‹ Journal. Extraits publiés avec une notice bibliographiqueChapitre 2 sur 17 · DES EDITEURS · texte numérisé non relu

DES EDITEURS

Le marquis d'Argenson remplit tout le milieu du xviii" siècle de son esprit, de son ambition, de ses généreuses et audacieuses théories; bien qu'il ait énormément écrit, son œuvre est peu connue du grand public; c'est surtout pour en faciliter la connaissance et la recherche que nous donnons ce volume.

La biographie de d'Argenson a été écrite avec grand détail plus d'une ibis : on la trouve notamment en tète de l'édition Jannet, dont il sera parlé ci-après dans la notice bibliographique qui termine ce volume. Nous n'avons ni la place ni le besoin de refaire ici ce qui a été fait convenablement ailleurs. Nous nous bornerons à quelques dates. D'Argenson est

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fils de Marc-René de Voyer d'Argenson, lieutenant général de police pendant vingt et un ans, garde des sceaux de 1718 à 1720, et frère du comte d'Argenson, né en 1696, ministre de la guerre en 1743, avec lequel il assista à la bataille de Fontenoy. Né en 1694, il fut conseiller au Parlement dès 1716, intendant du Hainaut en 1720. Devenu ministre des affaires étrangères le 18 novembre 1744, il abandonna son Jourtial^ qu'il tenait assez régulièrement depuis une quinzaine d'années, le reprit au mois de février 1747 en sortant du ministère et le continua jusqu'à sa mort. C'est cette partie du Journal (février 1747-janvier 1757) qui a fourni les textes donnés ici.

11 est peu de livres, croyons-nous, plus propres que celui-ci à mettre en lumière les inextricables difficultés au milieu desquelles se débattait alors la France et à montrer par suite les origines lointaines de la Révolution. L'homme est d'une indiscutable sincérité, d'une entière bonne foi ; mêlé aux grandes affaires, il a beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup noté; par ses conversations avec son frère (qui joignit pendant longtemps aux attri-

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butions de la guerre celles de ministre de Paris), il connaissait les pires secrets; c'est donc un témoin d'un prix inestima])le. Mais qui peut lire les neuf volumes, très chers, publiés par la Société de Fhistoire de France? qui possède même les cinq volumes de Fédition Jannet? Le public n'aime plus maintenant que le livre court; nous le lui donnons, mais avec cette réserve que c'est bien moins pour le charmer par la prose offerte que pour lui montrer, par des exemples, tout ce qu'il aurait à prendre et à apprendre dans les éditions plus complètes, et c'est encore pour lui faciliter cette étude que nous nous sommes appliqués à réunir autour de nos extraits tout ce qui peut éclairer le marquis d'Argenson, sa vie et son œuvre. C'était la destinée de notre auteur de ne pas voir son œuvre entière connue de la postérité; la grande masse de ses papiers fut, comme on sait, détruite en mai 1871 dans l'incendie de la l)ibliothèque du Louvre ; les éditeurs directs de ces manuscrits avaient estimé qu'une sélection s'imposait, et à vrai dire la forme d'esprit de d'Argenson, son mode de travail, la passion qu'il mettait à écrire avec abondance sur les sujets

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les plus divers, entraînaient à cette imperfection; on voudra bien remarquer cependant que la présente publication diffère, par son plan même, des éditions qui la précèdent.

Diverses circonstances se rencontrent d'ailleurs qui justifient par avance une publication d'extraits. Quelques matières en effet s'éliminent d'elles-mêmes quand il s'agit d'un tableau de la France. D'Argenson s'est toujours beaucoup occupé d'affaires étrangères, avant son ministère, parce qu'il espérait y arriver, après sa chute parce qu'il comptait y revenir; il a consacré de longues pages à ce sujet. 11 s'étend longuement aussi sur sa famille, son histoire, les événements qui la concernent. Nous avons écarté ces deux ordres d'idées.

D'autres exclusions s'imposaient encore.

Notre homme se plaît en effet à pronostiquer. Mécontent de son éloignement des affaires, il est toujours prêt à annoncer les pires maux, parce que, dit-il, ceux qui lui ont succédé sont des ignorants ou des incapables. Toutes ces choses n'ont plus d'intérêt aujourd'hui.

Un défaut se remarque encore dans le Journal dont la cause réelle n'est pas connue.

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Un grand nombre de sujets sont traités deux fois; c'est d'abord une courte note sur un événement, sur un bruit qui court, puis quelques jours après, on retrouve la même affaire avec des développements nouveaux. N'y-a-t-il pas là quelque confusion de manuscrits? Les précédents éditeurs n'auraient-ils pas réuni deux sources à l'origine distinctes : les notes jetées sur le papier comme mémento et la rédaction définitive? Questions qu'il est maintenant impossible de résoudre, mais qui étendent le cercle des éliminations utiles.

Nous ne pouvons donner ici une édition critique de d'Argenson ; nous suivons presque partout le texte publié par la Société de l'histoire de France, sans rectifier même l'orthographe des noms propres, souvent défectueuse; nous nous sommes attachés avant tout à faire œuvre de vulgarisation et non de savoir.

