LIVRE lY
Le lendemain était le 1®^ février; au réveil, des aiguilles de glace reluisaient en abondance dans les mailles des tentes.- La vie semblait s'être retirée du camp, et Tassiégeant, au logis, se cramponnait à l'espérance que le mois nouveau Tindemniserait de ses souffrances.
Pendant ce premier acte de l'hiver, le général en chef n^avait cessé d'édifier l'armée par ses exhortations. • A la faveur de ses tournées fréquentes, il essayait de soulever aux yeux des soldats le voile des victoires futures ; ses paroles , parfois image de la situation, étaient des oracles , et on les répétait de bouche en bouche. Ainsi on racontait qu'hier, en montrant ^bastopol aux tirailleurs d'avant-garde, il leur avait promis qu'on y entrerait bientôt par les portes , sinon par les fenêtres. Ce style figuré avait son éloquence; car Dieu seul, à cette époque, savait comment les alliés se tireraient des abîmes de la Chersonèse. Sans doute ils disposaient alors d'une artillerie capable au besoin de battre eu brèche le bastion du Mât; mais il devenait de plus en plus manifeste que, de ce côté, l'assaut de la place, fùt-il heureux, ne résoudrait rien , sans une simult néité d'action contre Malakoff.
Or, fiitalemrnt inaftifs, les Anglais masquaient ce point d'attaque, et n'avaient pas su en tirer parti. En effet, à l'orient du faubourg, leurs ouvrages consis-
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taient en quelques lambeaux de parapets et en une vingtaine de pièces en position* D'abord, isolée sur le plateau, entre les ravins du Carénage et de Karabelnaïa, à cent mètres environ de la droite de leur première parallèle, on rencontrait la batterie Lancastre, datant dlnkermann , n ayant jamais été restaurée, et même en partie désarmée ; en arrière, couronnant une éminence, la redoute Victoria défendue par une sorte de chemin couvert, long de trois cents mètres. La première parallèle s appuyait^ d une part, au ravin du Carénage, de l'autre aux batteries dites du fond du port, et communiquait par une tranchée nominale avec la place d'armes du mont Sapone, improvisée après le 5 novembre, mais que depuis on n'avait pas retouchée. En avant de cette ébauche de fortification, la parallèle avancée se développait, construite en pierres- sèches, avec un profil illusoire, battue en outre dans toute sa longueur par les feux des retranchements du rivage, sans la moindre trace de traverses, et n'offrant conséquemment aucun refnge aux défenseurs. Comparativement h ces excentricités de l'art , les travaux français passaient à bon droit pour des chefs-d'œuvre.
Quoique nos alliés eussent conscience de leur incapacité à mieux faire, conséquence graduelle de leur épuisement, lorgueil national ne leur permettait pas de nous céder, devant Malakpff, leur place de bataille, de leur propre mouvement. Le général Canrobert s'ap- • pliquait à leur démontrer la nécessité de ce sacrifice à l'intérêt commun, et cette violence à l'honneur britannique, qu'il fallait colorer de tous les ménagements diplomatiques, n'était pas la partie la moins difficile de sa mission. Dès le commencement de l'année, il avait avisé lord Raglan que nos attaques seraient prochainement terminées, et qu'il importerait alors sans retard de rouvrir la lutte, sous peine de compromettre les résultats laborieux de l'hiver. Pour toute réponse à cette insinuation , le chef anglais convint que son armée, plus affaiblie que la nôtre, ne pourrait pas peutêtre seule accomplir sa tâche jusqu'au bout. Mais il y
avait loin de cet aveu à Tabandon de la moitié de la conquête future du faubourg. Les rigueurs croissantes de la morte-saison et la contenance des Russes détournèrent momentanément le général français de la poursuite de ce but.
A la guerre, comme en politique, quand on tremble pour le présent, les intérêts de lavenir s'effacent. Pendant que le froid martyrisait l'armée , toutes les questions de la science militaire se résumaient en ce point d'hygiène et de vertu : vivre. Mais, janvier une fois vaincu, le salut semblait certain, et l'opportunité d'une diversion contre Malakoff se représentait avec d'autant plus dé force que, le temps et la méditation commençaient à mûrir dans les esprits des ingénieurs cette idée d'un autre point d'attaque.
Depuis son arrivée , le conquérant de Bomarsund avait élucidé le débat. Les études du corps de place l'avaient de plus en plus confirmé dans son opinion radicale de Tinvestissement préalable ; mais d'abord, sur-le-champ, on devait a&siéger la ville par Malakoff. .Tel était son avis, à défaut de la possibilité du blocus ; et mille échos y applaudissaient de tous les rangs de l'armée. Les reconnaissances, nécessairement imparfaites, d'une région hors de nos domaines n'avaient pas fourni des données mathématiques sur le commandement des positions de Malakoff, par rapport à la viUe. . Cependant , pour la foule des acteurs intelligents qui suivaient la progression des événements et cherchaient ensuite à s'en rendre un compte logique, il était acquis dès longtemps qu'on devait tenter d'autrefs voies ,^
})uisque , quatre mois durant, sans chances de succès, 'assiégeant avait usé ses ressources contre le bastion du Mât.* Surtout les regards des studieux et des clairvoyants se tournaient vers Malakoff, depuis que les Russes, ajournant le long des remparts de la ville des entreprises nouvelles, travaillaient en revanche, avec un redoublement d'ardeur significatif à la fondation de la forteresse de Karabelnaïa, indiquant ainsi en quelque sorte le point dangereux du plastron de Sébastopol.
Le général Niel eut rhonneur de personnifier pour ainsi dire cette vérité, sinon populaire, du moins entrevue par les observateurs du camp, et principalement de la consacreif par Tapplication. Dès le principe, il joignit ^es sollicitations aux instances du commandant en chef, afin d'obtenir de la susceptibilité de lord Raglan la concession sans laquelle tous les plans avorteraient. Celui-ci obéit enfin aux inspirations d'un patriotisme bien entendu, et au conseil de guerre tenu le premier jour de février, au quartier général français, il fut décidé que, dès que Thiver laisserait la liberté d'agir, nos troupes de l'armée d'ooservation disponibles, poursuivraient, à la place des Anglais, la tranchée ouverte contre Malakoff et les défenses orientales de Karabelnaïa , tandis que nos alliés, vu la réduction excessive de leur effectif, se restreindraient aux attaques du Grand-Redan et des casornes.
4 Ce même jour, les directeurs de l'attaque projetée de Malakoff, le colonel Frossard, chef du génie, et le lieutenant-colonel Laboussinière, chef de l'artillerie, s'occupaient des préliminaires : établissement des parcs du Moulin et organisation des dépôts de tranchée. En même temps, les zouaves relevaient la garde anglaise de la redoute Victoria aux escarpements d'Inkermann j et prenaient la consigne des riflemen clair-semés sur ce vaste champ de bataille du 5 novembre. Ainsi fiit commencé le siège de droitey doîit nul ne prévoyait alors les destinées glorieuses, mais qui, grandissant peu à
Îeu, au fur et à mesure que son importance se révélit, finit par égaler, puis par éclipser le vieux siège de la ville.
Les vétérans de la tranchée, voués dès l'origine à la • ruine du bastion du Mât , auraient ri du prophète qui, le lendemain du 31 janvier, aurait osé leur prédire qu'ils seraient supplantés un jour par les débutants dans les faveurs de la fortune, et qu'en bravant héroïquement les épreuves de l'hiver, ils semaient pour de niturs rivaux. En attendant, on salua les nouveaux venus , comme des auxiliaires utiles , et la nouvelle
d'une démonstration à la sape contre Malakoff remplit de joie le camp. Malheureusement, le temps ne seconda pas les essais des pionniers du colonel Frossard, impatients de gagner leurs éperons. Le jour même de leur installation au chantier (1®'' février), il régnait un froid de Russie sur la Chersonèse. Le ciel était tendu de noir, et tandis qu'au loin le vent jouait impétueusement avec les tourbillons de neige, la mer Noire pleurait, le long du rivage. Chacun, au fond de sa cellule, se reportait vers le pays natal et maudissait la gloire. , Humble songeur dç bivac*, accoudé sur ma selle, qui me tenait Heu de bureau, je calculais les chances dp durée de notre exil, et avec le chœur d'alentour je bénissais les résolutions récemment divulguées du conseil, parce que cet agrandissement du champ d'attaque paraissait devoir hâter l'assaut, et partant avancer l'heure du retour dans la patrie, si toutefois il plaisait au Dieu des armées de nous accorder cette grâce. Quel-
Ïues sabots d'obus carbonisés, en guise de tisons, bouaient aux bords de Tâtre, pendant que les rares bouffées d'air chaud, s'élevant au plafcnd de toile, fondaient les paillettes de glace intercalées dans les fils , et il en résultait une rosée réfrigérante. Si j'avais pu m'enfiiir ! Mais la porte du cercle était close, les propriétaires montant la garde , et un glacier désespérant séparait mon toit des cheminées actives du quartier. Je restai donc cloué sur mon escabeau, implorant un sujet quelconque de distraction, quand un voisin qui, comme moi, se consumait d*ennui, sans feu, l'œil à la lucarne de sa tente pour jouir au moins du paysage, me pria de sortir et de regarder. Qu'était-ce? un convoi de prisonniers? la chute d'une bombe en pleine rue? des soldats-mendiants de Balaclava en quête? des touristes en course, ou bien un courrier de France ? Mieux que cela ) une cantinière de dragons qui passait à cheval, jolie, rieuse et pimpante, au retour du marché! Mi-
clel une femme! et tous les habitants d'alentour de
^U^e le ne2 à la fenêtre* ^|ï musée de caiicatures on vit en ce moment ! Par-
tout des bonnets routes ^ ou blancs^ surmontant des touffes de barbe inculte. Il y en a qui , par principe, ne s'arrachaient à leurs tannières ^ue pour aller au combat; ceux-là ressemblaient à des hiboux lorgnant; et pas une de ces laides figures de guerriers qui se déridât à la vue d'une écuyère agaçante, cheveux bouclés , ânes jambes au vent. Les mortifications avaientelles affaibli dans nos âmes le sentiment de la beauté? Etions-nous à la veille de ne plus savoir distinguer un visage de jeune fille d une trogne de grenadier? Un de mes amis, jadis mélomane de profession, assurait qu'il ne ferait bientôt plus de différence entre une symphonie de maître et un air de trompette. Ces doutes me tracassèrent pendant que l'accompagnais du regard aux limites de l'horizon la haquenée de la coquette vivandière.
Perdre le goût I devenir barbare ! tristes promesses de la gloire I Par un artifice de la pensée, j'écartai ces perspectives de la réalité : le reste de mon après-midi cénobitiqud s'écoula, du coin de mon foyer, au milieu des masques d'un bal de TOpéra, dont le costume de Catin m'avait tantôt rappelé le souvenir; et les silhouettes de mes belles danseuses du carnaval dernier flottèrent jusqu'au soir, pour mon délassement, sous le ciel de ma tente. Le dîner fut piètre réglementairement, car Eamiesch n'abondait encore qu'en Grecs et en sardines; chaque jour, par l'appât d'un bon souper, on aurait mené l'armée besoigneùse à la victoire I En manière de dessert, à l'aide d'une ruse envers mon estomac, renouvelée d'un ingénieux gourmet aux abois, je me fis expliquer, de la bouche du maître cuisinier, l'influence des truffes sur la chair de faisan^ et, en savourant sa théorie appétissante» j'achevai avec délices ma rôtie de galette. Heureux chef des fourneaux ! pourvu que le café fClt noir d'encre et que le lard nageât dans une garniture de riz passablement cuit , quel que fût le temps dehors, il s'en lavait les mains. Pour lui, pour ses pareils, jamais de garde de tranchée , à moins que tout ne fût perdu ! Combien jalousçdent leur quiétude t
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J'aurais peutrêtre troqué, de rage, pour. la nuit, mes épaulettes contre un tablier de marmiton, au moment où un ordre malencontreux vint me frapper, vers Theure de mon coucher, au pied du lit. Encore le lazaret qui me jouait ce mauvais tour! Bon gré, mal gré, je marchai. Le camp, dans Tombre, se livrait à un sommeil réparateur des ennuis de la journée. Sébastopol silencieux guettait les avant-postes. Quelques balles à feu éclairaient de loin en loin les entours de la place. Le froid avait diminué, et les terrassiers recommençaient à s'agiter. Nous constatâmes, chemin faisant, l'amélioration des tranchées riveraines de la mer. Lors de nos premières excursions en ces parages, les parapets étaient
Eerméables au plomb : maintenant ils abritaient des oulets. Ma troupe de démolisseurs arriva au faîte des maisons les plus reculées du faubourg extérieur. La Quarantaine ferma l'oreille au bruit des coups de hache. L'ouvrage de destruction alla bon train et sans accident, sauf une jambe de charpentier traversée par une balle. Le blessé se disait fataliste. Il se consola. en disant : • C'était mon sort. » Les Turcs, de plus en plus, déteignaient moralement sur leurs alliés.
