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JEHAN PATTE ET SON JOURNAL

En ce temps d'exhumation et de restauration littéraire où chaque jour met en lumière une chronique, un journal, des mémoires nouveaux dont à l'avenir l'historien devra tenir compte, alors même que le talent ferait défaut à ceux qui ont écrit, il n'est point permis à l'histoire locale de laisser dans l'ombre les noms de ceux qui ont augmenté, si peu que ce soit, notre science du passé, qui nous ont mis à même sinon de restituer une époque , du moins de rendre à certains faits leur caractère , ou même seulement de soulever un coin du voile que les siècles ont jeté sur quelques-uns.

Parmi ces écrivains dont l'histoire devra bien plus profiter que les lettres , il en est un auquel Amiens a donné le jour et sur lequel je vais essayer d'arrêter un instant l'attention. Ce chroniqueur a nom Jehan Patte.

Tous ceux qui se sont occupés de l'histoire de notre ville, Pagès, De Court, Daire, M. Dusevel, ont fait des

emprunts plus ou moins considérables à son livre ; nos historiens généraux eux-mêmes, M. Henri Martin entr'autres, n'ont pas dédaigné de le citer d'après nos historiens locaux ; et cependant nos biographies sont muettes sur ce personnage qui méritait bien une mention, ce qui était d'autant plus aisé que lui-même, dans une espèce d'auto-biographie ou de mémorial qui accompagne son œuvre, en a laissé tous les éléments.

Daire, qu'il faut toujours citer, quelqu'inexact qu'il soit en plus d'un point, lui a seul consacré quelques lignes.

On lit en effet à l'article Patte de son histoire littéraire de la ville d'Amiens (1). « N.... Patte. Un bourgeois de » ce nom a laissé en mourant un journal des événemens » survenus dans cette ville pendant la meilleure partie » de sa vie. De pareils matériaux servent de rensei- » gnemens pour bien des familles, et ne sont pas inutiles ». pour l'histoire. On connoît des Patte depuis 1457. »

C'est là, on le voit, une bien faible indication. Au lecteur de se renseigner, s'il est curieux ; à lui de chercher quel était ce bourgeois, quelle était la nature de son journal, quelle fut la meilleure partie de sa vie, en d'autres termes son nom et l'époque où il écrivit. Si l'on n'a point lu l'histoire du Père Daire ni celle de M. Dusevel où le journal de Jehan Patte est fréquemment cité à la fin du xvie et au commencement du xvne siècle, ni surtout les manuscrits de Pagès et les mémoires de

(1) Histoire littéraire de la ville d'Amiens, par l'Abbé Daire. — Paris, 1782, F. Didot, 1 vol. iii-4°. Page 277.

De Court qui ont copié là plus d'une de leurs pages les plus intéressantes, on conviendra qu'un pareil renseignement sur cet homme dont le nom n'est pas même donné exactement, n'aidera guère à le faire connaître. Dans son Tableau historique des sciences, des belleslettres et des arts en Picardie, Daire garde sur Jehan Patte un silence complet. Est-ce oubli, est-ce quelqu'autre cause, nous ne savons. Toujours est-il que les auteurs des mémoires où Daire a pu puiser sont généralement fort négligés dans ses histoires et que, dans ce cas particulier, il y a, de la part du laborieux célestin quelqu'ingratitude à n'avoir pas mieux mis en lumière un écrivain dont il avait trouvé le travail utile et qu'il lui eût été si facile de désigner au moins d'une manière nette et précise.

Jehan Patte naquit à Amiens au commencement, du mois de may 1569 dans une maison située rue au Lin, où pendait pour enseigne V Alouette devant Vimaige de saint Jehan. Son père, Guillaume Patte, avait épousé en 1568 Anne Nancquer, de laquelle il eut onze enfants, 6 garçons et 5 filles. Jean qui était l'aîné fut le seul des garçons qui se maria. Il eut pour parrains Jean Lenglet, chapelain de l'église Notre-Dame et François Patte, son oncle ; et pour marraines Françoise Desplanques et Isabelle Dinval. Il fut baptisé en l'église St.-Firmin-au- Val dont son père était serviteur. Quel était le véritable titre de cet officier de cette église qui avait pour curé un des moines de l'abbaye de St. -Jean, rien ne le fait connaître. Toujours est-il que cette position devait être fort modeste, puisqu'en 1591, à l'âge de 22 ans par con-

séquent, Jehan Patte n'avait point encore d'état et n'était qu'un simple journalier gagnant sa vie, comme il le dit luimême, en allant aux champs pour ceux qui l'y voulaient

envoyer.

 cette époque il songe à quitter cette position précaire et qui n'était pas sans danger à cause des incursions des ennemis qui s'emparaient des habitants de la ville dès qu'ils se hasardaient hors des murs , et les mettaient à rançon. Jehan eut cette malheureuse chance, nous le croyons du moins, car nous ne voyons point qu'il eût été soldat ni qu'il eût fait partie d'une troupe quelconque. Il raconte seulement qu'il n'osait plus aller aux champs parce qu'il venait d'échapper des prisons de Gorbie où il avait été enfermé après avoir été pris par 5 ou 6 luthériens bannis de la ville. Heureusement sa captivité ne dura que 9 jours, et, le 4 septembre 1591, grâce à une négligence de son geôlier qui laissa la porte de sa prison ouverte, il put s'enfuir et rentrer dans Amiens. « Durant ce temps, dit-il, c'estoit grand pitié par tout le royaume de France, car les villes et villaiges estoient sy fort divisez l'un contre l'autre, les uns tenant pour les princes, les autres pour le Roy. » Cette ville d'Amiens, ajoute-t-il plus loin, tenait pour les princes catholiques et la ville de Corbie pour le roi de Navarre à qui appartenait la couronne; «mais à cause qu'il n'alloit poinct à la messe, on s'estoit révolté contre luy. »

Patte a nettement établi par ces mots la situation des esprits et la cause la plus frappante et la plus apparente de delà guerre pour le peuple. L'égarement du zèle religieux allait en effet, comme le dit fort bien M. Poirson dans

son histoire du règne de Henri IV, jusqu'à se séparer de la patrie, jusqu'à la renier. La France était revenue à une époque plus triste encore que celle des désastres et des hontes de l'invasion anglaise. Elle n'avait point affaire alors à un seul ennemi , mais le pape , les ducs de Savoie et de Lorraine et le roi d'Espagne la démembraient avec la Ligue qui la vendait par morceaux. Le royaume, dit Yilleroy, l'un des plus acharnés partisans de la Ligue , était si rempli d'étrangers que le duc de Mayenne qu'avaient condamné ses défaites, ne pourrait bientôt plus disposer ny de soy ny de ses amis.

Au mois d'avril 1592, Jehan Patte fut reçu serviteur de la ferme du huitième du vin par Jean Wateblé, fils du receveur de ladite ferme, qui paraît l'avoir pris en affection, car nous le voyons servir de parrain et sa femme de marraine à la première fille de Patte en 1594. En 1595 la position du serviteur s'améliore, le 30 septembre il est reçu et prête serment en qualité de clerccommis des mises et offices de la ferme du huitième du vin en la ville d'Amiens. Il remplace feu Guillaume Le Roy dans cet office auprès de Jean Wateblé , qui avait succédé à son père en qualité de receveur (1).

(1) Il est question plus d'une fois de ce Jean Wateblé dans les registres del'échevinage d'Amiens. En 1589, il avait présenté requête afin d'obtenir une diminution sur le prix de sa ferme à cause des pertes que la guerre lui avait fait éprouver. Les trésoriers-généraux, le duc de Mayenne et les Etats de Picardie avaient consenti cette réduction, mais sur les observations du procureur fiscal, le Conseil de ville ne l'admit point. — - En 1594 il fut plus heureux. Le Conseil, à la suite d'une enquête et d'uD rapport fait par l'un des échevins, consentit à une ré»

Jehan Patte, aussitôt qu'il avait trouvé un emploi, n'avait point tardé à se marier. Le 28 février 1593 il avait été fiancé à Marie Crampon et l'avait épousée le 17 mai dans l'église de St.-Firmin-au-Val ou à la Porte, sa paroisse. Il avait alors 23 ans et sa femme 25. Mais cette union ne fut pas heureuse. Marie, leur première fille, mourut en 1596, à l'âge de 2 ans et demi, de la contagion qui régnait alors ; Claire, leur seconde fille, née en 1596 ne vécut qu'un mois ; et la mort de la mère, victime aussi du fléau dévastateur le 11 octobre 1596, suivit celle d'une troisième fille qu'elle avait jetée morte, pour me servir de l'expression du père.

Cependant les affaires de Jehan Patte paraissent prospérer. Le 17 avril 1596 il quitte la maison qu'il occupait depuis son mariage, rue de Metz, près la Pomme de Pin, pour entrer dans une autre qu'il avait acheté au mois de décembre précédent, rue du Chapeau-de-Violettes, de Françoise Démons, veuve de Raoul Wateblé, et en 1603 il y joint, par une nouvelle acquisition faite à la même dame, la maison voisine. Cette prise de possession d'un premier immeuble semble pour Patte une joie bien vive. Le prix d'achat, les charges, les conditions, les réparations faites sont énumérés par lui avec une sorte de complaisance et comme un des actes les plus importants

duction de 350 écus. Il résulte de ce rapport, qu'en 1593 et 1594, entre les deux fêtes de Saint-Remy, il s'était vendu 3,899 barriques de vin en détail. — En 1596 (7 novembre) ce Jehan Wateblé est nommé maître des présents de la ville en remplacement de Jehan de Vauchelles., décédé, et il cède sa place l'année suivante à Robert Fournier.

de sa vie. Aussi y ajoute-t-il cette prière : « Dieu me face » la grâce dy bien faire mes affaires , le tout à son » honneur et à mon salut. » Cette possession grevée de rentes tout d'abord s'allège bientôt et devient nette, par suite des remboursements qu'il opère , à des époques très-rapprochées, au vendeur à la fois et à l'église St.-Firmin-le-Confesseur entre les mains du premier marguillier Jehan de Sachy.

Cette année 1596 de prospérité matérielle pour Jehan Patte, fut pour lui aussi pleine de douleurs. Non seulement il perd ses enfants et sa femme, mais trois sœurs, un jeune frère et sa mère lui sont enlevés par la peste qui décime le pays. Telle est la crainte qu'inspire ce fléau terrible qu'il appelle le charbon, que son père abandonne ses enfants malades et quitte sa maison pour mettre à l'abri de la contagion ceux qu'elle n'avait point atteints. Si rapides sont les progrès du mal qu'on n'a point le temps d'emporter à l'Hôtel-Dieu ceux qui sont frappés, et qu'une sœur de Patte, sa mère et son frère meurent dans la rue, sur le pavé, devant leur maison, parce que les porteurs ne peuvent les enlever assez tôt. Hâtonsnous d'ajouter qu'il n'y avait point de médecins, que les soins intelligents manquaient aux malades, et que la disette, les privations, les misères de la guerre qui durait depuis trop longtemps, ajoutaient encore aux rigueurs du mal. ce Tant par faute de sollicitude que » autrement, lisons-nous, d'autant qu'il y avoit tant » de mallades à l'Hostel-Dieu et avant la ville, que le » seigneur de la ville ne scavoit a quel cotté aller pour » le pauvre ordre qu'il y avoit pour ce qu'il n'y avoit

» que luy et son fils pour penser tous lesdits mallades. » Plus loin il ajoute que chaque jour voyait augmenter le nombre des victimes et qu'il n'y avait point de rue ou plusieurs maisons ne fussent infectées. Mais du moins les secours de la religion ne font point défaut, et le vicaire de la paroisse donne la bénédiction de Dieu dans la rue à la sœur et à la mère de Patte qui criaient mercy à Dieu et à tout le monde.

En lisant ces récits on ne saurait s'empêcher de trouver dans Jehan Patte une sorte de résignation stoïque. La vue des morts si nombreux qui l'entouraient a-t-elle émoussé sa sensibilité, l'a-t-elle endurci, ou bien un sentiment religieux plus élevé lui faisait-il dire comme à Job : Dieu m'a tout donné, Dieu m'a tout ôté, que son nom soit béni. C'est à cette dernière pensée que je m'arrête. Jehan Patte en effet avait pour son père, sa mère, ses frères et ses soeurs une véritable affection. Il n'hésite point à emmener une de ses sœurs dans sa maison où il n'y avait personne qui fût malade ; il ne la met dehors qu'alors que le mal Fa frappée. Patte aimait sa femme et cependant il l'abandonne, quitte sa maison, change d'accoutrement et s'en va logera la Croix-Blanche, rue de la Hotoie, laissant à une mercenaire qu'il paie 17 sous et qu'il nourrit, le soin de veiller près de la pauvre malade. Après avoir raconté la mort de tous ses parents avec les détails les plus menus, il ajoute : que Dieu en ait l'âme ! ou bien : que Dieu en veuille préserver mon père, mon frère, moi et ma femme et tous nos bons amis !

Devenu veuf et sans enfants, Patte est fiancé le 12 décembre 1596 à Géneviève Dupuy, fille de Boniface

Dupuy, menuisier, qu'il épouse le 12 janvier suivant. 11 avait 27 à 28 ans et sa femme 20 ans environ. « Dieu » nous face la grâce de achever en sancté, dit-il aux » fiançailles, sans fortune et tout à l'honneur de Dieu » et de notre sallut ; et, après le mariage, « Dieu nous » donne paix et santé s'il lui plaist. »

Mais cette nouvelle année, si fatale pour Amiens dont les Espagnols s'emparent par la ruse, ne devait pas l'être moins pour Jehan Patte. Son père, hlessé au poignet et au bras gauche à la prise de la ville, se retirait dans l'église dont il était le serviteur, quand il est frappé de deux coups de coutelas dont il meurt le dernier jour de mars 1597.

Le 12 juillet les Espagnols ayant fait une sortie malheureuse, les habitants se hâtent au plus vite en entendant le bruit du canon et de l'arquebusade de regagner leurs demeures , selon l'ordre qui avait été donné. La femme de Patte, qui était à sa porte cousant et faisant sa besogne, fut tellement saisie à la vue de cette panique qu'elle accoucha avant terme et mourut 5 jours après avec une belle repentanche, dit Patte, cryant mercy à Dieu et à tout le monde. « Dieu en ait l'âme s'il luy plaist et » quil luy face la grâce de accomplir ce quelle m'a )> promis, c'est assavoir de ne me point oublier par la » séparation de cette vye présente et quelle prieroit à » tousjours pour moi. »

Mais si édifiante qu'ait été cette mort, si vifs qu'aient clé les regrets de l'époux que la femme attend dans un autre monde, Patte n'a point hâte de quitter sitôt celuici. Le 1er octobre suivant il est fiancé à Barbe de la

Gauchie, fille de Phiîippes de la Gauchie, vinaigrier, et se marie pour la 3me fois le 29 octobre de la même année, 3 mois à peine après la mort de sa seconde femme, en l'église de St.-Firmin-le-Confesseur. Dieu lui donne cette fois la paix s'il lui plaît, dirons-nous avec lui, bonne et heureuse vie et paradis en la fin et sa sainte miséricorde.

Ces souhaits du reste seront accomplis et ce troisième mariage doit-être heureux. Barbe de la Gauchie ne mourut que le 14 septembre 1641, après avoir donné à son mari 9 enfants, 5 filles et 4 garçons, dans l'espace de 20 ans, le premier étant né le 16 février 1599 et le dernier le 28 mai 1619.

Si Jehan Patte demande à Dieu pour ses filles qu'elles soient filles de bien, qu'elles vivent et meurent comme ses devanciers ont vécu, dans l'obéissance de la religion catholique, apostolique et romaine, hors laquelle il n'y a point de salut, quelque bien qu'on puisse faire, il demande bien plus pour ses fils auxquels il trace une règle de conduite nette et décidée. Il prie Dieu qu'ils ne soient pas seulement catholiques de nom, mais de fait; qu'ils demeurent accomplissant entièrement les commandements des supérieurs tant ecclésiastiques que politiques, et se comportent fidèlement en l'état qu'il plaira à Dieu de les appeler, sans faire aucun tort à leur prochain, non plus qu'ils désireraient leur estre fait et surtout d'éviter et de fuir la compagnie tant des hérétiques que d'autres libertins et gens mal-vivant, et de toujours bien assister au service de l'église les dimanches et fêtes commandées, en toute humilité et dévotion, sans y caqueter et deviser en l'église, parce que c'est un lieu d'oraison. Cette prière

adressée à Dieu, par Jehan Patte, le io mars 1609, à l'occasion de la naissance de son premier fils, est répétée par lui pour les deux autres.

Ne semble-t-il point entendre réciter le serment de la Ligue que Jehan Patte et son père avaient assurément prêté, mais aussi n'y sent-on point en plus le sujet dévoué, auquel le régime nouveau assure l'indépendance et la prospérité dont il jouit. Ce sentiment d'honnêteté si simple n'est-il pas l'expression la plus fidèle de l'esprit de ce temps religieux, alors qu'une reconnaissance réfléchie avait ramené au roi les villes et les citoyens, presque tous ceux enfin qui s'étaient déclarés le plus violemment contre lui.

Jehan Patte parait avoir joui d'une certaine aisance ; nous le voyons en effet non seulement propriétaire de deux maisons, comme nous l'avons dit, mais bientôt accroissant sa fortune de celle de son heau-père, Philippe de la Cauchie, acquérir encore une maison rue des Rinchevaux et deux autres ensuite rue des Corroyers. Il vend, il est vrai, celle de son père, mais il achète des rentes et opère les remboursements dont quelques-unes de ses possessions étaient grevées. Nous ajouterons que le commis de la ferme des vins s'entendait aux affaires d'argent, qu'il était aussi homme d'ordre sur ce point , et savait ne pas laisser périr ses intérêts.

Trois des filles de Jehan Patte se sont mariées, l'une à un boutonnier, la seconde à un menuisier, la troisième à un sergent royal au bailliage d'Amiens. Un seul de ses fils, Adrien, le cadet, fut marié. Il épousa, le 27 août lG3o, Marie de Warsy, qui était d'Aubercourt. Robert

était mort à l'âge de 3 ans environ. Quant à Jean, l'aîné, qui, en 1617, avait été reçu enfant de chœur de la cathédrale d'Amiens, il embrassa l'état ecclésiastique et devint prêtre-chapelain et maître de musique de la cathédrale. Pagès nous apprend (1) qu'il avait donné en 1649 le rétable d'autel et le tableau qui se voyaient dans la chapelle de St. -Quentin, derrière le chœur. Ce retable dans lequel la Sainte-Vierge et saint Joseph étaient représentés en pied , tenant au milieu d'eux , par la main , l'Enfant- Jésus, avait pour devise:

Nourrisson de Joseph, vray Dieu, fis de Marie.

Le portrait du chapelain représenté en surplis et celui de Jehan Patte, son père, vénérable vieillard aux cheveux blancs, vêtu en habits noirs de bourgeois, sont peints, dit Pagès, dans deux tableaux placés dans des cartouches ovales à bordures dorées attachés aux deux côtés de cet autel sur des colonnes couplées d'ordre ionique (2). Ce rétable et ces tableaux ont disparu. En 1783, Carpentier fils, sculpteur élégant et correct, décora dans le style du jour cette chapelle qu'on avait renouvellée (3). D'autres viendront, bientôt peut-être, Dieu nous en garde, sous pré- Ci) Tome V, page 151'.

(2) En 1649, Jehan Patte était maître de la Confrérie du Puy, c'est en cette qualité qu'il avait donné le tableau dont la devise est inscrite à cette date sur les tables de la Confrérie.

(3) Description de l'Eglise cathédrale d'Amiens, par Maurice Rivoire, page 136.

texte de restauration et d'unité, remplacer l'œuvre du sculpteur d'Hangest-sur-Sonnme par de nouvelles décorations, de nouvelles fantaisies. Ainsi tout disparait dans les monuments qui devraient sembler à l'abri des caprices de la mode, tout disparait, dis-je, bien plus par le fait des hommes que par l'action du temps toujours plus lente parce qu'elle est sans passion.

A partir de 1623, date du mariage de sa fille Anne, Jehan Patte cesse d'écrire son journal personnel. Adrien, son fils, le poursuit et plus tard d'autres de ses descendants y ajoutent aussi leurs noms et celui de leurs enfants.

A quelle cause faut-il attribuer cette interruption de souvenirs qu'il semblait enregistrer avec plaisir? Jehan n'en dit rien, non plus que son fils Adrien, qui continue d'inscrire les événements qui intéressent sa famille, mais sa famille seulement. C'est lui qui nous apprend la mort de son père, arrivée le mercredi 15 octobre 1652, sur les 8 heures du soir, au logis de son frère le maitre des enfants de chœur. Jean fut enterré le lendemain dans l'église de St. -Germain, auprès de sa femme, Barbe de la Cauchie , qui reposait depuis le 14 septembre 1641 proche la tablette des mengliers, c'est-à-dire près du banc des marguilliers de la paroisse.

La vie de Jehan Patte, qui s'étend de 1569 à 1652, c'est-à-dire pendant 83 ans et 7 mois, a été peu fertile en événements. A part son emprisonnement de quelques jours, ses 3 mariages, la mort si triste de ses proches, la naissance de ses enfants, quelques détails sur sa fortune, elle n'offre rien de remarquable, rien qui ne lui soit personnel. Renfermé dans ses modestes fonctions de

commis à la recette du huitième du vin, il n'a pas en dehors participé aux charges ni aux honneurs publics.

Sa vie cependant n'a point dû passer tout à fait inaperçue. Les pauvres ont su, avec ses enfants, le bénir et se souvenir de son nom. Le 26 octobre 1602 il oblige avec sa femme la maison où il demeure rue du Chapeau-de-Violettes , à payer chaque année, le jour de la fête de St. -Germain son patron, entre 11 et 12 heures, à l'issue de la messe paroissiale, aux pauvres malades de la salle de l'Hôtel-Dieu , la somme de 20 sous, qui doivent être employés en \in le meilleur qui se pourra trouver pour être distribué aux malades en présence de la religieuse dépensière du dit Hôtel-Dieu. 11 veut qu'après sa mort et celle de sa femme , et il en fait dresser acte par le notaire Buteux , sa maison soit obligée de 5 sous en plus au profit de la religieuse dépensière pour qu'elle veille à la distribution fidèle du vin par ceux qui seront propriétaires de la maison ou qui l'occuperont. 11 prie en conséquence ses enfants, ses parents et ses amis de ne la vendre qu'à cette charge, et leur demande de prendre la peine de distribuer euxmêmes ce vin de lit en lit, en présence de la religieuse, et d'en prendre quittance. En ce qui concerne le motif de cette donation, nous n'avons pu rien découvrir. Le tout est fait, dit-il, pour l'honneur de Dieu.

