POUR DEMANDER A DIEU LA VERTU D'ESPÉRANCE
Mon Dieu, qui nous avez permis les espoirs humains, mais qui Seul donnez l'espérance chrétienne et surnaturelle, accordez, je Vous en supplie, par votre grâce, cette vertu à mon âme, à toutes les âmes qui me sont chères et à celle de tous les chrétiens ; faites qu'elle illumine et transforme pour nous la vie, la souffrance et la mort même, et qu'elle nous conserve, à travers les déceptions et les tristesses de chaque jour, une force intime et une inaltérable sérénité.
{Prière composée par Elisabeth Leseur à la demande de sa sœur.)
JOURNAL
« Mandatum novum do vobis, ut diligatis invicem ; sicut di~ lexi vos, ut et vos diligatis invicem. »
« Je vous donne un commandement nouveau : que vous vous aimiez les uns les autres ; que vous vous aimiez les uns les autres commeje vous ai aimés. > (Saint Jean, xiii, 3't.)
JOURNAL
11 Septembre 1899.
Depuis un an j'ai beaucoup pensé, beaucoup prié; j'ai cherché sans cesse à m'éclairer et, dans ce travail perpétuel, mon esprit a acquis plus de maturité , mes convictions sont devenues plus profondes et aussi mon amour pour les âmes. Qu'y a-t-il de plus grand que l'âme humaine? de plus beau qu'une conviction?
Il faut créer en nous un « esprit nouveau », esprit d'intelligence et de force ; il faut nous renouveler et vivre d'une vie intérieure très intense. Il faut prier, il faut agir. Il faut que
chaque jour de notre vie nous rapproche davantage du Bien et de l'Intelligence suprême, c'est-à-dire de Dieu.
19 Septembre 1899.
Je veux aimer d'un amour particulier ceux que leur naissance, leur religion ou leurs idées éloignent de moi; ce sont ceux-là surtout que j'ai besoin de comprendre et qui ont besoin que je leur donne un peu de ce que Dieu a mis en moi.
20 Septembre 1S99.
Je me suis mise à l'étude de la philosophie, et cela m'intéresse beaucoup. Cette étude -là rend claires beaucoup de choses et met de Tordre dans l'esprit. Je ne comprends pas qu'on n'en fasse pas le couronnement de toute éducation féminine. Ce qui manque souvent à la femme, c'est un jugement droit, l'habitude du raisonnement, le travail d'esprit personnel et soutenu. La philosophie pourrait lui donner tout cela ; la dépouiller de tant de préjugés et d'idées étroites qu'elle transmet religieusement à ses fils, au grand détriment de notre pays.
21 Septembre 1S99.
Quels admirables débuts que ceux de l'Eglise cbrétienne, retracés dans les Actes des Apôtres ! « Ceux qui croyaient étaient tous unis ensemble, et tout ce quHls avaient était commun entre eux. Ils vendaient leurs terres et leurs biens et ils les distribuaient à tous, suivant le besoin que chacun en avait. Ils persévéraient aussi tous les jours dans le Temple, dans r union d'un même esprit ; et, rompant le pain dans les maisons, ils prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur, louant Dieu et étant aimés de tout le peuple. »
« Etant aimés de tout le peuple, » c'està-dire des petits, des humbles, de ceux qui croyaient avec eux et comme eux, et de ceux qui ne partageaient pas encore leur divine croyance ; eux, les méprisés, les haïs, avaient trouvé, au bout de peu de temps, le moyen d'être « aimés de tout le peuple ». Combien de chrétiens pourraient maintenant se rendre le même témoignage? Combien ont au cœur la flamme évangélique qui purifie et éclaire tout ce qui l'approche? Revenons à la source sainte, à l'Evangile, parole de Dieu. Puisons
là des leçons de force morale, de patience héroïque, de tendresse pour tous les êtres et pour les âmes. Nous, chrétiens, évitons toujours de « briser le roseau courbé » ou « d'éteindre la mèche qui fume encore ». Ce roseau, c'est peut-être l'âme souffrante et douloureuse d'un de nos frères, et Thumhle mèche qu'éteint notre souffle glacé est parfois une noble intelligence que nous aurions pu ranimer et grandir. Prenons garde, rien n'est délicat et sacré comme l'âme humaine, rien ne peut être plus vite froissé. Que chacune de nos paroles, chacun de nos actes porte en lui un principe de vie qui, pénétrant d'autres esprits, leur communiquera lumière et force et leur révélera Dieu.
25 Septembre 1899.
Nul ne connaît ce qui se passe en nous aux dernières profondeurs de l'âme. Sentir Dieu près de soi, méditer, prier, recueillir en nous toute pensée profonde, pour s'en pénétrer, cela constitue la vie intérieure, et cette vie intérieure est la joie suprême de la vie. Mais tant de pensées qui nous ont émus, tant de désirs ardents, de résolutions généreuses,
doivent se traduire en actes ; car nous sommes en pleine vie humaine, et une grande tâche est devant nous. C'est le moment de l'effort douloureux, car il faut s'arracher à soi-même, quitter le domaine de la pensée pour celui de la réalité, affronter l'action, savoir que l'on sera pas ou mal compris, et que l'çn souffrira peut-être par l'humanité d'avoir voulu le bien de l'humanité. Il faut avoir puisé en Dieu une force incomparable, avoir armé son cœur de patience et d'amour, pour commencer jour par jour, et heure par heure, l'œuvre qui doit être celle de tout chrétien : le salut moral et matériel de ses frères.
14 Février 1900.
La tâche de relèvement moral , de transformation et d'éducation des âmes que le monde actuel nous offre est tellement immense, qu'elle peut effrayer nos volontés faibles. Que peut un être obscur comme moi en face du mal et de l'indifférence? Rien par lui-même, sans doute; tout avec Dieu et par Dieu. Je crois qu'il y a dans le bien une force expansive très grande; je crois que pas une de ces actions, humbles et ignorées, pas une de ces
pensées, vues de Dieu seul, ne se perdent et que toutes servent aux âmes. Je crois, suivant une parole que j'aime, « que nous ne savons pas tout le bien que nous faisons quand nous faisons du bien. » Ce qu'il faut, c'est agir sur nous-mêmes, travailler à notre transformation intime, et faire chaque jour, à chaque heure, notre devoir et tout le bien que nous pouvons faire. Ce qu'il faut par- dessus tout, c'est demander à Dieu de nous pénétrer d'une charité intense. La charité, c'est l'amour; amour de Dieu qui renouvelle et transforme l'âme et la vie et devient le principe caché de nos actes, amour de tous les êtres, amour puissant et vivant des âmes, amour de tout ce qui souffre et pleure. Un tel amour pourrait sauver le monde. Pourquoi gémir, lorsque par lui on peut agir? Pourquoi haïr, lorsque la haine tue et que lui, ce divin amour, peut vivifier et transformer les cœurs?
28 Mars 1900.
La période d'agitation fatigante, et malgré tout assez vide, de l'hiver commence à passer. Durant ce temps, les seuls bons moments sont ceux donnés à Dieu, aux pauvres et au tra-
JOUÎINAL. — PREMIÈRE PARTIE 59
vail. Je vais m'y donner avec plus d'ardeur que jamais. A certains points de vue, mes idées se sont modifiées : je crois beaucoup plus à l'eflort individuel et au bien que l'on peut faire en s'adressant, non aux masses, mais aux âmes particulières. L'action que l'on exerce ainsi est bien plus profonde et durable. N'est-ce pas ainsi d'ailleurs qu'agissait Celui qui demeure l'Eternel Modèle pour tout ce qui touche à l'âme ? et cela ne L'a pas empêché de transformer le monde. A son exemple tournons-nous avec tendresse vers tout être, si pauvre ou mauvais qu'il soit, et sachons nous faire « tout à tous ». Pensons moins à l'humanité et plus aux hommes, ou plutôt souvenons-nous que l'humanité n'est composée que d'êtres humains et que chacun d'eux a besoin de la lumière et de la force que Dieu donne, et que cette lumière, il nous appartient de la répandre autant que nous le pouvons. Quelle mission pour des créatures faibles et mauvaises telles que nous! Je me répète que les Apôtres ne valaient pas mieux quand ils ont commencé leur tâche sublime, et qu'il a fallu la force de l'Esprit pour les transformer et faire d'eux des hommes nouveaux. Demandons-la ardemment à Dieu, cette venue en nous de son Esprit qui est à la fois force et douceur, amour et paix;
demandons- Lui cette transformalion intime et absolue de l'être et de la vie qui nous permette de travailler pour nos frères.
29 Mars 1900.
Grande conversation hier soir avec les 0..., P..., D... Il manque à beaucoup de gens de ces générations une idée directrice , et nous avons absolument besoin d'être guidés et portés par une idée plus grande que nous. Quelle belle chose que l'harmonie dans une vie humaine , lorsque les actes , grands ou humbles, sont le produit d'une pensée profonde, lorsque tout : cœur, intelligence et volonté, tend à un but unique ; lorsque l'amour de Dieu s'est emparé de l'âme et l'a transformée ; lorsque cette harmonie est le résultat d'un long travail intérieur, parfois douloureux, mais toujours fécond, qui fait de cette âme « quelque chose d'achevé » et de divinement beau I
Je lis l'Evangile et, à cette suave lumière, je découvre encore en moi bien des « recoins w d'égoïsme et de vanité. Livre unique, sans cesse lu et sans cesse nouveau, beau d'une beauté souveraine , resplendissant de vérité ;
d'une grâce et d'un charme exquis, où l'on puise sans cesse et que rien n'épuise I Don béni de Dieu, pourquoi les hommes t'oublientils, puisque par toi seulement ils apprendront de nouveau la charité?
29 Mai 1900.
Après un voyage de cinq semaines en Espagne, je reprends ma vie habituelle; mais je la reprends, je crois, dans des conditions différentes. Pendant ce voyage, j'ai beaucoup pensé et prié, et j'ai vu clair en moi et dans ma vie. Cette vie, je l'ai consacrée à Dieu; je me suis donnée à Lui dans un élan de tout mon être ; j'ai ardemment prié pour ceux que j'aime, pour celui que j'aime par-dessus tout. Et maintenant je veux ne plus être une créature inutile; j'ai vu nettement quels sont mes plus grands devoirs, et je veux les remplir. Faire chaque jour, humblement, de telle sorte que Dieu seul puisse le voir, tout le bien que l'on peut faire; chercher sans cesse toutes les misères et tristesses environnantes pour les soulager; développer en soi une sympathie vivante pour tout être ; et faire cela pour Dieu seul, voilà le but de toute
vie humaine. La mienne, si vide et inutile souvent jusqu'à ce jour, sera transformée, j'espère, par la force de Dieu et l'union intime avec Lui. Il y a autour de moi beaucoup d'âmes que j'aime profondément, et j'ai une grande tâche à remplir auprès d'elles. Beaucoup ignorent Dieu ou Le connaissent mal ; ce n'est, ni en polémiquant, ni en discourant, que je pourrai leur faire connaître ce qu'il est pour l'âme humaine. En luttant contre moimême, en devenant, avec l'aide de Dieu, plus chrétienne et plus vaillante, je rendrai témoignage à Celui dont je suis l'humble disciple. Par la sérénité et la force que je veux acquérir, je prouverai que la vie chrétienne est belle et grande, et qu'elle apporte la joie avec elle. En cultivant en moi toutes les facultés supérieures de l'esprit, je proclamerai que Dieu est la suprême Intelligence et que ceux qui Le servent peuvent puiser sans fin à cette source bénie de lumière intellectuelle et morale. Pour donner, il faut acquérir, et pour servir un jour, ou un peu chaque jour, mes frères devant Dieu, il faut que j'aie déjà longuement purifié et fortifié mon âme.
30 Juillet 1900.
Nous venons de passer une semaine chez nos amis H..., sur les bords de la Meuse, dans un complet repos. Nous sommes revenus par les bords du Rhin et avons vu Aixla-Chapelle, Bonn, Francfort, Mayence. De Mayence nous sommes allés en bateau à Goblentz , de là à Luxembourg, puis retour par Metz. Cette dernière ville nous a causé une pénible impression ; elle est à la fois française et allemande : française par son aspect et sa population, allemande par ses innombrables soldats et ses casernes. Après trente ans, il se dégage encore « un parfum français » de ce sol lorrain. Nous avons vu avec émotion les champs de bataille plantés de croix. Pendant tout ce voyage en Allemagne, une pensée ne m'a pas quittée : c'est que nous sommes toujours un grand peuple au point de vue moral et intellectuel , « le grand peuple, » et qu'il ne tient qu'à nous de le demeurer toujours. Il faut pour cela l'union sincère de tous, chez tous un sentiment profond du devoir; il faut se mettre à l'œuvre pour faire toute sa tâche au poste où la Providence nous a placés, bannir de sa vie l'égoïsme, la haine, faire que le
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nom de Français soit synonyme de justice, de lumière et de force morale. Il faut devenir un peuple vraiment fort, fort non seulement par les armes, — c'est trop peu, — fort par la vaillance et la noblesse de caractère de tous, depuis Je plus humble jusqu'au plus grand. La chasteté, la volonté, la dignité de la vie, devraient être sans cesse enseignées et développées chez tous. La femme, dont les Français ne comprennent pas encore bien le rôle imm-cnse et l'influence, et qui elle-même ne les comprend pas toujours, doit, dès maintenant, lorsqu'elle prend conscience de sa tâche, y consacrer sa vie. Fieculer devant le devoir et le sacrifice est une lâcheté. Or, c'est un devoir et souvent un sacrifice que d'avoir des enfants ; c'est un devoir de s'occuper de ceux que les circonstances ont moins favorisés que nous, soQS le rapport de la fortune ou de l'éducation ; c'est un devoir de développer sans cesse son intelligence, de fortifier son caractère, de devenir un être de pensée et de volonté ; c'est un devoir d'envisager joyeusement la vie et de l'affronter avec énergie. C'est un devoir enfin de savoir comprendre son temps et ne pas désespérer de l'avenir. La femme peut tout cela. Au même titre que l'homme, elle est un être pensant, agissant et aimant; elle peut fièrement réclamer son droit
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au devoir. Pour cela, seulement, il faut qu'elle vienne puiser sa force à la source de toute force et que, pour fortifier son intelligence, elle la rapproche de la suprême Intelligence. Mais ceci, d'ailleurs, est vrai aussi de l'homme. Lui aussi ne peut rien sans Dieu, et les nations grandes et fortes sont celles qui ont pris Dieu comme base de l'édifice social et national. Seulement, il faut que ce soit vraiment Dieu et un pur sentiment religieux, non l'exploitation du plus grand de tous les sentiments. Il faut que Dieu vive dans les cœurs et dans les vies, et que la liberté religieuse soit absolue. Le mot « croire » implique une adhésion de tout l'être incompatible avec l'intolérance religieuse.