Pour sonder les abords de mes ateliers, je m'aventurai sous les allées d'une esplanade avoisinante. Ce lieu, drapé de neige, consternait la rue. Les arbres imitaient des promeneurs fantastiques. Les bancs figuraient des tombeaux. Un frisson m'arrêta, et j'hésitai à pousser en avant dans ce vestibule funèbre de Sébastopol. Peu après minuit, nous rentrâmes avec une riche capture de bois, qu'on mit en œuvre, sans délai, pour les plates-formes et les magasins à poudre des batteries projetées.
La journée ne trancha en rien sur la nuit. Il neigea; combats, néant; bombardement, néant; çà et là, quelques coups de pioche : tel en fut le résumé. Les bulletins officiels du siège continuaient à rouler essentiellement sur l'état sanitaire des troupes et les caprices de la saison : • L armée se porte bien. — Le froid persiste; — nous attendons. » Lord Raglan triomphait en
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secret, prétendant que les Anglais, fussent-ils cent mille, ne pourraient guèrç plus qu'une poignée d'hommes. Inaction à la tranchée, abrutissement au camp. On consacrait le temps des repos presque exclusivement au sommeil. Les élus étaient, plus qup jamais, ceux qui ne remuaient pas du grabat entre deux gardes; et, pour aider la nature, maints dormeurs avalaient de l'opium à faible. dose. Quant à moi, je ne débridai pas depuis ma rentrée matinale du lazaret jusqu'au lendemain ; et au réveil nul rémords de ma paresse; car l'historique du second jour de février n'exigeait aucune recherche. La chronique n'avait pas même des riens à buriner*.
Le 3, même pénurie de faits. Le soleil montra à la Chersonèse sa face maladive, H gelait fort en plein midi, et la campagne ressemblait à un vaste miroir. Bêtes et gens, sortant du logis, tâchaient de s'égayer. Çà et là un coq battait de l'aile et provoquait à l'amoux les poules insensibles. Les chevaux secouaient' leurs crinières. Un léger bruit de verres dans les cantines d'alentour, remplaçait le grondement du canon. J'admirais ce tableau y inondé d'une blanche clarté qui tombait des nuages, quand il s'éleva au voisinage une grande risée. Àurait-on de bonnes nouvelles du conseil de guerre? l'assaut reviendrait-il sur le tapis ? Je m'avançai avec un gros de badauds, et il s'offrit à nous un spectacle tellement rabelaisien que l'hilarité gagna à la ronde. On reconduisait de la promenade chez lui un écuyer fort pâle. Le cheval suivait, nullement affecté de la mésaventure de son maitre, original qui se plaisait à défier le ciel, courant en tout lieu, par tous les temps, tête nue, les habits déboutonnés. Ce jour- là, vent en poupe, et tout débraillé, malgré dix degrés de froid, il était allé rôder au monastère. L'hiver avait failli punir sa témérité d'un supplice analogue à celui d'Abeilard. Des frictions vigoureuses le sauvèrent, et à la soirée il reparut, avec son sexe, au cercle.. Là on s'égaya encore à ses dépens. Un rimeur improvisa même à ce sujet une complainte. Mais le
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tégime de la guerre, chez led pères du siège, en assombrissant les caractères , tendait aussi à obscurcir les facultés. Tel qu'où avait connu expansif en France, ne desserrait plus les dents; tel autre, réputé jadis pour sou humeur heureuse, avait le masque d'un conspirateur. De même, ils confondaient le laid avec le beau, la prose avec la poésie ; et à la fin de la veillée nous nous surprîmes, bras dessus bras dessous, sur le che* min de nos huttes, trois voisins, béotiens en herbe, à découvrir des finesses dans des couplets de circonstance qu'un rhétoricien passable n auraitpas signés. Les plus abîmés par la tranchée, intellectuellement parlant, les avaient trouvés d'emblée pleins d'atticisme, et ils ne s'endormirent pas sans répéter ce refrain, qui, en généralisant, me parut représenter le niveau en quelque sorte littéraire de l'armée. Un faiseur de calembours avait raison : il n'y avait, au camp, en fait d'hommes de lettres, que les vaguemestres.
La nuit ne releva pas la platitude moyenne de la
{'oumée. Le bastion du Mât lança ses bordées de bombes labituelles, et les ateliers de l'attaque se bornèrent à de monotones préparatifs. Le 4, mélange de bise et de neige. Les dernières feuilles se détachèrent du bouquet de chênes, seuls arbres du plateau, qui se dressaient, comme un fanion, devant le quartier général de l'artilleriCi La rue n'était pas tenable , et chaque solitaire de la tente subit lés tourments de l'ennui : je me fouettai l'esprit en vrai rhéteur, pour me prouver la grandeur du métier. Ne menions-nous pas en* vérité la vie du sage, A table, la sobriété; une planche pour lit; un carré de toile pour gîte; en feut-il davantage? Le luxe et son attirail, vanités I Si les plaisirs du monde nous manquaient , quelle compensation de ne pas voir les lâchetés, la Corruption, les injustices, triste cortège dé là civilisation ! Les prédicateurs de la paix universelle auront beau se récrier : pour éviter l'amollissement de la décadence, les sociétés modernes, en leur vieillesse, n'ont peut*être pas do meilleure école que la guerre. Mais ces raisonnements ne radlumaient pas ma
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cheminée, et je ne tardai pas à me glisser, grelottant , près du brasier du cercle. Ce jour-là il y avait plaisant rendeï-vous d*amis en verve. On voulut d'abord ressusciter les jeux de l'automne. Hélas I le domino était en ruines; un cube de bois, à la place du deuble-six! Adieu la science et le sel de la partie I Les cartes n'auraient pas été admises dans une caserne de France. Sous une couche noire, David et Lancelot ne différaient pas de Judith ou de Charlemagne. Comment venir à bout du temps, ce bourreau des loisirs? Pas d'élément de discus* sion ftérieuse. Rien à dire du côté de Malakoff; nos aides attendant en vain de l'hiver la permission de corn* mencer leurs opérations de sape. Rien devant la ville,, si ce n'est le replâtrage courant des parapets et l'ouverture d'une galerie de mine sous les glacis extrêmes du baâtion du Mât. Rien au camp, sauf une au^^mentalion des entrées à l'ambulance. Bref, immobilité du staiu quo sur toute la ligne d'attaque. On mit les histoires à l'ordre du jour. Chaque anecdotier tint le dé à son tour. L'un nous montra, durant une sortie de la garnison, en janvier, certain sergent russe percé de coups sur le champ de bataille nocturne. Des vainqueurs sans entrailles vinrent indignement à la curée autour de ce malheureux et le dépouillèrent de ses bottes, de sa pipe, de sa bourse. Il gémissait en silence et baiâait une amulette pendue à sou cou. Mais quand les vandales de la tranchée portèrent la main sur cet objet sacré, le blessé poussa des cris lamentables. On le lui rendit enfin par pitié, et il expira en embrassant ce souvenir de la patrie. Le rire, en ces narrations du foyer, se mêlait aux larmes, comme dans les drames* Un autre» en effet , nous transporta au milieu d'une place d'armes avancée, par une sombre journée de décembre, à l'heure où les tirailleurs réchauffaient iabo«^ rieusement la soupe, à la barbe des Russes. Un boulet ricoche en avant d un groupe de ces affamés, et emporte à la fois le feu et la marmite. De là, fureur des cornpètift8,qui injurient hautement le projectile, le menaçât dui poing ^t le «ommant de rendre leur pâture. Le
plus enragé -11161116, dans son premier mouvement, courut après le voleur. Un troisième conteur nous ramena au beau temps d,e TAlma. A la faveur de Tentr acte fameux qui précéda la conquête du télégraphe, on avait remarqué certain tambour novice qui, blotti dans un trou , battait pour les autres la charge d'une baguette convulsive. Mais, après que les Russes furent en pleine déroute, le trembleur, de sa cachette et à son insu, exécutait toujours le même roulement. H y eut aussi des rabâcheurs qui demandèrent la parole pour la- centième édition de leurs hauts faits. Cps causeries de famille remplirent pour nous Taprès-midi et la soir,ée. On se sépara peu après là retraite. Ce fut un scandale au camp : la brièveté croissante des veillées indiquait la progression de la détresse générale.
Toute la nuit on se canonna, à la tranchée, par boutades. La place redoutait une surprise, l'assiégeant une sortie. Les deux partis restèrent, en somme, sans bouger, . sur leurs gardes. Le matin venu, le bastion du Mât sonna la diane d'un ton irrité , à propos de quelques messagers qui, par insouciance du danger, avaient pris, hors de la parallèle, le raccourci des champs. Après, la scène des attaques redevint terne.
