RÈGLEMENT DE VIE
Ce règlement, que j'inscris ici (Octobre^ Novembre 1906 1), afin de pouvoir mieux examiner mon âme devant Dieu, ne devra jamais être interprété par moi dans un sens rigoureux. Le milieu dans lequel je vis, l'hostilité de certains, la diversité de mes devoirs et parfois leur complication, Tinfluence que je peux exercer sur des cœurs qui aiment le mien et
* Les dates qui ont pu être identifiées de façon certaine ont été insérées dans le texte entre parenthèses, afin de fournir au lecteur des points de repère chronologiques. Les dates données par l'auteur dans son manuscrit sont imprimées, comme celles du Journal, sans parenthèses, en tête de paragraphe. {Note de l'Editeur.)
sur des esprits qui viennent avec confiance à moi, tout cela m'oblige à une extrême circonspection. Si je dois me montrer exacte et ne pas négliger le plus petit point de mon règlement lorsqu'il s'agira de moi seule, il ne saurait en être de même lorsque le prochain sera en jeu. Mes résolutions devront alors se plier aux circonstances, le précepte charitable devra passer avant le conseil, destiné à assurer la solidité et l'intensité de ma vie spirituelle.
Je mets ce projet de vie, ces résolutions sous la protection de Marie, ma mère bienaimée, de mon Ange gardien, de ma sainte patronne et des saintes que j'honore tout particulièrement ; sous la protection aussi des âmes aimées que Dieu a prises à Lui et qu'il me rendra dans l'éternité.
Dans un acte de foi et d'amour, après avoir rendu grâces pour tout ce que Dieu a fait pour moi, je m'offre et me consacre à Lui, ne demandant pour moi qu'une seule grâce : celle de L'aimer de plus en plus et d'être son apôtre auprès de ceux que j'aime et près des âmes.
Règlement de vie.
Chaque jour :
Prières du matin et du soir.
Méditation.
La méditation est nécessaire à mon âme ; e*est l'aliment quotidien, sans lequel ma vie spirituelle s'afiaiblirait. La méditation prépare le labeur du jour ; être seule à seul avec Dieu nous aide à être ensuite au milieu des hommes et à leur distribuer un peu de notre provision matinale.
Assister de temps en temps au saint Sacrifice de la Messe : le vendredi principalement.
Me confesser et communier, autant que possible, tous les quinze jours. Communier plus fréquemment chaque fois que je le pourrai sans gêner ni mécontenter personne.
La sainte communion est un bonheur que je me procurerais plus souvent encore, s'il n'y avait pas pour moi un devoir à m'en priver parfois, afin de ne heurter ou froisser aucune prévention. La force que Dieu apporte à l'âme, la douceur de sa présence, la vitalité que son contact béni nous communique, tout cela ne
peut être décrit ni expliqué. C'est le cas de dire à ceux qu'étonne cette merveille de ;f 'amour divin: « Gustate et videte. )>
Soyez béni, mon Dieu, des heures que j'ai connues, où j'ai reposé contre votre Cœur mon cœur fatigué et puisé en Vous la paix, la charité, Tintelligence des choses divines et par elle la connaissance du pauvre être humain, de la faiblesse, des formes multiples de la souffrance. Vous m'avez appris, Sauveur adoré, comment il faut compatir, pacifier, aimer, par votre pitié, votre puissance de consolation, votre tendresse. Comment n'aimerais-je pas les âmes, surtout les plus faibles ou les plus coupables, moi qui, coupable et faible aussi, ai connu la profondeur de votre amour, la plénitude de votre pardon ?
Chaque mois :
Consacrer une.journée à une petite retraite spirituelle; assistance à la sainte Messe et, si je puis, communion.
Abstention, dans la mesure du possible, de sortie et de relations mondaines. Méditation plus complète. Examen de l'état de ma conscience et de ma vie. Faire ce jour-là ma préparation à la mort.
Chaque année :
Faire une retraite spirituelle de quelques jours aussi complète que possible, du moins dans un grand recueillement intérieur.
La retraite est à l'ensemble de la vie ce qu'est la méditation pour chaque journée. L'âme y puise de nouvelles forces et retourne, transformée et sanctifiée, aux devoirs, aux œuvres qui remplissent la vie. Le don de soi est plus facile lorsque l'âme a refait sa provision intérieure.
Je ne parle pas ici des choses qui, étant de précepte, devront toujours être observées, à moins de raisons et autorisations spéciales. Ces résolutions ne visent que le conseil, ont pour but la perfection chrétienne et cherchent ce qui peut m'aider à me rapprocher de cet idéal si lointain encore.
Après les résolutions concernant la piété, venons aux résolutions qui ont pour objet la vie extérieure ou mes rapports avec le prochain.
Devoirs envers mon cher mari d'abord :
tendresse qui n'a même pas le mérite d'un devoir, souci constant de lui être utile et agréable. Surtout observer une extrême réserve sur tout ce qui touche aux choses de la foi
qui pour lui sont encore recouvertes d'un voile. Si parfois une affirmation tranquille est nécessaire, ou si je puis entr'ouvrir avec fruit un coin de mon cœur, que ce soit là une démonstration rare, faite à bon escient, en toute douceur et sérénité. Lui montrer les fruits sans la sève, ma vie sans la foi qui la transforme, la lumière qui est en moi sans parler de Celui qui l'apporte à mon âme ; révéler Dieu sans prononcer son nom, voilà, je crois, la seule forme que peut prendre mon désir de conversion et de sainteté pour le cher compagnon de ma vie, mon Félix bien-aimé.
Devoirs envers mes deux familles, envers les jeunes surtout, auxquels j'ouvrirai largement mon esprit et mon foyer. Devoirs d'exemple, de prière, influence à exercer. Devoirs envers ceux que la Providence a mis sur ma route et semble avoir volontairement confiés à ma sollicitude. Ne jamais aller audevant d'une tâche à remplir, d'un devoir nouveau; mais chaque fois qu'ils se présenteront avec un caractère nettement providentiel, les accueillir et ne plus les abandonner.
Devoirs de consolation et de tendresse envers ma mère tant aimée.
Devoirs dans les œuvres. En embrasser peu et seulement celles qui me sont actuellement possibles. En parler peu ou pas. M'en
occuper aux jours et heures qui ne gêneront personne autour de moi et ne nuiront à aucun devoir d'état. Y apporter beaucoup d'humilité, de charité, beaucoup aussi de netteté d'esprit et d'intelligence des besoins spirituels et sociaux. Eviter dans mes rapports avec les pauvres la familiarité et la hauteur, l'excès en tous genres.
Trois Résolutions générales :
Silence, — Eviter, autant que possible, de parler de moi : de mes épreuves, de mes maladies, de mon âme surtout et des grâces reçues de Dieu. L'abus des confidences, l'indiscrétion de la parole, conduisent facilement à l'orgueil ou au repliement égoïste sur soimême, repliement d'ailleurs plus nuisible que favorable au véritable recueillement. Ne sortir de cette extrême réserve que dans les cas assez rares où le bien d'une âme semblera vraiment l'exiger, où une œuvre d'édification, de conseil s'offrira à moi avec toutes les garanties de réalité. Même alors ne parler de moi, de mon âme qu'en toute vérité, simplicité, sans affectation, recherche secrète de louange, voulant
glorifier rœu\Te divine en me diminuant plutôt moi-même ou plutôt en me laissant voir avec mes faiblesses et mes fautes.
Don de moi. — Non seulement dans l'accoinpîissement de mes devoirs envers tous, non seulement dans les œuvres charitables, non seulement dans la prière, mais encore dans toute mon attitude, ma façon d'être. Les idées grandes ou saintes, les convictions profondes ont souvent pour véhicule auprès des âmes le charme et l'influence personnelle de ceux qui les représentent. « Vous jugerez V arbre à ses fruits y » a dit Notre -Seigneur, à ses fruits de dévouement, de charité, de foi rayonnante, mais aussi aux fleurs qui frappent d'abord le regard et précèdent le fruit ; ces fîeurs-là s'appellent douceur, grâce , noblesse et distinction extérieures des manières et de l'allure, sérénité, égalité d'humeur, charme de l'accueil, du sourire, simplicité. Une âme profonde et sanctifiée, maîtresse absolue par la grâce divine de son corps et des entraves que celui-ci lui oppose, une telle âme, sans jamais se répandre, rayonne au dehors et donne à tous le parfum délicat de ces fleurs dont je parle. Elle attire les cœurs et les prépare par sa douce influence à la venue du Maître, qu'elle leur obtient ensuite par ses prières.
Austérité personnelle. — Par ce mot austérité je n'entends, bien entendu, rien de ce qui pourrait nuire au corps ou à la santé. Je dois au contraire veiller sur cette dernière et m'efforcer de l'améliorer, puisqu'elle peut être un instrument au service de Dieu et des âmes. D'ailleurs, il y a dans la maladie dont je suis affligée, dans les soins auxquels elle m'oblige, dans les malaises qu'elle entraîne et dans les privations qu'elle m'impose parfois ou du moins pourra m'imposer, une source féconde de mortifications. En dehors d'elle, il y a de nombreuses occasions encore d'accomplir des sacrifices, sans que personne puisse le remarquer ou en souffrir; au contraire, notre immolation personnelle profitera souvent à autrui. Accomplir ces mortifications et ces sacrifices en esprit de pénitence, de réparation auprès de Dieu , auprès du Cœur du Sauveur Jésus , pour obtenir aussi le salut des pécheurs.
Apostolat Intellectuel.
Peut-être celui-là est-il spécialement voulu de Dieu pour moi; Il m'a traitée en « enfant privilégiée », le mot m'a été dit, et j'en sais la
vérité profonde; Il a tout disposé, accompli en moi et autour de moi pour me préparer à cette forme de l'apostolat. En me faisant connaître son action intime et personnelle au fond de l'âme humaine, en m'obligeant à vivre au milieu de toutes les négations, de toutes les indifférences et de cette épaisse ignorance des choses divines qui oppresse tant de pauvres êtres, Il a voulu, sans doute, que je puisse comprendre les états d'esprit les plus divers, que je puisse compatir, partager et me pencher avec plus d'amour et de pitié vers le blasphème ou le doute. Etre le bon Samaritain de tant de cœurs aigris, d'esprits inquiets, de consciences troubles; avoir le respect déhcat, la science des âmes ; s'eff'orcer de les pénétrer doucement, de leur verser goutte à goutte, suivant leur degré de faiblesse ou Tacuité de leur blessure, l'huile apaisante ou le vin fortifiant; leur montrer Dieu rien qu'en Le laissant rayonner hors de notre âme où II vit, se faire toute à tous et conquérir ainsi les cœurs à Jésus -Christ, voilà la tâche de l'apôtre, celle que j'accepte de Vous, malgré mon indignité, mon Dieu !
Mais je sens bien vivement ce qu'implique ce mot d'apôtre, toutes les obligations qu'il crée. D'abord, nécessité d'une vie intérieure de plus en plus forte ; puiser plus que jamais
CAHIER DE RÊSOLUTIOiNS 461
la charité, l'humble sérénité dans l'Eucharistie et dans la prière, donner à mes intentions une lin pleinement surnatujpelle. Ensuite, cultiver mon esprit, augmenter d'une façon approfondie et méthodique mes connaissances en toutes les matières que mon intelligence est apte à saisir et à étudier; ne jamais rien faire d'une façon rapide, superficielle ; acquérir, autant que cela m'est possible, une compétence sur les sujets que j'aborderai. Transformer, sanctifier ce labeur intellectuel en lui donnant une intention surnaturelle, en l'accomplissant humblement, sans aucune préoccupation personnelle, en vue des âmes.
Apporter à toute conversation et discussion une douceur tranquille , une fermeté d'accent^ une affabilité qui bannira chez l'interlocuteur l'aigreur ou l'irritation ; ne jamais capituler sur les principes, mais avoir pour les personnes une mansuétude, une indulgence extrêmes. Chercher avant tout, après avoir reconnu le point vulnérable, à présenter la divine et immuable Vérité à chaque être de la façon qui peut la lui faire comprendre et aimer.
En toute matière purement intellectuelle,
apporter une grande liberté d'esprit et netteté
de jugement ; chaque fois que la conversation
m'amènera à pénétrer dans le domaine de la
foi, je le ferai simplement, mais d'une façon droite et ferme qui ne laissera aucun doute sur mes convictions. L'habileté ne vaut rien en telles matières ; je suis frappée de ce fait que les incroyants éprouvent plus de sympathie pour les êtres de foi profonde que pour ceux dont les convictions se font souples ou utilitaires; ils vont plus, ces chers incroyants, aux (( intransigeants » de la foi qu'à ceux qui, à force de compromis et de subtilités, cherchent à leur faire accepter la foi. Il faut, cependant, que l'indomptable affirmation soit enveloppée dans la plus intelligente sympathie, la plus vivante et délicate charité.
Prier Dieu de me donner de plus en plus la science des âmes. Aller à elles par l'intelligence, par le cœur; pour cela fortifier mon intelligence, réchauffer mon cœur. Travailler et agir avec sérénité.
Tous les matins j ainsi que je le fais déjà, offrir à Dieu toutes les indulgences que je peux gagner durant la journée pour les âmes du Purgatoire, surtout celles qui me sont chères ; offrir ma journée active et ma journée douloureuse à des intentions diverses : pour ceux que j'aime, pour les âmes, pour l'Eglise.
Communions plus fréquentes, puisque les circonstances me le permettent et tant qu'elles me le permettront. La sainte Eucharistie est vraiment la nourriture de l'âme : ce mot est devenu banal, mais combien il est réel I Outre la joie sensible qu'elle apporte parfois, même sans aucune joie sensible, elle laisse l'âme plus forte, plus vivante, la transforme sans que l'âme ait conscience au moment même de ce mystérieux travail. Cette incorporation en nous de la substance divine , cette assimilation à notre être de l'Etre par excellence, cette vie éternelle pénétrant en notre vie, ce contact intime avec une âme sainte et tendre entre toutes, avec cette humanité spiritualisée, comme parle saint Paul, tout cela agit en nous et, pourvu que notre volonté soit toute à Dieu, nous renouvelle profondément. Celui qui aurait communié plusieurs mois ou plusieurs années sans être intérieurement et extérieurement changé n'aurait sûrement pas apporté à la Sainte Table l'humilité et la simplicité d'enfant que le Sauveur bénit. Cette rénovation est indépendante de toute douceur sensible, de toute joie extérieure; le sentiment suave de la présence réelle de Jésus-Christ est une grâce
accordée quelquefois par Lui à notre âme, mais qui ne contribue pas nécessairement à notre progrès spirituel. Autre chose est d'aimer Dieu, autre chose de sentir le bonheur de sa présence.
Résolution de mettre un voile entre ma souffrance et le monde extérieur. La maladie, la tristesse, la privation si sensible à mon cœur et à mon esprit d'une atmosphère chrétienne ; plus encore la douleur qui, dépouillée de ses premières sensations aiguës et si intenses, est cependant et demeurera le mal chronique de mon cœur, cette privation d'une chère présence et d'une tendresse qui a été ma joie ; tout cela doit être à l'avenir le trésor caché, inaccessible aux regards indifférents. Personne, sauf les rares aff'ections qui verront au delà des apparences, personne ne doit connaître ma souffrance, ni même le sacrifice que j'accomplis en la dissimulant. Je dois me faire toute à tous, ne m'occuper que des misères d'autrui, n'attrister ou n'ennuyer avec les miennes aucun de ceux qui m'entourent. Ne laisser voir de ma foi que les œuvres inspirées par elle ; ne révéler de ma douleur que son action sanctifiante en mon âme. Savoir sourire,
compatir, partager ; mais garder pour Dieu seul mon fardeau, dont tous ignoreront le poids. Ne pas être ingrate; jouir simplement, avec reconnaissance, des affections si grandes et des douceurs que la Providence m'a accordées.
Demander à Dieu qu'il puise, en faveur des âmes et de ceux que j'aime, dans cette réserve intime de souffrances, enfouie au plus profond de mon âme. Sans cesse accueillir l'épreuve, petite ou grande, l'accepter et l'offrir. Puis faire silence et continuer à agir en toute douceur et sérénité.
Résolutions pour ce temps de l'Avent :
(2 Décembre 1906).
Prière, — Plus intime, plus profonde. Communions fréquentes. Méditation.
Pénitence. — En esprit de réparation. Mortifications cherchées et offertes. Tout cela caché, pour Dieu seul.
Charité. — Plus vivante , plus oublieuse du « moi )) , plus surnaturelle. Que le dehors soit plus séduisant, plus doux pour tous, en proportion du retranchement intérieur.
166 JOURiNAL ET PENSÉES DE CHAQUE JOUR
Renouvellement des résolutions précédentes au moment où une année nouvelle va commencer (fin Décembre 1906). ImplorcF la grâcc divine et, soutenue par elle, travailler, durant cette année, à mon perfectionnement intérieur.
Demander à Dieu qu'il croisse en mon âme et la transforme, que je diminue, au contraire, par l'humilité, la pénitence, le silence. Me faire « toute à tous » sans aucun espoir de récompense humaine; travailler au bien des âmes avec Jésus et pour Lui. Que l'austérité intime ait pour voile le sourire des lèvres et la grâce ,de la parole. Qu'une indulgence inépuisable envers les hommes fasse pardonner le maintien grave de la doctrine, l'application intégrale à ma vie des principes qui inspirent mon âme.
Ne pas négliger le plus petit devoir.
Communion au moins hebdomadaire. Maintenir ma méditation quotidienne. Visites fréquentes au Saint Sacrement. Mortifications. Esprit de réparation.
Effort plus grand que jamais pour effacer de mon cœur et dissimuler au dehors les
froissements causés par l'hoslilité, l'ignorance, le dédain de beaucoup à l'égard de ma foi. Offrir ces fréquentes et douloureuses piqûres, qui parfois blessent à fond, pour ceux qui me les imposent, pour mes âmes chères, en esprit de réparation aussi.
Ne jamais trahir la confiance qu^un cœur nous a accordée. Pour les épanchements intimes, pour les confidences d'âme, pour le don de soi, il y a aussi le secret de la confession.
Dans l'action auprès des âmes, veiller attentivement à bannir tout orgueil, tout égoïsme. Ne pas oublier que nous sommes l'humble intermédiaire entre les âmes et Dieu , l'instrument inerte dont se sert la Providence, et que tout notre rôle consiste à perfectionner cet instrument. Encore pour cela nous faut -il la grâce.
Résolution de me sanctifier pendant co carême (i3 Février 1907), et de travailler à la sanc-
tification des âmes, de ceux que j'aime, par la pénitence.
Pénitence humble, cachée, réelle; pénitence austère, sans que jamais elle puisse nuire à ma santé ou attirer l'attention d'autrui.
Faire jeûner mon orgueil, mon égoïsme, ma lâcheté. Pratiquer la mortification. Offrir mes souffrances en esprit d'expiation et de réparation.
Travailler à rendre ma charité plus intense, plus suave ; demander à Dieu d'augmenter en moi la vie surnaturelle.
En attendant Theure divine pour ceux que j'aime, attendre seulement du Cœur de Jésus et chercher près de Lui seul la sympathie profonde, la consolation, la paix.
Me donner aux autres généreusement, joyeusement, sans rechercher ou attendre la récompeiise ou même un regard clairvoyant sur mon âme. Dieu me voit, je suis son enfant privilégiée ; qu'il fasse de moi son apôtre, et cela me suffit.
Pendant ce mois du Sacré Cœur (Juin i907), méditer chaque jour les beautés, l'amour, la sainteté du Cœur de Jésus. Lui offrir en esprit de réparation une partie des souffrances ou
privations qui me sont imposées en ce moment, et consacrer à d'autres intentions la seconde part de mes épreuves ou de mes actes : conversion ou sanctification de ceux qui me sont chers, salut des âmes, bien de l'Eglise. M'établir plus fortement que jamais, par la grâce divine, en dépit de l'absence de joies sensibles, dans la sérénité profonde. Ne jamais trahir au dehors par de l'aigreur ou surtout, chose plus à redouter pour moi, par de l'abattement extérieur, la fatigue morale et physique causée par certains malaises ou par la durée d'un état maladif. Faire tout pour me soigner et améliorer ma santé et faire de ces soins souvent pénibles, même moralement, la meilleure des mortifications.
Apprendre du Cœur de Jésus le secret de l'amour des âmes, la science profonde des âmes; comment il faut toucher à leurs blessures sans les aviver, panser leurs plaies sans les rouvrir, se donner à elles et cependant se réserver, montrer la Vérité tout entière, et cependant la faire connaître dans la mesure où chaque âme peut supporter sa lumière. La science de l'apostolat s'acquiert seulement
près de Jésus -Christ, dans l'entretien eucharistique et dans la prière.
Résolution , pendant ce temps de vacances (Juillet-Août 1907), de maintenir fermement mes prières et ma méditation quotidiennes, , ma communion au moins hebdomadaire, d'augmenter et fortifier, par la grâce divine, ma vie spirituelle. Résolution de me faire toute à tous, et de demeurer en chaque circonstance douce , sereine, pleine de sympathie pour ceux qui m'entourent. Par l'exemple, par mes paroles et mes actes m'efPorcer de faire connaître et aimer Jésus-Christ; faire par Lui ou plutôt Le prier de faire par moi du bien aux âmes près desquelles je peux être l'instrument de la Providence. Dans chacune de mes journées faire la part de Dieu d'abord, puis ensuite celle du prochain. Prier, agir. Parler à chacun le langage qu'il peut entendre. Etre au fond de l'âme et m'afFirmer devant tous, en toute simplicité cependant, enfant du Christ et de son Eglise, et mettre ma vie extérieure en harmonie avec ce titre hautement revendiqué.
Maintenir toujours le calme extérieur et l'égalité de caractère
Ne pas espérer avec trop d'ardeur la réalisation de mes désirs même entièrement spirituels; considérer que Dieu est le maître de son action ; attendre pour les âmes que j'aime l'heure voulue par Lui ; la hâter, non par une action peut-être indiscrète, mais par la prière, le don de ma souffrance, la charité qui ne calcule pas les résultats et est pure de tout égoïsme, de tout orgueil.
Mettre dans tous mes actes, mes paroles, mes gestes même, une mesure, une douceur sereine qui devienne l'affirmation constante de ma sérénité intérieure. Montrer ainsi Dieu agissant sans cesse en moi pour me modérer, me pacifier et me donner toute force.
Résolution renouvelée, après manquements, de silence sur moi-même, sur mon âme, mes
souffrances, les grâces reçues, de grande réserve aussi avec les âmes que la grâce décisive n'a pas encore touchées. C'est une erreur de croire que nos démonstrations porteront avant l'heure choisie par Dieu. Parlons seulement dans la mesure où cela nous paraîtra conforme à l'intention providentielle, lorsque notre parole sera une réponse à l'appel des âmes.