Mon devoir de « française » sera toujours pour moi aussi sacré que mon devoir de « chrétienne », ou plutôt l'un comprend et implique l'autre. Seulement, je l'espère, l'un et l'autre seront toujours compris par moi dans le sens le plus large et le plus grand,
12 Septembre 1900.
Après des allées et venues entre Paris et la campagne, et la réception d'étrangers, nous voilà de nouveau au calme. Je lis les auteurs
latins: après Horace, Juvénal, et je continuerai. Cela m'intéresse beaucoup en me faisant pénétrer dans une société et dans une époque que je connaissais imparfaitement. Depuis deux jours, j'ai pu lire et méditer tranquille, cela m'a reposée de mes agitations et fait du bien à l'âme. Le Nouveau Testament n'est pas abandonné, et plus j'approfondis l'Evangile et les Epîtres, plus j'y trouve un charme, une force, une vie incomparable. Dieu est vraiment là ; chaque jour je sors de cette lecture plus apaisée, fortifiée ; ma volonté s'y retrempe, mon cœur s'y réchauffe. Dieu, Suprême Educateur, refait, au moyen de ce livre des livres, l'éducation de mon être intime. Il m'aide à comprendre la vie, à sourire au devoir et à vouloir fortement.
28 Novembre 1900.
Près de trois mois sans rien écrire. Maladie de ma petite nièce % occupations de tous genres, calme de l'âme au milieu de l'apparente agitation et volonté plus résolue
* Marie, fille de sa sœur cadette, son unique nièce, qu'elle chérissait comme son propre enfant. {Note de l'Editeur.)
que jamais à être toute à Dieu et au devoir. A mesure que portée, soutenue par Dieu, j'avance dans la voie qu'il m'a tracée, ce qui est pour moi « le Devoir » se dégage plus nettement et m'apparaît mieux. L'important est de ne pas se perdre en conceptions irréalisables, en projets, de ne pas vivre le lendemain, mais de transformer patiemment la pensée en acte, la bonne volonté en volonté. Beaucoup causé et discuté avec de chers amis qui ne croient pas. J'aime plus que d'autres ces êtres que la lumière divine n'éclaire pas ou plutôt qu'elle éclaire d'une façon que nous ignorons, pauvres petits esprits que nous sommes. Il y a un voile entre de telles âmes et Dieu, un voile qui laisse seulement passer quelques rayons d'amour et de beauté. Dieu seul peut, de son geste divin, écarter ce voile; alors, la vraie vie commencera pour ces âmes. Et moi , qui vaux si peu pourtant, je crois à la puissance des prières que je fais sans cesse pour ces âmes chères. J'y crois, parce que Dieu est et parce qu'il est « le Père ». J'y crois, parce que je crois à ,cette loi mystérieuse et divine que nous appelons la Communion des Saints. Je sais que pas un cri, pas un désir, pas un appel ne se perd en sortant des profondeurs de notre âme, mais qu'il va vers
Dieu et, par Lui, à ceux qui nous l'ont inspiré. Je sais que Dieu accomplit seul le travail intime de la transformation de l'âme humaine, et que nous ne pouvons que Lui montrer ceux que nous aimons en Lui disant : «. Seigneur, faites qu'ils vivent. »
Beaucoup réfléchi à la question sociale, que chacun de nous, même le plus humble, peut contribuer à résoudre. Ce que l'on appelle de C8 nom est, par essence, la question chrétienne puisque c'est celle de la situation de chaque homme en ce monde, et de son amélioration matérielle, intellectuelle et morale. Cette question, qui durera autant que le monde, ne pourra avancer que par le christianisme ; c'est là mon absolue conviction. Seul le christianisme s'adresse à l'individu, à ce qu'il y a en lui de plus intime; seul il pénètre aux profondeurs de l'être et peut le renouveler. Le devoir de tout chrétien est de ne pas se désintéresser de la crise que traversent actuellement les peuples et qui peut-être les modifiera profondément. A des besoins nouveaux il faut de nouveaux apôtres; le peuple, c'est-à-dire cette masse qui forme la plus grande partie du pays : ouvriers, paysans, humbles travailleurs de toute sorte, le peuple a besoin qu'on lui révèle la Vraie Source de toute liberté, de toute justice, de toute transformation pro-
fonde. Si nous ne lui faisons pas connaître Dieu, nous aurons gravement manqué au plus important et au plus « actuel » de tous nos devoirs. Seulement, cette œuvre -là demande un oubli de soi, un désintéressement, une volonté persévérante, pour laquelle nous avons besoin de Dieu et pour laquelle il faut nous transformer nous-mêmes absolument.
17 Janvier 1901.
L'année nouvelle, le siècle nouveau, ont commencé pour moi au milieu de tant d'occupations diverses que, si j'ai pu trouver du temps pour réfléchir et pour prier, je n'ai pu en trouver pour écrire. Que de pensées sérieuses j'ai eues au début de ce siècle, dont je ne verrai pas la fin : reconnaissance des grâces de Dieu, élan plus vif vers Lui, désir ardent de travailler en moi à l'avancement de son règne 1 Et quelles prières latentes ou formulées ont été à Lui, de ces profondeurs de lame qu'il connaît seul, Lui demandant la lumière et la vraie vie, la vie intime de l'âme pour tous ceux que j'aime, pour celui que j'aime plus que tous! Ni mon cher Félix, ni ceux de ma famille, ni ces autres âmes pour
lesquelles je peux faire si peu^ ne savent peutêtre à quel point je les aime. Dans la « chère éternité », au centre de l'amour même, nous en jouirons pleinement de ces tendresses. Mais, mon Dieu, comment peut-on aimer quand on n'aime pas en Vous?
îl Mars 1901.
Quelques bonnes journées de joie, causée par un cadeau de Félix , et plus encore par le mot qui l'accompagnait, mot si plein d'amour que j'en suis remuée et heureuse. Je ne mérite pas d'être aimée ainsi, mais j'en jouis bien pleinement. Sans cesse, outre cet amour qui est le fond de ma vie, je rencontre sur mon chemin de bonnes affections, et Dieu m'a bénie à cet égard. Il faut maintenant que de toutes ces tendresses je ne fasse pas du bonheur égoïste, mais qu'elles deviennent dévouement et charité, qu'elles me poussent à agir avec Dieu pour les autres.
Lu avec intérêt les Sources du Père Gratry, et maintenant un autre volume de lui où je rencontre bien souvent mes pensées. Elles sortent ainsi du fond de moi-même jusqu'à la surface, puis retournent aux profon-
deurs d'où il leur faut ensuite, transformées par Dieu, jaillir en actes, en paroles vivantes.
22 Avril 1901.
« Je vous ai dit ces choses afin que ma. joie demeure en vous et que votre joie soit complète. )) — (( Le commandement que je vous donne est de vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. »
O Jésus, après la Gène, dans la paix et la mélancolie du soir, des paroles ineffables sont sorties de votre âme et de vos lèvres et, à travers les siècles, sont venues à nous. Le monde les a souvent oubliées, les oublie encore; la plus petite parmi vos enfants les sent vibrer à son oreille et à son cœur. Dernier discours du Christ, lors de la Cène, où revient, comme un refrain béni, un appel à l'amour des hommes entre eux et des hommes pour Dieu : « Aimez-vous. » C'est la Loi, le Testament suprême de Celui qui est l'Amour, et l'on n'est pas chrétien, disciple du Christ, si l'on a cessé d'aimer. Pas une exception n'est faite à cette loi ; l'être que tout sépare de nous : naissance, éducation, croyances, le pauvre sauvage que nous n'approcherons jamais,
Têtre le plus abject et le plus coupable, tous ont droit à notre amour, tous doivent être pour nous des frères. Ne sont-ils pas tous présents aux yeux de Dieu, aimés par Lui? N'ontils pas une âme comme nous, et qui doit nous être d'autant plus chère qu'elle semble plus éloignée de l'Unique Lumière ? Elargissons notre cœur pour y faire entrer tout être humain. Sous la touche divine, vibrons à toute pensée généreuse, à toute tendresse humaine ; apprenons à trouver en chaque âme le point par lequel elle tient encore à l'Infini, à Dieu.
Le 8 Avril, maman et Juliette sont parties pour l'Italie.
Le 9 Mai, Pierre L...* a fait sa première communion.
La veille, Roger' a été pris d'une forte fièvre et, de suite, a été très malade. Je Lai soigné et veillé avec ses parents. Le dimanche 12, maman est revenue, et le lundi 13, à huit heures du soir, le cher petit nous a quittés. Les
* Son neveu, second fils du frère de son mari. [Note de VEditeur.)
5 Fils aîné de son frère, âgé de sept ans. [Note de l'EdU leur.)
heures passées près de lui, si déchirantes parfois, ont été aussi parfois bien douces. C'était le tranquille départ pour FAu delà, et le voile qui sépare les deux mondes semblait bien léger.
Cher petit, qui es dans la Lumière et dans l'Amour, prie pour nous.
Reprise du travail, de l'effort sur moi, de la prière avec une volonté plus grande , une sérénité plus complète que je demande à Dieu de me conserver.
J'ai eu, pendant quelques jours, soif de retraite, de calme, un ardent désir d'aller tout près de la nature , comme le doux saint François au milieu des fleurs et des oiseaux, et là de prier, travailler, méditer dans la solitude, ou tout au moins (car Félix est toujours de ma solitude), avec quelques cœurs amis qui me laisseraient de temps en temps à moi-même et à Dieu. Mon Dieu, me donnerez-Vous un jour cette joie de la solitude à deux, unis dans une même prière, une même foi et un même amour?
Pour le moment, chassons ces pensées.
Dieu veut de moi autre chose, et quand je veux méditer, ma solitude est tout intérieure.
10 Juin 1901,
28 Août 1901.
Séjour en Savoie du 14 au 31 Juillet, dans une nature jolie et apaisante. Vie exquise toute calme et bien remplie intérieurement. De belles montagnes, des tapis de verdure, de grands champs de blé et d'avoine , des églises nichées dans tous les coins, voilà ce qu'était notre joli séjour. Quelle bonne vie on mènerait là avec tous les chers siens !
Discussions et causeries religieuses avec les
S Mon Dieu, il est bien vrai que Vous
seul pouvez faire comprendre certaines choses ; toutes les raisons du monde ne valent pas votre voix souveraine au fond de l'âme. Vous seul pénétrez aux profondeurs et pouvez atteindre ce point mystérieux de l'âme où se font les grandes transformations. Cette pensée est fortifiante ; sans elle je souffrirais parfois cruellement de ne pouvoir exprimer ce que je ressens, de ne pouvoir ouvrir largement mon âme et montrer ce que Dieu, et Dieu seul, en a fait, tout l'amour, toute la joie dont II l'a comblée. Que son Esprit agisse en ces âmes qui me sont bien chères, en cette âme qui m'est plus chère que toutes, et que la lumière
se fasse, apportant avec elle la vie, la vraie vie.
Voyage de quelques jours en Hollande, d'où je suis revenue souffrante. Pays intéressant, plein d'œuvres admirables. Nature un peu triste. J'aime les pays de lumière, aux belles teintes douces, où tout semble harmonieux : la Grèce, l'Italie, l'Orient.
Maintenant la vie va reprendre. Je veux, cet hiver, travailler beaucoup le latin, m'occuper à quelque œuvre utile, mais très obscure, et vivre au jour le jour en faisant, à chaque heure, ma tâche. C'est le meilleur moyen, je crois, de la faire bien.
10 Septembre 1901.
Douce et « joyeuse » méditation sur cette parole du Christ : « Je suis venu apporter le feu en ce monde, et je ne désire qu'une chose, c'est qu'il s^allunie. » Ce feu, c'est la charité, l'amour absolu, unique, ardent de Dieu et, en Lui, de tout être humain. Mais quelles âmes seront assez saintes pour faire comprendre aux hommes ce que c'est que la charité, comment allumer ici-bas ce foyer brûlant? Chacun de nous peut être l'humble ouvrier de cette grande tâche, et j'ai vu clairement ce qu'il
m'était possible de faire dans le coin où je dois agir. Avant tout, m'occuper de moi-même, eliercher à divelopper en moi tous les instincts que Dieu y a déposés; par le travail régulier, fortifier ma volonté ; parle sacrifice et l'acceptation des souffrances qui me sont habituelles, par une constante et tendre sympathie pour tous ceux qui m'approcheront, élever sans cesse mon âme. Faire les choses les plus humbles en pensant qu'elles me rapprochent sans cesse de cette beauté, de cette vérité dont j'ai soif. Aimer uniquement et chercher en tout le devoir, tel qu'il se présentera, obscur, pénible, sous forme de devoir intellectuel ou purement matériel; ne jamais laisser passer l'occasion qui se présentera d'agir ou de faire un acte de dévouement, surtout lorsque cela ne devra pas être remarqué. Ne sacrifier Tacte de dévouement, le sacrifice, — à moins de vraie nécessité, — que s'il doit m'attirer des louanges et flatter en moi le subtil orgueil, si prompt à se glisser partout.
Aller toujours aux petits, à ceux qui. souffrent et pour qui la vie est dure ; mais ne pas avoir de mépris pour ceux qui jouissent et vivent dans l'égoïsme. Plus que les autres, peut-être, ils ont besoin d'être aimés, besoin qu'un peu de charité leur révèle Dieu. Consacrer résolument mon intelligence, ma volonté,
mon cœur, toute mon âme et tout mon être à Dieu , à l'extension du règne de Dieu dans le monde et dans les âmes. Relever, fortifier, répandre un peu de cette chaleur qu'il a déposée en mon cœur, de ce « feu » qui me brûle et que je souffre de ne pouvoir allumer en d'autres âmes.