Ali bivac, longue corvée d'attente. Ce fut au loin, sous les terriers, un concert de soupirs, de bâillements et de' réflexions noires, en harmonie avec le ciel. On patienta péniblement jusqu'à l'heure de la garde montante, et, ne fût-ce que pour l'agrément de varier les maux, la plupart des partants se réjouirent du déplacement. J'étais de service aux batteries du Ravin, envers qui le lazaret m'avait fait commettre une infidélité sans profit. Du grand parc au poste de combat, nous cheminâmes de compagnie avec un confrère de la .légion> étrangère, le colosse de l'armée. Il se dandinait en tête' de sa troupe, majestueusement, un bourdon d'une main, son épée de l'autre. Devant sa barbe s'inclinaient les sapeurs porte-hàches les plus velus. Son regard était oblique; aussi, quand il passait sur une éminence du terrain, et que sa corpulence se projetait de loin sur
le ciel, on aurait dit le mauvais génie de Sébastopol errant , et les embuscades russes l'honoraient d'une volée, particulière de balles. Sur le seuil de nos lignes, en se démasquant, il nous attira un grain qui fut, par malheur. Tunique émotion de la nuit. L'assiégé ne cessa pas de sommeiller. Il ne nous resta en partage qu'à alterner les souffrances du froid avec les folies de la rêverie. Il faisait une rude gelée, et les tranchées ne retentirent que du piaffement des défenseurs engourdis. Heureux, trois fois heureux les planteurs de choux en beau pays de France, me redisais-jè, en me gantant le nez et en trépignant ! Après cette exclamation intérieure, je gardai un instant, debout, l'immobilité de la méditation. Dans cette pause, malgré moi, je cédai au sommeil, et le froid de la mort me pénétra les os. L'instiuct me secoua à temps : contraste singulier! pendant cette courte absence qui avait failli me conduire à l'hôpital, les images les plus pastorales m'avaient charmé. Il me semblait qu'aimant de la nature, jq cultivais mon jardin, m'abreuvant de lait, vivant de légumes, en pleine jouissance du bonheur qu'a célébré Virgile. Or il m'arriva souvent de demander aux compagnons la couleur de leurs songes dans les situations les plus difficiles: neuf sur dix fuyaient aux champs. Les individus sont comme les sociétés, qui, dans les mauvais jours, se rejetant vers les mœurs patriarcales, élèvent des statues aux poètes bucoliques. Qui de nous, même sans dormir, à travers le tourbillon de la guerre, -n'a souhaité le sort du vieillard d'CEbalie! Cette thèse philosophique fut entrecoupée , longtemps après minuit, par le son des cloches de la ville. A cette heure matinale, les soldats de la garnison et les rares habitants de Sébastopol qui n'avaient pas encore émigré priaient les patrons de la Eussie de nous accabler sous les coups de la saison. Les popes réchauffaient sans relâche l'ardeur religieuse des Russes. L'évêque de Tauride, Innocent, avait depuis peu fulminé un^mandement qui vouait les assiégeants à l'extermination. Dieu merci! l'année relevait la tête devant l'hiver, et,
en la voyant, aux prises avec le fléau $ Tennemi aurait pu' se désabuser sur Tinfluence de saint Photius au ciel. Les manœuvres du clergé augmentaient la crédulité, mais non l'audace des défenseurs. Ils paraissaient redouter de plus en plus le fer de nos baïonnettes, se contentaient envers nous d'un système de sourdes tracasseries , et se tournaient de préférence contre les ouvrages de nos alliés. Au point du jour, les canons du bastion du Mât et des casernes, s'ameutèrent contre les tranchées anglaises, et elles les auraient sapées sans difficulté, si nos batteries avoisinantes'ne s'étaient liguées contre les querelleurs; pour mieux les vexer, on tira maintes salves de bombes au cœur de la ville : la plupart allaient à l'adresse de la Maison- Verte, Cet édifice culminant était comme le point de mire à la mode. Au commencement du siège, selon la renommée, on y avait vu des femmes aux croisées. Les loustics prétendaient que c'était le sérail des officiers russes, et concluaient de là peu chevaleresquement qu'à force de le viser, les sultanes se résoudraient, un beau jour, à déserter* Mais un démon détournait de ses murs encore viere^s lea coups venant de toutes parts. Quel honneur de les déflorer! Ce fut, entre les pointeurs du jour, un assaut d'adresse qui anima la canonnade. Un hasard nous em* pécha, dans notre coin^ de prendre jusqu'au bout part à la fête. Le plus grand de nos mortiers turcs, par un excès de recul, se renversa le long des premières pentes du ravin. En ce moment, quelques camarades, de sentinelle aux avant-postes, sous le vent de la batterie , traversaient la terrasse , un brancard sur le dos, au retour de l'ambulance. Jamais manifestation de joie pareille à la leur quand ils aperçurent sur le flanc, impuissante, une de ces turques dont ils avaient eu si sou** vent à se plaindre. Ils n'auraient pas applaudi de si bon cœur s'ils avaient été obligés de ^redresser la pièce monstre. L'opération réussit à grand renfort de machines»et de bras, d'autant plus vite que nos voisins nous regardaient agir, avec ce sourire involontairement malin de l'Anglais qui sait un Français dhm
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rembarras. Une fois libres, nous prîmes notre revanche nationale, tandis qu'à la faveur du calme, les riflemeii restauraient leur parapet ébréché. Quels comiques travailleurs! force jurons, peu de besogne; peureux, le temps ne valait pas de For. Après cette représentation, qui expliquait en partie pourquoi nous avions enfin dû nous charger de l'attaque de Malakoff, nous fîmes le salut à la garde de remplacement, et les voiles se déployèrent vers le camp. •
Le temps s'adoucissait, et la soirée fut agréablement courte. Les tuyaux de cheminée ne s'alignaient plus à travers la rue, autour des tentes, tels que des cyprès funéraires. La fumée des toits domestiques égayait la campagne t grâce à une distribution plus ample de combustible, et aussi à la mine de bois exploitée du lazaret. La chaleur ramenait par éclairs, la gaieté naturelle; çà et là, des lieux de réunion souterrains sortaient quelques éclats de joie, à l'approche du dîner. Il était temps que. les privations cessassent leur influence pernicieuse sur le caractère. Jacques Bonhomme ' s'aigrissait. Un frondeur avait aujourd'hui répondu à certain fanfaron de haut parage, passant à la troisième parallèle, qui se vantait, à l'aspect d'une bombe, de 1 avoir mise en fuite : i Vous devriez bien venir ici plus souvent, i Je rentrai du cercle en riant de cet à-propos rapporté. Un vaste feu de coke pris à l'ennemi rougissait mes chenets, et je me rôtis voluptueusement sur toutes les faces. Sans doute, quela'.e Trilby se jouait dans les cendres. Je/ lui fus redevable de tomber sur un cigare enchanteur. Un Turc aurait envié mon extase ! Quelles têtes de jolies filles, au milieu des blanches arabesques de la fumée ! elles me donnèrent un bal masqué I Là pratique de la solitude donne à l'imagination des sens une puissance qui parfois touche au délire. A force de penser à des amis ou à des amours regrettés, on les anime presque, on les voit, on leur parle. Ce soir-là, dans le quadrille rêvé, je m'attardai jusque vers minuit. Une lointaine aubude de coups de canon me dessilla les yeux. Simple escarmouche aux embus-
cades ! Il rebondit quelques projectiles aux environs ; même une bombe se précipita étincelante sous le toit d'un voisin malade. Il attendait, couché et Bn prières, le coup de mort; le hasard empêcha l'explosion. Si les Russes avaient appliqué sur une grande échelle ce tir à toute volée à travers les camps, ils auraient compromis le repos des troupes fatiguées. Mais ils agirent comjne s'ils ignoraient ce secret. Pendant le combat d'artillerie qui mit la rue en émoi, un parti de volontaires fit mine de sortir. Les avertissements du garde à vous et les sommations des tirailleurs éventèrent leur dessein : par , ce motif, indignation du bastion du Mât et pluie de feu sur les tranchées. Le camp se leva au bruit des dernières décharges. Le soleil promettait une douce matinée. Un frisson guerrier courut de tente en tente, et chacun, aiguillonné par les oremiers avantcoureurs du déclin de l'hiver, se redemandait si l'on était venu en Crimée pour gagner, le paradis ou pour conquérir Sébastopol. On reprenait le refrain : Ou l'assaut ou la mort. D'après le calcul de certains logiciens, plutôt que d'attendre l'heure favorable, il y aurait bénéfice à sacrifier la moitié dès combattants dans une attaque de vive force, et renvoyer le reste sain et sauf. C'était, au fond, le même raisonnement que tenait, devant Dantzig, au nom de ses grenadiers, le maréchal Lefebvre : « Au diable les ingénieurs ! ils vont en zigzag; qu'on me laisse faire, j'irai droit et plus vite. • L'impatience de revoir le pays ajoutait de la force à ces récriminations de l'assiégeant contre les tâtonnements forcés de la sape , renouvelées des soldats de la république. -La patrie était le phare qui guidait les petits et les grands dans leurs épreuves, et Tarrivée du courrier de France en Chersonése formait de plus en plus un événement. Je reçus ce sixième jour de février une lettre aihusante de mes parents. Sans devenir Lacédémoniens , ils s'habituaient aux transes de l'absence et m'insinuaient, sans doute pour me décider, un projet de mariage. Il fallait auparavant briser les fers d'une inaîtresse qui ne vous lâche pas aisém^cit.
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dame la gloire. Pourtant, à cette occasion, je me bâtis un idéal de fiancée, et, par la vertu de ces billevesées printanières, me voilà à semer d'orge la lisière de ma chambre, pour qu'elle fut embellie, en avril, d'un tapis .de gazon. Dans ces entrefaites entra Martin, une épître de sa paya| % la main. Sur sa demande, je lui lus deux pages d'un pathos sentimental d'Alsacienne. Il en pleura, car il avait le cœur tendre, sous ses traits d'hippopotame. Il n'avait pas servi impunément au galant régiment des pontonniers de France ! les filles du Rhin adorent ces canotiers-artilleurs , qui ne sont pas des amants fugitifs. Chacun d'eux a son ménage en ' ville. En 1848, lors de leur dernier exil à Auxonne, il y eut, au départ, un soulèvement de femmes. dangereux pour la république. La prétendue de Martin était, disait-il, porte-drapeau de cette autre légion de vésuviennes. Son style le prouvait. Après le déchiffrement de la correspondance, les affaires; qui alla au bois, qui au fourrage, qui à une revue. J'inspectai le casernement sous terre de nos canonniers. Quels affreux taudis ! Là-dessous grouillaient pêle-mêle gens et bêtes : des chiens, des chats, des rats en cage' à l'engrais, des rats pendus au clou , espoir de la prochaine réception d'amis. De la porte il s'exhalait une odeur de ménagerie telle que les corps de garde sont des boudoirs auprès. Il y avait dès les premiers pas danger d'asphyxie; mais impossible de reculer. Dans une des . chambrées, ledîner était cuit à moitié : fricassée extraordinaire, sans nomî, ou plutôt baptisée d'un redoutable terme d'argot, frichiikî Le marmiton, suivant l'usage, allait m'en offrir. Je soulevai avec aplomb le couvercle, sentis, complimentai, et m'en fus chez les voisins. Là on avait habillé un mannequin en Russe, et l'on instruisait un roquet à le mordre. L'automate se défendait par un mécanisme ingénieux. Une leçon fut donnée en mon honneur, et j'encourageai les artistes. Des ennemis assassins pouvaient se glisser la nuit en plein camp, et si, à défaut de sentinelles, le chien savant les avait vus, tout danger aurait été conjuré. Je continuai ma
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ronde. Des connaisseurs galonnés me preasèrènt de leur dire où en était le siège. N'en sachant rien, je ré* pondis , à la façon de la sibylle, qu'avec Taide du Dieu de 1 armée d'Orient, nous emporterions bientôt Sébastopol, de vive force ou autrement, ^
En vérité, les lournées se succédaient saas jeter en*core du jour sur l'avenir. La jeune attaque ae Malakoff achevait à peine les preparatifs.de l'action. Le parc du Moulin était tracé. Le matériel de guerre et les munitions y arrivaient péniblement. Devant le bastion du Mât, toujours relâche* Les gardes de tranchée, sans autre aiguillon que le devoir abstrait, roulaient le rocher de Sisyphe. La nuit ainsi que la journée du 7 furent remarquables par l'inertie des deux camps. Chez l'assiégeant, un lent remuement de terre rocailleuse; du côté de l'assiégé, une sortie avortée et une mitraille de peu de durée. Le 8, l'hiver parut franchement s'amender. Ce changement atmosphérique acquit l'importance d'une victoire. L'animation des buvettes d'alentour le prouva. Les plus laides cantinières eurent des assauts de galanterie â soutenir. Les réunions des oisifs furent bruyantes partout, sur le seuil des bonnes maisons, sur les bancs appuyés aux murs qui regardaient le soléiL Ce pauvre astre, dieu des soldats sans feu, s'évertuait à chasser du ciel' de la Chersonèse les nuages (^ui s'amoncelaient à l'horizon, comme les pha* langes vaincues du maréchal Janvier. Au feu de ses rayons ôa paria des raccommodeurs de la paix en désarroi, au congrès de Vienne. Quelques passants de la garde impériale se mêlèrent aux causeries, et affirmèrent les projets de voyage de Sa Majesté» On salua, dans la venue prochaine de l'Empereur , un bon augure de succèSi Le temps, au camp, passa ainsi à dis* serter et à niaiser. Le soir venu, les tributaires du service partirent d'un pied plus léger. Je m'enrôlai, de droit, dans leurs rangs. De bonne heure, les vedettes entendirent un mouvement de patrouilles sous les remparts de la place, et soudain de répandre l'alarme. Les rôdeurs russes se dispersèrent au bruit des clairons qitl .