11 y a entre Jehan Patte et un autre chroniqueur Àmiénois, Jean Pagès, qui venait de naître quand le premier quittait le monde, quelques traits de ressemblance à noter. Tous deux se distinguaient par leur esprit religieux, tous deux furent pères d'une nombreuse

famille, car Pages eut onze enfants ; tous deux ont écrit, outre les événements dont leur ville natale fut le théâtre, des notes personnelles qui pouvaient servir à composer leur biographie particulière. Mais Pages, marchand en gros, d'une condition plus élevée, avait fait de solides études, possédait des connaissances variées, et pouvait porter ses vues plus haut et plus loin. Enfin les honneurs ne lui manquèrent point, et le marchand et le citoyen pouvait être fier. Cependant les bibliographes l'avaient oublié comme Jehan Patte, et les historiens qui avaient emprunté à son livre avaient aussi omis de relever son nom et de le faire connaître.

Peut-être l'ai-je fait trop longuement. J'ajouterai encore cependant quelques mots pour terminer ce qui regarde l'homme. Chose étrange, pendant plusieurs générations, un seul fils perpétua cette famille.

Siméon Patte, marchand, dit-on, qui fut le grand'père de notre chroniqueur et le plus ancien qui soit connu, n'eut qu'un fils, Guillaume. Celui-là eut il enfants, dont un seul Jean, marié 3 fois, comme nous l'avons vu, eut de ses 3 femmes 13 enfants dont i seulement purent lui survivre et dont un seul garçon, Adrien, se maria. Adrien eut 10 enfants, 1 de sa première femme et 9 de sa seconde. Un seul se maria encore, François, qui eut d'une première femme 4 garçons et 6 filles , et de la seconde 13 enfants, 7 filles et 6 garçons, en tout 23. François, qui avait 77 ans en 1728, laissa le manuscrit de son grand'père à son fils Charles-Adrien, qui s'était marié en 1726, et qui, à peine 2 ans plus tard, mourut, laissant déjà 2 enfants. C'est le dernier dont le nom suit

inscrit sur le manuscrit auquel nous empruntons ces détails.

Cette famille de marchands et de gens de métiers, car nous ne voyons pas qu'elle fut alliée à celle de Philippe Patte , receveur des décimes , qu'Henri IV anoblit en 1594 pour le récompenser de son zèle à la réduction de la ville sous son obéissance, donna à l'église quelques-uns de ses membres. Outre le fils de Jean , dont nous avons déjà parlé, qui fut chapelain de Notre-Dame, maître des enfants de chœur et maître de la Confrérie du Puy, nous voyons François Patte, curé de St.-Firmin-le-Confesseur en 1728; un autre Jean prit l'habit de bénédictin dans l'abbaye de St.-Faron de Meaux en 1664, un autre Patte enfin, nommé Adrien, était curé d'Alton ville près d'Amiens en 1676.

La chronique de Jehan Patte forme un volume petit in~8° de 143 feuillets d'une écriture cursive assez bonne, sur papier fort. La reliure en parchemin est du temps. Cette chronique n'a point été copiée tout d'un jet, et l'on remarque facilement que l'écrivain en a écrit les différentes pages à différentes époques.

Ce précieux volume que la Bibliothèque communale d'Amiens doit à l'un de nos plus regrettés collègues, M. le docteur Rigollot, qui le lui a légué, nous a été remis le 30 janvier 1855.

Les trois premiers feuillets et les quatre premiers du second cahier manquent, mais ils paraissent avoir été enlevés depuis longtemps déjà, si l'on en juge par le numérotage des pages qui est fort ancien et ne compte point les feuillets enlevés.

La chronique commence en l'année 1587 et finit en 1617, embrassant ainsi une durée de 30 ans. Elle commençait probablement, avant que les premiers feuillets n'eussent été déchirés, en 1580. Ce qui me porte à le croire c'est que Patte rappelle, à l'occasion d'un terrible ouragan arrivé le 27 mars 1606 et qui enleva le clocher de St.-Martin-aux-Jumeaux, un autre ouragan du 26 mars 1581 dont il était parlé au premier feuillet de son livre.

L'œuvre de Jehan Patte compte 215 pages ; ceux qui vinrent après lui en ajoutèrent 8 seulement. Les notes biographiques écrites à l'autre bout du volume forment 60 pages dont 20 écrites par ses successeurs.

Les événements qu'il raconte appartiennent à l'une des époques les plus importantes de l'histoire d'Amiens.

En 1580, un tremblement de terre avait terrifié la ville, et le Chapitre était allé au couvent de Ste-Claire remercier Dieu d'avoir écarté des désastres qui semblaient devoir compléter les ravages de la peste devenue d'intermittente continue. L'année suivante, un ouragan renversait les maisons et enlevait le comble de St.-Leu, qui dans sa chute écrasait 50 personnes. Plus tard les eaux envahissent la ville et s'élèvent à une telle hauteur que Patte fait laver sur le quai les mains de son fils Jean pour qu'il en conserve le souvenir. Comme si les cléments ne

suffisaient point à rainer, les Huguenots allument la guerre civile qui désolait déjà une partie de la France. La Ligue partage la ville en deux camps. La misère engendre la famine , et les sayeteurs occupent à des mutineries incessantes les loisirs du chômage. Si les misères du dedans sont des dangers de tous les jours, les dangers qui viennent du dehors ne sont pas moindres , car l'Espagne entretient la guerre dont elle veut profiter. L'assassinat de Blois amène de nouveaux désordres, et la mort du roi ne fait encore qu'envenimer les esprits. Une partie des citoyens sont bannis , désarmés , déclarés suspects. La ville , soit qu'elle repousse le roi , soit que, mieux avisée , plus intelligente, elle l'appelle , voit ses efforts, de quelque côté qu'elle se tourne, traduits par des calamités. La guerre à peine déclarée à l'Espagne , elle tombe au pouvoir de Philippe II. Enfin , Henri IY la reprend ; et, comme il avait d'un seul coup abattu la révolte de la Ligue et repoussé les attaques de Philippe H, la ville respire et voit le calme reparaître. Grâce aux sages mesures du roi, à ses heureuses combinaisons, le commerce renaît, quand une main parricide frappe le roi et rouvre l'ère des troubles et des misères. Sous un gouvernement faible et méprisé, l'intrigue est bientôt suivie de la révolte. Concini, maréchal d'Encre, a obtenu le gouvernement d'Amiens , pendant que le duc de Longueville gouverne la Picardie. Le partisan des princes ne s'entend guère avec le favori de la reine , de là des débats entre ces deux autorités et des vexations pour la ville où l'un gagne autant d'amitié , que l'autre excite de haine et soulève partout d'exécration.

Tels sont les faits généraux dont Jehan Patte a été le témoin et qu'il doit consigner dans sa chronique.

Les troubles qui agitèrent Paris après la sortie du roi, à la fin de décembre 1587, sont succinctement racontés par Patte qui a noté aussi le mécontentement du roi malgré son espèce de marche triomphale. Son triomphe, en effet, comme le dit l'Estoile , n'avait été formée que par quelque nombre de populace ramassée, et le vrai peuple cherchait Guise, comme le héros. Le départ du roi pour Rouen n'est également qu'indiqué.

Le récit de l'assassinat des ducs de Guise au château de Blois a reçu de longs développements ; il a été publié dans le bulletin de la Société de l'Histoire de France (1) et comparé à celui de Miron qu'on trouve a la suite du journal de l'Estoile. C'est bien plutôt un abrégé de la pièce anonyme le Martyre des deux frères (2) , avec quelques différences, un caractère tout aussi dramatique, et certains détails que ni l'anonyme, ni le médecin de Henri IÏI n'ont donnés. Comme eux, il raconte que le roi fit descouper et destrancher les corps et estant bien descoupez les fist brûler et consommer en cendre par le tourne-broche de sa cuisine, puis fist jester les cendres au vent, mais il ajoute : reservant les deulx testes. Aucun ne parle pas de ce dernier fait. On le retrouve cependant en partie dans une gravure du temps , signalée par l'Estoile et publiée depuis par le Musée de la caricature (3). Larchant, capi-

(J) Tome l, 2me partie, page 77.

(2) Archives curieuses de l'histoire de France. lr0 série, xn.

(3) Pl. V, n° 2, page 167.

taine des cent archers de la garde du roi, y tient de chaque main une tête des deux frères catoliques dont les corps décapités gisent à ses pieds, tandis que d'Epernon , aux pieds griffus, souffle d'un soufflet dans l'oreille du roi. Cette gravure fort rare a pour titre : Le soufflement et conseil diabolique Depernon à Henry de Vallois.

Patte fait connaître alors les résolutions arrêtées à Amiens, à la suite de ce crime, la guerre déclarée au roi , à la lettre duquel on ne fait pas même réponse , la mesure de défiance prise à l'égard du mayeur Jehan de Collemont, la messe célébrée en grande pompe pour les princes assassinés et les deux fabliaux posés devant le pupitre où estoient pourtraicts lesdits princes comme il avoient esté hallebarde et poignardé, tableaux placés conformément à une délibération du Conseil de la Ville et qu'on enleva seulement quelques années plus tard.

La mort de Henri III remet en mémoire à Patte la prière du cardinal de Guise assassiné, et il ne cache ni ses sentiments ni ceux du peuple à l'égard du bourreau de Blois. Il dessine alors assez nettement la position des partis.

Les faits qui précèdent et suivent la prise de Paris par Henri IV sont seulement énumérés. Il a plus de détails pour ce qui se passe dans la ville ou près de la ville. La fuite et l'arrestation de Madame de Longueville, dont l'arrestation des députés d'Amiens à Blois avait motivé la détention en même temps que celle de sa mère , de ses enfants et du comte de Saint-Pol ; la prise de quelques châteaux ; celle de Corbie, place alors si importante, par d'Humières qui tenait pour le roi ; la reprise par les

princes de la ville de La Fère, le siège de Rouen , la prise et la reprise de Saint-Valery par le due d'Aumale et par le duc de Longueville; celle de Noyon par Mayenne, lui fournissent plus d'un sujet de doléances sur les malheurs du temps. Aussi, quand le roi abjure, se montre-t-il plein de défiance encore et s'écrie-t-il : Dieu vœulle que ce soit à son salut, à l'honneur de Dieu et au repos de ce pauvre roiaume tant affligé.

La trêve publiée à Amiens n'a rien calmé. Les prédicateurs conservent leur hardiesse et les élections n'en sont pas moins agitées. Enfin le peuple voyant que rien n'avançait pour son repos et que les Princes, dit Patte, faisaient leurs affaires à ses dépens, laisse-là les brouillons et se résout à reconnaître le roi. Mais telle est la puissance de Mayenne, tant est grande son influence qu'il allait introduire une garnison espagnole dans la ville ; mais aussi tel est l'acharnement des partis qu'une émeute éclate, qu'une lutte s'engage à la suite de laquelle le duc d'Aumale est forcé de quitter la ville. Le bourgeois peut enfin déposer les armes qui l'écrasaient depuis trop longtemps et la ville rentre dans l'obéissance du roi qu'elle reçoit en grande magnificence le i 8 août 1594. Si l'on compare la narration de Jehan Patte avec les pièces concernant la ligue qu'a publiées M. A. Dubois d'après les registres de l'échevinage (1), on reconnaîtra à la fois l'exactitude des faits, la liberté et l'indépendance du chroniqueur.

(1) La Ligue , documents relatifs à la Picardie , d'après les registres de l'Échevinage d'Amiens. Par A. Dubois. Amiens 1859, E. Yvert. in-8°.

Je ne veux point, à propos de cette chronique, refaire l'histoire d'Amiens à cette époque, j'aurais besoin de connaissances qui me manquent et d'un talent qui me fait défaut, mais j'ai besoin, pour la faire apprécier, d'en signaler les parties les plus intéressantes. Je noterai donc les effets de la publication de la guerre contre l'Espagne où le pays fut ruiné aussi bien de ceux qui nous dévoient conserver que de nos ennemis ; le siège de Doullens, si meurtrier pour la noblesse de Picardie, celui de La Fère, la surprise d'Amiens par les Espagnols, sa reprise par le roi. Ce sont de bonnes pages, pleines de détails, mais toujours sérieuses. De pareils matériaux peuvent servir, comme le disait Daire, de renseignements pour bien des familles et ne sont pas inutiles pour l'histoire.

Il semble maintenant que tout va reprendre son cours et que la paix de Yervins ait rendu au pays un tel calme que Patte n'ait plus à raconter que ce qui se passe sous ses yeux. Aussi se plaît-il à montrer la pompe du cardinal de Florence, et les petits événements de la ville ; mais il est trop zélé catholique pour ne point s'intéresser à la Conférence de Fontainebleau où Du Plessis-Mornay, le pape des Huguenots, comme on disait, est pour lui complètement battu ; il n'aime pas la religion prétendue réformée, et se plaît à raconter tout ce qui peut arriver à la resjouissance des bonnes gens et au crève-cœur des hérétiques. Une étude plus complète de ce manuscrit aurait fourni à M. Kossier plus d'un fait intéressant pour son histoire des protestants en Picardie.

Les années passent vite ; un Te Deum pour une vie-

toire, une conversion, l'installation des Capucins et des Carmélites, la naissance d'un fils à la comtesse de St.-Pol, un ouragan, la naissance des fils du roi, mènent rapidement à l'année 1 610 où Henri IV périt assassiné. Hélas ! hélas et deux fois hélas des misères du monde ! s'écrie Patte qui, après la prise d'Amiens, avait prié Dieu pour ce roi, de ne nous avoir point voulu perdre et de ne V avoir jamais désiré.

Les bourgeois reprennent les armes à la façon de la guerre. Patte ne parait point rassuré et après avoir dit qu'un Te Deum est chanté après le sacre du nouveau roi , il prie Dieu de le conserver et de lui donner bonne, longue et heureuse vye, et que de son vivant la France puisse eslre nettoiée de toute la secte religion prétendue réformée, de tout blasphème , paillardise et libertinaige. L'année suivante , Concini, fait son entrée comme lieutenant pour le roi et gouverneur de la ville.

On sait comment l'esprit de révolte comprimé par Henri IV éclata sous le gouvernement faible de son successeur ou plutôt de sa mère, et comment Marie, abandonnée aux conseils de Concini, voulut tenir tête aux princes ligués. Le duc de Longueville, gouverneur de la Picardie, qui avait embrassé le parti des mécontents., ne pouvait se trouver d'accord avec Concini. Aussi la lutte ne tarda-t-elle point à s'engager entr'eux et fournit-elle l'occasion de nouvelles émeutes auxquelles la sayeterie bientôt déballée ne se faisait faute de prendre part. Et le pis qu'il y avoit, dit Jehan Patte ; le tout se faisoit sous le nom et pour le service du Roy, tant d'une part que d'autre. Cette partie du manuscrit est des plus

curieuses et il est à regretter que notre collègue M. Janvier ne l'ait pas connue, quand il a écrit son excellente notice sur la mort de Prouville. Enfin, la mort tragique du maréchal d'Encre met un terme à ces désordres et tel est l'effet qu'elle produit à Amiens, que Patte écrit : Quand je ne serois qu'à escrire toute ma vie touchant la mort du marquis d'Encre pour la grande joye et resjouissance quy s* en est ensuivy,je riauroys point de temps assez.... Nous avons veu en la personne dudit marquis représenter l'histoire de Mardochée et de Amen Miracle

des miracles. . . toute la France quy tir oit à la mort a esté tout à Vinstant resussité et de servitude mise en liberté. C'est avec cet événement que finit la chronique de Patte à laquelle, avons-nous dit, quelques pages seulement ont été ajoutées.

Il ne faut pas chercher dans l'œuvre de Jehan Patte des considérations sur les événements plus ou moins importants dont il a été témoin, ni une appréciation des hommes et des faits. L'auteur ne paraît point avoir eu la prétention d'écrire une histoire, il a tracé dans l'ombre, sans souci de l'avenir, ces mémoires, ce journal de son temps , pour fixer ses souvenirs , pour rappeler peut-être plus fidèlement à ses enfants ce qu'il avait vu. Il s'arrête quelque fois, sans doute, sur de petites choses, sur de médiocres sujets, mais aussi de temps en temps son cadre s'élargit et certains épisodes, comme l'assassinat de Guises, les entreprises de Mayenne à Amiens, la prise de cette ville et les actes de Goncini appartiennent plutôt à l'histoire générale du pays qu'à l'histoire locale seulement.

Ce qu'il nous faut surtout remarquer c'est que Jehan Patte, en rédigeant ses annales, était impersonnel, et qu'il n'a pas voulu faire de son livre un moyen de passer à la postérité, vanité dont plus d'un chroniqueur n'a pu se défendre. Ajoutons, ce que nous avons déjà dit, que la solidité de ses informations, et la sincérité de ses récits sont incontestables, et que l'on peut se fier sûrement à tout ce qu'il rapporte.

Ses épisodes anecdotiques sont nombreux, mais ils ne sont point sans intérêt, et tous les chercheurs rétrospectifs y pourront faire leur profit.

Est-ce à dire que cette chronique soit sans défaut, non sans doute. Le style n'y a point cette pureté, cette élégance que l'on remarque chez plusieurs écrivains de cette époque, mais il se distingue par une simplicité, une clarté qui , à notre avis , sont un grand mérite. Placé au milieu des partis, assistant à la lutte acharnée que se livraient ses concitoyens, Patte n'en embrasse aucun. On sent bien où sont ses affections, on reconnaît bien en lui le zélé catholique, le sujet dévoué au roi, mais il n'a point de parti pris et n'en consigne pas moins, avec une impartialité qui fait honneur à son caractère, tous les faits qu'il raconte. Nous croyons donc ne pas nous tromper en attribuant à la chronique de Jehan Patte une valeur sérieuse et nous croyons n'avoir été que juste en appelant l'attention sur cet écrivain et sur son œuvre trop longtemps oubliés.

En publiant ce journal, nous conserverons l'orthographe de l'auteur, admettant seulement les modifications que l'usage a consacrées, Nous y ajouterons aussi

quelques notes empruntées surtout aux registres de l'échevinage de la ville d'Amiens ; enfin nous citerons les passages de De Court (1), de Pagès (2) et du P. Daire (3), qui sont des emprunts faits à notre chroniqueur. Nous renverrons pour le premier à la copie que possède la Bibliothèque d'Amiens et pour le second à l'édition qu'en a donnée M. L. Douchet (4).

Cl) Mémoires chronologiques qui peuvent servir à l'histoire ecclésiastique et civile de la ville d'Amiens extraits de plusieurs auteurs et d'anciens manuscrits, par Jean-Joseph De Court, conseiller du Roi, contrôleur général des finances de la Généralité d'Amiens. Bibl. imp., Dom Grenier, paquet 1, n° 1, 2 vol. in-fol.

(2) La Promenade du Rampart ou entretiens sur la ville d'Amiens et les lieux circonvoisins, dialogues entre Philambien et Pariphile (12 dialogues) par Jean Pages. 1715-1719. 3 vol. in-fol. Ms. appartenant à la Bibliothèque d'Amiens.

(3) Histoire de la ville d'Amiens depuis son origine jusqu'à présent. Par le R. P. Daire, célestin. Paris, 1757, Delaguette, 2 vol. in-4°.

(4) Manuscrits de Pages, marchand d'Amiens, écrits à la fin du 17e et au commencement du 18e siècle, mis en ordre et publiés par Louis Douchet. Amiens, 1856-1862, 5 vol. in-12.

DE

Ce fut au mois de novembre que eeste deffaicte fut faicteparce bon prince auprès d'Auneaux (1), et en eurent de bien estonnez de ceste belle victoire avecq ung sy petit nombre de gens, car le Roy estoit à costé avecq tout son armée sans rien faire, tellement qu'il n'y eust que ledit sieur de Guise quy ruit dessus. Mais on sceut bien dudepuis que le Roy n'avoit garde de ruer dessus, et que ce avoit esté luy quy les avoit faict venir en France, et qu'il y avoit envoyé monsieur de Chastillon, avecq sa signature, pour les faire lever soubz le non du Roy de Navarre, pour quelque jallousie qu'il y avoit entre luy et monsieur de Guise, et pour faire de la ville de Paris à sa

(1) Auneau, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Chartres (Eure-et-Loir).

volonté, par ce qu'il luy sembloit que les Parisiens faisoient plus d'honneur audit sieur de Guise qu'il ne faisoient poinct à luy mesme. Le philosophes dict qu'il est plus expédient d'avoir en ung roiaume ung bon conseil qu'ung bon Roy, car ce n'estoit ce que son conseil luy faisoit entendre.

Le Roy estant de retour en la ville de Paris, il y eust plusieurs troubles et tulmuttes, et firent entrer plusieurs Suisses dans ladite ville, parce qu'il luy sembloit qu'il n'y estoit point en asseurance, par ce que la plus part des Parisiens atribuoient l'honneur de la victoire audict sieur de Guise et non à luy.

Voiant qu'il ne pouvoit faire à savolunté dans la dicte ville, il sortit hors par la porte nceuve, dont il n'y rentrist depuis de son vivant, et s'en alla à Rouen où il séjourna quelques espasses de temps, auquel lieu les Parisiens l'allirent trouver pour luy supplier de ne prester l'oreille à bieaucoup de rapport qu'on luy faisoit, et luy prièrent de retourner dans ladite ville, et qu'il n'y avoit rien au monde qu'on y desirast plus que sa présence. Le Roy respond qu'il n'y avoit rien aussy qu'il aimast plus que ladicte ville , et qu'il l'avoit bien monstré par le passé d'y avoir faict si long temps sa demeure, mais qu'il ny rentreroit poinct jusques à temps quil auroit mis son pœuple en repos, et qu'il vouloit tenir ses estats à Rlois pour chasser l'hérésie hors de son Roiaume.

Par le commandement du Roy, les estas sont publiés

à certain jour en la ville de Bloys, pour remédier et reformer les abus du Roiaume, où sont mandés desputez de chacunne ville pour y assister et chacun en particulier dire librement ses plaintes et dolleances, el pour remonstrer à sa Majesté ce que bon leur sembloit touchant les abus quy rennoient en ce Roiaume (1).

Les estas sont tenuz à Blois où arrives de jour en jour desputez de chacunne ville du Roiaume, les plus sçavans de chacunne ville , là où se trouva aussy, par le commandement du Roy, monsieur le duc de Guise, son frère le Cardinal, monsieur de Jeinville (2), fils dudict sieur de Guise, et aultres princes du sang, aussy ung grand nombre de noblesses.

Le Roy voiant une sy belle assemblée de tant de gens sages et sy doctes, jura J'esdict d'union, et quand et quand que nul ne sussederoit à la couronne après luy, quy fut hereticque, soupechonné d'heresye ou fauteur d'iceux, ce qu'il passa et accorda.

(1) En l'eschevinage du 28 sept. 1588 a esté leu le mémoire dressé pour le voiage que doibt faire en court sire François Bigand, sieur de Carrois. ancien maieur et eschevin, pour porterie caier particulier des remonstrances de la ville d'Amyens aux estats generaulx qui se tiennent à Bloys, après la lecture duquel a esté ledit mémoire, corrigé et arresté, et ordonné qu'il sera délivré au dit sieur de Carrois.

Aussi a esté arresté que le caier particulier de ladite ville sera signé de monsieur le maieur et du grenier et paraphé en chacune page et qu'il sera expédié acte en l'eschevinage audit sieur Bigand contenant son pouvoir et advec lequel paraitra le plustôt que faire se pourra.

