elle demeura le plus souvent chez elle, étendue, contrainte aux plus grands ménagements. Enfin, au commencement de juillet 1913, elle fut prise de la dernière maladie qui devait la terrasser, maladie affreuse avec des alternatives de rémission et d'atroces souffrances, qui, pendant dix mois, lui fit gravir le plus dur calvaire avant de l'emporter, à l'âge de quarante -huit ans, le 3 mai 1914.
Son Journal dit tout au long de quelle manière elle supporta ces terribles épreuves: avec la résignation, la douceur, la patience les plus admirables qu'on puisse imaginer. Elle a donné le splendide témoignage d'une âme forte, maîtresse absolue du corps ; elle a montré ce que peut l'abandon total à la volonté de Dieu, quelle force un être humain peut puiser en Lui , quel sublime exemple la pratique des plus hautes vertus chrétiennes peut apporter à autrui. Elle ne se plaignait jamais, demeurait souriante au milieu des pires tourments, réconfortait ceux qui l'entouraient et cherchait dans l'Eucharistie, la prière et le sacrifice d'elle-même, l'appui dont elle avait besoin. Pendant les derniers mois, lorsque, par moments,
elle souitrait le martyre, elle se contentait de répéter, durant tout le temps de la crise, avec une voix doucement plaintive, un accent qui remuait au fond de l'âme et que je ne puis me rappeler sans la plus poignante émotion : u Mon Dieu, ayez pitié de nous, de moi! » Elle suppliait Dieu pour elle en dernier lieu. Et puis, la crise passée, elle redevenait souriante et vaillante. Elle émerveillait tous ceux qui l'approchaient, et, fait sur lequel il faut appuyer, c'est à partir de 1908, quand Tactivité extérieure lui fut progressivement interdite, qu'elle exerça le plus d'action autour d'elle, que son salon fut le plus fréquenté par des êtres qui venaient lui demander le secours moral ; c'est de sa chaise longue qu'elle a dirigé le plus d'âmes, qu'elle est devenue le centre de ce rayonnement spirituel extraordinaire émané d'elle en ses dernières années. Quand je pense que j'avais été assez stupide, assez criminel, pour essayer de briser en elle le levier qui devait la porter si haut et la soutenir si puissamment! A quel enfer l'aurais-je réduite et me serais -je condamné du même coup !
Avec les souffrances du corps, celles du cœur. Elisabeth connut, très jeune, les déchirements que cause la mort d'êtres aimés. En 1887, sa plus jeune sœur, enfant exceptionnellement douée, elle aussi, fut enlevée presque soudainement, à l'âge de douze ans. Elisabeth avait vingt et un ans, et ce coup , la première rencontre immédiate avec l'irrémédiable deuil, l'atteif^rnit rudement et lui
laissa une ineffaçable impression. En 1889, deux ans après, à la fin du mois de décembre, son père fut fauché, après trois jours seulement de maladie, par cette influenza qui fit alors tant de victimes, et cette mort se produisit dans des conditions particulièrement cruelles pour la pauvre Elisabeth. Elle venait d'être ramenée à Paris, comme je l'ai dit plus haut, et condamnée au lit pour des mois encore. Il lui fut impossible d'embrasser une dernière fois son malheureux père, qu'elle avait vu plein de vie quelques jours auparavant. On imagine ce qu'a été pour elle l'atrocité de cette séparation. Le seul adoucissement qui put y être apporté, — et lequel ! — fut d'obtenir que le cortège funèbre modifiât son trajet entre l'église et le cimetière et passât sous les fenêtres de notre appartement. Elisabeth, transportée sur une chaise longue, dans son salon, vit ainsi passer le cercueil de son père et le salua de ses larmes et de ses prières. En mai 1901, le fils aîné de son frère, un enfant très attachant et d'une vive intelligence, était foudroyé par un mal brutal, à l'âge de sept ans. Elisabeth, qui l'aimait beaucoup, ressentit une peine profonde, qu'augmentait la douleur des pauvres parents. Enfin, le 13 avril 1905, elle perdait sa seconde sœur, âgée de trente- deux ans, après une longue et terrible maladie. C'était une femme exquise, pour laquelle Elisabeth avait une affection quasi maternelle et qui était la confidente de son âme. A quel point ce coup l'atteignit, le Journal Fap-
prendra. Elisabeth l'a, d'autre part, exposé dans un volume dans lequel elle a retracé la vie et la mort de cette sœur tant aimée, volume qu'elle a écrit pour sa mère et les siens, qui fut distribué par elle exclusivement à des amis et à certaines communautés religieuses, car il ne fut jamais mis en librairie. Intitulé : Une a3ie (souvenirs RECUEILLIS PAR UNE sœur) , il parut cu 1906. Il s'en dégage une émotion intense, et certaines pages, le récit de la mort, par exemple, sont poignantes, et leur beauté fait pressentir celle du Journal que je publie aujourd'hui.
Après cette déchirure dont la plaie ne s'est jamais cicatrisée, Elisabeth traversa d'autres angoisses : la perte d'amis et d'amies très chers, une très sérieuse maladie de sa dernière sœur, une blessure que se fît en 1912 à la main son plus jeune neveu et qui faillit entraîner l'amputation du bras, la santé chaque année plus précaire de^ sa mère, vinrent ajouter leur surcroît de peines à celles qui pesaient déjà si lourdement sur son cœur meurtri.
