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LA FRANCE

AU MILIEU DU XVIir SIÈCLE

17iT-lTuT) D'après le Journal du marquis d'Argenson'.

26 féçrier. — La famille rovale commence à se conjurer contre M*"® de Pompadour : à la dernière chasse cette dame était dans la calèche de M. et M'"Ma Dauphine et Mesdames; il était convenu entre eux de ne lui rien dire, quelque chose qu'elle

1. Ces extraits sont, à moins d'indication contraire, tirés de rédition publiée par la Société de l'histoire de France sous le titre de Journal et mcmoires du marquis d'Argensoii, publiés pour la première fois d'après les manuscrits autographes de la bibliothèque du Louvre, par E. J. B. Rathery. — Paris, 1859-1867. y vol. in-8. Nous désignerons cette édition, pour simplification, sous le nom d'édition Rathery.

Nous plaçons entre crochets les passages qui, ayant été omis dans l'édition Ratherv, ont été exceptionnellement tirés de l'édition publiée par M. René d'Argenson sous le titre de Mémoires et journal inédit du marquis d'Ars;enson, Paris, Jannet, éditeur, 1857-1858, 5 vol. in-12. Edition désignée ordinairement sous le nom d'édition elzévirlenne, ou d'édition Jannet.

LA FRANCE AC MILIEC DC SVIIl' SIÈCLE. 1

•2 I.A rilAXCC AU MII.IKU DU XVIH' SltCLH l'^"]

dît. Elle enrageait, elle rugissait. Ainsi voili l'orage qui commence à grossir; on prendra le roJ par les incommodités qu'il y a à posséder une maîtresse de si bas lieu; on le conduira au dégoût par la honte. Aussi M. le Dauphin a-t-il voulu qu( M"Ma Dauphinc n'allât pas à la comédie des cabi-' nets et l'a obligée de contrefaire la malade. La reine conduit la famille avec quelques conseil? qu'elle a pris; M. de Maurepas lui souffle ce projet et par la elle prend consistance à la cour, au lieu que le roi n'a aucun conseil, confiance en personne, pas môme en sa maîtresse. lise divulgue à elle, mais ne se confie pas. Dans quels dangers je le vois de tous côtés! J'ai prétendu à être son ami, je m'y suis présenté par la vérité la plus pure et la plus détachée d'ambition; on lui a dit que je n'avais pas l'air de cour; il l'a cru et m'a congédié.

28 fi'^n-icr. — Gens qui voient bien et de près la cour certifient que iM'"' de Pompadour sera bientôt congédiée; la cause en sera la honte que l'on fait au roi de ses fers et de sa tendresse si mal placée en si bas lieu. M. le prince de Conti en quittant la cour a donné une furieuse atteinte aux Paris. Ce sera la famille royale qui sera l'instrument de cette expulsion; déjà le Dauphin et Mesdames,

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sous les ordres de la reine, comiueneent à Tatlaqucr en lui marquant du mépris et ne lui pailant presque plus.

13 mars. — M. le Dauphin augmente en grossièreté, en apathie et en haine contre la maîtresse du roi son père; dès qu'il la voit, l'humeur redouble. La reine attise cette disposition. Il vient d'y avoir quelque chaleur pour le régiment Dauphin vacant par la mort de M. de Volvire. M'"" de Pompadour le demandait pour un de ses amis; elle a envoyé chercher le ministre de la guerre à son ordinaire; il lui a exposé (|ue ^I. le Dauphin le demandait avec vivacité pour j\ï. de Marbeuf, neveu de l'abbé de Marbeuf son lecteur. M""" de Pompadour s'est fâchée et a demandé de quoi se mêlait M. le Dauphin; constestations, plaintes, aigreurs; enfin il a fallu céder à M. le Dauphin , mais on a condamné M. de Marbeuf à payer 80 000 livres pour le régiment.

20 mars. — M"*" la Dauphine est grosse; elle a dégoût et maux de cœur continuels. M. le Dauphin s'est déclaré ne la pas aimer tant que celle qui l'a précédée, qui avait l'esprit plus avancé, et a fait aussi bien par le progrès de son intelligence et de sa raison que par celui de son

4 I.A FH.VXCE AU MILIEU DU XVIII" SIÈCLE [ IT'tT]

iigc. Celle-ci n'est qu'un joli enfant qui a des grâces et de la vivacité; elle parle peu, parlant mal le français et ne s'adonnant guère aux réflexions, à quoi il faut joindre qu'en Saxe on a moins d'esprit qu'en Espagne.

On vient de créer deux nouvelles places de dames de compagnie à Mesdames ; cela grossit les appointements et les dépenses. M. de Puisieux a eu trente mille livres de pension pour le consoler de ses douleurs pendant la maladie qu'il vient d'avoir; on a donné 2000 livres à chacun des auteurs pour les paroles et pour la musique d'un mauvais ballet qui s'est donné à la louange de la marquise de Pompadour; on a donné 2 000 écus à Deshaves, acteur italien qui fait les ballets des petites comédies du roi à Versailles. On crie de tout cela, et avouons que les dépenses ne sont guères en proportion avec les conjonctures du temps présent.

30 avril. — On assure de toutes parts que la marquise de Pompadour ne tardera pas à être renvoyée, et toutes les mêmes apparences y sont qu'à ce qui précéda le renvoi de M'"^ de Mailly. Elle profite du temps qui lui reste pour tirer toutes les grâces qu'elle peut pour elle et pour sa famille et amis, et Ton voit sur cela des choses

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fort indécentes. Touinehem, qui a l'intendance des bâtiments, n a ni goût ni économie; on dépense des sommes immenses à cette partie. Il a dit ;i un de mes amis que l'année 1746 irait pour les bâtiments à 19 millions 500 000 livres. Comment les finances pourront-elles y suffire?

Le duc d'Ayen a été absolument chassé de la cour du Dauphin et de la présence de ce prince, qui lui a signifié de ne plus paraître devant lui. Le duc d'Ayen a manqué de respect en parlant trop fortement d'un propos qu avait tenu M. le Dauphin sur la comtesse de la ^Nlarck, sa sœur. De dire que ces scènes soient ni spirituelles ni éloquentes, c'est autre chose; j'ai chagrin de voir notre cour tombée en si grande pauvreté d'esprit.

Le Dauphin et Mesdames deviennent atrabilaires et se livrent à leur goût particulier sans aucune contrainte; ils aiment à ne voir personne et ne disent mot à personne ; ils aiment à parler de mort et de catafalques: dans leur antichambre noire, ils se plaisent à jouer à quadrille à la lueur d'une bougie jaune, et ils se disent avec délices : « Nous sommes morts. »

23 juillet. — Les différents partis de la cour se sont réunis en deux. A la tète de 1 un est placé M. le prince de Conti et sa mère. M. de INIaurepas

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on est rànie à la cour, et cela avec beaucoup de secret. Le moindre des districts de ce ministre est celui de la marine, dont il s'acquitte si mal; mais la véritable charge qu'il s'est faite, et dont il s'acquitte avec une habileté de géuie et de grand homme, est de gouverner la cour en la brouillant, d'y gouverner les femmes et de tourner la famille royale contre le roi.

Il a excité la reine à la jalousie, Madame rai'.iée à haïr le roi son père, M. le Dauphin à déclarer la guerre à la maîtresse du roi. Mon frère s'est mis de ce malheureux parti, ayant pensé qu'il n'était rien tel à la cour que d'y avoir un prince du sang. Un prince tient à tant de choses et pèse tant par lui-même! Aussi M. Chauvelin se crut-il sauvé en se donnant feu ^I. le Duc pour soutien; mais il n'en tomba pas moins. Mon frère a à satisfaire la prépondérance du maréchal de Saxe sur lui et le crédit des Paris, tous les courtisans jaloux et intéressés, ce qu'on appelle à l'armée les talons rouges, tous les petits-maîtres et les femmes.

De l'autre côté sont les Paris, le maréchal de Saxe, M"" de Pompadour et !M. de Puisieux. Celuici cependant est doux et ami de tout le monde; le fond de ses sentiments est caché sous le voile de finesse et d'accointise à tous; les Paris ne veulent que des valets dans le ministère : au prix de peu de

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travail et de succès, ils atteignent leur but, qui est la continuation de la guerre, d'y gagner beaucoup et de maîtriser l'Etat.

Le grand objet, et le plus coupable de tous, a été de faire échouer le maréchal de Saxe dans cette campagne-ci, pour le faire retirer du généralat soit par violence, soit de lui-même. Pour cet effet on a fait partir le roi plus tôt qu'il ne le devait, et, arrivé à l'armée, on lui a fait éviter le maréchal pour l'honneur du roi à opérer, à faire des choses dignes de la majesté royale, à faire des sièges, à donner des batailles. On l'a forcé à donner la bataille de Lawfcldt où il y a eu tant de tuerie. Venant recevoir les remercîments de Sa INIajesté, il a dit : « Voilà, Sire, ce que c'est que de forcer les généraux. » Depuis cela il écrit comme dégoûté et voulant se retirer du généralat et delà cour; il ne s'en cache pas. On vient aussi d'engager M. de Lowendal à faire le siège de Berg-op-Zoom devant l'armée de M. d'Hilburghausen, dont il pourra nous arriver malheur; mais on veut perdre Lowondal la créature du maréchal de Saxe. Le but que l'on se propose est de donner le généralat à M. le prince de Conti. Telles sont les horreurs de la cour.

\ novembre. — Une personne qui vient de la cour m'en a fait cette peinture : tout y est gai. tout y

8 LA HIANCE AU MII.IKU DU XYIlT SIECLE [iT'iT'

est satisfiùt. Le succès de la loterie de trente millions, les suites qu'elle promet pour mettre sur la place des billets de plus gros emprunts, la demande d'un congrès par les ennemis, le peu d'empressement que nous y marquons, tout cela fait croire au roi qu'il a le plus grand ministère comme la plus jolie maîtresse. M. de Puisieux engraisse, ainsi que 1 son principal commis, qui est le sieur Ticquet; le? plus mauvaises sautés sont devenues les meilleures dans ces trois heureux personnages. M. de Puisieux paraît fort ami du roi; il est fort d'accord avec les autres ministres et les courtisans.

La loterie et ses crédits achèvent de ruiner le royaume ; tout l'argent des provinces vient à Paris et se dissipe follement aux dépenses rovales; les provinces périssent : nulle agriculture, nul commerce, nulle peuplade. Le commerce maritime et extérieur est absolument détruit par les Anglais, perdant chaque jour, ne gagnant rien. Qu'est-ce que cela deviendra dans quelques années? Qu'est-ce que cela est déjà?

Ce gouvernement-ci ressemble véritablement en quelque chose à celui du feu roi, mais c'est en pire : calqué sur ses proportions, il n'en a que les défauts. Le roi personnellement entend l'autorité et la despoticité; il ne la laissera point avilir, il la relève par des coups fermes et est capable de la

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plus grande violence pour la rétablir; sa douceur ordinaire répond ;» autant de vigueur s'il y avait lieu, si on le mettait en colère; en dernier lieu il a réprimé le Parlement comme aurait fait Louis XIV si on l'avait fâché ; quand il se fâche il n'y fait pas bon : malheur à qui s'y exposera ! Cette opinion soumet tout à l'autorité, les ministres n'ont à craindre que pour eux-mêmes, mais leurs coups seront bien soutenus; avec cela le rovaume deviendra ce qu'il pourra.

