ESCLAVE A ALEXANDRIE
Ma vie est comme un jour serein à son aurore, qui au tiers de sa course , se charge de noires vapeurs. J’étais à cet âge où les maux glissent sur l’âme sans la pénétrer , quand ma patrie fut assiégée par les Hellènes insurgés. Je pleurais au hruit du canon , et quand il cessait de tonner , oublieuse et légère , je reprenais mes jeux folâtres j mais bientôt le deuil de ma
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famille me fit connaître de véritables larmes. Mon père fut la victime des lâches représailles des Turcs *, on l’égorgea sur la place publique. Il me restait ma mère et deux sœurs aînées ; les cris lamentables dont elles faisaient retentir notre toit naguère si paisible , m’arrachèrent sans retard aux douces illusions de l’enfance , et en entrant à peine dans ma douzième année, je redoutais le destin.
Les Grecs précipitèrent les enseignes du sultan du haut nos remparts , et y plantèrent l’étendard de la croix.
Jetons un voile sur les excès qu’ils commirent, ce fut l’acte expiatoire de trois siècles d’outrages.
Au milieu de nos frères ma famille goûta trois années de repos , que troublait seul le souvenir d’une perte récente ; moi , je grandissais sous le règne de l’indépendance.
Un de nos libérateurs s’éprit de mes charmes naissans -, quoique jeune , il était un des capitaines grecs qui avaient fait preuve d’ha-
bileté et de bravoure. Mes parents agréèrent ses vœux , mon cœur accueillit ses hommages.
Dans nos climats l’hymen n’a jamais pour cortège la cupidité d’une part et la résignation de l’autre ; on y forme des amants avant d’y bénir des époux. Ma mère fidèle à nos mœurs voulut éloigner le jour de l’union sainte. Oh ' combien la fatalité rendit sa prudence inhumaine !
L’heure fortunée venait de sonner. Depuis la veille, mes parents, ceux d’Aristide et de nombreux amis s’étaient réunis à la campagne, non loin de Tripolitza. Nous devions recevoir la bénédiction nuptiale dans une chapelle consacrée à la vierge , et située dans une vallée délicieuse.
Parée de ma rohe d’hymenée , Aristide en hahit de fête , nous marchions au milieu du joyeux cortège. Des bergers chantaient de tendres refrains, d’autres nous devançaient au son de la cylhare , nous traversions des chemins bordés de lianes fleuries , de lilas odorans, om-
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bragés de myrtes et de touffes de jasmins. Les parfums variés de ces fleurs suaves exaltaient encore la joie de nos cœurs. Le zéphyr apportait à nos sens ravis le souffle embaumé du printemps. Les ruisseaux semblaient murmurer des soupirs d’amour.
Mais vous, chantres des bois, vous refusiez vos doux accords à ce concert universel de la nature. D’où vient que , loin de vous réjouir , vous fuyiez épouvantés, en poussant des cris d’effroi ? Hélas ! tendres oiseaux, vous nous avertissiez de fuir; et nous , imprudents , nous courions à notre perte en croyant voler au bonheur.
A peine entrions-nous dans la nef solitaire , à peine les époux touchaient aux marches de l’autel que le bruit d’armes et de voix barbares interrompt le chant d’hymenée. La foule se jette dans l’église en poussant ces cris sinistres : Les Turcs! les Turcs! Ils égorgent....
Le pasteur qui allait bénir de saints nœuds tombe à genoux , nous suivons tous son exem-
pie. Nous commencions à entonner des prières de miséricorde quand d’horribles Africains au teint noir apparaissent aux portes du temple.
Leur glaive n’étincelle plus , il est terni par le sang. Le massacre leur fraie un chemin vers l’autel ; l’un d’eux vient m’en arracher.
Mon époux s’élance vers lui , le repousse , et me saisissant d’un bras vigoureux , il m’emporte en agitant autour de sa tête son glaive menaçant.
Les assassins furieux allaient le mettre à mort, si, me dégageant de ses bras, je n’étais tombée aux pieds d’un barbare qu’à l’aigrette dont son turban était surmonté, on reconnaissait pour un chef.
c( Au nom de la nature , lui dis-je , au nom » du dieu que tu adores, ne verse pas le sang }) de mon époux , ne nous sépare pas au jour » marqué pour notre union , emmènes-nous , » fais-nous tes captifs , nous te servirons en )> esclaves. »
« Mes gémissemens auraient attendri les ti-
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» grès de Lybie , le barbare en fut un instant » ému , il ordonne de nous épargner. »
Mais les paysans grecs revenus d’une premier moment de terreur , étaient accourus près d’Aristide ; armés de pistolets ils font une décharge sur les Turcs et s’échappent par une porte derrière le sanctuaire, ouverte par les soins du vénérable pasteur.