Eniin, après les souffrances du corps et du cœur, celles de l'âme. Elisabeth vivait dans un isolement de pensée qui lui fut très douloureux. Le Journal montrera combien l'atmosphère d'hostilité contre ses croyances qui l'enveloppait, combien la nécessité de cacher en elle toute la richesse de son développement religieux lui ont causé de souffrances intimes et lancinantes. Hélas ! de celles-là je suis le principal responsable, et,
depuis que je les ai comprises, elles sont mon perpétuel chagrin. J'en souffre à mon tour, et je supplie ma chère Elisabeth de me les pardonner et de me témoigner son pardon en demandant à Dieu de m'inspirer sa foi ardente, quelques-unes de ses grandes vertus chrétiennes, le don et le sacrifice du « moi » qu'elle pratiquait.
On le voit, Elisabeth a mené une existence de souffrance. Elle a connu celle-ci sous tous ses aspects, autant que personne; et, cette souffrance, elle a su l'accepter, l'offrir à Dieu, la transformer pour en appliquer les mérites au bien des âmes qu'elle aimait, de toutes les âmes. Cette utilisation supérieure de la souffrance est même la principale leçon qu'elle donne. Gomment elle a su la comprendre et la pratiquer, la lettre admirable que voici, et que la destinataire a bien voulu me communiquer, va l'expliquer. Elle est adressée à la femme d'un de nos amis , homme de grande intelligence et de caractère élevé, très actif, très chrétien, qui consacrait le temps que lui laissait l'exercice de sa profession à la défense catholique et à la pratique de la charité. Il était sous le coup du mal qui pouvait le plus rudement l'atteindre, la perte de la vue^ Elisabeth fut donc très émue en apprenant ce à quoi cet ami était exposé, et elle écrivit à sa femme en ces termes :
^ J'élais alors bien loin de lui, au pôle opposé des idées ; mais il m'inspirait une sympathique estime. Depuis, dans ces derniers temps, la menace qui s'était éloignée s'est do
(r 27 octobre iOii.
« Chère Madame et amie ^
« Ma sœur m'a appris que votî^e mari avait été assez éprouvé, cet été, dans sa santé, ce qui a tout naturellement été pour vous une épreuve peut-être plus grande encore, car les souffrances de ceux que nous aimons sont plus dures à supporter que les nôtres. Aussi, je veux vous dire toute ma sympathie et les vœux bien affectueux que Je fais pour rentier et prompt rétablissement de votre mari. Je sais ce qu'est la maladie et devine ce qu'elle peut apporter de sacrifices à un homme actif et habitué à se dépenser généreusement ; mais je sais aussi tout ce que représente la souffrance , l'admirable et mystérieuse puissance qu'elle possède^ ce qu'elle obtient et ce qu'elle accomplit. En réalité, notre action [que nous devons à Dieu et aux autres) est bien peu de chose, et ne s'exerce que dans la mesure où la Providence veut bien en disposer. Aussi, lorsqu'il lui plaît d'employer plutôt la souffrance pour faire son œuvre, je crois qu'il ne faut pas trop nous plaindre , car nous sommes sûrs alors que l'œuvre sera bien
nouveau rapprochée, j'ai eu roccasion de le voir de plus près, et j'ai constaté qu'on ne pouvait pas l'aborder sans se sentir soi-même amélioré par sa grandeur d'âme et son abnégation. Tant il est vrai que la souffrance, quand elle est chrétiennement acceptée, est le grand agent du perfectionnement intime.
faite et qu'il ne s'y mêlera pas toutes les misères d'ëffoïsme et d'orgueil qui gâtent tant parfois notre activité extérieure. Je sais par expérience que certaines grâces sont obtenues pour d'autres aux heures d'épreuves^ grâces que tous nos efforts ne pouvaient obtenir auparavant. Aussi suis- je arrivée à cette conclusion que la souffrance est la forme supérieure de l'action^ la plus haute expression de l'admirable Communion des Saints^ et qu'en souffrant on est sûr de ne pas se tromper [comme parfois en agissant), sûr aussi d'être utile aux autres y et aux grandes causes quon rêve de servir.
« Tout ceci ne veut pas dire que je ne serai pas très heureuse de voir votre mari rentrer dans la carrière active, mais seulement que je suis très persuadée du bien qu'il fait actuellement par cette passivité agissante et très vraiment féconde de la maladie. Vous permettrez et il pardonnera ce a prêche y) amical à une personne qui a l'expérience de ce dont elle parle , qui a vu graduellement la Providence lui retirer toutes les formes d'activité pour ne plus lui laisser que l'apparente inertie et qui a le sentiment de n'avoir jamais plus fait pour Dieu c/ue le jour oii elle n'a plus rien fait aux yeux des profanes. Si un jour je peux remuer de nouveau, je le ferai; mais dites et redites à votre cher mari que tous deux en ce moment nous « ne perdons pas notre temps ».
