LE 20 FÉVRIER
Les officiers de la T*** auxquels j’ai parlé de la famille C*** , m’ont prié de puiser dans leurs bourses; ce que j’ai fait sans répugnance, bien convaincu de la noblesse de leurs sentiments et de leur amitié pour le vétéran qui mendiait son pain.
Smyrne est bâtie au fond d’un golfe très beau; elle s’élève en amphithéâtre sur le Pagus du côté de l’Ouest, et elle s’étend dans la plaine jusqu’au rivage.
Sur une colline on voit encore un ancien château dans la muraille duquel on remarque le buste de l’amazone Smyrna *.
' La figure expressive de cette amazone inspira un amour si violent à un jeune Turc qu’il en perdit la raison. Chaque nuit ce malheureux allait contempler l’ohjet de ses pensées et cherchait à l’émouvoir par de
tendres plaintes qu’il accompagnait de sa guitare . la
mère de ce nouveau troubadour crut qu’elle le rendrait
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Tout près du château est l’ancien cirque. Le Mêlés arrose son territoire ; à sa source existe encore la grotte où Homère se livrait à toute l’impulsion de son génie.
L’Acheloüs coule à travers le Cypèle qui s’élève au nord-est de Smyrne.
Du côté de Bournaba, vers la mer, on voit le tombeau de Tantale; sur les bord du Caléon qui coule autour de la ville , existe le tumulus d’Andrémon.
La rade de Smyrne est immense. Elle peut contenir mille vaisseaux. C’est le rendez-vous des escadres européennes qui croisent dans le Levant ; ses environs sont charmants.
à lui-même en faisant disparaître la beauté qui Tavait séduit.
Armée d’un ciseau elle ne craignit point d’attaquer l’amante insensible et la belle Azone Smyrna n’ offre plus aujourd’hui que des traits irréguliers.
Jeunes filles, redoutez le courroux de l’amour, il pardonne tout , excepté l’insensibilité .
FAIT EN GRÈGE. igîJ
Bournaba est un joli village au fond de la Tade où presque tous les négocians ont des maisons de plaisance.
Boudja , Goucloudja, Cedicueil, sont le rendez-vous des chasseurs.
M. Pierre David consul général de France jouit d’une grande réputation. Il est bon, humain, généreux; aucun habitant ne prononce son nom sans respect. Les Turcs le craignent; les Grecs le révèrent. Plus d’un officier européen revenant de la Grèce , lui a dû le bonheur de revoir sa patrie.
M. David est aussi savant qu’il est magistrat distingué, aussi est-il zélé partisan de la cause des Hellènes. Je lui ai déclaré que je ne ferais jamais le voyage d’Égypte. Je dois l’avouer, cette résolution ne déplut point à M. David, et je trouvai en lui un appui , un protecteur
’ M. P. David , protecteur des Grecs , ami des sciences et de la liberté , pouvait-il conserver ses fonctions sous un ministère vendu à l’ignorance et au despotisme ?
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Smyrne est une des plus belles et des plus riches villes du Levant.
La société y est fort agréable. On y savoure vraiment la volupté asiatique.
Les femmes y sont charmantes. Elles aiment les Français à la folie. La belle MH® Fonton a fait tourner la tête à je ne sais combien d’officiers de marine.
Les malheureux Hellènes de Smyrne ont appris, avec le plus profond désespoir que cet homme respectable n^était plus consul général, et qu’il allait quitter un pays pour lequel il avait été, dans des moments critiques, le vrai génie du bien.
M. David n’est plus consul général , je ne crains pas de le compromettre, je vais rapporter les propres paroles qu’il m’adressa quand je lui dis que je n’irais jamais en Égypte. « Vous ferez bien , me dit-il, un français ne peut » prendre le parti des Turcs sans se déshonorer : j’ap- » prouve votre résolution , et je vous ofi’re mes services. » Quel langage différent l’ambassadeur de France m’avait tenu à Constantinople !
Maçiage de Fauteur. — Hudson Lowec — Rodosto. — Le prêtre arménien. — L’escadre turque. — Retour à Constantinople. — Expédition malheureuse du colonel Fabvier. — Le fils du duc de Valmy.