A la suite d'une méditation sur l'Evangile de la Transfiguration :
Consécration y don absolu de moi-même à Jésus-Christ. Il m'a prise avec Lui, conduite à l'écart, et c'est là que je veux demeurer. A Vécart du mal pour jamais; à Vécart du monde et des choses humaines dans la mesure où les devoirs d'état et de charité ne m'obligeront pas à m'y prêter extérieurement, sans plus jamais leur donner mon âme.
Consécration renouvelée de ma vie à Jésus- Christ.
Ne plus vivre que pour Lui ; conserver en Lui des tendresses et des amitiés sanctifiées chaque jour davantage.
Aimer les âmes d'un amour plus vivant et dévoué; pratiquer^ le triple apostolat de la
prière, de la pénitence réparatrice, de l'action par les œuvres, les paroles, les écrits, l'exemple.
23 Août 1907.
Je prends pour devise de ma vie tout entière cette parole rappelée par le Saint- Père : « Instaurare omnia in Christo. »
Restaurer dans le Christ : d'abord mon âme, par la prière, la communion, la méditation. Puis toute ma vie par la pénitence, la charité, l'exercice de l'humilité.
Restaurer dans les esprits la notion du devoir, de la famille ; dans les âmes préparer le retour de la foi , de la vie surnaturelle ; solliciter l'appel divin par ma prière fervente, mes sacrifices, mes épreuves.
Faire aimer Jésus-Christ, connaître l'Eglise ; répandre, sans me lasser et sans chercher à voir le résultat de mes efforts, tout ce qui m*a été donné; faire de mes actions, de mes paroles, de mes affections autant de formes variées d'apostolat.
174 JOURNAL ET PExNSÉES DE CHAQUE JOUR
Une vie nouvelle m'est imposée par la volonté divine : vie sédentaire, qui semble une sorte de retraite spirituelle offerte à mon âme par la Providence au moment où la maturité de Tâge commence pour moi (Octobre 19071).
Voici mes résolutions pour cette période de mon existence :
D'abord le recueillement plus profond, plus véritable, pénétré de prière, de méditation, de la constante pensée de Dieu ; recueillement substantiel où mon âme puisera sa force.
Etre apôtre par la prière, forme haute et féconde de l'action, seule activité qui me soit permise, la plus sûre puisqu'elle est ignorée et s'exerce sur Dieu en faveur des âmes.
Réparer par la souffrance, le sacrifice, les mortifications qui surgiront chaque jour ou que je saurai faire naître.
Puisque l'action extérieure m'est interdite, m'efïorcer d'agir par l'exemple, par la parole, auprès de ceux qui viendront à moi.
Tenir mon âme toujours entr'ouverte aux âmes qui voudront se confier à elle ; mais ne
* Elle venait d'avoir quarante et un ans le 16 Octobre 1907. ( Note de l'Editeur.)
pas rouvrir pleinement; garder toujours le plus intime d'elle-même en réserve pour Dieu seul.
Accueillir mes visiteurs de chaque jour avec sérénité, tâchant de me faire toute à tous, de la façon et dans la mesure qui convient à chacun.
Etre aimable, en toute discrétion pourtant et en toute simplicité.
Travailler et lire d'une manière approfondie, capable de cultiver, d'élever mon esprit.
Au point de vue spirituel : communier chaque dimanche, puisque je ne pourrai plus le faire que ce jour-là; me confesser quand cela me sera possible.
Offrir à mes intentions habituelles et pour les âmes la privation de ces communions, de ces consolations spirituelles qui m'ont été si douces et bienfaisantes, pendant cette dernière année surtout.
Etre, plus encore que par le passé, sévère pour moi-même; au dehors, me faire «séduisante » pour attirer les cœurs vers le Maître dont tant de pauvres êtres ignorent la bonté.
176 JOURiNAL ET PENSÉES DE CHAQUE JOUR
Amour des âmes par et pour Jésus-Christ, sans aucune recherche personnelle, sans rien de ce qui pourrait satisfaire l'orgueil ou Tégoïsme. i\Ie donner généreusement; ne pas calculer ni attendre, en retour de ce don, la moindre récompense, la plus légère satisfaction; ne pas désirer l'affection, l'estime, la sympathie, encore moins la louange. Pratiquer mon humble apostolat pour Dieu seul et dans une grande charité, mortifiée, vivante, désintéressée.
Les deux bases de toute vie chrétienne : pénitence, humilité.
La formule de toute vie chrétienne : contemplation, puis action, dans le sacrifice.
La prière est la forme supérieure de l'action; par elle nous agissons directement sur Dieu^ alors que l'acte extérieur s'adresse seulement à notre frère humain. Nous sommes sûrs du
résultat de notre prière ; nous pouvons douter de Teffet de nos actions, à moins que ces actions ne soient, par leur intention toute surnaturelle, devenues une autre forme de prière. Prier donc, et ne jamais nous lasser.
Aimer pour ceux qui haïssent, souffrir pour ceux qui jouissent, se donner pour ceux qui se réservent.
Pratiquer plus que jamais l'austérité chrétienne : dans mes actes , ma nourriture , l'accomplissement de mes devoirs d'état. Le faire sans que ma santé puisse en souffrir, raisonnablement, en même temps que surnaturellement. Et recouvrir mes sacrifices, les mortifications librement choisies, d'un voile de sourire et d'affabilité qui les laissera ignorer. A mon foyer, dans ma toilette, mes manières, mon accueil, n'avoir que grâce et douceur.
Dieu me dépouille de tous les secours religieux, et depuis près de trois semaines ma
santé ne m'a permis ni assistance au Saint Sacrifice ni communion. C'est là vraiment la grande, la seule véritable privation, l'oblation que je peux offrir en esprit de pénitence et de réparation, la prière qui obtiendra, j'espère, du Sauveur les grâces tant désirées pour d'autres.
Faire silence et demeurer dans le recueillement intérieur. Prier, pratiquer la mortification, puisque c'est tout ce que Dieu semble vouloir de moi en ce moment. Ne rien demander au dehors en matière de consolations humaines ou spirituelles ; tout chercher auprès de Jésus seul.
Extérieurement donner à ceux qui viennent à moi la douceur de l'accueil, la sérénité, la parole qui convient à chacun. Mais beaucoup de réserve ; faire sans précipitation la tâche journalière et éviter l'orgueil sous sa forme la plus subtile : amour du bien, influence exer-.i cée, attrait inspiré à d'autres. Poursuivre le « moi » en ces derniers et perfides retranchements.
it
Union totale à Dieu ; abandon et plein consentement à sa volonté dans la maladie, l'inac-
tien actuelles. Prier et souffrir, puisque Tactivité m'est interdite ; donner à mes souffrances et à mes prières une intention surnaturelle ; qu'elles deviennent dans le silence et l'humilité une forme meilleure de l'action et qu'ainsi, par la grâce divine, je travaille sans cesse au bien des âmes, accomplissant aussi une œuvre « réparatrice » auprès de Dieu.
Parler de moi le moins possible, sans affectation cependant. Ne jamais cesser de prendre part aux tristesses, aux joies d'autrui. Ne pas me laisser envahir par cet abattement, cette mollesse qu'amène trop facilement la continuité des maux physiques ou l'existence confinée sur un même point. Pour cela me renouveler chaque jour par la prière , la méditation et la mortification volontaire, qui m'aidera à supporter les mortifications que Dieu m'impose.
Offrir à Dieu comme le plus grand, le plus pur sacrifice, la privation où je me trouve de secours spirituels extérieurs, cette privation surtout, la plus douloureuse qui puisse m'atteindre, de l'Eucharistie. Seigneur, c'est bien là le jeûne par excellence, la plus dure des pénitences, l'épreuve pénible entre toutes. Et cette souffrance est bien souvent ignorée ou incomprise. Achevez de me purifier et de me transformer par cette épreuve. Perfectionnez
votre humble instrument. Donnez -moi cette seule grâce que je désire : être votre apôtre près de ceux qui me sont cliers, près des âmes que Vous mettrez sur ma route , près d'autres âmes aussi, lointaines ou inconnues, auxquelles ma prière et ma souffrance obtiendront de Vous le salut.
Durant les jours de maladie et d'accablement corporel, il est nécessaire de faire toutes choses d'une façon plus calme encore, plus substantielle, et de se préserver de l'envahissement extérieur par un plus grand recueillement. Ne pas me permettre le moindre mouvement d'impatience et combattre sans relâche toute disposition intérieure à l'irritation. M'en punir de suite et m'en humilier.
Demander à Jésus de mettre en moi et de faire rayonner au dehors un peu de la douceur et de la suavité de son Cœur. Me faire toute à tous et m'oublier pour tous. Renouveler chaque jour près du Sauveur ma provi-
sien trop vite épuisée de calme tendresse , de force et de sérénité.
Redoubler de douceur, me faire plus accueillante à tous lorsque, ainsi qu'il m'arrive en ce moment, j'ai une soif ardente de solitude, de silence, de repos. Me ménager cependant des moments de recueillement aussi longs que possible pour donner à mon âme l'aliment dont elle a tant besoin et qui la fait plus forte, plus paisible, plus remplie de vie surnaturelle.
Longue période de maladie (Avril et Mai loos), durant laquelle je n'ai pu que demeurer unie à Dieu par le plus intime de mon âme, m'efforcer d'accepter et de Lui offrir mes souffrances. Qu'il veuille les faire servir à l'expiation de mes fautes et en accepter toutes les intentions.
Privation bien douloureusement sensible de beaucoup de secours spirituels. Joie bien grande cependant, car le Sauveur vient chaque semaine me visiter et m'apporter, avec la douceur de sa présence, une force que seule je ne
pourrais avoir. Il y a tant de choses pénibles dans la monotonie- et la dispersion, si vide en apparence, des jours de maladie ! Dieu seul': peut faire de tout ce a vide » , de ces menus sacrifices, de ces dépouillements successifs, une œuvre rédemptrice pour moi et pour d'autres. N'y a-t-il pas une douceur à être attachée à la Croix du Sauveur et, plus près de Lui, à obtenir des grâces de salut ou de conversion pour d'autres, pour des âmes très aimées ?
Les deux mois qui viennent de s'écouler
(Avril et Mai 1908) OUt été frUCtuCUX pOUT mon
âme, je m'en aperçois maintenant. L'inertie apparente, le dénuement intérieur, l'humiliant accablement du corps et de l'esprit, tout cela a recouvert et caché un mystérieux travail de la grâce qui s'accomplissait au plus intime de mon âme. Et maintenant je constate avec joie que Dieu m'a fait faire un grand pas en avant sur la route du renoncement, du dépouillement de moi-même, et qu'il m'apprend à me passer même de ses si douces consolations. Je veux Vous aimer Vous seul, ô mon Sauveur, et non pas les joies bien grandes que Vous
accordez parfois à votre enfant. Aidez -moi à me détacher de plus en plus de tout ce qui passe et à m'attacher à Vous. Faites-moi la grâce d'être par la prière du moins et la souffrance votre instrument auprès des âmes, celles qui me sont chères et celles que je ne connais pas, mais qui ont besoin de mon humble intervention auprès de Vous.
Et puis, Seigneur, accordez-moi la grâce que je désire et faites-Vous connaître et aimer de celui qui est ma plus grande tendresse icibas. Donnez à ma mère toute votre lumière et votre paix et sanctifiez ceux que j'aime, ces enfants surtout dont je Vous supplie de faire des apôtres à l'âme vaillante. Je me donne à Vous et renouvelle à vos pieds les résolutions de ces derniers mois et de. toute ma maladie.
2 Octobre 1908.
Don renouvelé de moi-même et consécration de ma vie à Dieu^ Renouvellement des promesses du Baptême. Consécration à la sainte Vierge. Résolution de pratiquer, avec la grâce divine, la perfection évangélique selon mes devoirs d'état, de mener une vie aT)ostolique
* Dans l'église de Jougne. [Noie de l'Editeur.)
faite de prière, de pénitence, de charité. Réparer pour moi et pour tous.
Journée sanctifiée qui complète l'intime consécration accomplie au tombeau des Apôtres, qui commence une ère nouvelle dans ma vie spirituelle et m'engage irrévocablement dans la voie du conseil, la seule où mon âme puisse respirer maintenant.
Résolutions pour cet hiver (Novembre 1908) :
Assistance au Saint Sacrifice et communion trois fois par semaine.
Confession tous les quinze jours ou trois semaines selon les circonstances.
Méditation de chaque jour.
Don matinal de ma journée active et douloureuse pour des intentions particulières, pour les âmes, pour l'Eglise. Don des indulgences de la journée pour les âmes du Purgatoire. Au moins une dizaine de chapelet chaque jour.
Travail intellectuel. Correspondance et œuvres.
Pratique de la mortification et acceptation de la soufïrance.
Etre toute douceur, amabilité, sérénité, avec tous, quelle que soit ma disposition actuelle,
CAHIER DE RÉSOLUTIOiNS 18b
la souffrance ou rabattement du corps. Etre joyeuse, de la joie profonde et rayonnante puisée près de Dieu, dans l'Eucharistie. Aimer d'une affection plus intense les chers êlres qui m'entourent et me chérissent.
Ne pas parler de moi, m'intéresser à tous. Me donner aux autres ; réserver le meilleur de moi-même pour Dieu.
Compter plus sur la prière que sur l'action, sur Dieu plus que sur moi, sur la toute-puissance de la souffrance plus que sur l'énergie humaine et l'effort personnel.
La prière est une force toute -puissante qui, parvenant à travers le Cœur de Jésus jusqu'au sein même de Dieu, saisit, attire, précipite en quelque sorte la grâce dans les âmes. La souffrance et la pratique de la charité sont d'autres formes de notre prière et sont puissantes comme elle.
Il m^apparaît bien clairement que la volonté divine n'est pas pour moi dans l'action. Jusqu'à nouvel ordre je devrai me confiner presque
186 JOURiNAL ET PENSÉES DE CHAQUE JOUR
exclusivement dans la prière et m'efïorcer de posséder davantage l'esprit de sacrifice. Peut-être Dieu veut- Il me sevrer de l'activité extérieure pour dompter en moi toute velléité d'orgueil, même du subtil orgueil du bien. Dans la prière nous ne voyons pas le résultat, — certain pourtant, — de nos efforts; nous sommes vraiment l'instrument aux mains de l'Artiste divin. Nous pouvons rester humbles, tout en sentant la grande joie de travailler à la gloire de Dieu et au bien des âmes. Que ce soit là. Seigneur, mon lot et ma tâche , et que dans le silence je fasse uniquement votre volonté.
Mot d'ordre de Notre -Seigneur à mon âme pour cette année (Janvier i909) :
Prière et pénitence.
Je veux me donner la grande joie, en dehors des âmes qui se sont confiées à moi ou qui me sont très chères et pour lesquelles je prie sans cesse, de choisir parfois une âme, très coupable de préférence ou très hostile, et de l'adopter spirituellement. Alors d'une façon spéciale, avec un pieux acharnement, j'offrirai
souvent pour elle une part des actions ou des souffrances de mes journées, je prierai ou pratiquerai quelques mortifications. Il y a là tout un apostolat à pratiquer très humble, très caché et que la grâce divine peut faire très fécond. N'est-ce pas vraiment selon ma vocation, qui semble surtout contemplative et orientée vers la prière et le sacrifice ? Je viens de choisir cette âme d'adoption et ne l'abandonnerai plus devant Dieu, sans négliger cependant toutes celles dont je porte auprès de Lui le doux fardeau et celles de tous nos frères ou âmes du dehors.
Contrition du cœur, mortification du corps , les deux termes de la pénitence, qu'il ne faut pas séparer tant que l'âme n'est pas séparée du corps. Charité vivante à la base.
Pendant ce carême (24 Février 1909) :
Prière, c'est-à-dire mes chères communions. Sainte Messe, visites au Saint Sacrement, méditation, prières liturgiques.
Jeûne, c'est-à-dire pour moi les abstinences prescrites, les mortifications acceptées ou volontaires, les souffrances imposées par Dieu, les sacrifices. Jeûne surtout d'orgueil, d'égoïsme, de sensualité.
Aumône, aumône de l'argent, mais plus encore du temps, des peines, de mes satisfactions personnelles au profit d'autrui, de mon intelligence, de mon cœur, de mon foyer. Aumônes de paroles, de sourires, d'affabilité, de douceur.
Beaucoup de calme , de réserve ; le silence toujours sur moi en ce qui me concerne.
Esprit de réparation.
Renoncement humble et entier à tout honneur, toute joie, tout succès, même dans l'ordre spirituel et en ce qui concerne mon action auprès des âmes. Donner mon temps, mes peines, ma parole et mes œuvres, ouvrir mon cœur à tous les cœurs qui viendront à lui, puis si je parais échouer dans mon pauvre apostolat, si les déceptions et les tristesses se multiplient, redoubler de prières, de pénitences et, rentrant dans ce silence habituel que je veux pratiquer plus que jamais, confier à Dieu les âmes, objets de ma sollicitude ou de ma tendresse, me souvenant que je suis un instrument que la Providence veut parfois employer, mais dont Elle peut toujours se passer pour arriver à ses fins.
Etre humble, mortifiée, même dans le zèle apporté à cacher mortifications et actes d'humilité.
Piésolutions pour cette période de vacances
(Juillet-Août 1909) :
Humilité, charité envers tous, silence.
Moins de repliement sur moi-même, me faire moins « centre », ne pas parler de moi.
Au dedans, union intime avec Jésus-Christ : communion trois fois par semaine, méditation, prière. Beaucoup de recueillement intérieur. Un peu plus d'austérité pour compenser l'inévitable dispersion extérieure. Mais rien d'apparent : bonne grâce et sourire enveloppant, cachant les efforts et les sacrifices.
Confier mes vacances, ceux que j'aime et moi-même au Cœur de Jésus, qui est de plus en plus pour moi le Cœur de l'Ami et du Maître bien -aimé.
Mot d'ordre pour cette année (Janvier 1 910) : m'efforcer de donner Notre -Seigneur Jésus-
iOO JOURNAL ET PENSEES DE CHAQUE JOUR
Christ aux âmes par la pratique plus humble et plus courageuse de la charité , par la souffrance et la mortification, surtout parla prière. C'est d'une façon spéciale ma « vocation ».
Combattre en moi l'orgueil par l'exercice de l'humilité ; l'égoïsme par l'oubli de moi au dedans, le don de moi au dehors; la sensualité par le silence sur ce qui me concerne, par la mortification, par le renoncement même aux joies spirituelles.
Tenir en bride mes aspirations, parfois bien vives, vers une vie différente de la mienne, vers le calme, le recueillement, le silence. Contenir en de sages limites mon dégoût croissant du monde, de l'agitation extérieure. Accepter la souffrance que me causent si souvent l'hostilité, l'indifférence ou l'incompréhension en matières religieuses. Vouloir fortement, humblement, uniquement la volonté de Dieu et vivre de Lui et pour Lui dans le monde, que je voudrais fuir comme je le ferais dans la solitude, qui ne m'est pas possible. Ne pas négliger les devoirs d'état tout en mainte-
nant à la base de ma vie et de mes journées les exercices religieux, dont mon âme a tant besoin, qui sont sa force et sa joie. Etre douce, souriante au dehors, et réserver pour Dieu seul la vie profonde, la a vie cachée » en son Cœur.
En ce qui concerne Dieu :
Souffrir et offrir.
En ce qui concerne autrui :
Me donner, me répandre.
En ce qui me concerne :
Me taire et m 'oublier.
Je renouvelle pour ce temps de carême (8 Février 1910) les résolutioiîs de l'an passé. Pratiquer aussi les mêmes privations au sujet de la nourriture ; elles feront du bien à mon corps, tout en étant bienfaisantes pour l'âme. Austérité pour moi, charité large et aimable pour tous.
Prière. — Pénitence. — Charité,
Mon Dieu, Vous ne me refusez pas la souffrance. Depuis quelque temps Vous m'habituez à Vous aimer dans la privation de joies sensibles, dans les souffrances du cœur et, assez souvent, dans rabattement du corps. J'accepte tout de votre main et m'unis à votre volonté. N'est-il pas juste qu'après avoir tout reçu de Vous je Vous donne quelque chose à mon tour, et que je Vous off're les épreuves, les prières, les sacrifices et l'humble action que, jour par jour, Vous me désignerez? A travers tout je veux m'eff'orcer de maintenir en moi, par la grâce divine, la joie de l'esprit.
Seigneur, Vous m'accordez depuis quelque temps la grâce de la souff'rance : épreuves de l'esprit, renoncements à mes désirs et à mes goûts, solitude très vivement sentie de l'âme, et enfin cette maladie de ma sœur chérie ^ Comme Vous savez choisir pour nous la souf-
* Maladie très grave de sa sœur cadette, qui prit le lit dans les premiers jours du mois de mai 1910, et dont la guérison fut un des trois mobiles de son pèlerinage à Lourdes. Voir In Memoriam. [Note de l'Editeur.)
france salutaire, celle qui nous crucifie et laisse le moins de place possible à l'égoïsme et à l'orgueil. Dans la maladie il y avait encore pour moi de subtiles tentations et aussi des satisfactions légitimes, mais trop humaines. En me laissant mes misères physiques, les ennuis qu'elles me causent et les humiliations qu'elles entraînent, Vous avez de nouveau caché cela aux yeux des autres et m'avez envoyé d'autres épreuves, bien sensibles aussi, mais qui ne sont vraiment connues que de Vous. Du fond de l'âme je Vous dis : (( Merci. » Soyez béni, Seigneur, pour toutes ces peines par lesquelles Vous me permettez d'expier mes fautes, de me rapprocher de votre Cœur et aussi, j'espère, d'obtenir pour les âmes et pour ceux que j'aime beaucoup de grâces spirituelles. Mon Dieu, aidez-moi à porter la croix que Vous m'avez tendue et faites que pas une seule de ces précieuses grâces de souffrance ne soit perdue pour moi et pour les âmes que Vous aimez.
* Résolutions pour le temps des vacances
(Juillet-Août 1910) :
Confession tous les quinze jours.
Communion trois fois par semaine.
i04 JOURNAL ET PENSÉES DE CHAQUE JOUR
Chaque jour :
Prière du matin et du soir.
Méditation.
Don de ma journée et des indulgences quotidiennes.
Une dizaine de chapelet.
Au dehors :
Oubli de moi, don de moi-même aux autres, apostolat.
Au dedans :
Recueillement, union intime à Dieu.
Parler toujours avec calme et mettre dans mes gestes de la douceur.
Résolution, mot d'ordre pour cet hiver (Octobre 1910) : Esprit de prière et charité. Union intérieure à Dieu, prières quotidiennes, méditation, mes confessions et mes chères communions habituelles, l'intention journalière et toute surnaturelle donnée à mes épreuves et mes actions : voilà ce qui entretiendra en mon âme et fera rayonner en ma vie Fesprit de
CAHIER DE RÉSOLUTIONS lÔii
prière. L'affabilité, la douceur, la constante préoccupation de comprendre les esprits les plus divers et de leur apporter la plus vraie sympathie, l'oubli de moi dissimulé sous un sourire, le don de mon cœur, de mon intelligence au service des âmes , Tindulgence pour autrui servant de voile à ma sévérité envers moi-même : yoilà ce qui me fera pratiquer la charité.