« Je serai cet hiver condamnée encore à bien des ménagements. Après ma grave opération du
mois d'avril y J'ai eu, en septembre, une lymphangite infectieuse du bras, qui m'a fort secouée. Vous excuserez à ce sujet mon écriture un peu illisible. Ecrire étant encore une forme d'activité, le bon Dieu a voulu me le rendre un peu difficile. Vous le voyez, Je suis destinée à être une paresseuse spirituelle.
(( Encore pardon ^ chère Madame et amie, de cette lettre que vous pardonnerez à mon amitié. Veuillez partager avec votre mari notre cordial souvenir et laissez- moi vous embrasser de tout cœur. »
J'ai tenu à reproduire cette lettre en entier, et je remercie chaudement les destinataires de m'y avoir autorisé, parce que, en dehors de sa beauté propre , elle renferme la pensée maîtresse que tout le Journal va magnifiquement développer.
La foi d'Elisabeth fut donc affermie, approfondie par la souffrance, et elle s'est épanouie en charité.
La charité a été le ressort principal de sa vie religi'ieuse. Amour pour Dieu d'abord, et cet amour ruisselle et déborde d'un bout à l'autre du Journal, comme il remplissait son existence quotidienne. Amour pour le prochain ensuite. Elisabeth ne pensait jamais à elle, elle se sacrifiait
sans cesse aux autres, et cela je le constatais et l'admirais sans le très bien comprendre, puisque le mobile m'échappait, la taxant même souvent d'exagération. Ce qu'elle a fait de bien autour d'elle en prodiguant son argent, son temps, son activité est inimaginable. Elle s'occupa naturellement des œuvres, et même essaya d'en fonder une ayant pour but d'assurer, dans des conditions particulièrement favorables et économiques, le logement, la nourriture, de restituer la vie de famille à des ouvrières isolées, abandonnées à tous les hasards si redoutables de cet immense Paris. Elle loua une maison dans la banlieue proche, l'installa et y recueillit des pensionnaires. Elle leur demandait une mensualité modique, estimant avec raison que la gratuité est un mauvais système. L'esprit religieux était à la base de l'œuvre, mais toutes les idées des pensionnaires étaient scrupuleusement respectées. Il ne devait être prêché que par l'exemple, par l'atmosphère de la maison. Elisabeth fut malheureusement mal secondée ; elle échoua dans sa tentative et dut liquider son œuvre, après plusieurs années, avec de gros sacrifices pécuniaires, qui étaient d'ailleurs largement entrés dans ses prévisions. Alors elle résolut d'apporter tout son zèle et son concours le plus dévoué à une œuvre existante et a^^ant fourni les preuves de sa vitalité et de son action bienfaisante. Elle en expérimenta quelquesunes, puis son choix s'arrêta définitivement sur l'Union populaire catholique, qui s'occupe parti-
culièrement des familles misérables de la plaine Saint -Denis ; œuvre admirable, menée de façon supérieure par une femme de premier mérite qui lui consacrait tout son cœur, toute son intelligence, tout son temps et sa fortune alors considérable, sous la haute direction, si je ne me trompe, de ^Igr de Gibergues. Elisabeth et elle se comprirent vite et se lièrent d'une très chaude sympathie. Elisabeth reconnut Textrème utilité de l'œuvre, elle s'y donna tout entière, et, lorsque son état de santé ne lui permit plus les visites à domicile, elle assuma les travaux de secrétariat, qu'elle remplit avec son exactitude et son soin habituels, jusqu'à la lin de 1913, quand la dernière maladie la cloua au lit.
Mais les œuvres ne furent qu'une manifestation, et la moins importante, de sa débordante charité. C'est sur les infortunes individuelles et cachées, et surtout sur les âmes, qu'elle en répandit la plus grande part. Les infortunes, elle les soulagea de son mieux, et matériellement et moralement; les âmes, elle se pencha sur elles avec le plus ardent désir de leur apporter l'aide fraternelle en Jésus- Christ. Cette exquise charité était en quelque sorte perceptible physiquement. Elle éclairait, transfigurait son accueil toujours si franc, si bienveillant, où transparaissait, comme au travers d'un voile léger, la beauté de son être intérieur, et dont le charme surprenant a été si puissamment senti par tous ceux qui l'ont abordée, ne fût-ce qu'une fois, qu'une de ses amies s'écriait un jour : « Elisa-
bej^h! on voit son âme à fleur de peau! » Aucune tristesse qu'elle ne partageât, aucune blessure qu'elle ne pansât, aucune aspiration qu'elle ne comprît, aucun appel auquel elle ne répondit. On pouvait vraiment lui appliquer à la lettre la parole de saint Vincent de Paul : « Vous gagnez les âmes à Dieu par votre douceur, par votre compassion pour leuT's travers et par la sensibilité qui vous fait partager leurs malheurs. )> Elle avait la délicate compréhension des âmes, et, comme elle le dit , la vocation de l'apostolat. Elle pratiqua celui-ci à merveille par l'exemple, par la confiance inspirée, par le don de soi désintéressé. Elle professait le plus grand respect pour la pensée d'autrui ; sous aucun prétexte, elle ne se serait permis la moindre critique à son égard. Son amie la plus intime qui vint souvent lui tenir compagnie me l'a confirmé. Elisabeth et elle étaient nettement séparées quant aux croyances et aux pratiques ; mais la loyauté, la sûreté, l'élévation des caractères, l'affinité des esprits et des goûts, les avaient fraternellement liées. Et cette amie me dit un jour après la mort : « Elisabeth exerçait sur moi, sur mes idées, dans ces derniers temps, une influence profonde. Et cela à son insu ; car elle n'a jamais tenté de me convertir, d'aborder même le sujet religieux. Mais ce que je voyais d'elle était si beau !•>:> Je puis d'ailleurs, en dehors de ce Journal où elles abondent, apporter une autre preuve de cette tolérance en citant le passage d'une lettre écrite en juin 1904, dans laquelle elle me témoi-
gnait son affection dans les termes les plus touchants et ajoutait ceci :
« ...Merci, de tout et par -dessus tout d'être toi.