Reg. de î'Eschev. d'Amiens.

(2) Joinville.

Le lendemain de la Conception de Nostre-Dame, quy estoit le merquedy ix6 décembre, le Roy feit appeller les principaux desputez , et en la présence de monsieur le cardinal et duc de Guise, après soy estre confessé, il usa de ces motz ou semblables, voiant le corpus Dni :

« Je vous ay tous icy mandez pour dire et jurer sur le corps de mon Dieu que je voy recepvoir en vostre présence, que je jure de rechef la saincte Union et m'unir de rechef avecq vous tous, tellement que jamais ne m'en despartirez que je n'aient entièrement extirpé l'hérésie et les hérétiques de mon roiaume. Je vous convye tous de m'y assister, comme vous me l'avez promis, et de ma part je proteste sur ce saint sacrement d'y satisfaire ou que ceste réception soit à ma perte, à ma ruine et entière confusion ; et quand j'aurois cent dagues contre la gorge, jamais je ne desistere de ceste saincte entreprise (1). »

Lesquel propos entendu de toute l'asistance, en seigne d'allégresse criirent : Vive le Roy.

Aucuns firent quelque advertissement au duc de Guise que sa Majesté luy vouloit mal, et mesme de ceulz quy disoient avoir esté à la resolution que le Roy en avoit faict, tellement que le conseil en fut pris sçavoir s'il se debvoit retirer. Aucuns furent d'advis qu'il se debvoit retirer, mais monsieur le primat de Lion, homme de grande science, remonstra la plaie qu'il feroit se retirant, qu'il s'aquereroit le blasme de perturbateur du repos publicq, et qu'il desbaucheroit toute l'assemblée, puis dist : « Mon-

(1) Le martyre des deux frères. Archives curieuses de l'Histoire de France, lre série, xn, p. 74.

sieur, on dict communément quy quiste la partye la pert. » Monsieur de Guise respondit : « Sa esté tousjours une resolution de plustot cent et cent fois mourir que d'estre cause de desbaucher une telle assemblée , et quand j'aurois cent vies , librement je les donneroient pour moienner quelque repos à ce pauvre pœuple affligé, joing aussy que je ne croiray jamais que le Roy, quy est ung sy bon prince, voulut exécuter ung si lâche tour contre ceux quy ne l'ont jamais offensé et ne luy furent oncq que fidelles serviteurs (1). »

Pour oster toute soupechon d'icelles, le Roy fist courir ung bruict qu'il se confioit tant au sieur de Guise, qu'il le vouloit faire connestable de France, et mesme faisoit tenir le conseil de la guerre en son logis, mais la chanse retourna bien tost.

Le vendredy xxiije décembre ensuivant , veille de la veille du Nouel, le Roy fist venir dès quatre heure du matin ses conseillers et leur dict que résolument qu'il falloi t que monsieur de Guise mourut, et dès ceste heure mesme fict entrer en son cabinet ses assasinateurs harmez jusques au dent pour faire ceste execusion.

Sur les sept heures du matin, le Roy envoyé quérir monsieur de Guise, messager sur messager, leur faisant dire que le Roy estoit pressé, et qu'il se hatast, par ce qu'il vouloit aller passer ses festes à Clery.

Ce bon prince n'aiant le loisir de s'abiller, comme ung pauvre Isacq tresobeissant à la volunté du Roy, et

(1) Le martyre des deux frères, p. 78.

hors qu'il fut de sa chambre, dict ces mots: « Je n'ay jamais accoustumé de sortir de ma chambre sans premièrement avoir pryé Dieu, dont j'en ay ung extraime regret d'estre ainsy pressé (1). »

Monsieur de Guise arrivant à la salle du Roy où estoit assemblé le méchant conseil, et aiant regardé d'un costé et d'autre les archers des gardes de la compaignye de Larchant, leurs dict : « Pourquoy, mes amis, estes vous icy, c'est une chose non accoustumée, et n'estes jamais icy le conseil tenant. » Larchant jouant et l'un des principaux personnaiges de ceste trahison, luy dict : « Monsieur, ces pauvres gens m'ont pryé de supplier le conseil qu'il demeurassent icy jusques à ce que sa Majesté y soit venue, pour luy faire entendre que sy elle n'y donne ordre, il seront contraincts de vendre leurs chevaux, d'autant qu'il ont sollicité les uns et les aultres quy leur font response qu'il n'y a pas ung soubz pour eux, et cependant il sont dens quatre jours hors decartier ». Monsieur de Guise respondit : « Monsieur de Larchant, je leurs serviray et à vous de tout mon pouvoir, il est bien resonnable qu'on y donne hordres. »

Sur les sept heure et demye, le Roy envoyé quérir par Le Merle, mestre d'hostel, monsieur le cardinal de Guise son frère, logé hors du chastieau.

Cependant monsieur de Guise s'assit avecq les gardes dessusdites. Luy qui estoit subject à un mal de cœur, print dans ses chausses une petite boîte d'argent pensant y trouver quelque raisains, et n'y trouvant rien, manda à

(1) Le martyre des deux frères , p. 80.

Sainct-Prix, premier vallet de chambre du Roy, qu'il luy apportast quelque bagatelle du Roy. St. -Prix luy apporta quatre prunes de Brugnolles , desquelles en mengea une et les trois aultres les mit en sa boite. En mesme instaDt, par ce que l'œul de son honnorable plaie pleuroit, cercha de sa pochette ung mouchoir et n'en trouva point, et dict ces mots : « Mes gens ne m'ont poinct aujourdhuy baillé mes nécessitez, mais il sont excusables, par ce qu'il ont esté trop hastez. Sy tost on luy en alla quérir ung (1). »

En mesme instant huit heures sonnent. Ce fut lors que le Roy commanda à Revoult (2), qui estoit en son cabinet, qu'il allast quérir monsieur de Guise. Ledit Revoult est refusé par Xambu, huissier de la chambre, et ne le veult laisser sortir, disant que le Roy lui avoit deffendu de ne laisser entrer ny sortir personne sans son exprès commandement. Ledit Revoult retourne le dire au Roy et manda ledit Xambu et luy dit qu'il le laissast sortir, mais qu'il ne laissast entrer que monsieur le duc de Guise. Sortit qu'il est, va trouver monsieur de Guise quy estoit tniisjours assist avecq Larchant devisant, et luy dit que le Roy le mandoit. Àussytost, faict au dessusdit une reverense, et en entrant dans la chambre où estoit le cabinet du Roy, tenant son chapieau d'une main et tenant la tapisserie de la porte de Tau tre, estant panché pour y entrer, d'autant que la porte estoit fort basse, six quoquins gassecon se vindre jetter sur luy ; les uns luy sallirent au col, les aultres luy saisirent les deux bras, aultres luy

(1) Lelmartyre des deux frères,]}. SI.

(2} Louis de Revol, secrétaire d'État.

tinrent son espée et poignart, ung luy lance ung coup de poignart dedens la gorge, aultres luy donnirent de grand coup de dagasse qu'il avoient dessoubz leur mantieau ; ung grand d'entre eulx se jeste dessus ses espaules luy serrant la gorge de ses mains en le tirant par derrière pour le faire tomber, aultre se jestirent à ses pied ; et tombant comme celîuy quy avoit son principal apuy et intention à Dieu, dict : « Mon Dieu aies pityé de moy. » Cella dict, jesta le pan de son mantieau sur son visaige pour mieux méditer au ciel, et tombit près le lict du Roy (1).

Le Roy estoit dans son cabinet avecq plusieurs, regardant ceste exécution faire, la porte entre-ouverte, et voiant ce prince ainsy par ses meurtriers abbatu, commanda à Fontaine, vallet de garde robe, de voir sy ce prince estoit mort. Lequel sortit du cabinet, approchant près, destourna le pan de son mantieau en luy touchant les liœuvres de sa main. Estant aux aboix, soupirs de la mort, rendans son ame à Dieu, remua ung peu la teste. Ce que estant rapporté au Roy, sort de sondit cabinet l'espée nue au poing, aborde ce corps frappant du pied sur l'estomacq, sur la gorge et sur la face disant : « Nous ne sommes plus deux, je suis Roy maintenant » ; et en ce disant, luy lança ung coup d'estocq dans l'estomach , commandant à Longnac, l'un de ses mignons , faire le semblable. Ce ne luy est poinct sy tost commandé qu'il est exécuté sur ce pauvre corps mort, lequel après fut laissé à terre et ung tappis jesté sur luy.

(1) Le martyre des deux frères, p. 84.

Ce corps mort ainsy estcndu fui assez mocqué , mais entre aultres ung nommé Dorguin, aumonnier du Roy, dict : « C'est grand pitye d'ainsy massacrer les princes » ; et dict devant ce corps mort un De profundis dont il en fut loué d'aucuns quy estoient là présent (1).

Monsieur le cardinal que le Roy avoit envoyé quérir, estoit près la chambre meurtrière. Oiant le Roy, dict : « 0 mon Dieu, voila mon pauvre frère qu'on meurdry » ; et pensant aller au secours, le maressal de Rets ne le voulut laisser aller, luy tenant un poignart sur la gorge sans avoir esgard à sa robe (2).

Tout incontinent après, le Roy envoie quérir le sieur cardinal, lesquel mescbant, pour luy donner ung plus grand creuvecœur, le firent passer par la chambre et pardessus le corps mort de sondit frère. Il estoit accompaigné de monsieur le primat de Lion, et eussiez lors veu représenter la saincte histoire de Sixte et sainct Laurens ou de Vallereou de sainct Vincent, tant constamment ces frères alloient prisonniers, contemnant et méprisant les menaces qu'on leur faisoit, quy ensemble les envoya prisonniers. En mesme instant envoya Cleremont, d'Antragues, Chaslieauvieux et Larchant se saisir des personnes de monsieur le cardinal de Rourbon , madamme de Nemours et messieurs de Nemours, d'Albceuf et Ginville, fils ainé dudit sieur de Guise.

(1) Estienne Dourguin, chanoine de l'église collégiale de Sainte- Marthe de Tarascon. V. sa déposition : Archives curieuses, xn, p. 204.

(2) Le martyre des deux frères. — Journal de Lestoille. — Relation de Miron.

Le grand prevost est aussy tost envoyé à l'hostel de la ville où estoient messieurs les desputez du tiers estât, et en entrant dedens la chambre accompaigné de plusieurs l'espée nue au poing, dict ainsy : « Je viens de la part du Roy vous faire entendre qu'il vœult que vous continuez vos charges, mais pour ce qu'on luy a voulu donner ung coup de dagues dedens sa chambre, je vous commande à vous, monsieur le prevost des marchans de Paris , le président de Neully, Compent (1) et lieutenant d'Amiens (2) de le venir trouver pour luy en rendre raison , par ce qu'on luy a dict que vous estes de la conspiration, et vous commande de me suivre. »

Ainsy ces honnestes et vertueux personnages sont menés à la veue de tous les estats assistans, comme meurtriers, devant le Roy, et estant dans la chambre où estoit le corps mort, etaperchevantle sang, demandistes tout doucement que c'estoit. Un meschant respondit que c'estoit une bouteille de vin respandue.

Ung aultre s'approchant de monsieur le prevost des marchans, luy dict que monsieur de Guise n'estoit poinct à trois pas de luy mort estendu en ung coing qu'il luy monstra, et que c'estoit son sang qu'il voioit. Ce disant le Roy commanda qu'il fussent menez prisonniers en ung gallatas qu'il avoit faict faire pendant les estats, disant que

(1) Compans, député de Paris, mort le 9 septembre 1590.

(2) Vincent Le Roy, IIe du nom, seigneur de Foucaucourt, lieutenant général du bailliage d'Amiens, nommé le 21 juin 1575 ; il conserva cette charge jnsqu' au 10 octobre 1603, qu'il fut remplacé par son gendre, Pierre Pingré, seigneur de Fricamps. Vincent Le Roy revint à Amiens le 26 janvier 1589.

ce estoit pour y inestre de? capuehains", 1 foeullans 2 .

Après ceste exécution, il s'en alla trouver sa mère et luy dict qu'il estoit Roy maintenant, et qu'il avoit massacré son compaignon. Laquelle luy dict plusieurs injures, et luy manda s'il avoit Lien donné hordre à ses affaires, pour ce que monsieur de Guise avoit bieaucoup d'amis. Il respondit que ouy, et se saisit de telle sorte qu'elle se mict au lict dont elle n'a depuis relevée. Toutes ces choses furent exécutées sur les dix heures, étalant ce fait, il s'en alla ouir la messe aussy joieux que s'il eust conquesté tout le monde, et après diner print son plaisir avecq ses mignons a regarder ce corps mort [3).

Le lendemain quy estoit la veille de Noue!, commanda à ceux quy avoient massacré monsieur de Guise, d'aller encores massacrer monsieur le cardinal son frère, archevesque de Rains, qui estoit prisonnier avecq monsieur le primat de Lion, comme vous avez entendu. Mais pour le respecq de sa robbe, luy refusirent tout à plat, et fut contraint d'y envoyer d'autres quoquins gaignez à pris d'argent.

Ces mescbans vont trouver le dit cardinal et luy dirent en se mocquant de luy : « Sus, cardinal, il faut mourir. » Luy constant, à genoul, embrassa le primat quy se consommoit en larmes, et se disposant à la mort, dit : « Monsieur le primat, je vous prye me donner encores une fois v. itre bénédiction devant que je meure » ; et en le baisant

(1) Ce mot a été effacé et remplacé par le suivant.

(2) Journal de Lestoille, i, 377.

;3) martyre des deux frrret, p. 88.

luy dit : « Monsieur, pries Dieu pour moy, et me fera la grâce, s'il luy plaist, de pryer pour vous. »

Ces meschans n'avoient poinct le loisir qu'il fict sa prière, luy mettant ung cordieau au col, le minirent en une ruelle près ung vieu mur ; et, crindant offenser plus tost sa robbe que le corps, luy firent despoullier pour la reserver entière, comme firent les juifs à nostre Seigneur, et recommandant son âme à Dieu dict : « Je prye à Dieu que ceîluy quy me faict mourir vienne bien tost en sa présence rendre raison de ceste tyrannie. » Aiant dist ces mots et soy estre recommandé à Dieu, et mettant ses deux mains sur ses deux ieux pour miculx méditer au ciel., ses bourrieaux tinrent le cordieau qu'il luy avoient mis au col, le firent tomber luy donnant plusieurs coups de hallebarde et poignart, ainsy le firent mourir (1).

Le Roy n'estant encores content, le samedy, veille du Nouel et pendant qu'on chantoit matinnes et la messe de my nuictz , faict descouper et destrancher les corps des deux frères morts, et estant bien descoupez les fict brûler et consommer en cendre par les tourne broche de sa cuisine, puis fict jetter les cendres au vent, reservant les deulx testes, disant que Tune serviroit d'espouvental aux habitans d'Orleens la mestant surl'unne de leurs portes, et l'autre de crevecœur et d'effroy aux habitans de la ville de Paris la mestant aussy sur l'unne de leurs portes.

Yoilà l'exécution faicte par le Roy Henri IIIe du non à l'assemblée de tous les estats, lieu de toute asseurancè et de seureté, et mesme en son cabinet quy est ung lieu

(1) Le martyre des deux frères, p. 94.

de toute asseurance et de fin achevé t quy plus est après tant de sermens faicts mesme sur le saint sacrement de l'hostel. Toutes ces choses furent faictes au mois de décembre m Ve mjxx et huict.

Et le camps levé, il fist une harmée pour résister à rencontre de ceux quy s'estoient révolté contre luy, et print en passant la ville d'Estampe quy s'estoit révoltée, mais il ne dura guères après, car estant à Saint-Clou avecq son harmée pour siéger Paris quy desjà tremblait, il fut tué par ung matin par ung frère prêcheur nommé frère Jacques Clément, quy luy donna un coup de coustieau dans sa chambre, droict au petit ventre, en luy présentant des lettres, dont il mourut deulx ou trois jours après, et fut environ huict mois après qu'il avoit faict tuer monsieur de Guise, et fut quasy comme une vengeance de Dieu pour la cruauté qu'il avoit faict à l'endroit d'iceulx princes, comme vous verrez cy après.

Je n'ay poinct dict par cy-devant comment monsieur le duc de Longueville, gouverneur pour le Roy de ce pais de Picardie, fist son entrée en ceste ville, le xxije jour de septembre audit an vc mjxx viij, par la porte de Monstrecu, laquelle entrée fut fort belle en luy faisant grand honneur (2).

(1) Il manque ici dans le manuscrit quatre pages qui paraissent avoir été enlevées il y a fort longtemps.

(2) Les registres de Téchevinage présentent mie lacune du 29 juillet au 28 septembre 1588; mais on trouve, à la date du G octobre : « A esté advisé qu'il sera fait un estai au vray de? frais que la ville a

Et le jour de Sainct Thomas en suivant, madamme de Touteville sa mère (1), avecq son frère, le conte de St-Pol, et ses sœurs, tous à marier, vindres aussy en ceste ville (2)

fait à la venue et entrée de Mgr. le duc de Longueville. — Quarante écus sont donnés aux sergens de nuit pour service extraordinaire. — Les sergens des quesnes, sont déboutés quant à ce. — Jean Pelet, sergent du guet, reçoit 45 sous. — Jean Cordier, fournisseur, a 30 sous pour peine de luy et de ses serviteurs d'avoir livré les corselets, picques, arquebuzes et mousquets aux habitans de la ville pour leur en servir à l'entrée de Mgr. le duc de Longueville et pour les retirer et reporter dans les magasins de la ville. Regist. de l'Echev. 1588.

Pagès et De Court nous apprennent que le duc fit son entrée par la porte Montrécu avec beaucoup de pompe et de magnificence, sous un dais de damas cramoisy à franges d'or, en compagnie de sa nouvelle épouse et de plusieurs seigneurs de qualité.

Decourt, i, 692. — Pagès, iv, 16.

(1) Marie de Bourbon , duehe.sse d'Estouteville , femme de Léonor d'Orléans, duc de Longueville, qu'elle avait épousé en troisièmes noces le 2 juillet 1563.

(2) M. le Maieur propose à l'échevinage tenu le 20 décembre 1588 qu'il a esté adverty que madame de Longueville, mère de monseig. le duc de Longueville , gouverneur de Picardie, vient demain en ceste ville et à ceste fin a faist assembler Messieurs pour scavoir quel accueil il luy sera faict. Pourquoy print les advis de Mss. et est advisé que incontinent son arrivée, Messieurs lui feront la révérence en son logis, et qu'il luy sera faict présent de quatre cannes d'hipocras, deuxblancq et deux clairet et six quennes de vin.

Et à monsieur le comte de Saint-Pol, que l'on dict venir avec elle, luy sera faict présent de quatre cannes de vin.

Et affrn que la porte soit bien garnye lors de leur arrivée en ladite ville, a esté ordonné qu'il sera posé à la porte de Bieauvais trente hommes de compagnie privilégiée de ladite ville.

Reg. de VEchev.

là où il furent plus long temps qu'il ne pensoient estre, comme vous aurez ey après

Le lundy ensuivant, lendemain du Nouel, sur les nœuf heure du matin, il vint nouvelles comme monsieur le duc de Guise avoit esté tué à Blois et tous les aultres prisonniers , dont tous bons catolicques en furent bien fâchez (1). Messieurs de la ville firent fermer les portes toutes en l'heure mesme, et tindre conseil, et le conseil tenu se saisirent des huguenosts de la ville et d'aucun bourgois quy congnoissoient estre pour le Roy, et les mit on prisonniers (2), et s'il n'y eussent mis bon hordre, le pœuple les eurent tous tuez de dœul de ces pauvres nouvelles.

Sire Jehan de Collemont estoit ceste année maieur, quy n'estoit d'advis de faire ce qu'on faisoit, et disoit qu'on laissast faire la guerre à ceulx quy la vouloient faire, et qu'on se devoit maintenir en ceste ville gardant le previlliége. Mais on ne le voulut croire, et comme se deffiant de luy, on apporta les clefs dans l'hostel de la ville tous les jours, durant son année, et les eschevains les alloient garder toutes les nuicts cinq ou six chacun à son tour. Les portes de la ville furent fermées depuis les

(1) Cette nouvelle fut apportée à Amiens par un nommé Nivelle, bourgeois de Paris, qui fut introduit dans la chambre du Conseil pour raconter cet événement. Le 27, le inayeur faisait aussi connaître « qu'il auroit eu ung advertissement par un advocat de Paris de coguoissance »; aussy a-t-il assemblé le corps de Téclievinage «ou auroit esté advisé emprisonner plusieurs babitauts desquels on avoit soubson».

Regist. de l'Echevinage.

2) La Ligue, par A. Dubois, p. 28-29.

nouvelles jusques au mereredy ensuivant, faisant garder avant la ville, tant de jour que de nuict.

Monsieur de Belforiere, gouverneur de Corbye, estoit auxestats à Blois, et eraindant la surprise d'icelle, messieurs y envoiirent des previliegez de ceste ville pour la garder (i), ensemble aussy pour se saisir de monsieur de Longueville quy y estoit pour lors, comme il avoient faict de madamme de Touteville, sa mère, et du conte de St-Pol, son frère, et de ses sœurs quy estoient en ceste ville avecq sa femme (2). Mais ledict sieur estant adverty sorte de la ville et s'enfuit au chatieau de Chaunes (3).

Le joeudy xxix dudit mois décembre, il vint ung courrier qui apporta nouvelles comme monsieur de Guise avoit esté poignardé et monsieur le cardinal après balbardé, la nuict du Nouel, et comme leurs corps avoient esté brûlez et mis en cendre pendant qu'on disoit matinnes et la messe de la my nuict, et que tous ceulx qui estoient

(1) Pour la seureté de la ville de Corbye, il a esté ordonné qu'il leur sera envoyé jusques au nombre de trente harcquebuzes soubz la conduicte du sieur de Willencourt, lequel y demeurera jusques à ce qu'il ait esté donné quelqu' autre ordre.

Echevin. du 29 décembre 1588.

(2) Le 28 décembre 1588 il avait été « advisé que mesdames et damoiselles de Longueville, monsieur le comte de Saint-Pol demeureront en ceste ville jusques à ce que Ton ait plus amples nouvelles de ce qui s'est passé à Blois, et ou ils vouldront sortir il seront retenus. »

Cette décision avait été maintenue le lendemain.

Regist. de VEchev.

On trouvera de nombreux détails sur cette captivité de mesdames de Longueville dans l'ouvrage de M. Dubois, ayant pour titre : La Ligue.

(3) Chef-lieu du canton de ce nom, arrond*. de Péronne (Somme.)

aux estas estaient prisonniers et mesme monsieur l'evesque et le lieutenant gênerai de ceste ville, et tout en l'heure mesme il se mirent au con-eil.