Demander à Dieu de me faire une âme bien large qui L'aime avec ardeur, Le serve avec joie, et Le fasse rayonner autour d'elle.
* if. ^
Eviter soigneusement toute discussion sur des sujets religieux. Prière, exemple, actions ou paroles pénétrées de charité et d'intelligence, voilà les éléments de toute controverse féconde. Les combats intellectuels ne frayent guère la route à Dieu : un rayon de charité illumine parfois le chemin où errent de pauvres cœurs en détresse et les mène jusqu'au terme.
Renouvellement de ma consécration à Jésus- Christ, acte d'abandon entier à sa volonté,
offrande de moi-même pour des intentions particulières.
Après la douceur du retour, après les inexprimables joies de l'union à Dieu, après qull nous a tout donné, le moment vient de Lui offrir quelque chose à notre tour. Une seconde période commence, plus grave, plus austère: période de dénuement, de dépouillement intérieur, de sécheresse même et parfois ' de véritable détresse. Alors nous pouvons témoigner à notre Sauveur la profondeur de notre amour; nous expions les fautes passées et offrons la plus pure réparation à Celui que nous avons offensé ; alors nous pouvons aussi réparer pour d'autres, faire servir aux âmes notre épreuve intérieure, acquérir plus de force intime. Au point de vue spirituel, nous atteignons la virilité et Dieu nous sèvre, comme le dit si bien saint François de Sales, du lait des enfants pour nous donner le vin des forts. A travers toutes les souffrances ou les ténèbres de Tesprit, on éprouve une grande douceur à faire enfin quelque chose pour Dieu, à Lui montrer qu'on L'aime vraiment. Lui, et non pas ses consolations, dont il a été naguèro
si prodigue, h' Alléluia inachevé se termine en un Fiat qui, malgré tout, demeure joyeux.
Mon Dieu, je suis et veux être à Vous toujours, dans la souffrance ou la peine, l'aridité ou la joie intérieure, la santé ou la maladie, la vie ou la mort. Je ne veux qu'une chose : raccomplissement de votre volonté en moi et par moi ; je ne poursuis et ne désire poursuivre de plus en plus qu'un seul but : procurer votre plus grande gloire par la réalisation de vos desseins sur moi. Je m'offre à Vous en une entière et intime immolation et Vous supplie de disposer de moi comme du plus vulgaire et inerte instrument, en faveur des âmes que Vous aimez, pour votre service. Faites de moi une passive ou une active, pratiquant tour à tour et selon l'heure la contemplation qui m'est plus chère, les œuvres suivant votre volonté. Donnez-moi d'être toujours austère pour moi, déplus en plus douce, suave, bienfaisante envers tous, de Vous faire aimer à travers moi, cachant sans cesse mes efforts, mes prières, mes mortifications. Faites-moi très humble et rapprochez mon cœur du vôtre, mon bien-aimé Sauveur et mon Dieu 1
La liturgie catholique a pour moi un cliarme immense; j'aime vivre, au cours de Tannée, cette grande vie collective de l'Eglise, m'unir à ses joies, à ses douleurs, joindre mes faibles prières aux siennes, ma pauvre voix à sa voix , puissante. Il m'est doux de parcourir le cycle liturgique, revivant l'existence du Sauveur, de son Incarnation à sa mort et à son Ascension; de Lui dire par les accents des Prophètes, des Pères, des Saints de tous les âges, ma foi et mon amour; d'adorer avec ceux qui L'ont adoré au cours des siècles; de m'oiTrir à Lui avec les bergers, les disciples, les martyrs, avec les âmes de tous les temps ; de me sentir une unité vivante dans la grande unité catholique et de venir après tant d'autres et avant ceux qui me suivront apporter mes hommages à TEnfant-Dieu, au Christ souffrant, au Seigneur ressuscité.
Comme je plains, de toute ma pieuse sympathie, ceux qui ignorent tout de ces traditions et de nos joies chrétiennes, qui les ont repoussées dédaigneusement pour ne les pas avoir assez pleinement jadis comprises et savourées, qui parfois les haïssent! Comme
je regrette de ne pouvoir attirer ces âmes à Jésus, et comme je prends en ce moment la résolution de prier, souffrir et agir avec plus de ferveur et d'humilité que jamais en faveur de ces pauvres cœurs égarés 1
Lorsqu'on se sent très impuissant en faco de l'hostilité ou de l'indifférence, lorsqu'il est impossible de parler de Dieu ou de la vie spirituelle, lorsque beaucoup de cœurs frôlent le nôtre sans le pénétrer, il faut se replier paisiblement au dedans en la douce compagnie qui ne fait jamais défaut à notre âme et ne donner aux autres que nos prières, le tranquille exemple de notre vie et ces immolations cachées qui constituent le plus fécond apostolat. Toutes nos démonstrations, nos paroles, nos efforts ne valent pas le plus faible rayon de l'Esprit- Saint pour éclairer une âme, mais ils peuvent obtenir à cette âme toute la lumière de l'Esprit-Saint.
Il y a des instants dans la vie où il ne faut regarder ni en arrière, ni en avant, ni à ses côtés, mais contempler uniquement la Croix,
celle que Dieu nous offre et de laquelle découleront de grandes grâces pour nous et pour les autres.
Pratiquer le sacrifice dans Vamour. Résolulion prise après ma confession d'aujourd'hui, et qui m'a été suggérée par cette parole d'un confesseur de passage. Plus d'humilité, de douceur, de sérénité que je n'en ai pratiqué ces derniers temps; plus de générosité. Aimer Jésus-Christ qui m'a RÏmée jusqu^au sacrifice^ jusqu^au couronnement d'épines, jusqu'à la mort. Aimer pour Lui, en Lui, les âmes et me sacrifier pour elles humblement, joyeuseAient, dans le secret, par la prière, la souffrance et l'action.
Beaucoup de tristesses, de déceptions, de ces intimes souffrances qui échappent à l'œil d'autrui et n'en sont que plus salutaires. Je Vous offre tout, Seigneur ; faites de mes épreuves une œuvre d'expiation, de réparation, de prière; aidez-moi à pratiquer un entier renoncement, à conserver la paix du cœur; faites que je sache me faire toute à
tous sans rien attendre humainement de mon dévouement ou de mes efforts; enseignez-moi la prière toute-puissante sur votre Cœur, celle qui est faite de foi, d'humilité, de confiant abandon ; apprenez-moi la pratique silencieuse et constante de la mortification; donnez-moi l'esprit de sacrifice et renouvelez profondément mon âme pour en faire cette hostie vivante dans laquelle Vous serez toujours présent et que Vous offrirez sans cesse à la plus grande gloire de votre Père. Je place cette prière et me place moi-même sous la très spéciale protection de la Sainte Vierge Marie, ma mère bien-aimée, pour laquelle je veux avoir plus d'amour et de confiance encore.
Changement de foyer*, vie nouvelle (Novembre 1910) que je veux orienter davantage vers Dieu.
Me recueillir plus ; me faire cependant toute à tous en me dévouant, en me donnant géné-
* Elle et son mari venaient, à la fin du mois d'Octobre 1910, de déménager et de changer d'appartement, quittant celui où, pendant douze ans, s'étaient opérées l'évolution et la sanctification de son âme, pour habiter celui où Dieu devait, trois ans et demi plus tard, la rappeler à Lui. {Note de l'Editeur.)
reusement à ceux qui m'entourent, aux petits, aux pauvres, aux ajffïigés, aux âmes surtout. Et pratiquer plus que jamais le silence sur ma vie spirituelle, mes peines, ma santé. Le silence est le sûr gardien de Thumilité. Ne jamais me taire, en revanche, lorsqu'il s'agira des peines d'autrui, de louanges à prodiguer au prochain, ou de bien à faire.
C'est merveille de voir comme Dieu s'entend à travailler une âme ; comment, après l'avoir captivée par sa douceur et le charme béni de ses consolations, Il la dépouille, lui impose renoncements sur renoncements, lui enlève la joie sensible, et l'amène peu à peu au véritable amour pour Lui, l'amour qui ne compte plus avec les joies ou les peines, la santé et la maladie, la mort ou la vie, et qui ne recherche même plus ces douceurs sensibles qui ont été la lumière au début de sa conversion.
SouiTrance très vive d'une soirée passée à entendre railler, attaquer, critiquer ma foi et
les choses spirituelles. Dieu m^a aidée à conserver la charité au dedans, la sérénité au dehors ; à ne rien renier ou trahir sans cependant irriter par des affirmations trop rigides. Mais que cela représente d'efforts et d'intimes tristesses, et que la grâce divine est alors nécessaire à ma faiblesse !
Mon Dieu, me donnerez-Vous un jour,...
bientôt,... la joie immense d'une pleine communion d'ame avec mon cher mari, d'une même foi et d'une existence tout orientée vers Vous pour lui comme pour moi?
Je veux redoubler de prière à cette intention ; plus que jamais supplier, souffrir et offrir à Dieu communions et sacrifices pour obtenir cette grâce tant désirée.
Un rayon de soleil au milieu de cette amertume causée par ces conversations d'amis : une jeune juive convertie qui entre au Garmel pour faire, au nom de ses frères et de nous, pécheurs, réparation et pour offrir à Dieu une oblation d'amour et de supplication. Seigneur, que votre règne arrive, dans le monde, dans les âmes, dans toutes les âmes que vous m'avez confiées ou qui me sont chères, dans cette âme la plus chère de toutes. Et que votre règne unique, total, intime, s'établisse en mon âme qui vous renouvelle son entière consécration. Faites de moi votre instrument et dispo-
sez de moi pour le bien de tous et pour votre gloire, Maître Adoré, mon Sauveur et mon Dieu!
Seigneur, je Vous offre l'aridité et les privations spirituelles (fm Décembre 1910).
Je Vous offre les intimes tristesses, les froissements, les déceptions du cœur; tant d'anxiétés pour des âmes chères ou pour des santés qui me sont précieuses, les multiples souffrances de la vie.
Je Vous offre les obscurcissements de l'esprit, la fatigue de la volonté, les dégoûts, et les accablements intérieurs.
Je Vous offre les misères physiques, cette douloureuse infirmité par laquelle Vous avez entravé ma vie extérieure, les dégoûts aussi et la lassitude physique que mes maux entraînent parfois, en ce moment même.
De toutes ces choses je fais une gerbe que, Seigneur, après les bergers et humblement derrière eux, je vais déposer à votre Crèche. Petit Enfant, tout amour, toute pureté, toute douceur, donnez-moi la pureté du cœur, la douceur et la charité. Acceptez mon fardeau d'épreuves et faites-le servir au bien des âmes, à votre gloire. Que vos mains bénies m'aident
à le porter, et que votre amour, l'intime union de votre Cœur au mien, adoucissent cette solitude d'âme qui m'est douloureuse. Qu'un jour cette solitude vienne à cesser lorsque, par votre grâce, Vous aurez converti et sanctifié les êtres chers et proches dont je Vous supplie de faire des chrétiens et des apôtres, ô Jésus-Christ, mon Seigneur et mon Dieu !
31 Décembre 1910.
Dernier jour d'une année dont le principal caractère a été pour moi le dépouillement. Dieu l'a voulue assez riche en souffrances, renoncements, tristesses de toutes sortes, et, au point de vue spirituel, aride, dans le dénuement de la Crèche, sans les joies suaves qui font de l'aube divine en notre âme une heure si radieuse. Mais le bon Maître m'a appris l'amour plus fort, plus profond, dégagé des éléments sensibles, et c'est du plus intime de l'âme que, Lui offrant cette année qui s'achève, je Lui donne celle qui vient. Je me consacre à Lui et accepte d'avance tout ce qu'il voudra de moi, par moi, pour moi : joies ou peines-, santé ou maladie, pauvreté ou richesse, et aussi la vie ou la mort selon qu'il le jugera le plus utile au bien des âmes, à ses intérêts
et à sa gloire. Seigneur, je m'abandonne à Vous et veux Vous aimer plus encore. Donnez à ceux que j'aime la santé et la sainteté, aux âmes le salut et toutes vos grâces, à votre Eglise la paix et l'expansion. Pour moi je ne Vous demande qu'une chose : me laisser Vous aimer, fût-ce sans joie et sans consolations, et Vous servir de moi auprès des âmes pour Tavancement de votre règne spirituel, Sauveur Jésus.
Il est une source de peines et de sacrifices | Lien sensibles dans le fait d'être obligée de ' fractionner sa vie et de donner toujours à chacun moins que ce qu'il attend. De là parfois chez les autres le sentiment qu'on ne fait pas assez pour eux, une impression de tristesse peut-être ou de regret qui devient une véritable épreuve pour celle qui en est la cause involontaire. Et puis, l'amour-propre ne trouve pas son compte en une chose qui nous fait moins estimer, apprécier et nous montre en apparence au-dessous de notre tâche. Peut-être est-ce là vraiment le fruit caché de cette épreuve : un peu de bonne humiliation, moins de dangereuse sympathie el d'admiration, une peine très intime et qui
n'attire aucune louange. Donc m'efïorcer de remplir largement mon devoir, de donner généreusement à chacun mes efforts, mon temps, mon affection, un accueil toujours égal et affable, fût-ce au prix de sacrifices et de renoncements. Puis offrir à Dieu mon incapacité et accepter joyeusement d'être un peu méconnue ou plutôt d'être vraiment a connue » avec mes faiblesses, ma lâcheté, mes nombreuses imperfections. Sans cette goutte d'amertume, la douceur des tendresses environnantes pourrait me faire glisser vers la mollesse et la satisfaction de moi.
Mon Dieu, j'accepte ma vie dispersée, souvent contraire à mes désirs ; ce mélange parfois fatigant d'occupations, de relations sans attrait, de soins. Aidez-moi à remplir tous mes devoirs d'état et à sauvegarder cependant ma vie spirituelle. Faites que sans cesse la douceur de mon accueil, la sérénité de mon attitude, la bonté souriante de mes paroles, cachent à tous les misères de mon pauvre corps, les efïorts et les sacrifices de mon âme. Apprenezmoi à me faire toute à tous et à devenir plus austère au dedans, envers moi seule. Pratiquer davantage la mortification, surtout en esprit de réparation.
Médilé le miracle de la mulliplication des pains.
Jésus-Christ prend cette chose inerte, toute petite et grossière, et ce pain, par sa bénédiction, devient nourriture et vie pour toute une foule.
Pourquoi ne serais-je pas, entre ces mêmes mains divines, le chétif instrument d'une œuvre semblable? pourquoi ne serais-je pas présentée par Dieu aux âmes pour les soutenir et les vivifier? Je ne suis que faiblesse, mais la force viendra de Celui seul qui m'emploiera; je me laisserai par Lui distribuer aux âmes et ne les servirai que dans la mesure où Il le voudra. Douce bénédiction divine, tombez sur moi ; multipliez en moi les prières , les sacrifices , les actes de charité ; que ces parcelles de votre amour deviennent réconfort, chaleur pour les afïamés spirituels, en attendant l'instant béni où Vous-même, Pain unique et vivant, viendrez les ranimer et les sauver.
Les gens du monde ne s'expliquent pas qu'on puisse être très détaché de toutes les
GAHTER DE RÉSOLUTIONS 209
choses humaines, vivre d'une forte vie spirituelle et cependant trouver une douceur aux intérêts, occupations et joies de la vie. Et pourtant c'est seulement lorsqu'on a pris un point d'attache dans l'éternité qu'on peut laisser flotter son humble barque à la surface des flots et jouir pleinement de la vue des rives terrestres. La tempête ne fait plus peur; le ciel clair ne rend plus audacieux. Le soleil brille toujours derrière le nuage; la lumière, si belle qu'elle soit, ne cache pas la lumière éternelle et splendide qui nous guide au port et nous attend.
Joies de la vie : tendresses, beauté de la nature, splendeurs de l'art, autant et plus qu'une autre je jouis de vous, car vous êtes un reflet de cette Beauté, de cet Amour qui a pris possession de mon cœur. Douleurs de la vie : épreuves, maladies, pénibles infirmités, chères compagnes qui m'avez été si fidèles, je ne vous repousse pas et je vous aime, parce que vous êtes d^autres aspects de l'Unique Amour; parce que, unies à la Croix sainte, vous devenez de bonnes ouvrières de salut et de conversion pour les âmes, d'expiation pour la mienne; parce que, grâce à vous, je peux témoigner parfois ma tendre gratitude à Celui qui a tant fait, qui a tout fait pour moi.
Que Dieu soit béni de tout : joies et soufi4
2i0 JOURNAL ET PENSÉES DE CHAQUE JOUR
frances. Qu'il m'aide, par la joie spirituelle, celle qui subsiste mènie au milieu des ténèbres intérieures, à Le louer et glorifier jusqu'à mon dernier souffle, jusque dans l'éternité.
Conserver, par la prière et de constants efforts, une inaltérable sérénité extérieure et une continuelle douceur. Rester calme au dehors lorsque le dedans est assailli et secoué péniblement. Et maintenir toujours l'équilibre entre ces deux devoirs, ces deux besoins de mon être : le recueillement intime et le don de moi au prochain. Avant tout : prière et méditation, ensuite : activité.
Résolution de faire de chacune de mes journées l'abrégé de ma vie entière, en mettant en chacune d'elles : la prière d'abord, prière du cœur toute mentale et profonde, méditation, exercices de piété habituels, communion trois fois par semaine. Puis la pénitence par l'acceptation des souffrances quotidiennes, par les mortifications volontaires. — et sous ce rapport ne pas négliger les mortifications dans la nourriture. — Enfin par l'exercice humble et constant de la charité :
être bonne, douce , parler à chacun le langage de son âme.
Je veux chercher à m'occuper de nouveau des pauvres, dans la mesure où ma santé et mes devoirs d'état le permettront. En tout cas, aller de préférence aux humbles, aux affligés, et accepter paisiblement de ne pouvoir faire tout ce que je voudrais pour le prochain et pour les âmes. Offrir en leur faveur mon impuissance, mes prières, mes sacrifices, et me bien pénétrer de cette pensée que la prière est plus puissante que l'action.
Avoir de plus en plus, par la grâce divine implorée, l'esprit de réparation. Ne pas oublier que par ses grâces de choix, par des épreuves exceptionnelles, par la force admirable de son amour. Dieu m'a appelée à cette vocation qui est celle des âmes dont II veut se servir. Toutes les misères de ma vie ne sont rien en face de cette grâce dont j'étais et suis tellement indigne. Seigneur, apprenez-moi à réparer et utilisez votre pauvre instrument à votre service, pour votre gloire.
Mon épreuve actuelle me semble un peu pénible, et j'ai l'humiliation de constater combien je l'ai mal supportée au début. Mainte-
liant je veux accepter et porter joyeusement cette toute petite croix : la porter en silence, avec un sourire du cœur et des lèvres, en union à celle de Jésus. Mon « cilice* » involontaire suppléera à celui qu'il ne me serait pas permis de porter, et je donnerai ainsi la discipline à mon orgueil, mon égoïsme et ma lâcheté. Mon Dieu, soyez béni et acceptez chaque jour la gêne, l'ennui, la peine que me cause cette misère. Qu'elle devienne une prière et un acte de réparation.
Commencement du carême (i" Mars 1911) : temps de recueillement et de pénitence. Me retirer dans la solitude , non extérieure , mais intime. Me mettre à l'œuvre en \ue d'une réelle sanctification, et, à la fin de cette période, d'une plus entière consécration à Dieu.
Jeûner : spirituellement par des efforts plus constants sur moi-même , des sacrifices , par la souffrance; matériellement par des mortifications dans la nourriture, des privations et toutes mes misères corjDorelles.
* Un appareil très serré, pratiquant d'une façon pénible la compression du thorax dans le but d'éviter, si possible, la grave opération qui devint, malgré tout, nécessaire et dont elle parle ci- après. (*Yoie de l Editeur.)
Prier, par la confession, mes communions plus ferventes et recueillies, la méditation de la Passion ; par des visites au Saint Sacrement, le chapelet, les Psaumes de la pénitence, le Chemin de Croix ; par l'assistance, lorsque je le pourrai, à des sermons et exercices de piété, par l'union plus constante et paisible de mon âme avec Dieu.
Faire Vaumône, d'un peu d'argent, mais aussi de mon temps, de mon cœur, de ma prière et de mes souffrances. Mettre en mon cœur ou plutôt y faire descendre par la prière et les sacrements, à l'aide de la grâce divine, une immense charité : charité douce, tendre, forte, s'exerçant toujours et sur tous, plus peut-être sur ceux vers lesquels ne me pousse aucun attrait humain.
Devenir plus humble, plus silencieuse sur moi, mes épreuves, ma vie spirituelle; pratiquer davantage la mortification corporelle, de la façon que j'ai résolu devant Dieu. Et puis suivre strictement le conseil du Maître : cacher mon austérité plus grande sous une apparence plus riante, plus affable, toute gracieuse. « Ne pas prendre un air triste, » ne pas porter le jeûne du cœur et des satisfactions humaines comme un lourd fardeau ; mais faire rayonner sur tous la joie intérieure, fruit du renoncement et de la pénitence.
Moyens de sanctification pendant le Carême :
Jeûne — selon qu'il m'est possible, par la suppression de ce qui n'est pas nécessaire à ma santé, dans la nourriture ou les choses matérielles; par les mortifications spirituelles et corporelles.
Prière — par l'Eucharistie : communions , assistance au Saint Sacrifice, visites au Saint Sacrement ; par la méditation de la Passion , l'union à Jésus-Christ douloureux et crucifié ; par mes exercices de piété habituels, accomplis avec plus de ferveur, de recueillement, de calme.
Charité — par le don de moi à tous, par l'aumône matérielle et spirituelle. Beaucoup d'humilité, de silence, de douceur.
Travail intellectuel ou modestes devoirs d'état transformés et sanctifiés par l'intention surnaturelle.
17 Mars 1911.
Prière spéciale. Pacte intimée entre mon ôme et Dieu^ mon cœur et le Cœur de Jésus,
■* Pacte par lequel elle fit à Dieu le sacrifice de sa vie, comme elle le dit ci-après à la date du 9 Avril, pour obte-
par l'intermédiaire de la très Sainte Vierge, et sous la protection de saint Joseph et de sainte Thérèse. .Confiance cette fois encore d'être exaucée. Maintenant, Seigneur, j^attends l'accomplissement de vos promesses bénies, et je veux être ensuite fidèle à recevoir ce qu'elles m'apporteront en votre nom.
Dieu soit béni î
9 Avril 1911 K
Que la volonté de Dieu soit faite.
Seigneur, soyez béni de tout et donnez-moi votre pardon et votre grâce.
Bénissez mes bien-aimés, tous; donnez à leurs âmes conversion et sainteté.