10 décembre. — [Pour le commerce et le dedans du royaume nous sommes bien pis qu'en 1709.

Alors, grâce aux armements de M. de Pontchartrain, nous désolions nos ennemis par la course; nous jouissions du commerce de la mer du Sud. Saint-Malo faisait rentrer par an cent millions dans le royaume. Le dedans du royaume était en 1709 le double plus gras qu'il n'est aujourd'hui. Dans les pays d'élection il y avait alors plus de hameaux qu'il n'y a aujourd'hui de maisons, et les habitants étaient le triple de ce qu'ils sont à présent.]

il décembre. — Les biens du maréchal de Noailles viennent d'être mis en direction; il les abandonne à ses créanciers, ce qui fait la scène du monde la

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plus ridicule, c;ir jamais homme de la cour n'a été plus riche, plus avide et plus r.varc : c'est donc grande hyi)<)crisic, c'est aussi grande malhabileté et faux dans l'esprit. Il prend beaucoup d'argent à rente viagère ; il a donné déjà de grands traits du faux de son esprit dans les affaires de l'Etat, surtout dans celles de finance, comme dans les siennes propres, en faisant un bâtiment immense pour lagriculturc au Vésinet, dans le terrain le plus aride d'autour de Paris, et à la terre de la Motte qui lui vient de sa femme. Il détient le bien de ses enfants et ne veut pas leur en rendre compte.

12 décc/iibre. — Un homme qui vient de Nantes dit qu il n'y a pas nn sou dans cette ville, si commerçante et si riche pendant l'autre guerre, ii cause des dangers de la Manche. Oiin y trouve pas non plus un homme pour en faire son domestique, tant tout est absorbé pour les levées d'hommes et de milice. Comment vouloir soutenir la guerre encore quelque temps.' Et quelle guerre, à frais insupportables et extravagants!

14 décembre. — M"" de Ponipadour vient de procurer à M. le duc de Chartres un moyen de payer en paitie ses créanciers : on lui accorde un

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brevet Je retenue de iJOO 000 livres sur son gouvernement de Dauphinc, et, avec cela, Montmartcl entreprend de payer la meilleure partie de ses dettes; mais il en fera de nouvelles, mal dirigé comme il l'est par sa femme et par des conseils d'une fausse noblesse et d'une prétendue générosité de mauvais goût. M"" la princesse de Conti ne songe qu'à faire éclipser la grandeur des autres princes du sang, pour que son fils en soit le premier; malheureusement elle a furieusement de moyen et d'activité.

i(") décembre. — Il y a eu ([uelques relâchements de plus pour les trois exilés pour l'honneur de INl""' de Châteauroux, ^IM. de la Rochefoucauld, duc de Chàtillon et évèque de Soissons; ils ont permission de venir h Paris et d'y rester tant qu'ils voudront, mais, pour la cour, elle leur est toujours fermée; (juant à l'évèquc de Soissons, le roi lui avait fait dire seulement que sa présence lui était incommode. iNIalheur à qui a déplu bien plus qu'à qui a fait faute dans le gouvernement! Combien M. Chauveliu ne gouvernerait-il pas mieux que M. de Puisieux! jNIais il avait déplu.

Comme compensation au salaire de l'éducation du Dauphin, on assure que l'abbé de iNIarbeuf, son

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lecteur, va être nomme conseiller d'Etat Ix la place de l'abbé de Ravannes.

La haine du roi contre M. Chauvelin, ci-devant garde des sceaux, s'est manifestée après son retour à Paris; les Paris y allèrent beaucoup, se jetèrent beaucoup à sa tète, mais bientôt ils s'en sont retirés absolument, et l'on conjecture que IM"^'' de Pompadour leur en intima l'ordre, sans doute de la part du maître.

14 dcccmhrc. — La marquise de Pompadour ayant été dimanche à l'Opéra, dès que la toile fut baissée, on lui battit des mains comme à une bonne actrice, et on ne cessa que quand elle fut retirée; applaudissement familier et méprisable qu'on ne ferait pas ;i une femme de qualité qui occuperait la même place qu'elle.

21 décembre. — On achète à la mar<juise de Pompadour une jolie guinguette entre Paris et Versailles : Ion dit que ce sera la maison du sieur Dupin h IMontretout, près de Saint-Cloud, ce qui donnera lieu d'un côté à des allusions ridicules sur le nom, de l'autre à des clameurs publiques sur ces dépenses.

On joue la comédie dans les cabinets, et le roi se met de plus en plus dans l'habitude des specta-

IT'iT D APlUiS LE .lOLIlNAI. DU -M"" D AnCEXSON M

des, mais sans goûl, car, de toutes les représentations, c'est aii\ Italiens où Sa Majesté assiste le plus régulièrement. On apprend les rôles de la comédie du Mcc/tant par le sieur Gresset; plus je revois cette pièce à notre théâtre, plus j'y trouve des études faites d'après nature. (7éon ou le inècliant est composé du caractère de trois personnages que j'y ai bien reconnus : ]M. de ■Nlaurepas pour les tirades et les jugements précipités tant des hommes que des ouvrages d'esprit, le due d'Aven pour la médisance et le dedans de tous, et mon frère pour le fond de l'àme, les plaisirs et les allures, Géronte et Yalère couvrent des noms trop respectables pour les articuler ici ; ce sont des âmes bonnes et simples que séduit la méchante compagnie qui les entoure. Ariste est partout, ou doit être dans les honnêtes gens qui raisonnent bien, Florise dans quantité de femmes trompées. Pasquin est le président Hénault, bonne caillette, ([uoiqu'avec l'esprit des belles lettres, etc. Ainsi Ton doit dire : Miitalo nomine de te fabula narratur. M'"*" la marquise du Chàtelct et A'oltaire ont été chassés de la cour de Sceaux à cause des invitations qu'ils faisaient à leurs pièces; il y a cinq cents billets d'invitation où Voltaire offrait à ses. amis, pour plus agréable engagement, qu'on ne verrait pas M""^ la duchesse du Maine.

l'i LA 1-llANCE AU MILIEU nU XVIIl" SIKCLE 11747

Le duc d'Aven a 10 000 livres de pension sur les aumônes, sur les fonds des 100 000 livres donl dispose le grand aumônier de France, fonds destiné à quantité de veuves et d'orphelins ; la princesse de Carignan avait déjà 20 000 livres sur le même fonds. C'est la famille du maréchal de Noaillcs qui lui a représenté qu'il se ruinait par sa mauvaise administration , sans cependant rien dépenser et vivant comme le plus grand vilain qu'il est. On Fa obligé à mettre ses biens en direction et on l'a réduit à la pension. Voilà <piels sont les oens qui nous veulent gouverner et qui nous o-ouvernent.

27 décembre. — C'est avec grande douleur que je n'écris chaque jour que des vérités si tristes et des vues si noires, mais tout y porte, consilùim et elj'ectus. Dans quelles mains sommes-nous et (|ue résulte-t-il de leur imprudence? Toutes leurs vues sont fausses et le manque d'accord est de toutes parts. Malheureusement c'est la besogne de maître, celle de roi par où manque l'action davantage ; cependant ce roi bien aimé de ses sujets les lorcera bientôt à la plainte. On l'endort dans sa cour aux plaisirs; il aime sa maîtresse de plus en plus, il en est plus affolé ([ue jamais; elle l'amuse de tout et ne le laisse pas un moment sans occupation

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délicieuse et agréable : on joue la comédie, des ballets, on Tait des ragoûts, des déguisements; mais où on excelle le plus, c'est à le remplir d'espérance sur les affaires. Les ministres sont tous grands amis de la marcpiise, surtout le premier d'eux cpii est M. de Puisieux. On endort ainsi qui devrait être en sollicitude continuelle.

Il y a de nouveaux édits bursaux portés au Parlement; j'en ignore le contenu. On parle de mettre les dix sols pour livre du dixième, au lieu des deux sols, et plusieurs autres choses encore. Cependant la loterie est remplie h un million près, et l'on prétend que les étrenncs vont l'achever, attendu que quantité de personnes trouvent qu'il est plus galant de donner un billet de loterie (qui contient peut-être 100 000 livres) ([ue de donner vingt louis.

30 décembre. - — ^ M. le prince de Conti a porté chez le roi un gros portefeuille et a fait un longtravail avec Sa Majesté; voilà deux fois que cela lui arrive depuis le retour de Fontainebleau. On assure cpie ce sont diverses idées sur les affaires, sur la paix, que lui porte ce prince, et que toutes ces idées sont plus belles les unes que les autres. Le roi qui, dit-on, la formé, aime à voir les fruits de son éducation ; mais f[ue résulte-t-il de tout cela, et qu'en voyons-nous?

M"° la princesse de Cunli, qui est eu même temps la plus habile, la plus ambitieuse femme du monde, et celle qui va le plus à ses objets par (|uelque moyeu que ce soit, appauvrit chaque jour la branche d'Orléans, 1 anéantit et la rendra dépendante de celle de Conti. M. le duc de Chartres, honnête homme, mais doux et de peu desprit, se laisse aller ;i une ruine totale par des dépenses mal entendues et immenses cjuaucune considération ne ralentit.

On ne parle plus à Paris (|ue de misère, tout y enchérit, et les revenus diminuent par la rareté d'argent, la fuite du commerce et les impôts qui surviennent à grande hâte. On donne cependant des bals, mais ou en a retranché le souper. Les vivres sont doublés de prix, on ne sait plus comment l'on fera carême.

Le maréchal de Saxe va peu à la cour et vit délicieusement ou plutôt voluptueusement à Paris avec des courtisanes; il a bien mis dans leurs meubles les plus favorites. Il observe avec le ministre de la auei'i'e une grande et honnête circouspectiou digne d'un homme sage, et l'on prétend qu'en cela il ne lui en est que plus dangereux par les coups qu il peut lui porter à propos et (pii ne paraîtront plus ouvrages de passiou, mais dictés par la sagesse.

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Le marquis de Puisicux, mon successeur en h» charge de secrétaire d'I'ltal des alTaires étrangères, est un homme aussi vain que borné : pour connaître sa présomption, il n'y a ([H h voir qu'il se croit un très honnête homme et d'une franchise de la vieille roche, sans être rien de tout cela; il est adorateur de ses pères qui ont commencé à paraître sous Henri IV et que les mémoires du temps disent avoir été de petits hommes comme lui et de grands fourbes, surtout le chancelier de Sillery. Il est d'ailleurs d'une ignorance singulière, n'ayant jamais rien lu : il a dit à *** qu'à trentecinq ans, il ne savait pas si Henri lY était fils de Henri III. Mais il a un petit air de finesse qui est pire que la fourberie, il se ressent de l'éducation des Jésuites, et le vernis de valet que l'on prend ;i la cour sur cela a rendu son caractère propre it toute tromperie, en l'éloignant de toute franchise comme d'un vice intolérable.