Tout s’opposait à mon bonheur , et je suis heureux. La jeune Angella est mon épouse.
Hier nous avons fait venir de Bournaba un prêtre grec qui nous a donné secrètement la bénédiction nuptiale chez un Français en présence de la mère et de quatre témoins.
L’infame bourreau de Napoléon, Hudson Lowe a passé quelques jours ici. Il est parti hier à bord d’un bâtiment anglais. Il a été nommé gouverneur de Ceylan où il se rend par Alexandrie et la mer rouge.
igÔ JOURNAI;
Depuis que ce monstre a cessé de faire le geôlier à Sainte-Hélène , il promèpe sur tous les points du globe l’horreur de son nom.
Un brave Français, M. P*** avait résolu de purger la société d’un brigand semblable.
Hudson Lowe avait pris des appartemens dans la même maison que j’occupe. M. P*** vint à neuf heures du soir et croyant que l’indigne Lowe était chez lui, il enfonça la porte , et entra le poignard à la main. Lowe était sorti, il fut sauvé !...
Cette scène a fait un éclat dont tout Smyrne a retenti et Hudson s’est embarqué tout de suite, mais avec la certitude qu’il devait expirer de la main d’un Français.
O France!... ôma chère patrie ! il est rare que tu donnes la vie à un assassin!... mais celui qui percerait le cœur à Hudson Lowe pourrait-il te déshonorer ? Tout homme qui donne la mort à son semblable est un assassin, diton? Mais l’histoire ne réclame-t-elle pas un
bras qui doit terrasser le brigand qui a fait mourir le grand homme du 1 9® siècle.
Sur la rade de Smyrne, le 11 avril.
Je me suis embarqué hier au soir avec mon épouse.
Après avoir habité sous le d oux ciel de la Grèce , sous celui de la molle Ionie , je vais visiter les plaines glacées des Russes; je me rends à Odessa.
Quelles preuves d’amour ! Après m’avoir sauvé la vie, mon Angella vient d’abandonner sa mère et sa sœur pour s’attacher au sort d’un homme qu’elk sait être bizarre et malheureux.
Je ne crains pas de retourner à Constantinople parceque l’ambassadeur est à Paris.
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Nous sommes près de l’ancienne Lesbos , où naquit l’immortelle Sapho.
A l’ancre près de Rodosto.
Nous avons eu le vent favorable jusqu’à la mer de Marmara.
Aux Dardanelles, lors de la visite, nous avons échoué, mais sans avaries.
Le 19, le vent du nord soufflant avec violence, nous fûmes obligés de chercher un port. Nous allâmes jeter l’ancre à Rodosto.
La ville de Rodosto est considérable , il s’y fait peu de commerce. Les denrées y sont à vil prix. Le vin vaut deux liards la bouteille. Le soir, le vent redoubla et depuis il a toujours soufflé avec plus de fureur. Nous sommes ancrés et cependant notre navire est agité comme si nous étions à la voile.
Quelle fatalité ! Être si près de Constantinople et ne pouvoir pas y arriver. Cinq ou 6
heures de bon vent nous suffiraient . Espoir
et résignation.
Nous avons à bord un prêtre arménien qui m’amuse beaucoup.
Le capitaine lui a dit que si la tempête durait encore longtemps, il le jeterait à la mer. Ce pauvre prêtre craignant qu’on n’effectuât une menace qui n’a été faite que par plaisanterie , ne cesse de supplier l’Être- Suprême de calmer la tempête.
A chaque instant il monte sur le pont, regarde le ciel et le voyant toujours irrité , il soupire, et descend pour recommencer ses oraisons. CeDieudebonté pourra-t-il être insensible aux tourments de l’un de ses ministres? Sans doute les vents se calmeront bientôt , et en faveur du prêtre , ils deviendront tout à coup favorables. J’en accepte l’augure....
Nous avons rencontré l’escadre turque qui se rend en Morée; elle est composée de 4 vais-
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seaux de ligne, de i6 frégates, de lo bricis et de 20 corvettes sans compter les autres bâtimens.