Que mes chers neveux, ma nièce, soient des chrétiens et des apôtres.
Donnez votre grâce aux âmes qui me sont chères, à toute âme lumière et vie surnaturelle.
nir de Lui la réalisation de certaines intentions surnaturelles qui lui étaient particulièrement chères, la conversion de son mari en premier lieu. Voir In Memoriam et la seconde partie du Journal (19 Octobre, 5 Novembre 19U, 6 Mars 1912, 14 Juin 1913 notamment). {Note de l'Editeur.) * Dimanche des Rameaux, jour de son entrée à la maison de santé où elle fut opérée le lendemain, 10 Avril. [Note ds ^'Editeur.)
Bénissez et guidez votre Eglise et sanctifiez ses prêtres , parmi eux mon père spirituel.
Et prenez-moi toute à Vous, dans la vie, dans la mort, pour l'éternité.
Ainsi soit-il.
Je Vous offre, Seigneur, cette épreuve, pour les intentions que Vous connaissez. Permettez qu'elle porte des fruits au centuple et laissezmoi déposer en votre Cœur mes souffrances, mes désirs et mes prières, afin que Vous en disposiez selon que je Vous l'ai demandé.
O Marie, priez pour moi, pour nous, maintenant et à rheure de notre mort.
Ainsi soit-il.
8 Juin 1911.
Actions de grâces à Dieu pour le succès de cette opération, pour tant de grâces reçues, pour la douceur d'une si chère tendresse et de précieuses affections. Résolution d'employer ma vie, — celle que la Providence me laissera encore, — au service de Notre -Seigneur; de faire passer avant tout ses intérêts et le bien
des âmes; de vivre d'une vie spirituelle plus recueillie et plus forte ; de me faire davantage toute à tous et de remplir mon existence et mes journées de prière, souffrance et charité ; pratiquer l'humilité et le silence et accepter d'un cœur joyeux cette nouvelle « laideur » physique, dont Dieu fera pour mes chères âmes de la beauté et de la lumière surnaturelle.
Pensée et résolution suggérées par Notre- Seigneur dans ma visite au Saint Sacrement : Expier pour les autres et pour moi.
Mériter pour les autres et pour moi. Obtenir pour les autres et pour moi.
Seigneur, vous avez mis votre Croix sur mon âme, sur mon cœur, sur mon corps. Vous me donnez la souffrance, et de toutes les souffrances celles que Vous savez devoir transpercer mon cœur de la façon la plus aiguë. Aidezmoi à porter cette Croix sans amertume , sans abattement, sans retour égoïste sur moi-même. A travers bien des défaillances et d'humiliantes
faiblesses, il me semble que Vous me faites peu à peu avancer dans la voie du renoncement, de l'entier abandon. Mon Dieu, laissez-moi Vous renouveler ma prière : qu'il n'y ait pour ceux que j'aime ni fautes ni douleurs, que votre lumière brille en eux, que leur âme soit sanctifiée par Vous. Je Vous les confie, et moi je m'abandonne à Vous, déposant mon fardeau en votre Cœur et lui abandonnant tout : souffrances, désirs, prières. C'est à Vous que je veux réserver les larmes du cœur, ne donnant aux autres que le sourire des yeux; c'est avec Vous seul que je veux porter la Croix, ne laissant voir de mes misères intimes que le rayonnement du Thabor, de cette lumière qui m'a d'abord réchauffée et qui s'est éteinte pour laisser place aux ténèbres de la Croix. Jésus a fait son œuvre de salut sur le Calvaire ; c'est par la douleur que les âmes choisies par Lui accomplissent le leur, dans le dépouillement et l'humiliation.
Résolution pour cette année, en ce début
d'hiver (Novembre 1911) !
Etre joyeuse et pratiquer la pauvreté spirituelle.
Joyeuse, malgré ou même à cause de cet
accablement, de ces dégoûts, de cette lassitude où me plongent parfois mes misères physiques. Sérénité du dedans, et toujours la douceur et le sourire du dehors, aimable lorsque je me sentirai maussade, accueillante lorsque j'aurai soif de solitude, patiente et aftable lorsque je me sentirai lasse et « crispée ».
Etre pauvre spirituellement, détachée de tout ce qui est purement humain et, dans la mesure possible à mes devoirs d'état, pratiquer un peu la pauvreté en ce qui me concerne seule. Pauvreté de joies spirituelles, du cœur, des satisfactions de la vie, dépouillement, abandon.
En même temps, plus de tendresse de cœur, plus de chaudes et surnaturelles affections, plus de sympathie pour tous, de compassion pour ceux qui souffrent, de bonté et de délicates attentions envers mon cher entourage. Ne repousser, dédaigner ou négliger personne. Ne pas accueillir le plus léger mouvement d'amertume ou d'irritation.
Souffrir semble être vraiment ma vocation et l'appel intime de Dieu en mon âme. Et puis, souffrir me permet de faire œuvre de
réparation, d'obtenir, j'espère, les grandes grâces que je désire tant pour mes chères âmes^ pour les âmes. La souffrance est une réponse à cet abandon que j'ai fait de moi au divin Maître en faveur de mes bien-aimés, des âmes et de l'Eglise. Si je suis exaucée, aucune douleur ne m'aura semblé trop grande, et je chanterai un cantique joyeux d'actions de grâces ici-bas et dans l'éternité.
Mon Sauveur adoré, je' me donne à Vous et Vous renouvelle mes intentions, mes prières, mon entière consécration.
Aux approches de cette douce fête de Noël (1911), je demande au cher Enfant Jésus ses plus pénétrantes bénédictions pour tous.
Mettre plus d'esprit surnaturel, plus d'esprit de prière dans ma vie, et aller par la pénitence de cœur et d'acte vers la joie intérieure qui en est le fruit.
Résolutions pour ce temps de carême (21 Février 1912) I
Jeûne — (comme je peux le faire) : par
les abstinences prescrites, les mortifications que j'ai choisies dans ma nourriture et qui ne pourront nuire à ma santé, les autres mortifications acceptées ou volontaires, spirituelles et corporelles.
Prière — par mes chères communions, le sacrement de Pénitence, l'assistance au Saint Sacrifice, les visites au Saint Sacrement, le Chemin de Croix, la méditation quotidienne , de préférence sur la Passion ; par la prière mentale et vocale, l'union constante de mon âme à Jésus -Christ, le recueillement intérieur.
Aumône — par le don de mon argent, de mon temps, de mon cœur, en faveur de mes proches d'abord, puis du plus « lointain » prochain, en faveur surtout des pauvres, des humbles, des souffrants, en faveur des âmes.
Austérité plus grande pour moi ; au dehors, plus d'abandon, de douceur, d'amabilité, de gaieté, me souvenant que le Sauveur nous veut, aux heures de jeûne et de mortification, un visage riant et une joie rayonnante.
Cacher à tous mon recueillement intérieur, ma prière, mes pauvres pénitences, mes petits efforts de charité.
L'union à Jésus -Christ que nous réaliserons au Ciel dans la joie et dans la vision nous est déjà possible ici-bas par la souffrance. C'est pourquoi toutes les âmes éprises de Jésus, celles qui ont entendu son appel mystérieux et irrésistible , aiment la souffrance et , loin de la repousser avec une horreur tout humaine, l'appellent et la désirent comme la douce avant -courri ère du Maître, comme son introductrice auprès de Lui. C'est la souffrance qui nous révèle la Croix, qui nous ouvre le divin Cœur, qui nous fait pénétrer dans ce monde surnaturel où rien d'humain ne peut atteindre, que nous connaîtrons seulement dans l'Eternité, mais dont une lueur brille sur nous par la grâce, de la souffrance et par le rayonnement de la Croix.
Mon Dieu, Vous m'aimez, puisque Vous m'avez donné les deux marques certaines de votre amour : des grâces exceptionnelles et des épreuves assez rares. Soyez béni de ce double et précieux don. Aidez -moi à lui faire produire le centuple pour les âmes chères, pour toutes celles que Vous aimez.
CAHIER DE RÈSOLUTlOxNS 223
Saint Joseph : la vie cachée en Dieu, tout près du Cœur de Jésus, sous le doux regard de Marie, dans la contemplation silencieuse et l'humble activité, accomplissant les besognes journalières d'un très grand cœur, joyeusement, et dans une intention toute surnaturelle.
Mon Dieu, par le très précieux Sang de Jésus et par ses cinq Plaies bénies, accordezmoi aujourd'hui cinq grâces :
la conversion d'un pécheur ;
la conversion d'un hérétique, infidèle ou
juif;
le salut d'un agonisant en grand péril de mort éternelle ;
une vocation sacerdotale ou religieuse ;
la grâce pour une âme nouvelle de pénétrer et de goûter le mystère eucharistique.
(Prière que Notre -Seigneur m'a suggérée après ma communion de ce matin et que je veux tâcher de faire chaque jour.)
18 Mai 19!2.
Offrir la matinée : prières, pensées, paroles, actions, peines, souffrances et privations, pour les agonisants de la journée. — Offrir de même façon Taprès-midi pour l'Eglise et les âmes. — Offrir la soirée et la nuit pour toutes les âmes qui me sont chères , pour les intérêts spirituels et temporels de ceux que j'aime.
18 Juillet 1912.
Mon Dieu, je dépose à vos pieds mon fardeau de souffrances, de tristesses, de renoncements; j'offre tout par le Cœur de Jésus, et demande à votre Amour de transformer ces épreuves en joie et en sainteté pour ceux que j'aime, en grâces pour les âmes, en dons précieux pour votre Eglise. Dans cet abîme d'accablement physique, de dégoûts et de lassitude morale, de ténèbres où Vous m'avez plongée, laissez passer une lueur de votre triomphante clarté. Ou -plutôt (car les ténèbres de Gethsémani et du Calvaire sont fécondes), faites servir tout ce mal au bien de tous. Aidez -moi à cacher le dépouillement
intérieur et la pauvreté spirituelle sous la richesse du sourire et les splendeurs de la charité. Lorsque la Croix se fait plus lourde, mettez votre douce main sous le fardeau posé par Vous-même sur mon âme et sur mon corps endolori. Seigneur, je Vous adore et suis encore, toujours votre débitrice, puisque en divin contre -pied à mes souffrances Vous avez mis l'Eucharistie et le Ciel.
Alléluia !
JOURNAL
« Vivo autem, jam non ego ; vîvit vero in me Christus. Quod autem nunc vivo in carne, in fide mvo Filii Dei, qui dilexit me, et tradidit semetipsum pro me, »
« Et je vis, non, ce n'est plus moi , mais c'est le Christ qui vit en moi ; et si je vis maintenant dans la chair, je vis dans la foi au Fils de Dieu , qui m'a aimé , et qui s'est livré lui-même pour moi. >
(Saint Paul, Gai., ii, 20.)
JOURNAL
19 Octobre 1911.
Il y a trois jours, en Tanniversaire de ma naissance, une année nouvelle a commencé pour moi, et j'éprouve le besoin de formuler un acte d'adoration, d'actions de grâces, de « confesser » ma foi et, dans une certaine mesure, de me confesser moi-même, disant tout à la fois ce que Dieu a été pour moi , ce que mon ignorance d'abord et mon immense faiblesse ensuite m'ont empêchée de faire pour son service.
, Qu^nd je regarde le passé, je vois toute une enfance et une jeunesse, plus encore : les
débuts même de la maturité passés dans la nonconnaissance, puis dans i'éloignement de Dieu. Je revois les premières grâces reçues toute jeune encore et qui ne pénétrèrent guère profondément; des éclairs d'en haut sillonnant une route d'indifférence et de vie superficielle; cet appel, lueur fugitive entrevue dans les années de jeunesse et vite éteinte, peut-être par une mystérieuse volonté divine ; l'abandon de tout lien même extérieur avec Dieu et Toubli décisif du cœur ; puis l'action lente et silencieuse de la Providence en moi et pour moi ; cette œuvre admirable de la conversion intérieure, provoquée, guidée, accomplie par Dieu seul, hors de toute influence humaine, de tout contact extérieur, parfois au moyen de ce qui aurait dû m'enlever toute foi religieuse*, œuvre dont on ne saisit toute l'intelligente et volontaire beauté que lorsqu'elle est achevée. Puis, quand la tâche divine était faite, l'ami et le guide de mon âme placé sur ma route par des circonstances simplement et délicatement providentielles. Ensuite la réconciliation, ce voyage à Rome et cette consécration sur le tombeau de saint Pierre à Jésus-Christ, que je portais en mon cœur par la communion; des
* Voir le récit de cette crise d'âme dan» In Memoiuam. (Note de l'Editeur,)
années d'épreuves, la plus grande douleur do ma vie jusqu'à ce jour, mes maladies, cette consécration décisive, le 2 octobre 1908, dans la chère église de Jougne, où j'ai laissé tant de prières. Enfin cette dernière année toute do souffrance : souffrances et dépouillements de l'âme, peines très intimes du cœur, épreuves de santé, marche parfois lente et pénible à travers les rudes sentiers du renoncement; puis de nouveau l'apaisement, le sentiment d'avoir à travers les luttes et les faiblesses progressé au service de Dieu ; l'abandon entier de moimême à Jésus- Christ, dans la confiance et l'amour, m'offrant pour l'avenir à « tout ce qu'il voudra de moi » et lui demandant, en échange, des grâces que je désire bien profondément et dont j'espère, par Lui, l'entier accomplissement, pour les âmes qui me sont chères, pour toutes les âmes et pour l'Eglise.
Voilà ma vie entrevue d'un regard rapide. Mais ce que je ne peux dire, mon Dieu, ce qu'on saura dans l'éternité seulement, c'est la grandeur de votre amour, les grâces admirables dont Vous m'avez favorisée et que rien de ma part ne justifiait; c'est aussi l'étendue de mes misères et tant de faiblesses dont votre Cœur a le secret. Soyez béni de tout : des fautes mêmeS; puisqu'elles ont servi à m'humilier et me transformer, de vos dons, et de votre
miséricorde inouïe. Soyez béni des tendresses que Vous avez mises sur ma route; béni des épreuves, qui ont été peut-être encore vos meilleures grâces. Recevez le don renouvelé que je Vous fais de moi-même, de mon âme et de ma vie, voulant Vous aimer et Vous servir uniquement, joyeusement, partout, toujours, de tout mon être ; voulant faire entièrement votre volonté a dans la santé ou la maladie, la pauvreté ou la richesse, le bonheur ou la souffrance, la vie ou la mort », et Vous demandant seulement de m'employer comme le plus humble des instruments, pour le bien des âmes et pour votre gloire. Qu'à travers moi, la douleur, la joie surnaturelle, toute ma vie et la mort même affirment hautement la grandeur de l'amour divin, la sainteté de l'Eglise, la tendresse et la douceur du Cœur de Jésus, l'existence et la beauté de la vie surnaturelle, la réalité de nos espérances chrétiennes. Je crois, j'adore, je me place sous la protection spéciale de la Sainte Vierge, et j'ai la douce confiance que, offerte par elle, mon humble oblation servira, par la. grâce divine, à l'Eglise, aux âmes et à celles qui me sont si pleinement chères ici -bas.
21 Octobre 1911.
Que m'apportera cet hiver : maladie ou santé, joie ou souffrance? Je ne sais; mais je sais que tout sera bien accueilli, puisque tout me viendra de Dieu, pour mon bien et pour le bien des âmes en faveur de qui j'ai fait abandon de moi-même aux mains du Maître adoré. Je veux être, à travers mes faiblesses et mes lassitudes, toujours joyeuse, par la grâce divine ; sourire à tous et cacher mes peines le plus possible ; m'oublier, me donner et tâcher d'être « charmante » pour que l'honneur de cette bonne grâce revienne entièrement au bon Dieu.
Je m'occupe toilettes et fourrures,... et j'en parle, pour dissimuler toute austérité. Gomme on a peur de la souffrance et de la pénitence dans le monde, et comme je dois cacher l'une et l'autre, dans la mesure possible, au regard du prochain! Mon amabilité, ma charité serviront. Dieu aidant, à rapprocher les cœurs de ce si bon Dieu ; la souffrance me servira à les Lui conquérir, ma prière à les Lui donner. Ou plutôt c'est Lui qui fera cette œuvre bénie de conversion, de sanctification au moyen de ma prière, de mes épreuves et de mes humbles efforts charitables.
Mon Sauveur, je suis bien seule, Vous le savez, au point de vue spirituel; et Vous savez aussi ce que je souffre de l'hostilité ou de l'indifférence de certains. C'est pourquoi, je pense. Vous avez tant fait pour moi, Vous m'avez tant donné dans votre bonté. Et voici que Vous dissipez, de votre doux regard, les nuages qui ont souvent pendant ces derniers mois obscurci mon âme, que Vous la réchauffez après l'avoir laissée dans une douloureuse aridité, que Vous chassez les ombres et le trouble. Merci, mon bien-aimé Sauveur, mon Dieu! Je sais que les peines reviendront, car Vous voulez l'effort et la lutte pour les âmes que votre amour a conquises; mais je sais aussi que Vous ne m'abandonnerez pas et que la paix profonde me sera laissée. Adorer à travers la tempête est bien doux, et mon amour sort plus fort de chaque douleur, de chaque traverse. Abandon entier à votre volonté, offrande de mon cœur et de ma vie à votre service et pour les âmes.
5 Novembre 1911.
Je tâche d'observer ma résolution de a mondanité » extérieure. Alors que mon âme a soif de recueillement et de prière ; alors que je voudrais agir, mais agir par des œuvres, pour
le prochain et Dieu; alors que j'aspire à une vie toute séparée du monde, faite de contemplation et d'activité féconde, vouée aux chers êtres proches, aux pauvres, aux âmes, je dois, pour accomplir la volonté divine et faire ma tâche actuelle, me prêter aux êtres, aux occupations, aux plaisirs mêmes tout superficiels. Quelle mortification, dans le secret du cœur, avec Dieu pour seul témoin et confident! 11 ne veut pas qu'aucune joie, aucun réconfort me vienne d'autres que Lui. Peut-être attendra- 1-11 de m'avoir prise en son Ciel, mise près de son Cœur, pour donner la foi à ceux que j'aime, et peut-être alors me donnera-t-Il l'ineffable joie de voir en sa lumière ce que mes souffrances, mes privations et mon isolement spirituel auront obtenu pour ces âmes chères. Ce matin en revenant de l'église, après ma communion, pensant à Félix et à mon ardent désir de sa conversion, j'ai dit à Notre -Seigneur d'une façon plus explicite ce que dans le fond silencieux de l'âme je Lui laisse voir sans cesse et me suis toute abandonnée, en faveur de cette âme, chère entre toutes.
14 Novembre 1911.
Je renouvelle ma résolution de silence, voyant plus que jamais combien une extrême
réserve est nécessaire avec tous, surtout en ce qui concerne les choses de Dieu. Je dois voiler à chacun mon ânie, ma vie spirituelle, les grâces reçues ; et aussi parler le moins possible de mes épreuves et de ma santé. L'édification du prochain qui me poussait parfois (en dehors de motifs moins purs) à l'expansion ne doit être qu'un résultat, mais non, comme le dit excellemment le Père Faber, notre but. Le but unique que je veux poursuivre c'est la volonté de Dieu, et mon abandon doit se faire entier, humble et plein d'amour.
L'absolue incompréhension ou ignorance de beaucoup relativement à la vie surnaturelle est une raison sérieuse de pratiquer ce silence qu'ont tant recommandé les auteurs ascétiques. Je veux donc, au dedans, pratiquer un plus complet recueillement, une union plus intime avec Notre-Seigneur; au dehors, je veux me dévouer plus encore, me « prodiguer », devenir plus aimable, souriante. Et lorsque ma tâche d'humble charité et de quotidiens efforts sera faite, Dieu saura en disposer pour les âmes et pour sa gloire. A moi le labeur, ignoré d'autrui; à Lui la réalisation du bien que je désire, de l'œuvre spirituelle à laquelle tendent mes pauvres travaux. L'ouvrier apporte son ouvrage, le Maître en dispose à sa guise; qu'il me suffise de savoir que jamais ce travail ne
reste improductif. A l'œuvre donc et joyeusement. Et si j'ai encore à souffrir à cause de ma foi, de mon isolement d'âme, j'offrirai avec sérénité ces peines pour mes intentions habituelles et en esprit de réparation.
3 Janvier 1912.
Changement d'année qui sera, par la grâce divine, le point de départ d'un réel changement dans mon âme et dans ma vie.
Je demande à Dieu, à l'Enfant divin, la grâce, pour cette année, d'une vie intérieure plus forte et toute surnaturelle, d'une vie extérieure toute dévouée au cher prochain. Que la sérénité de mon cœur s'affermisse et rayonne sur tous ; que, plus austère au dedans, je devienne accueillante à chacun, douce envers la vie, les êtres et les épreuves. Servez- Vous de moi, Maître adoré, selon votre volonté, en faveur des âmes, pour votre gloire.
Me taire, me cacher. Taire les grâces divines, cacher ma vie spirituelle. Pour les autres donner paroles, actions; être aimable, fût-ce au prix des plus grands efforts.
Dieu aidant, j'ai pratiqué par le don de moi, la mondanité apparente, la gaieté extérieure, bien des renoncements depuis quelque
temps, et surtout durant ces derniers jours. Et pendant que je parle, souris, m'efforce d'être gracieuse, toutes les profondeurs de mon âme aspirent avec une intensité inouïe à la solitude et au recueillement, je crie au dedans vers le bon Maître : « Vous voyez comme fai soif de prière et de calme, quel ardent désir j'ai de vivre pour Vous seul et pour quelques êtres chers. Vous savez combien le monde me pèse, comme j'ai en horreur son esprit ; mais puisque Vous voulez que je vive, non pour le monde, mais dans le monde, puisque le devoir d'état et l'ardent désir d'apostolat m'y retiennent contre toutes mes aspirations, permettez que ces multiples sacrifices, ces efforts constants, ces renoncements , ces peines très intimes fassent votre œuvre auprès des âmes, leur obtiennent votre grâce ; c^ est pour elles que je Vous offre tant de conversations sans intérêt, tant d^actions, vides pour moi de consolation , cette affabilité qui me coûte plus d'un effort. Acceptez tout, prenez tout, faites servir tout aux âmes et à ceux que j'aime. » Puis, profitant des moindres éclaircies, je me retire bien vite dans ma « cellule intérieure », et là j'adore, prie et me repose aux pieds du Sauveur. Mes trois communions de chaque semaine et les instants de méditation matinale me préparent à Faction
quotidienne, et comme chaque jour j'offre d'avance tout ce qui compose ma journée active et douloureuse, ce qui vient ensuite est cueilli au passage par le bon Dieu, et rien n'est perdu, non, rien, pas même l'immense ennui mondain, caché sous le voile de la charité. Tendre confiance envers Marie; abandon de moi à Dieu; prière, mortification, charité.
