DU 29 JUIN AU 12 JUILLET
Réflexions sur les succès d’ibrahim. — Assassinat d’une jeune et jolie Grecque. — Massacre d’un prisonnier. — Conduite noble et généreuse du comte Metaxa envers une esclave Turque. — Le colonel Fabvier est nommé chef des troupes régulières.
Quel était le projet d’ibrahim en s’avançant sous les murs de Napoli de Remanie? Comptaitil sur quelque trahison? ou bien était- ce pour nous braver jusque dans la capitale ? Le fait est que personne ne pourra s’imaginer comment, avec si peu de troupes, 6000 hommes seulement, ce général a eu l’audace de s’aventurer dans les défilés , et encore moins comment les Grecs n’ont point exterminé jusqu’au dernier de ses soldats. Les bayonnettes ont opéré ce miracle.
Les Grecs, accoutumés à se battre contre des bandes indisciplinées, ne peuvent tenir contre des troupes régulières, ayant à leur tête des officiers remplis de bravoure et d’expérience.
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Si le Pacha, au lieu de retourner à Tripolitza eut donné l’assaut à Napoli, je ne sais s’il n’aurait pas réussi à s’en emparer , tant la consternation était grande .
Je présume qu’à présent il se retirera à Navarin ou à Modon en attendant de nouvelles forces ; lorsqu’elles seront arrivées , nous le verrons encore probablement sous les murs de Napoli.
Ipsylanti est le seul de tous les généraux Grecs qui ait entrepris de harceler l’arrièregarde d’ibrahim Pacha.
La frégate française, la Sirène , fut témoin de la bataille des Moulins; il y avait à son bord, l’Amiral, et un des aides de camp de l’ambassadeur de France à Constantinople.
Quand l’armée Arabe vint à Napoli, toutes les familles d’Argos et de Tripolitza étaient campées hors la ville sous les murs de la forteresse, et le gouvernement craignant un siège ne voulait pas les recevoir.
FAIT EN GRÈCE. 5l
Les hommes pouvaient seuls entrer dans Napoli et en sortir.
Une jeune et jolie Livadienne craignant de tomber au pouvoir de l’ennemi, s’habille en homme et se présente devant les soldats qui gardaient la porte.
A sa démarche timide et embarrassée la sentinelle la reconnut et lui défendit d’entrer.
La belle Grecque s’armant d’un courage funeste, se précipita dans la foule et tenta de braver la défense qu’on venait de lui faire. Pouvait-elle penser qu’elle recevrait la mort d’un de ses compatriotes ! Elle était déjà dans la rue , lorsqu’un soldat la saisit par le bras, et sans être arrêté par ses charmes, ni par son innocence, lui plaça son pistolet sur la poitrine et eut la barbarie de faire feu!....
Le lendemain je vis le cadavre de cette malheureuse femme . hélas 1 on l’avait prise pour
un espion.
Ce jour là on arrêta tous les Arabes prisonniers, pour les fusiller, disait- on 5 un d’eux
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vint se jeter à mes pieds, et me supplia de le sauver. Je le cachai dans ma chambre, mais il en fut arraché quelques minutes après par des soldats qui le massacrèi’ent dans la cour même de la maison de Maurocordato.
Ils me demandèrent alors si j’étais l’ami d’ibrahim puisque je voulais sauver ses soldats.
Je me rendis au corps exécutif ou j’exposai cette affaire telle qu’elle était arrivée : On
m’approuva . on me blâma . en sortant du
sénat, je vis plus de deux cents Grecs qui entouraient une Turque d’une beauté ravissante. Elle semblait mépriser leur fureur. C’était une des esclaves d’un ministre tué en Arcadie , Dikeos , qui avait le plus mérité son amour et son estime. Mais elle était Turque et l’on voulait du sang!.....
Les forcenés qui la traînaient dans les rues,
lui jetaient de la boue .
.Te ne pus résister à mon indignation ; je rentrai au corps exécutif où je parlai avec horreur contre de semblables attentats.