10 jativier. — La cour n'est occupée que de plaisirs : le retranchement des grands balletsopéras n'est point un signe de deuil pour ce carnaval, le roi ne vaquant qu'à regret à tout ce qui est public, mais chérissant au contraire les plaisirs privés. On ne songe qu'aux comédies des cabinets où la marquise de Pompadour déploie ses talents €t ses grâces pour le tliéâtre. On n'y voit chacun occupé que d'apprendre ses rôles ou de répéter des ballets avec les demoiselles Gaussin et Dumesnil et avec le sieur Deshayes, de la Comédie italienne. On prétend que Pétrone ne peignait pas autrement la cour où il vivait que l'on voit la nôtre, si occupée de ces délices, tandis que les affaires politiques demandent le plus grand sérieux et même des craintes qui paraissent sans doute plus fondées aux spectateurs qu'aux acteurs.

il jançier. — Les édits bursaux qui sont actuellement au parlement pour être examinés contien-

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nent quantité d'impôts sur les choses les plus d'usage, comme suif, cire, tabac, etc. Cela y souffre grandes difficultés; le Parlement est fort mal prévenu contre son chef le premier président Maupeou; on cherche à y secouer le joug de ce chef si plat, et, s'ils s'accoutument à aller sans lui, on prétend que les remontrances seront terribles et que le peuple pourrait prendre parti sur les misères auxquelles le royaume se trouve aujourd'hui exposé par un aussi mauvais gouvernemcnl. Cependant les impots arrivent à grands pas, et la misère du dedans commence à efïrayer : la famine s'accroît dans les provinces; dans celles par délit la Loire, communément le pain vaut trois sols; les milices qu'on lève excitent de grands murmures, et toutes les matières combustibles ne peuvent tenir qu'à une étincelle pour s'allumer; un ministre sournois, un roi prompt et absolu dans ce quil veut font toute la force de l'autorité.

AO Janvier. — On a joué à iNIarly un jeu épouvantable ; le roi a beaucoup perdu : son étoile au jeu diminue ses miracles; mais les princesses ont beaucoup gagné, IM'"" la Dauphine surtout. La marquise de Pompadour a gagné quelques mille louis. On Jie vovait au salon que dorure, que guipure; tout reluisait comme au palais du soleil : le roi de

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très bonne hnmenr, le ministre de lu finance un peu changé; il coniniencc à être sensible aux maux que cause sa charge et aux embarras qui en dépendent.

5 février. — La politique du gouvernement est aussi douce aujourd'hui que méchante et frauduleuse; plumer la poule, en prévenant même tous cris, est sa devise. Mon frère y influe beaucoup; il n'y a jamais eu de fripon plus doux; il pleure luimême avec les malheureux qu'il proscrit. Le chancelier est fort doux et fort mal. Le grand Pàris- Duverney baisse ii vue d'œil, de tête comme de corps; il ne dit plus que des choses très communes avec emphase : c'est Gilles sur le trépied de la Pythie.

M. de Machault tombe dans une gourmandise affreuse et périra par le foie; on lui compte un sérail de maîtresses : l'oisiveté est la mère des vices; car l'indifférence pour les maux de l'Etat l'a constitué dans cet état d'oisiveté. 11 y a brouillerie interne entre lui et mon frère; il se sera sans doute plaint de l'excès des dépenses de la guerre ; il s'est appuyé des sieurs Paris et de la marquise, et a discontinu»'; l'appui de son premier créateur.

Qf février. — Ce qui a le plus fait courir le bruit

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à Paris que notre paix était signée et qu'il y avait un mariage qui en serait le nœud, est l'arrivée de Madame Victoire, troisième fille du roi, qu'on fait revenir de Fontevrault i?i fiocclii; on lui donne un cortège qui ne sent guère l'économie ; le cortège est plus nombreux, plus somptueux que celui qui alla chercher Madame la Dauphine. Quelle dépense cela ne coùte-t-il pas! Et pourquoi? On fait raccommoder les chemins dans la province h grands frais et par de pauvres peuples déjà si fatigués.

On bâtit actuellement à la Muette, à Fontainebleau, à Choisy, à Versailles et h Crécy. L'aile neuve de Fontainebleau, construite il y a seulement quelques années, tombe de toutes parts et ne sera pas habitable l'année prochaine. L'appartement nouveau de M. le Dauphin coûte 1 800000 livres ; le prince était bien là où il logeait pendant son précédent mariage : qui l'obligeait d'en changer?

Le sieur Mesnard, premier commis de M. de Maurepas, dit qu'il ne peut suffire à expédier toutes les ordonnances extraordinaires qu'il faut pour la maison; ce qui coûtait sept millions du temps du feu roi en coûte dix-huit aujourd'hui. Délabrement partout, dépenses de toute part, l'illumination est augm.entée chez la reine, tout va à enrichir le subalterne. M™" de Pompadour veut plaire dans la

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l'amille royale et est cause de cette dépense ridicule que l'on fait pour INI'"'' Vi(;toire.

Le roi va à Choisy et de là à la Muette, pendant le Carnaval, d'où Sa Majesté doit aller au bal de l'Opéra trois ou (juatre fois pendant les jours gras. Le public apprendrait ces joies avec plus de plaisir si son sort était meilleur et plus heureux.

Sfévrie?-. — Le roi est allé aujourd'hui faire un dîner-souper à la Muette avec la marquise de Pompadouret sa compagnie. C'est un nouvel établissement que la Muette, depuis qu'on y a travaillé, raccommodé, rétabli et fait beaucoup de dépenses pour peu de beautés. L'argent devient de plus en plus rare à Paris; les notaires ne font rien, on s'arrange entre particuliers par quelques billets et contrats de crédit, mais l'argent physique et monnayé ne roule plus; la loterie royale a absorbé le peu d'épargnes qui restaient dans les coffres de quelques garçons.

11 février. — La marquise de Pompadour a tenu ce discours imprudent qu'il fallait que la guerre durât pour sa propre conservation dans ce qu'elle appelle sa place; que, si la paix se faisait, elle ne tiendrait pas un an en place, qu'il fallait ce temps de la campagne pour aiguillonner le goût du roi

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pour elle ; que, pendant l'hiver, elle s'épuisait en amusements pour cette Majesté ennuyée (qu'elle aime si peu), que le roi bâillait à tout, concerts, soupers, comédies, ballets, etc., qu'elle ne savait bientôt plus qu'y faire, tant elle était ennuvée ellemême; que, si le roi la quittait, une petite dévotion le saisirait et qu'il prendrait peut-être quelque autre maîtresse pour s'ennuver encore davantage, mais qu'elle se vengerait, etc., car elle est méchante. Le changement qu'elle a fait dans les bâtiments du roi, en chassant de Cotte, a été pour mettre par cascade un autre homme au contrôle des dehors de Versailles, de sorte qu'elle dispose de toutes les entrées et issues des appartements.

12 féi>rier. — M"'" Adélaïde a la petite vérole déclarée, tout est en remue-ménage à Versailles; on dit que la reine s'enfermera avec elle; le roi n'avait pas encore pris son parti d'aller ou bien de rester.

13 février. — Le roi, en bon père, comme la reine en bonne mère, reste à Versailles pour y savoir mieux des nouvelles de M™" Adélaïde ; on a mis de bonnes barrières entre son appartement et celui de M. et M"'^ la Dauphine; voilà ce qui fait trembler, c'est le danger d'une tête aussi précieuse que M. le Dauphin; mais enfin la Vierge protège la France.

2'i 1..V Fn.vNci; au mii.ii:u di xviir' silcli: IT'iS]

l'j février. — Le roi est entré chez M"'" Adélaïde, depuis qu'elle a la petite vérole volante. On en rejette la cause sur le médecin Bouillac; M'"* do Pompadour crie hautement contre ce petit médecin, disant qu'il a caché cette maladie, jouant à ce jeu de faire périr le roi, le Dauphin et toute la famille royale.

19 févi'ier. — M'"Me Pompadour vient d'acheter riu sieur Bachelier, valet de chambre, la maison de la Celle entre Saint-Cloud et Versailles. On compte que le roi s'y retirera souvent et y passera bien des journées absorbé dans les seuls Aivoris et la société de la marquise.

Cela fait grande peine et ombrage à nos miiiistres favoris, qui voient le triomphe d'une cour opposée h leur faveur et ;i leur prétendu travail. Dans quelle mollesse et dans quelle perte de réputation cela ne va-t-il pas jeter ce prince!

L'on voit dans les gazettes que toutes les nations «tipendiaires de la France donnent des fêtes et des bals, tandis que le roi donne aujourd hui à peine? quehjues comédies dans les entresols. Cela sent-il îa paix'.'

25 février. — Je suis à la campagne avec quantité de Gascons qui déplorent l'état de leur pro-

[IT-'iSj d'aprks le .iouunal du m'^ d'augenson 25

vince de Guyenne; voilà, depuis quinze jours, huit grosses banqueroutes à Bordeaux, dont la moindre est de 500000 livres. Toute cette province est perdue, dit-on; il n'v a bientôt plus ni argent, ni blé, ni hommes. Lvon va toujours, mais ^larseille a cessé son commerce au Levant.

D'un autre côté il arrive que M. de ^lachault est détesté des gens d'affaires: se piquant de les trop mépriser, il a perdu toute la confiance des gens à argent. Il y a encore, dit-on, quelque argent, mais il ne sortira plus ; aussi toutes les opérations de finance manquent absolument. Bientôt le trésor sera absolument à sec, et les armées ne pourront commencer la campagne.

i" mars. — La marquise de Pompadour vend tout et jusqu'à des régiments. Le maître tombe de plus en plus dans la facilité à se laisser gouverner par cette femme et par ceux dont les qualités flatteuses plutôt qu'estimables le séduisent, ce qui ne fait pas le compte de l'Etat.

On vient d'imprimer un recueil fort ridicule des divertissements du théâtre des cabinets ou petits appartements de Sa Majesté, ouvrages lyriques misérables et flatteurs ; on y lit les acteurs dansants et chantants, des officiers o;énéraux et des baladins, de grandes dames de la cour et des filles

LA I RAXCE AU MILIEU DU XVIIl" Sll'cCLE. 2

2g la FliANCK AU MILIl-U DU WIIl" SlECLIi: JTA8,

de théâtre. Eu cfiet le roi passe ses journées aujoiird hui à voir exercer la marquise et les autres personnages par tous ces histrions de profession, qui se familiarisent avec le monarcpie d'une façon sacrilège et impie.

4 mars. ■ — j ai été hier ;i \ersailles, où j'ai été très bien reçu du roi, qui m'a fait plusieurs (|uestions à son lever, m'avant appelé jusqu'à trois reprises, ce qui a été fort remarqué des courtisans attentifs. On l'est principalement à mon frère aujourd'hui, qui est de nouveau attaqué par les Paris, le maréchal de Saxe et M""^ de Pompadour, et on l'attaque toujours sur hi dissipation des fonds et la dépense de la guerre qui est trop grande, il est vrai, ainsi que sur le peu que les Pays-Bas conquis rapportent au roi, quoique ces pavs soient extrêmement pressurés et tyrannisés. On rejette avec raison les trois quarts de la faute sur les maréchaux de Saxe et Lowendal, qui sont grands pillards et qui recommandent des employés avec une autorité qui sent la tyrannie et l'exigence.

J'avoue avec peine qu'au milieu de tout cela l'on dit grand mal du roi, et que l'on dit : « Que peuton faire sous un maître qui ne pense ni ne sent? »

J'ai trouvé la marquise de Pompadour extrêmement changée; elle était à la messe de la chapelle.

[1748] d'aPHKS le JOUIiNAL DU M'^ d'ahCEXSÛN 27

coiffée de nuit, avec la mine du monde la plus défaite et la plus malsaine; elle ne peut résister à la vie qu'elle mène, de veilles, d'occupations, de spectacles, et de penser continuellement à amuser le roi, tandis qu'elle est encore occupée d'affaires et au milieu d'un tourbillon de monde continuel.

