‹ Journal fait en GrèceChapitre 24 sur 32 · OBSERVATIONS SUPPLÉMENTAIRES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS SUPPLÉMENTAIRES

Ayant séjourné en Russie, et venant de parcourir plusieurs royaumes, le lecteur ne me saura pas mauvais gré de lui faire connaître l’opinion des Russes et celle des autres peu- .ples que j’ai visités , relativement aux malheureux Hellènes.

Depuis longtemps les yeux de l’Europe sont fixés sur l’empereur Nicolas, mais aujourd’hui plus que jamais on attend tout de la magnanimité de l’auguste frère d’Alexandre.

Ah ! j’aime à le croire , mes pressentimens ne seront point trompés !... Bientôt les guerriers du Nord feront expier aux farouches Mahométans des crimes qui ne peu vent rester sans vengeance ; bientôt le martyr Grégoire contemplera de la demeure céleste le triomphe de la liberté et de la religion •, bientôt tous les amis

de l’humanité, tous les vrais philantropes adresseront des actions de grâce à l’armée héroïque

qui aura sauvé la Grèce . Oui , Philhellènes ,

réjouissez-vous, les enfans de Sparte et d’Athènes ne seront point anéantis ; la politique ombrageuse l’avait juré, mais le coeur de Nicolas est ouvert à l’honneur et à la justice , et le salut des Grecs ne peut plus être différé.

Ce fut dans les premiers jours de septembre 1826 que j’arrivai à Moscou. On ne s’y occupait que de fêtes, que de réjouissances publiques et particulières; l’empereur devait être incessamment couronné.

J’étais recommandé à madame la princesse Zénéide Volkonsky; elle me reçut avec une bienveillance qui ne s’effacera jamais de ma mémoire. En général , la noblesse russe est éclairée , hospitalière et très libérale. Poète et auteur, la princesse Zénéide, Volkonsky est un de ces êtres extraordinaires que la nature , avare de ses prodiges , donne rarement à la terre. Belle , sensible et généreuse , son unique bon-

heur est de soulager l’infortune et de protéger le mérite... Son palais est le temple des Arts ; elle en est la Minerve.

Je me suis trouvé souvent aux brillantes réunions qui avaient lieu chez cette princesse, et j’ai toujours entendu faire des vœux pour la liberté de la Grèce. On ne tarda pas à savoir que mon épouse était Grecque, et je recevais, à chaque instant, de nouvelles invitations.

Paul Galitzin , KaissarofF et PosnikolF, je n’oublierai jamais l’amitié que vous m’avez témoignée; je n’oublierai jamais que vous êtes zélés partisans et sincères admirateurs des héros de la Grèce moderne ! .

La princesse ZénéideVolkonsky parla démon épouse à l’impératrice , et elle le fit avec tant de chaleur que sa majesté impériale désira voir cette jeune Grecque qui avait inspiré un si vif intérêt à la femme la plus spirituelle de ses vastes états.

Angella Cazzaiti , élevée sous l’humble toit d’une chaïunière de l’Arcadie , dans toute la

simplicité d’une bergère , vit les portes orgueilleuses du Krenilin s’ouvrir devant elle, et eut l’honneur de s’entretenir avec l’impératrice de toutes les Russies qui la combla de ses bontési L’empereur lui-même daigna s’attendrir au récit des infortunes ‘des compatriotes d’AngellaCazzaiti,etil nous donna des marques de sa munificence. ' 1 . r .

Je pourrais nommer cinquante familles des plus respectables de Moscou qui toutes sont dévouées à la cause de l’humanité.

Je vais transcrire l’extrait d’une supplique que je voulus présenter à l’empereur , avant mon départ de Moscou, pour remplir la mission que je m’étais imposée. Cette pièce écrite, j’ose le dire , sans réticences , avec une franchise toute militaire , suffira pour donner une idée des sentiments des Russes , quand on saura qu’elle rend fidèlement leur façon de -penser et qu’elle a été approuvée par un grand nombre de princes , de généraux et d’officiers su- 'balternes. ............

« Nicolas , tu es roi , tu es empereur ; mais » aussi tu es chrétien!.... Ces victimes reli- )) gieuses, expirantes sous la hache des enne- » mis du vrai Dieu, se prosternent à tes pieds... » Les jeunes vierges de la Grèee , le front dans » la poussière, te conjurent au nom de Marie, » de les arracher à la mort, de les rendre à

» notre Dieu, à ses autels . Fils des czars!