C'est ainsi que, bien qu'il eût été aisé de trouver quelques pièces inédites, nous avons tenu, la famille ayant des droits qu'il convient de respecter, à ne pas imprimer une ligne qui ne fût connue depuis quarante ans.

, Nous avons choisi, pour faire connaître d'Ar-

AVERTISSEMENT

genson, une partie, non des Mémoires^ mais du seul Journal^ et nos extraits ne s'appliquent qu'à la période comprise entre la retraite du ministère et la mort de Fauteur. Est-il nécessaire de justifier cette méthode? Le Joui-nal a un prix tout particulier; il mérite bien sou nom; les rectifications qu'on y trouve témoignent que c'est là une œuvre vraie, sincère, un document enfin comme il en faudrait ])caucoup pour l'histoire. Un Journal se prête mieux que toute autre œuvre à des extraits. Nous aurions pu, à la vérité, commencer ces extraits à la date même où remonte l'édition suivie, mais il nous eût fallu ne donner que quelques lignes des plus importants sujets, et puis, argument décisif, le commencement du Journal tel qu'on le trouve dans cette édition, n'a pas la même valeur que la fin. Une grande partie de la première période fut écrite après coup. Ce sont des souvenirs et non pas un Journal proprement dit. Les défauts littéraires du marquis d'Argenson se remarquent enfin davantage en ses jeunes années, et, en prenant à peu près la moitié du Journal (non pas comme durée, mais comme matière), nous avons pensé que

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nos extraits plus condensés gagneraient en expression et en intérêt.

Il est une exclusion enfin que nous devons indiquer, c'est celle des passages du Journal où se rencontrent des libertés de langage. Cette exclusion s'imposait cependant. 11 fallait en effet se résoudre ou à demeurer dans le public restreint qui connaît déjà d'Argenson ou à pénétrer dans de nouveaux milieux; or les brutalités d'expression (ou du moins ce que nous estimons tel aujourd'hui) qui charmaient l'austère Dauphin et sa pieuse famille eussent fait exclure ce livre des établissements d'enseignement, où il a précisément beaucoup de choses nouvelles à apprendre. D'Argenson luimême admet, au début de son Journal, qu'il est « destiné à être lu de sa postérité » ; il ne s'agit là que de l'histoire des mots ou des choses elles-mêmes dans leur rapport avec le langage, et parce que nous ne pouvons écrire cette histoire-là en toute liberté, peut-être serait-il téméraire de croire que nous l'emportons en vertu sur nos pères.

INTRODUCTION

Si l'on ouvre au hasard les neuf gros volumes qui contiennent le Journal et une partie des Mémoires de d'Argenson, on risque fort d'être rebuté par une quantité de choses fastidieuses et de ne pas se douter qu'on a là un document très précieux pour l'histoire. D'Aro-enson aime trop h écrire*. Il s'attarde volontiers à des anecdotes insipides, à des récriminations fâcheuses contre sa femme, contre son frère ou contre des personnages qui nous sont iudiiférents, à d'interminables dissertations sur les affaires étrangères. Mais, de ce fatras d'autant plus indigeste que d'Argenson n'est pas un grand écrivain, nous pouvons dégager bien des pages dont il est inutile de faire l'éloge; pour peu qu'on y jette les yeux, on en sentira le prix. Ce qui n'est pas inutile, c'est de dire l'autorité de

1. Il note avec regret que son fils, au sortir du collège, resta huit jours sans demander d'écritoire. En revanche il est content de dire que dans ses deux ans de minislère il sortit de ses bureaux plus d'écritures qu'en six ans sous ses prédécesseurs.

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riiomme à qui nous devons ces tableaux si cuneux, ces renseignements si précis, ces dépositions souvent incorrectes, mais parfois éloquentes.

Le second éditeur des Considérations sur le gouvernement de la France a dit, en 1784, que l'empreinte des idées de d'Argenson se retrouvait dans tous les livres de politique publiés depuis quarante ans, notamment dans V Esprit des lois, dans V Essai sur les ?nœurs, dans VAmi des hommes, dans la Tliéorie de Vimpôt, dans les ouvrages des économistes, dans le Contrat social, dans les Entretiens de Phocion. Peut-être y a-t-il là de l'exagération; pourtant dès l'année 1739, Voltaire faisait son profit des Considérations et souhaitait qu'elles fussent communiquées à Frédéric. Rousseau n'a pu se refuser au plaisir de les citer plusieurs fois dans le Contrat social, « pour rendre hommage à la mémoire de l'homme illustre et respectable qui avait conservé jusque dans le ministère le cœur d'un vrai citoyen et des vues droites et saines sur le gouvernement de son pays' ». Après avoir expliqué qu'à Versailles d'Argenson était surnommé « la bête » à cause de son air de bonhomie et son ton

1. Voir la note un peu avant la fin du Contrat social. Le manuscrit cité par Rousseau avait un titre différent de celui sous lequel l'ouvrage a été publié.