« Et pardonne- moi d'être moi, c'est-à-dire quelqu'un qui par elle-même ne vaut pas grand'chose et qui ne s'est un peu améliorée que sous l'influence de la souffrance acceptée, et acceptée grâce à un secours et à une force plus grande que la mienne. A cause de cela il faut être indulgent à des convictions que le temps et Dieu ont faites profondes, et grâce auxquelles je ne suis pas devenue un être aigri et égoïste. Jamais, tu peux en être sûr, elles ne seront importunes pour toi et d'autres, et c'est si bon de mettre un peu d'infini et d'éternité dans un amour tel que celui que j'éprouve pour toi et dans une vie que les épreuves, connues de toi. ont obscurcie et privée de beaucoup de choses... »
A ce respect d'autrui elle joignait une extrême bienveillance. Elle ne se permettait aucun jugement sévère sur quiconque ; elle avait horreur des appréciations malveillantes, des médisances, des racontars, des potins de salon. On parlait devant Elisabeth dune femme dont la conduite, affirmait-on, était sujette à caution :
« Pourquoi dites-vous cela ? répliqua -t- elle. Vous nen savez rien; on n'est jamais certain de ces choses -là. »
Ce à quoi la personne à qui elle s'adressait répondit ;
^ Mais si! les faits sont de notoriété publique^ prouvés^ archiprouvés ! »
— « Alors, conclut -elle, dans ce cas-là, il faut n'en pas parler. »
Et ce dialogue la peint au vif.
Aussi les âmes, appréciant sa délicatesse, sa sympathie élevée, la douceur de son dévouement, sachant qu'elle les aimait pour elles et en Dieu sans aucune recherche personnelle, venaient à elle avec confiance et s'attachaient à qui méritait si bien celle-ci et s'appliquait avec d'infinis ménagements à les diriger vers la vie supérieure. Sa sœur cadette lui demande un jour, en lui tendant son livre d'heures : « Ecris-moi une devise. » Elisabeth se recueille, réfléchit, prend le livre et écrit sur la garde : « Toute âme qui s'élève élève le monde ! » Elle venait de se définir dans cette pensée profonde.
Oui, elle élevait tout ce qui l'entourait ou l'approchait, et ce fut un spectacle surprenant que celui de cette femme, si modeste, si humble de cœur, condamnée à la presque immobilité, répandant autour d'elle et loin d'elle im rayonnement intense et exerçant une influence prodigieuse. Sur ses proches, sur ses amis, cela se conçoit; mais cette^ action s'étendit à des personnes qu'elle ignorait, qui avaient simplement entendu parler d'elle et de ce qu'elle était, qui lui apportaient leurs confidences et sollicitaient son réconfort. Pendant les jours douloureux qui suivirent immédiatement sa mort, avant sa mise
en bière, alors qu'elle reposait sur son lit avec une expression impressionnante de calme, une beauté véritablement surnaturelle, dernier reflet de Tâme qui avait animé ce corps et le transfigurait, ce fut à son chevet un défilé ininterrompu. On venait prier près d'elle, lui apporter un dernier témoignage d'afîection, et je vis ainsi passer chez moi nombre de gens que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais ^'us auparavant, que je n'ai plus revus depuis et qui donnaient libre cours à leur affliction sincère et touchante. Ses obsèques eurent une assistance considérable qui manifesta une réelle et unanime émotion, témoigna d'un recueillement inusité, au point que le personnel de l'église en fut tout étonné ; il s'enquit, — et la question me fut rapportée aussitôt : « Mais qui donc éiait-ce? Nous n avons jamais vu d'enterrénient comme celui-là ! »
Depuis, j'ai compris le rayonnement de cette âme si pleine de Dieu en lisant les lettres qu'elle a écrites à tant de destinataires et que la plupart de ceux-ci ont bien voulu me confier. Leur quantité est par centaines; elles sont admirables de forme et de fond. Elles s'adressent à des correspondants bien différents de situation, d'esprit et de nature : religieuse en province, amis Israélites, universitaires athées, et tant d'autres, le plus souvent à des volontés ébranlées et chancelantes, à des cœurs déchirés ou meurtris, à des âmes angoissées ou scrupuleuses. A toutes elles parlent le langage qui leur convient, langage
très ^levé et toujours précis. Beaucoup sont de véritables lettres de direction, car c'était là le rôle que sa foi, sa charité, sa vertu chrétienne, son expérience chèrement achetée, son étonnante rectitude de jugement, l'avaient amenée à remplir presque malgré elle. Elle était devenue un directeur d'âmes. Sa correspondance avec la religieuse qui fut Tamie et la confidente de son cœur est remplie de conseils éclairés et judicieux ; et c'est Elisabeth, la femme vivant dans le monde, qui guidait la religieuse dans les voies surnaturelles. Elisabeth a beaucoup écrit. En dehors de ce que je publie aujourd'hui, elle a laissé de nombreux manuscrits, opuscules, méditations, la correspondance à laquelle j'ai fait allusion, et dont on pourrait extraire certaines parties constituant des ensembles très complets. Il y a là, si on les publiait, la matière de plusieurs volumes qui seraient d'une beauté, d'une élévation singulières , et qui perpétueraient son bienfaisant apostolat.