Au même instant Aristide avec une admirable sang froid , m’arrache des mains ennemies , et se jetant au milieu de ses frères, il sort avec eux du temple.
Cependant les barbares, interdits d’abord de tant d’audace, se mettent à leur poursuite, ils les atteignent bientôt. Des coups de feu se font entendre, mon époux tombe et m’entraîne dans sa cliûte.
En cet affreux moment la nature suspendit
en moi , le cours de la vie . Quand je rouvris
les yeux à la lumière, j’interrogeai tout ce qui m’entourait ; rien ne me montra mon époux. Je me trouvai au milieu de femmes éplorées
et de jeunes vierges , enlevées les unes du sein d’une mère, les autres des bras d’un époux. Espérant encore en la protection de ce chef que j’avais paru intéresser à mon sort :
« Pourriez-vous me dire qui m’a amenée » ici, vous qui avez dû. voir mou arrivée, » dis-je à une jeune femme placée à mes côtés et qui fondait en larmes.
« Ce sont des Égyptiens de l’armée d’Ibra- » bim , les mêmes qui ont égorgé ma mère » et mes enfants. »
« Femme infortunée, que je vous plains! » dois-je pleurer comme vous ma famille, et )) de plus un époux ? Les barbares n’auraient- » ils rien dit de mon sort ?
» — Non, silencieux comme le crime, deux » monstres sont venus vous déposer à mes côtés » et ont disparu. » A ces mots je fis entendre des plaintes lamentables , et cette compagne d’infortune me disait avec l’accent du désespoir ; « La même destinée pèse sur chacune » des femmes ici entassées; elles ont été enle-
2(54 RÉCIT d’une jeune FILLE » vées sur divers points de la Morée, depuis » l’île de Sphaeterie jusqu’à Tripolitza. Le fer » des assassins a brisé ou dispersé tout ee » qu’elles chérissaient au inonde, et leur ave- » nir se compose de honte et d’apostasie. » Que servent nos lamentations : « Il nous faut mourir ou nous résigner. »
Je me tus , et je versai des larmes amères. Me résigner! ne faut-il pas mille fois mieux cesser de vivre que de pleurer le trépas d’une mère, la honte de mes sœurs, la perte d’un époux , et pour comble de misère obéir en esclave à des brigands, partager la couche des assassins de ma famille? L’excès du désespoir doit sauver de l’excès de l’opprobre ! Mais qui me donnera cette mort, mou dernier refuge ? Les bourreaux s’y refuseront, ils ont un supplice plus affreux à m’infliger. Sera-ce moimème? Mais les mains homicides, intéressées à être conservatrices pour moi et mes pareilles , ne me permettront pas de mourir. O Dieu de miséricorde I Est-ce donc un arrêt qui devance
voire justice éternelle? Faut-il subir sur cette terre les supplices de l’enfer?
Déjà vingt de mes compagnes d’infortune sont choisies par les barbares ; elles vont être dirigées sur un marché comme un vil troupeau , et y être vendues comme du bétail.
Demain ce sera notre tour. On nous essaie déjà les cordes qui doivent assujétir nos membres si délicats ; déjà le Capidgi nous compte ; on chausse à nos pieds d’ignominieuses sandales, on place sur nos têtes la serge de l’esclavage.
Demain nous quittons à jamais les lieux chéris où nous commençâmes nos jours , pour les aller finir sur une terre de servitude et d’outrage.
Un des Égyptiens chargés de ces infâmes soins vint pour me les imposer *, j’osai lui demander si je pourrais parler au chef en qui j’espérais encore , et que je lui signalai.
« C’est un de ces rénégats avoués du pro-
206 RÉCIT d’une jeune FILLE » pliète qui nous ont appris à tuer avec oitlre » tous ces giaours , tes frères. »
A ce mot de renégat , je cessai d’espérer.