» les villes sont détruites. . . . , les campagnes » sont ravagées... elles sont arrosées de sang... » le Parthénon est menacé de l’entière destruc- » tion de ses ruines.... le Grec va disparaître » avec sa patrie , et tes phalanges guerrières » ne se sont point encore élancées sur les har- )) hai'es descendans de Mahomet!.... Tes sol- » dats frémissent d’une belliqueuse ardeur; ils )) voudraient venger le massacre de leurs frè- )) res dans le sang des traîtres et des parjures... » Tes officiers, tes généraux, sont impatients » d’immoler des infidèles sur la tombe de IVEln tiade et sur celle de Léonidas ; ils font tous )) des vœux pour l’honneur et la gloire.... Ta

» noblesse , ferme appui du trône , fidèle à » Dieu comme à son empereur , soupire après » le moment de la vengeance. Elle crie dans » un transport digne de ses vertus ; » — cc Mort » aux tyrans ! mort aux persécuteurs des dis- » ciples des Jésus-Christ !.... » — « Quel motif » peut donc t’arrêter.... Nicolas! guerre aux » oppresseurs.... sauve les opprimés; ne crains » rien , le ciel te secondera dans une entre- » prise aussi sainte.... envain l’Anglais frémira » de rage et d’envie.... envain le Turcopliile » Metternich joindra son astuce diplomatique

» à la fureur de Mahmoud . le Grec ne t’en

» proclamera pas moins son libérateur . »

Cette adresse ne fut point présentée, pour des raisons qu’il serait trop long de détailler ; j’augurai que la décision de l’empereur était arrêtée, quoiqu’elle n’eut pas encore transpiré.

J’habitai Moscou pendant 6 mois, et j’y serais sans doute encore si le désir de retourner en Grèce ne m’eût invinciblement do-

miné. Je partis au mois de février dernier. Je puis assurer qu’à cette époque, malgré le traité d’Akerman, la noblesse ne doutait pas d’une guerre prochaine, c’était le sujet de toutes les conversations. Les jeunes officiers se transportaient déjà, en imagination, sous le beau ciel de la Grèce, et leurs aimables amies songeant au retour, préparaient des couronnes de laurier.

Pour ne pas cesser d’observer la forme itinéraire que j’ai adoptée, je dois consigner ici ce qui m’est arrivé en partant de Moscou, entre Mojaisk et Smolensk, dans une petite ville appelée Gridneva. Je m’écarterai peutêtre de mon sujet , mais on me le pardonnera. Il m’est si doux de rapporter une anecdote glorieuse pour les braves de notre ancienne et immortelle armée !

C’était au mois de février, il faisait un froid des plus piquants j nous fûmes obligés de chercher une maison pour réchauffer nos membres à moitié engourdis. Un officier de

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cosaques nous offrit l’hospitalité! Quelle fut ma surprise d’apercevoir, en entrant dans sa petite chambre , au milieu des images de tous les saints et saintes du paradis, près d’une lampe qui brûlait , l’aigle couronné du grand Napoléon et une croix de la légion d’honneur! a Mon brave, dis -je à no- » tre hôte, où avez-vous trouvé ces objets » qui font battre mon cœur?.... » « Vous » voyez en moi, me répondit-il, un vieux » soldat : j’ai toujours admiré le courage , je » vais vous raconter ce que vous désirez sa- » voir ».

(( Cet aigle et eette croix appartenaient à » un officier de là garde impériale. Lorsque » Moscou fut réduite en cendres , vous savez » les maux que l’armée française dût endurer » dans sa retraite. Je commandais une troupe » de Cosaques. Nous rencontrons près de » Viasma un détachement français 5 nous » l’attaquons; la victoire ne pouvait rester » indécise , nous étions dix fois plus nom-

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» breux . Un seul ennemi reste debout; il

» refuse de rendre ses armes , et se précipite » sur mes soldats, dont il fait un horrible

» carnage . Bientôt percé de coups , n’ayant

» plus la force de manier son sabre, il tombe... » J’accours en criant aux miens de le res- » pecter. Frappés de sa valeur béroïque, mes » Cosaques le regardaient avec étonnement.... » Nous lui prodiguons nos soins, mais il ex- » pire dans mes bras.... Je pris alors la croix » qu’il portait à sa boutonnière , et cet aigle » menaçant qui semblait si fier de reposer sur

» la tête de ce guerrier . Tu les vois ! je les

» ai toujours conservés avec vénération.... Je » n’oublierai jamais ce brave officier français... )) J’aurais donné ma vie pour conserver la )) sienne ».... ce Homme vraiment estimable , lui » répondis-je , vous avez des sentiments bien » nobles ; si vous vouliez me confier ce dépôt » sacré, je l’offrirais à l’admiration de tous les » braves,etje vous dédommagerais à l’instant..» « N’achevez pas , Monsieur; vous outragez un

» vieux Cosaque plein d’honneur et de loyauté.