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se répondaient dans le lointain des parallèles. Le bastion du Mât témoig^na son mécontentement de cette surprise; quand il eut lancé son venin il.se tut, et Yoh respira. Le froid baissait, et nous jouissions des douceurs relatives de la température à zéro. Les hommes s'exhortaient à l'espoir, et les oiseaux de nuit poussaient leurs cris de fête au fond du ravin. Il y avait, sur un rocher voisin, un vieux hibou qui affichait en ses solo des prétentions de rossignol. Je m'amusai particulièrement à écouter le sabbat de ce fat; il me rappela certaine fauvette de ma connaissance. C'était jadis, un jour de la fenaison de mai, par une belle soirée ; je reposais au bord d'un pré ; des senteurs d'herbes fraîches remplissaient l'air et donnaient des envies de paître plutôt que de rêver; les faneuses rentraient en riant; tout chantait. Près de moi, à l'ombre des buissons, un oisillon s'exerçait à vocaliser. On aurait dit un élève du Conservatoire à sa répétition; sévère pour luimême, il se reprenait à voix basse. Le lendemain, je retrouvai le virtuose en plumes sur un arbre du jardin paternel, quî exécutait à go:ge déployée son morceau d'étude de la veille, et se surpassait dès que je m'arrêtais pour l'admirer. Depuis, il niche au heu de ses succès; et chez moi les paysans bénis:5ent son retour autant que celui des hirondelles. Le hibou musicien du ravin, pourl'amour-propre, étaitparent decette fauvette amie. Il se complut longtemps en de rauques roulades. A la fin, des amateurs de la batterie le siiflèrent et, en lui jetant des pierres, le débusquèrent de sa caverne. L arrivée de nos voitures de munitions nous détourna des agréments nouveaux de cette nuit d'hiver. Le chef du convoi avait l'honneur de compter parmi les rares dandys de l'armée. Des bottes à l'écuyère, une toge fourrée, telle qu'on en voit à Stamboul sur le dos des boyards moldaves, des moustaches cirées et retroussées vers le ciel, tout le faisait ressembler à un intrus, 'en ce vaste étalage d^ friperie guerrière. Le camarade aimait, en outre, à railler, et pendant que je m'éloignais de hii pour transmettre des ordroa aux dé-
chaî'geurs de la poudre, il s'échappa chez nos voisins de royal-artillery, et y aiguisa son esprit caustique à propos du peu d'épaisseur des parapets et de la mauvaise tenue des pièces. Les Anglais, sérieux depuis Inkermann, loin de saisir son badinage, le prirent pour un suspect, et quatre riflemen, sans caporal, l'entourèrent. Lui, sûr d'être délivré, poursuivait ses gasconnades : t Je suis votre allié, votre ami, friend, godem^ englisch spoken^ leur disait-il. — French, you, no! aou, noi • répondaient les autres en resserrant le cercle. Il était temps de se porter caution, et bn le relâcha à grand'peine. Il partit à l'aube, et nous bûmes le coup du matin en plaisantant de cette arrestation , sorte d'incident de plus en plus commun, car l'expérience avait rendu méfiant. On avait acquis la conviction que les ' espions de Sébastopol rôdaient la nuit dans nos lignes., &OUS les déguisements les plus variés, et de toutes parts la vigilance' en était arrivée à ce point qu'après le crépuscule, quiconque s'écartait de son poste courait risque d'être fait provisoirement prisonnier. Souvent on vous appelait pour constater l'identité d'un camarade égaré. Ces délivrances fournissaient au moins des occasions de rire. La journée de garde, au rebours de la veillée, fut platement fastidieuse. Nous regardâmes tour à tour la ville et le ravin avec des yeux hébétés et le désespoir de sœur Anne. A l'horizon du camp, on voyait la neige blanchir. L'amiral Rigaud apparut à son heure accoutumée, allant visiter les marins des batteries sous ses ordres. Quel digne émule des chefs de l'artillerie de terre 1 l,es jours de bombardement, il pointait parfois le canon lui-même, et les matelots lui devaient quelques-uns de leurs coups les plus glorieux. Du côté de la place, on ne remarquait que l'amoncellement croissant des ruines. Mais peu importait cette destruction 1 Les brèches des rues étaient, en maints endroits, transformées en embrasures, et la troisième ligne des batteries russes se renforçait de plus en plus. A travers la rade, un navire voguait vers Karabelnaia, ayant des troupes à son
bord ; tandis que l'enceinte du faubourg était peuplée de sentinelles et de pionniers, les remparts du bastion du Mât semblaient déserts.
En effet, par une évolution nécessaire de la défense, le mouvement tendait à se concentrer en ce point d'attaque, jusqu'alors abandonné. Persuadé qu'entre les mains de 1 année d'observation française, le siège de Malakoff allait changer de face, l'ingénieur russe avait déjà fixé son quartier général à côté du itiamelon fameux où devait se jouer le sort de Sébastopol. De la tour primitive, rasée par les Anglais au 17 octobre, il ne subsistait plus que des décombres et le nom de son fondateur , l'entrepreneur Malakoff, qui ne comptait ^ pas sur la célébrité, quand il fit don au czar de cette pièce de fortification, bâtie et armée à ses propres frais. Autour des murs démantelés, des brigades de travailleurs entamaient des retranchements formidables. En cet endroit, du lointain de la Chersonèse, on aurait dit un tremblement de terre. Il surgissait des parapets par enchantement. De ce boulevard principal, les têtes de sape mâchant eh avant débouchaient presque sur le mamelon Vertf Jtetiné à servir d'ouvrage avancé au bastion en construction, à moins que l'assiégeant, gagnant de vitesse, ne s'établît le premier en ce point culminant du terrain des attaque». Cependant l'armée de secours, sur la rive des forts du nord, élevait la redoute du Phare, d'où vingt bouches à feu devaient contrebattre les approches probables du Carénage. En présence de ces prouesses des Russes, commencées depuis peu, malgré les entraves de l'hiver déchnant, les alliés se réveillaient enfin. L'étoile du nouveau siège de Malakoff se leva le 9. Les piles de gabions et les faisoeaux d'outils amassés au, dépôt de tranchée du Moulin furent transportés sur le chantier. Devant la ville, le génie, dès la veille, s'était élancé des limites d'un long réseau de cheminements conquis pouce à pouce pour prolonger la troisième parallèle, et cheminait vers les postes russes garnissant les contre-forts des. glacis du bastion du Mâk L'artillerie , avec une ardeur jalouse ,
pressait rétablissement d*un système complémentaire de neuf batteries. Cinq (n^^ 30, 31, 32, 38, 39) tournées contre la Quarantaine, dont le tir oblique contrariait le plus nos lignes; deux (n<>* 33 et 34) contre les flancs du bastion central , au besoin contre les sorties et les rassemblements de troupes en ville; deux contre la face gauche du bastion d'attaque c-t l'inébranlable massif des casernes ( n*»' 35 et 3(5 ). Cette reprise des travaux préludait aux entreprises de la période finale.
L'agrandissement des opérations de 1 attaque nécessitait, avant tout, une réorganisation de larmée. Elle fut consommée le 10. Le l^^ corps, composé des 4^, 5«, 6® et 8® divisions, sous les ordres du général félissier , récemment descendu ^ terre, restait chargé du siège de gauche contre la ville. Le général Bosquet commandait le 2® corps, qui, formé des 1", 2®, 3« et 7® divisions , avait pour tâche la conquête de Malakoff et des Ouvrages- Blancs, sans cesser de remplir le rôle d'armée d observation, concurremment avec la division Brunetj la brigade de la garde , la cavalerie et quelques bataillons anglais. Le général Canrobert conservait le coiflmandement en chef; le général Forey était rappelé en France auprès de l'Empereur. Le P"* corps en entier occupait sa place de bataille; mais la constitution du 2® corps exigeait des déplacements de troupe qui s'effectuèrent sans délai. La division Dulac (7«) quitta son camp du grand quartier général et campa en arrière des lignes de circonvallation, face, à la vallée de la Tchernaïa, entre les divisibns Bouat (1") et Camou (2«, qui ne bougèrent pas de leurs bivacs. Elle fut remplacée au centre par la division Brunet. La division* Ma'yran (3«) vint se poster à côté des Anglais, à proximité du champ d'attaque de Malakoff.
Pendant ce va-et-vient de baïonnettes, le ciel s'était de nouveau obscurci , et la neige dès le matin tombait à flocons. Aussi les vigies de Sébastopol ne se doutèrent pasde ces dispositions de combat, menaçantes pour l'avenir de la ville, et le canon ne présida pas à la marche. Pour nous, hôtes immuables du vieux parc de
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siège, tout le jour en repos, nous devisâmes près du feu. Les uns se réjouissaient de Tentrçe en scène de Timmortel rôtisseur des Kabyles, et souhaitaient, pour plus vite en finir, qu'il traitât les Russes par sa méthode bédouine. Les autres, écho du camp, regrettaient le départ du général Forey ; on se moquait des calomniateurs fiiisant courir sur son compte des bruits de trahison : comme preuve; on Tavait aperçu non loin de Kamiesch , entre des gendarmes bottés et pistolet au poing. Or ces cavahers faisaient partie de l'escorte du chef de l'armée, qui accompagnait au port son ami, et remerciait des services rendus en Crimée ce vaillant compagnon d'Afrique.
Avant le 10 au soir, le décampement était achevé, le beau temps revenu, et les défenseurs de la tranchée partirent joyeusement, à l'heure ordinaire. J'allai servir aux batteries de campagne de la deuxième parallèle. A peine avions -nous rouvert les embrasures qu'une légion de Russes se présenta à l'improviste. On leur administra, de tous côtés, des volées de mitraille, pendant que les compagnies de tirailleurs les criblaient de coups. L'ennemi se dispersa; mais lespoir de son retour tint la garde en haleine jusqu'au matin. Le travail se ressentit de ces émotions. (Jette môme nuit fut illustrée par le coup d'essai des attaquants de la droite. Pelleteurs et piocheurs , au nombre de douze cents, inondèrent, dès le soleil couchant, le plateau ondulé qui , entre les ravins de Karabelnaïa et du Carénage s épanouit sur le grand port de Sébastopol, arène nouvelle où se dressait la forteresse de Malakoff en ébauche. Les uns frayent un chemin du dépôt de tranchée à la parallèle anglaise. D'autres élargissent la voie de cette parallèle ou épaississent son épaulement. Les- canonniers, comme tâche spéciale, perfectionnent les batteries construites superliciellement par nos alliés, à l'effet de surveiller la rade. Cependant les ^voitures, par longues files, charrient des munitions de guerre aux places d'armes d'Inkermann. Partout, avant de se porter au delà, on s'attachait à combler les lacunes que la
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faiblesse des. Anglais avait nécessairement laissées. . Dans le courant du jour (11), ce brillant début continua, presque sans effusion^de sang. Les canons russes, directement opposés' aux ateliers de Malakoff, n'étaient pas encore en état de tirer. Mais Tennemi'couvrit d'embuscades les pentes du ravin du Carénage. Ses postes se démasquèrent la nuit suivante , et importunèrent les pionniers ennemis, sans ralentir leur élan. Le lendemain (12), la place devina l'ouverture définitive du siège de Malakoff, et il y, eut un grand trouble. Toutes les pièces d'artillerie de Karabelnaïa, du plus loin qu'elles purent jouer, commencèrent un concert étourdissant. Le canon des casernes et des bastions de la ville fit l'accompagnement. Le camp faillit se boucher les oreilles. Du matin au soir, entre la Quarantaine et le Carénage. Sébastopol vomit sur les tranchées du fer par éruption , de même qu'une longue file de volcans. Par bonheur, les dégâts de nos ouvrages se réduisirent à quelques pans de gabionnage renversés, et les travaux ne furent qu'en partie interrompus. Les Jonglais payèrent le plus fort des frais, vu le peu de solidité de leurs parapets. La nuit n'apaisa pas l'orage. Mais les batteries de la gauche, poussées à bout, soutinrent vaillamment la lutte. -Grâce à cette diversion, un bataillon de zouaves s'approcha des avant-postes ennemis. Les vedettes russes reculèrent, sans résistance, devant eux. Les éclaireurs se glissèrent près des fossés imparfaits de Malakoff, et constatèrent que table rase avait été faite en arrière de la tour, sur une vaste étendue, pour l'exécution des projets de défense. Ils revinrent sains et saufs dé cette exploration. Pendant ce temps, les soldats du génie poussaient la communication entre la parallèle et le Carénage et les positions conservées par les Anglais. Au jour, le teijrassemènt protégeait les tirailleurs. Ainsi, en moins de trois jours, les nouveaux acteurs de l'armée d'observation avaient avancé les préliminaires de l'attaque de Malakof presque autant que Jeurs prédécesseurs en trois mois. Ainsi se trouvait d'emblée . à peu près rattrapé le temps
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perdu à attendre au port d'armes les Russes, depuis Inkermann. Cette rapidité de collaboration n'offusquait nullement les anciens du siège. Quand les doyens du grand parc promenaient alors un regard d'orgueil sur l'ensemble des approches du bastion du Mât , pas un d'eux ne doutait que la ville ne fût prise avant que l'attaque de Malâkoff fût sortie de ses langes.