INTRODUCTION

bourgeois, Duclos disait : « Je ne crois pas qu'il y ait eu beaucoup de ministres aussi instruits et aussi éclairés ». Le cardinal de Fleury fit d'abord très grand cas de d'Argenson; s'il finit par le prendre en aversion, lui reprochant d'être le digne ami de Voltaire, il avait pendant de longues années étudié avec soin les mémoires qu'il lui demandait sur toutes sortes de sujets : en 1732 il trouvait que personne n'avait de meilleurs principes et lui témoignait le prix qu'il attachait à ses avis. Le garde des sceaux, Chauvelin, l'engageait à continuer de donner des conseils dont on se trouvait si bien et dont le roi était si satisfait. Un mémoire composé par ordre de Louis XV en 1739, à propos des querelles religieuses, produisit une impression dont d'Argenson fut très flatté.

C'était un philosophe, dit Voltaire dans la lettre où il exprime à Cideville « les tendres regrets » que lui causait la mort de leur ancien camarade de collège. Puisque Voltaire le veut, comptons d'Argenson parmi les philosophes; il a quelque droit à ce titre : il finit par mettre son espoir « dans les progrès de la raison universelle » ; il reprochait à d'Aguesseau de se damner à force de haïr Voltaire. Mais, sans parler d'autres reproches adressés au même personnage et de certains récits peu philosophiques, ajoutons bien vite qu'en 1736 cet ami de Voltaire trouvait Voltaire trop hardi et craignait de le voir accréditer des idées dangereuses. Il se

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disait grand admirateur et élève de l'abbé de Sainte Pierre, mais quand le maître, ne s'en tenant pas aux limites de la France, travaillait au bonheur de tout le genre humain, l'élève déclarait en s'inclinant qu'il ne pouvait le suivre si loin.

D'Argenson a tantôt le langage d'un sage, tantôt celui d'un extravagant. Il rêve, il caresse des chimères qui semblent justifier le surnom de secrétaire de la république de Platon que lui donnait le duc de Richelieu. 11 trouve que Rousseau va trop loin, mais lui-même émet les paradoxes qu'il pousse plus loin que Rousseau, en les adoptant, n'osera le faire : dans son aversion pour les grandes villes, il s'emporte jusqu'à dire que la destruction de Lisbonne par un tremblement de terre est un malheur heureux. Ce libéral qui parle si bien de laisser faire et de laisser passer, de gouverner moins pour gouverner mieux, parle aussi de chasser de Paris tous les industriels, ce qui aurait, entre autres avantages, celui de retrancher un tiers de la population. Il est très capable de s'éprendre d'un système. Mais l'expérience, la mobilité d'un génie prompt à se contredire, une clairvoyance rare*, un grand fond de bon sens qui persiste à travers des bizarreries incohérentes, rendent ses engouements peu

1. Bien plus grande que celle de Rousseau que l'on a beaucoup trop vantée. Entre autres exemples celui-ci est à remarquer : tandis que Rousseau a méconnu les ressources et l'avenir de la Russie, d'Argenson les a très clairement pressentis : « Qui peut prédire jusqu'où iront les Moscovites.' » Considérations, I, 19.

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durables. Il n'est l'esclave d'aucune doctrine. Magistrat et homme d'Etat par métier, comme il le rappelle volontiers, il a manié les affaires; il a été conseiller au Parlement, intendant^ ministre. Le platonisme lui parait en politique ce que sont en physique les théories générales; il ne trouve pas bon qu'on veuille asservir le monde à ses idées, qu'on entreprenne de réaliser a des songes et des plans chimériques ». Il regrette de ne voir aucune philosophie dans le gouvernement, mais quelle philosophie y voudrait-il? celle des Rosny, des Jeannin, des Villeroy, c'est-à-dire une philosophie où il n'y a pas place pour les abstractions, pour les conceptions à priori, pour tout ce qu'on appelle métaphysique.

Il a le goût des nouveautés^; mais, en politique, il les redoute. Il sionale le danoei- des révolutions en termes qui ressemblent beaucoup à ce qu'avait dit Montaigne, à ce qu'allaient redire Rousseau et Mably : « On ne peut remédier subitement à d'anciens abus; il faut toujours plus de temps pour les détruire qu'on n'en a mis îi les introduire. L'absurde et l'impraticable des expédients ont jeté un grand

ridicule sur tous les novateurs en politique 11

faut être autant en garde contre les réformes que contre les abus; bien des abus ne peuvent se rec-

1. Il prédit non seulement la direction des ballons, mais encore la création d'une nouvelle charge, celle de « Secrétaire d'Etat pour les forces aériennes ».

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tifier sans renverser l'usage établi de tout temps. On conclut souvent mal h propos des abus, contre l'établissement même. La plupart des établissements ont été l:)ons dans leur principe, il ne faut que les ramener a l'institution primitive. Quelquelois ils ont été d'abord mauvais, mais se sont rectifiés dans le cours de leur durée, et ensuite déformés : en ce cas il faut les ramener au point où ils ont été utiles '. »

D'Argenson, comme tous ses contemporains, est fermement attaché à la monarchie, il a même pour elle une sorte de culte.