Sur le soir on publia au son de la trompette la guerre contre le Roy, par la quelle on faisoit commandement à tous gentilzhommes d'eulx venir enroller dans certain jour ou bien, à faute de ce faire, d'estre pilliez et ravagez et declairez ennemys de l'église eatkolieque apostolicque et romaine. Et sy, durant ce temps, on faisoit garder de jour les chaines tendues avecq plusieurs hartilleryes qu'on posa à plusieurs lieux de la ville, comme au grand marché, devant l'hostel de ville, à la belle croix (1).

(1) Il est ici probablement fait allusion à la délibération de l'échevinage du ï janvier 1339.

« Le Roy par ses lettres du 23e décembre nous aiant mandé comme il avoit faict perdre la vie à Mgr. le duc de Guise et qu'avons esté advertiz qu'autres plusieurs bons princes depputtez des provinces, zélez à rhonneur de Dieu et restablissement de ce pauvre royauline. y ont aussy perdu la vie, en se préparant de faire mourir ce quy reste de gens de bien détenus prisonniers, les habitans de la ville d'Anryens se sont resoluz de prendre les armes pour la manutention de la Relligion catholicque, apostolicque et romaine, et délibérans d'y exposer leurs vies et leurs biens, à quoy ils exhortent tous et ungs cbacuns les bons gentiizliommes les assister et, à ceste fin. d'eux acheminer promptement en ladite ville pour donner advis et fane ce quy sera expédient pour la conservation de l'honneur de Dieu et de ladite Relligion et seuretédela dite province, declarans ceux quy prendront party contraire eonemys et traitres à Dieu et à la patrie, faisans deffense sur peine de la vie à toutes personnes de quelques quailité ou condition qu'ilz soient, de s'eslever en ladite province qu'il n'ait pouvoir, mandement et adveu signé des maire, prevost et eschevins do ladite ville, exortant chacun en son regard à faire le semblable. »

Le lundi ixe jour de janvier mil vc inj" et nceuf, il vint nouvelle que la Raine mère estoit trespassée de seississement qu'elle avoit prain des princes deffuncts.

Le jœudy xi j dudict mois, il vint ung courrier de la part du Roy apporter un pacquet de lettres à messieurs, mais il ne voulurent regarder dedens, ains les mirent au feu, et lemessaiger tout en l'heure renvoyé sans response (1).

Le jour de la conversion de St.-Pol ensuivant, monsieur de Ballagny, gouverneur de Cambray, praint le chastieau de Chaunes quy tenoit contre les princes, et fut avecq le cannon de ceste ville que les previllegez y avoient mené. Madame de Chaunes et ses filles, quy estoient dedens, furent menées prisonnières dans Peronne, et le mardy vije de février ensuivant, ledit sieur de Ballagny fiet son entrée en ceste ville comme lieutenant de monsieur d'Àumalle (2), qui fut faict gouverneur de

(1) Les registres de l'échevinage ne mentionnent point ce fait qui est rapporté par De Court, I, 695, d'après Patte, et par le P. Daire, Histoire d'Amiens, i, 298, d'après la même autorité, saus doute.

(2) Le 27 janvier, le Conseil avait été d'avis d'envoyer par devers le sieur de Balagny pour le supplier de prendre la charge de cette province comme lieutenant, soubs le bon plaisir des princes catholicques, et tant qu'autrement en sont par eux advisés. — Le 2 février, le Conseil recevait de M. de Balagny une lettre par laquelle il mandait « qu'il sera de bref en ceste ville, et a esté ordonné qu'il sera receu en qualité de lieutenant-general en la province, qu'il sera mis sus armoiries à la porte de son logis, et que l'artillerie sera tirée, et sera advancé jusques à la porte et conduit en sa maison, et luy sera faict harangue,

Picardye, au lieu de monsieur de Longueville, par ce qu'il tenoit pour le Roy (1).

Le dimanche xix dudit mois de février, on feit le service en grande sollemnité en la grande église de Notre- Dame des princes deffuncts, et furent posez devant le pipitre deux grands tabliaux ou estoient pourtraicts lesdicts princes, comme il avoient esté halbardé et poignardé, et y furent laissez durant les guerres civilles près de six ans (2).

comme aussy, lors de son arrivée, il sera mis quelques privilégiés à la dite porte. » Reg. de l'Echev.

Les Etats de la Province avaient élu M. de Balagny lieutenant-général du gouverneur, le 15 janvier, et ils décidaient le 10 mars que Monseigneur le duc d'Aumale serait prié de confirmer cette élection . ce que se fit immédiatement, car les pouvoirs furent expédiés le 11 du même mois.

(1) A. Dubois. — La Ligue, p. 42.

(2) Sur le mémoire envoié à Messieurs par la Chambre du Conseil des Estats pour faire faire les funérailles de Messieurs les princes cardinal de Guise et duc de Guise, a esté ordonné, le 4 février, ce que dessous.

Premièrement que jœudy prochain sur le midy seront tous les clocheteurs revestuz en doeul avec les armoiryes devant et derrière des dits seigneurs, deux devant et deux derrière, dont celles de M. le cardinal seront à dextre, feront la semonce es lieux ordinaires que le dit jour les vigilles seront en la grande église Nostre-Dame et le lendemain le service, et leur seront baillez leurs filtres.

Pour la cérémonie l'on se trouvera en la grande église ou Messieurs du corps de ville se trouveront.

Que les vingt quatre sergens de nuict de la ville s'y trouveront avec chacun leur torche armoriée des armes desdits deffuncts.

Sera le chœur de l'église tendu de drap.

Depuis on leur feit aussy leur service fort sollemnel par toutes les paroisses et monastères de ceste ville.

Le jœudy ije jour de mars ensuivant, monsieur le duc d' Au malle, qui fut depuis le massacre gouverneur de ce pays au lieu de monsieur de Longueville, pour ce qu'il tenoit pour le Roy, feit son entrée en ceste ville par la porte de Bieauvais, laquelle entrée fut fort belle (i).

La chapelle ardante de veloux.

Seront mises deux effigies en deux tableaux en thoille pour la représentation du massacre au dessus du portail entrant au cœur, sur le pepitre.

Que le jour des vigilles, sy tost qu'elles auront esté dictes, toutes les cloches tant de la grande église que les aultres sonneront une bonne heure pour exciter le pœuple à prières.

L'oreson funèbre sera paravant la messe. (Cette oraison funèbre fut prononcée par Wiart, curé de Saint-Leu, chanoine théologal.)

Et se fera le service au cœur de l'église.

Seront commandées les armoiries et pourtraietz cy dessus au paintre quy fera dilligence de les faire.

Et ne paiera la ville aultres frais que le drap, la cire et le bois quy seront neantmoins retiré après le service.

Le 15 février il a esté ordonné que les obsecques et funérailles de Messieurs les princes se feront aux dépens de la cause.

Le 16, pour les funérailles de Messieurs les princes, a esté ordonné que Nicolas Roche et Jaques Laloier, procureurs seront maistres des cérémonies pour adviser à ce qui est à faire et donner ordre que le tout y soit disposé le plus honnestement que faire se pourra. — Et qu'il sera faict commandement à tous les maistres des confrairies des mestiers de porter chacun deux torches aux dites funérailles. Reg. de l'Echev.

(1) Le registre de l'échevinage fait les choses plus simples. Le 1er mars 1589 « a esté ordonné qu'au retour et entrée de Mgr. le duc d'Aumalie, gouverneur de cette province, il se fera la collation dans la

Et durant qu'il fut en ceste ville, on faisoit plusieurs processions où le pœuple assistoit en grande dévotion accoustré de bian, et les aultres accoustré de quennevast, et se faisoient tant du soir que du matin, à laquelle procession monsieur d'Aumalle assistoit le plus souvent avecq le pœuple, les pied nuz, pour le pauvre Roiaume (1 ) .

Le lundy xvije jour d'apvril, monsieur d'Aumalle prain le chatieau de Davenencourt (2) quy tenoit pour le Roy, et furent quand il virent le cannon devant leur porte qu'on y avoit mené de ceste ville (3).

Le mardy xvnje dudit mois, il vint en la maison d'un nommé Jehan Martin, demourant près St.-Souplis, deulx jeunes hommes abillez de blan, sur les sept heures du matin, lequel luy mandirent s'il n'y avoit poinct la commodité de boire ung lot de vin en sa maison, par ce qu'il estoit tavernier. Le dit Martin respondit que ouy et montirent en la chambre, eux disant audit Martin : Voicy un terrible temps, et que sy on ne s'amendoit, qu'on en verroit bien d'autre, et qu'il falloit demander à Dieu miséricorde pour appaiser sa fureur, et qu'il falloit mestre du tout son espérance en luy, non pas aux hommes. Ledit Martin ne pensant à rien leur baille ung lot de vin avecq ung pain blan de nj deniers, disant en son cœur

chambre du Conseille plus modestement que faire se pourra, à laquelle collation seront invitez les depputez des villes de cette province quy seront en cette ville.

(1) Pages, iv, 3G. — De Court, i, 695. — Daire, i, 299.

(2) Davcuesrourt, arrondissement dp Montdidier (Sommp).

(3) Pagès, iv, 37. — A. Dubois, 46.

quec'estoitlàdeulx bieaux jeunes hommes quy parloient tousjours de Dieu et du temps, puis s'en veint en bas, les laissant en ladite chambre, et furent bien demye heure et ne demendoient rien. Puis ledit Martin envoya son filz pour scavoir s'il ne vouloient rien. Yenant en la chambre, il ne trouva personne, et le vint dire à son père quy monta en ladite chambre. N'y trouvant personne, fut tout esbahy, et regarda par tout les aultres chambres et coing de sa maison, et ne les trouva poinct, et trouva sur la table le vin qu'il leur avoit baillé avecq le pain qui estoit party en quatre quartiers. Ce voiant en alla advertir ses voisins et la justice, tant que le prevost du Roy y veint, et firent peser les quartiers de pain pour voir s'il estoient plus pesant l'un que l'autre, mais on les trouva tout juste. Yoila comme tout se passa (1).

Le merquedy xvije jour de may ensuivant, monsieur le duc d'Aumalle et monsieur de Ballagny estoient devant la ville de Senlis, l'ayant siégce pour ce qu'elle avoit esté surprinse auparavant pour le Roy. Estant doncq devant avecq les trouppes de Picardie jusques au nombre de dix milles hommes ou environ, monsieur de Longueville estant party de Compiegne qui tenoit pour lé Roy, avec huict cens chevaux et quelque petit nombre de piétons, avecq trois petites pièces de campeigne, lesquels Lannoue lhuterien les menoit et conduisoit, approchant de la ville, il se vindres ruer dessus l'armée de telle sorte que monsieur d'Aumalle et Ballangny prindre l'espouvente sans résister bieaucoup, sinon monsieur de Saisseval quy fist bien

(1) De Court, j, 696.

son debvoir, tellement qu'il fut blessé et prain prisonuier par faute d'estre secouru (i). Par ainsy la ville fut mise en liberté et tout le cannon de quoy on avoit battu la ville gaigné, quy estoient jusques à nœuf pièces de batterie. Les cincq venoient de ceste ville, car monsieur d'Aumalle les avoit menez. Ce fut une pauvre journée pour la Picardie, et ce advint pendant qu'on parlementoit pour la composition, car monsieur d'Aumalle pretendoit y entrer ledit jour.

Sur la fin du mois de juillet, le Roy print la ville de Pontoise ; après avoir enduré plusieurs coup de cannons, se rendirent à luy par composition (2).

Pendant ce temps, monsieur de Bonnivet, filz de monsieur de Creuvecceur, surprint le chastieau de Conty (3) et ne faisoit que courir avecq sa compaignie allentour de

(1) Le sieur de Saisseval devait être pourvu de l'office de Bailly d'Amiens ; mais, sur l'avis qu'il avait été fait prisonnier à Senlis, il fut surci, le 27 mai 1589, à solliciter en sa faveur le duc de Mayenne, dans la crainte « que sy les ennemis appercevoient l'affection que l'on a de luy, il ne fut plus mal traicté et plus difficile à retour. »

On lit en effet le 13 juin des lettres de Saisseval et du duc de Longueville d'où il résulte qu'il est « de tout impossible au premier de recouvrer sa liberté, n'est en mettant aussi en liberté madame la duchesse de Longueville. » De son coté le corps de ville fait des conditions qui laissent les choses en l'état.

Reg. de l'Echev.

(2) Messieurs ont rcceu lettre de messieurs de la ville de Beauvais par laquelle ils mandent que les villes de Ponthoise et Corbeil sont reduittes en l'obéissance de l'ennemy et demandent des secours.

Echev, du 27 juillet 1589.

(3) Conty, chef-lieu du canton de ce nom,arrl d'Amiens (Somme).

ceste ville et avant les villaiges, pour empêcher de ce quy venoit en ceste ville, et nous donnirent plusieurs hallarmes tant de nuict que de jour (1). Ung jour entre les aultres, il vint avecq sept ou huict chevaux au faux bourcq de Bieauvais, par ung matin que les portes n'estoient encores ouvertes. Ceux du faux bourcq prindrent leurs harmes et allirent après. Mais estant hors du faux bourcq, sur le chemin du Mont St-Denys, il y avoit plus loing une embuscade quy estoient bien cens chevaux, quy vindre après eulx, tellement qu'ilz ne peurent regaigner leur faux bourcq, et en tuirent et blechirent plusieurs et en prindre des prisonniers.

Ces nouvelles estant venues dans la ville, on ouvrit les portes et sortit ung bon nombre de harquebusiers quy allirent après, mais il ne les peurent ratindre, par ce qu'ils estoient à pied, mais ledit Bonivet fut tué dans le bourcq de Brestœul (2), en la fin du mois d'aoust, parle marquis de Mainsueld (3), qui le surprint, lequel bourcq fut tout brullé.

Le jceudy nj jour d'aoust (4), sur le soir, il vint nou-

(1) A. Dubois, la Ligue, p. 53. Pages, i, 43 — De Court, i, 699.

(2) Breteuil, chef-lieu du canton de ce nom, arrondissement de Clermont (Oise).

(3) Pierre-Ernest, comte de Mansfeld, depuis gouverneur général des Pays-Bas.

(4) Cest seulement le lundy 8 août que cette nouvelle fut officiellement annoncée. « Sont entrés en la chambre MM. Imbert-Louvel et Adrien de Maroeul, conseillers au siège presidial, lesquelz ont dict qu'ils sont depputez du dict siège pour remonstrer à Messieurs que a

velles en ces le ville que le Roy avoit esté tué à St-Clou d'un religieux de l'hordre des frères precheux, d'un coup de coustieau qu'il luy avoit donné dans le petit ventre, en luy présentant des lettres dans sa chambre ; mais il ne mourut pas jusques à deulx ou trois jours après. Le religieux se nommoit frère Jacques Clément. Il me souvient de ce quy est cy devant dict, comme monsieur le cardinal de Guise se disposoit à la mort pour endurer le martire, dict ces mots : « Je prye mon Dieu que celluy quy me faict injustement mourir vienne bien tost après moyen sa présence rendre conte de ceste tirannye. » Mais il ne dura gueres depuis aussy, car ce fut la nuict de Nouel qu'il le feit mourir, et ce fut au commencement du mois d'aoust ensuivant qu'il fut tué, qui n'estaient que vnj mois.

11 fut tué lorsqu'il estait au millieu de son barmée, et lorsqu'il se promettoit d'entrer dans la ville de Paris darrs bref de temps, et comme aussy les Parisiens n'avoient plus d'espérance aultre que de mourir, parce qu'il avoit juré qu'il mettroit toute la ville au feu et au sang, et qu'il feroit que le père diroit à son enfant : voila où fut la ville de Paris. Mais Dieu ne le permit point.

présent le Roy est deceddé et a osté le subject a beaucoup de gens de tenir party contraire à l'union, que partant il seroit expédient escrire au sieur de Huinières, et villes de cette province pour les prier de entrer en l'union avec nous. Ausquels Louvel et Maroeul a esté faitresponse par M. le maieur qu'il avoit fait assembler la compagnie sur ce subject. — Sur quoy a esté advisé qu'il sera escript au sieur de Humières et aux dites villes le plus honnestement que l'on pourra, pour les stimuler d'entrer en l'union des catholicqoes. » Echev. du 8 août 1589.

Durant ce temps, depuis qu'il eust faict mourir ces princes, quand on parloit de luy, on ne disoit poinct le Roy, mais on disoit le tiran, le bourrieau de Blois ; on ne l'appelloit poinct autrement, quand on parloit de luy aux villes quy s'estoient révoltées contre luy, mesmes on eust osé dire autrement, car quand on disoit autrement, on estoit appellé huguenosts et polliticqucs, fussent-ils les meilleurs catholicques de la ville.

Le Roy estant tué, il laissa son Roiaume sans hoirs, par ce qu'il n'avoit poinct d'enfant. Mais ce fut pis que devant, par ce que la couronne retournoit à Henry de Bourbon, Roy de Navarre, comme plus prochain. Mais il y eust plusieurs de la noblesse de France qu'il le laissa, quand ils virent que le Roy estoit mort, ne le voulant poinct suivre par ce qu'il estoit huguenosts et qu'il n'avoit poinct esté jamais aultre, et se rendirent à monsieur du Maine qu'on avoit eslu lieutenant de la Couronne depuis la mort de ses frères. Monsieur du Maine cœuillit une harmée, et fut telle qu'elle estoit de plus de cinquante mille hommes. Et quand le Roy de Navarre veit qu'il ne pouvoit résister, il s'en alla à Dieuppe où monsieur du Maine le poursuit et l'assiégea dans la dite ville de Dieuppe. Mais aiant esté devant l'espasse de six sepmaines ou deux mois avecq son harmée, il leva son siège sans rien faire, par ce qu'il ne luy pouvoit rien faire à cause de la mer, et que la Raine d'Angleterre secouroit la ville de tout ce qu'il leur estoit nécessaire, et le Roy de Navarre mis en liberté.

Durant ces choses il se feit plusieurs prises de petite ville et de chastieau, tant d'unne part que d'autre, dont

je ne faict icy mension. Mais c'estoit grand pityé par tout le Roiaume de France, parce que les uns se rendoient au Roy de Navarre, les aultres aux princes, et n'y avoit villaige qu'il ne fussent divisez l'un contre l'autre, par ce que ceulx qui avoient leur seigneur du cesté du Roy de Navarre tenoient pour le Roy de Navarre, et ceulx qui avoient le leur pour les princes tenoient pour les princes, tellement que c'estoil grand pityé.

Le samedy dernyer jour de septembre, Madame de Touteville, qui estoit prisonnière en ceste ville avecq ses enfans, comme vous avez entendu devant, trouva moien deschapper par un matin et sortit hors de la ville accoustrée en femme de villaige (1) et le conte de St.-Pol en paisant. Le conte de St.-Pol sortit devant sa mère et s'en alla droict au chastieau de Conty quy tenoit pour le Roy de Navarre, jusque audit Conty, sans rencontre.

Madamme sa mère sortit ung peu après, et print son chemain droict à Revclles. Estant àRevelles, en attendant ung bourgeois de ceste ville nommé Claude Gauguier, et ung jeune homme à marier nommé Dignaucourt, sirusien, quy luy avoient aidé à sortir, et V avoient envoyé

(1) J. Patte n'a point parlé d'une première tentative d'évasion qui eut lieu le 7 avril. Celle ci ne fut point de nature à faire cesser les rigueurs exercées contre ces malheureuses princesses qui, arrêtées et retenues prisonnières aux fêtes de Noël 1 588, ne furent mises en liberté que le 22 janvier 1592. On trouvera dans la publication de M. Dubois les différentes mesures dont elles furent successivement l'objet, en même temps que diverses propositions d'échange toujours sans résultat. On peut aussi consulter avec intérêt les manuscrits de Pagès. — A. Dubois, la Ligue. — Pagès, iv, 46. — De Court, i, 704. — Daire, ï, 303.

devant audit villaige, pour la conduire par après, elle fut recongneue des paîsans quy commencirent à la regarder et pensirent en eux mesmes que c'estoit quelque femme desguisée. Quelque une entre les aultres la recongnut, et quand et quand sonnirent alharmes pour advertir tout ceulx du village et des aultres villages circonvoisins, car quand on sonnoit à ung villaige, tous les aultres venoient avecq leurs harmes, ce qu'ils firent. Cependant les deulx dessus nommez arrivirent ne pensant poinct que ce fust à cause de Ma d anime qu'on sonnoit alharmes. Les ditz paisans voiant que c'estoit Madamme, pensirent qu'elle estoit eschappée hors de ceste ville, et le firent toutes en l'heure mesme monter en ung quar, et le ramenirent avecq les deulx dessus nommez arrivant (i).

A la porte on fut tout estonnez, car on en sçavoit encores rien, et pensoit on qu'elle fut encores prisonnière. Le pœuple en estant adverty , vindre voir. Aucun meschant luy firent grand peur , luy disant bieaucoup d'injures, sans avoir esgard à sa personne, et estant devant l'hostel de ville, messieurs la firent descendre et la firent entrer dedens , et voiant les deulx dessus nommés quy l'avoient faict sortir , se ruirent dessus eux de telles sortes

(1) Cette évasion est très-longuement racontée dans les Mémoires du duc de Nevers (Paris, 1665, 2 vol. in-fol., n, p. 185), Nevers y laisse en blanc le nom de Dignaucourt qu'il désigne par sa qualité de Barbier. Daire met en jeu trois personnages : Gauguier, d'Ignaucourt et un certain Barbier. Il y a là une erreur. Daire qui cite les Mémoires de Nevers, a pris le titre pour un nom et en a fait un troisième acteur. Patte, Nevers et les registres de l'échevinage sont d'accord sur le nombre de complices et il ne peut y avoir aucun doute à cet égard. — Daire, i, 303.

que ledit Dignaucourt fut tué et trahie avant le marché , l'apellant traistre (1), et ledit Gauguier se sauva estant blessé , et le pœuple y alloit de telle sorte que toutes les portes de l'hostel de ville furent rompues pour trouver ledit Gauguier, malgré messieurs, qui ne sçavoient estre mestres. Et le pœuple estant retiré, on renferma Madamme plus que devant aux trois caillieu (2), et ledict Gauguier mis prisonnier au beffroy, et luy feit on son procès, et fust condamné d'estre pendu , mais il fut sy bien sollicité par ses frères qui avoient du crédit vers monsieur du Maine , qu'il eust son pardon (3).

Le lundy xxuje jour d'octobre, il sortit trois pièces de cannon pour battre le chatieau de Conty, par ce qu'il

(1) Le 1 oct. le Conseil décide qu'il advisera ce qui sera faict du corps de Dignaucourt quy a esté tué par la furye du pœuple dans l'hostel de ville cejourdhuy. — Le 5, sur ce qu'il a esté dist que la tour de pilions de ceste ville a esté aucunement infectée du corps de Pierre Dignaucourt qui a esté deux nuicts en la dicte tour, il est ordonné qu'il sera employé ung faict de charbon pour icelle tour. — Le même jour il est ordonné qu'il sera procédé au jugement du procès faict allencontre de ceux accusés de l'évasion de Me de Longueville et de M. le comte de St.-Pol, %t en la plus grande diligence que faire se pourra.