Quand j'aurai fait cela, Dieu fera le reste. Nous prions, souffrons et travaillons sans savoir la conséquence de nos actes et de nos prières. Dieu les fait servir à son plan suprême ; de proche en proche elles agissent, gagnent d'âme en âme, hâtent la venue du royaume de Dieu et auront, par d'autres êtres et par les actes et les désirs qu'elles feront naître, une répercussion qui durera jusqu'à la consommation des temps.
Une résolution que j'ai prise fortement et que j'ai commencé à mettre en pratique, malgré un état physique et moral défectueux, c'est de rester « joyeuse » au sens chrétien du mot, joyeuse envers la vie, envers les autres et même envers moi, autant que je le pourrai. Mon Dieu, aidez-moi, et « que votre règne arrive ».
9 Octobre 1901.
Quelques jours d'exquise joie intérieure féconds en fortes résolutions.
Je veux remplir ma vie par le travail, par la charité et par Taccomplissement du devoir, de tout le devoir.
20 Novembre 1901.
J'aime la solitude intérieure avec Dieu seul ; elle fortifie mon âme, lui redonne lumière et élan. Mais parfois Tisolement, qui n'est plus du tout la solitude, lui pèse. J'ai soif de sympathie, soif de montrer mon âme à nu aux autres âmes qui me sont chères; de parler de Dieu, d'immortalité, de vie intérieure, de charité. MaisFâme humaine est si nuancée, si délicate, qu'il faut sentir vibrer de même ses cordes profondes pour les faire résonner devant un autre de ces divins instruments. L'union complète de deux âmes , cela doit être une belle mélodie.
Avec celle que j'aime le plus au monde, donnez-moi, mon Dieu, de la murmurer un jour.
J'ai réglé toutes mes journées, afin qu'elles soient le plus possible l'abrégé et comme le résumé de toute la vie. Prière, ma chère méditation du matin, le travail sérieusement fait, un peu de travail ou de soins des pauvres, puis mes devoirs de famille et d'intérieur. En ce moment, je remplace les visites de pauvres par des visites à Juliette. Dès que je le pourrai, je voudrais me consacrer à quelque œuvre utile et belle.
28 Novembre 1901.
Causé avec A... et sa femme hier de l'ostracisme injuste et antichrétien dont sont frappés les juifs dans certains milieux. Mon Dieu, l'esprit d'Intelligence et de Sagesse, qui sont les dons de votre Esprit Eternel, ne les donnerezvous pas aux pauvres humains? Ne réveillerez-vous pas bientôt dans les âmes l'esprit de charité que Vous êtes venu apporter au monde, et dont Vous avez dit qu'il contenait la loi et les prophètes ? Je voudrais pouvoir organiser une sainte croisade pour lutter contre les haines et faire jaillir de nouveau, parmi les hommes, la justice et l'amour. Du moins, dans l'espace de terrain « spirituel » que Dieu m'a donné à cultiver, près de tous ceux que
j*approche, je veux plaider la grande cause de la charité par mon attitude, mes paroles et mes actes. N'est-ce pas la cause de Dieu même que je défendrai ainsi? Mon Dieu, aidez-nous; envoyez un rayon de lumière et d'amour au milieu de nous.
18 Décembre 1901.
L'étude du latin m'intéresse et m'ouvre tout un horizon de lectures et de jouissances intellectuelles pour l'avenir.
La vie de la femme, aux yeux de bien des gens, est contenue tout entière dans ces quelques années qui s'écoulent entre la vingtième et la cinquantième année. Et pourtant, quelle force perdue représentent parfois les vingt ou trente ans qui, soit dans la première jeunesse, soit plus encore dans l'âge mûr et la vieillesse, demeurent, pour trop de femmes, une période vide de leur existence I Le travail sérieux, l'activité de l'esprit, l'action d'autant plus féconde qu'elle s'appuie alors sur un jugement développé par la vie, sur une volonté fortifiée, tout cela devrait remplir cette époque de la vie et lui communiquer une sérénité, une beauté toute particulière. Mais il faut pour cela une longue préparation. Il faut, pendant
le temps de la jeunesse, avoir pris l'habitude du travail, organisé sa vie et pris à tel point le gouvernement intérieur de soi-même, qu'aucune souffrance physique, aucun de ces déchirements qui accompagnent la vieillesse ne puissent troubler votre être, à la surface tout au moins. Il faut avoir allumé au fond de nousmême un si chaud foyer de sympathie et de tendresse, que tous ceux qui commenceront leur course au moment où s'achève la nôtre, viennent y chercher de la lumière et de la flamme.
C'est une souffrance voulue de Dieu et que je Lui offre, que de n'avoir pas, parmi les amies si chères qui m'entourent, une âme à qui je puisse ouvrir la mienne en lui disant : « Regardez, » et qui me comprenne et qui me fortifie. Peut-être, entendre sans cesse critiquer les idées ou les croyances que l'on possède, les sentir méconnues, se heurter aux préjugés, à l'ignorance, est-ce un peu souffrir persécution pour la justice. Pourrai -je, à ce titre, mériter de Dieu un peu de pitié? car il y a là une souffrance bien intime , bien profonde, de celles que Dieu seul voit et auxquelles Il apporte parfois des compensations exquises. Lorsque j'ai besoin de répandre mon âme, je vais à Lui, et, soit à l'église, soit dans le silence de ma chambre, Il m'apporte une
force plus grande et me remplit d'une joie dont rien ne peut exprimer la profondeur. Après tout, le fond de l'âme, ces dernières fibres qui sont d'une sensibilité et d'une profondeur infinie, Lui seul peut-être peut les atteindre.
3 Février 1902.
Assez mauvaise période depuis plus d'un mois : fatigue physique, ennuis domestiques, et, plus que tout cela, une sorte de tristesse, de lassitude morale, une privation de ces élans, de ces joies intérieures que Dieu m'a parfois tant prodiguées. Et néanmoins pas une minute ma volonté n'a cessé d'être à Lui ; le devoir m'a coûté davantage, mais il n'a pas cessé d'être le devoir. 1
Une année nouvelle a commencé. Je voudrais la remplir mieux que les précédentes. Beaucoup de choses à réformer : orgueil, tendance à ne pas me mettre assez vite à l'œuvre, à laisser couler les jours, à me laisser envahir par l'agitation extérieure. Et pourtant, j'ai un immense besoin de calme et de vie intérieure. Dieu seul sait combien parfois j'ai de peine à dominer certaines misères physiques et morales pour arriver à cette possession entière
de moi, à cette sérénité que rien ne trouble et qui est celle des chrétiens.
De plus en plus chercher par l'exemple, par la tendresse et en développant et élevant mon intelligence, à répandre plus de vie et de lumière parmi les intelligences et les âmes que je rencontre sur ma route.
Montrer que ce que j'ai de bien vient de Dieu et que le reste est, hélas! bien à moi.
Chercher cette année et déterminer, après avoir réfléchi et prié, quelle sera l'œuvre à laquelle je consacrerai ma vie, en dehors des devoirs qui me sont directement imposés.
Samedi Saint, 29 Mars 190!i.
Semaine de méditation, de prière et d'union avec Dieu.
Mon Dieu, aidez-moi à achever la tâche, à rompre les derniers liens, à achever cette évolution intérieure que Vous seul avez accomplie en moi, où le mystérieux travail de votre Providence est visible sans cesse, et pour laquelle je ne cesserai de Vous bénir et de Vous aimer.
J'ai devant moi une grande tâche et rien, humainement, pour m'aider à la remplir.
Peut-être, un jour, aurai-je cette grande joie de voir la foi, qui est toute ma vie, comprise
et partagée par ceux, par celui que j'aime tant. Mais, actuellement, tout ce que mon âme renferme de désirs, d'élans, de tendresses, doit rester enfermé en elle et ne se répandre que devant Dieu. Tout ce que cela représente de souffrances, je l'offre pour les âmes qui me sont si chères. Rien ne se perd, pas une souffrance, pas une larme.
Je lis la Connaissance de Dieu, du Père Gratry; c'est fort et beau. Le Verbe éternel, (( qui éclaire tout homme venant en ce monde, » avait soulevé pour Platon un coin du voile qui cache la Lumière Une. Il avait bien compris le moyen unique par lequel l'âme arrive à la connaissance de Dieu, et décrit merveilleusement le point par lequel l'homme tient à Dieu. Ce livre fait monter très haut; il atteint vraiment cette a racine » de l'âme dont parle Platon.
3 Septembre 1902.
Plus de cinq mois sans écrire , mais beaucoup de choses en ces cinq mois. Notre séjour à Jougne* a été une période très douce de
* Village du département du Doubs, près de la frontière suisse. A dater de 1902, elle y passait tous ses étés chez elle avec sa famille. Elle y fit son dernier séjour en 1912. [Note de l'Editeur.)
bonne vie familiale, illuminée par les rires et les cris des enfants; puis est venu le court voyage à Vienne, accompli par moi dans un état d'accablement et de malaise physique et moral bien pénible ; le retour avec cette saisissante nouvelle de la mort du pauvre Adolphe ; enfin quinze jours encore bien calmes et bien doux. J'ai éprouvé, en revenant à Paris, un sentiment de vide, de tristesse et de souffrance intime tel, que la prière et la force divine seules peuvent m'aider à le transformer en joie pour d'autres et en force pour moi. Et, en même temps, je n'ai pas cessé un instant de sentir en moi, bien vive, la présence et l'action de Dieu. Quand je regarde en arrière et que je vois l'admirable travail accompli par Dieu en moi, cette véritable création d'une âme, que Lui seul peut faire , je sens quels devoirs me crée cette grâce qu'il m'a faite, et j'espère, oui, j'espère du fond du cœur, qu'un jour, bientôt. Il fera cette même grâce à l'âme chère qui est proche de la mienne et que j'aime si profondément.
Je veux vivre d'une vie toute nouvelle. Personne ne doit connaître les combats, les regrets, les souffrances que, comme toute créature humaine, je porte en moi ; il me faut organiser mon existence de telle sorte que les devoirs multiples et parfois compliqués qui se
la partagent trouvent tous leur place ; puisque je ne peux pas avoir la vie très une, aux grandes lignes nettement indiquées, et qu'il me faut, pour ménager des idées et des sentiments contraires aux miens, jeter en quelque sorte un voile sur mon être intime, je veux du moins concilier avec ce premier devoir mon besoin d'agir pour Dieu et les âmes. C'est un travail délicat pour lequel j'ai besoin d'être aidée par une force supérieure à la mienne. Mon Dieu, aidez-moi et, sans que je le sache, servez- Vous de moi pour faire un peu de bien. Faites que, suivant une comparaison que j'aime, je sois le vase grossier à travers lequel brille une lumière qui éclaire et réchauffe. Cette lumière, c'est Vous, et, à travers moi, venez éclairer des âmes qui me sont infiniment chères. Quelle joie le jour où ces âmes pourront comprendre et aimer tout ce que Vous m'avez fait comprendre et aimer, à moi , pauvre, petite et faible, où je pourrai leur ouvrir cette âme que Vous avez véritablement recréée en moi, et vivre avec eux, avec lui, mon Dieu, cette vie profonde, intime, bénie, oui fait de nous des êtres nouveaux , et transforme tout en nous et autour de nous!
18 Octobre 1902.
Des lâchetés, des faiblesses, des maladresses dans ma façon d'être avec d'autres, maladresses qui peuvent nuire aux idées qui me sont chères; des souffrances physiques très vives et des souffrances morales très profondes; au milieu de tout cela une volonté obstinément tournée vers Dieu , une plénitude de confiance et d'amour pour Lui ; les devoirs de chaque jour accomplis coûte que coûte au prix de beaucoup d'efforts, sans élan, mais accomplis ; puis , peu à peu , l'apaisement se faisant et la force divine me pénétrant de nouveau ; des résolutions nouvelles et énergiques , l'espoir que Dieu m'aidera à accomplir le devoir, tout le devoir, voilà le tableau de ces dernières semaines et de la vie de mon âme pendant ce temps.
Je sens profondément que toute ma science, aidée par cette lumière intérieure, par cette grâce divine dont la trace est si visible dans ma vie, doit être celle des conciliations. Professer simplement et fortement une foi qu'un long travail divin a créée en moi, mais le faire de façon à ne jamais blesser ou heurter une conviction chez d'autres, ou une
« absence » de conviclion; sacrifier, sans que nul s'en aperçoive, mes goûts, mes inclinations, tout ce qui ne sera pas les convictions qui me font vivre; accomplir ce que je consi-.^ dère le devoir : œuvres de charité, dévouement pour d'autres ou pour les pauvres, de façon que personne ne puisse en prendre ombrage et que cela ne fasse pas tort aux devoirs immédiats; ne jamais sacrifier le travail intellectuel et le faire régulièrement; devenir cependant un peu mondaine, en dépit de mon amour du chez moi, de la vie simple et de la solitude, pour plaire à Félix et à ceux qui m'entourent; au total, accomplir les devoirs les plus divers, sans que personne se doute de la peine que je puis avoir à les concilier, m'oublier moi-même, développer ce que Dieu m'a donné de raison et d'intelligence, bannir absolument l'orgueil, même sous ses formes les plus subtiles et que je connais bien, aimer fortement et sans recherche de moi-même, vouloir chaque jour et à chaque heure, soutenue par la grâce divine, ce qui est le devoir présent et ne jamais négliger un devoir, si infime soit-il, voilà ma tâche. Je succomberai souvent ; mais l'appui supérieur que je demanderai humblement chaque jour ne me fera pas défaut. D'ailleurs, vivre c'est lutter, souffrir et aimer.
10 Décembre 1902.
Un événement très pénible : la séparation de nos amis S... Pensées et sentiments pour moi presque douloureux. J'attendais beaucoup de cette âme ; mais comment exiger beaucoup lorsque aucune force supérieure ne soutient cette pauvre âme? Sans Dieu, sans l'immortalité, sans l'amour infini, pourquoi le sacrifice? Sentiment triste de la séparation entre cet être que j'aime et moi; pour elle, je ne puis plus rien que prier. Plus rien I Mais c'est tout ! Quelles âmes il faudrait en ce moment pour lutter contre la haine, les préjugés, l'égoïsme et l'orgueil I Quelle intelligence, quel sens délicat des âmes, quelle générosité et don absolu de soi ! Une part m'est offerte dans cette grande œuvre ; mais combien j'en suis peu digne ! Dieu m'aidera si je sais L'appeler à moi par le sacrifice et la prière.