» L’or n’a point d’attraits pour moi ; et vous » m’offririez toutes les mines de la Sibérie, » qu’elles ne me tenteraient pas. O Petrovitch ! » pauvre diable , parceque tu es Cosaque , l’on » t’offre de l’argent et l’on croit te séduire. . » Non , Monsieur , non , ce n’est pas pour de » l’argent que je livrerai cet aigle et cette » croix, et d’ailleurs à qui les livrerais-je? » Je ne vous connais pas : auriez-vous pour » ces objets précieux le respect qui leur est » dû? Je le suppose : mais vous êtes Français, » vous retournez dans votre patrie , et je sais » que cet aigle épouvanterait encore les hom- » mes imprudents qui vous gouvernent. Qu’en » arriverait-il?... on vous persécuterait et cet » oiseau qui fut pendant si longtemps la ter- » reur et l’étonnement de l’Europe , tomberait » dans des mains qui le profaneraient... Non, » Monsieur, cet aigle si lâchement trahi par » ceux qui devaient le défendre , ne sortira » pas de la cabane du vieux Cosaque . et

)) quand le vieux Cosaque descendra dans la » tombe , ses enfants le placeront sur un cœur » qui ne fut jamais ingrat . »

J’essayai, mais inutilement , de persuader le soldat moscovite. Il me proposa un verre d’eaude-vie, nous le bûmes au repos de l’âme de l’officier français. Je versais des larmes d’admiration et de regrets^ le généreux Cosaque s’en aperçut ; « eb bien ! jeune homme , je vois » que vous méritez ma confiance, je vous don- » nerai cette croix , mais ne m’offrez pas d’ar- » gent . »

Je la reçus , en effet , cette croix d’honneur conservée par l’honneur même; je la portai à mes lèvres^ j’embrassai le vieux Cosaque et je sortis de la maison pour monter dans mon traîneau qui vola aussitôt sur la route glacée de Smolensk.

Le soir de mon arrivée dans cette ville, il y avait bal à la société de la noblesse ; j’y fus invité et j’eùs occasion de parler à différents officiers supérieurs qui me félicitèrent

sur la cause que j’avais embrassée. Ils enviaieut mon sort et ils espéraient me retrouver , plus tard, en Grèce. Plusieurs dames russes me firent les compliments les plus flatteurs. Enfin, lorsque je franchis la frontière pour entrer en Pologne , je ne pus m’empêcher de jeter un regard derrière moi; je réfléchissais à la gloire que Nieolas allait aequérir , et je soupirais en pensant à ma patrie.

Ah ! mes idées sont encore les mêmes aujourd'hui; je suis plus que persuadé que la Russie n’abandonnera pas la Grèce.

Assez longtemps on s’estjoué de sa puissance : l’empereur le sent etil est de son devoir de mépriser les conseils de la pusillanimité. La Grèce serait-elle sauvée par ce traité équivoque qui a déjà essuyé la critique des plus grands publicistes? Non, la Grèce doit être libre; c’est le désir des peuples; la justiee, l’intérêt, la politique s’aceordent avec ce désir qui doit être aussi celui des souverains bien intentionnés. Il en est de ces souverains généreux , en qui

l’humanité se fait entendre; il en est qui ont fait et qui font encore des sacrifices pour les malheureux Hellènes.,.. La reconnaissance des peuples gravera leurs noms sur des tablettes immortelles. Le nom de l’auguste roi de Bavière et celui des princes de Prusse seront

transmis à la postérité .

Je puis assurer que S. M. le roi de Prusse a remis des sommes considérables au comité philhellénique de Berlin ; mais comment puisje entreprendre de tracer la conduite de S. A. R, le prince Charles de Prusse à mon égard ?.... Où trouver des expressions pour rendre les sentiments qui sont au fond de mon cœur? En quels termes parlerai-je de la reine de Bavière , de leurs altesses le prince et la princesse royale, de la princesse Guillaume ? Comment peindre, dans toute sa délicatesse , la bonté de ces augustes personnages ? .

Le prince Charles avait vu mon épouse à Moscou, chez l’impératrice. Cette circonstance me donna la hardiesse de me présenter devant

Son Altesse Royale, aussitôt après mou arrivée à Berlin , et ce fut le ciel qui m’inspira cette idée .