On avait aussi demandé que l'on fit le procès à ceux qui avaient forcé les portes de l'hôtel de ville le jour de l'évasion, mais il fui surci jusqu'après le jugement du premier procès. Reg. de l'Echev.

(2) Le Logis du Roi, bâti sur l'emplacement qu'occupait l'ancien Hôtel des Trois-Cailloux, qui a donné son nom à l'une des principales rues d'Amiens.

(3) Le 19 oct., il est ordonné, à la requête de procureur fiscal, que les biens de Claude Gauguier, Anthoine Crapoulet et de defanct Pierre Dignaucourt seront saisis et des commissaires y estàblis.

tenoit pour le Roy de Navarre ; lequel cannon fut conduict par les previlliegez de ceste ville, et aiant enduré plusieurs coups de cannon, se rendit. Estant rendu, Messieurs envoyèrent plusieurs pic et pelles pour l'abattre, ce qui fut faict en huit jours (1).

Le mardy xxinj6 dudit mois, monsieur du Maine feit son entrée en ceste ville comme lieutenant de la Couronne de France (2).

(1) Le château de Conty avait alors une véritable importance, le 13 octobre le Conseil décide qu'il sera apprêté 2 canons pour battre le château — et que les compagnies de privilégiés seront commandées pour conduire cette artillerie. — Le 19, on écrit à M. de Choqueuse d'attaquer la place. — Le 23, le château pris, on décide qu'il sera rasé, ce qui n'était point sans difficultés. — Le 28, Nicolas Le Roy, échevin, qui avait été envoyé à Conty, fait connaître que la démolition ne peut se faire par les habitants. — Le 31, Jehan de Morlancourt, autre échevin, envoyé aussi à Conty avec le capitaine St.-Martin, conseille de saper le château au lieu de miner comme plus expéditif et moins coûteux. Cet avis est adopté. St.-Martin et le controlleur de l'artillerie de la ville sont chargés de ce soin. Le 11 novembre, l'expédition était terminée ; une gratification de 100 écus était accordée à St.-Martin, et Philippe de Blegny et Charles Gorguette, échevius, étaient chargés d'arrêter les frais de cette démolition. Reg. de VEchevinage, 1589.

Consultez : Notice sur l'église, le château et la seigneurie de Conty, par M. A. Gabriel Rembault. — Amiens, 1861 , in-8°, p. 62 et suiv.

(2) Le 26 octobre, sur la requeste présentée par les retoriciens de ceste ville, leur a esté taxé quatre sous sur le domaine pour leur aider a paier les fraiz qu'ils ont faict quant ils se sont assemblez pour faire des sonnets et quadrains à la bonne venue et arrivée de Mgr. le duc de Mayenne, lieut. gén. — Dans la même séance sont votées d'autres sommes pour les sergents et les compagnies de privilégiés.

Reg. de VEchevinage.

Le Roy de Navarre estant en liberté en la ville de Dieuppe, aiant quelques entreprises sur la ville de Paris, vint en grande diligence pensant entrer dans ladite ville le jour de tous les Saincts, mais il ne feit qu'entrer dans le faux bourcq de St. -Germain des Prez, lequel le pilla du tout, et emmena ung grand nombre de prisonniers.

Le merquedy xxvije jour de febvrier, le conte Desgremont, espaignol (1), arriva en ceste ville (2) pendant que son harmée passoit le Pinquigny pour aller combattre le Roy de Navarre qui estoit près de la ville de Dreux en Normandye, mais l'aiant approché, il donnirent bataille où le dit conte fut tué et tous ses gens aussy mis en voie de routte, et Monsieur du Maine se sauva dens la ville de Mante. Par ainsy le Roy demoura victorieux de la dite bataille.

Peu après la ville de Mante et Yernon se rendirent en son obéissance.

Le Roy voiant que la ville de Paris ne se vouloit rendre à son obéissance s'il n'alloit à la messe comme les

(1) Philippe, comte d'Egniond, tué à la bataille d'Ivry, à l'âge de 32 ans.

(2) Le 26 février 1590, sur la proposition faicte savoir s'il serafaict festin à M. le comte d'Eguemont, passant par ceste ville, a esté advisé, attendu le peu de moyen qu'il y a à présent et les grandes affaires que la ville a à supporter, qu'il ne luy sera faict aucun festin.

Reg. de l'Echeuinage.

aultres Roys ses prédécesseurs, les alla siéger de telles sortes que les pauvres parisiens mouroient de faim. Car il fut cincq mois devant, n'y lessant rien entrer. Le septier de bled y fut vendu cent et six vingt escus la mesure de la dite ville, encores n'en trouvoit on poinct ; un œuf sept et huit soubz ; la livre de beurre deulx escus ; et aiant mengé tous les chiens, chat, ras, soris, morut plus de la moityé de fin, tellement que c'estoit pityé d'en ouir parler, et pour cause que le Roy estoit huguenost et qu'il ne vouloit poinct aller à la messe.

Durant ce temps, Monsieur le duc du Maine estoit à Mieaux qui^ttendoit le prince de Palme (1) qui faisoit une grosse harmée pour venir faire lever le siège de ladite ville de Paris.

Le dit prince de Palme arriva à Mieaux le xxje jour d'aoust avecq une belle harmée., et y avoitla plus grande partye des princes d'Espaigne. Entreaultres il y avoit le bastard du Roy d'Espaigne, quy estoit le lieutenant du prince de Palme, le prince de Cimay, fiis du duc d'Àscot, chef de la chevallerye, le marquis de Renty, chef de i'infanterye, Monsieur de la Motte et Monsieur de Cogny, quy estoient maressal du camps, Monsieur de Monstragon, gouverneur de la citadelle d'Amiens, qui estoit le premier conseil de la guerre, et aultres grands seigneurs et gentilz hommes en grand nombre.

Ils firent la monstre générale autour de Mieaulx la ou on admiroit la belle harmée, et les aiant mis en hordre ,

(1) Alexandre Farnèse. duc de Parme et de Plaisance.

prindrent Laigny (i) en passant d'asault, où il y eut grand nombre des gens dn Roy tué. De là il vont droict à Paris pour ruer sur l'harmée quy estoit tousjours devant la dite ville, pensant tousjours y entrer devant que l harmée sy approca, par ee qu'il mouroient de fin dans la ville, car il ny avoit plus que vivres à quelques pris que ee fut. Mais il y avoit dedens la ville de braves capitaines quy leur donnoient eoraige, entre aultres il y avoit le duc de Nemours, le chevallier d'Àuinalle et aultres. Il y avoit aussi de brave prédicateurs quy les exortoient à plus tost mourir que de leur rendre à ung Roy luthérien quy ne vouloit poinct aller à la messe.

Mais le Roy de Navarre voiant l'harmée approcher et qu'il n'avoit poinct la force pour résister , il se retira du mieulx qu'il peut avecq son hannêe, et par ce nioien le prince de Palme entrirent librement dans la dite ville où les Parisiens furent ravitaillés, car il y avoit tant de vivres quy suivoit l'armée, que c'estoit une belle chose à voir, et par a in s y furent délivrez, mais il endurirent bien du mal pendant le siège, car il mourut tant de gens de fin que on n'en sceu nombrer.

Durant le siège, la ville de St.-Denis fut prise où elle feît bien encores du mal à la dite ville par après , car il ne laissoit rien passer que sans paier grand tribut ; et ce qu'il trouvoient y porter sans avoir paie ledit tribut, estoit confisqué, car il y avoit tousjours des gens de guerre quy cooroient sur les cbemains où bien peu pouvoient passer sans estre trouvez, fut de nuict ou de jour. Et tous ceulx

(1) Lagnj, arrondîss. de Meanx (Seine et Maine).

qui estoient trouvés par ceulx du party contraire, tant d'un costé que d'autre, estoient menez prisonniers et mis à grande rançon, tellement que c'estoit grand pityé.

Le dimenche lendemain de Nostre-Dame des Adventz, sur les six heures du matin, monsieur de Humière, quy estoit du costé du Roy de Navarre, surprint la ville de Corbyepar labarette, à laquelle surprise monsieur de Belforière (1), gouverneur, fut tué avecq ung grand nombre des bourgeois quy a voient pris leurs armes pensant résister, mais l'alarme sonnit trop tart (2) . Ce fut une pauvre

(1) Ponthus, seigneur de Belleforière ou Bellefourière.

(2) Le 11 décembre 1590, en considération que l'ennemy est à présent plus proche de ceste 'ville qu'il n'a esté par le passé, lequel a nouvellement surpris la ville de Corbye, a esté ordonné, pour la plus grande deffense et seureté de cette ville, qu'il sera faict deux corps de garde sur les remparts, oultre ceux quy y sont — Que les compagnies des privilégiés iront à la porte — Que les gens d'église aussy iront à la porte et les femmes veufves riches seront commandées y envoyer.— Le 13, autre mesure de sûreté. — Le 22, il est dit qu'à raison de la prise de Corbye, il est nécessaire faire plusieurs grands frais et despens de cette ville d'Amiens, tant pour donner ordre aux endroits plus dangereux, que pour les frais de l'artillerie et munitions de guerre,... il sera print en constitution de rente jusqu'à la somme de 8000 escus sols qui seront assignés sur l'impôt de 20 s. sur chacun muid de vin, les aydes ne pouvant suppporter plus de rentes.

Reg. de VEchev,— A. Dubois, 69. — Pages, iv, 64.— De Court, i. 707.

Le 6 mars 1591 Nicolas le Scellier, procureur fiscal, est député vers Mgr le duc de Mayenne que l'on disait estre vers Nesle avec son armée, pour luy remontrer les incommoditez que la ville de Corbye apporte à la ville d'Amiens, et luy supplier très-humblement^ pendant qu'il est en ses quartiers, de la venir siéger et la prendre pour le soulagement du pays. Reg. de l'Echevinage.

journée pour la Picardye, et principallement pour ceste ville d'Amyens, car on y meit une grosse garnisson quy couroient à tout costez, tellement que les marchans et aultres, quel pauvre qu'il fust, par ce qu'il disoient qu'il valoit bien une vache ou bien ung mouton, n'osoient sortir des villes, par ce que estant pris, il estoient menés prisonniers et mis à grande rançon, et accusez des moiens qu'il avoient par aucun bourgeois de ceste ville quy avoient esté mis hors pour autant qu'il estoient du costé du Roy, et les autres pour ce qu'il estoient luthériens, tellement que c'estoit pityé. Mesmes ceulx quy alloient les di mendies à St. -Jehan d'Amyens, furent plusieurs fois prins sur le chemin, les hommes amenez prisonniers, les femmes et les filles il leur prenoient leurs demicin (1 ) paternostres et les despouloient , quand leurs accoustremens estoient bons ; et mesme furent sy hardy que en ung lendemin de Pasque entrirent dans l'église accoustrés en paisans, avecq des long juppe de toille, avecq des cuirasses et des escoupettes dessoulz, et firent sortir tous ceulx quy estoient dans ladite église, et les firent marcher devant eulx au Petit St. -Jehan où estoit leur embuscade, et prindre dans la dite église ce qu'ils trouvirent en prenant les gallices des religieux quy chantoient pour lors messe, en les chassant hors de l'hostel (2).

(1) Demi-ceint ; tablier, selon Du Cange ; ceinture d'argent avec des pendants que portoient les femmes du peuple, selon Roquefort; nous croyons qu'il faut entendre ici dans ce sens.

(2) Datre, i, 307.

Estant doncq en ladite ville de Corbye, courant de jour en jour sur les villes de l'hunion, prenant prisonnier, comme dict est. Un jour entre les aultres ils furent adverty qu'il y avoit quelque bastieau chargé de vin quy venoit d'Abeville en icelle, dont ung nommez monsieur de Jumelles et monsieur du Fresnoy partit de ladite ville avec leurs eompaignyes, et vi mirent droict à Lestoile (1) les attendre, aiant amené plusieurs charettes de Saine t Tbuain (2) et d'aultres villaiges alîentour pour charger ledit vin, pour emmener à Corbye. Monsieur de Saisseval Warmaise estant en ceste ville pour la conserver durant les troubles, en fut adverty, et part au continent avecq sa compaignye pour les aller trouver, et les aiant trouvés, les attaqua de telles sortes qu'il prindre la fuitte, aiant combattu et en eust de tué et de blessé tant d'un costé que d'autre. Mais il furent les plus réduis, car il fallut qu'il prindrent l'espouvante. Par ainsy ledit sieur de Saisseval fut vainqueur, et emmena ledit vin en ceste ville, quy appartenoit à des marchans de ceste dite ville (3).

(1) L'Étoile, canton de Piequigny, air. d'Amiens (Somme.)

(3) Saint-Ouen, canton de Domart, arr. de Doullens (Somme).

(3) La compagnie du sieur de Saisseval se trouvait dans des conditions anormales. Bien que composée de 80 hommes, elle n'était portée sur l'état dressé par le duc d'Aumale que pour 50. Aussi Saisseval étaitil sur le point d'en licencier une partie. «En quoi faisant, ditl'échevinage du 24 janvier 1591, il en disgraciera beaucoup d'aultres qui le pourront habandonner, à quoy il besoin de remédier pour le bien du pays, n'y ayant meilleur remède de lui paier le surplus des hommes de sa compagnie en nombre de 24. Admis que les dits 24 hommes de

L'an mil vc mj IX et unze, sur la fin du mois de may, monsieur le marquis de Maisneld (1), fils de monsieur de Piennes, estant gouverneur de Laffère, parce qu'il l'avoit surpris auparavant pour les princes et tenu prisonnier le gouverneur monsieur d'Estraies (2), quy la tenoit pour le Roy, fut tué dans la dite ville par monsieur de Montlimal (3) en sortant de la messe, lequel Montlimal y avoit esté envoyé par monsieur du Maine, pour parler à luy, pour ce qu'il avoit esté adverty qu'il se vouloit rendre au Roy de Navarre. Et aiant parlé à luy, aiant entendu ses raisons, à l'ayde de quelques hommes de la garnison, pendant qu'il estoit à la messe, se possirent en garde autour de l'église, et en sortant le tuirent, comme dict est, et par ainsy la ville demoura en l'obéissance des Princes, lequel Montlimal fut gouverneur (4).

Le mardy mje jour de juing, quy estoit les festes de Pentescouste, la garnison de Corbye vindrent faire retourner quelques chariotz quy venoient en ceste ville, estant tous près de St -Montain (5) . Monsieur d'Aumale quy estoit

surplus seront payés des deniers qui proviendront des bleds saisis sur aucun des habitans de la ville qui tiennent le party contraire. »

Reg. de l'Echev.

(1) Florimond de Halhvin, marquis de Piennes et de Maignelay, fils de Charles de Hallwin, seigneur de Piennes.

(2) Antoine d'Estrées, marquis de Gœuvres, grand-maître de l'artillerie de France.

(3) Colas, vice senechal de Montelimart.

(4) Chronologie novenaire de Palma-Cayet, 1591.

(5) Chapelle bâtie à l'entrée de la ville, un peu au-delà de la Porte. St.-Pierre, aujourd'hui détruite.

en ccste ville en estant adverty, faict monter sa compaignyeà cheval avecq celle de monsieur de Saisseval,pour aller après, ce qu'il firent, mais les chariots estoientdesjà bien loing. Mais une partye des gens de guerre estoient en la vallée de Ri ver y (1). Les aiant descouvert, il les allèrent attacher et se battirent si bien et de telles sortes qu'il y en eust, tant d'un côté que d'autre, de tué et de blessé et de prisonnier , entreaultres monsieur de Fontaine Baizieu, guidon de monsieur d'Àumale y fut blessé au bras, dont il mourut, et furent contrains leur retirer par ce qu'il descouvrirent plus loin une embuscade, et parainsy les chariots furent emmenez (2).

Le merquedy xxij0 jour d'aoust il vint en ceste ville ung courrier qui apporta nouvelles comme monsieur de Guise, fils aisiié du dernier tué aux estats à Blois et au jour du

(1) Rivery, petit village à 2 kil. d'Amiens.

(2) Le 6 juin 1591 il est ordonné que le cirurgien de la ville visitera et pensera les soldats blessez le jour de rnardy dernier (4 juin) à l'escarmouche qui fut faite près cette ville allencontre de la garnison de Corbye, et ausquels soldats sera donné chacun deux escus pour leur aider à vivre pendant leur maladie. — Le même jour il est ordonné que si Mayenne approchait de la ville, Messieurs le supplieraient « d'avoir souvenance de l'importance de la ville de Corbye, afin qu'il advise de de la surprendre le plus tôt qu'il pourra. — Le 25 juillet, il est arrêté que le procureur fiscal Nicolas Filleul ira vers Mayenne et lui dira fort librement « que faulte de reprendre Corbye il laisse une mauvaise impression au pœuple qui commence à parler mal à propos pour la cause. » — Le 28 Filleul a vu le duc qui les prie de prendre patience, attendant qu'il ait la commodité de leur donner le soulagement qu'il a promis.

Reg. de VEchev.

trespas de son dit père prince de Ginville, estoit eschappé hors des prisons de Tours, le jour del'Asumption de Notre- Dame, par une fenestre du chastieau où il estoit prisonnier, quy se devallit avecq une corde dans les fossez en plain midy, et ce fut après soy estre recommandé à Dieu et à la Vierge, dont le Te Deum en fut chanté et les feu de joye allumez en ceste ville (1).

En ce mesme temps, Lannoue (2), premier luthérien de France et premier conseil en la guerre d'iceux, fut tué en une bataille qu'il perdit contre le duc de Marcure (3) en Brestaigne.

Sur la fin du mois de novembre, le Roy de Navarre estoit devers Brestœul avecq une très puissante harmée de raistres, et avoit on grand peur en ceste ville d'estre siégez (4). Mais il s'en alla siéger la ville de Rouen, et la

(1) Délibération de-TEcbevinage du 22 aoust 1591.

La délivrance du duc de Guise semblait devoir amener celle de madame de Lougueviiie, le duc de Guise avait même écrit pour la demander, il n'en fat rien. Le 31 août «Il est ordonné qu'il sera répondu le plus honnestement que l'on pourra, et luy sera mandé que la dite dame est retenue pour Mgr le duc d'Elbeuf. »

[2] François de La Noue.

(3) Philippe-Emanuel de Lorraine, duc de Mercœur.

(4) Cette crainte était telle que nous lisons dans l'échevinage du 22 novembre 1591.

« If. le Maieur a dit que prenant congé de Mgr. le duc lieuteDant gênerai couronne de France, Mgr. luy a dict que pour la seuretté de ceste ville oultre les compagnies quy y sont entretenues, il y a ordonné les compagnies des corps de Rambures Montcavrel, et sy a renvoyé un régiment de gens de pied composé de quatre cens nomme s qui a servy d'escorte à monsieur le Maieur, pour prier loger aux villes voisines, et

battit furieusement. Mais le gouverneur, monsieur de' Villers (1), résista vallamment l'espace de sixmois en attendant le prince de Palme quy faisoit son harmée au Paisbas pour le venir secourir (2), ce qu'il feit.

Le lundi xxe jour de janvier mil vc injxx xij monsieur de Guise arriva en ceste ville avecq plusieurs grands sei-

cFaultant que les advis continuent que le Roy de Navarre veult assiéger ceste ville, il prie la compagnie d'adviser sy ledit régiment sera tenu de rester en ville ou Lien renvoyé à Picquigny ou aultres endroictz. Sur quoy a esté ordonné que Mgr. le duc d'Aumalle, gouverneur de ceste province, sera très-humblement supplié de laisser ledit régiment quelque temps à Picquigny et aux environs ceste ville pour s'en servir à la nécessité. »

Aussi est-il fait réponse le même jour au duc de Longueville, qui avait écrit touchant la liberté de mesdames de Longueville, «qu'il ne se peult rien resouldre de ceste affaire, à raison que le Roy de Navarre est en ceste province avec son armée. »

(1) André-Baptiste de Brancas, seigneur de Villars, depuis amiral de France.

(2) Le 23 décembre 1591, on lit une lettre du duc de Mayenne à Messieurs par laquelle il leur mande qu'ils aient àluy apprêter de la farine pour faire présentement 300000 pains de munition pour délivrer à l'armée étrangère conduite par monsieur le duc de Parme, laquelle approchera bientôt de cette ville. Il est ordonné en conséquence à Guillaume de la Haye de faire moudre le blé nécessaire, et commandé à tous les boulangers d'avoir toujours prêts en leurs maisons deux muids de farine pour le moins.

Reg. de i'Echev.

gneurs, et monsieur du Maine estoit à Moreul (1) avecq le prince de Palme qui estoit arrivé avecq son harmée pour aller faire lever le siège de Rouen (2), et en sortant de ceste ville emmena madame de Toute-ville avecq ses filles (3).

Le prince partit de Moreul avecq son harmée à la fin du mois de janvier, et print le Nœf chastel en passant (4), ayant enduré plusieurs coups de cannons. Cependant le Roy de Navarre se retrança et manda plus de gens qu'il peut en Angleterre, le prince d'Orange et aultres luthériens qu'il peut ramasser, et se retrança syhien qu'il n'y avoit poinct de moien de l'assaillir.

Monsieur du Maine et le prince de Palme voiant qu'il estoit si bien retrancé, firent semblant de leur retirer et allirent siéger la ville de Rue quy tenoit aussy pour luy et feit semblant de renvoyer une plus grande partye de

(1) Moreuil. chef-lieu de canton (Sornme), à 20 kil. d'Amiens.

(2) Messieurs estant advertis que monsieur le duc de Parme, gouverneur des Pais-Bas et commandant en l'armée de sa Majesté catholicque, envoyé en France pour le service de l'Union, est arrivé à Moreul, ils ont avisé de luy accorder une barique de vin de Bordeaux le plus excellent que l'on pourra trouver en bouteilles, lesquelles lui seront présentées de la part de la ville par M. Pierre de Famechon, escbevin, et M. Nicolas Le. Scellier, procureur fiscal, quy se transporteront jusques audict Moreul, et luy recommanderont la province de de Picardye et particulièrement la ville d'Àmyens.

Reg. de l'Echev. %ljarw.} 1592.

(3) A. Dubois, p. 77. — Daire, Hist. d'Amiens, i, 308-309.

(4) Neufchàtel-en-Bray (Seine-Infér.)

son harmée (1). Monsieur de Guise se retira aussi faisant courir le bruit qu'il s'en alloit en Poitou. Monsieur d'Aumalle renvoia aussy tous ses garnissons de Picardye, et le Roy voiant cela, se promettant la ville à luy, renvoya aussy tous ses forces d'Angleterre, le prince d'Orange et aultres qu'il avoit mandé,

Les princes dessus nommez ayant dict le mot l'un à l'autre, voiant que le Roy de Navarre avoit ainsy renvoyé une grande partye de ses forces, se rejoindirent tous ensemble en l'espace de cinq ou six jours, et s'acheminirent droict à Rouen pour ruer sur le siège. Mais en estant adverty de ceste subtilité faicte par ses ennemys, il leva sy tost son camp et en telle diligence qu'il n'avoit pas le loisir de charger leur bagage, passa au Pont de l'arche, laissant tous son cannon de quoy il avoit battu la ville l'espace de six mois, tant il creinoit d'avoir sur le derrière de l'armée catholique quy approchoit en grande diligence. Et par ainsy les pauvres siégez furent délivrez au bout des six mois. En un tel jour qu'il furent siégez il furent délivrez, et eurent seize pièces de cannons et pour ce le Te Deum en fut chanté en l'église de Nostre-Bame de ceste ville (2).