J'ai senti vivement, ces temps-ci, que je suis à un tournant de ma vie, que j'arrive à un moment où j'en dois faire une œuvre meilleure, plus haute, la mieux faire servir à la cause sainte de Dieu et des âmes. Pendant ce temps de l'Avent, je veux méditer cette pensée et les moyens de la réaliser.
CO JOUU.NAL ET PEiNSÉES DE CHAQUE JOUR
25 Mars 1903 (mercredi).
Matinée très belle, douce, bénie^ Dieu soit béni pour toutes les grâces qu'il m'a accordées et pour cette grâce suprême et immense, pour la façon dont II a tout disposé, tout conduit et amené mon âme à une vie toute nouvelle et pleine de Lui 1
31 Mars 1903.
Avant-liier, dimanche, joie profonde, communion pleine et entière au Christ Jésus, don de moi-même, de l'avenir, de toute mon âme.
12 Mai 1903.
Que de choses en quelques mois dans la vie de mon âme ! quel achèvement doux et
^ Le baptême d'un adulte converti dont elle fut la marraine. Ce baptême eut lieu dans la chapelle du couvent dominicain du faubourg Saint -Honoré. Ce fut à l'occasion de cette touchante cérémonie qu'elle fit la connaissance du Révérend Père H..., de l'Ordre des Frères Prêcheurs, qui devint son directeur spirituel. {Note de l'Editeur.)
sans secousse de cette longue transformation, voulue de Dieu, qu'il a guidée de façon si admirable que, maintenant seulement, en regardant le chemin parcouru, je peux, de la hauteur où le Christ Jésus m'a conduite, en contempler les étapes et bénir l'œuvre accomplie par Lui !
A Rome, où nous avons passé trois semaines, j'ai vécu quelques heures bien douces. A Saint- Pierre, durant une matinée où j'ai communié dans une union intime et joyeuse avec Celui qui a voulu mon âme tout entière, j'ai fait consécration solennelle de cette âme et de ma vie à Dieu et à la tâche de charité et de lumière qui doit être la mienne désormais.
Au retour, la maladie de Maurice \ les angoisses terribles, des heures bien douloureuses. Le chéri va mieux. Dieu soit à jamais béni!
Près de ces petits j'ai une mission à remplir : être l'amie, le guide, employer tout ce que je puis avoir d'intelligence et de dévoue-ment à leur créer un caractère, à en faire des vaillants et des chrétiens.
* Le second fils de sa sœur cadette, alors âgé de ti'ois ans, qui eut une violente attaque de diphtérie. {ISote de l'Editeur.)
9 Juin 1903.
Je souris en relisant les premières pages de ce cahier et en repassant toutes mes illusions et mes « erreurs » de jeunesse. Combien je comprends maintenant que je me trompais en supposant que certaines vertus ou certaines grandeurs pouvaient exister hors du christianisme, et combien certaines choses qui m'étaient apparues généreuses ou pures étaient en réalité très différentes de l'idée que je m'en faisais! Mais, de mes erreurs mêmes, Dieu a su faire jaillir la vérité, et II m'a prise à Lui par les moyens les plus inattendus. Et maintenant, par sa grâce, ma foi est intime, consciente et si profonde, que les gens ou les choses qui me font souffrir par elle ne peuvent plus la troubler.
23 Juillet 1903.
Il me faut revenir un peu en arrière, repasser tous les souvenirs bénis et fixer toutes les impressions profondes de ces derniers mois : après l'action continue, vivante, de Dieu en
moi durant ces dernières années, le dénouement, naturel et merveilleux en même temps, qu'il a su guider et amener. Les heures inoubliables vécues au mois de Mars, dans la chapelle maintenant fermée, puis à Saint- Augustin, dans une union complète avec Dieu et le sentiment solennel d'une nouvelle existence qui commençait; ce baptême si émouvant, préparé aussi par Dieu et mêlé à tous ces souvenirs intimes. Puis le départ pour Rome, qui semblait voulu de Dieu, comme le couronnement de son œuvre; et là, deux matinées dont le souvenir ne s'effacera jamais.
La première, le dimanche 19 Avril, lorsque, avant de partir pour la messe, j'ai reçu les billets d'entrée pour une audience du Saint- Père. Après la messe, le départ avec Jeanne B... pour le Vatican, l'arrivée dans la cour Saint-Damase, puis notre introduction dans la salle du Consistoire. Nous avons attendu une heure, assises au second rang, en face du fauteuil papal, au milieu de gens très recueillis et très émus. Salué d'acclamations, le Pape a paru,, porté dans une chaise à porteurs, que soulevaient des hommes vêtus de velours rouge frappé ; il a gravi les marches du trône, s'est assis, et j'ai pu longuement contempler cette physionomie maigre, diaphane, admirable d'intelligence et de bonté, aux yeux uniques
et vivants, révélant un monde de pensées et une volonté profonde. Toute l'âme vit dans ces yeux-là. Il nous a parlé pendant quelques instants, nous disant combien il aimait la France , que cette grande nation ne devait pas perdre les traditions qui avaient fait sa force et sa beauté, et il a terminé en nous donnant la bénédiction apostolique, à nous et à nos familles. Très émue, je me suis inclinée devant ce vieillard, ce Père, dépositaire de la Parole Eternelle, et j'ai présenté intérieurement à sa bénédiction tous mes ebers aimés, morts et vivants, et aussi la vie nouvelle ouverte devant moi. Puis nous avons défilé « devant lui, et j'ai baisé cette grande main j blanche qui ne se lève que pour bénir. Après un dernier adieu, le Saint-Père est remonté dans sa chaise à porteurs et, salué encore d'acclamations, a disparu. Au moment où la chaise tournait, il s'est penché, très ému, ■ de notre côté, en nous faisant des signes affectueux de la main. J'ai regardé ce visage incomparable une dernière fois et lui ai dit ] adieu du fond du cœur, sentant bien que je ■ ne le re verrais j)lus. Je ne me trompais pas, puisque, lundi dernier, 20 Juillet, après une longue agonie, Léon XIII est mort, et que cette grande lumière s'est éteinte ou plutôt est allée briller plus haut que nos ténèbres,
dans le rayonnement de la Lumière Une et Eternelle.
Puis, le second souvenir ineffaçable est celui de ma matinée à Saint- Pierre, le mercredi suivant, 22 Avril. Je suis partie seule pour Saint-Pierre, et, après m'être confessée là à un prêtre parlant français, je suis allée communier à la chapelle du Saint -Sacrement. Ces instants-là ont été pleinement, surnaturellement heureux. J'ai senti vivre en moi, présent et m 'apportant un amour ineffable, le Christ béni , Dieu même ; cette âme incomparable a parlé à la mienne , et toute la tendresse infinie du Sauveur a passé un instant en moi. Jamais cette trace divine ne s'effacera. Le Christ triomphant, le Verbe Eternel, Celui qui, homme, a souffert et aimé, le Dieu Un et Vivant, a pris possession de mon âme pour l'éternité en cette minute ineffaçable ; je me suis sentie renouvelée par Lui jusqu'aux profondeurs, prête à la vie nouvelle, aux devoirs, à l'œuvre voulue par sa Providence. Je me suis donnée sans réserve et je Lui ai donné l'avenir.
Ensuite j'ai été entendre la messe à une autre chapelle, dans une paix et une joie profondes. J'ai encore prié, puis j'ai été m'agenouil- 1er près de la Confession , dans une dernière , intime et solennelle consécration.
Au retour, de suite, je me suis trouvée dans une atmosphère d'ironie, de critique et d'indifférence. Mais peu m'importait; la flamme du Christ brûlait encore au dedans de moi.
Combien de souvenirs de ce séjour se pressent en foule ! La visite à Saint-Paul-Trois- Fontaines, le jour de notre arrivée ; le calme et la poésie de ce lieu, où j'aurais voulu rester et prier longuement. Le lendemain, dimanche des Rameaux, la première visite à Saint-Pierre, pendant la grand'messe, et un moment, seule, de joie recueillie ; le charme extérieur de toutes les palmes, jaunes et vertes. Toute la Semaine Sainte; le vendredi, à la fin de la journée, à Saint-Pierre; le jour de Pâques, à Saint-Jeande-Latran et à Saint -Pierre le matin, après une messe recueillie à la Trinité-des-Monts. Puis, la visite des Catacombes, des églises, de toute la Rome chrétienne ; celle aussi, si intéressante, quoique d'une autre manière, de la Rome antique. Et le retour, rapportant le souvenir et l'amour de cette Ville unique entre les villes, où chaque morceau de terre rappelle quelque chose , où les pierres ont une âme ; celte Ville, véritablement royale par la force d'abord et ensuite par l'amour, et qui, dominatrice, a été vaincue par cet étrange Dominateur dont la voix a fait entendre ces paroles : <i Aimez-vous les uns les autres^ w Dominateur
si puissant, que depuis vingt siècles II s'est fait adorer et qu'il le sera encore lorsque des siècles sans nombre auront passé sur Thumanité.
Depuis le retour bien des épreuves pour moi, comme yi Dieu avait voulu achever la purification par la souffrance : maladie de Maurice, angoisses pour la santé de Juliette^ et pour d'autres, fatigues et souffrances physiques; puis le sentiment, plus aigu et douloureux que jamais, de la grande séparation d'âme entre moi, mon cher Félix et beaucoup de ceux qui m'entourent. Combien il est douloureux de sentir tout ce qu'on aime, tout ce qui fait vivre, méconnu ou attaqué par des préjugés, des haines, ou bien de sentir l'indifférence complète pour les choses les plus grandes de la vie et de l'âme ! Dieu m'impose, par cette épreuve, des efforts perpétuels, des souffrances très intimes, les meilleures, puisque Lui seul les connaît, et une sorte de repliement en moi-même, vers ce fond de l'âme où Il vit. Si tant de chers êtres qui m'entourent, si mon cher bien -aimé surtout, savaient la profondeur de ma tendresse et la joie que
* Sa seconde sœur, déjà atteinte par la maladie q».; devait l'emporter en Avril 1905 et qui causait de l'inquiétude. (Note de l'Editeur.)
j'aurais à leur ouvrir toute grande mon âme! Pour le moment, ils ne sauraient pas la pénétrer. Seigneur, encore une fois, je Vous en supplie, venez à lui, à eux, et qu'ils vivent, qu'ils vivent de la vie intérieure, profonde, et aussi d'une vie extérieure toute chrétienne et renouvelée. La moisson est abondante; qu'ils en soient, mon Dieu, les ouvriers bénis par Vous ; que leur vie et la mienne soit une œuvre de beauté, d'amour, et que nous travaillions ensemble à l'avènement de votre royaume dans le monde et dans les âmes.
11 Août 1903.
Bonne et longue conversation de tous deux avec l'abbé V... Ce dernier a un cœur vivant et chaud que je voudrais voir à tout prêtre, à tout chrétien. Il comprend ce qu'il y a d'impérissable, de profond dans le catholicisme et ce merveilleux domaine des âmes que si peu savent explorer. Il vient, sans qu'il s'en doute, de renouveler mon élan et de me faire prendre la résolution de travailler plus que jamais au bien matériel et moral de tous et surtout de ce cher peuple si trompé et si intéressant. Savoir le comprendre sera une partie de la tâche, l'aimer profondément sera l'autre ;
mais l'aimer pour lui seul et pour Dieu, sans espoir d'aucune récompense ou même d'aucune douceur, simplement parce qu'il est composé d'âmes et parce que le Christ, le Maître adoré, un jour a laissé tomber en le contemplant cette parole de tendresse : « J'ai pitié de cette multitude. » Nous aussi, sachons avoir pitié.
24 Août 1903.
Grâce à Dieu, progrès dans la possession de moi-même, malgré mon état de santé pénible; beaucoup de préoccupations venues de maman et de Juliette, et des tristesses bien profondes et répandues devant Dieu seul. De plus en plus acquérir la sérénité pleine qui vient de Dieu et qu'il faut Lui demander et savoir accepter le sacrifice de tout ce que j'avais désiré, et la privation de tout appui humain et d'une forte sympathie chrétienne. L^absence du Père H... me prive de rares mais bonnes conversations, et, à défaut d'une voix humaine et vaillante pour me réconforter, je me tourne vers le grand Cœur du Christ, qui est l'Ami le meilleur et qui sait apaiser et fortifier. Aidée par Lui, je pourrai venir en aide à tant d'âmes
qui m'entourent et pour lesquelles je dois oublier mes faiblesses, mes souiTrances et mon besoin de sympathie profonde.
3 Novembre 1903.
Plus de deux mois bien pénibles par la presque continuité de la souffrance physique amenant l'accablement, et par des angoisses au sujet de Juliette ; le sentiment douloureux que ma maladie durera autant que moi et entravera toujours ma vie. Acceptation totale, sans aucune joie ou consolation intérieure. Résolution de faire servir mes épreuves au bien des âmes. Remplir ma vie de prière, de travail et de charité. Conserver la sérénité à travers tout. Aimer plus que jamais ceux qui sont les chers compagnons de ma vie.
Epreuve réelle dans l'impossibilité de m*occuper actuellement d'une façon active des œuvres auxquelles je m'intéresse.
. 3 Décembre 1903.
Me préparer à la fête de Noël par la prière et le travail et par Taugmentation de la vie intérieure. Appeler au fond de moi-même le
Christ pour qu'il me fasse vivre la vie pleine de mon âme et qu'il opère un renouvellement intime si profond, que d'autres en sentent l'influence. Agir surtout par cette influence divine, vivante en moi, et demander au Maître béni d'illuminer par moi, à travers moi, d'autres âmes.
Noël : fête de l'humilité , de la douceur, de l'amour, fête des petits et des pauvres. Une des trois grandes étapes de la Rédemption.
9 Décembre 1903.
A travers l'incertitude de l'avenir pour des êlres aimés, malgré la souffrance et malgré l'absence d\me vie telle que je la conçois, s'ancrer solidement en Dieu.