9 Juin. — Il V a eu bouderie considérable entre le roi et sa maîtresse, on ne sait encore sur quoi ; mais ces légèretés, ces caprices, ces fêtes mal fêtées annoncent souvent des ruptures, et en sont suivies de près. Le roi a déclaré qu'il n'irait plus it Crécy, que le pavs lui déplaisait et (jue ces voyages coûtaient trop, ne disant pas si c'est à la marquise ou à lui que cela coûte; on entend bien qui en paye le supplément.

Voici le prince de Conti entièrement brouillé avec la dame Dartv, qu'il avait depuis sa première jeunesse; ils se battirent il y a quelque temps à coups de poing; enfin la brouillerie est définitive; elle a quitté la maison de l'orangerie de l'Ile-Adam, et, sur-le-champ, toute la famille l'y est venue voir, comme madame sa mère, sa sœur, etc. On conjecture que M'"Ma princesse de Conti, par ses adresses infinies, va porter le roi à donner à ce prince une de Mesdames, après qu'on en a refusé une à M. le duc de Chartres. D'un autre côté elle a plongé

28 LA I-nANCE AU MILIEU DU XVIIl'' SIECLE [l7?i8]

celui-ci dans la ruine et clans l'horreur des dettes; ainsi, comme disait B — , elle n'a de dessein que de faire du duc de Chartres un chevalier de Conti et elle en vient h bout. M. le prince de Conti tire du roi de grands dons en domaines, il n'en paye pas pour un solde dettes, mais il en fait des acquisitions pour arrondir ses terres, comme ferait un simple gentilhomme.

^juillet. — M. le prince de Conti s'est raccommodé et brouillé, puis raccommodé avec sa maîtresse, la dame Darty. Ils se querellèrent à table, à 1 lle-iVdam, devant bien du monde. Le prince donna un coup à la dame; elle le prit à la joue, il saigna; quand il vit son sang, il devint furieux comme le lion. Chacun se retira, il ne resta qu'un coureur à qui le prince ordonna de jeter la dame par les fenêtres ; ce valet la traîna par les cheveux; on renferma dans sa chambre, on l'y a fait jeûner huit jours au pain et à l'eau, elle s'est sauvée par une fenêtre. Elle a confié tout son bien au prince son amant; il ne la paye pas; elle s'est brouillée avec son mari. Depuis cela elle s'est raccommodée avec le prince. Histoire ridicule.

On pense ici que le roi renvoie la marquise de Pompadour et qu'il prend la princesse de Robecq, de l'illustre maison de Montmorencv. M. de

[I7i8j d'app.ès le journal du m'^ u'argensox 20

Luxembourg, son père, fait de son mieux pour la conclusion de cette affaire, qui doit être conduite avec bien plus de décence que les autres.

Il paraît un libelle courageux contre les préliminaires d'Aix-la-Chapelle; on y blâme nos négociateurs d'avoir si mal profité d'une si grande conjoncture que celle où nous étions.

L abbé de Guébriant, envoyé de France à Bonn, a donné deux paires de soufflets, à la procession du saint sacrement, devant le saint des saints et devant l'électeur de Cologne, sur ce qu'on avait mal placé ses gens h cette auguste cérémonie. De lit, étant allé au palais, il a pris à la gorge le maître des cérémonies. L'électeur a défendu qu'il le suivît à la campagne, et lui a permis, par grâce, de rester à Bonn, jusqu'à ce qu'il eût réponse à la lettre et au courrier qu'il envoyait au roi pour demander un autre ministre.

19 aoiU. — [Nos provinces de l'intérieur du royaume au midi de la Loire sont plongées dans une profonde misère. Les récoltes y sont de moitié moindres que celles de l'année dernière, qui étaient lort mauvaises. Le prix du blé augmente et les mendiants nous assiègent de toutes parts.]

Je connais des diocèses où l'on est tout à fait et plus presbytérien qu'en Ecosse, sans aller plus

30 LA FRANCE AU MILIEU DU XYIIl*" SIÈCLE [l/'iS]

loin que celui où mes terres sont situées. L'archevêque de Tours (Rastignac) a fait son chemin par la cour, il a éteint à Tours le jansénisme par des moyens fort adroits, et, après y avoir été haï de tous, il s'est fait aimer de présent, par des grâces qu'il tirait de la cour par sa douceur, sa bonne table; homme du monde, prévenant, accommodant les procès, faisant des mariages et grand ami de la noblesse. Alors il faisait des visites, puis ses grands vicaires en faisaient pour lui. Mais venu à son but, ayant de bonnes abbayes, ayant ùxït doter le siège de Tours par la réunion de l'abbaye de Marmoutiers, obtenu l'ordre du Saint-Esprit, ayant manqué l'archevêché de Paris, loué un hôtel à Paris, se trouvant endetté par sa représentation à Tours, il est tombé dans un abandon total des soins de son troupeau, et, lors de mon dernier voyage dans mes terres, j'ai appris que, depuis sept ans, les curés y vivent à leur fantaisie: ils ne voient plus ni grands vicaires, ni archidiacres ; on envoie à ceux-ci la rétribution qu'ils recevraient à leurs visites ; il n'y a plus d'assemblée synodale, ni conférence; on n'y entend parler de hiérarchie que pour quelques mandements de Te Deiim et pour la chambre syndicale qui demande les décimes. Ils boivent comme ils veulent, ils s'absentent, et de ce qu'on appelle désordre en ceci,

l"'»s] o'APitks LE jounxAL Dr M'' d'argenson 31

ils ne s'en picscrveat ([iic des plus grands, et qui les feraient reprendre par le promoteur. Par où ils sont mieux retenus, c est par la misère; les gens étant fort pauvres, et les uns tenant les autres en respect, cela va tout seul, pas trop mal, mais non bien, et cela pourra avoir d'autres suites si cela continue. C'est Jonc un gouvernement fort doux et apathique, non monarchique de droit, mais de fait, par cet abandon absolu. Encore les presbvtérieus formels ont-ils des svnodcs réguliers, c'est une république: chez nous, ce n'est rien, on v répute un monarque absent, mais qui peut s'élever, voilà tout.

''^0 septembre . — Voilii le déplacement de ia marquise de Porapadour qui s'assure et s'avance; cela prend toute la tournure de la quitterie de M™^ de Mailly, des bouderies marquées, des duretés tempérées par des douceurs affectées. Au dernier Choisy, la marquise fit la malade, et se mit au lit, au lieu de descendre dans la salle d'assemblée. Le roi ordonna à son chirurgien La Martinière d'aller voir ce que c'était « et de ne point mentir ». Le chirurgien dit qu'elle était véritablement indisposée: le monarque reprit : « Mais a-t-elle de la fièvre? — Non, Sire. — Eh bien, qu'elle descende. » Et elle descendit.

32 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl'' SIECLE [l'kS]

8 octobre. — Ou mande do Lunéville que le roi de Pologne, duc de Lorraine, a engagé M"" la marquise du Châtelet et son M. de Voltaire à faire leurs Pâques; voilà, dit-on, de la besogne bien faite.

Les gazettes annoncent la paix formelle prête à être signée par les trois parties intégrantes, qui, les premières, ont signé les préliminaires, de sorte que les autres puissances ne seront que parties accédantes, telles que les cours de Vienne et de Madrid.

14 octohi^c. — On me mande de Fontainebleau (ju'ou y attend ii tous moments le courrier de la signature de la paix , mais que cependant les affaires de finance n'en vont pas mieux.

ib novembre . — Il y a eu quatre ou cinq jours de grand froid entre le roi et la marquise de Pompadour. Elle est certainement ambitieuse; elle voudrait gouverner et est poussée par des gens qui voudraient gouverner par elle. Les Paris et le Puisieux l'ont poussée à demander le gouvernement des Postes pour ses créatures ; depuis que mon frère l'a emporté pour Du Parc on a boudé, et, de là, grand refroidissement. Le roi veut garder pour lui seul son petit secret des Postes, il fait

[1748] d'après le JOl'KNAL DU M'^ d'aUGENSON 33

grand cas du mystère; or, il regarde mon frère comme un oracle dans ces matières de discrétion et de circonspection.

29 novembre. — On a fait hier une grande revue des houlans dans la plaine dos Sablons ; tout Paris l'a voulu voir, malgré un grand brouillard qui enrhumera bien des bourgeois. Le roi y était à deux heures, on y avait fait venir des gardes françaises et suisses pour empêcher les badauds d'approcher et de gêner les évolutions de ces prétendues troupes étrangères, car le maréchal de Saxe, qui en est pour ainsi dire l'entrepreneur, y a fourré plus de Flamands que de houlans ; on lui donne six cent mille livres pour cela par an. On prétend qu'on va en réformer la moitié, mais son crédit s'y oppose.

La marquise de Pompadour devait y paraître dans une calèche distingfuée. La toilette de cette dame est une espèce de grande cérémonie. Aujourd'hui à la cour, on la compare au fameux déculotté du cardinal de Fleury ; les soirs, tous les grands y accourent pour se montrer. On a donc cru qu'elle devait y faire cette déclaration publique qu'elle prononça à haute et intelligible voix : « Qu'est-ce que c'est que l'on dit, que le nouveau théâtre que le roi vient de faire construire sur le o-rand escalier

3't LA FHANCE AU MILIEU DU XVIIl" SIECLE Hl'iS]

lui coûte deux millions.' Je veux bien que l'on sache qu'il ne coûte que vingt mille ccus. Je voudrais bien savoir si le roi ne peut pas mettre cette somme à son plaisir, et il en est ainsi des maisons qu'il bâtit pour moi. » Le bruit est que cette dame vient d'acheter du duc de la Yallière son duché de Vaujour en Anjou, et qu'elle va être duchesse, pour faire cesser tous les bruits qui courent sur son prochain renvoi. En voilà trop, cela versera. Le duc de la Yallière gouverne cette dame; ce duc est un fou, il a quitté le service indécemment. Le roi assistant avant-hier à la première représentation d'un ballet composé exprès et où la marquise de Pompadour déploie ses talents, Sa Majesté se mit à faire un bâillement épouvantable, et à dire « J'aimerais mieux la comédie ».

6 décembre. — Il v a "frand bruit h la cour contre le duc de la Yallière; on attend le duc de Richelieu pour l'attaquer; les gentilshommes de la chambre et les intendants des menus plaisirs se plaignent avec raison qu'il fait leur charge par les deux théâtres (pi'il a élevés, l'année passée, dans la petite galerie et sur le grand escalier. Véritablement, il se fait par là une charge indépendante des premiers gentilshommes; on attend, dis-je, le maréchal duc de Richelieu comme le

[1748] d'aimiks Lt; jour.NAL DU M'' d'arc;l.\so\ 3j

brettcur de la troupe; et Ton prétend d'ailleurs que, de toutes laçons, il jouera un grand rôle; il V.1 être d'année d'exercice en 1749.

Le maréchal de Noailles est à la cour sans considération, sans crédit; personne ne lui parle; tout le monde le méprise ; son notaire vient de faire banqueroute pour les escroqueries qu'il lui a faites.

!' décembre. — Madame Infante est partie de Madrid le 26 novembre, elle doit arrivera Bayonne le 13 de ce mois, et de là à Versailles, je ne sais quel jour. Ce voyage coûtera au roi 1 200 000 livres de plus que si elle n'avait fait que traverser le Lançfuedoc et la Provence, ou si elle avait été de Barcelone à Gènes, comme elle devait naturellement. Ces petits radoucissements et effusions do cœur ruinent l'Etat avec indiscrétion dans un temps où l'Etat est déjà bien pauvre.