Dieu avait ainsi donné à ses luttes, à sa souffrance, leur signification et leur récompense. 11 avait fait d'Elisabeth un être d'élection qui répandait largement autour d'elle sa divine lumière et la faisait aimer. Les esprits placés à l'opposé de ses croyances subissaient, eux aussi, cette douce influence. Ceux de mes amis, qui étaient indifférents ou même irréligieux, professaient un respect tout particulier pour elle et ses convictions. Dans leur affectueuse sympathie, ils s'asbtinrent avec le plus grand soin de toute manifestation
qui eût pu lui causer la moindre peine et, graduellement, saisis par cette beauté d'âme, en vinrent à Tadmirer sincèrement. Il y a quelques semaines, j'en recevais la preuve. Une amie d'Elisabeth, que celle-ci aimait profondément, bien qu'elle n'eût aucune de ses idées philosophiques ni religieuses, mais qui est une femme d'un noble cœur, d'une très rare valeur intellectuelle et morale, directrice dune des grandes écoles de Paris, m'écrivait, et j'extrais ce passage de sa lettre :
« ...Depuis les graves événements qui bouleversent notre pays, j'ai souvent pensé à ce qu'elle aurait fait, à ce qu'elle aurait été, pour tous ceux qui l'aimaient, dans de telles circonstances.
« Vivante, — malgré nos vies si séparées, — et morte, Elisabeth était une de mes amies vers laquelle ma pensée se reportait et se reporte le plus souvent. Il y a des êtres qui sont une lumière vers laquelle se tournent ceux qui ont besoin de lumière pour vivre! »
Quel témoignage! et il est confirmé, parmi tant de semblables, par un de nos amis que nous considérions, que je continue à considérer comme un frère, aussi opposé qu'il est possible à la foi d'Elisabeth. C'est un des maîtres du haut enseignement, un de nos plus célèbres biologistes et un des principaux philosophes de l'athéisme; mais c'est aussi la bonté faite homme, le dévouement personnifié et l'affection matérialisée. Il a épousé une femme délicieuse , élevée avec Elisabeth et ses
sœur^ et qu'Elisabeth regardait comme une d'elles. Cette femme possède des convictions religieuses très solides, que son mari, me donnant en cela sans le savoir la plus directe des leçons , respecte scrupuleusement, au point de lui dire, à de certains moments où l'influence d'Elisabeth lui semblait désirable ; « Va donc voir Elisabeth, va prendre ton bain de sérénité. » Il venait souvent causer de longues heures avec elle, connaissait son âme, l'admirait et l'aimait. Sa mort fut pour sa femme et lui une immense douleur, et lui me disait d'elle à ces tristes moments ce mot qui m'a frappé : « Elisabeth était un sommet d'humanité ! » C'est la traduction rationaliste du jugement de son directeur spirituel : « C'était véritablement une sainte I »
Le religieux a raison, c'est une sainte. Depuis que Dieu l'a rappelée à Lui, je ne suis pas seul à la prier, et je sais, par des confidences, que certaines grâces particulières ont été obtenues par son intercession. Je connais des événements heureux déterminés, pour ainsi dire visiblement, par son intervention ; enfin l'évolution de mon esprit et de ma vie est un témoignage de sa surnaturelle influence. J'ai dit combien l'échec de ma tentative contre ses croyances m'avait mortifié et irrité, et avec quel misérable acharnement je
3ô JOURNAL ET PENSÉES DE CHAQUE JOUR
m'entêtai lâchement à contredire toutes ses pensées relig-ieuses. Mon attitude s'est modifiée à partir de 1908. Quand je la vis si malade et malade d'une de ces affections hépatiques qui provoquent généralement tant d'hypocondrie, d'impatience et de dégoût, qu'elle supportait avec une telle égalité d'humeur, je fus tout de même frappé de voir cette âme si maîtresse d'elle-même et de son corps, et, reconnaissant qu'elle puisait cette force supérieure dans ses convictions, je cessai de les attaquer. En 1911, lors de son opération, mon étonnement devint du respect, et, en 1912, à l'occasion d'un voyage à Lourdes, de Fadmiration. Elle avait fait vœu de remercier la Sainte Vierge à la fois du succès de son opération et des guérisons de sa sœur et de son petit neveu. Au mois de juin, elle accomplit son vœu, emmenant avec elle sa sœur et le jeune fils de celle-ci, et, comme je ne pouvais, à cause de sa santé, laisser Elisabeth voyager seule, je les accompagnai. J'allais à Lourdes avec lintention préconçue d'en rapporter la confirmation du triste livre de Zola. Un premier séjour que j'y avais fait, trente ans auparavant, avait produit sur moi une détestable impression : je n'avais vu que les marchands du Temple. Je croyais mon jugement définitif, et voici qu'à mon insu je le portais en appel. Je ne trouvai pas la foi à Lourdes, mais j'y trouvai la sympathie pour les manifestations pieuses dont je fus témoin. Je fus notamment très ému en assistant à la bénédiction du Saint Sacrement donnée aux