23 Février 1912.
J'ai noté dans mon petit cahier* mes résolutions pour ce temps de carême, mais je veux les confirmer ici. Il me faut renouveler vraiment ma vie, et c'est au Maître adoré que je demande bien humblement de transformer mon âme; je veux vivre, au dedans d'une façon plus surnaturelle, au dehors d'une façon plus doucement et suavement charitable, afin de faire mieux aimer Celui qui est le principe et la fin de ma vie spirituelle. Je veux plus que jamais cacher dans le Cœur de Jésus mes œuvres , mes prières , mes mortifi-
* Cahier de Résolutions, qui précède cette seconde partie du Journal. S'y reporter à la date du 21 Février 1912. [Note de l'Editeur.)
cations, ne plus prêcher que d'exemple, ne pas parler de moi et parler peu de Dieu, puisqu'en ce triste monde on scandalise ou mécontente en montrant son amour pour Lui. Mais chaque fois qu'une âme viendra vers moi, chaque fois aussi qu'il me semblera conforme à la volonté divine d'aller vers une âme, je le ferai, très humblement, très discrètement, m'effaçant et disparaissant lorsque ma tâche sera faite, ne mêlant pas le « moi » à l'action faite pour Dieu seul. Et puis si je suis jugée défavorablement, critiquée, imparfaitement comprise, je tâcherai de me réjouir en pensant à notre divin Modèle, et je me ferai toute petite aux yeux des autres, moi qui suis si pauvre et petite , en eflet, aux regards de Dieu.
6 Mars 1912.
Il y a quelque temps, une courte conversation avec mon cher Félix a remué profondément les désirs et les espoirs de mon âme en ce qui concerne cette chère âme.
Oh! oui, mon Dieu, il me la faut, il Vous la faut, cette âme droite et bonne ; il faut qu'elle Vous connaisse. Vous aime, devienne l'instrument bien humble de votre gloire et
fasse œuvre d'apostolat 1 Prenez-la toute à Vous. Faites de mes épreuves, mes souffrances, mes renoncements, la route par laquelle Vous viendrez jusqu'à ce cœur si cher. Est- il une chose me concernant seule que je ne serais pas disposée à Vous offrir pour obtenir cette conversion, cette grâce tant désirée? Mon doux Sauveur, c'est entre votre Cœur et le mien que doit se faire ce pacte d'amour qui Vous donnera une âme et qui me donnera pour l'éternité celui que je chéris et que je veux avec moi dans votre Ciel.
if- ^
27 Mars 1912.
(( Tandis que les Anges remplissent , à nos côtés, leurs fonctions d^ affection vigilante, ils ne cessent jamais de contempler Dieu, » Cette pensée du Père Faber m'a frappée pendant ma méditation et m'a fait prendre une résolution nouvelle : celle d'imiter, dans ma petite sphère terrestre, nos chers amis les Anges. Avant toute activité, pendant même toute activité me tenir unie à Dieu , demeurer en sa présence et Lui offrir tout : paroles , œuvres , travail.
242 JOllRxNAL ET PENSÉES DE GHAOuE JOUR
20 Avril 1912.
Seigneur, permettez qu'après être morte et avoir été ensevelie spirituellement avec Vous, je ressuscite à une vie nouvelle et toute surnaturelle.
Je veux, — et c'est mon humble résolution pour ce temps pascal , — devenir à la fois , et bien que cela puisse sembler contradictoire, plus « intérieure » et plus « extérieure ». Mon âme doit vivre dans une union plus entière , plus intime avec Dieu ; la prière doit être la base de mon existence spirituelle, mon mode le plus sûr d'apostolat, ma pratique la meilleure de charité; mes souffrances seront, avec les mortifications habituelles ou volontaires, le moyen aussi que je prendrai pour faire du bien aux âmes et me rapprocher du Cœur de Dieu.
Mais au dehors je me ferai, par la grâce divine, plus douce, plus aimante, préoccupée sans cesse et uniquement des autres, de leur plaisir, leur bien, occupée surtout de leur âm.e. Cela, en toute humilité, m'efïaçant, et faisant de toute ma vie spirituelle une vie cachée en Jésus-Christ.
Puis, je veux de plus en plus, par la prière et mon huiùble effort, établir en moi et faire
rayonner au dehors la joie, la sainte, douce, ineffable joie de Jésus. Mon immense faiblesse ne me permet de chercher à l'atteindre qu'au prix de beaucoup d'efforts. Le Maître béni me fait marcher souvent dans les ténèbres, par une route aride où la fleur de joie pousse avec peine. Cependant ma volonté d'être à Lui est plus entière que jamais, et II daignera accepter, comme un sacrifice d'amour, le don de ces luttes, de ces souffrances multiples qu'il m'impose.
L'isolement de mon âme, ces constants et douloureux froissements que lui causent les hostiles ou les indifférents, proches ou chers surtout, la tristesse de se sentir inférieure à l'immense tâche qu'il faudrait accomplir, les souffrances du cœur, les difficultés de ma vie, les misères et accablements physiques, voilà le lourd terrain dans lequel Vous ferez , mon Dieu, germer la joie. Et de tout cela Vous ferez : pour les âmes, salut et grâces de toutes sortes ; pour moi , expiation et sanctification ; pour Vous, de la gloire.
Toute mon œuvre réparatrice s'accomplira aussi, selon ma vocation, entre mon âme et votre Cœur, par ces souffrances , par la prière et par tout ce que Vous mettrez en moi et me permettrez de répandre au dehors d'humble et vivante charité.
244 JOURNAL ET PExNSÉES DE CHAQUE JOUR
18 Mai 1912.
Jours d'épreuves par la maladie de Maurice ^ Renouvellement de ma donation. Ce matin, une communion accompagnée de toute | la douceur sensible que la divine présence " m'avait rarement accordée depuis bien des mois.
25 Septembre 1912.
Retour à Paris, où m'attendaient d'intimes tristesses. Ce matin, communion très douce et fervente. J'ai demandé à Jésus les vertus chères à son Cœur, celles qui furent les siennes et sans lesquelles il n'est point de vie spirituelle vraie :
là pureté du cœur, renouvelée souvent par le sacrement de Pénitence, chaque jour par la contrition et l'esprit de pénitence ;
la douceur, inaltérable, forte, paisible,
* Le second fils de sa sœur cadette. En jouant avec un petit canon d'enfant qu'il s'amusait à charger d'amorces et à faire partir, il s'était grièvement blessé à la main droite. Cet accident fit redouter un moment les complications les plus graves, l'amputation du bras. Il s'est, grâce à Dieu, admirablement guéri, et l'auteur alla remercier la Sainte Vierge à Lourdes, avec sa sœur et son neveu, en Juin 1912. {Note de VEdileur.)
malgré toutes les agitations extérieures ou intimes ;
la patience, malgré tout, envers tous, envers moi-même, très suavement;
V obéissance, envers Dieu, envers mes supérieurs spirituels, temporels, en tout ce qui ne regarde pas la conscience, à l'égard de la volonté divine apportée et révélée par tous les événements de la vie ;
Vhumilité, base de toute vie intérieure, vertu chérie du Cœur de Jésus : humilité de Tâme, humilité extérieure aussi;
la mortification, par les circonstances quotidiennes, la santé, par autrui, par des pénitences habilement choisies et silencieusement accomplies ;
la pauvreté spirituelle , par le dépouillement intérieur, le renoncement effectif et, dans la mesure possible à mes devoirs d'état, effectif par la pratique soigneusement cachée de la pauvreté personnelle et du détachement. Ne rien sacrifier de ce qui concerne mes devoirs d'état; au contraire, veiller davantage sur <( l'extérieur » : toilette, soins de la maison, nourriture, élégance même, pour me faire plus attrayante et pour mieux cacher mon austérité personnelle.
Renouvellement de ma donation, très entière et sans réserve
Je veux consacrer cette année à la conquête pour Dieu des âmes qui me sont chères, par la prière et la souffrance surtout. Mon mari, ma mère, mes chers neveux et ma nièce, ma sœur, tous les chers proches, voilà ceux que je veux donner à Jésus, au prix de tout; ce sera là mon but, et, avec ces âmes tant aimées, je veux en donner d'autres, par les mêmes moyens, à Notre-Seigneur. Je redoublerai donc de prières, de sacrifices, et commencerai à pratiquer vraiment la pénitence pour les pécheurs, les agonisants pour qui j'ai une tendresse spéciale, les âmes du dehors, et aussi pour celles du Purgatoire que j'aime particulièrement toutes.
7 Octobre 1912.
Aimer, pratiquer l'humilité. M'effacer, me simplifier, aller à Dieu joyeusement, sans aucune recherche personnelle, dans un entier al^andon .
Ne pas perdre de vue un instant les intentions pour lesquelles le Maître bien-aimé veut que je prie, souffre et agisse; au milieu des occupations extérieures, parmi les devoirs d'état très fidèlement accomplis, conserver
le regard intérieur tourné vers Dieu, offrir <( tout » pour mes âmes, les âmes que Jésus veut, l'Eglise.
Etre prête sans cesse à suivre l'appel intime de ce doux Jésus, pour l'action ou la souffrance , pour l'éternité aussi lorsqu'il voudra , et dire toujours généreusement et avec joie : « Me voiciy Seigneur, pour faire votre volonté. )) Un jour viendra, n'est-ce pas? où votre volonté sera que j'aille à Vous, Seigneur, où les ombres, les tristesses s'évanouiront, où le fardeau du corps cessera d'alourdir l'âme, où celle-ci pourra s'élancer enfin, libre et pure, vers votre Beauté, se plonger en votre Sainteté, s'enivrer de votre Amour; où cette âme délivrée aimera en Vous inexprimablement tous ceux qu'elle aura rejoints, et ceux qu'elle aura laissés ici -bas; où la vraie vie commencera enfin, pour jamais. Aube chérie de l'éternité, je Vous salue, ne sachant pas si c'est de loin ou de près; je ne veux pas cependant aspirer vers Vous, car mon seul désir est d'accomplir la Volonté divine « dans la mort ou dans la vie ». Je sais qu'il faut achever do gravir le Calvaire et qu'il faut monter sur la Croix avant de connaître la douceur de l'union divine; je sais que je possède et espère posséder plus encore ici -bas cette union par la grâce, en grand esprit d'abandon. J'attends,
et, comme Fouvrière incertaine de l'heure où lui seront accordées les suprêmes rémunérations, je veux faire ma tâche, épanouie, paisible, dans le seul amour de Celui qui m'a tout donné, qui a tout fait pour moi.
17 Octobre 1912.
Hier mon anniversaire de naissance : derrière moi, un vaste champ presque dépouillé d'œuvres et de mérites, peuplé seulement d'une profusion de grâces divines. Seigneur, que l'avenir, bref ou prolongé , soit par votre secours riche d'efforts, de sacrifices, de prière; je ne Vous demande rien pour moi, non, pas même les douceurs spirituelles. Je ne Vous demande, en tout abandon, que l'accomplissement de notre pacte caché, la réalisation de tout ce que j'attends de Vous, de tout ce que je Vous devrai alors. Et puis. Maître bienaimé, si Vous le voulez, prenez d'abord votre dû et tenez ensuite seulement vos promesses bénies. Dusse -je n'en voir que du Ciel la réalisation, ou bien d'un abîme de souffrances, soyez loué d'avance de m'avoir exaucée. Je renouvelle tout, j'offre tout, je demande tout; pour ces intentions, pour les âmes et l'Eglise,
je me donne à Vous, mon Sauveur et mon Dieu.
En ce qui regarde Dieu : recueillement et prière.
En ce qui regarde le prochain : charité et dévouement aimable.
En ce qui me regarde : pénitence et austérité.
Esprit de réparation. Réparation par la prière, la soufïrance et les mortifications, les œuvres.
20 Octobre 1912.
Trop parlé de moi, m'en être trop occupée et en avoir trop occupé les autres.
Résolutions renouvelées de silence, de mortification, de pauvreté spirituelle et, dans la mesure possible, effective.
Abandon entier, offrande de moi-même à Dieu. Plus d'amabilité, de bonne grâce avec le prochain. Rien de dur ou d'austère avec autrui. Sévérité plus grande et austérité pour moi seule.
16 Novembre 1912.
Pour cette année, chercher à augmenter en moi l'esprit surnaturel par l'oraison et la mortification.
15 Janvier 1913.
Une année nouvelle a commencé, qui semble devoir m'apporter Taccomplissement du pacte intime de mon âme avec Dieu, au moins en ce qui concerne ma part. Faites, Seigneur, que tout ce que Vous voulez pour moi se réalise, pourvu que Vous remplissiez aussi vos promesses bénies envers les chers objets de mon offrande, envers les âmes et l'Eglise. Je m'abandonne à Vous et veux ce que Vous voulez : souffrance, pauvreté, maladie, la vie ou la mort à votre gré, l'action ou l'inertie féconde et toute livrée à votre bon plaisir. Cette inertie-là n'est-elle pas l'image, le reflet de votre bénie Passion, plus puissante auprès de Vous que toutes nos œuvres ?
Vous savez les trois grâces que je réclame de votre Cœur cette année pour l'âme de mon mari, celle de ma mère, et le bonheur de ma
chère petite Mariée Si Vous me donnez cela, Vous serez bien fondé à me demander beaucoup , et je me prépare à Vous offrir tout. Et puis donnez -moi ou plutôt prenez pour Vous beaucoup d'âmes, ces âmes de partout, que j'aime avec Vous et pour Vous. Accordez de grandes grâces à la chère Eglise, et répandez en elle la sainteté et la vie. Recueillement, prière , union de mon âme à Dieu et au Cœur de Jésus; confiance et amour filial pour Marie, ma mère; enraciner mon âme au Ciel, la faire vivre de l'Eucharistie , l'incliner doucement vers le prochain et vers les âmes pour qu'elle puisse verser son trop plein, ce que le doux Sauveur aura mis en elle de lumière et de charité.
29 Janvier 1913.
Souffrance et renoncement, par les pesanteurs, les dégoûts et accablements du corps, par les ténèbres de l'esprit ou du moins les
* Sa nièce avait rencontré le jeune homme qu'elle devait épouser (le mariage a eu lieu pendant la guerre, en août 191b, au cours d'une permission du |fiancé, lieutenant d'artillerie au front); mais, comme celui-ci était encore élève à l'École Polytechnique, les fiançailles ne devaient être déclarées officiellement que plusieurs mois plus tard. Ce fut la dernière grande joie de l'auteur. [Nota de l'Editeur.)
2o2 JOURNAL ET PENSÉES DE CHAQUE JOUR
obscurcissements, par les intimes souffrances de la solitude spirituelle et de l'aridité d'âme. Foi toute pure et substantielle. Demander, comme il m'a été dit, la grâce a de la simplicité dans la souffrance ».
Des occupations matérielles, lourdes parfois à mon corps un peu lourd, la dispersion du temps, des relations dépourvues pour moi de tout charme avec des personnes qui ne me donnent rien moralement, l'effort pour être aimable et souriante lorsque tout mon être intime aspire au recueillement et aux seules tendresses profondes, voilà ce qui constitue pour moi la croix cachée, la meilleure, celle qui n'attire pas la sympathie ou l'admiration, comme la maladie ou les épreuves.
Eh bien ! je veux la porter « joyeusement » jusqu'au jour où Dieu voudra changer pour moi la forme du devoir d'état. Oui, joyeusement, malgré toutes les aridités, les lassitudes, au prix de tous les efforts, doucement unie au Cœur de Jésus, aidée par Marie, ma mère; maintenant fermement la règle habituelle pour mes exercices de piété, méditation, etc., toujours sévère pour moi seule; me faisant plus aimable envers tous, veillant à conserver mon âme au large par la confiance et l'abandon, sans étroitesse, retour sur moi-même ou subtilité.
Accepter comme une épreuve cette impossibilité où je suis également d'une vie active par les œuvres, les relations, le travail suivi, et d'une vie pleinement contemplative que mes devoirs d'état, les goûts de ceux qui m'entourent et les circonstances m'interdisent. Faire tout ce que je peux pour les autres et le bien des âmes, puis me réfugier souvent dans ma a cellule intérieure » pour prier, adorer, m 'unir au Maître bien -aimé. Faire de tout : prière, souffrances, mortifications, action, une offrande intime à Dieu pour les âmes et pour sa gloire, pour ceux qui me sont chers aussi.
Mon Dieu, « donnez -moi une âme adoratrice, une âme réparatrice, une âme apôtre, » et disposez de moi selon votre volonté et selon le pacte conclu avec Vous.
6 Février 1913.
Dans ma méditation j'ai vu clairement à quel point l'esprit humain régnait encore en moi. En demandant à Dieu, durant ce carême, l'esprit de retraite, j'ai pris la résolution de prier, souffrir, agir à l'avenir en union avec la Volonté divine, pour la seule gloire de
Dieu. Que sa Volonté se fasse en moi, en mon âme ; pour moi, dans toute ma vie; par moi, auprès du prochain et des âmes.
Vivre cachée spirituellement; pratiquer le jeûne dans la mesure possible, les abstinences fidèlement, rechercher les mortifications et les accomplir en silence ; ne plus parler de ma souffrance, de mes peines, de moi, et accepter l'humiliation bien sensible de ma (( bonne mine » lorsque je suis accablée ou fatiguée. Etre suave, pleine de sérénité, et pratiquer toutes les formes les plus pénibles pour moi de charité et d'aumônes. Le contact avec le monde en sera une.
Seigneur, Vous m'avez travaillée durant ces derniers temps par le dépouillement intérieur, la souffrance et les privations sensibles. Il me semble que Vous me préparez pour une fin connue de Vous seul ;^ quelle qu'elle soit, je l'accepte de votre Cœur et veux tout ce que Vous voulez; sanctifiez-moi si votre dessein béni est de me donner votre Ciel ; sanctifiezmoi si votre volonté est de me laisser ici- bas pour agir et porter la Croix. Servez -Vous de moi pour votre gloire, je ne Vous demande que cela, et laissez-moi Vous aimer de plus en plus, m'unir à Vous entièrement et pour toujours.
JOURNAL. — DEUXIEME PARTIE 2ol
17 Février 1913.
La Croix pèse lourdement sur mon corps et sur mon âme. Tout ce que Dieu veut, pourvu que je sois exaucée. Aimer, souffrir, prier, dans la joie toujours, celle qui vient de Jésus. Fiat I Deo grattas l Je veux être une âme eucharistique, une apôtre cachée du Cœur divin. Pratiquer l'abandon total, confiant, aimant. Aller à Dieu par la Croix, à travers le Cœur de Jésus, sous la douce et maternelle protection de Marie. Que l'avenir, quel qu'il soit, soit le bienvenu, puisqu'il me viendra du Père céleste et de l'Unique Ami ; lorsqu'il sera devenu le présent, les grâces nécessaires m'arriveront avec lui; jusque-là et même alors me souvenir que « à chaque jour suffît sa peine », et que le jour présent est celui où je peux agir et souffrir pour les âmes, en vue de la gloire de Dieu.
19 Février 1913.
Ce matin, après ma communion, j'ai eu, en une vision rapide, la pensée des trois tabernacles où Jésus daigne habiter : d'abord les profondeurs de son Ciel, le sein de l'inacces-
sible Trinité en l'union ineffable de son Humanité à la Divinité. C'est le tabernacle de sa gloire, où nous ne pourrons Le contempler qu'après avoir dépouillé notre vêtement mortel. Ensuite, Thostie où II se voile pour se rapprocher de nous, vivre au milieu de nous, toujours prêt à nous accueillir, à nous écouter. C'est le tabernacle de son amour. Enfin, notre âme, dans laquelle II vient par la communion, s'unissant à elle d'une manière admirable, se faisant son Hôte, son Ami, son Aliment spirituel, demeurant encore en elle spirituellement lorsqu'à cessé la présence substantielle. C'est le tabernacle de son Cœur, le lieu de ses délices, de son repos, de sa joie. Oh! comme je voudrais que mon âme Lui soit à la fois un Ciel, un tabernacle, et ces apparences saintes sous lesquelles II vient à moi ! Sous ce voile où se cachera mon Seigneur, je Le laisserai rayonner au dehors, attirer à Lui les âmes, les chères âmes qu'il veut sauver.
20 Février 1913.
l)e plus en plus je vois que Dieu ne me veut pas agissante, du moins jusqu'à nouvel ordre. Ce qu'il semble attendre de moi, c'est
Tapostolat par la prière et la souffrance. Quelle vocation bénie, et comme je vais m'efforcer dy répondre mieux que par le passée aimant la Croix de Jésus, « la portant chaque jour, » déposant sans cesse dans le divin Cœur mon fardeau de peines , privations ou faiblesses ! Austère pour moi , je veux être toute douceur et tendresse pour le prochain. Vivre en union d'âme intime avec Notre -Seigneur et faire de toutes les monotonies, les petitesses, les humbles devoirs de ma vie, autant de prières pour les âmes. Avoir une âme eucharistique, ne jamais perdre de vue ma vocation de prière, de souffrance et de réparation.
Jeudi Saint 20 Mars 1913.
Comme Vous savez, Seigneur, travailler les âmes, et comme la souffrance est en vos mains une ouvrière de purification! Peut-être avez- Vous daigné accepter mon intime donation ; malgré les indicibles dégoûts, les épreuves, les privations de l'âme et du corps, je peux dire un u fisit )) joyeux, si par tant de peines crucifiantes j'obtiens de Vous l'accomplissement de mes désirs, toutes les grâces espérées, si mes souffrances servent aux âmes. Je Vous offre tout, ô Maître aimé! aridité, dépouil-
lemenls, solitude d'âme, privation actuelle de secours religieux, accablantes misères du corps. Aux autres je veux dire seulement une part de ces épreuves; la meilleure sera pour Vous, et seul Vous saurez ce que coûtent certains efforts, combien m'humilient certaines faiblesses. A ces dernières même je veux faire bon accueil, et je veux être aimable et souriante avec le prochain, envers la souffrance, pour tout et pour tous.
En ces quatre semaines si pénibles*, une visite de Notre -Seigneur est venue illuminer ma vie et mon cœur. Je suis en ce moment une exilée du tabernacle, et j'ai faim de Jésus Eucharistique. Pourrai -je dimanche aller Lui dire ma joie de la Résurrection et Lui renouveler le don de mes épreuves? Je passerai ces jours saints dans l'isolement spirituel, dans les privations, dans le dénuement... Oui, mais mon bien -aimé Sauveur est tout proche de mon cœur, mon âme est unie à la Croix, et je ne veux que l'accomplissement en moi, pour moi, par moi, de la Volonté divine. N'est-ce pas un grand honneur d'être choisie par Notre -Seigneur pour souffrir, aux anni-
* Première atteinte du mal qui devait reparaître au mois de Juillet et l'emporter, après dix mois de souffrances. iNote de r Editeur.)
versaires bénis de ses douleurs et de sa mort sur la Croix.
Oui, à travers tous les assauts, les peines, les sacrifices de la vie, de l'âme et du corps, je veux donner à Dieu, par le fond le plus intime de mon être, un entier et joyeux acquiescement à sa Volonté sainte et toujours aimée.