« Mais que veux-tu de ce chef, continua » le barbare. »
« J’avais cru qu’il pouvait me sauver et m’ap- » prendre le sort de mon époux. »
» Ton époux brûle en enfer , et toi tu vas » figurer à un marché d’esclaves. »
Ces paroles horribles me jetèrent dans un complet anéantissement j à l’heure du départ , on vint m’en tirer en me rudoyant, et je me traînai péniblement à la suite de deux autres malheureuses. Liée à cette chaîne de victimes, ce fut le second jour seulement que j’aperçus une de mes sœurs, marchant des premières. Mon cœur éprouva en ce moment un mélange confus de joie et d’amertume. M.a sœur! Je l’appelle. A ma vue elle marque aussi par de pénibles transports une douloureuse satisfaction. Elle me crie en sanglottant ; « Notre » infortunée mère n’est plus. Ton époux ,
» j’en ignore le sort. La sœur qui nous reste » est esclave comme nous ; elle est partie avec » la caravane d’hier. » Hélas! elle ne 1 m’apprenait rien que je ne soupçonnasse déjà... Tant nos larmes étaient abondantes , tant était accablant notre désespoir que nous avions passé avec mes sœurs plusieurs jours à deux pas l’une de l’autre sans nous apercevoir.
• Nous nous éloignions , le deuil dans l’âme , et devant nous la flétrissure.
Après dix jours d’une marche pénible signalée au loin par nos gémissements , nous arrivâmes à Fatras.
Là , sans nous donner un instant de repos , après nous avoir fait laver la poussière mêlée au sang qui .coulait de nos pieds , et celle qui défigurait nos traits, on alla nous exposer sur luie place publique à l’examen de ces marchands de Smyrne et d’Alexandrie , qui n’ont plus rien d’humain, et qui, depuis l’insurrection des Hellènes , se trouvent au voisinage des désastres , semblables à ces loups dévorants
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qui suivent les armées et se jettent sur les champs de bataille.
Vendue des premières, j’eus la douleur de me voir aussitôt séparée d’une sœur dont la seule présence tempérait mes douleurs. Je tombai en lot à un trafiquant de chair humaine d’Alexandrie ; il me fit conduire par des nègres jusqu’à un navire sous pavillon franc, qu’il avait affrété. Je fus placée au milieu de deux cents autres infortunées , et on me fit prendre part à une distribution de pain noir composé de maïs et d’orge. Cette nourriture, que nous ménageait l’avarice du maître , était encore trop substancielle ; plut au ciel que l’inanition nous eût dérobées à la honte!
Nous attendîmes, plusieurs jours, l’arrivée successive d’autres esclaves chrétiennes; il n’en entrait pas une seule dans ce cachot flottant que je ne cherchasse sur ses traits décomposés la souffrance , les traits d’une sœur.
Enfin l’infâme navire mit à la voile. Notre traversée fut longue et déplorable#
L’infection des sabords, produite par l’encombrement, la chaleur et les indispositions de mer, était suffoquante et mortelle. Plusieurs des nôtres périrent de maladie ou de douleur , et ce furent des infidèles qui , sans un mot de religion , leur donnèrent les flots pour sépulture.
Notre supplice changea de nature; nous touchâmes aux bords d’Alexandrie. On nous fit aussitôt débarquer au milieu des injures d’une population barbare , rassemblée sur les quais de cette grande ville; on nous jeta dans une maison qui servait d’entrepôt aux esclaves en vente. Nous y fûmes entièrement dépouillées de nos vêtements en lambeaux ; nues , comme en sortant des mains de la nature , on nous étala le lendemain au marché public.
O sainte Pudeur , bandeau d’innocence, voile mystérieux , ornement de notre sexe, on vous déchirait impitoyablement; nous, élevées pour des mœurs austères, dans des habitudes d’innocence et de chasteté , on nous exposait aux
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regards de la foule , ayant pour tout voile les pleurs qui ruisselaient de nos yeux.
Chaque Musulman, impassible et lent même dans les soins de sa volupté, nous faisait subir le tourment d’un long examen ; se plaçant en face de nous, et roulant dans ses doigts un chapelet d’ambre, il donnait cours à sa brutale curiosité.
Ce supplice, qu’on ne peut rendre par la parole et que toute femme pudique doit comprendre , durait depuis plusieurs jours , quand je fus vendue à un Turc d’Alexandrie , qui faisait trafic d'esclaves; en tombant dans de pareilles mains , mon dernier opprobre était différé.
Ce fut le premier signe de la miséricorde divine; mes prières avaient retenti aux parvis célestes , il s’en détacha un regard de pitié qui vint tomber sur mes douleurs.
Un agent secret d’un comité grec d’Europe fut le ministre de la Providence ; il paya des dons de la pitié des peuples, ma rançon et
celle de quinze autres jeunes Grecques, et nous fit embarquer sur un navire neutre , qui appareillait pour l’île de Candie.