On dit qu’elle doit attaquer Hydra et Speccia. Je ne crois pas qu’elle réussisse dans son entreprise. Hydra n’est pas Ipsara.... mais cette attaque décidera probablement du sort de Missolonghi , les bâtimens bydriotes qui cherchent à secourir cette malheureuse ville défendue par une poignée de braves, étant obligés dé voler au secours de leur propre pays.
O valeureux Souliotes ! dignes compatriotes de l’immortel Marc Bozzaris, vous mériteriez d’être libres.... Hélas! et je vois l’heure de votre trépas qui s’avance ! . Ah ! mourez , enseve¬
lissez-vous sous les murs de Missolonghi; l’histoire s’enorgueillira de raconter vos exploits.
Le prêtre est rayonnant de joie. Le vent est
devenu favorable cette nuit , et nous apercevons Constantinople.
Notre prêtre croit que le ciel a été sensible à ses prières et que c’est à lui que nous devons ce changement subit dans l’atmosphère. « Va, homme stupide , n’est - ce pas offenser » Dieu que de le croire sujet aux passions » humaines ? Pourquoi lui adresser des priè- )) res? Tu le juges donc d’après toi-même ! » Et , par ce que tu aimes à être prié et flatté ,
» tu pries et tu flattes ! . Allons , descends
» au fond de ton coeur , étudie la nature et » cesse de te livrer à des erreurs qui te » rapprochent de la brute à laquelle tu te » crois si supérieur. »
Constantinople , le 23 avril.
Le colonel Fabvier avait fait un débarquement dans l’ile de Negrepont ; il avait d’abord obtenu de grands succès, mais plus tard les vivres lui ont manqué , et il a été attaqué par
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une nombreuse cavalerie qui a massacré la plupart des officiers qui l’accompagnaient.
Fabvier n’a du son salut qu’à sa bonne étoile. Il se trouve actuellement àTyno.
Le comte Guilleminot est à Paris .
Dans ma détresse je me suis adressé à son épouse. Elle a répondu qu’elle ne pouvait s’intéresser à moi puisque j’étais de retour à Constantinople . Je me tais . Mais il est encore
de ces vrais philantropes qui honorent également la contrée qui les a vus naître et celle qu’ils habitent.
Jeune fils du duc de Valmy !..... Tu n’as pas
repoussé un compatriote malheureux! Et
vous ! Jacque Alléon , et J*** vous méritez la reconnaissance de tous les infortunés INe craignez rien , hommes justes, vrais philosophes! vous ne trouverez aucun obstacle dans le chemin difficile de la vie .
Chiite de Missolonghi. — Détails sur les opérations qui précédèrent la catastrophe de cette ville. — Résignation des femmes et des enfants. — Paroles de l’évêque grec Joseph,
Missolonglii est au pouvoir des Turcs! .
J’ai dit qu’Ibralîim Pacha était arrivé sous les murs de cette ville vers la fin de décembre.
Kiutachy venait de recevoir de nouveaux renforts.
Dans les premiers temps il y eut entre ces chefs une mésintelligence prononcée ; les deux camps étaient séparés , et ne communiquaient pas. Mais le Sultan informé des dissensions de ses généraux , leur envoya deux de ses ministres, Kusni Bey, et Nehzid Efiendy pour les reconcilier et leur porter des riches présents de sa part.
Aussitôt après son arrivée , Ibrahim proposa aux assiégés de se soumettre : quinze jours après
il les somma d’abandonner la forteresse et de se retirer, et sur leur réponse négative , il commença un terrible bombardement.
Chaque jour ses projectiles tuaient quelques enfants ou quelques femmes ; mais tout le monde était satisfait de mourir pour la patrie ; les femmes elles-mêmes lorsqu’allant aux fontaines pour y puiser de l’eau, elles voyaient quelqu’une d’entre elles écrasée par les éclats ; « Misérable Ibrahim , criaient-elles, tu as perdu » ta bombe sur une faible créature. »
La flotte ennemie, forte de 6o bâtiments de guerre et de dix-huit brûlots vint au mois de janvier menacer de nouveau Missolongbi. Mais Miaulis arriva et après divers combats opiniâtres , il força les Turcs â la fuite et introduisit dans la ville des vivres et des munitions pour deux mois.