Le 13, il ne restait pas un nuage au ciel, et le soleil, pour la première fois de l'hiver, luisait en plein sur la Chersonèse. Il dégelait magnifiquement. Le plateau se déroulait au loin, comme une tapisserie de cristal, et le resplendissement de la lumière dans la neige fondante produisait des merveilles de mirage. La mer azurait le lointain, et les voiles des frégates se déployaient comme des ail'e^ de cygne. Le camp avait l'air de lagunes en fête. De tous les terriers aquatiques, sortaient des visages souriants. Les voisins s interpellaient porte à porte , gaiement. La confrérie du Lézard, le long des murs tournés vers le midi ressemblait à une tribu de mages en adoration. Des Turcs, à l'écart, se livraient à des exercices intimes de propreté. Les passants souhaitaient aux pouilleux bonne chasse. Un farceur leur offrit une goutte de vin défendu, pour leur donner du cœur. .L'un des croyants accepta, puis il lava dix fois le verre. Mahomet pardonne à ce prix. En mon voisinage, les maîtres buveurs donnaient chalandise et tracas à la vivandière, qui épuisait sa tabatière. La pauvre fille représentait toujours la beauté, mais de moins en moins la vertu, au dire des médisants. Parmi tout ce peuple en émoi, personne n'osait s'éloigner du vol du chapon, non qu'on fût consigné au logis par la crainte d'un danger ; jamais Sébastopol n'avait été plus tranquillement provocateur ; mais, loin de chez soi, on s'exposait à être saisi par les sentinelles, do, toutes parts en éveil. Depuis quelque temps, à, tort ou à raison, le bruit -courait que Totdleben en personne venait visiter nos lignes. On n'avait nul signalement de l'ingénieur russe; néa«nmoins des conscrits, zélés ou stupides, trouvaient parfois sur une
figure de flâneur des traits de ressemblante avec le personnage inconnu, et ils Tempoignaient sans autre forme de procès. Hier^ un innocent docteur s'était assis sur un rocher, en face du clocheton, et il diagnostiquait la ville. Un factionnaire des environs le prend traîtreusement au collet et le trïdne vers le plus prochain corps de garde. Le chirurgien de se débattre, Vautre de serrer plus fort, Qpnvaincu (ju'il tenait l'espion en vogue. Si deux clients du médecm, se rencontrant par hasard près de là, ne l'avaient reconnu et sans rancune délivré, on l'étranglait. Cette plaisante méprise courut le camp, et, la teçon profitant, on restait au bercail. Je passai, pour moi, la journée dans une solitude voluptueuse, accroupi sur mon lit. La porte ouverte à deux battants me laissait humer à flots la chaleur révivifiante du soleil. L'orge, germant autour de moi, en' guise de primevère, présageaitla fuite de l'hiver. Tantôt ma vue s égarait avec délices sur le premier tableau de la résurrection des camps; tantôt je prenais man.vol vers le monde des souvenirs ! Qu'il est doux, à vingt ans, <5e refuge de la pensée; car la réalité n'a pas soufflé sur la vie» A côté de chaque bouton épanoui ne sècKe pas une fleur fanée. Les grimaces ne gâtent pas les sourires; la raison ne glace pas les baisers. Tout est miel et rose à cet âge; on va à pleines voiles, l'espérance au gouvernail , sans voir les écueils, sourd à la tempête, et l'illusion ne finit pas durant le trop court voyage. Partout on voit des sirènes, partout de blanches vierges, faites pour le charme des songes d'amour. Sans doute, à mes yeux, la guerre poétisait ces cendres encore tièdes de la jeunesse priutanière. Mais que d'instants d'oubli inappréciables me valut ce vagabondage d'imagination I Aujourd'hui, soit que les rayons caressants du soleil redoublassent ce .plaisir de rêver sur le canapé, soit que le canon de bataille fût un peu moins rude berceur, combien * j'aurais voulu achever mon siège, à cette place de repos! Mais le refrain de la garde ne tarda pas à me rappeler le plus impérieux des ^devoirs. Je me bâtai et m acheminai vers la batterie n* 37,
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ponr prêter secours aux constructeur», surchargées de veilles. Le ciel était clément, la place puisible. Le travail marchait à souhait. Les parapets grandissaient à vue d*œiL Au milieu de cette reuaissance des chantiers, les parallèles avaient dépouillé la tristesse des nuits d'inaction. Cependant, vers minuit, un remords saisit l'assiégé, et une averse de projectiles surprit les pion* niers. La plupart agissaient à découvert. Aussi le signal de la canonnade fut meurtrier en maints endroits, et les brancards firent leur oflâce. Le feu continuant, chacun eut sa part de dangers. A la faveur d un instant de calme, je causai du carnaval à son apogée avec Tofficier d'infanterie de garde. Tous deux, assis à la porte d'un abri, nous goûtions les fumées émoustillantes de la pipe, et badinions sur les bals masqués. Tout à coup une clarté électrique éblouit la tranchée. L'instinct me poussa sous la casemate ; mon interlocuteur se renversa dans la direction opposée, puis nous entendîmes des gémissements grincer parmi de nombreuses explosions de grenades. On courut au secours du m.alheureux, qui rendait gjâces à Dieu d'en être quitte pour une fracture de jambe. Plus d'un témoin de cette scène de tragédie trop commune joignit une prière fugitive à celle de la victime.
Que de cris de l'âme , oraisons éloquentes, partaient chaque jour , sans qu'il en parût rien , de cette autre arène de martyrs vers Dieu ! La fureur du bastion du Mât et de ses acoljtes alla en s'affaiblissant jusqu'au matin, et les ateliers se ranimèrent peu à peu; si bien qu'au jour, derrière des gabionnades convenablement réâistantes, on se réjouit partout du premier beau lever de BoleU de la saison. L'aurore, incendiant au loin l'Ëuxin et empourprant les sommets de Karabelnaïa, offrait une image admirable du matin en Orient. Mais à la longue le bandeau de la misère rend insensible aux harmonies de la nature , et les milliers de veilleurs , à toutes les perles de la déesse aux doigts de rose, auraient préféré une chaude et plantureuse soupe. On lui souhaitai la bienvenue, parce qu'elle annonçait une bonne journée
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de labeur. En effet , les plus indifférents avaient hâte d'avancer. L'assaut prochain, à l'approche du printemps, était redevenu un article de foi; on se plaisait à croire que les attaques en cours d'exécution suffiraient, et les travailleurs de toutes armes refaisaient des prodiges, la pioche à la main. On luttait dans les sapes, à qui illustrerait le mieux son drapeau. Les apprentis passaient promptement maîtres; le désintéressement seul de ces braves ouvriers du siège égalait* leur émulation, car, laboureur ou vigneron, aucun d'eux n'avait jamais dépensé autant d'ardeur pour la culture du champ paternel. Certains fantassins, puérilement enthousiastes, auraient soulevé la Chersonèse, pourvu qu'on leur permît, pour prix de leurs efforts après la corvée, de leur laisser tirer un seul coup de canon. Cette récompense , sur laquelle nos servants étaient blasés , se présentait à des manieurs de baïonnette avec l'attrait d'une rareté. Certain collègue s'était créé une réputation par la façon originale dont il appliquait ce système d'encouragement boD mî^rché à l'égard des auxiliaires d'infanterie sous ses ordres, ayant ce faible de boute-feu : il avait baptisé ses pièces de noms de femmes. Dès qu'il était content d'un de ses manœuvres maniaques, il lui disait : t Je te réserve à la fin une décharge de Jacqueline ou de Rosalie , » et l'autre de gap'ner cette faveur à grand renfort de zèle. Pendant le jour, il fit a^sez beau temps pour stimuler à l'œuvre les préparateurs du bombardement général. On sentait dans l'air un avant-goût d'avril, et la charrue fila comme sur des roulettes. Embrasures, magasins, plates-formes , dans les batteries tout fut mené de front. Le cordeau et le fil à plomb reparurent au milieu des déblais de la tranchée , semblables à ces machines de théâtre qui ne se montrent que dans lea grandes occasions. La géométrie présidait, mais de haut, à la conquête de ce long chemin en zigzag, qui devait conduire l'assiégeant au pied des glacis de Sébastopol. Cependant le génie, ne restant pas en arrière, améliora les communications avancées de la troisième parallèle. Par la vertu de nos occupations, dont rien ne troubla le
cours, l'heure de la rentrée sonna comme à notre insu. Le crépuscule dorait Thorizon. L'hiver avait replié son tapis de frimats, et, heureux de barboter dans la neige liquide, nous regagnâmes nos pénates. A table, le lard sempiternel tempéra la joie de la reprise du siège. Quel accueil les plus gastronomes auraient fait à un simple repas de &mille ! Pot-au-feu de la maison maternelle, saine frugalité , comme oh vous regrette , après un an de condamnation au pain de la misère ! Quelle satiété des salaisôûs, incendiaires de l'estomac ! On'se refusait presque à ce régime inévitable ! Une cheminée (jui ronfle et des légumes frais à foison , tel était alors l'idéal domestique du soldat de Crimée ! Pour moi , plus d'une fois, j'opérais en rêve avec ravissement ma métamorphose en herbivore, broutant à belles dents la verdure. La nuit fut activement utilisée à la tranchée; et, soit que les Russes n'eussent pas "vent de nos entreprises, soit que l'édification de MalakofF absorbât les facultés de la défense,. le canon ne jeta pas la moindre inquiétude dans la carrière des approches. En effet, les ingénieurs régnaient sans partage d^ns la place. Malade depuis Inkermann, le prince Mentschikoff abandonnait entre leurs mains les rênes du comma;ndement , et toute la garnison était occupée à remuer la terre. Le lendemain, prélude du printemps, on ne voyait poindre que de rares flaques blanches au fond des ravins du plateau, et les tentes humides se découpaient sur l'h.orizon boueux comme autant de voiles latines sur une^ mer aux flots noirs. Le camp pestait de la débâcle. Il flottait à la surface des rues une couche fluide telle qu e, pour se promener à pied sec, il aurait fallu de lorigues échasses! Malgré les difficultés du chemin, les monticules, ainsi que des rades de plaisance, se repeuplg dent d'amateurs. La pointe des Blagueurs pleurait la plupart de ses coryphées d'autrefois. Les survivants , en petit nombre , • vieillis par trois mois d'épreuves , hérissés sous leurs criméennes, n'étaient plus que les fa^ntômes de ces railleurs sémillants de l'Almrf qui, le 17 octobre au matin, lorgnaient insolemment les dames s.ébastopolitaines, sur
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les rémpttïHd coo^uii» f^r hypothèse* Ib se tenaient à l'écart, isolément ou par couples, en face de la ville inta'Cte , bâilknil, dès le deccnd eonp de lunette, avec l'air contrit de dapes de la fortune. Malgré la foule des habitués absents, malgré les spectateurs taciturnes, une animation plaisante régnait en ce belvéder du grand parc. Le parterre tournait souvent le dos à la scèn^, car il connaissait par cœur toutes les rues de Sébastopol, et l'attentiouf publique se dirigeait du côté des chemins de Kamiescfh on de Balaclava. Là était l'intérêt. A cette heure, rentraient les chalands du marché et les troupes^ de corvée. Au milieu de ces groupes d'allants et de venants, brillaient les frais uniformes des voltigeurs da la garde. Une file de ces nouveaux débarqués transpor* taient à bras, pour leurs étrennes au mége^ des boulets, du port aux magasins, et les quolibets pleuvaient de loin sur la tête de ces pourvoyeurs d'élite, prêts» dès la pr^ mière occasicîn, à baptiser glorieusement leurs aigles. On disait d'eux, en parodiant le mot officiel da Oe^mbronne r « La garde demeure au camp et ne ae rend pas. . . à la tranchée, i Un mauvais plaisant racontait , au bruit des éclats de rire , qu'un zpuave de la ligne, rencontrant hier un confrère en turban, l'avait interpellé en ces termes : i Tu es de la garde, toi, n'est-<^ pas Y et moi, je suis de Tavant-gaMe. • Cependant, sur les gradins secs du rendez- vous, les matelots et mês^iei^^ les militaires se chamaillaient en guise d'amusement. Vieille rancune! les vétérans d'Oldfort se ressoave^ naient de» traitements incivils que la discipUne maritime leur avait infligés , à bord de certains navires, durant la traversée de Varna. De là une inimitié entre les soldats de ferre et de mer, qui datait du commencementdu még^j et que l'infortune avait envenimée» On ^e vengea de ces hôtes soi-disairt inhospitaliers, d'abord par la médi* sance, l'arme des gens qui ont tort. On prétendit que certains novices de ïa flotte , lors des premières sorties dé la .garnison, sous prétexte que la défense à la baïonnette ne les regarda.it pas , avaient navigfué vers le ^amp, toutes voiles d|ihors, vent arrière. <^e accïfâa^
tioû contre und impetceptibla minorité fû^elle traie , qu'aurait-elle prouvé? La nature ne départit pas à tous d emblée ce courage amphibie qui fait braver également sans peur les périls du champ de bataille et les fureurs d'un combat naval. Peut-être le vainqueur d- Austerlitz aurait j dès l'abord, tremblé & Trafalgar,,Ce ridicule injuste ne résista pas aui témoignages quotidiens de bravoure* Alors naquirent les chicanes et les rixes ; la place de la pointe de$ Blagueurs était le lieu ordinaire de ces enfentillages, Par la matinée du 15 février, le soleil^ mieux que des rasades de bon vin, échauffait les esprits. Le bastion du Ukt et nos batteries joutaient en l'honneur des prémices de la belle saison* Les deux partis suivaient avec jalousie cette lutte* Un coup superbe de justesse part de notre côté. Les Russes en gémissent, et voilà la discorde. Les soldats de terre attribuent cet exploit à un canon de bronze ; les matelots à un canon de fonte. Les poings, à ce sujets se ferment de colère; le poste voisin dut les accorder.