Son bienfait fut si rapide qu’à peine eûmesnous le temps de lui exprimer notre profonde gratitude. Ab ! s’il savait combien ont été ferventes nos actions de grâces ! Combien nous avons béni les mains charitables et généreuses qui nous ont rachetées de l’opprobre !
Chrétiens , nos frères , et vous tous qui avez une ame bienfaisante , imposez-vous encore de ces légers sacrifices •, la moindre de vos privations peut sauver les malheureuses filles de la Grèce du plus odieux esclavage. Retranchez encore une fois la part des plaisirs , quelques deniers offerts à l’humanité nous affranchissent de la plus révoltante des misères. Non , ce n’est point s’avilir, quand tout nous abandonne, que de s’adresser à des cœurs bienfaisans. Voyez encore ces vierges innocentes arrachées du sein de leur mère , et tombant dans les bras d’un
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affreux barbare, ces jeunes femmes au front chaste , livrées à toutes les orgies d’une grossière volupté, et ces servantes du Christ, forcées d’invoquer le nom impie du prophète.
Mon Dieu ! tel a été le sort de mes deux soeurs et de mes compagnes à bord de l’infâme navire ; elles n’ont pu , faute de rançons suffisantes à toutes, être rachetées par l’homme de la providence, et le lendemain elles ont passé dans la couche impie d’un Turc, et pour comble de souillure, ont été contraintes d’adorer un faux Dieu.
Les consuls européens à l’île de Candie , à qui notre libérateur nous avaient recommandées, étaient chargés de nous faire embarquer pour un port indépendant de la Grèce.
Nous reçûmes particulièrement les soins de V agent consulaire de France^ digne subordonné du ministre actuel des relations étrangères de ce pays dont la piété sainte et les vertus sévères nous garantissent désor-
mais la hienveillante protection Il a trop de talents pour se traîner après un erreur accréditée jusqx/ à ce jour par la malveillance ; il est trop juste pour voir encore des révoltés indignes de pitié dans des adorateurs du Christ, se dévouant au martyre pour secouer le joug odieux des blasphémateurs du Christ!!! Le consul français , à Candie , m’a donné cette haute opinion de son ministre. J’en ai béni l’augure , et je m’en suis félicitée avec nos frères. >
Je m’embarquai , grâce à cet homme généreux, sur un Sacoleva qui faisait voile pour Napoli de Romanie , où je présumais avoir des nouvelles de mon époux. Le destin avait paru se dérider j il m’était permis d’espérer *, mon âme minée par tous les genres de supplice rêvait le bonheur, semblable à un malade, qui.
' Je ne suis qu’un copiste exact j cependant j’ai cru devoir mettre trois points d’admiration à la fin de la phrase soulignée.
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aux heures de calme se jette dans les rêveries
de la santé.
En débarquant à Napoli de Remanie, un jeune Grec , pâle et souffrant , vient à ma rencontre. O juste ciel! c’était Aristide .
Je ne peindrai pas mon émotion ; elle ne peut que se sentir. Je ne dirai pas le ravissement de mon époux ; l’expression du bonheur a siégé depuis ce jour sur son front, qu’avait flétri le chagrin de me croire perdue. Il ne fut point blessé par les barbares ; il était tombé au milieu de la mêlée , en heurtant le cadavre d’un de ses frères. Quand on m’eut arrachée de ses bras, il lutta contre mes ravisseurs; mais leur nombre s’augmentant sans cesse , il fut obligé de se jeter avec ses compagnons dans les montagnes , où ils rejoignirent les bandes de Colocotroni.
Ainsi , un tendre époux m’a été conservé , et la patrie n’est pas veuve d’un guerrier de plus.
Missolonghi venait de succomber , la renom-
mée avait tendu de deuil ses trompettes , pour en publier les revers et la gloire.
Les guerriers s’étalent fait un passage à travers les flots d’ennemis; les femmes s’étaient dévouées à un trépas héroïque, et celles qui n’avaient pu mourir avaient été traînées en esclavage à l’Arta et à Prévisa. Infortunées ! puissent - elles ne pas voir consommer leur honte ! puissent-elles comme moi être ravies à un flétrissant esclavage ! que le zèle de nos illustres amis , des plus dignes philantropes , de tous ceux dont le cœur bat de fraternité pour les Hellènes , que les offrandes de tant d’autres amis de l’humanité, continuent à nous rendre à nos familles, à l’honneur, à la patrie, et que tous les biens de la terre , et que toutes les faveurs du ciel entourent les âmes nobles et compatissantes qui aspirent à changer nos destinées !