malades d'un pèlerinage espagnol devant l'église du Rosaire. Mais ce dont j'emportai l'inoubliable impression, ce fut d'Elisabeth en prière à la Grotte. Dans les vies des Saints, il est fréquemment question de bienheureux soulevés de terre par l'ardeur de leur élan vers Dieu, dans l'extase de l'oraison. J'assistais à quelque chose d'analogue, je me dissimulais pour n'être pas aperçu par elle, pour ne pas la troubler dans sa ferveur, et je la contemplais. J'avais sous les yeux le spectacle dun fait qui m'échappait, que je ne comprenais pas, mais qui m'apparaissait cependant nettement, « le surnaturel, » et je ne pouvais détacher mon regard de cette vision qui me ravissait. Je revins de Lourdes très troublé par ce que j'avais vu et ressenti en ce pays du Miracle. Oh! j'étais toujours rationaliste, à la surface tout au moins: car, au fond, Elisabeth agissait sur moi sans que je le perçusse. Et cette action devint plus forte au cours de sa dernière maladie. J'admirais, sans me lasser, cette force morale au milieu d'un vrai martyre. C'était elle qui me réconfortait dans l'intervalle des crises. Lorsque, les jours où je l'avais quittée dans l'après-midi, je rentrais à la maison, j'éprouvais, en approchant de son lit, dans son accueil et son sourire, un apaisement incompréhensible en soi. Opérant un retour sur moi-même , je reconnaissais quel malade insupportable à moi et aux autres j'aurais été, au lieu de cette source de sérénité qu'elle apparaissait à tout son entourage, et je m'inclinais profondément devant la
sublimité du sentiment qui la soutenait et la grandissait. Et j'étais heureux, quand elle recevait la sainte Communion dans sa chambre, de préparer celle-ci et de lui montrer ainsi ma sympathie et mon respect pour tout ce qui l'animait. Enfin j'ai dit l'aspect de beauté immatérielle qu'elle avait sur son lit de mort, et cela me causa la plus vive émotion. Son visage, apaisé après les dernières souffrances, avait le calme de l'Au delà : on y lisait la béatitude, et je pressentais obscurément, puisque j'étais encore incroyant, mais d'une façon cependant certaine, la vérité du passage de l'admirable Préface de la Messe des Morts : a Vita mutatui^, non tollitur. » (^ La vie change, elle ne finit pas. »
Après sa mort, à l'heure où tout semblait s'écrouler autour de moi, je trouvai le Testament SPIRITUEL qu'elle avait rédigé à mon intention , et , sur les indications de ma belle-sœur, son Journal. Je me plongeai dans leur lecture, je les lus et relus, et une révolution s'opéra dans tout mon être moral. Je compris la céleste beauté de cette àme et qu'elle avait accepté toutes ses souffrances, qu'elle les avait offertes, bien plus qu'elle s'était offerte et sacrifiée elle-même en majeure partie pour ma conversion. Au moment où l'opération qu'elle devait subir fut décidée, elle avait conclu avec Dieu une sorte de pacte (Voir : Cahier de Résolutions, 17 mars, 9 avril 1911, et la seconde partie du Journal, 6 mars, 17 octobre 1912), vouant sa vie en échange de mon retour à la foi. Son
sacrifice était absolu, et elle était convaincue que Dieu l'accepterait et la rappellerait à Lui prématurément. Mais elle était persuadée aussi qu'il assurerait ma conversion. Elle s'en était ouverte à son directeur spirituel, et celui-ci m'a confirmé qu'elle n'avait aucun doute à ce sujet, qu'elle possédait la certitude de recevoir cette consolation soit icibas, soit au Ciel. D'ailleurs, elle me l'a déclarée à moi-même quelques semaines avant sa mort. Nous parlions, un soir, de sa croyance en la vie future et la Communion des Saints, et elle termina par cette affirmation, énoncée avec une autorité un peu solennelle : « Tu viendras me retrouver , je le sais ! » Je saisis donc clairement le sens intime de cette existence, si magnifique dans son humilité, et je commençai à apprécier la splendeur de la foi dont j'avais constaté de si merveilleux effets. Les yeux de mon âme s'éveillèrent peu à peu. Je sentis Elisabeth, disparue en apparence, venir à moi, me diriger. Tout ce que je trouvais d'elle, tous ses manuscrits que je recueillais, m'apportait son inspiration, et, bien vite, mon hostilité de jadis fit place au désir de connaître le catholicisme. Sa bibliothèque s'ouvrit à mes recherches, et l'exégèse, dont je m'étais si avidement nourri autrefois, m'apparut dans toute son indigence. Que peuvent, en effet, peser ses négations stériles à côté de la force éminente de vérité et de vie qui surabonde dans la foi catholique acceptée, comprise et pratiquée ? J'en fus guéri une fois pour toutes, et je marchai vers le
bon Dieu qui m'appelait. Au printemps de 1915, l'évolution se terminait : il ne me restait plus qu'à accomplir l'acte définitif, me réconcilier avec l'Eglise en confessant à un prêtre mes erreurs et mes fautes; mais, devant ce dernier tournant, j'étais bien bésitant, bien anxieux. Elisabeth intervint là encore; la Providence m'envoya de la façon la plus inattendue, dans une réunion privée chez un homme politique , réunion de laquelle nous sortîmes ensemble, l'ami fraternel qui devait lever mes derniers scrupules et (je l'en bénis chaque jour) me mener chez le religieux qui m'accueillit avec tant de bonté. J'avais enfin trouvé le port, la paix de l'âme qui laisse subsister la douleur, mais en adoucit Tamertume. Elisabeth m'avait conduit vers la vérité et continue, je le sens au plus intime de moi , à soutenir mes pas vers une union plus grande avec Dieu.