L'après*midi de ce jour printanier fUt une fête pour les chevaux rouilles* Partout on apercevait les cavaliers, las de fouler pédestrement les sentiers de la tranchée, endossant les houseaux de promenade » s'armant de la cravache, venant, du sucre à la main , causer à Técurie avec leurs compagnons de misère /les enfourchant et se dispersant dans la campagne.. Des amis me débau^ chèrent, et nous caracolâmes vers Kamiesch. Le hasard nous donna en chemin d'assister à une comique péripétie de la querelle des troupiers et des marins. Perdu à travers la foule, un matelot s'en allait tranquillement sur le dos d'un ftne à la mine narquoise > et l'allure capricieuse de la bote imprimait à i'écuyer un sensible mou* vement de tangage; des passants, vieux rancuniers, en souriant le regardaient trotter, dans l'attente d'un naufrage prochain. D'aventure , le bidet remarque ^ aux bords du fossé, quelques touffes d'herbe épargnées par la dent des bcsufs d'alentour, et que le dégel avait fraîchement mises au jour. Il s'arrête et pâture à son gré^ Son maître se récrie contre un appétit inconvenant et
supplie le glaneur de repartir. Inutiles prières! plus vaines encore demeurèrent les menaces et les corrections ! Eperonné et battu, Fanimal rue et ne démord pas du râtelier. Les loustics de se rassembler à la ronde : • Il y a donc un grain, disait Tun ; videras-tu le pont , disait Tautre, • etle'combat ne finissait pas entre la bourrique et le cavalcadour de tribord. Enfin une bonne âme, saisissant le baudet par la bride , tira d'embarras ce bouc émissaire des équipages d'Oldfort. Celui-ci se mit alors à galoper et se railla à son tour des moqueurs peu généreux; de sorte que Thilarité , à cet endroit de la route , parmi la foule des badauds, était générale. Nicolas même et ses pareils regardaient d*un œil sardonique le baudet rétif : on aurait juré qu'ils ricanaient. Après ce divertissement, nous poussâmes jusqu'au marché ; les baraques des vivandiers se multipliaient à vue d'oeil; elles figuraieijt même des ruelles. L'une d'elles s'appelait de l'illustce^ nom de Lourmel : c'est là.le sceau de la gloire I De distance en distance, on rencontrait des femmes, malheureusement sans voile. Là façade d'un restaurant embellissait l'ébauche d'un square. L'enseigne fraîche portait : • Au Rendez-vous dçs alliés.» Les anecdotes contaient que la veille, des compères des deux camps avaient vivement inauguré la table. A la fin du repas, les convives étaient gris, partant communicatifs : un des Anglais demandait-à son voisin. Gascon fieffé, de lui expliquer le mécanisme de la conscription. « Représentez-vous une urne , disait celui-ci; on tire , et ceuxqui tombent partent. — Si eux tombé, ajoutait l'autre , nô pa§ pôvoir partir ; mais, yes, c'est bien simple : voici l'urne, ceux qui tombent — nô pas pôvoir partir. • Et, avec cette fixité dans les idées qui caractérise la folie de l'ivresse, chacun des interlocuteurs reprit vingt fois la même ritournelle. En riant de cette histoire, nous visitâmes les magasins de combustibles; et tous, un gros sac de charbon sur les fontes , nous retournâmes au camp, joyeux de la perspective des plaisirs que proniettait Kamiesch. '
La nuit, pâle au siège de la ville, fut signalée, de-
vant Malakoff , par rachèvement de la tranchée qui servait de trait d union entre la parallèle du Carénage et la place d'armes rfnglo-française. Vers le point drf jonction, on fixa remplacement d'une batterie de mortiers, pour agir contre les vaisseaux à lancre dans le port. Au milieu de la communication, près du ravin du Carénage , une contre-batterie fut projetée , à l'adresse des premières fortifications du mont Sapone. Dès le lendemain , au lever du jour, Tartillerie était à rœiwre. L'assiégé laissa faire. Mais sans retard les navires russes se rallièrent, hors des atteintes, au mouillage du fond du port, et^le soir, de mon poste de ^rde, je cherchai vainement la frégate qui se tenait ordinairement en station à. la pointe du fort Saint- Paul. Les journées du 16 et du 17 marquèrent un entr'acte de la canonnade. De part et d'autre, on terrassa avec recueillement^ comme si l'on pressentait l'approche des assauts suprêmes. Nos batteries avaient l'ordre permanent de ne jamais provoquer l'ennemi, et la place ne rompait pas le silence. A peine, à de longs intervalles, retentissait-il un coup de fusil aux avantpostes. Cependant les vigies du camp observaient attentivement un passage de courriers venant de Mackenzie. Il semblait que la garnison attendît avec anxiété l'issue du combat que l'armée de secours livrait, à cette heure, devant les murs d'Eupatoria.
Depuis l'attaque du 14 novembre , aucun événement historique ne s'était accompli sur le rivage du golfe de Ealamila, en ces premiers lieux de la Russie qui avaient vu flotter les drapeaux alliés. Les Tartares avaient en masse épousé la cause des envahisseurs d'Oldfort. De tous les points de la presqu'île, les indigènes s'étaient réfugiés dans Eupatoria, et la population de la ville avait promptement doublé. Le prince Menschikoff, par la proclamation de l'amnistie, avait engagé les habi- -tants à se replacer sous le joug et à prendre les armes, contre* les barbares ; mais les Tartares, à bon droit, restaient sourds à cet appel. On avait'récemment remis en vigueur dans la province de Tauride une loi draco-
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nienne du temps de la conquête, punissant, les rebelles de la perte d'un membre, bras ou jambe, au choix du coupable. La peur de ce supplice n'était pas Tunique mobile de l'abstention. Le sang de Gengis coulait dans les veines de ces dominateurs déchus de l'Asie, et ils ne se rappelaient pas sans orgueil que les ancêtres de l'autocrate Nicolas venaient jadis à genoux offrir des présents au fondateur de l'empire mongol. D'autres souvenirs patriotiques encore vivants les animaient contre les Russes. Un siècle ne s'était pas écoulé depuis la guerre où périt, malgré le secours des escadrons tartares, l'indépendance de la Pologne; et à cette époque le khan Crim-Gheray avait fait trembler Catherine; qui le vainquit par le poison. Peut-être un rejeton de ce héros vivait-il, prêt à relever, au signal de délivrance , la gloire nationale ; et, dans cet espoir , ils avaient salué les soldats chrétiens de l'Occident, à titre d'auxiliaires. Devant les exigences de la politique, le fanatisme de la religion avait aussi fléchi chez eux. Leurs croyances diffèrent, en un point capital, de celles des Turcs. Ceux-ci vénèrent Omar, comme le successeur légitime du Prophète. Aux yeux des Tartares, Omar est un usurpateur. A l'exemple des Persans, leurs frères en Mahomet, quand ils lancent en l'air une *flècbe, ils l'accompagnent de cette malédiction : f Puisse-t-elle percer le cœur d'Omar ! i Mais vive Ali, le seul vicaire d'Allah! Une haine à mort sépare ces deux sectes dé l'islamisme, chiites et sunnites. Mais lorsque Omer-» Pacha, au commencement de l'hiver, débarqua h Eupatoria, à la tête de ses légions de Silistrie, les ci* toyens reçurent fraternellement ces hérétiques, et s'entendirent avec eux et les raïas de la garnison française» pour la défense de la place.
Au milieu de février, les fortifications d'Eupatoria se réduisaient à un parapet entouré de fosiSés. Du bord des glacis au pied des premiers contre-forts de la chaîne taurique, s'étendaient des steppes çà et là hérissées de hêmulus; derrière ces monticules, transfor^ mes en embuscades, des vedettes turques obsepraîent
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Tennemi. Entre ces avant* postes et les remparts paissaient des troupeaux de buffles qui, au coucher du soleil, chaque jour, couraient parquer dans Tenceinte de la ville. Bien de plus funèbre à voir que cette plaine environnante, après la rentrée des pâtres, à la tombée de la nuit. Les sentinelles perdues jetaient de temps en temps leur cri d'avertissement, semblable à un chant plaintif. Les gardiens des bastions le répétaient le long des courtines j paiement éclairées: A ces clameurs d'alarme se mêlaient les battements orageux des va-
f'ues sur la plage, où le Henri IV échoué veillait pour éfendre ses ruines. Au loin et par intervalles, on entendait, la galopade des patrouilles de Cosaques.
La nuit du 10 février, qui précéda l'assaut d'Eupatoria, fut des plus ténébreuses, et favorisa par conséquent les mouvements de l'armée russe. A la dérobée, les colonnes d'attaaue se rangèrent en bataille*, à proxirmité des murs. L artillerie , dans l'ombre, éleva à la hâte des batteries de mortiers, et dès le signal de l'aube commença à bombarder avec fureur. Les Ottomans, surpris, se ruant aux faisceaux d'armes, se rassemblent tumultueusement dans les rues, sillonnées de boulets. Bientôt, à la voix d'Omer-Pacha , Tenthousiasme succédant au désordre, ils se placent aux postes les plus menacés, côte à côte avec les marins du commandant Osmont, et attendent de pied ferme le choc des assaillants. Les Russes, déployés autour de la redoute dès Moulins, marchaient en bon ordre, et supé-^ rieurs en nombre, contre ce boulevard de la place. Les bordées de nos frégates, embossées prèâ du rivage, ne se ralentissaient pas. Déjà les soldats d'avant-garde appuient les échelles contre l'escarpe. Déjà les plus hardis enjambent le parapet , quand les Turcs, jusqu'alors immobiles, se démasquent avec la même iBerté qu*à Silistrie, ouvrent le feu à bout portant, étendent par terre les premiers rangs ; puis ils barrent le passage au corps de bataille affluant ; les ennemis se choquent sur la brèche ; la lutte s'engage corps à corps au milieu des hourras moscovites, s entre-croisant avec le
vieux cri de guerre de l'islam : AUali! EUalah! Les rancunes séculaires des deux peuples redoublent l'acharnement; la mêlée dégénère en un égorgement, et le canoû fait de larges fauchées dans ces masses de combattants aux prises. Cependant l'assiégeant déborde de tous côtés , sinon victorieux, du moins poussé par les flots de nouveaux champions qui montent à l'escalade. Les défenseurs chargent de front plusieurs fois en vain. Des bataillons sortent alors dC/ désespoir, tombent sur les flancs et sur les derrières des attaquants ; l'exaspération du fanatisme leur imprime une ardeur invincible. Cet acte de brillante témérité modère l'élq-n des Russes. Les Turcs de plus en plus prononcent leur retour offensif. L'ennemi n'avance plus. Le combat dure depuis plus de quatre heures avec des chances diverses; et, craignant qu'on ne lui coupe la retraite, le général Kroiflef renonce à ses projets de conquête. Son armée rentre avec un faux air de triomphe dans ses retranchements, sous la protection du canon. Elle laissait plus de cinq cents morts sur le terrain ; et, si Ton tient compte du chargement des fourgons d'ambulance, on se convainc aisément que cette entreprise extérieure, en faveur de Sébastopol,. coûta cher à l'armée de secours. Le nouveau gouverneur de la ville, le général Osten Saken, avait été le promoteur de cette diversion. Le prince Menschikoff n'y consentit qu'à la dernière extrémité. Une bonne partie du camp de la Tchemaïa et des renforts récemment arrivés de Pérécop avaient pris part" à l'action. Ces troupes comprenaient trentesix bataillons, flanqués de quatre-vingts bouches à feu de campagne et de soixante escadrons de cavalerie. . Une pareille force accuse l'importance de la victoire remportée par quelques milliers de Turcs et une poignée de Français. Mais le bulletin russe représenta cette journée comme une simple reconnaissance. On sentait que la maladie avait empêché le rédacteur de l'Aima de tenir la plume. De tous les corps russes, le plus maltraité au feu fut une légion grecque, dont le drapeau portait cette devise, écrite en langue slave :
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« Orthodoxie, avec elle nous mourons. » Juste châtiment du ciel envers ce parti d'aveugles philhellènes qui s'obstinaient à espérer leur salut des czars ! Les Turcs, proportion gardée, perdirent çlus de monde que les agresseurs. Parmi leurs victimes, on citait en première ligne, par la célébrité, Sehm-Pacha, commandant du contingent égyptien, le dernier des mamelucks.