On ne parle que de divorces dans les ménages de Paris les plus qualifiés, et les dévots disent ([ue le premier des exemples, en entretenant la femme de son prochain, autorise tous ces malheurs si rares autrefois.

il décembre . — Un courtisan m'a dit que le roi n'était, en effet, plus amoureux de Maie de

36 LA FRANCE AU MILIEU DU XyiII*^ SIECLE 1 1748J

Pompadour, mais que le train de ses occupations le constituait encore son esclave par habitude; qu'il la reverrait, mais qu'il déplaisait au roi de trouver ses cabinets vides de la compagnie avec laquelle il était habitué d'y vivre, de sorte qu'il n y avait qu'une nouvelle maîtresse qui pût faire chasser celle d'aujourd'hui, quoiqu'il sentît bien toute la honte de ses fers ; qu'il fallait absolument l'amuser par des bâtiments et remplir le vide d'un esprit qui s'occupait peu du grand et à qui il fallait du petit et du mouvement.

Le courtisan, qui est un homme vertueux, m'a ajouté qu'on n'avait jamais mieux senti qu'aujourd'hui le vice et les fripons, mais qu'en même temps on n'avait jamais su si bien s'y soumettre, le peuple français sachant parfaitement le commerce de l'intrigue et combien la vertu profite peu, combien nous sommes destinés à ne voir de crédit qu'entre les mains des vicieux, des fripons et des intrigants.

19 décembre. — Le bruit est grand que mon frère va être fait duc pour le chasser du ministère, et cela à la prière de la marquise et des Paris.

Les Paris visent à gouverner tout l'Etat par la finance, et la finance par le crédit, c'est-à-dire par la ruine de l'Etat, bannissant l'économie et con-

17'«8] d'aprks le journal du m'' u'argexsox 37

scillant la dépense. Je l'ai éprouvé moi-même pendant les deux années de mon ministère : ils me blâmaient perpétuellement de trop ménager l'argent du roi dans ses néooeiations, et m'v conseillaient la plus grande dépense, toujours prêts à remettre de gros fonds en pays étrangers, parce qu'ils y gagnent, ainsi conduisent-ils le reste, où on leur cède volontiers.

Ils se comportent comme l'intendant d'un seigneur ruiné, qui avance toujours, dit-il, jusqu'à ce que les terres du grand seigneur soient à lui. Ainsi gouvernait à peu près M. Fouquet, quand il fut emprisonné et lorsqu'on lui fit son procès; il répandait quatre h cinq millions dans la cour pour y soutenir le luxe et son crédit.

Il est singulier que la seule ressource de l'Etat soit aujourd'hui dans le retour du maréchal duc de Richelieu, dans sa prud'homie et son amour de l'État, comme bon citoyen. Qui l'eût dit à ce qu'on a vu de lui dans sa jeunesse et jusqu'à ce qu'il ait commandé à Gènes?

20 décembre. — Un personnage qui arrive de Versailles m'a dit que mon frère ne se cachait pas d'improuver hautement l'élévation de M. de Saint- Séverin au ministère, et que c'était peut-être lui qui en était la cause, parce qu'il désapprouvait de plus

LA rRANCE AU MILIEU DC XVlir SIKCLE.

38 I.A FRANCE AU MILIEU DU WIll' SIECLE [l748]

en plus la paix faite par lui et ^I. de Puisieux, Or, mon frère, homme de cour comme il est, n'oserait arborer ce parti, s il croyait déplaire au roi. Aussi il joue un double rôle. Par ce moyen, il se fait grand honneur dans le public, il s'y montre citoyen, homme d'État, et se joint aux frondeurs. D'un autre côté il dispose l'esprit du roi à la future guerre : il tenait l'autre jour ce discours ii table où j'étais : c'est pendant la paix qu il faut le plus se disposer à la guerre. Ainsi il attirera à lui «juelcpies millions de plus ; déjà il a fait consentir à une réforme qui, renvoyant beaucoup de soldats aux campagnes, conserve plus d'officiers qu'aux autres réformes, et il ma dit que cela n'allait qu'à quatre millions de plus qu'à la somme où montait l'extraordinaire des guerres sous le cardinal de Flcurv, avant la présente, et qui allait à 4*2 millions; ainsi cela ira aujourd'hui à 46 millions. Par là il se concilie encore M. de Maurepas, qui est dans les mêmes principes de se préparer a la future guerre pendant la paix pour attirer plus de fonds à son département.

Ainsi donc s'élèvc-t-il contre tout le parti Pompadour; ce parti augmente chaque jour; en voici les principaux membres : la maîtresse, les deux Paris, BouUoofne, M. de Puisieux, M. de Saint- Séverin, tous bons valets de faveur, le cardinal de

11748] o'APIli-.S LK JOURNAL DU M'^ d'aRGENSOX li'J

Tencin, le maréchal de Xoailles. Pour ]\IM. de Machault et Maurepas, ils sont craintifs, coninul'escadron volant des conclaves, et se réunissent au plus avantag-cux pour eux, n'a vaut pas de force par eux-nicnies. Ainsi mon frère doit être regardé comme le seul qui résiste aujourd'hui à ce parti de la maîtresse et des Paris, qui, sans lui, engloberait tout, après avoir tout terrassé.

23 décembre. — Il court de très bons bruits que Madame la Dauphine serait grosse. Cela est fort à souhaiter pour la tranquillité du rovaume, pour écarter les guerres, tant du dedans que du dehors.

Le roi va au-devant de sa chère fdle Madame Infante; elle sera quelques semaines ii la cour de France, et de là retourne à ses petits l^tats.

25 décembre. — Hélas! la grossesse de Aladamc la Dauphine est évanouie. ]M. le Dauphin est fort chann-é, on ne sait si c'est de chaorin ou d'indisfcstion: il est fort triste; l'on craint aussi la dévotion. Le duc de Richelieu est arrivé hier matin à Versailles; cela fait, dit-on, un ébranlement à la cour, €t l'on s'attend à des événements.

28 décembre. — Le duc de Richelieu est dune parfaite intelligence avec mon Irère, et, comme

40 I.A FRANCE AU MILIEU DU XVIIl" SIECLE [1748]

les intérêts réunissent, il pourra se réunir avec les autres ministres à département, comme MM. de Maurepas et Maehault : il est vrai que je n'ai vu guère de plus belle haine à surmonter que celle qui subsistait depuis longtemps entre lui et mon frère.

Nos factieux de cour voudraient détruire la tyrannie de la favorite, pour y substituer la leur, encore plus grande.

Le maréchal de Richelieu crie pour être premier ministre, comme est ÎNI. de Saint-Séverin; il a quantité de bonnes raisons à dire, puisqu'il sait des choses sur les suites de la paix en Italie, comme Saint-Séverin en sait sur celle des Pavs- Bas; mais bientôt M. le maréchal de Bellisle aura les mêmes movens à alléouer. Et le maréchal de

Saxe, pourquoi n'y riposterait-il pas, en ayant autant à dire sur les Pays-Bas et ayant pour lui la maîtresse et les Paris ?

Voilà ce qu on n'avait que trop prévu, que les cabinets de plaisirs deviendraient le sénat de la nation; les ruelles faisant des ministres d'Etat, on les multipliera à l'infini.

Toute carrière est ouverte à cette recommandation de la maîtiesse. Il vient de paraître une grande promotion de 311 officiers généraux, qui sont presque tous de l'ouvrage de cette belle dame.

[1748] d'apuks le journal du m" d'augexsox 41

Il est question de renouveler bientôt les fermes et les sous-fermes. La maîtresse a déclaré qu'elle voulait douze fermiers généraux de sa faciende et deux cents nouveaux sous-fermiers ; elle a un cabinet tout rempli de placets des demandants, tout le monde s'adresse à elle ouvertement. L'autre jour, il V avait du monde jusqu'au bas de son petit escalier, qui attendait Theure de sa toilette, pendant que les deux frères Paris traitaient avec elle des affaires de l'Etat.

L'Infante va arriver a Clioisy les derniers jours de cette année, pour se trouver presque seule avec cette maîtresse du roi et du royaume. On prétend que rinfant arrivera aussi incognito.

29 décembre. — J'ai trouvé bier mon frère si triste, et toute sa maisonnée! il ne peut pas mettre un pied devant l'autre, il maigrit, il a derhumeur; sa femme est enrbumée et jaune avec envie; sa belle-fille a toujours la fièvre ; pour son fils, il se moque de son père ainsi que de son peu de candeur. Il pousse jusqu'à l'afiectation, présentement, de mépriser la marquise de Pompadour; d'où nous autres, spectateurs ignorants, concluons que ladite dame est ébranlée dans sa place, puisque des courtisans si avisés ne seraient pas si téméraires sans cela.

'r2 l.X I-IÎA\CR AU MILIEU DU XVIH" SlixT-lî [ll'ii]

On \icnt crurrèter à Pctcrsboiirg le âieur Lostocq, célèbre chirurgien français, qui avait eu rhoiiiieiir (le guérir rimpératricc. Cet artiste a contribué à la révolution (jui Ta mise sur le trône; il était parvenu aux richesses et même à un titre de conseil privé; mais il a passé pour être dévoué à la France, son ancienne patrie, et pour en recevoir de gros présents. Aujourd'hui que nous n'avons plus ;i Pétersbonrg ni ambassadeur, ni ministre, ni même de conseil, Ton présuppose que nous avions toute notre confiance unique dans ledit sieur Lestocq. (hioi (ju'il en soit de ce que j'ignore, on vient donc de l'arrêter, lui et sa femme, comme accusé d'avoir tramé des choses contraires à l'alliance de la Russie et de Vienne.

On a saisi tous ses papiers où l'on trouvera sans doute nos secrets. Tout se tourne aujourd'hui à mal dans les entreprises secrètes de notre petit ministère.

"i janvier. — Le maréchal duc de Richelieu a été très bien reçu du roi, le soir de son arrivée. Sa Majesté s'enferma avec lui pendant deux heures après minuit. Il a un grand cortège à Versailles quand il passe, une grosse audience le matin quand il se lève. Le roi prend beaucoup de ses conseils; Dieu veuille qu'il reçoive de lui ou d'autres les moyens pour sortir de tant d'embarras, qui jettent le royaume dans le dépérissement! car il n'y a plus aujourd'hui autour de Sa Majesté que des jongleurs, des farceurs, des Fagotins; c'est bien pire que sous Henri III.

Je viens d'être nommé par le roi président de l'Académie des belles-lettres.

1 jamner. — 11 est grand bruit d'une brochure qui parait, et qui a pour titre Les cinq plaies de la France, savoir la constitution, les convulsions, le système de Law, le ministère du cardinal de Fleury et la paix d'Aix-la-Chapelle.

44 LA FnAXCE AU MILIEU DU XVIll" SIECLE [nWj

^I. de Richelieu a commencé par s attacher tous les ministres à départements, qui sont ceux de la guerre, de la marine et des finances, même M. le Chancelier; ils le reorardent tous comme leur vengeur, de même que les quatre premiers gentilshommes de la chamhre l'ont refifardé comme leur bretteur, pour chasser INI. de la Vallière de leurs fonctions où il s'était immiscé. On espère donc qu'il délivrera les ministres du joug de MM. Paris, de la favorite et de MM. de Puisicux et de Saint- Séverin ; chacun s'accole à lui.