(1) M. Prarond [Canton de Rue, p. 69), fixe au 3 avril la date de ce siège.

(2) Leues les lettres escriptes à Messieurs par Mgr le duc d'Aumalle, gouverneur de cette province, par lesquelles il mande à Messieurs comment le Roy de Navarre a esté contrainct par force de lever le siège de Rouen, laquelle il a tenu siégé l'espace de six mois, à cause duquel levement de siège un Te Deum laudamus se chantera aujourdhuy en l'église

Environ le mois d'aoust et de septembre, il rennoit une malladie de varolles en sy grande abondance, qu'il y avoit des hommes et des femmes agez de xl ans quy en estoient tout couvert, et mourut tant d'enfans de ceste ville qu'on ne voioit aultre chose que les porter en terre, tellement que c'estoit pityé.

Le ije jour de novembre, jour des trespassés, pendant qu'on faisoit le service, monsieur de Yillers, gouverneur de Rouen, surprint le chastieau du Pond de Larche, aiant faict accoustrer ses gens en paisans faisant semblant d'aller au marché ; les uns portoient des fromages, les aultres du beurre, les aultres des fois de bois, avecq leurs guiraches et escoupettes soulz leurs juppes.

Au mesme temps, monsieur le duc d'Aumalle print la ville de Sainct Yallery (1 ) , et fut reprise peu après de monsieur le duc de Longueville (2). Durant ce temps c'estoit

Notre-Dame. Messieurs ont ordonné qu'aujourdhuy se fera feu de joie devant l'hostel de la ville en rejouissance du dit leveinent de siège.

Reg. de VEchev., 26 avril 1592.

(1) Le duc d'Aumale avait écrit du camp de St.-Valery qu'on lui envoyât promptement au Pont de Remy 4000 de poudre. Il lui fut répondu le 6 novembre «que Messieurs le supplient très-humblement les excuser d'autant qu'ilz ne pœuvent en tirer en aucune façon de leur magazin et que, pour le peu qu'il y en a au magazin de la ville, ilz avoient délibéré de tirer celles qui sont au magazin du Roy appartenant à ung marchand. Touteffois, siMgr. désire en prendre ladite quantité, qu'il envoie quelqu'un de sa part pour les prendre de son autorité, et qu'il envoie bonne escorte. »

Reg. de l'Echev., 1592.

(2) Le 5 nov. 1592, Messieurs ont ordonné, adfin qu'il plaise à Dieu réduire bien tost la ville de St.-Vallery en l'obéissance de l'Union,

tousjours grand-pityé pour les diversitez d'opinion quy rennoyent en France ; les uns se rendoyent au Roy de Navarre, les aultres s'en retiroient par ce qu'il n'aloit point à la messe comme il l'avoit promis.

Le vendredy ijcjour d'apvril, on chanta le Te Deum en l'église de Nostrc-Dame de ceste ville pour la prise de Noion par monsieur du Maine et le conte Charles, espaignol (i), et peu après le dit conte Charles print encores le fort de Bieauquenne et le feit raser, et St.-Vallery (2),

laquelle est à présent siegée par Mgr. le duc d'Aumalle, gouverneur de ceste province, monsieur l'evesque d'Amiens sera supplié défaire faire quelques prières et dévotions publicques et autres.

Reg. de VEchev., 1592.

Voyez : Histoire d'Abbeville et du comté de Ponthieu, par F. G. Louandre, il, 74-75. — Saint-Valery et les cantons voisins, par E. Prarond, i, 101 et suiv.

(1) De Court, i, p. 709.

(2) Le 5 mai, le Procureur fiscal fait connaître la reddition du château de Beauquesne, et Messieurs ordonnent qu'il sera escript àMgr. le comte Charles pour le remercier humblement de ce qu'il a pieu de délivrer cette province, et qu'il luy plaise commander qu'elle soit démantelée et que les paisans y soient commandés, et s'il luy plaist envoier les mallades et blessez en ceste ville, Messieurs donneront ordre de les penser.... il sera fourny ustencile pour faire la dite démolition. — Cette démolition se fit immédiatement, aux frais de le ville, qui paia pour ce fait 1500 escus-

Déjà la ville avait voulu récompenser le comte Charles et lui avait

Estappe, Adrelo (1 ) et aultres chastieaux au pays de Boullenois, dont je ne fais icy mention (2).

Le dimanche xxve jour de juillet, quy estoit le jour de Sainct Jacques, le Roy aiant promis de long temps d'aller à la messe, et voiant le pœuple et une partye de sa noblesse pour ceste occasion le quictoit, y alla ce jour icy dans l'église de St.-Denys, et promit de y vivre et mourir, et envoya une embasade vers nostre St.-Pere le Pappe pour avoir absolution, et les Princes y envoiirent aussy de leur costé. Mais, pour tout cella, bieaucoup de gens ne s'y veulle fier et disent que c'est pour ce qu'il voit que chacun le délaisse, et que s'il avoit la puissance comme il avoit heu, qu'il n'iroit poinct. Mais Dieu veulle que ce soit à son salut, à l'honneur de Dieu, et au repos de ce pauvre roiaume tant affligé.

En attendant la resolution de notre saint Pere le Pappe touchant la conversion du Roy, luy et les dits princes ont faict une treuve pour trois mois, laquelle fut publiée en ceste ville d'Amiens le v° jour d'aoust commençant à ce jour, et estoit generalle par tout la France, excepté le duc de Savoie quy n'y voulut estre comprain (3) .

Durant la treuve, messieurs envoyèrent desputez à

fait, le 30 avril, présent d'une barrique de vin en bouteille les deux tiers blanc et l'autre clairet. Reg. de l'Echev.

(1) Étaples et Hardelot (Pas-de-Calais).

(2) PAGftS, IV.

(3) Les articles de la trêve furent publié le 5 août par le Conseil auquel les ducs de Mayenne et d'Aumale en avaient fait coininau dément par lettres.

Reg. de VEchev., 1592. — De Court, i. 709. — Daire, i, 314.

Tronville (1) pour conférer quelque chose avecq ceulx de Corbye (2). Entre aultres articles il y en avoit ung qu'on faisoit deffences aux prédicateurs, et mesme fut publiées au son de la trompette, de parler mal du Roy durant la treuve, en quelque sortes et mannières que cefust. Mais le dimenche ensuivant, monsieur Saumon, à sa prédication à Nostre-Dame, remonstra à Messieurs comme il n'avoient que faire de les faire publier avant la ville pour leur clore la bouche à rencontre des huguenosts, et que les huguenosts mesme n'en sçauroient faire davantaige allencpntre d'eulx, et qu'il avoient bien moien de les appeler en particullier pour leur dire ce qu'il leur vouloient dire, et qu'il n'entendoient poinct leur trompette, et qu'il n'en feroient rien pour eulx , et qu'il feroient comme le cheval à l'esperon, qu'il en diroient encore davantaige à cause de leur trompette et qu'il ne faisoit point de tort au Roy de l'appeler luthérien, et qu'il ne le recongnoissoit point pour aultre, tant que nostre saint Pere l'auroit recongnu. (3).

(1) Tronville, dép. de Blangy-Tronville, canton de Sains (Somme).

(2) Ces députez furent sire Philippe du Béguin, ancien mayeur, et Pierre de Famechon, eschevin. — 27 août. Reg. de FEchev., 1592.

(3) Sur le récit quy a esté faict à la compagnie des propos preschés par nostre M. Saumon à raison de la publication quy a esté faicte de ce quy a esté accordé entre les depputez de Messgr. le duc d'Aumalle et Longueville, a esté ordonné que sire François Gaugier et Me Claude Pecoul, esche vins, iront trouver le sieur Saumon pour luy donner à entendre comme le tout s'est passé, afin qu'il n'ait aucune opinion que le Corps de ville ait ordonné ladite publication, et qu'il se déporte de prèscher contre Messieurs, sy premièrement il n'est bien informé de la vérité. Echev. du 13 sept. 1593 — De Court, i, 709.

Le samedy xvje jour d'octobre, il y eust ung suisse des gardes de monsieur d'Aumalle quy monta pour la seconde fois tout au bout du clocher de Nostre-Dame de ceste ville avecq son espée à son costé, et estant dessus la croix, il printen sa main le quoquelet, le montrant, l'ayant tiré hors de la croix, et le remit, puis se pendit par les pieds, la teste en bas, ses bras estendus en crucefix, puis estant redressé sur le croisillon de ladite croix, il tira son espée du fourrieau et la flamboya à deulx mains, puis il redecendit en bas. Chose merveilleuse, il y avoit tant de gens à tout costé à le regarder qu'on n'en sceu dire ; tant à ma part, je pensoient tousjours qu'il deust tomber en bas (1).

Durant ce temps, on estoit sy fort divisé l'un contre l'autre pour les diversitez d'opinon quy estoient entre les uns et les aultres, que c'estoit pityé.

LejourdeSt.-Simon St.-Jude, sire François Gauguier, sire François Castellet et maistre Anthoine de Berny furent esluz des hellecteurs pour l'un d'eulx estre maieur, pour susséder à monsieur Gouger, comme la coustume est tous les ans audict jour. Lesquels trois estoient bon catolicques, comme estoit aussy ledit Gouger. Le pœuple entendant les trois esluz, aucuns commencirent à crier : continuez ; les aultres crioient l'élection estoit bonne. Monsieur le lieutenant gênerai voiant que aucun crioient : continuez, se lieuve de son siège et vient quérir ledit Gouger en sa maison pour lui faire prester le serment, ce qu'il feit. Aiant presté le serment, aucuns se formallisoient disant que la pluspart quy avoient crié continuez estoient du

(1) De Court, i, 710. — Daire, i, 315,

party du Roy et pollictiques, comme on les appelloit et aultres quy avoient aussy crié estoient luthériens, et se mutinirent de telle sorte qu'ils s'en ailirent trouver monsieur d'Aumalle quy jouoit à la paume, et luy dirent qu'il falloit que l'un des trois le fut, et que ce avoit esté quasy tous huguenostz quy l'avoient faict continuer, par ce qu'il avoit permis de faire publier l'article contre les prédicateurs quy est icy devant. Monsieur d'Aumalle ce voiant vient aux halles quy estoient refermées, et les faict ouvrir, et envoient monsieur de Saisseval dire à monsieur le lieutenant qu'il failloit faire l'un des trois esluz. Mais monsieur le lieutenant ny vouloit entendre, tellement que le pœuple se muttinoit plus que devant. Monsieur d'Aumalle voiant qu'on n'en vouloit rien faire pour luy, il envoient et commande qu'on allast quérir ses harmes et qu'on vint aux ailes avecq et envoiirent tant de fois l'un à l'autre qu'on estoit encores en peines à deulx heures d'après diner, jusques et à tant que monsieur Gouger dict qu'il renonçoit au serment qu'il avoit faict et que on feit l'un des trois. Alors monsieur le lieutenant vint trouver monsieur d'Aumalle quy estoit aux halles dès le matin, auquel lieu on apporta les trois quennes et les platons comme decoustume, a dont chacun reportit ses harmes pour venir porter son platon, dont mr Anthoine de Berny demoura maieur et le lendemain monsieur Randon des Escureux fut prevost du Roy. Dieu nous aide bien qu'il n'y eust poinct plus grande esmeute (I). Le vendredi xxvje jour de novembre, on publia la

(1) De Court, i, 710.

treuve encores pour jusque au dernier jour de décembre ensuivant (1).

Sur la fin de ladite année que la treuve s'en alloit faillir monsieur de Vitry, gouverneur de Mieaulx, se rendit en l'obéissance du Roy; et, environ ce temps, Lion, Bourges et Horléans avecq aultres villes se rendirent aussy en son obéissance.

Le vendredi xxj jour de janvier mil vc mjxxquatorze, sur les cincq à six beures du matin, la garnison de Corbye surprint la ville de Roye et la pillirent (2). Ou il y eust plusieurs des bourgois tué et blessé pensant résister, mais il estoit trop tart.

Durant ce temps le Roy estoit devant la Fresté Millon, l'aiant siegée, mais monsieur de Guise avecq le conte

(1) Cette publication ne se fait point ici sans observations, car dans l'assemblée du 23 novembre « il a esté advisé que paravant faire publier la continuation de la trefve de l'authorité de Mg. le duc d'Aurnalle, il sera escript au sieur de la Boissière, gouverneur de Corbye, pour luy prier que durant la trefve il faut observer le règlement accordé à Milly en Gatinois. »

Reg. de l'Echevinage, 1593.

(2) Sur l'advis qui est survenu à la compagnie de la surprise de la ville de Roye, a esté ordonné qu'il sera fait bonne garde et redoublé les rondes par Messieurs, et que dorénavant il ne sera ouvert que deux portes. 21 janvier 1594.

Reg. de VEchevinage.

On aura une idée des inquiétudes auxquelles on était en proie, en lisant les mesures prises le 22 décembre précédent, mesures que l'on voit ensuite devenir chaque jour plus actives.

Charles, espagnol, le firent lever sur le commencement de febvrier et se retira à Mieaulx.

Le xxvij6 jour de febvrier, premyer dimenche du caresme, leRoy se feit sacrer dans la ville de Chartres, à cause que la ville de Rains, lieu du sacre des Rois de France, tenoit pour les princes, et environ quinze jours après il se feit couronner à St. -Denis.

Environ la my caresme, messieurs de la ville, par le conseil de monsieur d'Aumalle, firent sortirent plusieurs bourgois de ceste ville hors d'icelle pour ce qu'il avoient opinion qu'il estoient pour le Roy (1).

Durant ce temps c'estoit tousjours pis en pis par tout la France pour les divisions des hommes, car il y avoit plusieurs villes quy se rendoient au Roy. Les aultres ne s'y vouloient rendre par ce que le Pappe nel'avoient poinct absoubz. En ceste ville c'estoit le plus grand pityé du monde, par ce qu'il couroit ung bruict qu'il n'y avoit tant seullement quatre hommes de bien en une rue, deulx en une aultre, six en l'autre, et ainsy par tout la ville, par ce qu'il ne vouloient aderer à bieaucoup de choses qu'il fesoient et qu'il vouloient faire.

Le mardy xxije jour de mars, le Roy entra en la ville de Paris luy rendant obéissance, et fut par le moien des principal quy commandoient en ladite ville quy le feit entrer dès six heures du matin avecq grand nombre de gens de guerres, craindant que aucuns bourgeois ne se voulussent rebeller. Car nonobstant la grande pauvreté ou il estoient, il y en avoit quy ne le vouloient re-

(1) A. Dubois, La Ligue, p. 83.

congnoistre à cause que nostre saint Père ne l'avoit poinct receu. Mais Dieu aida qu'il n'y eust que bien, et que tout se passa sans esmotion, faisant commandement aux Espagnolz quy estoient dedens en garnison de sortir hors en dedens le diner dudit jour, leur baillant passeport pour eux retourner en leur pais, et pardonna tout ce qui c'estoit faict par le passé allencontre de luy, et promit en la présence de la vraye croix qu'il baisa, de vivre et mourir comme ses prédécesseurs Roys. Dieu luy en face la grâce.

Peu après le pceuple voiant qu'il n'y avoit poinct d'avanchement aux princes pour le repos du pauvre pceuple tant affligé, et voioit qu'en la fin qu'il eussent faict leurs affaires à leurs despens, les laissant aux broullons, se resoudirent de recongnoistre le Roy et luy rendre obéissance en remerciant les princes et ce qu'il en avoit faict que ce avoit esté à cause de l'heresie du Roy, et maintenant que le Roy alloit à la messe et qu'il promettoit de maintenir son pœupleen la religion catholicque, apostolicque et romaine, qu'il le vouloient recongnoistre comme la ville de Rouen, le xxxe jour dudit mois de mars, peu après, la ville de Troye, la ville d'Àuserre, la ville d'Abbeville, la ville de Doulensle ije jour dejuing, et aultres villes dont je ne fais icy mention (1).

(1) Si tel était l'avis du peuple, ce n'était point celui du Conseil de ville : Le 24 mars après midi « sur ce que Mg. le duc d'Aumalle a receu advis que la ville de Paris a esté délivrée au Roy de Navarre quy est dedans, et qu'il est besoing de penser à la sûreté de la ville, a esté ordonné que en attendant nouvelles certaines de ce quy s'est passé à Paris, il sera fait bonne garde par la ville et que de nuict monsieur le prevost fera faire un corps de guarde pour s'en ayder au besoing, —

Environ le my mois de may, le conte Charles, espagnol, print la Chappelle en Thierache (1), après avoir enduré plusieurs coups de cannons. Ce pendant le Roy ramassoit ses forces pour l'empêcher d'entrer plus avant en pais.

Le samedy xxve jour de juing, sur les quatre heures après diner, messieurs de la ville estant au conseil en leur hostel de ville, il vint une grande murmure du pœuple quy es toit attendant audict hostel de ville pour veoir l'issue de l'assemblée, et crenoient que ce fust pour mestre des garnissons espagnoles en ceste ville, et recommencirent à crier les unspoinct d'espagnol, les aultres crioient qu'il y en au roi en t. Tellement que le pœuple fut tout soudain

qu'il sera faict Visitation des armes des suspects, — qu'il sera escrit à Peronne, Mondidier, Abbeville, Monstrœul et Doullens, que, nonobstant ces nouvelles, Messieurs sont en bonne resolution de persister en la cause jusqu'au dernier souspir, et ce, pour les entretenir en amitié, affin qu'ils ne fassent rien au préjudice de l'Union, — que prornptement il sera envoié brefvet à Me François Roze, doien, pour sortir de la ville suivant la délibération du xvi de ce mois, — et que quand l'on aura nouvelles notamment de ce quy s'est passé à Paris, Messieurs adviseront à plus grande sûreté.

Le/26 mars le Corps de ville, après meure délibération, avisoient qu'il sera escrit aux villes de la province la resolution dans ceste ville quy est de ne jamais recongnoistre le Roy de Navarre qu'il ne soit absoubz par nostre S. Pape, quelque prospérité quy luy puisse advenir.

Reg de PEchevinage, 1594.

Les délibérations du 5, du 15 et du 30 avril ne sont guère plus favorables au Roi.

A. Dubois, la Ligue, p. 85.

(1) La Capelle, chef lieu de canton, arr. de Verrais (Aisne).

en harmes et tout prest de ruer l'un sur l'autre par chaeusne rue. Mais Dieu nous aida bien qu'il n'y eust poinct bieaucoup d'émotion. Sinon qu'il y eust ung eschevain nommé Mathieu Certain, drapier, demeurant en la rue des Yergeau, pensant aller à l'hostel de ville avecq ses harmes, estant au coing de la rue des Lombart, on le feit retourner pour ce que ceulx de ladite rue estoient déjà en harmes, et en soy retournant en sa maison quy estoit près la Table Reliant, fut tiré d'ung coup d'arquebouse par derrière dont il mourut unze jour après, et fut attint en l'espaulle par aucun de ceulx quy estoient en harmes au coing de ladite rue, tellement qu'il furent contraintz leur absenter jusques et à tant que la ville fut en l'obéissance du Roy, avecq ung aultre quy fut blessé à la belle croix (1), en la teste, d'un coup de coustela, et chacun se baricquadant en son cartier, messieurs firent publier que on raeit les harmes bas, et qu'on se retirast sur peine delà vie. Ce qui fut faict (2).

Le lendemin monsieur le duc du Maine arriva en ceste ville accompaigné de deulx cens chevaulx, mais on en voulut laisser entrer que cinequante (3).

(1) La Belle Croix s'élevait sur le carrefour de la rue des Jacobins et de la rue Porte-Paris. Voyez : Voyage pittoresque.... par M. D. V. L. d'A. (De Veilmoxt Faîné, d'Amiens). — Amiens, 1787, in-12, p. 34.

(2) A. Dubois, la Ligue, p. 88 et suiv. — Pages, iv, 72. — De Court, i, 7i2. — Daire, i, 321.

(3) A l'échevinage du 20 juiu, le sieur de Collemont a dict que monsieur le duc de Mayenne vient en cette ville et qu'il est à Longueau, c'est pourquoy il a faict assembler la compagnie pour adviser à raison de l'émotion du jour d'hier. Sur quoy, après que ladicte affaire a esté

Le lendemin lundy xxvije dudit mois, on pensa encores avoir une halarme pour les raisons susdites, mais avecq l'aide de Dieu tout se porta bien , par ce que messieurs firent quicter les bannes.

Le lendemain mardy xxvnj6 dudit mois de juing, monsieur du Maine estant dansl'evescbé avecq monsieur d'Aumalle, sur les cincq beures d'après diner ; envoirent quérir monsieur le lieutenant gênerai (1 ) , monsieur Secorion procureur du Roy (2) et le lieutenant criminel (3) et monsieur Pinguerel, m a reliant (4), disant qu'ils vouioient tenir conseil (5). Estant tous arrivez, ils les tindrent dans îedict evescbé prisonniers jusques à unze heures de la nuict, et les firent convoyer et mettre bors de la ville par la barette, réservé le lieutenant gênerai que monsieur l'e-

meurement délibéré, a esté ordonné que sire François Gaugier et MePecoul, eschevins, se transporteroient au devant de Mgr. et le supplieraient très-humblement de ne faire entrer dans la ville aultre que son train, et le moins qu'il pourra, pour éviter la rumeur du peuple.

Registre de l'Échevinage, 1594.

(1) Vincent Le Roy.

(2) Antoine Scourion, sieur de Begeudet. Une pension de 300 liv. fut accordée à sa veuve le dernier octobre 1594, pour les bons services par lui rendus à Sa Majesté, et pour élever ses enfants jusqu'à, ce qu'ils fussent pourvus par le Roi de quelque charge.

(3) Jacques Le Picard, sieur de Sauvillers.

(4) Guillaume Pingré, marchand. — Daire, I, 321.

(5) Le P. Daire ajoute h cette liste le nom de Nicolas de Laon, trésorier général (i, 322), (Nicole de Lan., — Dubois, la Ligue, 91) dont Patte ne parle point, non plus que De Court, i, 713, qui cite Lematre, conseiller.

vesque print en sa garde et pensoient aussy y avoir monsieur le vidamme d'Àmyens et monsieur de Saisseval, mais eulx doultant ny voulurent aller, et fut pour ce qu'il avoient oppinion qu'ils estoient pour le Roy, et de jour en jour il en firent encores sortir, tout des principaulx de ceste ville (1).

Durant ce temps le Roy estoit devant la ville de Lan en Lannoy, la tenant siegée.

