DU 16 NOVEMBRE 1826 AU 24 JANVIER
Description de la ville de Constantinople. — L’ambassadeur de France propose à l’auteur de passer au service des Turcs et il lui oÉFre des lettres de recommandation. — Refus. — L’auteur feint ensuite de se rendre aux conseils de son ambassadeur. — Lettre du géne'ral Guilleminot au consul-général de France en Egypte. — Legrand champ des morts ou la promenade de Constantinople. — Portrait des Turcs. — Départ pour Smyrne.
La ville de Constantinople est immense, elle est divisée en plusieurs quartiers. Celui de Péra est la résidence des ambassadeurs et de la plupart des Francs qui ont leurs magasins dans le quartier de Galata.
L’entrée du port est enchanteresse. Aucune vue en Europe ne donne des sensations aussi agréables que celles qu’on éprouve en arrivant à Constantinople; mais elles font hien-
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tôt place à d’autres d’une espèce différente, lorsqu’on voit l’intérieur de cette capitale. Les maisons sont mal construites, les rues étroites et sales. Seulement dans le quartier des Turcs il y a de belles maisons et quelques rues longues et larges.
Sainte-Sophie serait encore l’objet de l’admiration des étrangers si l’infâme janissaire n’en défendait l’entrée. Elle est près du sérail. Ce seul mot révolte l’humanité. L’innocence et les charmes de la beauté n’imposent point au tyran qui règne en ce lieu. La jeune fille , arrachée des bras de sa famille , ne peut se refuser à la lubricité d’un despote absolu !.... Que de pleurs ont versés vos yeux, vierges de la Grèce, quand après avoir été exposées à l’enchère sur les rives du Bosphore, vous vous êtes vues enfermées dans ce réceptacle de déhanche et de crimes !
Le comte Guilleminot vient de me conseiller d’aller en Egypte pour y prendre du service dans les troupes du pacha; je lui ai
répondu que l’honneur me le défendait, que j’avais servi les Grecs, et que jamais je ne trahirais leur cause.
Mr. Guilleminot a répliqué que la cause des Grecs était perdue, que si je passais en Egypte il me donnerait des lettres de recommandation et que plus tard je pourrais entrer dans l’armée française. « Quant à la » répugnance que vous avez de renoncer à » un parti pour en embrasser un autre , me )) dit l’ambassadeur, mettez la de côté; suivez » l’exemple de plusieurs de vos compatriotes » qui ont d’abord servi les Grecs et qui sont » aujourd’hui dans les rangs de leurs enne- » mis. D’ailleurs vous avez le temps de la » reflexion : venez demain à neuf heures, vous » me trouverez dans le jardin et nous parle- » rons de celte affaire. »
Je laisse aux lecteurs à se représenter l’indignation qui s’empara de moi; je chercherais inutilement à la leur exprimer.
Quoi ! m’écriai- je ! en sortant du palais ,
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l’ambassadeur français m’engage à tirer mon sabre contre l’humanité, en faveur des barbares mabométans! . O ma patrie! toi qui
combattis si longtemps pour la liberté, de quelle honte tu te couvres en ce moment aux yeux de l’univers !... Tu veux accabler un peuple de héros qui s’est armé contre la tyrannie !.... O France! Les enfans de la Grèce en alarmes te tendent des bras suppliants, et non contente de les repousser, tu prêtes
^encore assistance à leurs assassins . Dans
quelle inconcevable erreur tu es plongée .
Mais que dis-je, insensé? La colère m’égare; non, ma patrie, non, tu ne cherches point à persécuter le malheur, tu es trop noble,
trop généreuse ! . Ah ! sans doute ce serait
avec transport que tu volerais à la défense des ruines d’Athènes et de Sparte; mais on comprime ton enthousiasme , oh trompe ta
bonne foi
Résolu de connaître jusqu’à quel point le gouvernement français protégeait les Turcs contre les malheureux Grecs, je n’ai pas manqué d’aller au rendez-vous de l’ambassadeur. Il m’a tenu le même langage que la veille J j’ai feint de partager son opinion et j’ai accepté une lettre pour Alexandrie. Je me propose de la livrer un jour à l’indignation de mes compatriotes. La voici :
Constantinople le 17 novembre.
Monsieur!
Cette lettre vous sera remise par M. De Villeneuve nouvellement arrivé à Constantinople et qui doit se rendre incessamment à Alexandrie pour chercher à y prendre du service dans les troupes du Pacha. Je vous prie, Monsieur^ de l’accueillir avec bienveil-
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lance, de le seconder dans ses démarches, et de l’éclairer de tous les conseils de votre expérience. J’aime à croire qu’il s’en montrera digne.
Agréez, Monsieur, l’assurance de ma considération très distinguée,
Cte GüILLEMINOT.
A M. Drovetti consul général de France à Alexandrie.
LE 20 notembre.
La promenade favorite à Péra, est un cimetière, (le grand champ des morts) qui dans son genre peut être comparé au cimetière du père La Chaise à Paris.
La variété des tombeaux , celle du costume des hommes et des femmes qui s’y rendent en foule, amusent beaucoup les étrangers. C’est le lieu de la mort , de l’amour , de l’intrigue et du plaisir . Vous voyez de belles
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FAIT E^ GRÈCE. l83
femmes assises sur le marbre qui couvrent les restes de l’homme, sourire au passant, l’agacer et faire tous leurs efforts pour l’en chaîner à leur char; vous en voyez d’autres non moins belles , mais plus jeunes et plus innocentes, qui désirent jouir de leur jeunesse, et perdre une innocence qui les embarrasse ; vous les voyez assises sur le même marbre; elles parlent à leurs amants, leurs yeux semblent dire : « profitons du présent, aimons et gou- » tons le bonheur. Hélas ! nous serons bientôt » sous ce marbre... » Oui, ces mots sont exprimés par tous les beaux yeux qu’on rencontre au champ des morts. Pourquoi les mamans sont elles si sévères pour ces aimables innocentes, tandis qu’elles mêmes murmurent la même plainte.
Voici un portrait des Turcs qui m’a semblé assez juste.
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Placé sous des berceaux de verdure, au bord du ruisseau qui les arrose, le turc, tenant dans sa main une longue pipe de jasmin, garnie d’ambre, se croit transporté dans le jardin de délices que lui promet Mahomet. Froid, tranquille, pensant peu, il fume un jour entier sans ennui. Vivant sans désirs, sans ambition, jamais il ne porte aucun regard sur l’avenir.
Cette activité qui nous tourmente, cette activité, l’ame de tous nos talents, lui est inconnue. Content de ce qu’il possède, il n’invente et ne perfectionne rien. Sa vie nous parait un long sommeil; la nôtre lui semble une continuelle ivresse; mais tandis que nous courons après le bonheur qui nous échappe, il jouit paisiblement, sans songer au lendemain , des biens que la nature lui offre, que chaque jour lui présente.
Je vais partir pour Smyme sur un bâtiment de l’état qui a conduit ici l’épouse de M. Guilleminot.