M. de Maurepas lui procure le suffrage de toute la famille royale dont il dispose, femmes et enfants. Ceux-ci ne songent qu'à l'expulsion de la présente favorite et ne considèrent pas qui doit lui succéder, et par qui arriverait leur satisfaction en ce point-là.

Le roi lui dit les choses du monde les plus gracieuses; il disait l'autre jour : « Madame la Dauphine accouchera d'un garçon, car c'est pendant Tannée de M. de Richelieu qui est heureux n.

Madame Infante était fort mal en habits et même en linge revenant d'Espagne; on prétend que sa garde-robe n'a pas été renouvelée depuis son départ de France. Son chevalier d'honneur est un vilain crapaud fort malpropre.

10 Jancie?-. — Le roi étant allé passer deux

[I7i0] d'après le journal du m'* d'argexsox 45

jours à la Celle, qu'on appelle le Petit Chiiteau, M°"^ de Pompadour a demandé en grâce que le maréchal duc de Richelieu ne fût pas de la partie, quoiqu'il soit gentilhomme d'année. Le roi lui a répondu : « Vous ne connaissez pas M. de Richelieu ; si vous le chassez par la porte il rentrera par la cheminée. » Le roi a dîné dans ses cabinets, tète à tète avec ses quatre filles.

\.^ janvier. — On travaille à former la maison de ^Madame Henriette, qui sera sur un grand pied, avec bouche, écurie, gardes, etc.; cela coûtera 800000 livres à l'Etat. La comtesse d'Estrades y est déjà sur le pied de dame d'atours, et y sert. On va nommer les dames de compagnie, ce qui fait des mariages, et autres grands officiers.

iQ janvier. —M. de Richelieu est trop attaché à la bagatelle du théâtre, des ballets; ses affaires commencent à mal aller. On dit qu'il s'est conduit comme un fol ; il est trop déclaré contre la maîtresse, et celle-ci reprend le dessus.

Le roi demanda l'autre jour à ^L de Richelieu, i\ son débotté, combien il avait été de fois à la Bastille. « Trois fois », dit le maréchal. Sur cela Sa Majesté en discuta les trois causes. On dit que cette question est de très mauvais augure.

'iG LA IH.VNCE AU MILIEU DU XVIIl*' SIKCLE [lT49]

M. de Stalnville a dit que la convention était siirnéc pour rrvacuation des places de Flandre, et ({ue tout cela serait fini le 5 février. L'on travaille ;i force à Paris aux préparatifs des feux de joie pour la paix. Une femme des halles, se querellant l'autre jour avec une autre harengère, après bien des injures, lui dit : « Tu es ùcle co?7ime la paix ».

20 Jani^icr. — J'ai vu hier M. Chauveliu, ci-devant garde des sceaux de France; c'est un homme qui a été chassé du ministère par feu M. le cardinal pour avoir déplu ii la maison d'Autriche pendant la guerre de 1734.

2ô Janvier. — Un financier, homme de bon sens, ma annoncé encore une plus grande disette d'argent dans quelque temps. On en attribue la meilleure partie à l'impôt du centième denier qui arrête toute circulation d'efTets. Quand quelqu'un voulait de l'argent ci-devant, il fondait quelque contrat sur les fonds publics, il reconstituait son prêteur en partie sur cet elTet; auparavant cela ne coûtait que six livres; aujourd'hui ce sera douze et quinze cents livres de faux frais pour le centième denier. Cet impôt coûte quatre millions au peuple et ne vaut pas un million au roi; avec cela personne n'est sûr que les financiers en place y restent dans dix-huit

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mois, au renouvellement des fermes; comment leur peut-on fier son argent?

28 jaiwier. — Le roi a de grands projets de beaucoup de petits vovages : Sa Majesté couche souvent au Petit Château ou la Celle, va de là à la chasse, et revient tenir son conseil à Versailles, pour retourner encore au Petit Château. 11 y aura au carême un voyage de Choisy de huit jours, ce carnaval encore un voyage de la ■Muette; en juin le voyage de Compiègne de six semaines, sauf les couches de M™'' la Dauphine; au l*^"" octobre, celui de Fontainebleau. Quel malheur que cette inquiétude pour changer si souvent sa localité, et pour n être pas mieux logé dans un endroit que dans un autre!

M. le Dauphin sera d'inclination bien différente, car il aime à ne pas changer de place, et même à ne sortir de son lit que pour aller à son fauteuil. Cette humeur fait trembler, par l'habitude de grosseur qu'il prend.

12 février. — On a voulu préparer le peuple à se réjouir un peu davantage à la publication de la paix générale; pour cela l'on vient de crier dans les rues des édits pour la suppression de plusieurs petits droits, comme ceux sur la cire, chandelle.

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cuivre, papier, carton, etc. Cela allait à quelques millions en régie. Cela marque qu'on écoute le peuple, qu'on le craint, qu'on veut le gagner; mais le roi est si mal conseillé qu'on ne gouvernera pas mieux pour cela.

On publie aujourd'hui la paix par un temps abominable, neige, brouillards, frimas. Le peuple n'a marqué que de la consternation à cette cérémonie. Le feu de roi est remis on ne sait plus à quel jour, encore que le TeDeuin se chante demain. La réduction de quelques impôts ne fait pas grand effet; les principaux à réduire auraient été ceux sur le beurre et les œufs. On dit c[ue, ces impôts ayant été en régie, depuis deux ans qu'on les a établis, ils ont rapporté quatre millions, mais coûté cinq millions de régie, ce qui est un million de perte.

13 février. — Un homme de la cour m'a dit que le pouvoir ministériel, les deux partis qui se disputent la volonté royale, sont, d'un côté : la marquise, les Paris, M. de Puisieux; de l'autre, triumvirat de mon frère, M. de Maurepas, M. deMachault. Ces trois derniers ministres, s'entendant ensemble comme larrons en foire, ont grand pouvoir, ils jouent continuellement les brouillés devant le roi, et se soufflent tous leurs discours, toutes leurs démarches; ils jouent l'opposition et même la des-

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truction entre eux. Voilà comme on attrape ces pauvres princes qui ne se défient de rien à propos.

Les sieurs Paris ne se cachent pas de vouloir changer le contrôleur o'énéral Machault, pour y placer quelqu'un de leur maison; ils décrient de plus en plus son ministère chaque jour, ils le poussent près du roi; mais qui ont-ils îi lui proposer? le sieur Boullogne ou Mepret de Serillv dont ils sont sûrs, mais que le triumvirat a décriés près du roi, de sorte qu'il n'y a plus à s'en flatter.

M. de Richelieu, dans tout ceci, n'avance de rien; il hait la marquise, il lui fait la oucrre, mais il hait encore davantaofe les deux ministres de la marine et de la guerre. Il a un fond d'amour pour l'Etat : je juge qu'il se raccommodera avec la marquise, et qu'il fera la guerre au triumvirat.

16 fêçric/-. — H y a eu grande tuerie sur le quai Pelletier pour assister au feu d'artifice de la paix; deux cents personnes tuées ou blessées; il y en avait quatorze h la Morgue. XuUe joie d'ailleurs dans le peuple, nuls cris de Vive le roi!

17 février. — On attribue tout mal, toute fatalité aux fautes du orouvernement : cette tuerie de la

grève, le jour des réjouissances pour la paix, est attribuée h la faute des magistrats, au manque

d'ordre et de prévoyance; en effet, pourquoi est-il arrivé cette lois-ci ce qui n'arrive pas aux autres? Le mal a été plus grand qu'on n'a dit d'abord, il y a quantité de gens noyés, lesquels ont été précipités par la presse par-dessus le parapet du quai Pelletier; ou cache le nombre; chaque famille bourgeoise, ayant à regretter, à chercher ce qu'elle a de plus cher, le retrouve aux filets de Saint-Cloud ou à la Morgue. Il y a eu aussi rapts et violences déplorables faites à de jeunes filles de la bourgeoisie ; des soldats aux gardes ont enlevé ces jeunes filles pendant le tumulte où chacun s'échappait, et, quand elles voulaient crier, et dire que c'était malgré elles, ces soldats montraient les dents, et disaient que c'était leur gueuse.

Tous ces désordres s'attribuent l\ la malice de ceux qui nous gouvernent, on n'v croit plus rien de louable. Le peuple n'a pas voulu danser dans les places qu'on lui avait préparées, il a chassé les violons et tous musiciens. Il semble que tout ceci soit souillé par quelques hauts mécontents.

19 f'ci^ricr. — On ne dit que trop, dans la bonne compagnie, que tout est en grande fermentation dans le peuple, <|ue le mécontentement monte à un trop haut degré, et qu'il s'y joint un grand mépris pour le gouvernement. La personne du roi est tou-

ilT'i'J D APRKS LE JOUUXAL DU M'^ 1) AliGlîNSOX 51

jours aimée, mais tout ce (jui l'entoure, sans exception, l'enveloppe et le confond clans cet obscur nuage. Les impôts excèdent le peuple, la vie est chère, la recette ne vient point, on dépense sans recevoir: l'odieux rènfne des financiers désole le public, et avilit le gouvernement; il n'v a bourgeois ici qui ne crie après la paix, qui nous a fait tout restituer aux ennemis, et dont on ne voit qu'une issue de maux, sans aucun bien. Tout est pris en mal; même la dernière diminution d'impôts a paru si chétive quelle a plus choqué que plu. On ne parle que de la maîtresse pour qui Ton fait tant de bâtiments, de vovages, de dépenses, de dons. On lit les gazettes, on trouve que notre politique est mal arrangée au dehors, et que nous aurons bientôt ou honte, ou guerre; on ne veut pas plus liiu que l'autre.

20 février. — On remarque que le roi tombe dans une entière mélancolie; on l'amuse de ce que l'on peut, puis il retombe et 1 on voit le ver rongeur. Il voit, il sent la misère de son peuple, et comment de mauvais choix de tous côtés l'ont conduit à de très mauvais ministres, à de mauvais intendants, à de mauvais généraux; le compérage, parenté, alliance, recommandation ont fait tout, ont déformé tout.

52 LA FRANCK AU MIMEU DU XVIIl'' SIECLE [iT'i'.i

L'évèque de Mirepoix a eu des faiblesses, el approche de sa fin; gare encore au mauvais choix, pour mal gouverner les affaires de l'église !

11 février. — M. Berryer, lieutenant de police, passant, il y a quelques jours, dans la galerie de Versailles, plusieurs de nos pelits-maîtres des cabinets l'assaillirent, et lui demandèrent quand donc il voulait faire cesser toutes les chansons horribles et vers qui couraient contre le roi, disant que feu M. d'Argenson connaissait si bien Paris, étant lieutenant de police, qu'il aurait d'abord déterré dans un puits chaque labricatcur de pareilles pièces. M. Berryer leur répondit : « Je connais Paris autant qu'on le puisse connaître, mais je ne connais poin( Versailles. » Ils s'éclipsèrent tous.

1" mars. — Les chansons, les vers, les estampes satiriques pleuvent contre la personne du roi. Il y a une prophétie en vers qui est affreuse : on lui prédit qu'il n'aura point de postérité, que ses sujets se révolteront ; que quand le peuple lui avait accordé son amour il ne connaissait pas ses vices, etc. L'estampe représente le roi lié, garrotté, déculotté, la reine de Ilonrri''e le fouettant, l'Angleterre disant : Frappez fort! la Hollande disant avec un rouleau : // vendra tout! cela s'appelle l'estampe des quatre

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nations. Antre chanson disant (|ue les cabinets sont dans la bassesse, parce que les poissons viennent de la Italie, allusion à M'"" de Pompadour qui est Poisson.