Plus je médite l'Evangile, plus j'en comprends toute la beauté. Je voudrais en pénétrer mon âme et ma vie tellement, que toutes deux en soient la vivante prédication.
20 Janvier 1904.
Une année nouvelle commencée que je con fie à Dieu.
Vie plus pleine, sentiment constant et pro-
fond de la présence de Dieu en moi. Regrets seulement que tous les devoirs proches et les difficultés qui entravent mon action me privent de m'occuper plus complètement des œuvres religieuses et sociales qui m'intéressent tant. Offrir à Dieu ce sacrifice et attendre le moment de faire davantage. Ce matin, à Charonne, j'ai pris contact avec les petites filles de la première communion. Dans ces âmes, je sèmerai, laissant au Sauveur le soin de la moisson.
9 Mars 1904.
Des souffrances, beaucoup, par Juliette*, par mes épreuves habituelles ; une vie dispersée et souvent occupée plus complètement que je n'aurais voulu. Mais prière intense , et vie intérieure très pleine de Dieu, malgré les faiblesses et les fautes.
Eviter, autant que possible, de sacrifier ma méditation de chaque jour, en dépit des occupations ou des devoirs actifs. Dans cette méditation, dans ce contact profond avec Dieu, mon âme trouve une force plus grande pour
* La maladie s'était aggravée et Tinquiétude augmentée. [Note de l'Editeur.)
remplir les tâches monotones et fatigantes de chaque jour, pour agir. On accomplit mieux ce qui a été préparé dans une délibération intime avec le Maître et l'Ami, et Tâme demeure paisible au milieu de toutes les agitations et de toutes les tristesses.
Aller de plus en plus aux âmes et les aborder avec respect et délicatesse, les toucher avec amour. Chercher toujours à « comprendre » tout et tous. Ne pas discuter, agir surtout par le contact, par l'exemple ; dissiper les préjugés, montrer Dieu et Le faire sentir sans parler de Lui ; fortifier son intelligence , agrandir de plus en plus son âme ; aimer sans se lasser, malgré les déceptions et l'indifférence. Plus que tous, attirer à soi les petits et les humbles pour les conduire à Celui qui les aime tant. Respect inaltérable, profond, des âmes; ne jamais leur faire une violence, fût- elle tendre, mais entr'otivrir son âme pour montrer la lumière qui est en elle, la vérité qui y vit, et laisser cette vérité créatrice éclairer et transformer, sans aucun mérite de notre part, par le seul fait de sa présence en nous.
Rien de singulier, de mesquin ou d'équivoque dans l'attitude. Droiture, simplicité et, lorsqu'il le faut, affirmation tranquille de ses convictions. Mais jamais d'ostentation dans
celte affirmation. Pas d'outrance, ni de parti pris. Ne jamais montrer les froissements causés par certaines hostilités, déclarations ou incompréhensions ; les offrir pour ceux qui nous apportent cette souffrance.
Exercer sa volonté; travailler intellectuellement et manuellement; acquérir des connaissances. Viriliser ses pensées, sa volonté et même ses sentiments, en leur conservant pourtant toute leur tendresse et toute leur profondeur. J'offre toutes ces résolutions à mon Sauveur et mon Maître Jésus , après m'être confessée et en me préparant à Le recevoir cette semaine. Qu'il veuille bien m'aider à poursuivre dans mon âme et dans ma vie l'idéal chrétien, à être pleinement catholique et à travailler à l'avènement de son règne.
7 Avril 1904.
Ma semaine de Pâques a été vraiment u bonne ». Communion le mercredi dans une joie pleine, et de nouveau le jour de Pâques. Après cette année qui, après tant de grâces reçues, me semble avoir été une année de préparation à ma vie nouvelle par la souffrance et par l'action, commence pour moi une autre
année spirituelle qui m'apportera, Dieu aidant, grâces et forces, et pendant laquelle je m'efforcerai de faire le plus de bien possible et de remplir courageusement ma tâche.
3 Mai 1904.
Ai-je vécu durant toute ma vie une période plus douloureuse que celle que je traverse en ce moment? Mes joies du printemps dernier ont été vraiment, suivant le mot de M""^ Svvetchine, le viatique de la douleur. Cette épreuve cruelle, lancinante, perpétuelle, de la santé de Juliette et l'angoisse de l'avenir, le sentiment douloureux du chagrin de notre pauvre mère, mes épreuves habituelles, un état de santé mauvais et un accablement de corps et d'esprit bien pénible , tout cela s'unit pour faire de ma vie, en ce moment, un sacrifice que, dans le silence, j'offre à Dieu pour Juliette, pour ceux que j'aime et pour les âmes. C'est un double et bien douloureux sacrifice que celui de ma grande solitude d'âme et celui de ma vie, si différente de ce que j'aurais voulu la faire. Passer sans cesse à côté d'êtres chers ou amis sans pouvoir entr'ouvrir un instant son âme, sans rien donner de son être intime, c'est une souffrance bien intense.
Le Christ Jésus dut la connaître , Lui qui avait tant à donner de Lui-même, et qui fut contraint aux repliements douloureux et subit des froissements auprès desquels ceux qui me font parfois souffrir sont bien peu de chose.
Et pourtant, à travers toutes ces épreuves,^ en dépit de la privation de joie intérieure, il y a en mon âme un point profond, central, que toutes ces vagues douloureuses n'atteignent pas. En ce point s'est réfugiée toute ma vie intime, là je sens à quel point je suis pleinement unie à Dieu, et je reprends force et sérénité sur le Cœur du Christ. Mon Dieu, donnez la santé et le bonheur à ceux que j'aime et donnez-nous à tous la vraie lumière et la charité.
Les événements publics aussi seraient attristants si je n'avais une indestructible confiance en l'avenir de l'Eglise du Christ et un grand espoir en l'avenir de notre pays. Quel déchirement de voir ces pauvres masses ignorantes, trompées, poussées au mal et à la haine! Mon Dieu, donnez -nous des « fils de lumière » , faites surgir des apôtres au cœur brûlant qui aillent aux petits de toute leur âme et leur apportent la Vérité et l'Amour. Vous seul pouvez transformer et sauver. Et à moi, petite et faible, donnez un peu de votre force divine, et venez en moi afin de faire,
à travers moi, beaucoup de bien aux âmes. Je vais me remettre à agir avec une force renouvelée; du moins, je sais, grâce à l'admirable Communion des Saints, que j'agirai sûrement par ma souffrance présente, et que Dieu fera par elle l'œuvre qu'il voudra.
25 Mai 1904.
Aucun apaisement, aucune kieur joyeuse à riiorizon. Il me faut me défendre énergiquement contre l'agitation et la dispersion extérieure. Trop négligé ma méditation. Eloigner l'obsession de l'avenir et chercher plus que je ne l'ai fait depuis quelque temps à me montrer à tous souriante et sereine, à pratiquer avec plus de constante énergie une charité vivante et oublieuse du « moi » douloureux. Vivre chaque jour la plénitude de la vie et ne regarder l'avenir que pour préparer notre âme à le rendre fécond.
4 Juillet 1904.
Période de maladie pénible à traverser. Toujours le même avenir incertain. Hier,
moment de faiblesse et larmes que je regrette. Aujourd'hui, résolution, avec Taide de Dieu, de ne plus être lâche, de redevenir « joyeuse », et de dompter le corps par Famé. Celle-là est plus que jamais à Dieu, dans la souffrance mieux que dans la joie.
Mon Dieu, donnez la santé et le bonheur à ceux que j'aime; donnez-leur la foi et l'amour, la vie de lame, et je ne Vous demande rien de puis.
Un jour de joie bien grande : le cadeau d'un délicieux petit bureau par Félix, et accompagné d'un mot qui a remué ma tendresse jusqu'au plus profond de l'être. La sienne est le plus grand bonheur de ma vie. Tenir chaque jour, fermement, les résolutions prises : méditation quotidienne, travail régulier et approfondi, action paisible. Ne pas céder à la mollesse de corps et d esprit, inséparable d'un moins bon état de santé ; entretenir la vigueur et m'efforcer de n'être jamais ni triste ni découragée.
Dans huit jours, départ pour Jougne. Tristesse de quitter maman et Juliette. Joie d'avoir Félix près de moi et de m'occuper des enfants. Je remets ces mois entre les mains de Dieu, et aussi l'hiver qu'ensuite j'entrevois.
JOURNAL. — PREMIÈRE PARTIE i09
31 Août 1904.
Nous sommes revenus hier soir de Jougne; après un début de séjour très troublé par la maladie de Juliette et par celle de ma bellemère , nous avons eu trois bonnes semaines où j'ai pleinement apprécié ce beau pays et la vie pleine et douce qu'on peut y mener. Avoir les enfants près de moi, m'occuper d'eux, clierclier à les « élever » dans le grand sens du mot et à graver dans ces petites âmes des choses qui ne s'effacent plus ; m'occuper un peu de tous et m'efforcer de faire de notre foyer un centre vivant, de lui donner une âme; tout cela a rempli mes journées, et je garderai le souvenir précieux du temps passé ainsi. Le départ et le retour ont été tristes, aggravés par de la fatigue physique. Du fond de l'âme je dis à Dieu merci pour les grâces qu'il nous a accordées pendant ces six semaines, et je Lui demande pardon pour mes faiblesses et mes fautes.
J'ai formé plusieurs résolutions , que je dépose dans le Cœur du Christ Jésus. Résolution de commencer une œuvre destinée à Le faire mieux connaître et aimer. Résolution de me consacrer régulièrement et de tout mon
cœur aux deux œuvres dont je m'occupe. Résolution de (f christianiser » encore plus notre foyer. Résolution enfin de remplir mes journées et ma vie par la prière , la méditation et le travail, par une charité plus vivante et plus forte.
i3 Septembre 1904.
Puisque ma vie si troublée et dispersée, plus que jamais en ce moment, me laisse une journée de calme, je vais en profiter pour faire un sérieux examen de conscience et une profonde méditation. Et auparavant, je veux écrire un peu dans ce journal; cela me fera du bien, car je me sens l'âme bien solitaire, humainement parlant, et un mot de foi ou de charité, tombé d'une lèvre humaine, me ferait chaud au cœur. La volonté de Dieu est que, jusqu'à la réalisation de mon plus intense désir, je marche seule dans cette voie de la souffrance qu'il nous a enseignée et qu'R a faite pour moi bien rude depuis quelque temps. Mais, plus que jamais, H est près de moi et me soutient. Au point de vue humain, pas une lueur ne brille. Tristesses dans le présent, angoisses pour l'avenir, entraves fréquentes apportées à tout par ma maladie , pri-
vation de tout ce qui aurait pu transformer ma vie : des œuvres, du bon travail suivi et fécond, des lectures, cela à cause de devoirs plus immédiats et humbles ; absence de ce réconfort qu'apporte toujours le contact avec des êtres d'intelligence et de foi et de toute amitié vraiment chrétienne, malaises physiques, tout cela compose à mon âme, en ce moment, une atmosphère un peu terne et douloureuse. Aujourd'hui, dans le recueillement et dans une prière bien humble, je vais im^plorer le secours divin, dont j'ai tant besoin, et tracer pour cet hiver, tel qu'il se présente à moi, le plan de ma vie. Il me faut d'abord sacrifier résolument le bien apparent et sensible que j'aurais tant désiré faire; mon devoir auprès de mes chères malades prime tout, et, puisque je crois à la Communion des Saints, e demanderai à Dieu d'appliquer à ceux que 'aime et aux âmes le sacrifice que sera mon inaction. Il me faudra pratiquer la science des moments perdus, afin d'arriver à écrire et à m'occuper des œuvres. Je ne dois pas négliger la méditation quotidienne, qui m'est si nécessaire, et je la ferai quand et comme je pourrai.
Revenir à une sérénité plus grande, extérieure et intime, hitter contre l'absorption dans la souffrance d'êtres aimés, éviter de par-
1er de mes misères, ce qui nuit à la concentration intérieure. Etre sévère pour moi-même, et chercher à acquérir plus d'indulgence pour les autres. Ne pas m'étendre vis-à-vis de moimême sur les petits froissements que subissent sans cesse mes convictions et mes sentiments, mais les offrir « virilement » à Dieu. Ne pas céder au découragement et à une sorte de lassitude morale, résultat de tristesses morales et dépreuves physiques, mais entretenir en moi la joie surnaturelle et la volonté d'agir, sans aucun souci de connaître le résultat de mon action et de mes efforts.
18 Octobre 1604.
Avant-hier, mon anniversaire de naissance. Que d'années inutiles ou mauvaises! Du moins, à Tavenir, faire de celle-ci et de celles que Dieu me donnera une œuvre sainte. Etre vraiment chrétienne, un^autre « Christ », ainsi qu'il est demandé à tout enfant de l'Eglise. Être apôtre, quel mot, et quelle tâche, impossible à accomplir seule !
Résolution d'être toujours, sans trop d'efforts apparents, aimable. Si je veux éviter toute controverse inutile, toute perte d'énergie sans résultat, il faut cependant que je sache me
^ faire toute à tous et que je m^intéresse à des
! choses qui parfois me semblent puériles, et
; parfois m'attristent par leur contraste avec mon
présent état d'esprit. Les hommes sont souvent
I de grands enfants ; mais Jésus -a dit qu'il con-
I sidérerait comme fait à Lui-même tout ce que
i nous ferions pour les enfants. Montrons
' donc un peu d'indulgence pour la puérilité,
, pour l'incroyable légèreté d'esprit de tant
j d'êtres que nous coudoyons, et sachons, dans
I la mesure où cela sera utile, nous faire petit
avec toutes les espèces de « petits » , ceux de
l'âme aussi. Eftorçons-nous de leur parler la
langue qu'ils peuvent comprendre et de bégayer
avec eux les éternelles vérités. Dieu n'a-t-Il
pas agi de même envers nous, et n'a-t-Il pas
déposé en notre âme seulement la quantité
de lumière que nous pouvions supporter?