Il a beau dire qu'en lisant Sidney il devient républicain, qu'on est généralement plus heureux dans les républiques, que tous les pays devraient se mettre en république immédiatement, au fond il reste très convaincu qu'il n'y a qu'un « seul bon et praticable gouvernement, la royauté démocratique, une démocratie subordonnée h l'autorité royale* ». Ce n'est pas seulement parce que la France est monarchique qu'il le demeure lui-même en dépit

1. C'est le début de la conclusion des Principes et maximes, qui forment le chapitre ii des Considérations. Voir aussi p. 21 de l'édition de 1784.

2. En tète de l'article où il conseille d'établir partout la république, on lit : « Sous le monarque il faut des républiques petites ». Dans l'article précédent, on voit que le monarchisme est la meilleure espèce de gouvernement.

INTIIOUUCTIOX

(le tous les arguments contre le pouvoir d'un seul : il ne croit pas que la démocratie pure, h laquelle il rêve de temps à autre, puisse, en aucun temps ni aucun pays, se maintenir d'une façon sérieuse; il la trouve « sujette à la violence effrénée » et la condamne à dégénérer rapidement en aristocratie héréditaire. Or l'aristocratie héréditaire est selon lui le pire des fléaux. On a souvent prétendu que les attaques contre elle venaient d'un esprit de jalousie et de rancunes bourgeoises; en fait, elle n'a été détestée par personne plus Cjue par deux écrivains qui n'appartenaient pas au Tiers-Etat. Le marquis d'Argenson, qui a des titres de cinq cents ans de noblesse, traite les seigneurs héréditaires comme le fera en 1788 le comte d'Antraigues. Il croit la royauté indispensable pour préserver la France de la tyrannie funeste que la noblesse exercerait dans les provinces si elle n'était pas comprimée par le pouvoir central. Le meilleur ordre de choses auxquelles on puisse aspirer serait celui où un monarque aurait « pour fonction essentielle » de conserver l'égalité en empêchant la formation d'une caste aristocratique. Si la France et l'Angleterre n'avaient pas un roi héréditaire, elles seraient infailliblement vouées à des discordes pareilles à celles qui désolèrent et perdirent la république romaine ^

1. Il dit encore : « On n'a pas la moindre idée du mal que cause une noblesse héréditaire. Quand je j^arle ainsi on me regarde

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Dans sa ferveur monarchique, d'Argenson n'admettait pas que la liberté du peuple fût inconciliable avec l'autorité du prince ; il estimait qu'au contraire le bonheur du monde doit être fondé sur leur accord parfait*.

Ce qu'il y a peut-être de plus remarquable et de plus instructif dans ce Journal qui contient tant de choses curieuses, c'est l'impression que fait sur ce royaliste si convaincu le spectacle auquel il assiste, c'est le travail qui s'opère dans son esprit, c'est la démonstration d'une vérité capitale : en marchant dans la voie qui conduisait au serment du Jeu de Paume et à l'affirmation des principes de 89, les hommes du xviu^ siècle furent guidés non par des spéculations philosophiques et une doctrine abstraite, mais par des faits malheureusement trop réels, par une expérience dure, par le bon sens.

comme un homme à idées singulières... Je vois chez tous les auteurs politiques contradiction et confusion dans Tidée qu'ils se forment du gouvernement aristocratique : les plus partisans des formes républicaines, les plus amateurs de liberté disent que la démocratie pure est impossible, qu'il faut un régime mixte entremêlé d'aristocratie et de démocratie. Or je demande ce qu'ils entendent par cette aristocratie dont ils parlent. S'agit-il de nobles nés tels?... On n'aura de repos que si on efface jusqu'au dernier vestige cette division en nobles et en roturiers. » 1. Il veut que, tout à la fois, <> Rome soit toujours libre et César tout-puissant ».

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D'Argenson avait commencé par dire du bien du cardinal de Fleury; il en disait encore en 1736. Il finit par en dire o^rand mal. Exaspéré par un trop long ministère, il eut pour Fleury une sévérité excessive. Avait-il oublié ce que le royaume avait soufiPert pendant les dernières années de Louis XIV, ce que lui-même avait noté en 1725 lors de l'arrivée en France de Marie Leckzinska, la misère des campagnes, l'oppression des paysans, les routes défoncées et dangereuses, la famine?