Enfin, cela ressemble aux Mazarinades, le recueil en grossit, et contre qui? contre un roi, le meilleur des hommes, mais entouré des ministres les plus pervers qui ordonnent toutes ces horreurs, et toutes parviennent au roi. Qu'on les chasse, qu'on y substitue des gens vertueux et vous ne verrez plus tout cela.

5 ?7iars. — Le maréchal de ***, connaisseur en infanterie, approuve le système qui vient d'être adopté pour cette arme, réduisant les bataillons français à cent soixante-huit, voulant que tous les régiments ne soient qu'à quatre ou deux bataillons. Il dit que c'est le moyen pour augmenter promptement les troupes en cas de guerre, et les avoir bonnes.

Mais on ne saurait s'empêcher de blâmer la cruauté et l'injustice avec laquelle quantité de braves gens sont traités et ruinés, après avoir bien servi pendant cette guerre : colonels, lieutenantscolonels et tous autres officiers réformés, et qui ne seront plus rien désormais. Les colonels perdent des fonds qu'ils a^aient empruntés pour acheter

r.'i I.A FRANCE AU MILIEU I)U XVIH" SIECLE [l7'l9]

leur régiment. Mon iVèrc reçoit bien les plaignants, il les console comme un ami, il promet de leur servir de père; les pauvres gens s'en vont contents, ils croient leur l'ortune faite; ils ne savent pas ce que c'est iju'un courtisan, et la courtisanerie d'un goût nouveau, jésuitique, caressante sans affectation et qui joue la franchise avec un faux air niais et de bon enfant.

12 mars. — M. le duc de Chartres est tout à fait brouillé avec sa femme et ne la ménage plus que comme honnête homme et homme doux. Ce serait le cas où le duc de Chartres, qui est faible, aurait besoin d'un bon conseil; mais il l'a mélanoé d'honnêtes gens (comme le chevalier de Pons, le comte de Ballerov, ^lontancy son domestique) et de gens qui lui fournissent des soupers de débauche, ce qui gâte toute la suite de sa conduite.

Or M. le duc de Chartres est en train de se raccommoder avec M. le duc d'Orléans son père; mais je sais d'un homme digne de foi, de façon à n'en pouvoir plus douter, qu'il exige que M. le duc de Chartres lui avoue qu'il avait supposé sa fille qui est morte. Il est vrai qu'une femme du peuple vint un jour se jeter aux pieds de M. le duc d'Orléans pour lui découvrir ce prétendu grand mystère, déclarant que c était sa fille qu'elle avait ainsi prêtée pour la

1749 d'ai'uks lu .iouuxal ou m'' i)"aiîge\son :>.">

supposer; elle lui montra sur cela de faux écrits : la tète du prince étant faible, vive et portée par la grande reti-altc à la crédulité des choses bizarres, il la crue et ne veut pas en démordre. Voilà le vrai.

17 mars. — Le roi vient de donner 150 000 livres de pension à ^I. le duc de Chartres et 50 000 livres à M. le duc de Montpensier pour subsister, outre le brevet de retenue de 900 000 livres sur le gouvernement de Dauphiné. Pour dédommager M. de Clermont de Tonnerre de n'avoir pas été fait brigadier, on lui a donné 3000 livres de pension qu'il ne demandait pas. Quantité d'autres pensions viennent d'être données : l'Etat est, dit-on, au pillaoe. Un financier a vu les nouveaux états du roi, où le revenu du dixième est employé, pour longues îinnées, à raison de 40 millions par an.

22 mais. — On assure que M""^ de Pompadour va être renvovéc, et que le roi veut faire ses pâques à ces fètes-ci, voulant recourir à Dieu dans la détresse où est son rovaume. Le ministère en a "grande joie, et croit qu'il va dominer et rapiner plus que jamais. Il est vrai que les opéras et amusements de !M™* de Pompadour vont toujours leur train, et que le roi y fait des bâillements affreux. Au dernier opéra, c'était une confusion et une foule

56 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl'= SIECLE [17'i9j

de monde à tout rompre. On a raison de dire, comme la chanson, que la marquise a fait de la cour un taudis.

30 mars. — L'on dit aujourd'hui que Madame Infante va rester longtemps ici et peut-être des années : la raison est que le palais de Panne manque de tout, qu'il n'y a ni meubles, ni môme d'escaliers, qu'il y a pour longtemps à travailler : heureux prétexte à l'amour paternel pour garder ici cette infante, qui est fort chérie, et pour la séparer d'avec son mari qu'elle n'aime pas. Le roi n'aime guère non plus son gendre D. Philippe, à cause qu'il ne s'est pas montré valeureux à la guerre d'Italie.

18 avi-il. — Je suis à la campagne. Une compagnie de la ville arrive qui assure que les édits bursaux passent aujourd'hui à un conseil extraordinaire qu'on a convoqué à Choisy, h l'imitation de celui du cinquantième, que M. Dodun, sous M. le Duc, désira en 1725 et qui réussit si mal. On a déjà porté au parlement ce projet de finance et ensuite on fera assembler les chambres ou peut-être lit de justice. On assure donc qu'il s'agit de réduire le dixième au vingtième pour vingt ans, ce qui veut dire pour toujours. Dans ce vingtième ne sera plus

1749j d'aPRKS le journal DU M'' U ARGENSOX 57

compris le dixième du dixième ou les deux sous par livres, espèce :

Sur 100 livres de revenu, je payais 10 livres; puis 11 livres; je payerai pendant vingt ans 6 livres.

2G avril . — On mécrit de Paris que M. de Maurepas vient d'être exilé à Bourges. Voilà cette ville de Bourges le lieu ordinaire d'exil pour les ministres qui ont déplu. Quelqu'un disait hier plaisamment que le roi devait acheter la maison où a logé le garde des sceaux Chauvelin, pour en faire un palais de France, un hôtel des exilés.

29 av?'U. — J'arrive à Paris. J'apprends des particularités du renvoi de M. de Maurepas. On n'a vu aucune chose apparente qui dût causer une disgrâce si prompte; la guerre était finie, les défauts étaient couverts, on travaillait au rétablissement de la marine, le roi ne lui avait jamais fait si bonne mine. La dernière fois que ce ministre fut au lever du roi. Sa Majesté en écouta des contes, des bons mots et en riait à gorge déployée. Tout d'un coup un voyage au petit château fut résolu; M. de Maurepas dit qu'il irait à la noce de M"*" de Maupeou ; le roi lui ordonna de se bien divertir; jamais M. de Maurepas ne fut si gai ni

58 LA FUANCl-: al: MIMKU DU XVIH' SlÙCI.E [iTV.l

si content. Ce jeudi il devait nller à l'Opéra; il avait demandé l'opéra nouveau, disant (ju'il ne pourrait le voir pendant le Marly. On l'attendit inutilement jusqu'il six heures; une voix s'écria dans la salle qu'il avait été cong-édié le matin. En effet mon frère était venu chez lui le jeudi 24, avec une lettre de la main du roi, écrite à peu près dans ses termes : « .Te vous avais dit, monsieur, que je vous avertirais quand vos services ne me seraient jilus nécessaires, je vous tiens parole : disposez tout pour aller à Bourges le plus tôt que vous pourrez; en attendant, voyez peu de monde de votre famille. .le vous aurais permis d'aller à Pontchartrain, si cela n'était pas trop près de Versailles et de Paris. Point de réponse. Louis. » La cause de cette disgrâce ou la fait rouler sur les chansons répandues contre le roi, dont on lui attribue une partie, et sur une déclaration trop forte qu'il fit au conseil de Choisy contre les dépenses.

!'■■■ mai. — M. de Richelieu a l'air de la plus grande faveur depuis la disgrâce de M. de Maurepas, la maîtresse aussi; la réconciliation du favori avec la favorite est entière, cordiale et édifiante; mon frère est en tiers dans cette amitié; on lui attribue la plus grande partie de cette disgrâce,

[iT'iO] d'aprks lk jol'kxal nu m'* n"AR(;F.NSON .VJ

aussi en profitc-t-il : il a Ir département de Paris, les académies, l'imprimerie royale, le guet, les spectacles, la bibliothèque et les haras; M. do Saint-Florentin a la cour, M. Rouillé a la marine comme nouveau secrétaire d'J-^tat; il a remercié hier et va promptement être installé. La reine et le dauphin ont mené grand deuil de cette disgrâce, la reine en a pleuré; on dit qu'elle a écrit à M. de Maurepas, ce qui a fort déplu au roi. Quand le roi revint à Versailles, le vendredi à son lever, c'était, dit-on, un morne silence, et personne ne savait où il était; il y avait aussi de la consternation dans une partie de Paris; cependant il est vrai que ce n'est qu'un fripon de moins dans le ministère.

5 mai. — Il est grand bruit que l'ancien évèque de Mirepoix se retire du ministère qu'on appelle la feuille des bénéfices, et qu'on en charge l'abbé de Saint-Cyr, ci-devant sous-précepteur de M. le Dauphin, et aujourd'hui son seul conseil.

6 mai. — M. de [Maurepas est au désespoir et comme un enrai^é de son exil; il a fallu le saijyner en chemin. Il n'y a pas d'exemple qu'un ministre se fût fait un aussi grand parti à la cour que celuici; il y tenait par les liens les plus forts, famille

60 LA FHANCE AU MILIEU DU XV1I1'= SIÈCLE [l7'i9^

royale, princesses, reine, courtisans, il était le ministre de la cour, et le roi a été contraint de se cacher de tout le monde pour le coup qu'il a fait. On réveilla mon frère à deux heures pour le charger de cette expédition. Il eut grand'peur fMiand on lui dit que c'était de la part du roi, il se crut perdu (tant est terrible cette vie de ministre !) ; cependant quand il vit que c'était Bridge, l'écuyer, il se rassura, et, voyant que cela ne regardait que M. de Maurepas, il fut plus aise que fâché.

9 juai. — Une quinzaine avant sa disgrâce, M. de Maurepas reçut la visite de la marquise de Pompadour et de la comtesse d'Estrades. La première lui dit : « On ne dira pas que j'envoie chercher les ministres, je les viens chercher » ; puis :

« Quand saurez-vous donc les auteurs des chansons?

— Quand je le saurai, madame, je le dirai au roi.

— Vous faites, monsieur, peu de cas des maîtresses du roi. »

M. de Maurepas repartit : « Je les ai toujours respectées, de quelque espèce qu elles soient. » Sur cela, l'on s'est séparé.

12 mai. — On conte que la disgrâce de M. de

ITjOj D APni:S LE JOUIJNAL DU M'=* D AKGEXSON Gt

Maurepas est arrivée ainsi : depuis quelque temps M"*' de Pompadour faisait coueher auprès d'elle un chirurgien; cela a importuné le roi; il lui eu a demandé la cause; elle lui a dit enfin qu'elle craignait le poison de M. de Maurepas; enfin on l'aurait chassé pour cela seul. On crie de tous côtés contre la maîtresse; de tous côtés il revient de nouveaux traits de son crédit et des prodigalités royales. Migeon, ébéniste du faubourg Saint- Antoine, vient d'avoir 3000 francs de pension pour avoir fait une belle chaise percée à ladite marquise. La Fontaine, sellier, 4 000 francs de pension pour lui avoir fait une belle berline. Son procureur, qui est aujourd'hui le chef de son conseil, 20000 francs de pension en attendant (ju'il ait une place de fermier général. On lui a acheté le terrain de Meudon où l'on construit pour elle cette belle maison, au moyen de quoi le bâtiment est sur son compte. On lui bâtit à Fontainebleau un hôtel superbe dans la ville, et l'on a creusé des rochers pour lui faire quelques vues.