Le comte Metaxa sortit avec moi ; nous rejoignîmes cette multitude inhumaine. « Que » faites- vous, s’écria le comte, pouvez-vous » outrager ainsi un être faible et sans défense? » O est une Turque! C’ est une Turque! criait-on de tous côtés ; la mort , la mort!.,. — « Oui , » mort aux Turcs , mais respect et protec- » tion aux femmes.) victimes innocentes de la » guerre. »
Nous nous approchâmes de la prisonnière que nous engageâmes à nous suivre; nous la conduisîmes chez le ministre, et pas un Grec ne dit une parole.
Pour éviter de pareilles scènes, le gouvernement fit publier qu’on allait arrêter toutes les femmes Turques et les mettre en lieu de sûreté jusqu’à nouvel ordre.
Le peuple crut qu’elles seraient bientôt à la merci de sa fureur, et sans songer qu’on ne prenait ces mesures que pour les soustraire à sa rage , toujours si dangereuse dans, un moment de trouble et de danger , il ne-
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s’opposa point à l’ordre du gouvernement.
Toutes ces mallieureuses furent arrêtées, et mises dans une maison sous une garde de soldats réguliers^ mais dès qu’Ibraliim se fut retiré , on leur rendit la liberté.
Le même jour de mon retour des Moulins à Napoli, espérant d’être utile à quelques familles que j’avais connues à Tripolitza , et particulièrement à la famille G***, je sortis de la ville avec un jeune Anglais, M. Emerson , et je cherchai , dans le camp, les personnes qui m’intéressaient. J’y trouvai la famille à la position de laquelle Ipsylanti et moi avions été si sensibles sur la route de Tripolitza à Argos. Les dames me supplièrent de les faire entrer dans Napob. Je leur promis de faire tout ce qui dépendrait de moi à ce sujet , en les prévenant pourtant que la chose était très difficile. A peine les avais-je quittées pour parler à Maurocordato, que deux Grecs qui étaient sur les remparts., nous tirèrent des coups de pistolets. Une balle effleura le bras du jeune Anglais.
Nous menaçâmes alors les Grecs de nos sabres , et ils nous crièrent de venir à eux. Nous ne jugeâmes pas à propos de nous rendre à leur invitation ; nous continuâmes notre chemin , et nous touchions au pont-levis , au moment où ces deux Grecs nous atteignirent le jataghan à la main. Il fallut se défendre 5 nous les désarmâmes; on nous entoura et je dis que j’ignorais le motif d’une semblable aventure , à moins que ces hommes ne fussent jaloux de ce que nous venions de parler à de très jolies femmes. Nos agresseurs répondirent qu’ils nous avaient pris pour des Autrichiens, pour ces monstres qui livrent la Morée à Ibrahim. Quand ils surent qu’ils s’étaient trompés , ils nous accablèrent d’excuses.
Mais nous ne fûmes pas dupes de leurs protestations. Les Grecs tiennent beaucoup à l’honneur de leurs femmes et de leurs filles, et ils ont de grandes raisons pour être mécontents des étrangers à cet égard .
On voit que mon journal est écrit sans par-
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tialité . On ne doit pas considérer , comme le
dit M. Pouqueville, le caractère grec, tel qu’il est aujourd’hui ; il n’est que ce que l’ont fait les tyrans. Mais on doit songer aux réformes heureuses qu’il peut éprouver. C’est là le hut principal des réformateurs.
Je parlai à Maurocordato du désir que j"’ avais de faire entrer mes protégées dans la ville. Il me donna une lettre pour le ministre de la police , et celui-ci me dit qu’il lui était impossible de me donner un ordre par écrit , mais que je pourrais , à la nuit , faire embarquer cette famille et l’amener au port où se trouverait son secrétaire qui lèverait les difficultés.
Ce qui fut dit , fut fait. Le soir même , je pris une petite barque , et deux heures après nous arrivâmes au port.
Cette famille était composée de deux dames , d’un prêtre, et de trois jolis enfants. Une de ces dames était de Sparte (Misitra) , et se trouvait veuve depuis six mois. Je leur donnai ma
chambre, en attendant que je pusse leur en procurer une seconde.
Je n’ai pas eu le bonheur de rencontrer la famille C***. Elle s’est probablement embarquée pour une des îles de l’Archipel.