Très vite j'eus Tidée de publier le Journal, qui venait , avec la grâce divine , de me déterminer si fortement. 11 était devenu ma lecture quotidienne ; j'y puisais tant de soutien, de douceur et de certitude, que je me disais qu'il était capable d'opérer sur d'autres âmes le bienfait qu'il avait si largement répandu dans la mienne. Plus je le lisais, et plus je me persuadais que c'était un livre d'une rare beauté et comme inspiration religieuse et
comme forme littéraire. Mais je me méfiais aussi un peu de mon enthousiasme, je me rendais bien compte que j'étais à la fois juge et partie, et je résolus d'éclairer mon jugement, tout d'abord sur la pureté de la doctrine. Je demandai donc au religieux dont j'ai parlé tout au début, de bien vouloir lire le manuscrit en vue d'une publication éventuelle et de me donner ensuite franchement son avis. Le Père se prêta à mon désir et prit connaissance du manuscrit que je lui apportais. Quand il me le rendit , il me dit qu'il trouvait cette œuvre d'une grande beauté , qu'il fallait la publier, et, spontanément, me proposa de la présenter au lecteur, ce que j'acceptai, comme bien on imagine, avec la plus vive reconnaissance. Ce qui l'avait le plus frappé, ainsi qu'il me l'expliqua, dans le Journal comme dans les autres manuscrits d'Elisabeth que je lui ai soumis depuis, ce n'était pas la perfection de la forme, — beaucoup de femmes ont le don du style; ce n'était pas non plus la qualité du sentiment, — le sentiment est précisément un attribut féminin; — c'était la claire et droite raison, l'abondance de la sève évangélique, et surtout la sûreté de la doctrine, à croire que l'auteur avait sérieusement étudié la théologie, u La sûreté de la doctrine, » et je me rappelais ce que son directeur m'avait dit quelques jours auparavant. Nous parlions d'Elisabeth, et il me déclara qu'au moment de la condamnation des modernistes par S. S. Pie X, lorsque furent promulgués l'encyclique Pascendi et le décret Lamentabili en 1907, il s'entretenait
avec elle de cette question alors si actuelle, et qu'elle avait attiré son attention sur certains aperçus, sur certaines conséquences du modernisme auxquels il n'avait pas songé, et cette conversation l'avait extrêmement frappé. La « sûreté de la doctrine », j'étais fixé: le Journal serait publié. Mais je voulus avoir aussi l'opinion d'im laïque pour tenter de me rendre compte de l'accueil qu'il recevrait du grand public, et je le communiquai à un membre éminent de l'Académie française, qui m'accueillit avec une bonne grâce pour laquelle je lui exprime ici toute ma gratitude, et ne me cacha pas son admiration pour l'œuvre. Lui aussi me déclara qu'il fallait publier ce volume le plus tôt possible , s'ofFrant même à m'aider de son obligeant concours.