Le prince me reçut avec la bienveillance qui le caractérise et qui est digne des héros de Plutarque; il m’offrit ses services.

Quelques jours après il nous fit l’honneur de nous présenter à S. A. R. Madame la princesse héréditaire , chez laquelle nous vîmes presque toute l’auguste famille de notre protecteur. Le Prince Royal me fit , pendant plus d’une demi-heure, des questions sur l’état actuel de la Grèce; il me parla avec le plus vif intérêt de Canaris et de Bozzaris.

Sa Majesté la reine de Bavière s’attendrit vivement aussi sur les malheurs inconcevables de la Grèce . Il est des choses qu’on ne

peut rendre que par le silence de l’admiration, et dans mon insuffisance c’est le seul parti qui me convienne ! .

Comblés des marques de la bonté du roi de Prusse, des princes et princesses de son au-

guste famille, nous nous rendîmes à Dresde, où j’eus occasion de remarquer un zèle prononcé pour la cause des Grecs.

Avant mon départ de Berlin , le Prince Charles daigna me remettre une lettre pour Son Altesse Royale, madame la Princesse Frédéric des Pays-Bas, sa soeur. Le croira-t-on?... le fils d’un roi recommander un simple particulier !.... Rien de plus vrai cependant. Combien il est consolant de trouver des princes dont l’esprit sait dédaigner les puérilités de l’étiquette et auprès desquels l’analogie des sentiments est la première des recommandations !

Je fus arrêté quinze jours à Dresde par une indisposition, et nous partîmes ensuite pour Weimar. Le ciel y avait amené notre génie du bien. Je m’empressai d’aller offrir au prince l’expression de ma gratitude. « Demain , me » dit-il, venez au palais avec votre épouse; » je vous présenterai à S. A. 1. la grande- » duchesse héréditaire. » Le lendemain , nous

fûmes en effet présentés à la cour de Weimar où un nouvel ange de bonté et d’affabilité nous apparut. C’était l’aimable fille du grandduc , jeune princesse accomplie dont la main est actuellement unie à celle du prince Charles de Prusse , le même que j’ai osé qualifier du doux nom de notre protecteur, auquel elle était alors fiancée.

Si l’alliance de toutes les vertus est le meilleur augure que les peuples puissent tirer de l’hymen d’un prince , quel accroissement de bonheur ceux de Prusse et de Weimar ne peuvent-ils pas se promettre d’une telle union! Loin de moi toute idée de basse flatterie ; c’est un langage indigne des honnêtes gens en général , mais bien plus encore d’un militaire qui ne respire que pour la gloire et l’indépendance. Ce que je dis ici de plusieurs princes, je le dis par conviction , et par un sentiment de reconnaissance que je ne puis dissimuler , tant pour les marques de bienveillance dont ils m’ont comblé que pour la préférence

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non douteuse qu’ils donnent à la cause sacrée à laquelle je rapporte toutes mes pensées et toutes mes démarches.

Dans le nombre des amis des Grecs je ne dois pas omettre de citer le Grand duc de Saxe- Weimar, aussi distingué par son urbanité que par les qualités de son esprit ; de temps immémorial la cour de Weimar s’est fait remarquer par la politesse qui y règne , et jamais peut-être elle ne fut peuplée de plus de gens instruits. La grande-ducbesse partage avec son époux l’amour du peuple , car on trouve en elle un fonds de bonté inépuisable. Je ne puis quitter ce que j’ai à dire de cette royale famille sans exprimer encore mon admiration pour cette belle et jeune princesse , dont les amours avec le prince Charles me rappelaient ceux de Télémaque et d’Antiope dont la description est un des plus agréables épisodes du chef-d’œuvre de l’immortel Fénélon. Qu’on se figure de quels sentiments je dus être pénétré quand je la vis avec les grâces et l’ingénuité de son âge em-

24o observations

brasser tendrement à plusieurs reprises ma chère Angella , et pousser ses attentions délicates jusqu’à lui faire présent d’une robe de voyage !

Femme adorable , que ne fera pas pour vous le Grand Etre qui tient compte , même d’un verre d’eau donné en son nom , lorsque son œil qui embrasse la terre et les cieuXj vous voit non seulement vêtir celui qui a* froid, nourrir celui qui a faim , mais aller au-devant des besoins d’un enfant du malheur échappé comme par miracle aux épouvantables massacres de la Moréeet aux outrages encore plus cruels, inévitablement réservés aux prisonnières des farouches Musulmans !