Dès l'année 1739 il écrit : « Le règne des sots qui a commencé sous M™" de Maintenon, fit place à celui des fripons sous la régence; sous INI. le cardinal on a celui des fripons et des sots ». Quelques semaines plus tard il ajoute : « Les royaumes périront quand les sots auront seuls part à l'administration... Il n'y a plus part à rien aujourd'hui que pour les sots ; aussi les jeunes gens ne s'étudient qu'à être sots et de sots qu'ils sont, se font fripons encore. »

La misère arrive à « un degré inouï ». Dans les campagnes les hommes meurent « dru comme des mouches, de pauvreté, en broutant l'herbe ». On assassine sur les chemins les femmes qui portent du pain. Ce pain vaut cinq sous en Flandre, sept à Calais, onze à Paris; on commence à en manquer, la moitié des habitants ne peut s'en procurer, les

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marchés deviennent tumultueux. A Bellevllle on travaille à remoudre de vieilles farines gâtées et le peuple crie qu'on veut l'empoisonner. Dos la tombée de la nuit Paris est plein de voleurs; ii partir de sept heures du soir, on n'ose plus sortir et il n'y a personne dans les rues. Les impôts cruels n'ont « pour tarif que l'arbitraire », ôtent aux particuliers « l'esprit de propriétaire », tarissent toute espèce d'industrie. Le recouvrement s'en fait avec une rio-ueur telle qu'on enlève aux pauvres jusqu'il leurs habits. En 1740 le roi avouait que le royaume s'était diminué d'un dixième depuis peu. Sur son passage la foule au lieu de l'acclamer, criait : « Misère! Du pain! »

Trente-quatre des meilleurs professeurs de l'université étaient chassés de leur chaire en qualité de .lansénistes. Rollin, « ce savant si vénérable », était « exclu de tout ».

La cour était le lieu des intrigues les plus basses et les plus ignobles. Tout s'y faisait en vue de l'argent. Une (c sublime fourberie » s'y développait.

En voyant « la tvrannie démasquée », les honnêtes gens proscrits, le peuple ruiné, le roi endetté, les mœurs corrompues, les provinces dépeuplées, la nation énervée, partout le pillage, la perversité et le déshonneur, d'Argenson indigné s'en prenait non pas à la royauté absolue, mais au ministère absolu, source de la tyrannie qu'exerce le roi (( sans s'en douter ».

INTRODUCTION

Fleury est « le démon du mal » ; Louis X^ , « le démon du bien ». A la vérité il a tort de laisser le cardinal régner si longtemps. Un prince si bien doué ne devrait pas à son âge rester dans cette malheureuse tutelle. Qu'il s'en débarrasse : il surpassera Titus, fera les délices de ses sujets, montrera ses grandes qualités qu'on ne connaît pas bien encore et surprendra tout le monde en prouvant qu'il est un grand roi, un des plus grands que la France ait jamais eus. Tout promet un rogne heureux.

Pour ce prince qui donne de si belles espérances, d'Argenson a une indulgence sans bornes, découvre jusque dans ses faiblesses des motifs de bon augure et quand il ne peut le louer s'ingénie à lui trouver des excuses qui sont parfois étranges.

Si Louis XV ménage trop son vieux précepteur c'est par reconnaissance, par bonté d'âme : « Concevons toujours le roi comme l'homme le plus fin de son rovaume; il s exerce en attendant mieux à tromper son ministre » ; donc il ne suivra pas les mauvaises habitudes données par ce ministre, il fera maison neuve et tout ira bien.

Le roi « fait un travail de chien pour ses chiens » ; on prétend qu'il mènerait les finances et la guerre avec moins de peine. Mais cela marque qu'il est capable d'application, aime Tordre, sait

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descendre jusque dans les détails, « ce qui le conduira h de grandes choses quand il changera d'objet ».

Il paraît manquer tout à fait d'humanité et voit sans émotion les souffrances de ses serviteurs; il en rit même, mais « c'est un tic; au fond il en souffre ».

Un mot, un geste, un bruit favorable suffit pour que la confiance ébranlée redevienne entière et ferme, pour que de nouveau le roi soit déclaré charmant, adorable.

Les années s'écoulent et il devient difficile de se faire de plus longues illusions; d'Argenson commence à craindre que Louis XV soit décidément à Louis XIII ce que Fleury est h Richelieu : « Les meilleurs serviteurs du roi sont découragés et commencent à le regarder comme au-dessous de rien... Insensible au malheur public, paresseux, incapable, il s'amuse, papillote, va à la chasse, ne pense à rien. » Pour ne pas désespérer, « il faut une foi d'Abraham ». D'Aroenson tâche d'avoir cette foi.

A la mort du Cardinal, il devient impossible de douter que le roi ait « une indifférence inconcevable pour ce qu'il y a de plus capital pour son honneur et ses intérêts ». Cependant en 1744, quand il va à l'armée et paraît s'intéresser aux questions mili-

INTRODUCTION XXY

taires, d'Argenson a une lueur d'espoir : « Aurionsnous donc un roi?» s'écrie-t-il.