Le lundi mje de juillet, Messieurs voiant que on estoit de jour en jour et d'heure en heure en danger de tuer l'un l'autre, voisin contre voisin d'une mesme rue, pour les diversitez d'opinions qu'ils avoient l'un contre l'autre, les uns vouloient la paix, les aultres la treuve, les aultres la guerre, appellant l'un l'autre ligueux, espagnolz, reallistes, huguenostz, policticques, tellement que c'estoit pityé, médisant des gens de bien, menachant monsieur l'evesque de le faire chasser hors de la ville à cause qu'il ne vouloit permettre prêcher aucuns prédicateurs quy estoient venu de Paris, par ce qu'il exortoient le pceuple à sédition, pour ce qu'il voioit bien que le pceuple estoit assez irrité l'un contre l'autre, sans l'émouvoir encores, et mesme fut contraint leur donner permission de prêcher. Et pour appaiser le pceuple, mesdits sieurs firent ledit jour une assemblée des trois estats par laquelle il fut arrestô qu'on viveroit à l'advenir en paix, faisant deffence de injurier l'un l'autre, pardonnant les uns aux aultres ce quy s'estoit passé, et qu'il n'y auroit en ceste dicte ville aucunne garnisons françaises ny espagnoles. Mais pour tout

(1) A. Dubois, p. 94.

cella on ne fut depuis en plus grande asseurance, par ce qu'ils disoient en leur arrest qu'il n'y auroit aucunes garnissons s'il en estoit nécessité, et pour ce on creinoit qu'il ne disent qu'il en estoit nécessité, quand bieau leur eust pleust, tellement que c'estoit pityé par ce que autant d'hommes autant d'opinions (1).

Les cappluchins furent érigés en ceste ville par monsieur le duc d'Aumalle, du consentement de monsieur Pevesque, l'an mil vc inj" traize, en la rue des jardins (2) , en la maison de monsieur Aux Goustieaux, ancien maieur, qui se estoit fuy pour debtes, et leur ayant audit lieu accommodé une chappelle, chantirent leur première messe le dimenche xxje jour de novembre audit an, ou estoit présent le dit sieur d'Aumalle, et l'an mil six cens on commensa à leur bastir une église prez St. -Laurent, et pour furnir à icelle, monsieur l'evesque et monsieur le Vidamme d'Amiens allèrent avant la ville prier les habitans vouîloir donner quelque chose.

L'an mil vc mjxx xmj, le mardy xxvje jour de juillet, monsieur du Maine envoya plusieurs billetains à plusieurs bourgeois et des principal de ceste ville, dès le matin, leur faisant commandement de sortir de la ville pendant une heure après la présente receue, par ce qu'il avoit oppinion qu'il estoient affectionnez pour le Roy, comme il luy avoit esté rapporté par aucun de la ville qu'il les avoient baillé par escript audit sieur du Maine jusque au nombre de cincq cens et plus. Lesdits bourgeois

(1) A. Dubois, p. 92.

(2) Cette rue a depuis lors porté le nom de rue des Capucins.

aiant receu leurs billetains se assemblirent tous ensemble et allirent trouver monsieur le maieur quy esloit dans l'hostel de ville avecq les eschevains, leur monstrant leurs dits billetains, sçavoir s'il les avouoient, et que autrement il ne sortiroient poinct, disant qu'il ne congnoissoient en ceste ville pour rendre obéissance qu'eux et non les princes. Messieurs respondirent qu'il ne sçavoient ce que c'estoit, et qu'il alloient tenir conseil pour ce faict, et qu'il ne sortissent poinct encores jusque et à tant qu'il auroient autre commandement, et aiant tenu leur dict conseil, allirent trouver le dit sieur du Maine et luy priirent que lesdits bourgeois ne sortissent poinct. Mais pour toute prière qu'il firent, il ne peurent obtenir aultre cbose qu'il en sortiroit une partye ausquels Messieurs envoirent billetins signé du greffier, ou estoit escript qu'il sortissent des l'heure mesme hors de la ville pour six jours, et au bout des six jours il leu r seroit faict droictz sur la revocation, mais le lendemin la chance retourna comme verrez (1).

Le lendemain merquedy que les portes n'estoient encores ouvertes, il vint quelque nombre de gens de chevaulx à la porte de Bieauvais pour entrer dans la ville par ce que monsieur du Maine les avoit mandé. Messieurs en estant adverty pensirent que ledit sieur du Maine avoit en ceste ville beaucoup de gens de guerres et qu'il en vouloit encores faire entrer, et qu'il vouloit faire sortir les principal bourgois hors, comme dict est, commencirent h leur persuader qu'il vouloit se rendre mestre de la ville, et messieurs voiant le pœuple quy se mutinoit fort, tout

(1) A. Dubois, p. 98. — Pagès, iv, 73. — De Court, i, 714.

prest à prendre les harmes, vont trouver ledict sieur du Maine pour le remonstrer qu'il y avoit grand nombre de gens de guerres dans la ville, et que le p couple se mutinoit fort de ceux qui estoient attendant à la porte pour y entrer encores. Ledict sieur du Maine respondit qu'il vouloit estre obey ou bien qu'il planteroit son guidon au millieu du m a relié, et qu'il metteroit la ville au feu et au sang. Mais on luy monstra bien qu'il n'es toit poinct m estre de la ville comme il pensoit. Messieurs estant de retour dans leur hostel de ville, envoiirent advertir tous les capiteines des cartiers qu'il fissent commandement à tous leurs gens d'aller en leur cartier avecq leurs harmes, ce qu'ils firent. Tous les bourgois estant en leurs cartiers, messieurs firent assembler tous les chefs des portes pour demander leur advis. Le conseil estant tenu, il fut arresté que tous les gens de guerre quy estoient en ceste ville sortiroient de la ville deulx heures après la publication quy fut faicte, réservé les compaignyes ordinaires de la ville. Et fut arresté que tous les bourgois quy avoient esté mis hors de la ville seroient revocqué. La publication estant faicte par les quarfour de la ville, les souldart furent embouché par aucun sedisieux de ceste ville qu'il ne sortissent poinct et qu'il auroient du secours de la part de plusieurs de la ville, ce quy fut cause que Farrest ne fut mis en exécution, et de faict ne voulurent poinct sortir, ains s'a rm iront tous en leurs hostelleryes jurant que le premyer quy entreroit dedens pour les faire sortir perdroit la vye, espérant d'avoir du secours, comme on leur avoit promis. Messieurs voiant tel train et telle dissention entre les bourgois quy estoient en harmes en leur car-

tiers par leur commandement , furent bien empêché d'avoir à faire aux princes et aux bourgois, car les cartiers se bendoient l'un contre l'autre ; les uns vouloient que les gens de guerre sortissent, comme il avoit esté arresté, les aultres ne vouloient poinct, tellement que c'estoit pityé. Le cartier du petit marché estoit bandé contre celuy du grand marché, et allirent quérir un cannon sur les rampart qu'il posirent sur le pond du moullin du Roy, et le braquirent droict au grand marchez, au cartier, et mesme escarmoucirent l'un l'autre. Mais Dieu aida bien qu'il n'y eust personne de blessé. Et fut on en telle division jusque au soir que chacun se retira, et durant la nuict on feit une bonne patrouille avecq ung bon nombre de bon bourgois bien harmez. La ville fut en harmes depuis le merquedy jusque au lundy ensuivant que ledit sieur du Maine sortit de la ville, je ne say pour quel subject, sy c'estoit qu'il ne pouvoit estre mestre de la ville, et qu'il avoit peur d'estre siégé du Roy, par ce que le bruict couroit que la ville de Lan estoit rendue et que l'armée approchoit en decha. Et pour ce nous debvons bien remercier Dieu de nous avoir délivré d'une telle servitude là où on nous vouloit mettre, et de nous avoir faict la grâce d'y résister, car les.souldart se promettoyent la ville à leurs dévotions et disoient à leurs hostes et hostesses, les appellant manans, qu'il eschapperoyent bien s'il eschappoient pour leurs moiens, et que les bourgeois avoient assez jouy de leur privilliege et commandé, mais qu'il commanderoyent à leur tour. Mais il trouvirent des manans qu'il leur tindre teste (1).

(1) Daire, t, 327. — De Court, r, 71b. — Dubois, p. 99.

Le Roy ayant tenu le siège devant Lan en Lannoy l'espasse de trois mois et plus, se rendit par composition et entra dans ladite ville le ije jour d'aoust.

Le dimanche vije jour d'aoust messieurs de la ville furent adverty que les sai tours et les pingneurs se dévoient le lendemain assembler devant l'hostel de ville pour demander la paix, par ce qu'il ne gainoient poinct leur vye et qu'il mouroient de fin. En estant doncq adverty firent publier avant les quarefour de la ville, au son de trompe, que nul ne fut sy ossé de s'assembler avant la ville que plus de quatre ensemble, sur peine de la vie.

Mais nonobstant la deffence, îesdits saiteurs et pingneurs ne laissirent de leurs assembler le lendemain lundy, dès le matin, vuje jour d'aoust, devant l'hostel de la ville, une partye au grand marché et aultres lieux de la ville, criant que il vouloient qu'on leur donnast à travailler et qu'il mouroient de fin, et qu'il vouloient avoir la paix. Messieurs leur dirent qu'il ouvriroient ung atteillier pour les faire travailler. Il respondirent qu'il n'a voient que faire d'ateillier, et qu'il vouloient avoir la paix. Et furent jusque à midy assemblez sans aucunne harmes, et se retournirent diner chacun en leurs maisons.

Mais quand ce vint après diner, au lieu de cincq cens il s'en retrouva mille encores sans aucunes harmes, et s'en vindre tous rassembler devant l'hostel de ville, aiant la plus grand part des fleur blanche à leurs chapieaux pour monstrcr qu'il portoient les livrées du Roy. Estant donc tous assemblé sans aucunes harmes, il y furent j usques environ six heures criant vive le Roy, tenant messieurs quy estoient dans ledit hostel de ville en suspence, n'osant sor-

tir hors, car ceux quy sortoient estoient meurdry de coup de pieds qu'on leur rouoit, et y vint queque boucher harmez pensant les faire retirer, mais il furent désarmez et presque meurdry de coup de pied, quy fut cause que personne n'y ossit plus approcher. Quand ce vint environ sur les six heures, il commencirent à aller quérir leurs harmes l'un après l'autre. Messieurs estant enfermés dans la chambre du conseil, n'osant sortir, pensoient qu'il se deurent retirer sur le soir, comme il a voient faict au diner, aiant délibéré d'aller prendre au lict ceulx qu'il avoient remarqué les plus mu tains de ceulx qui s'estoient assemblé les premyers, et de les faire pendre le lendemain. Mais il furent trompé, car aiant esté quérir leurs harmes l'un après l'autre, il se trouvèrent bien jusque à cincq ou six cens et plus, et se saisirent d'unne pièce de cannon quy estoit devant ledit hostel tout chargé. Mesdits sieurs voiant que c'estoit à bon, il firent publier avant la ville qu'on enverroient desputez devers le Roy pour faire une treuve, et qu'on se relirast.

Mais ils criirent tous qu'il ne se retireroient poinct et qu'il n'avoient que faire de treuve, et qu'il vouloient avoir la paix promptement, et qu'il n'atenderoient plus, criant tousjours vive le Roy.

Quand les marchant et bourgois de la ville quy estoient serviteur du Roy virent que ce peuple ne se lassoit poinct, mais au contraire qu'il estoient plus encouragé que devant, commencirent à leurs h armer et vindre trouver le gro quy estoient devant l'hostel de la ville et aux environ. Monsieur le Yidammc d'Amiens, monsieur de Saisseval, et aullrc gentilhomme voiant que c'estoit à

bon, se harmirent avecq tous leurs gens, et vindres bien harmez devant ledit hostel de ville, disant qu'il en falloit vuider, puisqu'on estoit sy avant, et commencirent à les drescher en hordre, faisant baricquades en plusieurs cartiers, comme au coing de St. -Martin, au grand marché, au pont de St.-Leu, à la belle croix, et aultre lieu de la ville, et mirent par tout lesdits cartiers de bon chef pour y commander (1).

Monsieur le duc d' Au mal le quy estoit logé à l'hostel de Cerquant, rue St.-Denys, voiant tout cecy, fut bien empêché, tellement qu'il se vint saisir du parvy de Notre- Dame avecq plusieurs en plus grand nondre qu'il luy fut possible, et commença soy barricader à l'encontre du cartier de St.-Martin, mais il ne luy fut poinct possible de ramasser plus de deulx censcincquante hommes ou environ, par ce que plusieurs bourgois qui estoient affectionné à son service, ne peures passer par quelque costé que ce fut, quy fut cause qu'il se tindre en leurs maisons. Estant doncq sur ledit parvy prétendant tousjours de gaignier l'hostel de ville pour desgager messieurs quy ne se vouloient poinct rendre , monsieur de Moncaverel quy estoit avecq luy sur ledit parvy avec sa compaignye quy estoit de cincquante cuiraches, demanda à monsieur d'Aumalle de luy laisser faire la poincte avecq sesgens, et qu'il fonseroit tout, ce que monsieur d'Aumalle luy accorda. Et en approchant de la baricade de St.-Martin, commença à crier vive le Roy, et tourner visaige à monsieur d'Aumalle, et par ainsy on le laissa passer à ladite baricade,

(1) Daire, i, 329. — De Court, j, 717.

et donna une grande resjouyssance aux serviteurs du Roy, leur donnant bon courage.

Monsieur d'Aumalle voiant que ledit sieur luy avoit tourné visaige, fut Lien estonnez, et ceulx quy suivoient de loing ledit sieur de Moneaverel pensant le seconder, et voiant qu'il les avoit trompé, s'approchirent de la baricquade et vindre donner une cbarge, tellement qu'il tiraste fort et ferme l'un sur l'autre, environ sur les unze heures de la nuict; mais il nepeure rien faire, et furent contrain leur retirer, et n'y eust que cincq au six de tué tant d'un costé que d'autre, avecq plusieurs de blessé, et n'y ossirent plus retourner. Cependant monsieur le maieur et le prévost du Roy avecq quelque eschevains estoient tousjours dans l'hostel de la ville, ne leur voulant rendre. Mais quand il virent que monsieur d'Aumalle ne les pouvoit venir desgager, commencirent à leurs aviser et penser ce qu'il dévoient faire, et mandiste monsieur le lieutenant gênerai et monsieur de Saisseval pour parlementer, scavoir comme il feroient en la fin. Les dessus nommez monstrerent à messieurs les harticles que le Roy leur avoit envoié signées de sa main, leur promettant, sy l'occasion se presentoit de luy rendre la ville, qu'il entretiendroit les previllieges de ladite ville et les harticles signées. Messieurs delà ville voiant lesdites harticles furent bien estonnez, et comme contrain se rendirent et ditte pourquoy on ne leur avoit poinct monstré plus tost. Mais on leur respondit qu'on leur avoit donné assez d'advertissement, mais qu'il n'y vouloient entendre. Et estant rendu il sortirent hors dudit hostel de ville et vindre à la porte dudit hostel, là où monsieur le maieur presta le serment

pour le Roy, là où le pœuple recheut une grande resjouissance en criant vive le Roy par tous les cartiers de la ville plus fort que devant, et fut sur les deulx heure de la nuict. Il y avoit plusieurs ha r mes dans la chambre du conseil qu'on meit hors pour ceulx qui n'estoient poinct bien harmez, avecq plusieurs torse qu'on allumast pour voir tant pluscler, et quand ce vint sur les cineq heure du matin, lesdits harticles furent publiés avant les carfours de la ville (1).

Monsieur le duc d'Aumalle voiant qu'il ne pouvoit rien faire, et que monsieur le maieur estoit rendu, envoia prier qu'on le voulsit laisser sortir hors de la ville avecq ses gens dès qu'il fut jour, ce quy luy fut accordé. Et cependant on escript à monsieur de Humiere quy estoit à Corbye comme tout s'estoit passé, et qu'il vint, s'il luy plaisoit, sy tost la présente receue, ce qu'il fit, car il estoit à la porte de monstrecu dès sept heures, là où il fut jusque à douze que les portes furent houvertes, par ce qu'on attendoit que monsieur d'Aumalle fut prest à partir pour les ouvrir, par ce qu'on luy avoit promis qu'il n'entreroit personne dans la ville qu'il ne fut sorty hors, tellement qu'il estoit douze heures du diner quand la porte fut ouverte et qu'il sortit par ladite porte de monstrecu , là où monsieur de Humieres estoit attendant, et se retira dans St. -Pierre jusques à tant que ledit sieur d'Aumalle fut passé avecq tous ses gens (2).

Monsieur d'Aumalle estant passé, il entra dans la ville,

(1) Dubois, p. 100. — Daire, i, 332. — De Court, i, 719.

(2) Pages, iv, 86. — De Court, i. 721.

là où il trouva encores tout le pœuple en harmes, car on ne quicta poinct les harmes depuis le soir jusque à tant que monsieur d'Aumalle fut sorty et ledit sieur de Humieres fut entré comme lieutenant de monsieur le duc de Longueville en son gouvernement de Picardye. Et sy tost qu'il fut dans la ville, chacun se retira porter ses harmes en sa maison, et commencit on à sonner à Notre-Dame pour chanter le Te Deum laudamus, là où on se trouva en grande dévotion, en rendant grâce à Dieu que tout s'estoit sy bien passé sans y avoir heu sy peu de sang respandu.

Le lendemain, quy estoit le jour de St. -Laurent, on feit la procession generalle, là où monsieur l'evesque portoit la vraye croix, là où on chanta au retour d'iceile de recheuf le Te Deum.

Monsieur de Humieres feit publier ledit jour de sainct- Laurent que on eust à vivre en paix les uns avecq les aultre, pardonnant les uns aux aultre tout ce quy s'estoit passé et que on meit tout soubs le pied. Et peu après la ville de Bieauvais et du Nœuf Chastel se rendirent aussy en l'obéissance du Roy (1).

Le jœudy xvnje jour d'aoust ensuivant, sur les six heures du soir, le Roy, assavoir le Roi Henry mj0, par la grâce de Dieu Roy de France et de Navarre, feit son entrée en ceste ville là où il fut receu en grande manifissence par la porte de Bieauvais. Et fut conduict droict à la grande esglise de Notre-Dame par les monastère et le clergé de la ville quy l'atendoient à la porte, là où il fut receu de monsieur l'evesque, et promit de maintenir ce qu'il

(1) A. Dubois, p. 102.

avoit promis, assavoir de conserver la religion de ses devanciers en ce Roiaume. Dieu luy en faire la grâce ! Et fut en ceste ville jusques au mardy ensuivant qu'il partit par la porte de Noionpour aller à Gonipieigne assisté de plusieurs grand seigneur quy estoient entré avecq luy. Dieu le garde de mal (1)!

Le Roy estant party de ceste ville, monsieur de Humieres quy estoit demouré, feit commandement à plusieurs des bourgois de ceste ville, assavoir de ceulx quy avoient faict plusieurs assemblées et faict sortir plusieurs bourgois par le passé hors de la ville pour la mettre en asseurance pour les princes, de sortir hors de la ville pour mettre la ville en asseurance pour le Roy, tout ainsy qu'il l'avoient mis en asseurance pour les princes. Entr'aultres il y avoit monsieur Randon, prevost du Roy, et cincq ou six aultres eschevains , pour jusque et à tant qu'il y auroit quelque changement et quelque fins aux guerres (2).

Le vendredi xvje jour de septembre, ont feitcomman-

(1) Les détails de la réception du Roi occupent toutes les séances de Féchevinage des 12, 14, 16, 17, 18 août. On y remarque surtout cette disposition qui contraste avec toutes celles qui avaient été prises chaque jour pour la sûreté de la ville : « A esté ordonné que pendant que sa Majesté sera en ceste ville, il ne se fera aucune garde stationnaire ni patrouille. » 14 août.

Voyez pour l'entrée du roi : Pagès, iv, 90. — De Court, i, 1C2Z. — Daire, i, 335. — Palma-Gayet, Chronologie novenaire, 13 août 1594.

(2) Le 23 août, Auguste Louvencourt fut commis et député pour exercer la prévôté royale de la ville durant l'absence de Nicolas Randon, absent par le commandement du Roy. Registre de l'Echevinage.

De Court, i, 723. — Daire, i, 337,

dément aux bourgois de ladite ville de leur trouver aux balles pour prester le serment en la présence de monsieur de Humieres, et puis après ebacun allait sur son capitaine de cartier siner (1).

Le dimencbe xxnje jour d'octobre, monsieur le duc de Longueville arriva en eeste ville et s'en alla à St. -Quentin buict jours après (2).

Durant ce temps monsieur d'Aumalle quy s'estoit retiré au sortir de ceste "ville en la ville de Hem (3), donnoit permission à ses gens quy estoient avecq lui, et à ceux de Noyon quy tenoient aussy pour luy, de courre avant le pays et prendre prisonniers tous ceulx qu'ilz trouvoient des villes quy tenoient pour le Roy, tellement que c'estoit pityé, car on n'osoit sortir hors de la ville, non plus que devant, sans grand danger (4).

Le jour de St. -Simon St.-Jude, monsieur de Famechon, advocat, sire François Gouger, ancien maieur, qui se doibt nommer le premyer, et monsieur Cordellois, furent esluz

(1) Cette prestation de serment ne se fit pas sans difficulté, car nous lisons dans l'écbevinage du 5 sept, o Sur les diffieultez qui se sont présentées par devant M. d'Huniières, gouverneur et lieutenant gênerai, pour la prestation du serment de fidélité au Roy, d'ailleurs messieurs de l'église et de la justice refusent de prester ce serment par devant messieurs de la ville, et après que Messieurs ont donné advis sur cette affaire, a esté ordonné qu'il sera insisté à ce que tant ecclésiastiques que de justice et généralement tous les babitans de la ville ayent à faire le serment dans l'bostel de ville par devant Messieurs. »

(2) Pages dit le 27, c'est une erreur.

(3) Ham, cbef-lieu de canton, arr. de Péronne (Somme).

(4) De Court, i, 735.

pour l'un d'eux estre maicur, comme la cous tu me est tous les ans , desquels trois monsieur de Famechon démolira,, dont le peuple recheut une grande resjouissance, parce qu'il estoit homme sage et bon catholicque et affectionné au service du Roy (1).

Le lundy xije jour de décembre le Roy arriva en ceste ville sur les cincq heures du soir par la porte de Noyon, accompagné de plusieurs grands seigneurs, là ou les previlliegez de ceste ville allirent au devant, et partit d'icelle le samedy ensuivant par le cay, où il alla en bastieau jusque au pond de Remy (2), et le lendemain, quy estoit dimenche, feit son entrée en la ville d'Abbeville, et repartit d'icelle le lendemain pour venir coucher à Piquigny, et le lendemain, quy estoit mardy, arriva en ceste ville par le dit cay en bastieau, et ne coucha en ceste dicte ville que ceste nuict là, car il partit le lendemain pour aller à Paris (3).

(1) Pagès, iv, 101. — De Court, i, 735. — Le 17, le Roi avait écrit et admonestait messieurs d'esliredes magistrats affectionnés à sonservice. Le 28, on ordonne qu'il lui sera fait réponse que tous messieurs sont ses très-affectionnés serviteurs, et luy eu sera envoyé la liste.

Echevinage du 28 octobre.