Le 18 au matin, une estafette apporta au camp, devant Sébastopol, la nouvelle de ce succès glorieux. I Le serdar Omer-Pacha était le vrai triomphateur. Aussi les rédifs, auxiliaires de la tranchée, rendirent de pompeuses actions de grâces à Allah. En Thonneur de cette victoire, quelques officiers ottomans du voisinage acceptèrent à dîner chez des mécréants. On aurait cru, à les voir manger, des sauvages à table ! Quelles incongruités! Dire que ces rustres-là passaient peut-être, à Stamboul, pour la fleur de la gent bien élevée! Politesse, ne serais-tu qu'une fiction? Ils ne burent pas de vin, mais, par une esqobarderie musulmane, ils se vengèrent du Coran sur les liqueurs, tant et si bien qu'à la fin, l'un brandissait son sabre vers Sébastopol, un autre voulait aller à la recherche deshouris deKamiesch. Les amphitryons les ramenèrent au logis à travers la rue. Ce fut. un sujet d'hilarité qui nous détourna un instant du spectacle du siège. Depuis l'aube, la place hurlait. La nuit venue, le ciel étincela extraordinairement de bombes. La réponse au défi d'Eupatoria ne tarda pas au delà du lendemain. Le général en chef résolut d'enlever la garnison de Tchourgoun. La journée fut bruyante (19). La nuit ne suspendit pas la canonnade, surtout du côté de la ville, visiblement inquiète dès le soir. Le ciel se couvrait de ténèbres, et il soufflait de la mer un vent de mauvais présage. A onze heures, les trovtpes désignées pour le coup de main de la Tchernaïa descendirent dans la direction du défilé de ïraktir. Les bataillons, en colonnes serrées, défilèrent à tâtons, jusqu'au pied des monts Fediou-
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schine; mais bientôt la tempête se décliaîna et, en rafales impétueuses, la neige tomba, mêlée de grêlons qui auraient fait croire à une mousquëterie. Panique
f générale ! les voix des chefs se perdent à travers es tumultes de Tair. En un clin d'oeil, les brigades sont dispersées, et il ne reste du corps d'armée ex-
))éditionnaire que millp groupes de soldats allant à 'aventure dans la plaine, ou courbant le front, immobiles sous les averses et les coups de vent. Par l'ordre du général Bosquet, les trompettes et les tambours sonnaient au loin la retraite ; l'armée d'observation, comme en une déroute, erra jusqu'au matin. Toute la ioumée, il neigea; la Ghersonèse fut un désert, et la place se tut. Il fallut, à l'heure prescrite, mon tour de faction revenu, suivre la foule aes corvéables. Le froid piquant dans le vif, nous tremblions pis qu'aux plus cruelles soirées de janvier. La neige otstruait les champs ; les avenues des parallèles étaient fermées. Les piétons, en longues files, obligés de se frayer un étroit passage, avançaient d'un pas processionnel. La lenteur de la marche se prêtait aux réflexions amères. C'était, hélas! le mardi gras; que de retours vers le passé faisaient en chemin tous ces taciturnes pèlerins de tranchée ! Quant à moi, visionnaire coutumier, je feuilletais mes souvenirs de l'année précédente, et le contraste m'arrachait presque des larmes.
Il j a un an, à pareil jour, presque à la même heure, j'arnvais de l'école de Metz à Paris, bouillant d'ardeur galante, aveugle d'illusions ! Sitôt au boulevard, en camnagne ! pientôt, dans la presse, deux fillettes me coudoient, deux Amours en cheveux et le sourire aux lèvres. La curiosité les poussait vers la place Vendôme; une lunette se dressait au i)ied de la colonne; pour deux sous, on vous montrait le ciel à travei-s. J allai ainsi à leur poursuite jusqu'au cercle des amateurs d'astronomie. Elles s'y faufilèrent, comme des oiseaux au nid. Je m'embusquai derrière. Lasse demessottes importunités,la jeunebelle tourne
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vers moi son minois rose et, d*un air d^ironie enfantine capable de déconcerter don Juan : c Monsieur, dit-elle, vous vous trompez. » La galerie à la ronde s'émut; qui ose, en pleine réunion de savants, s'occuper de bagatelles? Mes voisins indignés cherchaient le profane; haro sar lui! Je parai tant .bien que mal le coup, non sans rougir, en fixant Vénus avec une profondeur fatigante. Mieux valait-il passer pour un valet de l'observatoire que pour un novice chercheur d'aventures battu.
Mais, à ce point de mes réminiscences, l'amoncellement de la neige dans la tranchée et la rencontre des premiers pelotons de la garde descendante ralentirent encore notre vitesse. Nous fîmes longtemps antichambre à l'entrée de la 2« parallèle. En marquant le pas, je repris, par la pensée, le fil de mon histoire. Une lorette passa : peu après le Champagne me gagnait les faveurs de 1 aventurière. De la table chez le costumier, du vestiaire* à l'Opéra, deux bonds; et nous voilà, tête baissée, dans une môlée de ouadrilles aussi vive cjue celle des bataillons au combat r ici préside le plaisir, l'antithèse de la gloire; Jes rangs se serrent, les joyeux cris de guerre retentissent, l'archet de Musard donne le signal, et en avant heureuse jeunesse! La salle tremble du choc. On voit «dors en Tair une forêt de jambes bariolées qui se trémoussent et de bras qui télégraphient, •un musée mobile de masques qui grimacent au milieu des souliers enrubannes; des aigrettes, des panaches de tQute couleur flottent, tels que des étendards; et, parmi le tintement des grelots, la fanfare des mirlitons et le bruit des baisers, l'orchestre tonne, pareil à une artillerie de la jubilation. Le vertige saisit même les paisibles spectateurs des loges, et les vieillards se surprennent à trépigner. Ainsi^, toutes ces images d'un temps regretté se succédaient dans mon esprit en travail de rêverie, sur la route des batteries de siège. Ainsi les mardis gras se suivent, sans se ressembler ! Pour que la différence fût plus sen-
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sîble encore, là nuit compta parmi les. calamités de la saison. Le givre, fouetté par un vent glacial, cinglait si rudement le visage des travailleurs qu'on les congédia exceptionnellement; il ne resta que des patients, en lutte avec le mal et faisant un effort suprême afin de supporter cet assaut inattendu de riuver. . '
Il j eut d^abord un moment de consternation; on aurait pris alors la plupart des vieux athlètes de janvier pour des êtres pétrifiés, tant ils s'abandonnaient passivement aux insultes du froid. Des chandelles de §lace leur pendaient du nez. On n'essayait pas de se élivrer de ces appendices incommodes, car ils se reformaient subitemient. Jamais le thermomètre n'était descendu si bas : vingt degrés! Les premières douleurs de la congélation des pieds ne tardèrent pas à secouer l'engourdissement général. La garde s'agita, peu à peu, avec frénésie, les uns se mouvant individuellement, les autres deux à deux, sans autre musique que celle du canon, sans autres femmes que cellesqu'ilsimaginaient.O ma folâtre amie de l'Opéra! prends pitié de ton cavalier, réduit à presser la taille d'un sergent morose, et à massacrer, sur un plancher de neige, avec ce lourdaud, les pas que nous savourions eosemble, il y a douze mois, sous un dôme de théâtre étincelant!
Cette dernière soirée dansante du siège traîna jusqu'à minuit. Bientôt après une'petite troupe de Russes, . afin de mieux dérober son mouvement, sortit en habits blancs. La mascarade ne manquait pas d'à-propos. Par malheur, les avertissements retentissants du clairon d'alarme, à travers la Chersonèse réveillée en sursaut, détournèrent l'ennemi de son dessein de sortie, et l'affaire se borna à un inutUe échange de coups de feu contre les embuscades. Nous retombâmes trop vite dans l'inertie. L'attente de l'aube fut cruelle. Mille regards sombres consultaient l'Orient, à défaut d'horloge. Le bruit des jurons se confondait au loin en un sourd murmure, et les pipes
brûlaient comme des réchauds ambulants. Ceux qui avaient la gourde pleine se soûlaient en silence. Gomment dépenser les heures de la fin? J^rpentai la tranchée, prêtant Toreille aux rares propos des compagnons d^infortune. Des fantassins exténués de fatigue devisaient derrière les gabions : « Nous ne sommes plus gue deux cents au bataillon, disait Tun; il en part dix par jour; à ce compte, nous n'en avons pas pour longtemps à vivre. Plus tôt fini, mieux ça vaudra, — Dans ma compagnie, ajouta un second, nous pensions tous, au premier de Tan, avoir passé Tarme à gauche. Voilà deux mois que nous vivons sur le velours; ça va bien. » Et les autres à Tentôur avaient le courage de rire des calculs de ces réalistes. En voyant ces jeunes gens, par lassi- ^ tude d'un métier de misère, se jouer ainsi de la vie, qu'ils avaient droit et raison d aimer, il me prit un accès de mélancolie énervant. Cette voix du mal
r' essaye de troubler l'homme sur tous les sentiers devou" s'éleva dés bas-fonds de la conscience : « A quoi bon te donner tant de peine, malheureux? insinuait-elle; pour avoir, au retour dans tes foyers, le droit d'ennuyer des innocentes du récit de monotones exploits ? Privilège des sots ! Pour qu'à l'heure de la retraite, des gardes nationaux de village te nomment leur chef? Vanité! Pour qu'un jour peutêtre, si tu as atteint l'apogée, de la gloire, un horticulteur patriote baptise de ton nom quelque rose nouvelle? Honneur de femme! Serait-ce enfin pour que tes funérailles soient célébrées en pompe, au bruit de la poudre? Mais cet appareil en impose-t-il à Dieu? Va, tu aurais mieux fait de rester chez toi, fsnfant des champs. » Ces divagations, mauvaises conseillères, cessèrent avec la clarté consolatrice du matin, et la distribution de la ration d'eau-de-vie, en ranimant de toutes parts les combattants, me tira de ce cauchemar. On salua en buvant l'ouverture du carême, précurseur du printemps. Aux environs, un plaisant dévot interrompit son déjeuner pour se
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marquer au front avec la poussière du taiac, en souvenir des Cendres, et il voulait administrer tous ses confrères. Ce symbole religieux, cdbimémoratif du néant de rhomme, aurait eu moins d^éloquence que 4e spectacle de Tintérieur des parallèles, en ce moment du défilé des porte-brancards. Ils s^acheminaient, en foule, vers Tambulance, chargés des victimes de la nuit, pauvres amis que la gelée condamnait aux béquilles pour le reste de leurs jours. On espérait que ce serait le bouquet de l'hiver. La journée fut consacrée aux travaux de déblai de la neige. Avant inidi, les passages les plus fréquentés étaient libres, et les batteries, reluisantes de propreté, ressemblaient à des salons de réception. Dès Tarrivée de la garde montante, on se précipita sur le camp, de ce pas que le troupier, en son argot, appelle pittoresquement le pas de soupe. En vain les boulets lancèrent sur nos traces des éclaboussures de neige»
Le retour fut fêté au coin du feu; les épicuriens dinèrent au lit, près de leur cheminée; je me donnai ce facile plaisir. Le camp, à l'heure du couvre-feu, fut agité par un grand fracas de chevaux et de sabres. C'était une troupe d'officiers anglais en goguette qui revenaient de Kamiesch, au galop de chasse. Il y avait presque de l'héroïsme, à s'amuser ainsi au mépris du froid. A nos alliés la gloire des premières parties de plaisir! Sauf cette bluette, la nuit sous la tente fut d une tranquillité sépulcrale. Au siège, devant le bastion du Mât et devant MalakoflF, avancement insensible des attaques.