Le 28 février â 2 heures du matin , 5ooo Arabes conduits par des officiers européens, attaquent les remparts à la faveur des ténèbres. Les Grecs impatiens de se mesurer avec ces
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nouveaux ennemis , sortent le sabre à la main , en tuent un grand nombre , enfoncent les bataillons, et les repoussent avec vigueur.
Un corps de cavalerie de Mamelucks se présenta dans le même instant , les Grecs en feignant de faire retraite, les attirèrent sur un terrain miné et l’explosion en renversa un grand nombre.
Ibrabim tenta un second assaut, et y perdit 3oo hommes. Effrayé par ces défaites il proposa aux Missolonghiotes de rester maîtres de leur forteresse, à condition qu’ils gardassent •la neutralité-, la réponse fut ; Guerre et mort.
Voyant de ses propres yeux la bravoure héroïque de la garnison. Ibrahim désespéra de prendre la ville d’assaut, et il tourna ses efforts du côté de la mer.
Il avait déjà fait construire i5o bâteaux plats , au moyen desquels il devait attaquer Vassiladi , Anatoliko et Clissova , pour affamer ensuite la ville dont il connaissait le manque de subsistances.
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Très peu de jours avant l’arrivée de la flotte grecque, Vassiladi tomba au pouvoir des Turcs.
Cinquante Grecs défendaient ce poste sous le commandement du Missolonghiote , Anastose Papa Luka.
Ibrahim fit monter 2000 hommes sur 1 5o bateaux plats dont les parois étaient garnies de liège et de coton ; chacune de ces embarcations portait im canon de gros calibre.
Un bateau à vapeur les remorqua depuis Crionéri jusqu’au lac.
Vassiladi , cerné et attaqué de tout côté , fut emporté à la bayonnette, après une résistance meurtrière.
Les Missolongliiotes , pour faire diversion , sortirent au même instant, tombèrent avec furie sur le camp égyptien , tuèrent plus de 5oo Arabes dont plusieurs officiers , incendièrent un grand nombre de tentes, et rentrèrent dans la ville.
Cependant , maître de Vassiladi , l’ennemi
attaqua de la même manière la petite place d’Anatoliko.
Le brave capitaine Liakata , qui l’occupait avec 25o Palikares , fit arrêter trois primats qui voulaient capituler, et se défendit , avec un courage digne de sa réputation , jusqu’à ce qu’il reçut le coup mortel. Sa perte entraîna la chute d’Anatoliko. Le parjure Ibrahim fit passer tous les habitans au fil de l’épée et emmena en es^ clavage les femmes et les enfaris.
Le 5 avril , l’ennemi vint fondre sur l’îlot de Glissova où était une église palissadée , garnie de cinq pièces de canon et occupée par une quarantaine de soldats.
Le capitaine souliote KitzoTzavellas, chargé de garder le village, se précipita dans un bateau avec i5 Palikares et vola pour soutenir ce poste : bientôt il fut suivi par une centaine de braves.
Kiutachy commença l’attaque avec 3ooo hommes les plus intrépides de ses troupes. Trois assauts sont repoussés ; au troisième, Kiutachy
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s’avance à cheval au milieu des bas fonds, vers
les palissades.
Tzavellas s’élance , d’une main lui arrache le poignard garni de diamants qu’il portait à la ceinture , et de l’autre lui lâche un coup de pistolet; Kiutachy, pour l’esquiver, se jette à bas de son cheval , et tandis qu’on le relève il reçoit une blessure à la hanche, se retire et entraîne toute sa troupe.
Ibrahim furieux, commande à son frère Muharrem-Bey d’enlever à la bayonnette ce petit coin de terre avec 25oo soldats, l’élite de ses troupes. Les Arabes donnent deux assauts et remplissent les bas fonds de leurs cadavres. Ils revenaient à la charge lorsque Muharrem-Bey tombe mort , atteint d’une balle à la tête. Les débris de ses soldats reculèrent en désordre , et périrent presque tous sous le feu de la mousqueterie.