(2) Pont-Remy, canton d'Ailly-le-Haut-Clocber , arr. d'Abbeville (Somme).

(3) Pages et Daire fixent l'arrivée du roi au 7 et son entrée à Abbeville au 13. Il y a erreur, c'est le 18 décembre 1594 qu'il vint dans cette ville et c'est le 12 qu'il arriva à Amiens. On lit dans l'échevinage de ce jour : Messieurs ont conclu que quand le Roy viendra en ceste ville il ne luy sera fait aucun présent de la part de la ville, d'aultant qu'il n'est accoutumé de faire présent aux Roys sinon à leur entrée, et d'aultant

La nuict du Nouel, pendant qu'on chantoit matinne, les Espaignols entraste dans la ville de Monstrœul par le moien d'unne fausse vendition qu'on leur avoit faict, là où il y avoit plusieurs enbusquade tant dans la ville que hors, là où il y en eust bieaucoup quy ne retourniste poinct au pays.

Le mardy xxvije décembre, jour de St. -Jehan FEvangeliste, feste du Nouel, le Roy eschappa bien qu'il ne fut tué dans la ville de Paris par ung jeune compaignon âgé de xvnj ans, quy luy donna ung coup de coustieau dans la lieuvre, laquelle fut percée jusque aux dens du coup quy luy pensoit donner dans la gorge, et fut exécuté le jceudy ensuivant. Assavoir il feit réparation devant l'église de Notre-Dame avecq une torse dans sa main ; après eust le poing droict couppé, et feut estenaillé et tiré à quatre chevaux et brullé, en après les cendres jestez au vent. Sy tost que les nouvelles furent arrivés en ceste ville, on feit la procession generalîe sur le soir quy estoit le vendredy d'après le Nouel, et fut encore festes le di mendie ensuivant, là où fut porté la fiestre de St.-Fremin le Gonfez, et fut allumé ung feu sur le soir devant l'hostel de la ville et aussy avant la ville, et tiré du cannon sur les rampart pour remercier Dieu de nous avoir préservé de une telle fortunne et captivité que nous eussions esté, sy ce malheur

que madame de Lyencourt , bien aymée du Roy, pourra arriver quand et luy en ceste ville, et que le Roy désire qu'elle soit congratulée de la part de Messieurs, a esté conclu que lors qu'elle sera arrivée en ladite ville, Messieurs l'yront veoir en corps, et luy sera faict présent de vin et d'ypoeras comme l'on a accoustumé de faire aux princesses.

Echevinage du 12 décembre,

fut advenu. Et dict on que ce fut par suasion de quelque gesuiste, et dict on qu'il sont benny hors du Roiaume et leurs biens confisquez aux pauvres. Le faict n'aiant esté justifyé, ils ont esté depuis restablis en France (1).

Le samedi mje jour de febvrier, il fut faicte une publicacation de par le Roy par laquelle on feit assavoir à tous ceulx qu'on avoit mis hors de la ville, et à tous ceuîx quy s'en estoient allé avecq les sieurs du Maine et d'Aumalle, que s'il vouloyent revenir qu'il rentroient en tous leurs bénéfices, offices, estats et de tous leurs biens, et que le Roy leur pardonnoit tout en luy prestant serement de bonne fidellité, et faisoit deffences à toutes personnes de ne leur rien reprocher (2).

Le samedi ensuivant xje dudit mois de febvrier, on publia en ces te ville la guerre allencontre du Roy d'Espaigne, au grand regret de bieaucoup de bonnes gens (3).

Du depuis que ceste guerre fut publyée, on fut en telle peine que devant, car il vint une armée du Pays-Bas de dix ou douze mille hommes quy estoient sur ces frontières, tantost versDoulens, tantost vers Aussy (4), tantostvers Monstrœul, tantost vers St.-Quentin, courant vers la Pi-

(1) C'est le 30 décembre que furent lues les lettres de M. d'Humières touchant l'attentat.

(2) Pages, iv, 103. — De Court, i, 736.

(3) Daire, i, 340 — De Court, i, 736.

(4) Auxy-le-Chàteau, chef-lieu de canton, arr. de St.-Pol (Pas-de-Cal.)

cardye et ruinant tout ce qu'il trouvoient, tellement que c'estoit pityé, par ce qu'il faisoient tout ce qu'il vouloient, car il n'y avoit personne quy allas t après eux, et n'y avoit que quelque peu de pillard au decha de la rivière quy ne faisoient que pillier tous le pays et ne vouloient poinct passer la rivière pour trouver l'ennemy, par ce qu'il n'estoient poinct pour résister, tellement que c'estoit pityé, car le pays es toit ruiné aussy bien de ceulx quy nous dévoient conserver que de nos ennemys.

Les Espaignols estant près de Doulens et mesme aiant pris le chastieau de Lucheu (1), monsieur de Longueville partit de ceste ville pour aller à Doulens avecq quelque nombre de chevaux. Estant dans le chastieau, il se saisit du gouverneur et le meit hors de son gouvernement pour quelque soupchon ou bien par quelque vindication, pour le tort qu'il avoit faict durant qu'il tenoist pour les princes en la forest de Lucheu quy appartient à madamme de Touteville, sa mère, à laquelle forest il avoit faict abastre plusieurs arbres et faict grand tort, et meit à sa place monsieur du Ronsoy, fils de monsieur dePienne (2). Mais le Roy en estant adverty commanda à monsieur de Longueville de remettre cesthuy qu'il avoit mis hors dudit gouvernement, et que cesthuy quy y estoit sortit.

Monsieur de Longueville retournant audit Doulens pour

(1) LucheuXj canton et arr. de Doullens (Somme).

(2) Léonor de Hallwin, fils de Charles de Hallwin, seigneur de Piennes, marquis de Maignelay, avait pris le titre de seigneur de Ronsoy après la mort de Robert de Hallwin, son frère, tué à la bataille de Goutras, en 1587.

remettre ledit gouverneur en sa place, et monsieur du Ronsoy en estant adverty, et approchant du chastieau environ sur les nœuf heures du soir, le mercredi ve jour d'apvril, les bulvart du chastieau le salluant avecq coups d'arquebouse, aucuns chargirent à balle et tinrent de telle sorte qu'il attindirent mon dit sieur de Longueville avecq ung aultre gentilhomme engaineur du Roy, tous deux en la teste, tellement qu'on les ramena en ceste ville pour les faire penser. Mais on ne les peust sy bien penser qu'ilz en moururent, assavoir ledit engaineur du Roy environ huict jours après, et mourust seigneur duc de Longueville trois semaines, assavoir la nuict d'entre le mercredy et le jœudy quy estoient le xxvje elle xxvije dudit mois d'apvril, et mourut en son logis des T rois-Cailloux (1).

Madamme de Longueville sa femme et fille du duc de Nevers (2) estoit sur le temps d'acoucher de son premyer enfant quand sondit mary fut blessé , et mesme accoucha, le ije jour après sa blechure, d'un fils (3).

Le samedi xxixe jour d'apvril mil vc iujxx quinze, il fut faictune publication de par messieurs les maieurs que le

(1) Pages, iv, 104 —De Court, i, 736.

(2) Catherine de Gonzague-Clèves, fille de Louis, duc de Nevers, née le 21 janvier 1568, avait épousé Henri d'Orléans, duc de Longueville, le 28 février 1588.

(3) Henri IV fut le parrain de cet enfant auquel il continua le gouvernement de Picardie; le comte de St.-Pol devait en remplir les fonctions jusqu'à la majorité de son neveu qui fit son entrée en ceste qualité le 9 août 1614, après avoir fait publier son pouvoir le 12 novembre 1613.

Echev. du 12 nov. 1613.

De Court, i, 738.

Roy leurs avaient mandé que tous ceulx quy s'en estoit allé avecq les sieurs du Maine et d'Omalle, quy estoient revenus en ceste ville, qu'il eussent à en sortir pendant le lendemain pour tout le jour, ou à faute de ce faire qu'il seroient déclarés de bonne prise. Et fit on sortir plusieurs quy avoient esté fort affectionnez au party de la ligue, nonobstant la publication quy avoit esté faicte de par le Roy le samedy mje jour de febvrier. Je ne scay pour quel subject (1).

Le corps de monsieur de Longueville fut porté le premyer

(1) L'instruction du sieur de la Mare, l'un des huissiers de la chambre du Roij qui avait apporté ses lettres aux habitants d'Amiens était ainsi conçue :

« Leur fera entendre la plaincte que faict sa majesté allencontre d'eulx pour avoir souffert ceux qui ont esté expulsez comme séditieux et perturbateurs du repos publicq estre retournez, faisant appertement congnoistre tant par les langages qu'ils tiennent publiquement contre nous et les prédicateurs quy leur annoncent la parole de Dieu et l'obéissance qu'iïs nous doibvent, pratiquent l'entrée au duc d'Aumalle en nostre ville que aux autres nos ennemis avecq lesquels ils ont intelligence et correspondance manifeste.— Sa dite majesté faict commandement très expressément tant aux maires que eschevins, corps et conseil de ladite ville, de les faire vrider et desloger d'icelle pour quelque temps et jusqu'à ce qu'il en ayt par nous esté ordonné, et selon que l'establissement de nos affaires en ceste ville le requerra. — Qu'entr'autres les nommez Castelet, Berny, Gougier, Saguier et surtout ceux là, Velus quy est prevost des mareschaulx, sont et doivent estre tenuz fort suspects et comme ministres des mauvais desseins et intenteurs desdits ennemis. — Qu'ils ayent à y pourvoir promptement et donner tel ordre à cela qu'il n'en arrive aucun préjudice au service de sadite majesté.

signé : Henry.

Daire. i. 340.

jour de may en l'église de St. -Martin à moines dans la chapelle de derrière le cœur, en attendant qu'on le porteroit au Chatieau Duncq (1) près Orleens, où sont ses prédécesseurs.

Durant ce temps c'estoit grand pityé de voir tant de pauvre gens pillé et destruict et languisant de fin par ce que le blecl commencit à renchérir depuis que la guerre fut publiée, à cause du grand degat que faisoientles gens de guerres tant d'un costé que d'aultre. Ce quy valloit quarante soubz vallut eincquante, puis soixante, puis ung escus xx s. ung escus xxx s. puis ung escus xxxx s., tellement que c'estoit la plus grande pityé à voir tant de gens languisant de fin, par ce qu'on ne gaignoit rien de son mestier, et y avoit tant de pauvre dans la ville quy ne sçavoient où aller et s'estoit reffugié en icelle, tellement qu'il mourroient de fin l'un pour l'autre, tant y en avoit.

Au commencement du mois de may, les Espaignols passirent l'ieau à Bray (2) et vindre pillier le chastieau de Chaunes et prindre madame prisonnière, et la mirent à rançon, aiant tout pillé le chastieau et emmené tout le bled quy estoient dedens.

Et pillirent aussy une grande partye du pays de Santer. Cependant les Françoys pilloient vers Haidain (3) et Sainct-Aumer. Quand les uns pilloient à ung costé, les aultres pilloient à l'autre.

(1) Chàteaudun, chef-lieu d'arr. (Eure-et-Loir).

(2) Bray-sur-Somme, chef-lieu de canton, arr. de Péronne (Somme).

(3) Hesdin, arr. de Montreuil (Pas-de-Calais).

Le vije jour de juing on feit le service sollennel en l'église Notre-Dame pour monseigneur le duc de Longueville, son corps estant encores dans l'église de Saint-Martin à moines (1),

Le chastieau delà ville de Hen s'estant rendu au Roy, monsieur le conte de Sainct-Pol et monsieur de Humiere entrirent dedens avec ung grand nombre de gentilshommes et quelque huict à nœuf censsouldart. Estant dedens ledit chatieau firent unesortyesur les Espaignols quy tenoient la ville et donnirent tant de charge l'un sur l'autre qu'il furent depuis le matin, quy estoit le mardy xxe jour de juing, jusque à quatre à cincq heure du soir à combatre l'un sur l'autre. En la fin les François furent les mestre et prindre la ville de forche, là où de malle fortune monsieur de Humiere, lieutenant pour le Roy en Picardye, fut frappé au fron d'un coup de mousquet dont il mourut soudain , au grand regret de la Picardye , avec quelque nombre de gentilshomme et environ cent cincquante souldart, dont la mort dudit sieur de Humiere donnirent au cœur des François telle tristesse que on tuit tous les Espagnols jusques au nombre de huict à nœuf cens.

Cependant les Espaignols estoient devant le Chatellet en Cambresy (2), quy y envoiirent du secours, mais il furent contraint leur en retourner estant à my chemain, quand

(1) Pages, iv, 109. — De Court, i, 739. — L'abbaye de St.-Martin-aux- Moines, plus connu sous le nom de St.-Martin-aux- Jumeaux, occupait remplacement qu'occupa en 1634 le couvent des Célestins dont une partie est devenue le Palais-de-Justice.

(2) Le Càtelet, chef-lieu de canton, arr. de St.-Quentin (Aisne).

il ouirent dire que ladite ville de Hen estoit rendue, et que la plus grande partye de leur gens y estoient demeurez.

Cependant le Roy estoit en la haute Bourgogne, vers Dijon.

Ledit château du Chatelet aiant enduré plusieurs coup de canon, le gouverneur fut contrainct se rendre à conposition en la fin du mois de juing l'an mil vc m*xquinze.

Le lundy xxmje jour de juillet, les Espaignolz estant devant la ville et chatieau de Doullens, les tenant siegées des passé huict jours (1), monsieur de Yiilers, gouverneur de la ville de Rouen, monsieur de Sesseval et aultre grand seigneur accompaignez de la plus grande partye de la noblesse de Picard ye, s'approchirentpour recongnoistre l'ennemy et pour ravitaillier la ville, estant jusques au nombre de mille à douze cens chevaux et quatre à cincq cens hommes de pied, attachèrent l'ennemy et donnirent de telle furie qu'ils furent victorieux la premyere et 11e charge, là où fut tué monsieur de Sesseval. Mais quand ce vint à la nje charge, de malle fortune les Espaignolz furent victorieux par le moyen de leur canon, tellement que nostre armée fut contraint s'en retourner avecq grand perte, là où fut pris prisonnier ledit sieur de Villers,

(1) Le 23 juin l'échevinage d'Amiens écrivait au comte de St.-Pol pour le supplier très-humblement de pourvoir à la sûreté de Doullens où des munitions étaient envoyées, comme on le voit par les délibérations de ce mois et du suivant ; les habitants d'Amiens se cotisaient même pour lever des soldats pour la défense de cette ville.

Echemnagè du 19 et du 22 juillet.

et estant pris prisonnier, monsieur d'Aumalle quy estoit audit champ le voiant, le feit daguer nonobstant qu'il offrit cincquante mille escus pour sa rançon. Les quatre à cincq cens hommes de pied furent tous mis en pièces avecq grand nombre de prisonniers de la cavallerye (1).

Monsieur le conte de St.-Pol et le sieur duc de Boullon se retinrent à Piquigny.

Le dit jour, monsieur le duc de Nevers arriva en ceste ville avecq quelque nombre de gens de guerre quy avoit amenés de la Champaigne pour le secourd de ladite ville de Doulens (2).

Au mesme temps on sonnoit le tambour avant ceste ville pour cœuller quelque nombre de gens de pied pour aller aussy au secours de ladite ville de Doulens, lesquels gens furent paies pour ung mois au despens des previlliegez, et partirent jusque au nombre de quatre cens.

Les gens d'église en prirent aussy ung cent quy firent cincq cens.

Lesdits gens de guerre sortirent le xxvij6 jour dudit

(1) Pagès, 4, m. — De Court, 740. — Patte n'est point ici d'accord avec la Chronologie novenaire : car suivant Palina-Cayet, les Espagnols auraient tué de sang froid le sieur de Saisseval et l'amiral de Villars qui tous deux étaient prisonniers. — Davila raconte les faits de la ruème manière. Historia délie guerre civili, 1395.

(2) Pendant son séjour à Amiens le duc y sollicita deux moyennes pièces d'artillerie, mais n'en obtint qu'uue, à cause des nécessités de la ville et aussi parce qu'il n'y en avait point qui fussent montées.

Echev. du 24 et du 26 juillet.

Là ne se bornèrent point les secours de la ville, comme le prouvent les délibérations de l'échevinage.

mois de juillet hors de ceste ville et allirent trouver les princes à Piquigny. Aiant dressé l'armée, allirent loger à Bieauquesne (1 ) , une lieue près de l'ennemy, et voiant que l'ennemy ne voulut sortir de leur tranchy, furent contrainctz leur retirer sans rien faire, d'autant que l'ennemy estoit fort retrancé et qu'il avoient faute d'ieau.

L'ennemy voiant que nos princes françois ne les pouvoient attaquer, battirent ladite ville de telle furie qu'il firent grand bresche au chatieau, tellement qu'il prindre ladite ville et chatieau d'assault le lundy dernyer jour de juillet, là où fut tué et pris prisonnier la plus grande partie de la noblesse de Picardye, quy estoient jusque au nombre de m à quatre cens, et bien deux mille hommes de guerre, duquel nombre peu en eschapirent sans estre tué ou prisonnier (2).

Ces nouvelles arrivirent en ceste ville le premyer jour d'aoust à la porte ouvrant, dont on fut fort triste et non sans cause de voir une' telle place prise en sy peu de temps et à la barbe des princes françois quy estoient à une lieue près avecq leur champs, et qu'il n'y avoit faulte • de rien dans ladite ville, ny d'hommes ny de quelque municion que ce fut, et aussy d'ouir parler que tant de brave hommes de tout la fleur de la noblesse de Picardye, quy estoient dedens, estoient tué.

L'ennemy estans dens Doullens, les princes françois se retirirent avecq leurs champs les uns à Hardes (3), les uns

(1) Beauquesne, canton etarrond. de Doullens (Somme).

(2) Palma-Cayet. Chronologie novenaire.

(3) Ardres, chef-lieu de canton^ arr. de St.-Omer (Pas-de-Calais).

à Monstrœul, à Bue, à Abeville, au Pond deRemy, à Corbye, à Peronne et aultre ville frontière, craindant qu'il ne missent le siège devant aucune desdites villes, et mesme en ceste ville on y avoit sy grand peur que c' estoit pityé, car on voioit que l'ennemy estoit fort et qu'il n'y avoit poinct grand espérance de secours par ce que le Roy estoit pour lors en la France conté.

Le vendredy ensuivant, Messieurs furent adverty que aucuns bourgeois de ceste ville avoient délibéré de la livrer à monsieur d'Aumalle, et furent de nuictz plusieurs pris prisonniers quy estoient accusé de la vendicion.

Les Espaignolz voiant que leur entreprise estoit descouverte, se retinrent devers Cambray.

Le jœudy xvije jour d'aoust, sur le soir, furent exécutez et pendus ung nommé Nouel de Laire et sa femme foictée au pied de l'eschelle de la poutence du grand marché, lequel estoit l'hoste du Constantin en la rue de Bieauvais, près l'abruvoir, ung nommé François Ricca, poudrier, aussy bourgois de ceste ville et serviteur des arquebusiers du petit serment, lequel fut aussy pendu, et ung aultre homme de Bieauvais quy fut aussy pendu, et un [compaignon à marier nommé Jehan Magnier, fils de Jehan Magnier, sueur de vieuf, demeurant en ceste ville rue des sœurs grises, lequel s'en estoit allé à la réduction de ceste ville avecq monsieur d'Aumalle, lequel fut aussy foicté, comme dict est, pour avoir esté accusé et convaincu d'avoir délibéré de livrer ceste ville à monsieur d'Aumalle quy estoit avecq les Espaignolz (1).

(1) Pages, i, 133. — De Court, ï, 743. — Daire, i, 344.— Un différent qui s'était élevé entre messieurs de l'éclievinage et le lieutenant gé-

Aussy deux prestres quy firent réparation en chemise et à pieds nuz, avecq chacun une torse en la main. L'un se nom moi t De Bry, Chapelin de Nostre Dame et frère de la femme dudit Delaire, et l'autre estoit du village de Clery, et ce fut pour les mesmes faits de la vendition de ceste ville. Dieu nous en garde à l'advenir.

Le jour de S. Fremin, xxve jour de septembre, sur les quatre heure du soir, fut chanté un Te Deum laudamus dans l'église de Nostre Dame, pour la resjouissance que nostre saint pere le pappe avoit absoubz le Roy et recongnut pour enfant de l'église (1).

Cependant le Roy estoit au pays de Laonnois et lesdits Espaignolz estoient devant la ville de Cambray la tenant fort estroictement siegée, et les François estoient au pays de Santer destruisant et ravagant le pays en attendant le Roy pour le secours de la ville de Cambray.

Durant ce temps, il y avoit tant de gens mallade et tant qu'il mouroient, que c'estoit grand pityé à voir tant de pauvre gens pour ce que le bled valloit un denier le septier et tous aultres vivres sy cher que c'estoit pityé (2).

La ville de Cambray aiant esté siegée depuis la prise de Doullens des Espaignolz, et aiant tiré plusieurs coup de

néral, au sujet de ce procès, fut porté au Conseil d'Etat et se termina, les droits réservés des parties, par une instruction faite en commun et par un règlement concernant la juridiction des présidiaux.

Echev. du 20 août et du 2 septembre.

(1) Pagès, iv, 115,

(2) Ibid., iv, 118. Journal de P. de L'Estoile, 1596.

Aussi les registres aux délibérations sont-ils remplis de mesures pour la santé publique et pour les pauvres,

cannon, il entrirent dedens ladite ville par le moien des habitans d'icelle qu'il ouvrirent les portes ausdits Espaignolz oultre la vollonté du fils de monsieur le duc de Nevers et de monsieur de Vicq, gouverneur de la ville de St.-Denys avecq le gouverneur monsieur de Ballagny quy estoient dens la citadelle, et furent contrain leur rendre peu de jours après, et fut environ le huict ou dixsiesme jour d'octobre (1).

Cependant le Roy estoit à Paris, le quel estoit venu de Lion en grande dilligence pour le secours de ladite ville et chatieau de Cambray, mesme arriva à Peronne ung jour ou deux après, lequel fut fort fâché de ladite ville.

Le samedy xinje jour d'octobre, la treuve generalle fut publiée en ceste ville, pour trois mois, au pays de France, allencontre de monsieur le duc du Maine et de tous les princes françois quy n'estoient poinct d'accord avecq le Roy.

Le samedy xxje jour d'octobre, le Roy arriva en ceste ville et fut en icelle jusque au jour des trespassés qu'il en partit pour aller vers Laffere quy estoit investye par le sieur de Boullon, à cause que ladite ville tenoit pour les Espaignolz (2).

(1) Dayila. Historia'delle guerre civili. 1595. — Palma-Gayet. Chronologie novenaire.

(2) Daire. i, 344, dit que le Roi arriva le 6 : De Court a partagé Terreur de Patte. Le maieur fait savoir dans la séance du 6 « qu'il a receu advertissement de bonne part que le roi doibt arriver ce jourd'nuy et qu'il est nécessaire d'adviser en la forme et disposition que l'on gardera en sa venue, » et les mesures sont prises à cet effet.

Echev. du 6 octobre.

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