Hélas non, tout va de mal en pis. Ce prince si doux laisse croître les abus jusqu'à l'entière subversion du rovaume. « De la cour viennent les obstacles au bon ordre, les maux irrémédiables qui mènent de la fièvre lente à la fièvre chaude. Les armées du Bas-Empire se portaient parfois à la destruction des monarques ; chez nous la cour marche au même but, la cour terrible école de crimes et de noirceurs, plus ennemie du roi que les cours de Vienne et de Berlin. »

Le pouvoir royal devient plus despotique que celui de Turquie : « Toutes les corporations sont attaquées, leurs privilèges retirés, les officiers municipaux des villes supprimés, les pays d'Etats imposés arbitrairement, les parlements dégradés... » Tout n'est que tyrannie et anarchie en même temps. VEsprit des lois est défendu par le gouvernement qui se scandalise de la moindre vérité ; heureusement Montesquieu a des amis et « on ne lui fera pas de mal ». Mais un avocat, le plus galant homme du monde, le plus honnête, fait un livre excellent qui rendrait la société heureuse si elle pouvait le devenir par un livre; ce livre sera brûlé, l'auteur est tout surpris de se voir arrêté et on ne sait ce qui lui arrivera. Un conseiller au Châtelet, Granjean de la Croix, vient de mourir à la Bastille : en vain a-t-on représenté que sa

LA FRANCE AC MILIEU DU XVUl" SlilCLE. "

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détention était injuste, qu'il courait risque de vie; on a répondu qu'il v avait de bons médecins h la Bastille... Le mot de tyrannie commence à sonner haut dans le public. « On arrête beaucoup de monde pour avoir parlé des affaires présentes... Il ne se passe pas de nuits où on n'enlève de pauvres bourgeois, ceux que l'on craint qui ne contribuent àc[uelque sédition ; on ne sait ce qu'ils deviennent. » Les petites nouvelles à la main qu'on envoyait innocemment dans quelques sociétés de Paris sont interdites; « elles étaient pourtant sans réflexions d'une sécheresse sage et impartiale ». Tout est plein d'espions, les lettres interceptées, l'inquisition affreuse.

La misère multiplie les contrebandiers qu'on nomme mandrins , du nom de leur chef. Ils sont soutenus par la noblesse et par le bas peuple cjui est pour les révoltés. A Paris même, les séditions commencent ; Louis XV n'ose plus y passer. M*"* de Pompadour risque d y être déchirée. De 1748 à 1752 on compte dans l'armée plus de trente mille déserteurs.

D'Argenson n'est pas animé par des spéculations philosophiques; ce sont les faits auxquels il assiste qui lui inspirent des accents indignés et provoquent chez lui des rétlexions comme celle-ci : « Oh! que l'ambition serait une belle chose si elle n'était nécessairement accompagnée de servitude et de lâcheté dans les monarchies despotiques! «C'est

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la mauvaise issue du gouvernement français qui « achève de persuader que ce gouvernement est le pire de tous ».

Par une malheureuse conséquence de la façon dont la France est conduite, « les établissements pour le bien public se tournent tous en fléaux ». « La plume tombe des mains de ce qu'on voit arriver : déshonneur au dehors, ruine au dedans, l'État croule par ses fondements. N'y a-t-il donc plus qu'à se détacher de la patrie et à se préparer à passer sous d'autres maîtres ou sous une autre forme de gouvernement? »

Il avait écrit en 1739 : « Quel est le Français h qui le sang ne bouille pas dans les veines, d'entendre parler d'une paix aussi honteuse que celle dont se flatte un gouvernement aussi bas que celui du cardinal de Fleury? » En 1749, après la paix d'Aix-la-Chapelle, il avait eu sous les yeux l'image où le roi « lié et déculotté » était fouetté par la reine de Hongrie pendant que l'Angleterre et la Hollande criaient : « Frappez fort, il rendra tout ». H vit encore, à la fin de sa vie, l'alliance avec l'Autriche qu'il condamnait sévèrement. H ne vit pas les désastres de la guerre de Sept Ans \ il ne vit pas la Dubarry, la partie la plus triste et la plus répugnante du règne de Louis XY. Mais ce

1. Il n'aurait pas regretté le Canada : il disait que la perte en serait petite en comparaison de ce qu'il en coûterait pour le défendre, et conseillait de s'y rcsigiier « de bonne grâce ».

INTRODUCTION

qu'il avait vu suffisait pour lui faire prévoir et presque souhaiter, en 1752, « une révolution nationale ».

YI

« Le temps de l'adoration est passé. » Partout on commence h parler de liberté et « ce nom de maître, si doux à nos aïeux, sonne mal. » Le parlement (( avance les maximes les plus anti-royales, y intéresse toute la nation ». Non seulement les magistrats exilés en province forment des espèces de communauté, étudient le droit public, en confèrent et propagent l'idée que la nation est audessus du roi; mais leurs émissaires courent tout le royaume « pour exciter une révolte générale » (mars 1734). Cela inquiète d'Argenson qui, malgré ses dégoûts et ses accès d'indignation, n'est jamais devenu sérieusement un révolutionnaire. Il voudrait qu'en répondant aux remontrances des parlements, le chancelier fît sentir ce qu'elles ont de funeste; seulement, àquoicela servira-t-il? on se mettra de plus belle « à définir et à discuter lautorité royale ! »

Il n'est pas grand ami de la magistrature. Il lui trouve « une aigreur importune ». Il l'accuse de vénalité : « La corruption n'est pas sensible dans les affaires de droit public, mais elle se voit dans les jugements des affaires particulières ». lia longtemps conseillé des mesures rigoureuses contre les parlements. En 1752, il trouvait bon qu'on les