Ce combat terrible dura 1 3 heures sans interruption; Ibrahim y perdit 2000 hommes, et Kiutachy plus de mille.
Après ce brillant exploit les vainqueurs rentrèrent dans Missolonghi. Pour prix de ses trophées , Kitzo Tzavellas ne demanda qu’un morceau de pain 5 il n’en restait plus dans la ville * !
Le lendemain , la flotte chrétienne parut. Miaulis, avec 16 bricks de guerre, les seuls qu’il eut pu équiper , vint braver l’armée navale des Turcs ; il manœuvrait moins pour l’attaquer que pour découvrir quelque canal , par lequel il put introduire des barques de provisions • mais il vit tout le lac couvert de bateaux plats, tous les îlots hérissés de batteries. Cependant il combattit trois jours ; au quatrième , obligé de partir , il retourna à Hydra , et certain de la prochaine catastrophe de Missolonghi, il se couvrit d’hahits de deuil.
Le départ de Miaulis ôta tout espoir aux Missolonghiotes.
* Ce brave capitaine a perdu la vie sous les murs de l’Acropolis. Caraiskaki a aussi succombé en défendant la ville de Minerve.
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Alors tous les chefs militaires et civils se réunirent et prirent la résolution de traverser le camp ennemi l’épée à la main { après avoir averti le capitaine Caraiskaki de faire une attaque nocturne. '
Cependant ils voulurent dans ces dernières heures connaître la volonté de l’évêque et des femmes. Ils appelèrent d’ahord ce pasteur et lui demandèrent conseil.
« Mon avis, » répondit le martyr, « mon avis )) consiste en deux mots ‘. Mourir les armes à » la main. »
On assemble toutes les femmes. « Que pré- » férez-vous, » leur dit-on, « la mort ou l’escla- » vage? La mort! la mort! s’écrièrent-elles » unanimement. »
Ils voulurent ensuite recevoir les sacremens de leur évêque. « Votre communion , » leur répliqua Joseph, « est le sang de vos ennemis. »
Enfin l’on fixe la nuit du départ. On fait des adieux aux blessés et aux malades que l’évêque console en les bénissant et en leur pro-
mettant de rester et de mourir avec eux. On dispose tout pour la sortie; le soleil se couche, et la nuit du samedi 22 avril est la nuit terrible de l’expédition.
Les hommes étaient au nombre de 2800 , les femmes et les enfans au nombre de deux mille. Toute cette troupe se divisa en trois colonnes. La première , destinée à ouvrir le passage , se foiTna de 1200 des meilleurs gueri’iers; la seconde, qui devait sortir une demi-heure après, était composée de 1000 hommes, avec presque toutes les femmes et les enfans ; enfin la troisième , qui fermait la marche , comptait 600 hommes qui devaient partir en même temps que la seconde.
A l’heure fixée , le premier détachement s’élança avec une telle impétuosité que , malgré l’opposition de l’infanterie et de la cavalerie ennemie, tout fut culbuté, surmonté; les assiégeans n’ignoraient pas la résolution prise par la garnison , et ils avaient garni tous leurs retranchemens d’une nombreuse artillerie.
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La première colonne les franchit avec une perte légère , en massacrant une multitude d’ennemis.
Les deux autres détacliemens ne furent pas si heureux; embarrassés par les femmes et par les enfans, ils s’égarèrent dansl’ohscurité , manquèrent le sentier étroit qu’il fallait suivre , tombèrent dans des fossés ou des positions si difficiles , qu’ils coururent risque de périr entièrement ; mais à force d’ardeur et de courage , la moitié d’entre eux parvint , après quatre heures d’un terrible combat, à rompre, le sabre à la main, les rangs ennemis, et à s’ouvrir un chemin avec quelques centaines de femmes et d’enfans, laissant sur le champ de bataille plusieurs de leurs officiers , et entr’autres Nicolas Stoumaris, commandant de la garnison.
Le troisième détachement , réduit au tiers , environné de tout côté , n’apercevant aucun moyen de s’ouvrir un passage, revint d ans la ville avec les femmes et les enfans, et pendant tout
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le dimanclie et le lundi ils se battirent encore contre les Musulmans qui y étaient déjà entrés.