24 Octobre 1904.
Une de ces journées bénies dont le souvenir ne s'éteint jamais. Seule, — j'aurais préféré être deux, et j'aurai cette joie un jour, — je suis allée de Moulins à Paray-le-Monial', et
* Son mari était allé passer quelques jours à Moulins pour un procès; et, comme ils ne se séparaient jamais
là, après quelques achats, destinés à devenir pour d'autres un souvenir de cette visite, je suis entrée d'abord dans la basilique, où j'ai prié un instant. C'est une église du xii" siècle, dont l'extérieur est très beau, supérieur, à mon sens, à l'intérieur. Puis je me suis rendue dans cette petite chapelle de la Visitation, où tant de prières déjà ont été déposées, qu'elle en est comme imprégnée. J'ai passé là un bien long temps, et j'ai laissé dans le Cœur du Christ la supplication intime qui était le but principal de ma visite : la guérison de Juliette. Je Lui ai confié bien d'autres désirs, et j'ai prié pour notre cher pays et pour l'Eglise. Au retour, je rapportais un peu de cette paix bénie qu'on trouve seulement au pied du tabernacle, parce que là vit et nous répond l'Ame la plus sainte que la terre ait possédée, et qui seule peut nous comprendre, puisqu'EUe a connu toutes les détresses humaines et qn'Elle possède pourtant, par le Verbe Eternel, toute la science divine. La journée a été, surnaturellement, complète, puisqu'une très intime souiïrance m'attendait au retour, souffrance d'autant plus vive qu'elle atteignait celui que
(voir In Memoriam), elle l'avait accompagné. Un jour qui! était retenu au palais de justice de Moulins, elle fit, entre deux trains, dans Ta près-midi, un rapide pèlerinage à Paray-le-Mooial. [Note de l'Editeur.)
j'aime plus que tout. Je l'ai offerte à Dieu pour lui, pour Juliette, pour ceux que j'aime, et j'ai senti de nouveau la paix.
21 Novembre 1904.
Désir très grand d'apostolat, amour renouvelé des âmes, tout cela par la grâce divine dont j'ai bien senti la présence depuis quelque temps. Mais que de choses sous cette pensée : être chrétienne, être apôtre, et; que je suis peu digne de ces deux titres!
Dieu n'a pas tant fait pour moi sans attendre quelque chose de mon humble et libre collaboration. De toute mon âme je me donne à Lui; je consacre ma vie, à partir d'aujourd'hui, au Christ et aux âmes. Seigneur, « que votre règne arrive, » dans le monde, dans les âmes, et en moi à qui Vous avez tant donné et qui voudrais être moins indigne du Maître et Sauveur Jésus-Christ.
3 Décembre 1904.
Les moments passés près de Juliette sont parmi les meilleurs de ma vie. La chère petite me touche et m'édifie plus que je ne puis dire.
J'aime son âme, et elle comprend, je crois, la mienne. C'est une grande douceur, car parmi ceux qui m'entourent, hormis maman, mes sœurs et mon cher Félix, personne ne connaît mon être intimic. Et encore, toute ma vie chrétienne ne sera comprise de mon cher aimé que plus tard, quand Dieu aura pour lui chassé les ténèbres et fait luire la lumière.
Mercredi j'ai eu un exemple frappant de ce que peut la grâce divine, et j'ai vu combien elle nous est donnée en abondance dans les sacrements. J'avais passé la matinée dans un état d'abattement et de tristesse extrêmes; dans la journée j'ai été me confesser, et j'ai retrouvé une paix bien douce ; il me semblait que j'étais renouvelée par une force qui n'était pas la mienne, et c'était vrai. Le sentiment de pardon, de renouveau d'âme qu'apporte le sacrement de Pénitence, est chose admirable. Et hier matin, j'ai communié dans la même paix et le même abandon à Dieu. J'ai senti vraiment vivre en moi le Christ Jésus, et maintenant je veux devenir autre, être pleinement chrétienne, avec tout ce que ce mot comporte d'oubli de soi, de force, de sérénité et d'amour. Que les autres voient en moi votre apôtre, soyez seul, mon Dieu, à connaître mes fautes et mes faiblesses, comme Vous êtes seul à me les pardonner.
11 Janvier 1905.
Année commencée dans la tristesse de la maladie de Juliette, dans l'incertitude de l'avenir, mais dans le don renouvelé de mon âme et de ma vie à Dieu.
Chère fête de Noël , où je ne pouvais offrir à Dieu que mes épreuves et ma bonne volonté.
Qu'il m'accorde la guérison de Juliette , et ma vie Lui sera consacrée, plus que jamais.
il Février 1905.
Une succession d'émotions, la même épreuve lancinante, un froissement douloureux venu d'une personne à laquelle je ne crois pas avoir, de propos délibéré , fait de mal ; voilà le bilan du début de l'année. Pas assez de recueillement profond, en partie à cause des circonstances, en partie par défaut de volonté. Aujourd'hui, le calme extérieur se fait, je rentre en moi-même, je me sens plus près de Dieu. La semaine prochaine, je communierai et puiserai un peu de grâce divine dans ce contact avec le Sauveur. Je détruirai en moi tout
égoïsme, toute susceptibilité froissée, tout orgueil, et chercherai, même envers ceux qui me peinent ou m'affligent, à rester humble et douce. Et puis, au fond, j'ai aussi des torts envers eux ; je ne leur ai pas donné assez de bonté et n'ai pas ouvert pour eux mon cœur assez largement. S'ils me méconnaissent, tant mieux; l'orgueil sera moins proche de mon âme, et ce sera bien pour Dieu seul et par charité surnaturelle que je tâcherai de leur faire du bien.
Ne pas céder, dans les moments de fatigue ou de tristesse, à la tentation du moindre eiïort; rester vaillante, même si cette vaillance est faite de sacrifices, et à ces heures-là invoquer plus que jamais la force qui n'est pas de ce monde, mais qui nous est donnée.
Sous peu, me remettre à un fort travail intellectuel, qui m'est utile, et maintiendra l'équilibre dans mon esprit et dans ma vie, que trop de soucis hantent en ce moment.
Etre immuablement fidèle à la tâche de chaque jour, dans les petites choses et dans les grandes, dans le travail, dans la pénible inaction, dans la maladla et la souffrance, comme dans la joie et la santé. Que ceux qui approcheront mon âme la sentent établie fermement en Dieu, paisible, vivante. Les flots agités qui la battent parfois sont choses
humaines et extérieures à elle ; que les autres n'en voient que ce qui est permanent et vrai; que jamais une âme ne s'éloijne, découragée, de la mienne, parce que les agitations et les complications humaines lui en auraient caché les abords ; que mon âme se fasse souriante à tous, ainsi que mes lèvres, et que votre Verbe, mon Dieu, inspire mon humble verbe et lui donne la fécondité.
18 Février 1905.
Ma confession de mercredi m'a fait du bien, et le sacrement de Pénitence m'a apporté le réconfort et la paix. Hier, j'ai communié avec joie et fait de nouveau au Sauveur Jésus le don de ma vie. Qu'il me fasse la grâce d'être son apôtre et de faire connaître aux âmes, par mon exemple et mes actes, ce qu'il apporte de force et de vie dans une âme et combien II peut transformer un être humain, même aussi faible que moi. L'Esprit divin qui a fait de pêcheurs ignorants des apôtres au cœur brûlant peut se servir de moi pour accomplir un peu de bien, et je le Lui demande avec ardeur.
20 Mars 1905.
Seigneur, je crie vers Vous au sein d'une angoisse et d'une tristesse telles que je n'en ai jamais traversé de semblables. Vous seul pouvez sauver celle que nous aimons et ne pas briser ces cœurs qui se confient à votre amour. Vous êtes le Tout-Puissant et le Tout- Aimant; ce que Vous pouvez faire, accomplissez-le, mon Dieu, et rendez-nous la joie en donnant la vie et la guérison à ma sœur bienaimée. Elle est pour moi à la fois une enfant, une amie et une sœur, l'être qu'avec Félix et maman j'aime plus que tout.
Que le 25 Mai* qui approche soit pour nous une journée sainte et bénie et nous voie tous réunis et heureux.
Mon Sauveur et mon Dieu, je Vous consacre mon avenir, mes paroles, mes actes et toutes les œuvres que je pourrai jamais accomplir. Vous demandant de Vous servir de moi pour Vous faire connaître et aimer.
* La date à laquelle sa petite nièce Marie a fait sa première communion. ( Note de l'Editeur.)
25 Mars 1905.
Aujourd'hui, communion très douce et paisible, en actions de grâces pour cet anniversaire béni et aussi pour obtenir la guérison de Juliette. Mon Dieu, accordez -nous cette grâce et faites ensuite de moi votre apôtre pour toute ma vie.
Il faut que je travaille, avec la grâce divine, à me faire une âme nouvelle pour une vie nouvelle.
4 Avril 1905.
Je souffre, j'adore, et je prie.
O Jésus, dans ce jardin où Vous avez vu descendre sur les hommes la dernière nuit de votre vie , et sur votre âme une nuit plus profonde encore. Vous avez soufïert seul. Ceux qui pourtant Vous aimaient, à cette heure suprême ont ignoré votre âme, méconnu votre torture. 0 Sauveur, toute vie humaine connaît l'agonie du Jardin des Oliviers, toute âme chrétienne traverse la crise ineffable de souffrance et de désolation. Et, comme Vous, malgré des tendresses proches et malgré la pitié qui dort non loin d'elle, l'âme chrétienne est
toujours seule au jardin de Gethsémané. Nul cœur ne pénètre sa douleur assez profondément pour y verser le baume apaisant, et ceux qui la touchent lui sont parfois bien cruels. Souvenez -Vous alors, Maître adoré, de ce que fut pour Vous cette heure ; ayez pitié de notre faiblesse et venez Vous-même, unique Consolateur, seul Cœur capable de comprendre et de partager, venez nous apaiser, nous fortifier, et aidez -nous à faire de notre douleur une œuvre de salut et d'amour, une vivante prédication.
Seigneur, celle que j'aime est malade. Vous pouvez Seul la sauver. Que ce soit votre volonté. Ayez pitié de nous!
13 Avril HP 1905"^
4 Juillet 1905.
Il y a quatre mois, jour pour jour, que j'ai tracé ces dernières lignes, poussé ce cri d'angoisse que Vous avez entendu, ô mon Dieu! Vous n'avez pas exaucé la suprême prière qui allait à Vous de mon cœur torturé, ou plutôt
* Mort de sa sœur Juliette. [Note de l'Editeur.)
Vous l'avez exaucée autrement et mieux. Tout le bonheur que j'ai désiré pour ma bien -aimée (avec quelle ardeur, Vous le savez ! ), tout ce que j'ai espéré pour elle de joies humaines, de santé, de douceurs, toute la vie que je Vous avais supplié de lui laisser et de lui faire heureuse enfin, Vous lui avez tout donné en la prenant, en l'attirant à Vous. Oh! oui, je ne crois pas que les prières intenses, constantes, que j'ai faites, que d'autres ont faites pour elle, que tant de sacrifices offerts, tant de larmes répandues, tant de souffrances acceptées aient été inutiles. Je ne crois pas que ses épreuves à elle, sa vie de privations et de tristesses terminée par une mort sainte et douce, que tout cela ait été sans fruits, Si le bonheur de la terre lui a été refusé, si elle a connu les amertumes et les douloureux détachements, si elle nous a été enlevée enfin, c'est qu'une vie l'attendait, supérieure à celle de la terre, c'est que des joies sans comparaison même avec ses cruelles souffrances lui étaient préparées par le Père qui est amour, c'est que Dieu voulait lui faire connaître toute beauté, tout bien, et lui donner sa Lumière, c'est que cette chère âme était assez purifiée, assez sainte pour entrer dans le séjour de la Sainteté. C'est enfin que Vous vouliez sans doute, mon Dieu, nous purifier aussi, placer sur nos épaules une croix
i 2* JOURNAL ET PENSÉES DE CHAQUE JOUR
bien lourde et nous transformer par la souffrance. Je ne puis que Vous dire, du plus intime de mon âme qui est à Vous, les paroles que j'écrivais le 4 Avril : « Mon Dieu, je souffre, j^adore y et je prie. »
J'adore parce que je crois, parce que j'ai senti et vu ce qu'il y avait au fond de la souffrance, parce que mon âme est à jamais et si votre grâce ne m'abandonne pas enracinée en Vous, mon Dieu. J'adore parce que Vous êtes le Bien, la Beauté, la Lumière, la Vie; parce que Vous êtes le Père plein d'amour et de pitié, parce que Vous êtes l'Ami et l'Unique Consolateur, ô Jésus-Christ!
Mais je souffre parce que celle que Vous avez reprise était l'amie de mon cœur et la douce confidente de ma foi et de mes pensées, parce que j'ai vécu près d'elle quelques-unes des meilleures heures de ma vie , parce que je l'aimais comme une sœur et comme une enfant chérie en même temps, parce que nous avons prié, souffert, aimé ensemble, et parce que sa tendresse était une partie de ma vie, de mon bonheur et de mon cœur.
Et maintenant, humainement, ma vie est brisée ; une partie de mon cœur vit déjà près de ma sœur chérie , en Vous ; et quant à mon bonheur, Vous savez que déjà il était uniquement concentré dans celui des miens, puisque,
peu à peu, tous mes espoirs humains étaient devenus, comme je l'écrivais à notre sœur, l'espérance surnaturelle et chrétienne.
L'amour de Félix, la tendresse des miens, voilà quelle a été ma part de bonheur humain , et cette part est assez grande pour que je puisse rendre grâces et accepter les épreuves morales et physiques que ma vie a connues. Elles me semblent petites maintenant auprès de la douleur qui nous a frappés et que rien ne consolera. Qu'un jour, du moins, nous soyons tous réunis où il n'y a ni larmes, ni douleurs, ni séparations.
Plus tard, aidée par Dieu, je dirai, j'espère, les derniers jours et le paisible départ de notre Juliette* ; elle a eu toutes les consolations, toutes les grâces religieuses jusqu'à la dernière minute, et elle est allée à Dieu le Jeudi 13 Avril, six semaines avant cette première communion qu'elle avait tant attendue et qu'elle a vue de l'éternité, plus unie à nous qu'elle ne l'aurait été ici -bas, dans son cher lit douloureux. La
* L'auteur a réalisé ce projet. Elle a publié ce livre, sous le voile de l'anonymat, pour sa mère, sa famille et ses amis. En voici le titre : Une Ame [Souvenirs recueillis par une sœur), précédé d'une lettre du Révérend Père Hébert. (Paris-Auteuil. Imprimerie des Orphelins-Apprentis, 40, rue La Fontaine, 1906. Un volume in-12, 156 pages.) Cet ouvrage n'a jamais été mis en vente en librairie. [Note de l'Editeur.\
semaine de la retraite et de la première communion a été paisible et recueillie. Marie était charmante et émue, et je n'oublierai jamais cette communion où toutes nous avons prié et adoré ensemble. Je me suis donnée à Dieu pour une vie nouvelle, et, plus que jamais soutenue par les prières de notre ange, je veux devenir apôtre et me transformer.