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menaçât de les casser; en 1754 il disait : « Qu'on les écoute quand il s'agit des libertés de TEglise gallicane ; pour les affaires séculières dont ils ne doivent pas se mêler, forcez-les : tout le monde donnera raison au roi. »

Mais, tout en reconnaissant que parfois ils vont trop loin, il déclare que ses propres opinions politiques se sont très gravement modifiées : « Moimême qui ai toujours médité et puisé des matériaux dans l'étude sur ces matières, j'avais ma conviction tout autrement tournée qu'aujourd'hui », écrit-il le 26 juin 1754. Il trouve quil y a des cas où le Parlement est parfaitement dans son rôle en réprimant les entreprises du despotisme. Sans doute les questions dangereuses agitées par les magistrats pourraient bien, « après avoir troublé les esprits, mettre le corps en mouvement » ; mais « qui a tort ici? Certes c'est le gouvernement qui « force à louiller dans ces profondeurs. » La résistance des parlements est l'unique ressource que l'on ait contre les excès du despotisme et préserve seule la France d'une inquisition « pareille à celle qui sévit en Espagne* ».

En recherchant les causes qui contribuèrent à

1. Il ne souhaite pas la convocation des Etats Généraux qui ne produisaient nul bien au temps où on les convoquait : « Si on les assemblait... la cohue et la confusion y seraient encore plus grandes » ; ils ressembleraient au Parlement d'Angleterre et « ce qui se passe dans cette ile ne doit pas les faire désirer ». Voir toute la fin du dernier chapitre des Considérations.

XXX INTnODUCTIOX

développer vers le milieu du xviii'' siècle les idées de liberté et de résistance au pouvoir absolu, on a trop négligé les luttes si longues, si retentissantes, si passionnées' entre la couronne et la magistrature. Au lieu de tant parler de Tinfluence que Plutarque ou Rousseau ont pu avoir, il faudrait étudier celle qu'ont eue certainement les remontrances et les autres actes des parlements. D'Argenson montre qu'elle fut très considérable, peut-être même tout à fait prépondérante.

Les scandales ecclésiastiques et « la tyrannie du parti sacerdotal » eurent sur d'Argenson le même efiet que la « tyrannie politique ».

Sa profession de foi religieuse, « très saine, disait-il, quant au dogme et à la discipline », était, en 1739, qu'un laïque doit être soumis à l'Église, au Pape, au plus grand nombre des évoques; C|u'en conséquence la bulle Unigcnitus doit être tenue pour bonne; qu'un laïque et même un ecclésiastique de second ordre doit se soumettre aveuglément à ses pasteurs « faits pour enseigner au gros de l'Eglise », que si on lui demande des actes d'acceptation, il doit les faire. Et d'Argenson se décla-

1. Voir ce que d'Argenson rapporte de la a haine épouvantable » de Louis XV contre les magistrats : « Il n'en pouvait voir un sans frémir ». Dans le grand conseil on disait « qu'il faudrait da sang..,, c'est-à-dire décapiter quelques magistrats ».

INTIIODUCTION XXXI

rait prêt h faire lui-même un de ces actes sans hésiter. Pour ce qui est de la révélation et des mystères « un honnête homme doit se taire, respecter, s'abstenir même de douter », et le gouvernement a qualité pour dire : « Dieu et son Eglise vous ordonnent de croire; si vous voulez disserter sur cela, silence, et si vous voulez disputer, punition )). Les controverses religieuses mènent « à la dissolution de la société ».

En principe d'Argenson n'était nullement hostile au clergé. Il trouvait que « rien n'est si respectable, même relativement à son revenu temporel ». Il croyait que la source de ses richesses tenait intimement (( à une religion que non seulement la foi, mais la politique nous oblige de conserver ». Tandis que Voltaire adopte les projets de Machault, d'Argenson les combat; il proteste qu'en exposant jadis les droits du roi sur l'Eglise, il est allé peut-être trop loin et qu'on l'entend mal quand, pour imposer les biens ecclésiastiques, on s'autorise de ce qu'il a écrit alors.

Il convient que jamais les protestants n'ont été séditieux en France, qu'ils ont toujours prêché l'obéissance aux monarques trop souvent contestée par l'Eglise romaine. Toutefois il ne veut pas le rétablissement de l'Édit de Nantes. Il refuse aux non-catholiques tout office de judicature, de police, de finance. Il interdit d'imprimer « rien qui tende à diminuer le respect dii à la religion dominante ».

XXXII INTRODUCTION

ÎNIalheureusement la perte de cette religion lui paraît assurée à bref délai.

Les esprits forts n'y seront pour rien : l'incrédulité est peu répandue, même à Paris, où les opinions philosophiques, venues principalement d'Angleterre, ne se rencontrent guère que chez upe centaine de personnes (19 mai 1753). La religion périra par la faute de l'Eglise*.