Le lendemain Sébastopol nous offrit un concert à propos de quelques-uns de nos espions qui s'étaient, disait-on, attardés en viUe. Ces soldats explorateurs de la place étaient des notabilités. Le général en chef daignait les inviter à sa table. L'armée les estimait, parce que chaque jour, au péril de leur vie, ils allaient rôder sous mille déguisements chez les Russes, et tâchaient de surprendre les projets de
La nuit du 22 février, que rien de mémorable ne signala chez Tassiégeant, mérita d'être inscrite dans les fastes de la place. Les Russes, du côté du faubourg, paraissaient déjà viser au rôle d'assiégeants. Il est vrai que la configuration du terrain se prêtait ici, mieux encore que devant le bastion du Mât, aux combinaisons de la défense. Les sapes anglofrançaises de Tattaque de droite se développaient le long d'un vaste arc de cercle qui, des rochers d'Inkermann, aboutissait aux escarpements du ravin des Anglais, et les retranchements de Karabelnaïa garnissaient la corde de cette courbe. Ils construisirent une redoute vis-à-vis le flanc droit de la parallèle française du Carénage, sur la pente du plateau d'In.* kermann qd descend à la baie. C'était un défi : le général en chef fixa au lendemain la démolition de ces gîtes menaçants de tirailleurs. La journée du 23 s'écoula tranquillement, laborieuse. JPassë midi, nos partenaires de la droite préparèrent leur entrée dans la carrière. L'entreprise était épineuse; huit cents mètres séparaient leurs places d'armes des glacis ennemis, et ce long champ de course- en rase campagne était balayé par près de soixante pièces, tant des vaisseaux que des batteries du faubourg. La colonne d'assaut, sous la conduite du général Mayran, lancée en tirailleurs, saute inaperçue les murs et les halliers qui coupaient le chemin. Elle pénètre de force dans la redoute, culbute les défenseurs et bouleverse de fond en comble la gabionnade injurieuse. Mais bientôt des feux rouges, élec^ triquement allumés, teignent en couleur de sang le ciel, le faubourg et la r&de. A ce signal, les canons russes se lâchent avec un accord effrayant, Cependaiït les tambours de toutes parts battent la charge ; bientôt les salves de hourras, unies aux détonatioDs de l'artillerie, ébranlent Karabelnaïa, et les assiégés en masse fondent sur les retranchements, dont les décombres abritent heureusement nos champions décin^és et en anôté Le danger presse
pour eux. Le général Bosquet ordonne à temps la retraite. Des mamelons voisins, les fanfares alarmées les rallient en vain, sans cesse. Ils ne rentrèrent qu'après avoir, par leur témérité, changéle succès en désastre. Deux cents braves, la fine fleur du 2^ régimejit de zouaves, étaient morts ou prisonniers,
Î)our renverser un simple terrassement, et, parmi es absents, on, citait quatorze officiers. La matinée commença, suivant Tusage, par Tarmistice des funérailles. A la faveur de cette courte trêve, le gouverneur de Sébastopol fit remettre au général Canrobert une lettre où il rendait hommage à la valeur française. La cérémonie finie, Tordre du jour chanta victoire; et, grâce au dégel, cette fois signe définitif de la fonte des neiges, la joie revint au camp.
L^heure de la tranchée arrivée, la garde y remonta sans murmure. La nuit passa en alertes, mais on n'interrompit ni les mouvements de terre pour^ la consolidation des parapets, ni le jeu de la mine
I)Our Taplanissement des chemins. Au soleil levant, es pétards continuèrent. Le bastion du Mât se courrouça de telles licences, et il plut sur les ateliers de Taltaque des boulets et de la mitrailla.
Durant cette algarade de la place, qui occupa presque la journée entière, je courus à mon tour un de ces dangers de mort vulgaires qui passaient dans nos habitudes. Or, chacun se regardait au feu comme chez soi; à force d'entendre siffler du fer, les plus humbles se croyaient aussi invulnérables qu'Achille. Quant à moi, f en fus quitte moyennant une écorchure de mon paletot de fourrure. On citait mille exemples de services pareils rendus par ces dépouilles de mouton qui composaient la toilette de tranchée, ce qui faisait dire aux mauvais plaisants qu'on devrait en médailler quelques-unes. La nuit (25 au 26) s'écoula au milieu d'un calme expressif. Les Russes employèrent leur temps à reconstruire la redoute du 22 Février ; de notre côté, on pressa l'achèvement des dernières batteries.
L^œuvre du siège continua, les deux jours suivants, son cours naturel. Les Russes fortifièrent un mamelon au bord du plateau du mont Sapone, au sommet du versant oriental du Carénage. Nos batteries élevèrent ensemble la voix contre rétablissement d'un ouvrage qui devait contrarier efficacement la marche des sapes. Peine perdue ! Dès le 28, la redoute dite du 27 Février, flanquée de la redoute du 22 Février, dont on avait en vain aussi tenté la destruction, s'apprêtèrent à remplir, vers Touest des attaoues, le rôle considérable de gardiennes de Malakon. Ces deux redoutes furent dès lors désignées sous le nom d! Ouvrages-Blancs , à cause de la couleur du terrain crayeux d'alentour.
Cette extension soudaine des contre-approches russes se dévoilant à Thorizon émut Tarmee à son lever; aussi de bonne heure les observatoires furent envahis, et la journée se passa en coups de lunettes et en commentaires, jusqu'à Theure du départ de la garde. Le froid tournait déjà à lafrmcheur printanière; les allants et les venants dans la campagne applaudissaient à la déroute définitive du général Hiver. Four moi, qui marchais aussi dans le rang, quelle aubaine, après une trop longue absence, ,ae revoir ma grotte du ravin, voisme de mes plaisants confrères les Anglais ! Ma soirée de rentrée en ces lieux hospitaliers s'annonçait heureusement. Sébastopol,muet, travaillait à ses remparts; les parallèles, cette Sibérie d'hier, respiraient le calme d une trêve nocturne. Çà et là, les tirailleurs, près des créneaux, écoutaient de quel côté soufflait la brise. Les servants, assis sur les aflfiits, s'amusaient à regarder la lune. Un^ fois les choses de service réglées, je m'étendis le long de mon banc de pierre, en veilleur paresseux. La porte entre-bâillée laissait arriver les bruits du dehors. Pas d'autre lumière que ceUe qui, à chaque bouffée, s'échappait de ma pipe. Sans souci et à Taise, mon esprit errait à travers les sentiers, sans fiji battus, mais toujours fleuris de la première jeunesse, sans les-
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quels la vie ne serait qu'un voyage de larmes. J'étais au rendeZ'VOus d'amour avec la dame de mes pensées, une belle fille des champs, Béatrix de bivac, qui avait souvent embelli mes songes, quand la fanfare d'avant-garde, à grand bruit, entonna le refrain du aarde-à'vous. Au diable les douces chimères ! et en deux bonds, à Texemple des camarades, me voilà,* le sabre à la main, au poste de combat. Mais tout se borna à ime vaine démonstration de Tennemi hors des remparts, dans le but d'attirer les défenseurs de la tranchée avancée au-dessus du ciel d'un fourneau de mine chargé exprès; toutefois on ne déposa les armes qu'à la naissance du jour. Nous eûmes toute la journée pour nous dédommager de cette corvée d'attente. Après déjeuner, je rendis visite à mon collègue de royal-artillery. Nous, parlâmes de la guerre. On aurait pu supposer, à l'entendre, que le fantôme de l'armée anglaise avait accompli des travaux supérieurs.. Il oubliait qu'on se trouvait, en ces tranchées, aussi peu abrité qu'à découvert dans la plaine, et que, par la plus sévère des critiques, les postes de nflemen, en leurs courses, n'y cheminaient jamais. Tdon interlocuteur, convint pourtant de la faiblesse de leur organisation militaire; et il en rejetait tous les torts sur lord Raglan. John Bull ne se pique pas, à la guerre, de ce respect pour l'autorité que les anglomanes vantent tant ! Quels coups de griffe à ce glorieux amputé dé Waterloo I Le blâme, chez nous, a moins de fiel; on plaisante même en dénigrant ! Qu'un personnage n'eût pas de longtemps paru à la tranchée, on le surnommait le Père Vas-tu vu, et d'en rire.
A l'image du canon, la garde durant la journée sommeilla. Les pionniers des deux camps se distinguèrent dans le silence du chantier par leurs obscurs exploits. Peu avant la fin de la séance, à l'approche de nos successeurs, un ouragan de fer survint. Le danger s'effaça devant la joie de revoir le camp, rayonnant des couleurs les plus roses du
crépuscule. On sentait déjà dans Tair le renouveau» L'année saluait, avec le commencement de mars, la prochaine reprise de la lutte. , •
La complète exécution du système des ouvrages de défense, dont le plan avait été arrêté après Inkermann, et le progrès simultané des attaques répondaient à toutes les combinaisons de la guerre circonscrite sous les murs immédiats de Sébastopol. Mais, rarrivée prochaine de TEmpereur, annoncée déjà, au dire de la renommée, par l'ambassade au^ quartier général d'un de ses aides de camp, ouvrait de nouveaux horizons. De là la nécessité d'entourer Kamiesch de fortifications à l'abri desquelles on: aurait la faculté de se retrancher ou même de se rembarquer en sûreté, si le théâtre des opérations était transporté ailleurs ; en tout cas, une pareille place d'armes protégerait les magasins et les dépôts des assiégeants. Le maréchal Vaillant, ministre de la guerre, avait envoyé le tracé à exécuter des lignes de Kamiesch. Cette étude comprenait un parapet continu de quatre mètres d'épaisseur, muni de fossés, flanqué de -redoutes de huit cents en huit cents mètres. Cette barrière, longue de huit kilomètres environ, s'appuyait, d'un côté, à la baie de Kasatch, de l'autre, à la baie de Strelitzka; entre le pied du talus intérieur et le rivage s'étendait un champ de 2,500 hectares, dont il était aisé, au moyen de coupures, de restreindre l'étendue. Le 1" mars, les chantiers de Kamiesch rivalisaient d'activité avec ceux du siège.
La sécurité, désormais assurée à la colonie marchande, favorisa son agrandissement. La population augmentait de jour en jour. Les femmes débarquaient maintenant, les unes pour vendre des liqueurs ou du tabac, les autres débitaient de l'amour. Les boutiques regorgeaient de provisions, l'abondance bannissait «du camp la misère. En ce lieu de. marché béni, mais justement appelé Filouville, il y avait un restaurant en renom. L'arrière-boutique
était Tabattoir des chats, corbeaux, rats et serpents de la Ghersonèse ; j'y reconnus môme la dépouille d'un chien dont uh de mes voisins pleurait la disparition. Maudits soient les secrets de la cuisine en tout genre ! A côté de cet empoisonneur, porté à porte, se dressait, à renseigne irrévérencieuse du Groin de Menschikoffy le laboratoire d'un charcutierdroguiste. Le porc entrait accessoirement dans ses produits. Ses mortadelles s'étalaient derrière une vitrine, rouges, appétissantes, de tout cahbre, et autour la foule des chalands marchandait. J'aurais volontiers donné tout son arsenal de fausse charcuterie pour un cornet de bonbons, promis jadis aux fillettes du monastère de Saint-Georges : i'aimais ces enfants blondes et candides, car il fallait bien que le cœur se prît à une réalité. Les souvenirs, les artifices de l'imagination la plus juvénile ne suffisaient pas pour combler le vide que laissait dans le cœur, sous la tente, 'en hiver, l'éloignement de la patrie, l'ostracisme au désert des tranchées.