13 mai. — La reine désobliofca infiniment le roi quand elle eut appris la disgrâce de Maurepas. ^jrae d'Aumont le manda par un courrier à sa mère, la maréchale de Duras; à l'instant, il y eut chez cette dame grande assemblée qui dura jusqu'à

LA FRAXCE AU MILIEU DU XVIIl" SitcLE. 4

02 LA rnANCE AU MILIKU DU XVIIl'' SJKCLE [l74'.r

onze heures; clic était coinposéc de la leiiio, de M. le Dauphin, et de Mesdames. La reine pleura continuellement pendant deux jours; à tous ceux qu'elle rencontrait, elle leur serrait la main et leur disait : « X'ctes-vous pas bien fâché de ce pauvre M. de iSIaurepas? » Le roi a su tout cela. ^L de Maurepas Tut si touché, si furieux de sa disgrâce, qu'il ne put rien prendre pendant vingt-quatre heures; il voulut seulement prendre un verre d'eau et le vomit.

Le roi passe sa vie chez la marquise à des amusements qui étonnent; ce sera une querelle nour quelques dentelles volées; le monarque lui-même interroge les valets soupçonnés, et y passe des deux et trois heures.

18 mai. — Le nouveau ministre, M. Rouillé, est

assez ridicule par des airs de familiarité qu'il

prend, même avec le roi. Sa femme sera présentée

samedi prochain : on s'attend encore à plus de

ridicule par ses discours et par sa ligure petite et

bourtreoise. Nous avons trois ministres dune taille o

ridicule à voir ensemble, ^IM. de Puisieux, Saint- Florentin et Rouillé; ce sont trois nains et fort laids. M. de Saint-Florentin fait l'important, de])uis qu'il a hérité d'une partie du département de ^L de Maurepas; mais on a bien de la peine à

|I7'l9j D APHES LE .lOUliNAL DU 31'^ d'aRCENSON GÎ

le premlx'e en considération, il a très peu d'esprit; cette médiocrité', une fois connue, a toujours ^rand succès pour se soutenir immanquablement et pour avancer.

IS Juin. — On est, dit-on, assez triste à Marly; chacun v vit en son particulier; on v joue un gros ot horrible jeu ; ]M. de Soubisc, INI. de Luxembourgs'v ruinent, le roi o-ao-ne oros, Madame Infante a lait quatre mains ;i fond, qui étaient un total de plus de 2 000 louis. Voilà, dit-on, de quoi meubler sa maison en Italie. Elle part le 1" septembre; la suite est nommée. On décidera, ii Compiègne, les places publiques, l'hôtel de ville, l'achèvement du Louvre, où, comment, quand cela commencera.

21 juin. — Mon cousin de Caumartin épouse, par les soins de mon frère. M"' Mouffle, dont le père a fait faillite, mais les reprises de la mère ont sauvé 35 000 livres de rentes à la fille, ce qui ne va pas cependant sans quelques clameurs des créanciers. Cela a fait grande dispute avec M. le comte de Clermont, prince du sang, qui machinait depuis longtemps cette fille riche pour le fils de son o-ouverneur.

La misère auo-mente dans Paris; on y fourmille de mendiants; on ne saurait s'arrêter à une porte

€'« LA FnANCK Al' MILIEU DU XYIlT SIKCLE IT'lO"

que dix gueux ne viennent vous relancer de leurs clameurs. On dit que ce sont tous les habitants de la campagne qui, n'y pouvant plus tenir par les vexations qu'on y essuie, viennent se réfugier dans la ville de Paris, préférant la mendicité au labeur.

23 juin. — Il est grand bruit de la mort du sieur Coffin, ancien recteur de l'Université et principal du collège de Beauvais. Il est mort sans sacrements, par la rigueur schismatique de Tarchcvêque de Paris; celui-ci défend à tous confesseurs (sous peine de leur retirer les pouvoirs) d'absoudre ceux qui sont soupçonnés d'anti-constitutionnisme, sans les interroger sur le dogme et sans leur faire rétracter leur appel. Cependant M. Coffin avait eu l'absolution, mais personne n'a osé l'avouer; on voulait aussi l'cnq^ècher d'être enterré en terre sainte; cela ne s'est fait qu'avec effort et scandale.

24 juin. — Hier a été l'enterrement de M. Coffin, dont j'ai parlé; c'est la mode aujourd'hui que les grands attroupements aux enterrements des célèbres appelants; il y avait plus de dix mille personnes à celui-ci; le convoi était encore au collège de Beauvais que la queue n'était

[1749] d'aPHÈs le JOUltXAL DU M'=^ o'AnGEXSOX G:>

pas sortie do la paroisse Saint-Étieniic-du-]Mont ; il V avait des échafauds aux coins des rues. On brave ainsi le gouvernement et sa persécution schismatique.

2r> Jia'/i. — Madame la Dauphine part aujourd hni pour les eaux de Forges, et le roi garde à vue Monsieur le Dauphin. Au retour des eaux, nous aurons enfin un duc de Bourgogne.

28 Juin. — Un homme des cahinets m'a dit que la comtesse d'Estrades continuait d'être le conseil secret et solide de la marquise de Pompadour; que mon frère était en grande liaison avec cette comtesse, et même qu'elle v procédait de meilleure foi que lui; que le crédit de la maîtresse sur le roi est plus grand que jamais, qu'ainsi tout va bien.

2 Juillet. — Madame Infante part enfin le 17 août, au retour de Compiègne, et court la poste jusqu'à Lyon avec seize voitures, d'où elle prend des chevaux de louage pour s'embarquer h Antibes sur les galères d'Espagne. Le roi dépense beaucoup à lui donner des meubles.

S Juillet. — Le duc de La Vallière est chargé de traiter avec un financier d'une place dans les sous-

<5C LA l'HANCE AU JIILIEU UU XYIlT SIÈCLE lTi9!

fermes que l'on doit part;igcr entre Tribout et Deshayes, Van chef de la musique, l'autre des ballets de l'opéra de M'"'- de Pompadour; cela épargne, dit-on, 40 000 francs au roi qu'il fallait donner pour récompenser royalement ces deux, grands et immortels services.

iQ juillet. — Autres abus énormes qu'on trouve dans l'administration de M. de Maurepas, c'est celle des haras. Tout a été néoflisfé et vole; avant fait la revue des étalons, on trouve que, de cjuinze cents qui avaient été donnés dans les campagnes, il n'en reste pas trois cents. Négligence, insulte au devoir, mômerie en tout. On assure que M™" d'Aumont avait par an 100 000 livres du fonds de la marine.

25 juillet. — On a arrêté ces jours-ci quantité d'abbés, de savants et de beaux esprits, et on les a mis à la Bastille, comme le sieur Diderot, quelques professeurs de l'Université, docteurs de Sorbonne, etc. Ils sont accusés d'avoir fait des vers contre le roi, de les avoir récités, débités, d'avoir frondé contre le ministère, d'avoir écrit et imprimé pour le déisme et contre les mœurs; à quoi l'on voudrait donner des bornes, la licence en étant devenue très grande.

,17'i9l d'après le JOLItNAL DU M'' d'aRGENSON' GT

31 juillet. — iNIadanie Infante ne partira plus. Les intendants ont été contremandés sur leurs préparatifs de passasse, le voyai^e est remis au mois d'octobre, et puis le sera :i Ihiver, puis au temps où l'Infant Philippe pourra posséder une plus grande province en Italie, c'est-ii-dire jamais.

2 août. — On vient d'arrêter encore d'autres l)eaux esprits comme l'auteur de l'histoire des bonnettes [Guiart de Servignéj. D'un côté on se plaint que ceci devient une inquisition, que les prisons sont tellement pleines qu'il faut mettre des prisonniers à Yincennes et ailleurs; de l'autre on dit que c'est bien fait de terminer la licence d'écrire autant qu'on fait contre Dieu, contre le roi, contre les mœurs.

7 août. — L'abbé Leblanc est fds d'un geôlier, ce qu'on lui reproche; il a fait une tragédie (^Aben- Saïd^, des élégies et son vovage en Angleterre en forme épistolaire. 11 va entrer à l'Académie française malgré l'Académie. 11 avait déjà postulé inutilement, mais voici qu'il v intéresse violemment la marquise de Pompadour. Il va accompagner M. de Vandières dans son voyage d'Italie, il y sera son précepteur, son Mentor, son Acliate, et il ne veut pas partir qu'il ne soit couronné par cette

08 LA FRANCK AL" MILIIIU DU XVIir SIKCLE 'l'V.t

compagnie. Ainsi la faveur tyrannise et l'Acacîémie enrage de plier. On lui objecte d'être de mauvaise naissance et d'encore plus mauvaises mœurs.

Mon frère vient d'obtenir le looemcnt du cardinal de Rolian au Louvre; il y tiendra ses audiences, sa maison étant trop petite et n'obligeant pas le public h aller le chercher si loin que les invalides; mais le beau c'est que cela lui donne un grand air de faveur, et comme de premier ministre, mais le vrai est que Ton a voulu se débarrasser de ceux qui demandaient ce logement, comme le cai-dinal de Soubise.

16 août. — J'ai été it Versailles ce matin. J'y ai trouvé la cour fatiguée de toutes les courses du roi ; la reine, Mesdames, Madame la Dauphine, levées fort matin, chacun me disant qu'il envie mon sort tranquille et libre, ne me mêlant point de toute la mauvaise besogne de misère où trempent les ministres. Le roi allait aujourd hui dépeupler la plaine Saint-Denis de gibier, et coucher à la Muette. Tout cela coûte des sommes immenses en petits voyages et en bâtiments.

On en est au sixième million de dépense pour la petite maison de la marquise ;i Meudon, ce qui ne fera cependant qu'un bâtiment de neuf croisées de

[n:9] d'apiiè^ le jounxAL Dv M'^ d'argexson G'J

face ; mais il a fallu fonder du plus de cent pieds pour trouver le solide.

22 août. — Le nommé Diderot, auteur du livre obscène les Bijoux indiscrets et de rAvciii:;le clairvoyant \ a été interrogé dans sa prison à Vincennes; il a reçu le magistrat (on dit même que c'est le ministre^i avec une hauteur de fanatique. L'interrogateur lui a dit : « Vous êtes un insolent, vous resterez ici longtemps. » Ce Diderot venait de composer, quand on l'a arrêté, un livre surprenant contre la relioion. (rui a pour titre : le Tonibeau des préjugés.

26 août. — La marquise a fait donner le gouvernement de la Bastille au sieur Bayle, son cousin, ce qui lui procurera les secrets de cette affreuse prison que saura ce gouverneur, nécessairement dans le secret de quantité de choses. Mon frère a essuyé ceci comme un chagrin et le lui ripostera par d'autres choses.

Le duc d'Antin, âgé de vingt-deux ans, vient d'être déclaré maréchal de camp ; on croit qu il y en aura d'autres de cette force, ce qui jette dans le public de méchantes opinions de notre sagesse.

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