Ce sont les prêtres qui « déshonorent une religion si belle, une religion qui serait propre à ramener l'âge d'or... Leur hiérarchie, leur orgueil, leur avarice, leurs désordres, leur cruauté, voilà ce qui perd le catholicisme *. » Ajoutez à cela l'esprit d'inquisition du sacerdoce, son intolérance tyrannique : les refus de sacrements aux malades soupçonnés de jansénisme font haïr à bon droit le clergé et provoquent des insurrections trop excusables. La révolte qui se prépare pourrait bien commencer

1. Certains passages du Journal ont fait dire que d'Argenson était janséniste et on a essayé d'expliquer parla sa sévérité pour l'Eglise; mais un janséniste n'aurait pas écrit des pages comme celle où il rapporte, sans faire aucune réserve, qu'on reproche aux jansénistes d'avoir « le plus vilain rôle dans l'affaire de V Encyclopédie... Ils ne veulent de tolérance que pour eux et s'ils obtenaient la charge d'inquisiteurs, seraient encore plus intolérants que les jésuites. »

2. Dans la première partie du Journal (éd. Rathery, I, 287) on trouvera de curieux détails sur certains prélats : voir entre autres l'ignorance de ce cardinal qui sait mal le Pater et confond le Credo avec le Confiteor. — D'Argenson a encore contre le clergé d'autres griefs, mais moins graves; il y a de « vilains curés » qui défendent les danses dans les villages : « interdire les chalumeaux ! les musettes ! »

INTRODUCTION

a par le déchirement de quelques curés et même j3ar celui de rarclievèque de Paris ». D'Argenson s'en inquiète, déplore les menaces adressées dans les rues et jusque dans les églises aux ministres de la religion, mais il est avec le Parlement contre eux, et un jour vient (26 mars 1755) où il écrit : « On ira jusqu'où on doit aller, on bannira tout prêtre ». Il fait observer à Versailles que le roi a d'excellents équipages pour chasser le sanglier et le loup, mais qu'il n'en a pas de meilleur que son Parlement « pour chasser la bête puante qu'on nomme prêtre réfractaire ». Lui qui avait soutenu qu'il faut aux hommes une religion parce que la philosophie « dénuée de motifs surnaturels n'oppose pas une barrière suffisante à la fougue des passions », il reconnaît que la religion n'est point du tout une barrière solide contre les débordements *, et par moments il n'est pas éloigné d'approuver les déistes « qui ont abjuré la superstition destructive du monde ».

Bien qu'il soit tombé dans quelques erreurs, à tout prendre il mérite confiance. Pour s'assurer qu'il n'exagère pas, on n'a qu'à comparer son

1. Ici encore Louis XY n'a pas été sans influence sur les opinions de d'.\rgenson : il a « une véritable persuasion » et pourtant. B la crainte du diable, de l'éternité et de ses horreurs • ne l'arrête pas dans ses débauches.

IXTnODUCTIOX

Journal avec ceux de Marais et de Barbier. Les dépositions de ces deux témoins confirment presque toujours les siennes et sur bien des points elles sont encore plus graves et plus accablantes'. Et cependant, il convient de se méfier un peu de la sévérité avec laquelle il traite ses contemporains : il est trop enclin à dire qu'ils ne valent pas les o-énérations précédentes. 11 voit bien certains proo-rès heureux : « En général les mœurs sont plus douces; l'éloquence longue et pédantesque » n est plus à la mode, elle a dégoûte » ; l'ivrognerie diminue et le courage militaire est plus brillant que jamais. A-t-il raison de prétendre qu'en revanche le courage d'esprit diminue et s'éteint? qu'on ne sait plus aimer sa maîtresse et ses amis comme on les aimait jadis? qu'on ne sait plus causer, écouter ni lire comme autrefois? N'avait-on pas déjà auparavant l'habitude de parcourir les livres tout juste assez pour pouvoir les critiquer? Était-on plus avide d'emplois, moins soucieux du bien public vers 1750 que vers 1650? La vénalité était-elle plus grande? La débauche plus commune? La « malice du cœur », la « noirceur intérieure » éclataient, la

1. Comparez par exemple les faits articulés à la charge des grands seigneurs par Marais (I, 281, 453, et III, 84, 112, 114), avec les faits analogues rapportés par d'Argenson. L'idée que d'Argenson donne de « la débauche, la crapule et les extravagances » de messieurs de Charolais, de Clcrmont, de Conti et autres nobles personnages, est peut-être moins fâcheuse que celle qui résulte des récits faits par Marais.

INTnODlCTION XXXV

poissarclerie était ii la mode, surtout si elle s'assaisonnait « de malignité, de mordant et de peste » : y avait-il là quel<|ue chose de bien nouveau?

Ce Journal n'empêchera pas certaines gens de chanter les louanges du bon vieux temps, mais s'il est étudié comme il le mérite, il mettra sans doute en garde contre ces louanges les lecteurs sans parti pris. Nous aussi, nous ne sommes que trop disposés à croire les maux et les scandales de notre époque pires que ceux d'autrefois. Regardons de près le passé : il nous rendra moins impatients, plus indulgents pour le présent, plus confiants dans l'avenir.

Edme Champion.

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