25 Mars 1913.
Anionrd'liui, dixième anniversaire de celte journée bénie qui a commencé pour moi une nouvelle vie. Merci, mon Dieu, du fond du cœur, pour tant de grâces. Que faudrait-il de charité et de sacrifices pour payer ma dette de reconnaissance? Le Cœur de Jésus seul peut accomplir cette tâche; c'est à Lui que je confie mon fardeau, bien doux, d'actions de grâces.
Hier, j'ai pu assister à la messe pour la chère et grande fête de Pâques ; ma fatigue et mon accablement physique m'ont privée des douceurs sensibles de la communion, mais l'action profonde du Maître bien-aimé n'en aura été que plus grande ; je le sens bien aujourd'hui, et cela suffit. Qu'importe la joie spirituelle, à qui se sent vivre 1
Dans ma méditation, j'ai pris les résolutions suivantes pour la joyeuse Quarantaine Pascale; que Dieu veuille m'aider à les accomplir, en dépit des immenses fatigues et dégoûts de mon corps douloureux :
Envers Dieu : amour encore plus tendre et confiant.
En moi : plus de joie profonde, de paix intime, malgré tout.
Envers le prochain : plus d'amabilité que durant ces dernières semaines, un extérieur plus affable , plus souriant ; m'oublier davantage pour penser aux autres ; penser à moi et parler de moi le moins possible, sans rien faire cependant qui puisse attirer l'attention par une exagération de silence ou d'indifférence sur mes misères.
Seigneur, aidez ma faiblesse !
22 Avril 1913.
Il y a dix ans aujourd'hui, j'ai vécu quelquesuns des moments les plus doux et sûrement les plus solennels de ma vie. Cette matinée passée à Saint- Pierre de Rome, cette communion dans une union si profonde avec Jésus, cette consécration décisive faite à Dieu de mon âme et de ma vie, agenouillée auprès
du tombeau de TApôtre, toute la joie, tout l'amour, toute la suavité de cette heure : de tout cela, Seigneur, comment Vous dire merci? comment Vous exprimer ma reconnaissance?
J'ai essayé de Vous la murmurer ce matin dans ma communion ; mais c'est par mon amour, par mes actes, par le sacrifice, que je m'efforcerai d'acquitter mon immense dette. Et c'est seulement par le Cœur de Jésus que je pourrai la payer toute, par le don de sa tendresse et de sa sainteté. A l'œuvre donc pour agir et souffrir, selon la divine Volonté.
1er Mai, Jour de VAscension.
Des peines bien aiguës, bien intenses, atteignant le cœur très au fond, voilà ce que j'ai eu à offrir à Jésus glorieux, avec la lutte contre moi-même et contre les agitations du dehors. Durant ce mois de Marie qui sera aussi le mois de Jésus -Hostie et du divin Cœur, le mois de l'Esprit- Saint, je veux me mettre courageusement en marche vers la sainteté. Me taire, m'oublier; penser aux autres et me dévouer; ne plus regarder et accomplir que la Volonté divine ; être l'apôtre du Sacré-Cœur, une âme adoratrice et réparatrice; les yeux et la cœur fixés sur
le tabernacle et sur le Ciel, y clierclier uniquement Jésus et Lui conduire toutes les âmes qu'il mettra sur ma route. Apostolat de prière et de souffrance surtout. Action discrète , humble ; douceur inaltérable , bienveillance, bonté.
14 Juin 1913.
Mon Dieu, soyez béni de toutes les grâces que Vous m'avez accordées depuis quelque temps : grâces temporelles, par le bonheur de ma nièce chérie^ et les douces joies de famille ; grâces spirituelles , par un grand réconfort et des joies surnaturelles, d'intimes lumières, et aussi par la compatissante bonté que Vous avez inspirée pour moi à mon père spirituel et qui a fait tant de bien à mon âme. Quelle dette d'actions de grâces j'ai envers Vous, mon Dieu ! Donnez-moi l'accomplissement des trois grâces spirituelles et de la grâce temporelle que je Vous ai demandées pour cette année ; accordez santé et sanctification profonde à ceux que j'aime. Sauvez et convertissez de nombreuses âmes, surtout
* Les fiançailles de sa nièce avaient été déclarées officiellement le 14 Mai 1913. (Note de l'Editeur.)
celles que Vous m'avez confiées. Répandez dans la chère Eglise vos plus intimes bénédictions. Et ensuite, Seigneur, acceptez mon offrande , accomplissez tout notre pacte , faites de moi ce que Vous voudrez. Je Vous demande seulement votre amour et votre grâce, avec cette paix profonde et substantielle nécessaire à l'épanouissement de mon âme. Selon qu'il m'a été dit, je veux m'abandonner à Vous avec confiance. Vous porter une âme large, toujours paisible, et penser moins à mes fautes qu'à votre amour. Vous êtes mon Père, mon Ami ; soyez aussi , ô Jésus , le « Compagnon de ma solitude ». Vous savez combien l'isolement spirituel me pèse ; avec Vous jamais plus je ne me sentirai seule. Si je ne dois pas voir ici -bas mes bien -aimés associés à ma vie intérieure, que je puisse m'unir du Ciel à leurs chères âmes conquises et sanctifiées par Vous.
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26 Juin 1913.
J'ai pu mener depuis quelque temps une vie plus active et tenir un peu les résolutions prises à ce sujet. Je veux à l'avenir être très aimable pour tous, montrer plus d'intérêt pour les choses extérieures et les « petitesses » de la vie qui occupent si fort tant
de gens ; soigner mon foyer, ma toilette ; ne négliger aucune obligation d'état. Personne ne doit soupçonner les efforts et les sacrifices que représente pour moi cette expansion charitable. Et au fond du cœur je garderai cette pleine et douce union à Dieu qui est ma vie. Soyez, Seigneur, le cher Compagnon de ma solitude intérieure, l'Hôte divin de mon âme: vivez en elle et donnez-lui sans cesse, dans la communion ou dans l'oraison, vos grâces les plus intimes. Faites de moi l'apôtre de votre Cœur par la prière, la souffrance et l'action.
16 Juillet 1913.
Seigneur, soyez béni de toutes mes souffrances actuelles^ puisque j'ose espérer qu'elles sont la douce réponse de votre Cœur. Je Vous les offre toutes, toutes; celles du corps, celles du cœur, celles de l'âme, et toutes mes privations, et mon intime dépouillement, et ma
^ L'auteur avait pris le lit le 6 juillet 1913, atteinte définitivement par le mal qui l'a terrassée. Quand elle écrivit ces lignes, au crayon, couchée, elle avait déjà traversé des crises de souffrances extrêmement aiguës. Son état s'aggrava au point de donner les pires inquiétudes à la fin du mois d'Août et au commencement du mois de Septembre. Au mois d'Octobre elle eut une amélioration telle, qu'on la crut guérie. Le 12 Novembre, le mal reparaissait et la clouait de nouveau au lit. (Xote de VEditeur.)
grande solitude spirituelle. Servez -Vous de ces humbles offrandes 2>our les intentions et substitutions que Vous savez, pour les âmes et pour l'Eglise. Acceptez- en la dîme pour l'expiation de mes péchés et pour cette œuvre de réparation que Vous confiez à vos plus chères âmes. Ce n'est pas de l'orgueil, n'estce pas, Seigneur? de me dire ainsi votre amie, votre appelée, votre âme choisie, puisque dans ma vie je vois partout la trace de votre amour, partout l'appel divin , partout la vocation surnaturelle. Vous vous êtes servi de l'épreuve, des souffrances, de la maladie, pour me prendre toute à Vous et me sanctifier, après m'avoir d'abord attirée par votre seule action intérieure. Vous avez tout fait. Et maintenant, achevez votre œuvre; faites -moi sainte, dans la mesure oii Vous le voulez ; servez- Vous de moi en faveur des âmes, pour mes bien- aimés, pour tous vos intérêts; disposez de moi pour votre plus grande gloire: que tout cela se fasse dans le silence, dans un intime Cœur à cœur, dans le Seul à seule de mon âme avec Vous. Du plus profond de mon être et de l'abîme de ma misère je vous dis : « Seigneur, que voulez-Vous que je fasse? Parlez, votre servante écoute; voici la servante du Seigneur; je viens, ô Père, pour faire votre volonté. »
Patience, douceur, humilité, silence, amabilité. Laisser ignorer « tout ce que je peux )> de mes souffrances physiques, « tout » de mes souffrances morales, de mes privations spirituelles. Envelopper de sérénité et de sourires mes dégoûts, tristesses ou renoncements.
Chercher à concilier les goûts, les désirs, les besoins de chacun, et moi me compter pour rien, ne pas penser à ce que je pourrais vouloir; sacrifier même mes aspirations les plus hautes lorsque, n'étant pas comprises, elles pourraient gêner autrui ou simplement déplaire. J'aurai toute l'éternité pour contempler Celui que mon âme adore, m'unir à Lui et prier. Ici-bas je dois penser au prochain, aux âmes, me sacrifier, et pratiquer la contemplation dans l'action. 11 y a matière à bien des renoncements, à d'intimes, constantes mortifications, dans cet abandon incessant de tout ce qui est l'ardent désir, la profonde aspiration de mon âme.
9 Janvier 1911.
Six mois de souffrances : souffrances aiguës du corps, souffrances de l'âme, privations de toutes sortes, humiliations et peines multiples. Oh! du moins que ce soit une divine réponse, n'est-ce pas. Seigneur? et que pas
une parcelle de ma douleur ne soit perdue; plus forte que ma pauvre action, plus forte que mon imparfaite prière, qu'elle pénètre jusqu'à votre Cœur et devienne la plus efficace supplication. Ne tardez plus; exaucez, mon Dieu, ces désirs que Vous connaissez bien. Donnez un grand et chrétien bonheur à ces enfants bien-aimés et sanctifîez-les tous. Accomplissez vite les intimes conversions et les profondes sanctifications que j'attends de votre grâce. Rapprochez de mon âme les âmes qui me sonî; chères, celle qui m'est plus chère que toutes, et mettez fin à cette douloureuse solitude d'esprit qui me pèse tant. Et puis sanctifiezmoi aussi par toute cette souffrance, rapprochez -moi de votre Cœur et apprenez -moi à Vous mieux aimer et à Vous mieux servir.
Je prends la résolution (et pour cela j'implore la grâce divine) de ne plus céder dans l'avenir aux défaillances que j'ai connues aux heures pénibles, d'être constamment douce, humble, pleine de charité. Aidez-moi, mon cher Sauveur ^
* Ce sont les dernières lignes qu'elle ait écrites dans ce Journal, pendant une courte accalmie. Son état devait empirer quelques jours après, et le mal la torturer pendant quatre mois encore. Elle mourut saintement le dimanche 3 mai 1914, à dix heures du matin, entourée de tous les siens. Fiat voluntas Dell {Note de l'Editeur.)
« Postea sciens Jésus quia omnia consummata sunl, ut consummarelur Scripiura, dixit : Sitio. »
« Après cela, Jésus sachant que tout était accompli, afin que l'Écriture fût accomplie, dit : J'ai soif. »
(Saint Jean, xix, 28.) « Et damans voce magna Jésus, ait : Pater, in manus tuas commendo spiritiim meum, d
« Et criant d'une voix forte, Jésus dit : Père, je remets mon esprit entre vos mains. » (Saint Luc , xxiii, 46.) « Per Cruccm ad Lucem. »
ft Par la Croix à la Lumière. »
Prier
Souffrir
Agir
L'avenir sera ce que nous le ferons ; pénétrons-nous de cette pensée, et qu'elle nous pousse à agir. Surtout, persuadons- nous bien que toute réforme collective doit être d'abord une réforme individuelle. Mettons -nous à l'œuvre pour nous transformer nous-mêmes et transformer notre vie. Agissons sur ceux qui nous entourent non par une vaine prédication, mais par la force irrésistible de convictions élevées, par l'exemple de notre vie. Donnons-nous sans compter, et cherchons à fortifier notre foi et à grandir notre intelligence,
sûrs alors que tous viendront y réchauffer et y éclairer leur cœur et leur esprit.
Le monde est inhabile à deviner les âmes; il ne sait pas pénétrer au delà de cette enveloppe dont notre moi le plus intime est entouré. Ce qu'il y a en nous d'invinciblement fort, de pur et de vrai, n'est vu dans l'intimité de la conscience que par Celui qui vit en nous et nous juge avec plus de justice et d'amour que ne peuvent le faire les hommes. Quel motif d'être vaillant, fidèle dans la vie de chaque jour ! Rien ne se perd aux yeux de l'Hôte Eternel, et, loi non moins certaine, le moindre de nos actes a une répercussion profonde sur d'autres âmes.
Aimons. Que notre âme et notre vie ne soient qu'un perpétuel chant d'amour pour Dieu d'abord et pour tout ce qui dans l'humanité souffre, aime et pleure. Que la joie profonde habite en nous. Soyons l'alouette, ennemie de la nuit, qui toujours annonce l'aurore et réveille en chaque créature l'amour de la lumière et de la vie. Soyons des éveilleuses d'âmes.
Pourquoi remettons -nous au lendemain de faire le bien? pourquoi attendons-nous d'être riches pour donner? N'y a-t-il pas un don de soi-même meilleur que l'argent, et se passe-t-il un jour ou même une heure sans que nous puissions donner une larme ou un sourire à un être souSrant? Une parole de nous ne peut-elle fortifier une âme en détresse? un acte de pur amour ne peut-il, sortant du plus profond de nous-mêmes, illuminer une triste vie? Combien de fois, ô Dieu! avons-nous, oublieux de la divine Parole, négligé en passant un de nos frères et dédaigné la soufîrance humaine !
0 Lumière, Beauté, Amour absolu, ô mon Dieu ! quand donc les hommes Vous aimerontils, Vous , et Vous seul , abandonnant tout ce qui les détache de cette pure union avec Vous, et ne voyant plus qu'une chose : l'âme que Vous leur avez donnée, et Vous, ô mon Dieu, qui vivez en cette âme et devez être le seul guide et le seul juge de leurs actes et de leur vie?
27i JOURNAL ET PENSÉES DE CHAQUE JOUR
Travaillons à isoler notre âme des agitations vaines qui troublent si souvent la vie. Que cette âme toujours plus sereine et pleine de Dieu soit le refuge ouvert à toute conscience troublée, à toute volonté affaiblie.
Le fanatisme m'inspire une insurmontable horreur, et je ne peux comprendre qu'il s'allie à une conviction sincère. Celui qui aime passionnément le christianisme et désire le voir régner sur les âmes peut-il un seul instant songer à se servir dans ce but d'une autre arme que la persuasion? Peut-on par la force ou la ruse imposer une conviction, et d'ailleurs n'y a-t-il pas dans l'emploi de certains moyens quelque chose qui répugne absolument à l'esprit de droiture et de loyauté qui doit caractériser tout chrétien sincère ? Combien de petits actes de fanatisme nous faisons sans y prendre garde ! A défaut d'orgueil personnel, nous avons l'orgueil de la foi, le plus perfide de tous. Nous méprisons avec une admirable sérénité de conscience tous ceux dont les croyances différent des nôtres, et nous nous croyons à peine tenus
PEiNSÉES DE CHAQUE JODR 27l>
d'exercer envers eux la grande loi de charité. Un juif, un protestant, un athée, ne sont guère pour nous des frères au vrai sens du mot, des frères profondément aimés , pour lesquels on se sacrifie et qu'on enveloppe d'un délicat amour. Il semble qu'envers eux tout soit permis, parfois même la calomnie, et nous semblons avoir pour but moins de les convaincre que de les offenser. Les douces paroles de Jésus, celles aussi de saint Paul, déclarant qu'à l'avenir il n'y aura plus « ni Juifs, ni Gentils », tout cela est oublié. Que ceux qui ont gravé dans leur cœur cette grande doctrine d'amour sachent du moins la pratiquer vis-à-vis de tous leurs frères, quels qu'ils soient. Moi, toute faible et petite que je suis, je veux ne cesser jamais de protester contre le fanatisme et de crier à tous la Loi d'amour de Jésus.
Ce besoin ardent de justice, cette flamme du bien qui est en nous, cet amour profond pour tout ce qui, dans l'humanité, souffre ou gémit, tout cela n'est, ne peut être qu'une aspiration inconsciente vers cet Amour et cette Justice infinie, vers ce Bien suprême qui est Dieu.
27Ô JOURNAL ET PiiNSÉES DE CHAQUE JOUR
Il faut se donner, c'est-à-dire faire jaillir de ce sanctuaire intime où nous gardons le meilleur de nous-mêmes quelques pensées, choisies parmi les plus grandes et les meilleures, et qui, sorties de nous, deviendront actes d'amour et paroles de vie. Il faut surtout, par un acte de ferme volonté, chercher à donner toute sa mesure, à faire toute l'œuvre dont on est capable. Ce qui repose au plus profond de nous-mêmes d'énergies inconnues, de force et de grandeur, doit devenir la propriété de nos frères par un vaillant travail et un généreux abandon de notre intime personnalité.
Ne méprisons rien : ni les hommes, parce que le plus mauvais renferme la divine étincelle qui peut toujours jaillir; ni les idées, parce qu'au fond de chacune d'elles il y a ne fût-ce qu'une parcelle de vérité, qu'il faut savoir découvrir; ni les actions des autres, parce que nous ignorons souvent le mobile et toujours la conséquence providentielle et lointaine de ces actions.
Parfois le désir de l'action peut faire négliger l'action. A force de chercher quelque sublime occasion de se donner, de se dévouer, on oublie qu'un humble frère, à côté de soi, attend le mot qui réconforte, le geste qui sauve. Ne nous attardons pas à contempler la route lointaine; suivons l'étroit sentier. Ne regardons pas trop loin ou trop haut, mais devant nous, à nos côtés. Le bien à faire est peut-être là.
Des convictions sincères, — et le désir ardent de les faire partager à d'autres, — > peuvent s'allier au respect le plus absolu pour toute conscience et toute conviction.
Tout ce que la vie nous révèle chaque jour ; tout ce que nous acquérons par un travail énergique et persévérant sur nous-mêmes; tout ce qui compose notre être intime, tout cela doit un jour devenir un acte, une parole qui révèle notre âme. C'est là proprement le
don de soi, qui est le but de toute vie humaine. Œuvre difficile, effort héroïque pour faire jaillir au dehors la, pensée qui est en nous; ; œuvre qu^il faut accomplir, brisant notre âme ainsi qu'un vase saint pour en faire respirer à d'autres le divin parfum.
N'est-il pas effrayant de voir ce que le cœur humain recèle et révèle facilement de fanatisme et de haine? Combien cette douloureuse constatation doit faire naître en nous de pensées et de viriles résolutions ! Une tâche sublime s'offre à toute âme droite, imbue des idées que le christianisme a données au monde : créer l'union entre les hommes, semer autour de soi un peu d'amour, donner sa peine, son temps et tout son cœur pour faire naître la lumière et la vie de l'esprit.
Il y a une méthode de vie et de pensée que j'appellerai négative ; une autre que j'appellerai active. La première consiste à voir toujours ce qu'il y a de défectueux dans les hommes et les institutions, nioins pour y remédier que pour avoir l'occasion d'en triompher ;
à porter sans cesse ses regards en arrière et à chercher de préférence ce qui sépare et désunit. La seconde consiste à regarder joyeusement en face la vie et les devoirs qu'elle impose, à chercher dans chaque être ce qu'il y a de bon pour le développer et le cultiver, à ne jamais désespérer de l'avenir, fruit de notre volonté; à ressentir pour les fautes et les misères humaines cette compassion vaillante, qui produit l'action et ne nous permet plus la vie inutile.
Qui cherche la vérité trouvera Dieu,
Jetons, tout en marchant, et sans regarder derrière nous qui les ramasse, idées, paroles et désirs. Il y a tant de mendiants d'idéal I
Notre âme est possédée du désir de la vérité; nous l'aimons et la cherchons sans cesse, parce qu'elle est la fin de notre être, et que nous la posséderons un jour pleinement. Nous voulons vivre la vie intense et profonde de l'âme, la vie intérieure, commencement de l'éternelle vie, et nous errons à tâtons sur
cette route du bien, que nous devinons supérieurement belle, et sur laquelle nous semons nos efforts, nos luttes et nos désirs.
Une Voix retentit près de nous, Parole toutepuissante d'appel, qui nous relève et nous transforme : <( Je suis la Voie y la Vérité, la Vie. » Marchons dans le sens de cette voix. Celui qui peut prononcer de telles paroles ne nous trompera jamais.
Développons en nous une sympathie « divine » pour tous les hommes. C'est le seul moyen qu'elle soit vraiment humaine.
Tout ce que nous faisons pour transformer et améliorer notre âme sert la cause divine. Lorsque notre âme est devenue très grande, Dieu seul peut la remplir.
Plus nous développons en nous la volonté, plus nous plions au devoir, librement accepté et joyeusement accompli, toutes les facultés de notre être, et plus nous acquérons de douceur envers les âmes , de patience et d'intime sérénité.
La recherche désintéressée de la beauté, le souci passionné de la justice, l'amour du vrai, sont autant de routes qui conduisent à Dieu. Parfois on fait bien des détours, on s'égare même un peu ; mais on atteint toujours le but vers lequel on marchait sans le connaître.
Rien n'est grand, rien n'est idéalement beau comme l'action de Dieu dans l'âme humaine. Si nous savions la discerner en nous-mêmes, notre vie en serait transformée. Si nous pouvions la voir dans les autres, nous aimerions davantage Celui qui est sans cesse au milieu de nous, qui agit en nous et accomplit ces merveilles, ces « rajeunissements » de l'âme que nous connaîtrons seulement dans l'éternité.
Charité! mot sauveur, puisqu'en lui se trouvent toutes les forces, toutes les lumières, puisqu'il transforme la vie et l'âme , puisqu'il veut dire : amour, et que l'amour seul demeu^
rera éternellement. Il faut accomplir chaque jour sa tâche sans s'inquiéter du parti que Dieu en tirera. A nous le travail, le sacrifice, le don de soi. A Dieu l'action proche ou lointaine qu'exercera sur d'autres âmes la moindre de nos pensées et de nos actions. Rien ne se perd, et c'est cette union étroite, cette solidarité d'œuvres et de prières qui constitue l'admirable et bénie Communion des Saints.
Malgré les souffrances du corps et de l'âme, la vie apporte des joies ineffables, éclairs rapides qui font entrevoir ce que sera la suprême joie. Mais ces lueurs bénies ne peuvent être la vie même ; la vie, c'est l'effort, l'action continue et forte, le devoir voulu et accompli, la conquête héroïque du corps par l'âme, la sérénité que rien ne trouble, le regard fixé sur Dieu. C'est la charité prenant peu à peu possession de l'être et chassant tout ce qui n'est pas elle, tout ce qui n'est pas amour.