Nous ne partîmes de Weimar que pour nous rendre en Belgique, passant, mais sans nous y arrêter, par Hambourg, Amsterdam, La Haye, Rotterdam, Anvers, toutes villes où les habitans ont signalé par des dons vo- * lontaires leur vœu prononcé pour l’affranchissement de la Grèce.

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Comment en eut-il été autrement dans cette Hollande, qui donna une des premières l’exemple de tous les sacrifices qu’un peuple peut faire quand il veut à tout prix être libre? Et la Belgique, n’a-t-elle pas aussi des martyrs de la liberté à offrir avec orgueil pour modèles aux nations qui aspirent à entrer aussi dans les rangs de celles régies par des lois et non plus par les caprices d’un ?

Bruxelles , capitale de cette contrée, était le terme de mon voyage, voulant m’approcber le plus près possible de la France dans la triste nécessité de m’imposer la privation de revoir le sol natal. C’est de Bruxelles que je vais partir pour retourner où l’honneur m’appelle, c’est-à-dire pour rejoindre les braves défenseurs de la Grèce. Je suis pressé par cette raison de clore mon journal, mais auparavant il me reste encore un devoir de reconnaissance à remplir, c^est celui de parler de l’accueil flatteur que m’a valu la re-

commandation du prince Charles de Prusse pour la princesse sa sœur.

■' Nayarit' pas eu Tavantage de la trouver à Bruxelles, Soii Altesse Royalé le prince Frédéric* j^^ën l’absence dé' la princesse, me permit très obligeamment de lui remettre la lettre ét‘ m’accorda successivement plusieurs audietiCés* dabs lesquellès'll m’a toujours témolgné> ttn intérêt si 'bienveillant qu’il m’est impossible d’j penser sans un sentiment particùlier dé gratitude. Ce généreux Prince, qui s’est concilié l’attacheaient du 'peuple et de l’armée> par son affabilité , s’est placé depuis longtemps au rang des premiers philantropes du monde par des institutions “ dignes des’ (plus' beaux jouis* de la civilisation.

î îL’auguste'ttloilaiqiie des Pays-Bas lui-même, m’aidonné des marqués dé sa "libéralité que je' mets au nombre des faveurs dont je m’honore- le plus.

• Un teP'roi qui' s’idéntifie à son peuple,

qui veille à tous Ses besoins, qui s’entretient

avec le moindre de ses sujets comme un père avec ses enfants, et qui les appelle ses compatriotes, un roi législateur , modèle achevé des rois constitutionnels, est assuré d’une gloire immortelle.

Au moment où je vais me mettre en route avec l’inséparable compagne de ma vie, prêt à m’exposer à des périls qu’elle veut absolument braver avec moi, le monde est dans l’attente de grands événements.

Un traité en vertu duquel une triple et formidable escadre paraît devoir se rassembler bientôt, va former dans les eaux de la Grèce une flotte menaçante composée de pavillons que les mers ont vu rarement mariés ensemble? Agira-t-elle vigoureusement contre l’ennemi commun de la chrétienté, ou se bornera-t-elle, comme on lé craint, à de frivoles démonstrations? telle est la question que chacun s’adresse avec inquiétude.

Le temps seul pourra dévoiler les combi-

liaisons de la politique, si tardivement favorable aux Grecs quant à moi arriverai-je pour être témoin de la pacification ou de l’anéantissement de ma patrie adoptive? Je ne sais» Mais quoiqu’il arrive je tremble d’avance, non des périls où je vais peut-être m’engager, mais des tristes détails que je vais apprendre à mon retour sur le théâtre de la guerre.

Depuis le désastre d’Athènes, la Grèce est expirante; cependant l’ardeur vengeresse de ses guerriers n’est pas éteinte : ils ont résolus de s’ensevelir sous les ruines de ses chaumières; si le sort leur est contraire dans cette dernière épreuve, ils emporteront du moins au tombeau la èonsolation de n’avoir pas fléchi le genou devant le brigand couronné dont, à la honte de l’Europe, la puissance bassement qualifiée de Sublime, est encore reconnue par les cabinets. Si la Grèce meurt; si ses intrépides marins qui font aujourd’hui presque toute sa force viennent à succomber, la postérité répétera sur leurs cendres, cette

strophe admirable du poëte Le Brun, qui termine sa belle ode sur l’engloutissement du vaisseau Le Vengeur :

£t vous héros de Salamine ,

Dont Thémis vante encore les exploits glorieux ,

Non, vous n’égalez point cette auguste ruine Ce naufrage victorieux.

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