Comment dire ce que Félix a été pour moi, pour nous, au mois d'Avril et au moment de cette première communion? Mon bien-aimé, puisque je ne puis te prouver mieux ma tendresse, laisse-moi déposer ici, en mon nom et au nom de celle à laquelle tu as fait tant de bien, une bénédiction profonde. Qu'elle appelle en toi la grâce divine, et que tu deviennes un clirélien et un saint. Juliette t'a beaucoup aimé , elle a offert pour toi un peu de ses souffrances ; que ma douce aimée obtienne le vrai bonheur et la vraie vie à celui qui est ma plus grande tendresse ici- bas.
Et qu'elle obtienne à notre pauvre mère, si meurtrie et que j'aime plus que je ne saurais l'exprimer, la paix et les consolations surnaturelles qui viennent de Dieu seul. Qu'elle soit la chère protectrice de ces enfants qu'elle chérissait et qu'elle voulait chrétiens, et qu'elle me protège, moi si faible, à laquelle ses tendres paroles et son exemple faisaient du bien.
Je dis avec Louis Veuillot : « Que Dieu me donne de la force et qu'il me laisse ma douleur. » Que je fasse ma tâche sans lâcheté, et que mes souffrances se transforment en charité et en surnaturel amour pour les miens, pour les petits, les pauvres, et pour tous ceux qui ne connaissent pas Dieu.
Ma chérie, ma Juliette, que ton âme reste l'amie de mon âme. Prie pour moi et n'oublie pas que tu m'as dit un jour, — avec quel accent et quel regard de tendresse ! — « que tu ne pouvais plus te passer de moi, » Je ne demande pas à abréger d'une heure le temps que je dois passer ici-bas. « Tout ce qui finit est court, » que ce soit des jours ou des années, et je sais d'une foi profonde ce qui nous attend au bout de la route. Mais je te demande de me soutenir, de m'accompagner dans mon pèlerinage, de prier pour que je sois fidèle et forte, et de m'accueillir lorsque l'heure fixée par Dieu sera venue. Ma bien-aimée, je crois que les joies de la réunion dépasseront les souffrances de la séparation et de l'attente , et que nous vivrons enfin. Toi qui vois et qui sais, obtiens-nous un faible rayon de cette lumière éternelle qui nous guidera et nous illuminera.
2 Octobre 1905.
Après un séjour à Jougne, dans un grand repos d'âme et de corps, le retour ici m'a été pénible. Recommencer l'existence coutumière sans l'être chéri qui la remplissait m'a semblé une tâche presque au-dessus de mes forces. Aussi n'ai-je pas compté sur elles et me suis-je abandonnée entièrement à cette Providence paternelle qui ne m'a jamais fait défaut. Et une fois de plus, Elle m'a soutenue; car, à travers ma douleur, à travers des misères physiques assez fréquentes, j'ai pu rester intimement unie à la Volonté divine. Comme le disait Juliette, je veux « réformer ma vie^), c'est-à-dire, sans grand changement extérieur et sans jamais rien faire de singulier, établir fortement en mon âme plus de sérénité, d'humilité vraie, de charité. Je veux aussi être vraie de plus en plus, et c'est parfois plus difficile qu'il ne semble. Si ma douleur est inconsolable et a transformé mon existence, du moins je ne veux pas laisser accès en m.oi à la tristesse déprimante et mauvaise. Puisque je ne peux mener entièrement la vie que j'aurais rêvée, il faut que je rende meilleure et plus
féconde pour Dieu et pour les âmes celle qui m'est destinée. Après tout, l'ouvrier ne choisit pas sa tâche, l'enfant subit la tendre volonté du père. La seule chose importante est d'accomplir ma tâche; le milieu et les moyens qui me sont offerts importent peu. J'aurai moins de joie et de réconfort humain que si je vivais au milieu d'amis ou de cœurs chrétiens, c'est vrai ; mais je sais, par expérience, combien Dieu peut suppléer à tout cela et avec quelle générosité II nous rend ce dont nous sommes privés dans l'ordre extérieur. Il me faut, par Lui et avec Lui, devenir plus tendre, plus forte, plus paisible; vivre plus par l'âme, et en même temps me donner davantage à ceux que j'aime et à tous ceux que la Providence a mis ou mettra sur ma route.
Parler peu de mes souffrances physiques, et cependant les soigner par devoir et raison. Ne rien attendre de ceux auxquels j'essaierai de faire du bien, sauf, naturellement, de ceux dont je suis sûre ; accepter en silence les déceptions, les incompréhensions, les dédains même qui viennent toujours à ceux au fond desquels on devine et pense atteindre Dieu. Vivre de souvenirs, de prière et d'action, d'espérance et d'attente. Etre chrétienne : pleinement, raisonnablement, surnaturellement chrétienne.
Prier, agir, travailler, aimer.
7 Octobre 1905.
Résolution plus ferme de m'établir dans la profonde stabilité intérieure et d'accepter, comme une épreuve qui n'entame pas le fond, cet assaut de troubles, d'agitations, d'obscurcissements ramené certainement par ma santé, et aussi la sensation pénible d'amertume causée par les déceptions venues de certaines personnes. Aimer ceux qui ont trompé ma confiance et m'ont fait souffrir, ou du moins leur pardonner pleinement. Accepter, sans rejeter sur autrui mes propres fautes, l'humiliation d'avoir donné trop vite ma confiance et celle aussi d'avoir commis ces fautes. A l'avenir, et sans laisser jamais le découragement ou l'amertume m'envahir, pratiquer lorsqu'il s'agit des œuvres ou de relations nouvelles une extrême prudence et observer en tout la plus grande mesure. Me donner à tous par la charité, mais ne pas laisser tout être pénétrer en mon cœur et ne lui en ouvrir la porte qu'à bon escient. N'accueillir une affection que lorsque j'en aurai solidement éprouvé la valeur, et cependant être bienveillante à tous. Ne jamais transiger avec les idées et les principes, mais être souverainement indulgente envers ceux mêmes
dont l'esprit est le plus loin de moi. Maintenir, par la prière et l'effort quotidien, l'intégrité de la volonté et l'énergie morale, malgré les accablements et les défaillances amenés par un pénible état physique. « Uâme se fait son corps, » a dit, je crois, Bichat. Et lorsque Dieu habite cette âme, comment ne serait- elle pas plus forte que le mal même qui agit sur son corps et l'accable parfois tellement?
17 Octobre 1905.
39 ans hierl Et, même si je dois vivre longtemps , la plus grande part de ma vie derrière moi I
Il y aura trois ans au mois d'Avril que, devant le tombeau de son Apôtre, après une inoubliable communion, j'ai fait à Dieu le don solennel et intime de mon être et de ma vie. Que de fois j'ai repensé à ces heures saintes qui ont été pour moi c le viatique de la douleur » / Comme la Providence est visible dans Thistoire de mon âme et dans ma vie I II doit en être de même pour tous, si on sait discerner son action bienfaisante ; quand je regarde en arrière, je ne peux, malgré les épreuves et
132 JOURNAL ET PExNSÉES DE CHAQUE JOUR
les larmes, que bénir et adorer. Et je commence cette période nouvelle de mon existence, qui, longue ou brève, apaisée ou douloureuse, sera voulue de Dieu, par ces mots venus du plus profond de mon âme: je crois, j'adore, j'espère. Je veux être chrétienne, chrétienne jusqu'aux moelles, et transformée par la grâce ; cette année j'accepterai et j'offrirai à Dieu, pour les âmes qui me sont chères et pour l'Eglise , cette épreuve, qui aggrave la douleur, de l'agitation et de l'envahissement du dehors. Certes, je veux défendre mon foyer et me défendre contre tout ce qui ne sera pas digne de lui ou de moi; ceci est le devoir. Mais, malgré ma répugnance naturelle, augmentée maintenant d'une douleur inconsolable, je ne dois pas céder à mon immense désir de repos et de recueillement. Vivre d'une vie de travail, d'action, dans une atmosphère de foi, avec Félix, au milieu de chères tendresses ou amitiés, voilà ce qui serait mon rêve. Mais le rêve, s'il se réalisait, serait déjà un peu du Ciel, et la terre n'est pas le Ciel. Cependant, je dois avouer humblement la peine que j'ai souvent à faire cet effort nécessaire et combien je souffre de l'existence trop dispersée à mon gré, et où aucune bouffée extérieure ne m'apporte un peu de foi et de réconfort. Peut-être est-ce pour cela que Dieu s'est chargé d'être tout pour moi,
JOURNAL. — PREMIÈRE PARTIE i33
de suppléer à tout et de tout accomplir en moi.
Mais je serais ingrate si je ne disais l'immense bonheur que me cause la tendresse de ma chère maman. Causer avec elle m'est à la fois une douce évocation des heures disparues et un grand bien. Qu'elle soit bénie de ce qu'elle est et fait pour moi! Que Dieu le lui rende en paix et sainteté.
Que Dieu m'aide à accomplir mes résolutions et me donne sa grâce. Qu'il se serve de moi pour faire un peu de bien !
1er Novembre 1905, Fête de la Toussaint.
Après une période pénible d'abattement où j'ai dû lutter contre moi-même et contre la lâcheté morale, Dieu a béni mes faibles efforts, et je viens de faire une de ces communions bénies dans lesquelles on sent vraiment la présence divine et qui apportent une joie incomparable. J'ai renouvelé mon don à Dieu et aux âmes; je Lui ai rendu grâce de tout, même de la souffrance, et j'ai demandé encore une fois son pardon. Et puis j'ai prié pour mes bienaimés, surtout pour ceux qui nous ont quittés, pour ma sœur chérie.
Cette fête de la Toussaint est bien douce ;
c'est la fêle de ceux qui vivent déjà en Dieu, de ceux que nous avons aimés et qui ont atteint la lumière et le bonheur ; c'est la fête de l'éternité.. Et quelle belle idée d'avoir placé la fête des Morts aussitôt après celle-là ! Pendant ces deux jours, un vaste courant de prière et d'amour circule entre les trois mondes : entre l'Eglise du Ciel, celle de la terre et celle où les âmes attendent et expient. La Communion des Saints semble plus étroite encore et féconde. Nous sentons proches de nous en Dieu toutes les âmes et tous ceux que nous aimons; et ce dogme vivant procure, par la grâce divine, la vie à beaucoup d'âmes sur la terre et dans le Purgatoire. Pas une de nos larmes, pas une de nos prières ne se perd, et elles ont une force que trop de gens ne soupçonnent pas.
Je veux passer ces journées et ce mois dans la prière, les souvenirs, la pensée du Ciel et aussi dans la charité et l'action paisible et vaillante.
13 Novembre 1905.
Sept mois aujourd'hui que notre bien-aimée nous a quittés! Et je souffre comme au pre-
mier jour, plus même, parce qu'autour de moi les indifférents ont oublié que je pouvais encore souffrir et parce que la vie extérieure me permet moins le recueillement et le souvenir. J'ai laissé troubler ma sérénité par les influences du dehors, par les inquiétudes que me causent et la santé de maman et l'avenir ; non pas la sérénité profonde , car je me sens plus que jamais abandonnée à Dieu et disposée à tout sacrifier pour Lui et pour le bien de ceux que j'aime, de tous; mais cette partie extérieure de l'âme que trop de choses agitent encore et font souffrir. Inquiétudes, souvenirs douloureux, atmosphère d'incrédulité, d'indifférence ou de mépris, sentiment pénible de ne pouvoir faire connaître ni son âme ni son Dieu, tout cela après m'a voir abattue et jetée sur le sol, meurtrie comme le doux Sauveur, tout cela s'achève en un acte d'humble foi, d'amour, d'acceptation et en une résolution nouvelle d'être plus vaillante, de m'établir dans la paix et de subir les froissements sans révéler la souffrance qu'ils m'apportent. Je dois être pour Félix plus égale d'humeur, plus véritablement forte; pour ma chère maman, plus tendre et attentive; pour tous, bienveillante et oublieuse de moi. Ma faiblesse est bien grande ; je viens encore d'en faire l'expérience, mais c'est le cas de dire
avec saint Paul : « Je puis tout en Celui qui me fortilie. »
Mon bien-aimé Félix a des soucis, maman une immense douleur; leurs âmes chéries ont besoin de la mienne ou plutôt, — caries âmes n'ontbesoin nuede Dieu, — je peux obtenirpour elles, par mes soufirances et mes sacrifices, la transformation et la vie. N'est-ce pas une tâche capable de me faire sacrifier le « moi haïssable » et tout ce qui atteint ce moi et le blesse? Mon Dieu, aidez celle qui, malgré ses fautes, désire par-dessus tout Vous faire connaître et aimer,
3 Janvier 1906.
Cette douloureuse année est achevée! Je l'ai terminée à genoux devant mon petit oratoire, m'offrant à Dieu de toute mon âme et Lui confiant ceux que j'aime et l'Eglise. Que cette année soit bonne pour les âmes et pour moi; que par mon humble effort Jésus-Christ soit mieux connu et aimé, fût-ce d'un seul cœur. Cela vaudrait bien la peine.de vivre, de souffrir, d'attendre. J'ai communié la veille et le jour de Noël et puisé dans ce contact béni avec le Sauveur de la force et de la paix. Et pourtant, en ce moment, un grand accable-
ment physique, un peu de nostalgie de ce qui me manque comme épanchement, recueillement ou action chrétienne , me font souffrir. Et pourtant, malgré mes résolutions, j'ai laissé troubler un peu ma paix par certains froissements ou certaines agitations. Mon Dieu, j'ai soif, donnez-moi votre paix, cette joie infinie que Vous m'accordez parfois, cette belle lumière qui éclaire tout et transforme tout. C'est déjà un coin du Ciel que de la posséder même en un éclair, et c'est pour cela sans doute que Vous ne la donnez qu'à des intervalles d'autant plus rares que l'âme Vous aime plus profondément et avance dans votre chemin.