Ne pas tout accepter, mais tout comprendre; ne pas tout approuver, mais tout pardonner;
ne pas tout adopter, mais chercher en tout la parcelle de vérité qui s'y trouve renfermée.
Ne repousser ni une idée, ni une bonne volonté, si gauche et faible soit-elle.
Aimer les âmes comme Jésus-Christ les a aimées, jusqu'à la souffrance, jusqu'à la mort.
Le premier devoir, à l'heure actuelle, pour toute âme de bonne volonté est la prédication incessante, par la parole et par l'exemple, de la Loi divine de Charité. Chaque chrétien doit être la voix qui crie dans le désert : « Aimons! » Peut-être la brise céleste emportera-t-elle cette parole à des distances que nous ne soupçonnons pas.
Aux heures arides, celles où le devoir paraît difficile et la tâche quotidienne dépourvue de tout charme; à ces heures, oii toute consolation intérieure nous est refusée , oii la belle lumière qui dorait la vie semble voilée ; à ces heures-là l'humble prière seule peut nous soutenir et nous donner, heure par heure et jour par jour, la volonté d'agir « contre notre volonté »,
Montrer une partie du bien accompli, afin que d'autres sachent quel est pour nous l'Inspirateur de tout bien, et cacher soigneusement l'autre partie, qui sera la part de Dieu seul.
Ne jamais parler ni de sa santé, ni de ses ennuis matériels, ni de ses souffrances morales; car cela enlève beaucoup de force pour les supporter. Mais accueillir toujours ces confidences, faites par d'autres, avec bonté et chercher à soulager ces misères, grâce à l'expérience que les nôtres nous ont acquise.
Combien peu de gens savent le sens et la valeur de ce mot : vivre I Vivre, c'est savoir aimer, penser, souffrir; c'est pratiquer le don de soi et faire de tout, joies, désirs, tendresses et douleurs, une sorte de poème sublime dont le murmure parviendra à d'autres et les réveillera peut-être de leur sommeil, de cet engourdissement moral dans lequel vivent tant de pauvres êtres.
Quelques instants de recueillement et de méditation chaque matin en présence de Dieu transforment toute la journée et la parfument comme ces fleurs jetées quand vient le soir, mais dont la présence à l'aube embaume tout ce qu'elles ont touché.
Petits devoirs, petits efforts, les meilleurs parce qu'ils ne sont vus de personne, hormis de Celui aux yeux de qui rien n'est petit.
Quelle vive souffrance de ne pouvoir faire comprendre la beauté de ce que Ton aime , de ce qu'on croit ! Aucun être ne peut atteindre un autre être en cette profondeur de l'âme où naissent les amours et les idées simples et vraies. Seul peut y pénétrer Celui qui voit et qui sait, Celui qui apporte avec Lui la lumière et la vie. Il nous appartient seulement de faire le geste d'appel et l'humble supplication : « Venez y Seigneur^ à cette âme et qu^elle vive, »
Comment ne pas chercher à donner lorsqu'on a beaucoup reçu? Comment ne pas aimer lorsqu'un Amour infini a renouvelé et transformé notre vie?
L'action de Dieu dans l'âme : quelque chose d'insaisissable, de profond, de fort, que l'on ne comprend bien que lorsque l'œuvre divine est achevée.
A travers toutes les agitations, toutes les fatigues, toutes les dispersions de la vie, il faut s'efforcer de conserver une certaine paix intérieure, qui n'est pas toujours la joie, mais qui seule donne à la vie une belle unité, à l'âme toute sa vaillance , et sans laquelle , aux heures troubles, nous ne savons plus prier et penser et nous ne pouvons plus agir.
Plus je vais, plus je me convaincs de l'absolue inutilité des discussions religieuses avec
les non-croyanls. Le point de vue intellectuel et historique, qui, seul, peut être le leur, est insuffisant en face des phénomènes de la vie intérieure ; tout ce que l'âme humaine renferme de profond, de délicat, de vivant, leur est inconnu; ils ignorent même leur âme. Cherchons plutôt à réveiller chez ces pauvres êtres le sentiment des choses éternelles, cherchons avec eux la divine étincelle, ouvrons-leur toute grande la route du bien, celle qui conduit à Dieu, sans l'embarrasser de barrières et d'obstacles. Nous aurons fait assez ainsi. Puis prions ardemment, et la Providence fera le reste.
Ne jamais donner de soi que ce qui peut être reçu avec profit par les autres ; garder le reste dans les coins profonds de l'âme, jalousement, comme l'avare garde son trésor, mais avec l'intention de le sacrifier, de le donner, lorsque l'heure en sera venue.
Que de tristesses à apaiser, de misères à soulager, de préjugés à détruire, de haines à renverser ! Combien d'ouvriers il faudrait
pour cette œuvre ! Du moins, faire tout,personnellemeiit, pour y travailler.
Le Christ, Maître adoré et librement choisi par l'âme, à l'heure du renouveau intérieur et des libres consentements, façonne et transforme alors notre âme de telle sorte, par une action continuelle et insaisissable, que la parole de saint Paul devient vraie et que Ton en sent la triomphante réalité : « Ce n'est plus moi qui vis^ mais le Christ qui vit en moi. » Le Christ des âmes intérieures, le Christ des petits et des pauvres, le Christ unique et éternellement vivant, que l'on ne peut oublier lorsqu'on a une fois reçu sa visite et communié à son âme.
L'absence de toute conversation profonde, longue et chrétienne, est une grande privation. Sachons l'offrir à Dieu, avec tant d'aspirations cachées, tant de secrets désirs, ta.it de repliements douloureux sur soi-même, que chaque jour apporte avec soi.
Le (( foyer », mot merveilleux par tout ce qu'il exprime de douceur, de tendresse, de vie intime et charmante ! Je voudrais faire du mien un centre de lumière, d'idées belles et généreuses, de sentiments profonds; le faire aimer par Félix et par beaucoup d'êtres jeunes sur lesquels il pourrait exercer une influence vivifiante. Pour cela Dieu veuille faire de mon bien-aimé mari un chrétien !
Qui de nous peut prononcer avec toute son âme la parole du Christ, le « Misereor super tiirbam »? Qui peut surtout donner une vie à cette parole, en la faisant pénétrer notre être et chacun de nos actes ? « Avoir pitié, » que de choses dans ce motl
Ne jamais oublier la distinction entre les idées que nous avons à défendre et à faire aimer, et nous, qui les représentons si mal, entre les idées que d'autres professent et ces « autres » eux-mêmes qui sont le prochain et doivent être aimés en dépit de tout. Tou-
cher avec un souverain respect à tout ce qvi est (la domaine de la conscience. Ne jamais froisser sciemment une conviction sincère. Et pourtant, maintenir fermement et sans aucune capitulation ce que nous considérons comme la vérité ou comme le devoir.
C'est une science difficile que de concilier des devoirs qui semblent contradictoires, de ménager les ignorances et les préjugés sans cependant paraître les accepter, et de discerner ce qui nous concerne seuls et qui, comme tel, doit être résolument sacrifié de ce qui est du domaine de l'absolu et de la croyance, et qui, comme tel, doit être maintenu, à travers la lutte et la souffrance.
Apporter à l'organisation de sa vie une méthode stricte, et ne s'écarter de la règle ainsi établie que pour des raisons sérieuses de famille ou de charité. Faire aussi complètement bien que possible ce que l'on fait et ne pas l'abandonner pour autre chose, sans une réelle utilité.
A certaines heures où le corps et l'âme sont douloureux à la fois et où la présence divine se fait lointaine ou voilée, il faut se réfugier dans le travail intellectuel ou dans une action très paisible qui peu à peu rétablit l'équilibre intérieur. Autant que possible, que personne ne s'aperçoive de ces moments pénibles et ne souffre par nous de nos souffrances. Nous n'avons pas le droit d'ajouter au fardeau d'autrui. Comme chrétiennes, nous devons même chercher à l'alléger, ce qui fera paraître le nôtre moins lourd.
Faire du Christ, toujours vivant et présent au milieu de nous, le modèle de notre vie et l'ami de chaque heure, les heures douloureuses et les heures bénies. Lui demander de se faire aimer à travers nous par d'autres âmes et être, suivant une comparaison que j'aime, « le vase grossier qui renferme une brillante lumière et à travers lequel cette lumière éclaire et réchauffe tout ce qui V entoure. »
Sérénilé iiiaUéraLîe, humilité vraie, charité profonde; les trois bases de toute vie intérieure forte et intense.
C'est une épreuve douloureuse que l'absolue incompréhension de certains êtres en face des choses de Dieu et de Tame. C'est un poids lourd à soulever que celui des ignorances, des préjugés, des hostilités irraisonnées. N'importe : (( Ifi Lumièr^e éclaire fout homme venant en ce monde. » Travaillons à écarter les ombres qui lui font obstacle.
Se réfui^ier dans l'action aux heures où la pensée est lasse ou douloureuse, et se ramener doucement au recueillement intérieur lorsque l'action devient envahissante et menace de submerger notre vie intime.
E faut que le Christ vive en nous, pour que nous puissions Le donner à d'autres.
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Aux heures d'angoisse et de souffrance, Dieu accorde parfois à Fâme, dans ce point profond que ne .battent plus les tourmentes humaines, des mouvements de joie et un sentiment si intense des réalités invisibles, que la vie peut reprendre ensuite, avec ses luttes et ses douleurs. L'éclaircie divine a rendu la route plus lumineuse et fait entrevoir le but.
Il faut savoir dégager les grands devoirs contenus dans les petites monotonies de chaque jour, et les transformer par un esprit vivant et par l'amour.
Le Christ a planté sa Croix dans l'humanité, et rien ne pourra l'en arracher, si nous ne l'arrachons nous-mêmes de nos cœurs. On peut atteindre des apparences, empêcher des manifestations extérieures, momentanément du moins, chercher à diminuer le christianisme. Qui donc pourra atteindre le Christ, vivant et triomphant en nous ?
Rêve insensé de prétendre détruire l'Eglise. Possible seulement à ceux qui n'ont pas compris l'admirable distinction de son âme et de son corps; le corps, qui peut sembler parfois blessé, affaibli, mais qui vit tant que Tâme l'anime, et Tâme est immortelle.
Il faut faire de chaque journée un abrégé de la vie entière, en la remplissant de prière, de travail et de charité.
Ne cherchons jamais à entrevoir le résulta de nos efforts auprès des âmes. Il est salutaire de rignorer ; car, à cette connaissance, Torgueil du bien, le plus subtil de tous, trouverait peutêtre son compte. Confions à Dieu le soin de disposer des prières, des sacrifices, des efforts que nous Lui offrons et continuons, sans regarder la tâche accomplie déjà, à travailler, à agir pour nos frères, pour les âmes, et pour Favènement en elles du règne divin.
PENSÉES DE CHAQUE JOUR SOo
Ne pas être compris, souffrance bien vive. Savoir que Dieu comprend, joie plus vive que toutes les souffrances.
Un simple contact est parfois une admirable prédication ; il ne faut qu'une étincelle pour faire jaillir une grande flamme.
De plus en plus, je comprends avec quel respect il faut toucher aux âmes et aux doctrines. Dans toutes il y a une « âme de vérité », une parcelle de vie, qu'il faut dégager et ressusciter. C'est l'œuvre évangélique par excellence. Pour l'accomplir, il faut être conquis et pénétré par la doctrine de vérité, et, par la connaissance de son âme à soi, connaître et pénétrer les autres âmes. Et puis, il faut aimer. Charité, toujours.
(( La moisson est abondante^ et il y a peu d^ouvriers. >> Les masses attendent, des multitudes de pauvres êtres vivent dans le mal et
dans rignorance, et nous pouvons continuer, indifférents, notre vie de chaque jour. Oh! la douce pitié du Christ, les larmes qu'il répandit sur les foules abandonnées et misérables ! Ne saurons -nous jamais, nous, ses disciples, aimer avec toute notre âme et agir avec toute notre volonté pour ces petits que Jésus bénit et qu'il veut tout à Lui? L'œuvre à faire est immense. Qu'importe, si chacun de nous accomplit la sienne tout entière et laisse après lui des actes, des paroles et des prières qui se multiplieront merveilleusement jusqu'à la fin des temps et feront du bien à des âmes lointaines ou inconnues 1
La souffrance agit d'une façon mystérieuse, en nous d'abord par une sorte de renouvellement intime, en d'autres aussi, peut-être très loin, sans que nous sachions jamais ici-bas l'œuvre que nous accomplissons par elle. La souffrance est un acte. Le Christ sur la Croix a peut-être plus fait pour l'humanité que le Christ parlant et agissant en Galilée ou à Jérusalem. La soufirance crée de la vie; elle transforme tout ce qu'elle touche et tout ce qu'elle atteint.
PEiNSÉES DE CHAQUE JOUR 297
« A chaque Jour suffit sa peine, » Il faut préparer « aujourd'hui » dans le recueillement et la prière, et le vivre dans la lutte et dans la souffrance.
Fermer son cœur à tout ce qui pourrait s'en exhaler de plaintes et de regrets ; l'ouvrir largement à tout ce qu'il peut prodiguer de sympathie humaine, de force et de bonté.
Le socialisme prétend assurer et transformer l'avenir; le christianisme transforme le présent. Il donne à l'humanité , suivant le mot du Père Maumus, « le pain de chaque jour^ h et cela dans tous les temps.
Il ne faut jamais repousser une âme qui cherche à se rapprocher de la nôtre ; peut-être, consciemment ou inconsciemment, est- elle en quête du « Dieu inconnu », et a- 1- elle senti
palpiter en nous quelque chose qui lui révélait sa présence; peut-être a-t-elle soif de vérité et a-t-elle senti que nous vivons de cette souveraine vérité.
Les âmes les plus ruinées en apparence ne sont pas toujours celles que la divine parole atteint le moins ; lorsque le bois est mort, il suffit d'une étincelle pour faire jaillir une grande flamme.
Les hommes vivent à la surface des âmes, sans pénétrer jamais leur contenu profond ou douloureux. Si nous savions nous recueillir^ voir clair en nous- même et comprendre le sens et la fécondité de la souffrance, alors le moindre geste, le plus imperceptible tressaillement du plus humble des êtres nous révélerait ces abîmes de douleur ou de tendresse qui demeurent, béants, dans une âme, jusqu'au jour où une autre âme y verse la lumière et en fait jaillir la vie.
Le silence est parfois un acte d'énergie ; le sourire aussi.
Se défendre contre la multiplicité des choses extérieures et contre l'agitation qu'elles entraînent. Vouloir fortement et accomplir jusqu'au bout ce que notre méditation a préparé.
Chercher autour de soi les pauvres honteux de la souffrance, les découvrir, et leur faire l'aumône de notre cœur, de notre temps, de notre tendre respect.
L'orgueil de la souffrance ! Se méfier même de celui-là.
Laisser l'âme s'épanouir pleinement. Repousser tout ce qui l'étiolé, la rétrécit. Rien de mesquin. La vie dans sa plus complète et riche expression.
Si les hommes cherchaient en toute bonne foi à voir leurs frères tels qu'ils sont et appor-
talent un peu d'indulgence dans leurs rapporl-S avec eux, les haines et les luttes, privées ou publiques, cesseraient vite. Mais quand nous regardons les autres, nous sommes généralement myopes ou presbytes, et alors nous contemplons de trop près leurs travers ou nous grossissons de loin leurs défauts. La charité seule donne une vue juste des hommes et des choses.
Une pensée, venue du dehors, par un mot prononcé ou par une lecture, est reçue par l'intelligence d'une façon en quelque sorte passive. Pendant longtemps cette pensée repose à Fétat purement intellectuel. Un jour vient où sous l'action de la grâce elle s'anime et devient, non plus seulement présente à l'esprit, mais vivante pour l'âme. N'est-ce pas ce qui explique et justifie l'intervention humaine dans l'œuvre divine? La grâce seule opère une conversion ; sans elle nous ne pourrions rien pour une âme. Mais ne pouvons-nous préparer à la grâce des matériaux? Ne pouvons-nous déposer dans les esprits des notions nouvelles, répandre des idées qui peut-être un jour, si la grâce vient à passer, s'éveilleront à son souffle et deviendront vivantes? C'est une
PENSÉES DE CHAQUE JOUR 30i
œuvre très humble, qui demande beaucoup de patience et de tact, et qu'il faut accomplir sans attendre un résultat qui sera ce que Dieu veut et qui n'est connu que de Lui.
Le travail, pour devenir fécond, doit être régulier et représenter véritablement un efPort, un approfondissement des choses. 11 faut se garder de cet effleurement dangereux pour l'esprit, et inutile.
Il me semnle que ce qui manque par-dessus tout à cette génération, c'est le recueillement. Méditer suppose une force de pensée, une vue profonde des choses de l'âme dont elle est, en majeure partie, incapable. Et pourtant c'est à ce prix seulement que l'on possède la vie intérieure dont la vie extérieure n'est que l'expression, à ce prix seulement que l'action devient féconde. Que donner à d'autres, en effet, quand en nous-mêmes nous n'avons rien su amasser? Faisons-nous d'abord une réserve de pensées, d'énergies, de prières. Notre trop -plein débordera sur autrui, et jamais ce fleuve intérieur de vie ne tarira,
puisqu'il aura sa source en Dieu. Que chaque jour nous retrempions nos forces dans un contact profond avec l'Eternel. Que le Cœur du Christ, en une communion chaque jour plus intime, nous livre quelques-uns de ses secrets divins. Que la lumière de l'Esprit nous guide. Ayant Dieu en nous, nous ferons sûrement l'œuvre de Dieu, ou plutôt II la fera Lui-même par nous et mieux que nous.
Ne soyons pas des dilettantes de l'amour divin, et ne cultivons pas même cet égoïsmelà. Il faut savoir partager avec son frère les dons que Dieu nous fait et donner la dîme des grâces reçues. Peut-être dans cet effort perdrons-nous un peu des joies du recueillement et de l'intime union à Dieu ; c'est un sacrifice que tout chrétien doit faire. Ce que nous donnerons ainsi n'en aura que plus de prix. N'est-ce pas un peu « perdre son àme » au profit de celle d'autrui ?
Il est relativement facile de ne pas s'ahsorber dans sa propre souffrance; mais la souf-
france des êtres aimés devient facilement pour nous une constante et douloureuse obsession, contre laquelle il faut lutter : par la prière d'abord, en confiant à Dieu ceux que nous aimons, dans un abandon tout filial; par le travail, et aussi par une occupation, choisie en dehors de ce centre d'affections et de pensées. Enfin nous pouvons chercher à oublier un peu, dans le bien fait à d'autres, le fardeau des nôtres, plus douloureux mille fois que celui que nous portons seuls.
Gardons, autant que possible, le silence sur nos tristesses et nos angoisses ; et si l'on voit que nous souffrons, que Dieu seul, du moins, connaisse l'étendue et les causes profondes de notre souffrance.
« Etre toujours joyeux; » à certaines heures on comprend mieux le sens sublime du mot de saint Paul. Il y a une joie que les pires douleurs ne détruisent pas, une lumière qui brille dans les ténèbres les plus épaisses, une force qui soutient toutes nos faiblesses. Seuls, nous
tomberions sur le sol, comme le Christ portant sa Croix; nous marchons pourtant, ou nos chutes ne sont que passagères, et nous sommes bientôt debout et vaillants. C'est que « nous pouvons tout en Celui qui nous fortifie ». Etres de faiblesse, nous portons en nous la Force infinie, et dans la profondeur de notre âme luit la Lumière qui ne s'éteint pas. Comment ne pas être joyeux, en dépit de tout, d'une joie surnaturelle, quand nous avons Dieu pour la vie et pour réternité ?
L'influence exercée par un être est quelque chose de subtil, de pénétrant, dont la force ne se mesure pas. Quelle prédication puissante peut être le simple contact d'une âme ! LIne seule âme peut changer toute l'atmosphère morale autour d'elle, par son seul rayonnement.
Ne croyons pas hâter auprès des âmes la venue du règne de Dieu par notre action personnelle. Tant que l'heure divine n'aura pas sonné, nos efiorts seront vains, ou plutôt ils ne seront qu'une active prière, un appel à
Celui qui transforme et sauve. Jetons-le-Lui, néanmoins, cet appel, avec l'humble conviction que seul II fera la tâche et apportera la vie aux âmes pour lesquelles nous agissons et prions.
Quelle joie de découvrir soudain en un être des ressources qu'on ne soupçonnait pas, un besoin instinctif de vie supérieure, une recherche inconsciente du Dieu inconnu ! Il faut alors, avec respect, apporter à cette âme une petite part de son trésor intime, et offrir pour elle un peu de notre souffrance et- de notre effort quotidien. Mais avec quelle délicatesse il faut toucher à cette âme , afin de ne pas entraver l'action divine ! Un seul mot qui n'apporterait pas un peu de l'Eternelle Parole pourrait détruire tout ce travail intime que Dieu accomplit seul. Laissons -Le parler et montrons seulement, par notre exemple et notre vie, la réalisation en nous de son action profonde et efficace.
Que jamais notre sensibilité froissée ne nous apporte l'indifférence et la dureté de
cœur. Les plaies qui saignent son' vivantes ; réjouissons-nous, si une main inconsciente nous prouve, en touchant notre blessure, que les tissus sont pleins de vie et qu'elle peut se fermer un jour doucement sous une action continue et intime.
L'Eglise du Christ a besoin d'apôtres. Mais que de choses il faut pour mériter ce nom : quelle subordination de l'être sensible à Tâme souveraine et forte ; quelle humble vue de sa faiblesse et de ses fautes ; quelle intelligence sereine; quelle foi brûlante enfin, et surtout quelle inaltérable et vivante charité! Il faut devenir « un autre Christ » parmi les hommes, leur apportant, comme le Modèle Divin, un message de paix, une doctrine, et la liberté par la Vérité.
Pourquoi tant chercher un cœur qui nous comprenne et une voix qui sache nous parler des choses de Dieu et de l'âme, puisque le grand Cœur du Christ s'ouvre à nous largement et que nul être au monde ne saura nous aimer et nous comprendre comme Lui?
La direction catholique si ignorée ou décriée est une force admirable mise au service des âmes et qui, pratiquée comme elle doit l'être, donne à Fâme chrétienne un élan incomparable et parfois la révèle à elle-même.
Jamais nous ne parlons à Dieu sans entendre une réponse, si le langage de notre âme est fait d'humilité, de souffrance et de désir du bien.
Ceux que nous rencontrons le long de notre route humaine jettent un regard distrait, en passant, sur l'enveloppe extérieure de notre être, et s'en vont, sûrs de nous connaître assez. Prenons garde de ne pas agir de même avec les compagnons de notre vie. Même dans une courte rencontre, nous pouvons effleurer une âme ou, au contraire, atteindre d'un regard profond ce qui se cache sous des apparences : tout un être, toute une vie, que d'autres ignoreront toujours.
Je crois à Taction souveraine, puissante et perpétuelle de l'Esprit- Saint dans notre âme et dans l'Eglise.