Ma joie fut grande de constater que mon affection ne m'avait pas trompé et que le Journal était vraiment un très beau livre. Depuis lors, cette certitude a été confirmée par l'opinion unanime de ceux, et ils sont aujourd'hui quelques-uns, à qui j'ai ouvert le précieux manuscrit : ecclésiastiques éclairés, religieuses ferventes, laïques de différents milieux, amis d'esprit chrétien ou simplement très cultivé, femmes et jeunes filles intelligentes et instruites. La réputation de l'œuvre s'est même répandue au delà de ce petit cercle et, avant même qu'elle soit imprimée, s'affirme déjà. « J'attends avec une bien vive impatience l'apparition du cher Journal, m'écrivait, il y a quelques mois, la femme d'un de mes amis,
car j'ai bien l'intention de le propager le plus possible. Bien des personnes auxquelles j'en ai parlé l'attendent aussi avec impatience. » Une charmante jeune fille d'une formation d'esprit très remarquable, — son père est un des maîtres de l'enseignement supérieur de l'histoire en notre pays, — également très religieuse de sentiments, que ma femme aimait beaucoup , et qui le lui rendait, me disait à son tour dans une lettre qui date de quelques semaines : « Quand donc paraîtra le Journal que vous voulez faire publier ? Savezvous que y lorsque vous m'en lisiez quelques pages cet hiver, il se trouvait parfois que c'était à une heure un peu sombre, et chaque fois je revenais de chez vous rassérénée , fortifiée, fortifiée surtout et presque un peu consolée. Alors voyez si j'aspire à connaître ce journal en entier, et surtout à l'avoir à moi pour le lire à loisir, le relire, le consulter... » Je pourrais multiplier les déclarations de même nature. Une amie aveugle enfin, ramenée à la foi et à la pratique religieuse par Elisabeth, et à qui le Journal a été lu, voudrait l'avoir constamment sous la main, pour y puiser un surcroît de force, un élément nouveau de sa courageuse résignation. Elle m'a demandé de lui permettre de le faire traduire en écriture Braille, pour elle d'abord, pour des compagnons d'infortune également. Elle sait que beaucoup y trouveront un secours moral des plus efficaces. Oui, ce Journal est désiré et attendu par tous ceux, assez nombreux , somme toute , qui en connaissent
l'existence, parce qu'il répond à l'impérieuse nécessité de vie intérieure que ressent toute âuie , et surtout toute âme réellement chrétienne.
Un dernier et pressant motif de sa publication est qu'il répond également aux profonds besoins moraux des heures tragiques que nous traversons. Les pages qu'on va lire sont une sorte de traité de la souffrance, et à quel moment un semblable commentaire pourrait -il paraître plus opportun que lorsque la souffrance se répand sur notre chère, héroïque et malheureuse France à de si larges flots qu'elle semble vouloir la submerger ?
Cette effroyable guerre eût été pour Elisabeth, comme elle l'est pour tant d'autres, une épreuve terrible. Son cœur charitable eût été déchiré par les malheurs publics et privés. Elle eût vécu les angoisses de ses proches et de ses amis; elle eût tremblé quotidiennement pour ses chers neveux. Mais, en même temps, elle eût puisé dans sa religion , dans la sublimité de son âme chrétienne, la force de réagir et d'être utile à tous. Elle eût été le foyer de réconfort et de soutien moral où seraient venus se réchauffer et se ranimer les cœurs transis. Dieu n'a pas voulu qu'il en fût air si, que sa volonté soit adorée et bénie! Il a épargné à cette âme prédestinée de nouvelles tribulations, et elle apparaît comme une intercesscrice et une protectrice.
Les êtres aussi près du Ciel que Tétait Elisabeth à la fin de sa vie ont parfois d'étranges et troublants pressentiments. Ils vont bientôt rejoindre Dieu, et leur œil intérieur semble s'agrandir k rapproche de la Lumière infinie. Six jours avant sa mort, le 28 avril 1914, sa sœur passait l'après-midi auprès d'elle. Elisabeth reposait et dormait par intervalles. Or, à un moment, elle se réveille avec une expression de grande anxiété , et dit vivement :
« // faut prier, beaucoup prier !
— « Mais, ma chérie, répondit sa sœur, nous prions beaucoup, on prie beaucoup pour toi.
— (( Non, reprit -elle avec la même vivacité, ce n'est pas cela : il faut prier pour tous ces blessés, pour tous ces pauvres blessés I
— « Afais quels blessés? il ny a pas de blessés.
— « Si ! si ! il faut prier pour eux, beaucoup prier!... » Et son visage traduisait toujours la même pitié anxieuse. Eh bien! ces blessés, qu'elle pressentait, qu'elle voyait, sont aujourd'hui légion, les morts aussi, hélas! et la prière qu'elle demandait elle l'apporte par son Journal. « La souffrance, a-t-elle dit, la souffrance acceptée et offerte, constitue la prière par excellence. » Je suis convaincu qu'en lisant ces pages où l'acceptation de la souffrance est si admirablement traduite en exemple, où est indiqué le moyen de l'offrir à Dieu pour qu'il l'emploie au soulagement et à Fapaisement de la douleur d'autrui, à la sanctification des âmes, bien des cœurs déchirés y
trouveront la raison d'utiliser à des fins surnaturelles et de supporter en même temps avec courage les cruels sacrifices qui leur sont imposés.
Et maintenant je suis le conseil qui m'est donné avec tant d'autorité, je livre à ma famille, à mes amis, à tous, ces pages précieuses. Je prie l'Esprit- Saint de les répandre parmi les âmes et de les aider à opérer dans le plus grand nombre la rénovation qu'elles ont provoquée dans la mienne. Ainsi se réalisera et se perpétuera l'œuvre d'apostolat à laquelle Dieu avait destiné ma chère et sainte Elisabeth et que je place, en terminant, sous l'invocation particulière de saint Dominique et de sainte Catherine de Sienne ^
Paris, ce l^'" Novembre, en la Fête de tous les Saints.
* Je tiens à déclarer qu'en me servant, au cours de cette notice, des expressions de « sainteté », de « perfection )^, d' « héroïsme chrétien », etc.... je n'entends en rien prévenir les jugements de l'Eglise, auxquels je suis soumis finalement. — F. L.