Tous ces braves accablés de blessures , épuisés de travaux , de famine et de chagrin , résolus de ne pas se rendi’e, mirent le feu aux mines et aux souterrains qu’ils avaient remplis de poudre et sautèrent avec leurs femmes, leurs enfans et leurs ennemis. L’évêque de Rogon, Joseph , était dans une tour , exhortant au martyre tous ceux qui s’y trouvaient; il périt en bénissant ses infortunés compatriotes..
Le nombre des Grecs qui perdirent la vie dans cette catastrophe fut d’environ 1 4oo.
Telle a été la fin de Missolonghi, qui avec une garnison de S'^oo hommes soutint un siège de 1 1 mois , contre 1 00,000 barbares , conduits par des officiers chrétiens.
Il ne reste plus aux Grecs que trois forteresses dans le Péloponèse , Napoli de Romanie au fond du golfe d’Argos; Napoli de Malvoisie, sur les côtes orientales de la Laconie , et Corinthe , mais ces trois places fortifiées par la
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nature et par l’art, abondamment pourvues
de vivres et de munitions méprisent également
et l’attaque et la surprise. Elles sont l’espoir
des chrétiens; elles verront , n’en doutons pas,
les infidèles expirer aux pieds de leurs rem-
parts.
Une des sœurs de mon épouse ou la mère inconsolable. — Le carnaval des Turcs. — Tarapia. — Bouyoukdéré. — Les Sept-Tours. — Saint-Démétri. — Adieux à mes nouveaux parents. — Odessa. — Le comte Gustave de Montebello. — Départ pour Moscou. — Invocation aux mânes de mes compatriotes morts dans la glorieuse campagne de 1812.
Üne des soeurs de mon épouse mariée à un Ohiote depuis dix ans est arrivée récemment à Constantinople.
Avec quel ravissement les deux soeurs se sont embrassées après une absence aussi longue! .
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Cette malheureuse Grecque habitait Chios et y goûtait le bonheur quand les massacres de 1822 commencèrent. Son époux était en Italie : elle fut arrachée de sa maison encore couverte du sang de ses amis et de ses parents. Elle était belle! on lui conserva la vie... Hélas ! qui devait être empoisonnée par l’amertume la plus douloureuse. Ses deux enfants, objets de son amour, expirèrent sous le jatagan des bourreaux ou furent réduits en esclavage. Depuis, on a vainement tenté de les retrouver..
M. Skilitzi connut bientôt son infortune et trop malheureux pour redouter le danger, il s^embarqua sur le champ pour Constantinople. Un ambassadeur touché de compassion écrivit à Chios et l’agent consulaire des Pays-Bas parvint à racheter cette malheureuse mère qui fut rendue à son époux inconsolable. Ils partirent ensuite pour Livourne, mais l’amour brûlant de la patrie qui fait battre le cœur des Grecs, leur a fait trouver insupportable le beau climat de la Toscane, et au bout de
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quelques années ils sont venus s’établir à Constantinople. Que le ciel les protège !....
Ce matin j’ai été insulté , au champ des morts par deux Turcs qui tirèrent leur sabre contre moi. Je n’eus que le temps de m’élancer dans un caffé, de m’armer d’un bâton et de charger mes adversaires eri appelant la garde. Elle accourut. Plus de deux cents Francs attestèrent que j’avais été insulté et altaqué. Les deux Turcs furent arrêtés et conduits au corps de garde.
Le carnaval des Turcs s’est passé, contre l’ordinaire, sans aucune émeute, seulement quelques Francs ont été insultés et maltraités ; mais pas un Grec n’a été tué.
Le carême des Turcs, qu’il nomment Ra~ mazan , est très curieux. Tant qu’il dure les Turcs ne peuvent boire ni manger que la nuit 5
et , s’il arrivait à l’un d’eux de le faire pendant le jour, on lui trancherait la tête.
Le soir^ quand l’heure prescrite par Mahomet est arrivée , les prêtres l’annoncent du haut des minarets et alors les Fidèles Croyans se livrent aux besoins la nature.