Le matérialisme pratique est aussi dangereux que le matérialisme philosophique. Il envahit chaque jour les masses, et, sans formules, par le libre jeu des instincts mauvais, il s'installe dans notre démocratie. Il appartient aux chrétiens de proclamer, en face de l'égo'ïsme, la notion fondamentale du sacrifice; en face de l'orgueil brutal ou intellectuel, la conception de l'humilité, et en face du sensualisme et de la mollesse , la loi du devoir, celle que les hommes n'ont pas faite et qui vient de plus haut qu'eux.
Pourquoi un mot prononcé, qui, en d'autres temps, serait resté à la surface de notre âme, l'atteint- il parfois à une plus grande profondeur, faisant une blessure cruelle? Peut-être, à ces instants-là, notre âme est-elle déjà meurtrie par d'autres souffrances, prête à
déborder, et se trouve -t- elle ainsi en contact plus proche avec le dehors, plus près des heurts douloureux et des brutales incompréhensions.
Savoir se taire est souvent sagesse et acte de vertu.
Le devoir est parfois de montrer plus de soi-même qu'on ne voudrait à des êtres qui ne nous comprendront jamais pleinement, et de cacher son âme à ceux pour lesquels on voudrait l'ouvrir toute grande.
La Charité, vertu surnaturelle, est rarement considérée comme telle, même par des chrétiens. Elle est vie, amour, action; gardonsnous de la pratiquer d'une façon inerte, passive, morte.
Transformer sa souffrance en joie pour d'autres, la recouvrir d'un voile qui ne laisse
transparaître au dehors que ce qui peut devenir consolation ou tendresse. Que Dieu seul -nnaisse.ce que Lui seul a voulu et le fardeau tj. Il nous a donné.
De toutes parts les choses humaines nous pressent, nous envahissent ; et, si notre volonté soutenue par la grâce divine ne réagit fortement, nous arrivons vite à mériter le douloureux reproche que le Sauveur adressait à Pierre : « Tu n'as pas le sens des choses divines. »
Avoir le sens des choses divines, c'est mettre Dieu dans sa vie, se pénétrer de christianisme jusqu'aux moelles, voir tout à la lumière de l'éternité que l'Esprit-Saint ne nous refuse jamais; c'est transformer son âme et l'établir dans la paix et la charité; c'est aimer, en môme temps que les œuvres de l'intelligence, l'Intelligence suprême dont elles émanent; c'est chercher à dépasser la surface des êtres et à atteindre ce qu'ils contiennent de profond, le point par lequel, sans secousses, on peut essayer de les rattacher à Dieu; c'est enfin vivre, par la piété, dans une intimité très douce et très forte avec Celui que nous appelons notre Père et qui est pour notre âme la vie.
Il est peu de souffrance comparable à ceLoci : aimer, et se heurter à la haine ou du moins à l'hostilité ; rêver de faire du bien à un être, de lui donner un peu de soi, et découvrir que cet être vous méconnaît, vous juge d'une façon injuste et ignore tout de vous-même. Que faire alors? Ne pas être injuste à son tour ; se rappeler que le Maître a connu ces incompréhensions et ces dédains; et, sans reproches, sans retour trop douloureux sur soi, continuer à parler, à agir et à aimer, non en vue d'une affection qui nous est refusée, mais dans une pensée plus haute et surnaturelle de charité.
Penser est beau ; prier est mieux ; aimer est tout.
Ne pas trop se regarder vivre , mais s'efforcer de vivre simplement, fortement, joyeuse ment, sous le regard de Dieu et pour Lui.
Il faut être toujours et malgré tout indulgent. Dans les torts des autres à notre égard, il y a toujours un peu de notre faute. Que le froissement venu du prochain soit toujours pour nous l'occasion d'un sincère examen de conscience, et que le tort d'autrui disparaisse devant ce que nous découvrirons en nous de faiblesses et de fautes.
Savoir pardonner est la marque spéciale du chrétien. Le pardon ne doit pas être passif, mais devenir un vivant acte d'amour.
Les connaissances humaines apparaissent plus belles et intéressantes à mesure qu'on les pénètre de la Lumière venue de l'Infini; les causes secondes, rattachées à la Cause Première et Une, sont harmonie ; le monde, l'histoire, se transforment lorsqu'on discerne leur Moteur et la Force qui les pousse en des routes inconnues, vers un but que l'humanité ignore, mais que Dieu sait. Et l'homme apparaît bien grand à qui sait voir en lui l'âme, cette âme à qui est ouvert l'Infini, cette âme qui pense, aime et
peut regarder sans effroi tout ce qui passe, sûre de son immortalité.
L'abîme entre les âmes ne peut être comblé que par Dieu.
Le monde approuve ou autorise presque tout. Qu'il s'agisse de l'emploi du temps ou de la fortune, du don de son cœur, des manifestations même les plus folles et les plus coupables, il ferme les yeux, sourit, ou applaudit. N'essayez pas, en revanche, de consacrer un peu de vous-même, de votre argent ou de vos heures à la cause de Dieu. Un tel emploi de la vie n'est pas pour lui plaire, à ce monde frivole, car ce que vous donnez ainsi aux choses éternelles et à vos frères lui est dérobé, et il ne pardonne pas de semblables vols. L'amour de Dieu est la seule originalité qu'il n'accepte et n'acceptera jamais.
L'intensité de certaines douleurs les rend presque sacrées et les porte à se cacher aux regards des hommes. Dans cette profondeur
de Tàme où elles se réfugient, avec Dieu comme unique témoin, elles ne peuvent être découvertes que par les chercheurs d'âmes, ceux qui savent atteindre le fond vivant de l'être, et qui, visiteurs bienfaisants, laissent derrière eux l'aumône d'une religieuse sympathie. Ces bienfaiteurs-là sont rares, et « Celui qui voit dans le secret » est bien souvent le seul confident de notre détresse intime.
L'Eucharistie agit vraiment en nous et nous transforme, presque à notre insu, comme le pain et le vin, aliments terrestres, fortifient sans que nous en ayons conscience notre sang et tout notre corps. Le Christ nous fait, par son contact et par la grâce qu'il laisse en nous, une santé morale et nous crée une autre âme. Ce n'est pas en vain que l'on repose un instant sur ce Cœur et qu'on Lui confie son fardeau de souffrances, de faiblesses et d'angoisses.
Ne pas agir est parfois le plus grand sacrifice et la plus féconde de toutes les actions.
Dieu se charge de faire pour nous, et mieux que nous, ce que nous avons rêvé d'entreprendre. L'influence que nous voudrions exercer, Il l'emploie au bien des âmes, pendant que nous Lui offrons seulement nos silences, notre faiblesse et notre apparente inertie.
Le monde ne comprend pas la douleur, ne connaît pas la pitié et ignore la consolation. Gomment pénétrerait-ill'infini de la souffrance, lui qui ne met pas d'infini dans l'amour et dans la joie?
Il faut accepter, en esprit d'humble charité, les consolations banales, les encouragements venus des lèvres, les mots que le cœur n'a pas fait jaillir et qui s'arrêtent avant d'atteindre le nôtre. Mais il faut ouvrir largement son âme à la sympathie et à la parole qui nous apportent un peu de Dieu et nous disent les mots éternels et vivifiants.
/5 Avril 1905.
Per Crucem ad Lucem.
Aux derniers instants de la Passion du Christ, lorsque, les mains et les pieds transpercés, ayant répandu sur le sol humain, pour le féconder, tout son sang béni. Il vivait ses dernières heures et se pénétrait de la souffrance humaine à un degré que nous ne pouvons comprendre, l'Evangile nous dit que la terre était couverte de ténèbres...
Seigneur, il y a dans notre vie et pour notre âme des heures aussi bien enveloppées de ténèbres, des heures douloureuses où le voile jeté sur notre cœur lui cache la vue même des choses apaisantes, où nous souffrons sans que rien ici-bas puisse nous consoler.
Heureux ceux qui, à de telles heures et dans les ténèbres extérieures, peuvent du moins Vous contempler. Seul Vivant, ô Jésus-Christ I Heureux ceux qui peuvent étreindre de leurs bras
lassés les pieds de la Croix, appuyer leur front fatigué sur vos mains transpercées et reposer leur cœur que la douleur a brisé sur ce Cœur qui a tant souffert et qui sait compatir et aimer !
Je crois que la souffrance a été accordée par Dieu à l'homme dans une grande pensée d'amour et de miséricorde.
Je crois que Jésus-Christ a transformé, sanctifié et presque divinisé la souffrance.
Je crois que la souffrance est pour l'âme la grande ouvrière de rédemption et de sanctifîcatioQ.
Je crois que la souffrance est féconde, autant et parfois plus que nos paroles et nos œuvres, et que les heures de la Passion du Christ ont été plus puissantes pour nous et plus grandes devant le Père que les années mêmes de sa prédication et de son activité terrestre.
Je crois qu'il circule parmi les âmes, celles d'ici-bas, celles qui expient, celles qui ont atteint la vraie Vie, un vaste et incessant courant fait des souffrances, des mérites et de l'amour de toutes ces âmes, et que nos plus infimes douleurs, nos plus légers efforts peuvent atteindre par l'action divine des âmes chères ou
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lointaines, et leur apporter la lumière, la paix et la sainteté.
Je crois que dans Téternité nous retrouverons les bien-aimés qui ont connu et aimé la Croix, et que leurs souffrances et les nôtres se perdront dans Tinfîni de l'Amour divin et dans les joies de la définitive réunion.
Je crois que Dieu est amour et que la souffrance est, dans sa main, le moyen que prend son amour pour nous transformer et nous sauver.
Je crois la Communion des Saints, la résurrection de la chair, la vie éternelle.
Jésus, sur la Croix, a dit ce mot sublime et douloureux : '( Silio. »
Depuis lors, au long des jours et des siècles, rhumanité tout entière a répété ce mot. Les lèvres et les âmes l'ont crié ou murmuré, et tout être à son tour le prononce avec l'accent du désespoir ou de la foi.
Mon jour est venu, mon Dieul L'aube en avait lui depuis longtemps déjà sous l'empire de votre parole et sous l'influence de votre amour ; sous l'action aussi de la lente souffrance dont Vous vous serviez pour votre œuvre de rénovation.
L*épreuve est venue , brisant à jamais mon cœur et lui enlevant une de ses plus chères tendresses, une de ces tendresses que rien ne remplace, faite de maternité, d'amitié et d'intime sentiment fraternel.
Et maintenant, de toute mon âme, je la prononce, Seigneur, la parole douloureuse : u J'ai soif, Siiio. »
J'ai soif de cette paix que seul Vous donnez et qui transforme la vie ; de cette stabilité, de ce repos vivant qui existe seulement en Vous.
J'ai soif de lumière; soif de connaître, de voir, de posséder, comme nous posséderons et verrons dans l'éternité.
J'ai soif de sympathie profonde, de tendresse, divinatrice d'âme, d'union intime et forte en Vous.
Mon âme a soif de se dévouer, de se donner, d'être comprise et aimée, de tout comprendre et de tout partager.
Elle soupire après ce qui dure et voudrait parfois secouer le fardeau des incompréhensions, des hostilités, des étroitesses qui du dehors pèse sur elle et la blesse.
J'ai soif d'infini , d'immortalité , de cet épanouissement de l'âme que nous connaîtrons seulement au delà de ce qui passe.
J'ai soif de vie, de la seule Vie, pleine,
éternelle, avec toutes nos tendresses retrouvées dans le sein de l'Amour infini.
Mon Dieu, j'ai soif de Vous!
Ce cri que je pousse à cette heure, bien des fois encore mon âme vous le redira avant d'aller à Vous, ô Jésus! Je le prononcerai avec Vous : <( Sitio! »
Lorsqu'il a jailli de vos lèvres. Vous aviez fait votre tâche en ce monde, Vous aviez prié, agi, souffert, et « Vous n^ aviez perdu aucun de ceux que votre Père Vous avait confiés )>. — Qu'il en soit ainsi pour moi et si, dans la solitude et aux heures où je vais à Vous comme à l'Ami bienfaisant, je Vous jette encore mon appel douloureux, que du moins, avec votre appui, j'accomplisse ma tâche, que je sois une vaillante, une chrétienne, une apôtre, et que jamais mes secrets élans vers ce qui est éternel ne me fassent oublier ceux qui, sur terre, peinent et souffrent. Que j'aime toujours et de plus en plus mes proches et mes frères humains. Ensuite seulement j'aurai le droit de dire avec Vous : « Seigneur, je n^ ai perdu aucun de ceux que Vous m^ aviez confiés... » Je ne Vous ai pas demandé de me retirer du monde, mais de me permettre d'y faire votre volonté et l'œuvre que Vous m'aviez destinée. Maintenant Vous pouvez, après m'avoir purifiée, m'attirer à Vous dans
votre lumière et votre amour où vivent déjà ceux que j'ai tant aimés et où d'autres me rejoindront un jour. Car, plus que jamais, j'ai soif de les retrouver, mes bien -aimés, soif de vivre avec eux, soif de connaître, de posséder, d'aimer, soif de Vous , mon Dieu !
Les choses de la vie surnaturelle sont devenues si étrangères à certaines gens, qu'ils sont portés à se figurer que ceux qu'ils appellent des « mystiques » ne sont aptes à rien dans le domaine pratique, et leur étonnement est grand lorsqu'ils voient ces mêmes mystiques capables d'initiatives hardies, ou de volonté persévérante. Ehl pauvres gens, l'âme qui monte très haut embrasse d'un plus puissant regard les choses terrestres, et, comme « elle est maîtresse du corps quelle anime » , ce corps obéit à son ferme commandement. Continuez à marcher en rasant le sol, oiseaux aux lourdes ailes ; mais de grâce laissez les oiseaux aux ailes rapides aller parfois du côté de l'azur, pour revenir ensuite butiner sur terre. On y respire mieux, sur cette pauvre terre, quand on a, dans les hauteurs, fait provision d'air pur.
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Nous oublions trop facilement, lorsque les préjugés ou l'ojDposition nous atteignent et nous heurtent, que Jésus- Christ a connu même ces froissements. Lui qui pénétrait toutes choses et qui avait le sens de toutes les délicatesses, de toutes les nuances d'âmes, combien parfois Il a dû souffrir de l'incomjDréhension ou de Tétroitesse d'esprit de ceux qu'il aimait pourtant d'une incomparable tendresse I Et nous ne savons pas accepter les moindres heurts, même lorsque ceux qui nous les imposent ne sont pas, comme pour Jésus -Christ, des amis ou des êtres chers. Apprenons de Lui à être doux et patients toujours, envers les hommes et envers les idées.
Se donner et pourtant se réserver. Tout le devoir chrétien est là.
Dieu, en nous accordant la vie, donne à chacun de nous une tâche spéciale à accomplir et nous assigne un rôle dans l'accomplissement de son plan éternel. Il importe dnoo
avant tout de bien connaître cette mission particulière, de discerner la volonté divine en notre âme et notre vie ; ensuite de nous mettre à l'œuvre et de faire de notre existence entière et de notre mort une œuvre de salut pour nous et nos frères.
Nous sommes les humbles ouvriers du Maître divin, les manœuvres du Père de famille, et il faut, le soir venu, Lui pouvoir dire avec confiance que la moisson est prête et que le vivant Soleil peut faire germer ce que nous avons ensemencé.
« Vous les connaîtrez à leurs fruits. » Dieu connaît notre âme en toutes ses profondeurs; Il n'ignore pas un tressaillement de notre désir, un élan de notre amour, un mouvement de notre volonté ; mais les hommes voient seulement ce que nous traduisons, au dehors, de notre être intime.
C'est pourquoi il faut que nos actes, nos paroles, notre attitude même, ne soient que l'harmonieuse et véritable expression de notre âme ; les hommes jugeront cette âme ou , ce qui est plus important, jugeront Dieu aux fruits qu'il produira en nous et aux œuvres qu'il nous inspirera.
Marthe et Marie ! L'éternel conflit de la vie matérielle et de l'être extérieur avec l'âme et ses besoins impérissables; l'appel du dehors, nous sollicitant de précipiter à la surface les forces cachées et les puissances de notre âme, à abandonner le recueillement intime pour l'action pure, plus féconde, semble-t-il. Mais le Maître a tranché la question, fait cesser le conflit. Marie triomphe; et si notre corps doit se consacrer souvent aux humbles travaux de Marthe, c'est à condition que notre âme ait su, comme Marie, s'adonner à la contemplation et à l'adoration de Celui qui lui dispense la divine parole, à condition que nous ayons su écouter en silence cette parole au fond de nous. L'action ne vaut que par la méditation qui l'a préparée et par le don que nous eu faisons à Dieu.
Le christianisme repose sur la notion de sacrifice. Tout chrétien, à son heure, doit faire comme son Modèle et accomplir, dans le silence ou l'indifférence des hommes, le sacrifice qu'il joindra à celui du Maître. Il
doit connaître Gethsémané ou le Calvaire, dans la faible mesure que ses forces peuvent supporter. Il doit s'offrir en oblation pour le salut de tous et tendre pour tous vers la Croix ses mains souvent lasses. Ses lèvres doivent prononcer l'adhésion sublime du Crucifié, et son âme doit donner le plus pur d'ellemême pour les pécheurs et les déshérités.
Les âmes qui ont vécu longuement repliées au fond d'elles-mêmes et qui n'ont pu répandre au dehors leur plénitude éprouvent parfois le besoin de s'épancher, de transmettre à d'autres un peu de leur réserve intérieure. C'est lo secret de certains écrits, et c'est peut-être la mystérieuse raison de cette privation de sympathie chrétienne qui fait parfois souffrir. Les dépouillements extérieurs font la vie intérieure plus intense et le don de soi plus riche.
II faut donner la plus pc''!;3 place possible au (( moi haïssable », éviter ce qui vaut à nous seulement la louange et l'estime sans servir le prochain ou Dieu. Et cependant, il ne faut éloigner aucune possibilité du plus léger bien
à faire. Conciliation difficile et pourtant indispensable, où la lumière divine nous guide si nous la demandons au temps voulu. Selon le besoin actuel et selon que le devoir proche est abnégation de nous ou charité, il nous faut sacrifier tour à tour notre orgueil ou notre humilité.
Lorsque d'une blessure ouverte le sang ne jaillit plus, il semble à l'œil indifférent que la guérison est proche. Rien de plus faux : la plaie qui ne saigne plus est celle qui ne guérit jamais.
Il est surprenant de voir à quel point on progresse intérieurement en temps de privations spirituelles et lorsque aucune joie sensible ne vient s'interposer entre notre âme et Dieu. C'est bien Lui alors que nous aimons, et non les consolations venues de Lui; ce que nous accomplissons, au prix d'un efTort constant et d'un perpétuel appel à la grâce , est bien le devoir dans toute sa nudité. Lorsque, ensuite , le chemin aride est achevé et que la route se fait plus douce, on est étonné de l'espace parcouru, et il y a parfois une halte
bien douce, dans la paix et proche du Cœur de Dieu.
Observer une grande réserve pour tout ce qui touche à ma vie intérieure; ce que j'en livrerais au dehors, sans un absolu devoir de charité, ne servirait pas aux autres. Il ne faut pas distribuer la menue monnaie de son trésor et gaspiller ce que le Maître nous a donné.
Il faut dire à la souffrance physique ou morale, lorsqu'elle menace d'atteindre notre âme, le « Tu n'iras pas plus loin! » et laisser les flots du dehors battre cette pauvre âme, sans user ses forces à trop les repousser, mais en évitant l'envahissement et en fortifiant la pauvre assaillie. Les agitations, amertumes, et tout ce qui vient du dehors ou de notre être sensible, s'apaisent vite lorsque nous faisons en nous un peu de silence et lorsque nous reprenons haleine près de Dieu.
Si Dieu veut que j'atteigne l'extrême vieillesse, j'accepte pleinement sa volonté et Lui de-
mande Beulement de me permettre de L'aimer et de travailler efficacement pendant ces longues années à Tavènement de son règne dans les âmes et pour son Eglise. D'ailleurs, à quoi bon désirer que la route soit plus courte lorsqu'on en sait le terme? Je puis attendre l'heure fixée pour moi, puisque j'ai la confiance de retrouver, par la grâce divine, ceux qui m'ont précédée dans Téternité.
Je sais que je ne puis pas posséder en ce moment la vie pleine, totale, telle que nous la connaîtrons dans l'éternité. Mon âme, bien faible, est emprisonnée dans ses mille liens humains qui ne lui permettent pas de connaître, de posséder et d'aimer. Et pourtant la lueur divine qui illumine ses ténèbres suffit à lui faire tout attendre et tout espérer.
Mettre plus d'énergie dans la lutte contre soi-même; ne pas laisser les influences du dehors dépasser un certain point de l'âme, et fortifier cette âme faible contre les blessures qui lui sont faites sans cesse.
Une seule dissimulation est louable : celle qui laisse ignorer le mal qu'on nous fait, noire souffrance, et ce point profond de l'âme qui appartient à Dieu seul; celle qui, sans cacher ce que nous sommes, ne nous révèle pas tout entiers et n'épuise pas notre réserve de charité, d'énergie et de bonté.
Agir dans rabattement du corps et souffrir sans consolations sensibles, c'est mériter peutêtre ce que notre prière n'aurait pas été digne d'obtenir. Le sacrifice seul va sûrement jusqu'au Cœur de Jésus.
Le silence est un devoir chrétien.
Lorsqu'il s'agit de nous, de nos épreuves, des grâces reçues, il faut nous taire, à moins que la charité nous oblige à parler. Et même lorsqu'il s'agit des choses divines, il est bon d'être plein de réserve, de « conserver ces choses en notre cœur » jusqu'au moment où ce cœur s'ouvre pour un êtrehésitant ou maiheureux.
A quoi bon confier ses peines, ses angoisses, ses regrets à ceux auxquels on ne peut dire en terminant : « Priez pour moi I »
Avant d'agir, s'établir dans la paix ; bannir de son âme par le recueillement tout ce qui peut la troubler ou l'agiter ; fortifier sa volonté par la prière et la méditation ; et ensuite se mettre à l'œuvre humblement, virilement, joyeusement.
Certains rires ressemblent à des sanglots ; certains sanglots à des chants d'action de grâces.
Beaucoup de gens connaissent si peu leur âme, qu'il est bien difficile qu'ils puissent comprendre l'âme d'autrui.
PEiNSÉES DK CHAQUE JOUU 331
Je cesse maintenant d'inscrire ici ces pensées ; l'évolution d'âme dont elles ont marqué les étapes est achevée. Du moins, — car ici-bas rien n'est jamais achevé , — mon âme est entrée dans cette grande paix divine, grâce imméritée dont il me faut bénir Celui qui a tout voulu et tout accompli. Je crois, j'espère et j'adore; et c'est dans un sentiment profond d'humilité et de reconnaissance que, regardant ma vie et les bienfaits reçus, je donne à Dieu, je Lui consacre mon âme et la vie nouvelle qui s'ouvre devant moi.
Août 1906.