A travers la souffrance, dans le silence, je veux prier, aimer et agir. Il vaut mieux que Dieu seul dispose de ce que nous Lui offrons ; si nous connaissions le résultat de nos efforts, si la mystérieuse influence exercée par nos sacrifices et notre prière nous était révélée, l'orgueil, toujours proche, aurait peut-être beau jeu. Nous aurons dans l'éternité ces consolantes révélations. Je saurai tout ce que Juliette a été pour moi, tout ce qu'elle m'a obtenu, et peut-être aurai -je la joie de voir qu'un de mes sacrifices offerts pour elle lui a obtenu, à l'heure suprême, un peu de paix et la grâce divine. Ma bien -aimée pour laquelle
j'ai prié et qui, je l'espère, connais maintenant mon âme, prie pour moi et demande seulement pour moi la grâce d'aimer Dieu de plus en plus et d'être une tout humble apôtre de Jésus-Christ.
31 Janvier 1906.
J'interromps ma méditation pour fixer une pensée qu'elle vient de me suggérer.
Depuis quelque temps, je me suis laissée aller peu à peu à livrer au dehors trop de mon être et de ma vie intérieure. Jadis, il n'en était pas ainsi; mon travail d'âme s'accomplissait dans la solitude, sous l'œil de Dieu, connu seulement, autant du moins que ces choses peuvent être révélées, de mon père spirituel. Sous l'influence de la douleur, sous l'action des tendresses ou de la sympathie qui m'ont alors entourée, j'ai cédé à cette sorte d'appel extérieur et suis arrivée à trop facilement parler de moi, de mes souffrances, de mes maladies, et même de mon âme et des grâces reçues. J'ai même trop parlé de Vous, mon Dieu, puisqu'il est vrai que dans ce monde qui ne Vous connaît plus, il faut calculer ses paroles quand il s'agit de Vous. Quelques
réflexions faites à mon sujet, l'attitude d'êtres chers, m'ont déjà donné une salutaire leçon d'humilité et rappelée au devoir du silence. Et c'est la résolution que va m'inspirer cette méditation : silence sur mes épreuves, silence sur ma vie intérieure et sur ce que Dieu a fait sans cesse pour moi, silence sur mon âme, silence sur toutes les réalités surnaturelles, sur mes espérances et sur ma foi. Je crois que c'est pour moi le devoir, et qu'en attendant l'heure divine, je ne dois prêcher Jésus-Christ que par mes prières, ma souffrance et mon exemple. Il faut que l'on devine à travers moi l'Hôte adoré de mon âme sans Le voir jamais pleinement ; il faut que tout en moi parle de Lui sans que je prononce son nom; il faut que je sois une influence sans être jamais une profession de foi. Tout ce qui, même de la façon la plus subtile et la plus détournée, éveille l'orgueil ou l'égoïsme doit être banni sans pitié de mon cœur et de mes conversations ; n'y a-t-il pas un peu de préoccupation personnelle dans l'étalage, même léger, de son « moi » ? Je ne veux pas être une bavarde spirituelle, et, sauf les cas où la charité m'en ferait un devoir, je veux conserver ce grand silence de l'âme, ce seule à seul avec Dieu, qui est le gardien de la force et de la virilité intérieure. Il ne faut rien disperser, pas même son
âme, mais la concentrer tout entière en Dieu, afin qu'elle rajonne plus loin.
21 Février 1906.
J'ai observé assez bien ma résolution de silence, mais me suis trop laissée dominer par un mélange fatigant d'énervement et d'abattement, résultat d'un mauvais état physique.
Que lame est donc une grande chose, et qu'on la sent bien distincte et indépendante du corps î Dans l'abattement et la souffrance physiques, lorsque nos pauvres facultés intellectuelles sentent le contre- coup de la lassitude du corps, Fâm^e reste très libre, continue à vivre de sa vie propre et, soutenue par une force qu'elle sent bien alors venir de plus haut, domine ce corps et le maintient dans sa dépendance. Mais qu'on a besoin de Dieu alors, et qu'on sent bien que sans sa grâce nous serions vaincus très vite I
Résolution nouvelle de silence, de travail, d'action paisible. Résolution de faire ce que Dieu veut, sans désirer ce qui n'est pas ma tâche. Résolution de prier et d'off'rir mes épreuves plus que jamais pour obtenir à celui, à ceux que j'aime, la grâce qui m'a été accor-
dée et qui est l'incessant désir de mon âme, le but de ma vie.
27 Février 1906.
Demain commence le carême. Je viens de faire une courte méditation et de prendre mes résolutions pour ce temps de grâce. Recueillement, pénitence et charité, voilà ce que je veux pratiquer durant ces jours. Recueillement de l'âme qui peut exister même au milieu des occupations et des devoirs extérieurs dont, moins que toute autre, je peux me dispenser; l'âme peut être une cellule aussi blanche et vide du monde que la celln^e du moine; le crucifix et des livres, c'est-à-dire Dieu et le travail, voilà ce qui peuple la solitude du religieux, voilà ce qui peut rendre solitaire la personne la plus envahie par les bruits du dehors et par l'action.
En second lieu, la pénitence. Là aussi, et à part celles prescrites par l'Eglise , les miennes ne ressembleront guère à celles des autres. En effet, j'accepterai et offrirai à Dieu ces quelques sorties et réceptions, ce contact des indifférents, ces occupations matérielles plus pénibles que jamais en ce mois où j'aurais voulu vivre avec mes chers souvenirs. Je le ferai de telle
sorte que Dieu seul, j'espère, saura ce qu'il m'en coûte; et puis je trouverai bien, dans les épreuves de ma vie ou dans mes misères physiques, de bonnes occasions de me mortifier.
Enfin, charité. De plus en plus, chercher à me faire toute à tous, m'oublier pour les autres, être toujours afïable et indulgente, témoigner plus de tendresse à ceux qui m'entourent, aller plus aux petits et aux humbles. Même en période de malaise ou d'accablement physique, je ne veux plus être aussi lâche que ces derniers temps. Je vais reprendre mes œuvres, en toute prudence, mais avec plus d'ardeur et de persévérance.
Et puis toujours le silence, sauf en cas de bien à faire. Ne pas parler de moi. Etre plus <i aimable » que je ne Tai été depuis quelque temps. Sourire et s'associer aux joies et aux plaisirs d'autrui, lorsque le corps est abattu ou fatigué, est plus utile que se prodiguer en bonne santé , puisque l'effort est plus grand. Que les autres ne voient de moi que ce qui peut leur apporter du réconfort ou leur faire du bien; et que Vous seul, mon Dieu, connaissiez les combats silencieux de ma volonté et de mon cœur. Que ce carême soit pour moi un temps de préparation, de sanctification, afin qu'ensuite je puisse, peut-être, mon Dieu, devenir votre instrument et votre apôtre
auprès de ceux que j'aime et auprès des âmes que Vous aimez.
4 Avril 1906.
Demain je communierai et je veux faire durant cette semaine et jusqu'à ma communion du Jeudi Saint ma retraite spirituelle.
Je ne sais s'il me sera possible d'aller beaucoup au sermon, mais voici les résolutions que j'ai prises : faire chaque jour une bonne méditation sur le sujet suivant : ce que doit être mon apostolat; pratiquer la pénitence et la charité , sans être remarquée ; terminer ma retraite par mes communions de la Semaine Sainte et de Pâques. Ce sera donc une retraite tout intérieure , car ma seconde résolution est celle-ci : que personne ne s'aperçoive de ce que je fais et ne souffre de ce que je m'accorde de bien-être spirituel. Au contraire, je vais tâcher d'avoir plus d'affabilité, plus de douceur sereine, afin que si on sent, par hasard, que Dieu a passé par là , cette découverte soit tout à son honneur. Il y a un an que j'ai écrit pour •la dernière fois dans ce journal, avant le iS Avril : « Fiat pour nous^ alléluia pour elle. » Mon Dieu, donnez-lui le bonheur, laissez-nous notre souffrance et nos souvenirs, et faites
qu'un jour nous nous aimions tous près de Vous.
11 Août 1906.
Je ferme devant Dieu ce journal où, depuis sept ans, j'ai noté les étapes de ma vie et de mon âme. Un tel épanchement m'a été bienfaisant aux heures où la Providence accomplissait « en moi, sans moi », un travail que je n'ai compris que plus tard. Au moment où la maturité de l'âge vient pour moi, lorsque se lève le jour de la moisson divine, jour préparé dans l'effort et la peine, jetant les yeux sur le passé et regardant avec sérénité l'avenir, cet avenir qui ne peut plus avoir de vraies douleurs, puisque Dieu borne de toutes parts mon horizon, je fais mon acte de foi profonde, de surnaturelle espérance, d'adoration, un acte aussi de reconnaissance pour les grâces immenses qui m'ont été accordées. Votre don, mon Dieu , a été tout gratuit, et Vous m'avez traitée « en enfant privilégiée » ; aussi, sur le seuil de ma vie nouvelle, je Vous offre en une* oblation bien humble, mais pleine d'amour, toute mon existence passée : mon enfaj^ce et ma jeunesse, ces quatorze années avec leurs
joies, leurs souffrances, leurs fautes; les épreuves que Vous connaissez bien et qui m'ont fait une vie un peu exceptionnelle, moins exceptionnelle cependant que vos grâces, mon Dieu ; ces deux années transformées et douloureuses après des heures inoubliables, toute cette période de purification, de souffrance, terminée par la plus grande épreuve de mon existence, ces derniers mois durant lesquels Vous avez façonné , travaillé mon âme , « perfectionnant )), ainsi qu'il m'a été dit, « Vinstrument » dont Vous vous servirez à votre guise pour le bien des âmes et de ceux qui me sont chers. Comme l'a dit notre Juliette, n je Vous aime et je m^abandonne à Vous, »
Et maintenant, je vous offre l'existence nouvelle ouverte devant moi. Je veux, soutenue par votre grâce, devenir une femme nouvelle, une chrétienne, une apôtre, et voici en quelques mots les résolutions que je prends pour atteindre ce but et accomplir la mission que je vois clairement être la mienne. Résolution de silence d'abord : à moins d'une nécessité charitable nettement indiquée, ne jamais parler de mon âme, de ma vie intérieure, de mes épreuves. Observer la même réserve pour les manifestations de ma piété ; autant que possible, laisser ignorer aux autres mes communions, mes prières, mes méditations ; ceci pour main-
tenir en moi Thumilité et aussi pour ne pas heurter les préventions ou les ignorances dont je suis entourée.
Résolution de travail. Travail matériel, devoirs d'intérieur. Etude, culture de mon esprit. Apostolat intellectuel aussi, qui semble pour moi voulu de Dieu et auquel II m'a préparée. Passer d'une œuvre terminée à une autre œuvre. Ne jamais rester oisive ni laisser inculte ce terrain-là.
Résolution de charité. Aller du devoir proche au devoir lointain ; hiérarchiser mon action. Devoirs envers mon cher mari d'abord, envers les nôtres, envers des amis, envers C€ux qui dépendent de moi. Œuvres charitables ou sociales, venant après les devoirs d'état ; m'efforcer de leur conserver leur place et, vis-à-vis des autres, observer, en ce qui les concerne, ce silence dont j'ai parlé. Rester humble, et cependant agir avec netteté et volonté.
Résolutions envers moi-même et relativement aux autres :
Pour moi. Etre très sévère, maintenir énergiquement, et à la base de toute ma vie extérieure, les manifestations de ma vie spirituelle : prières de chaque jour, méditation, communions aussi fréquentes que possible. Elles sont une telle douceur et la grande
source de vie pour l'âme. Accepter les ennuis, les tristesses, les souffrances, et pratiquer la mortification volontaire ; tout cela en esprit de pénitence, de réparation, et pour les âmes.
Envers les autres. Ne pas parler de moi et de ma vie spirituelle, garder le silence sur mes œuvres. Etre simple, vraie, toujours humble. Conserver une sérénité constante, sans que rien trahisse ni la souffrance physique, ni l'angoisse, ni la tristesse. Me montrer affable, pleine de sympathie pour les idées et les hommes, m'efforcer de les comprendre et de les pénétrer. Etre bonne, de cette vraie bonté qui ne vient pas des lèvres , mais du cœur. Me dévouer, me prodiguer, tout cela sans agitation, sans inutile dispersion.
En vue d'un bien plus grand, d'une fin plus haute, veiller même sur mon attitude, sur ma toilette ; me faire séduisante pour le bon Dieu. Rendre mon foyer attrayant, en faire un centre d'influences bonnes, salutaires; y grouper des esprits et des cœurs divers et employer mes efforts à les élever ou éclairer.
En résumé : Réserver pour Dieu seul les profondeurs de mon âme et ma vie intérieure ou chrétienne. Donner aux autres sérénité, charme, bonté, paroles ou œuvres utiles. Faire aimer à travers moi la vérité chrétienne,
mais ne pronoiicer son nom que sur un appel explicite ou du moins assez net pour paraître vraiment providentiel. Prêcher surtout par la prière, le sacrifice, l'exemple. Etre austère pour moi, séduisante autant que possible pour les autres.
Voilà mes résolutions, mon Dieu. Je les place sous la chère protection de mes sœurs bénies, de ceux que j'ai aimés et qui vivent en Vous. Je les confie à mon Ange gardien, aux âmes saintes envers lesquelles j'ai une confiance spéciale : ma douce patronne, sainte Thérèse, sainte Catherine de Sienne et d'autres encore. A vous surtout je les confie, Marie, mère et protectrice bénie. Par vous je les offre à Dieu et ne veux plus vivre à l'avenir que pour mes chères tendresses, pour les âmes, dans l'attente paisible de cette éternité où nous posséderons enfin le bonheur et où, nous aimant, nous Vous adorerons à jamais, ô Jésus-Christ, mon Sauveur et mon Dieu 1
11 Août 1906.
< Instaurare omnia in Christo. »
( Réunir toutes' choses dans le Christ. »
(Saint Paul, Eph.,i,10.)