Le carnaval dure trois jours pendant lesquels il est dangereux pour les Francs de se montrer en public, car les Turcs, durant ce temps, commettent, presqu’impunéraent , les atrocités les plus révoltantes.
LE l4 MAI.
Je reviens de Tarapia, de Bouyouk-Déré ; ces deux villages sont situés sur la rive du Bosphore. Ils sont , en été , la résidence des ambassadeurs qui y possèdent de superbes palais.
Mon œil s’est abaissé avec effroi sur les Sept Tours... dont le silence n’a jamais été troublé que par les cris de la douleur et du désespoir.
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LE l5 MAI.
J’habite actuellement la maison de mon beau-frère à Saint-Démétri : son épouse est un ange; j’ai vu le ciel dans ses yeux.... Combien on nous prodigue de soins ! Combien ils m’inspirent de respect et de vénération!...
Nous nous embarquerons incessament pour Odessa.
Mes nouveaux parents voulaient que je restasse avec eux ; ils ne cessaient de m’en parler. Il m’a fallu leur dire que je devais me rapprocher de ma patrie... Ils me peignent le plaisir que je ressentirai en revoyant la France ; en embrassant ma famille.... Hélas tous mes malheurs ne leur sont pas connus!....
Ab! chers parents, nouveaux amis, qui
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m’étiez dus pour me consoler de mes infortunes, je ne vous oublierai jamais !
J’errais à l’abandon en des lieux étrangers ,
Lorsque les soins touchants de l’amitié chérie,
M’ont offert , pour abri , vos toits hospitaliers ;
C’est là que j’ai connu cette franchise heureuse.
Ces paisibles vertus , garant du vrai bonheur ,
Cette douce amitié tranquille et généreuse ,
En tout temps accessible à la voix du malheur ;
Ah ! de mes vœux secrets quand mon cœur vous assure , Quand la reconnaissance est mon plus doux plaisir , Daignez me conserver , ah ! je vous en conjure , Quelque soit mon destin , un leger souvenir.
Nous sommes arrivés hier dans la rade d’Odessa .
Quand nous sommes partis de Constantinopie la peste commençait à y faire des ravages. On parlait d’accidents à Fera, à Galàta. Je tremblais pour mon épouse . Pour moi la
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vie n’est rien.... Elle n’était rien avant mon mariage! mais aujourd’hui je l’abandonnerais avec regret... Tel est l’homme ! Ce qu’il aimait hier lui déplait aujourd’hui : son cœur ballotté par la tempête des événements éprouve à chaque instant des sensations diverses .
Odessa.
Il est des hommes nés pour le malheur!.... Hélas! mon cœur est lassé de tout.... même de l’espérance !.... Que t’ai-je fait cruelle fortune , pour me traiter avec autant de rigueur?.... Le désespoir est là.... regarde.... C’est la mort qui s’avance.... non; elle s’éloigne!.... Le fils d’un héros s’est attendri’ sur mes infortunes.... Un baume salutaire s’est répandu sur les plaies de mon âme.... Gustave de Montebello tu as rendu un homme à l’honneur, à ses devoirs.... Une jeune épouse te devra sa félicité.... Le soldat français ne t’oubliera jamais.
Je pars pour Moscou! ce nom fait couler
mes larmes.... O Français ! vous fûtes vainqueurs à Marengo , à Austerlitz , à Jena et vous deviez expirer de froid et de misère sur les bords de la Moscowa!....
Cendres éparses de mes eompatriotes !. .. Je
vais bientôt errer parmi vous . Vous me
tracerez des exploits inconnus . Vous me
direz comment accablés par le froid , le cœur de nos vétérans brûlait encore dès qu’on criait aux armes!.... Vous me direz comment ensevelis sous les neiges et les glaçons , vous expirâtes à 800 lieues de la patrie en exhalant avec le dernier soupir le nom de notre belle France que vous voyiez vous suivre au cercueil . Vous me direz . mais, non; ne me
dites rien !.... Ils me sont connus vos exploits!.... Je sais que
. Le destin des combats,
Vous devait après tant de gloire ,
Ce qu’aux Français naguère il ne refusait pas ;
Le bonheur de mourir dans un jour de victoire.
DELAVÏGINE.
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