PRÉFACE
La plupart des siégea de l'antiquité et des temps mo* derues ont ^té célébrés par des poëtes ou analysés par des ingénieurs et leur ont inspiré, soit des épopées hé* roïqueS) soit des livres savants. Parmi les œuvres du génie de la guerre, le siège de Sébastopol occupe une place d'honneur^ par le déploiement des moyens d'attaque et de défense, par la longueur des opérations, et surtout à cause du défaut de blocus, qui transforma xm simple coup de main contre le boulevard de la Crimée, en xme lutte à outrance des nations belligérantes. Malgré ces caractères singuliers de grandeur, le drame militaire de vingt mois, dont le plateau Chersonnèse fut le théâtre, et qui cqûta à l'Europe six cent mille de ses enfants, ne saurait se pUer aux lois de l'art épique, tel que les maîtres l'ont conçu jusqu'à présent; et la tâche de chantre de Malakoff aurait peut-être rebuté le Barde d'Ilion. Sous les murs des villes assiégées, aa temps des Grecs et des Romains, les prouesses de la valeur individuelle se produisaient avec plus d'éclat qu'au milieu des champs de bataille. Chaque jour les
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ennemis se battaient sur la brèche, un contre un, poitrine contre poitrine; parfois des guerriers, choisis dans les deux camps, vidaient la querelle des armées : il n'était pas même rare de voir des citoyennes vaillantes s'élancer à la défense des remparts de la patrie. Souvent aussi, au moyen âge, durant la mêlée, des champions sortaient des rangs, se provoquaient et luttaient, à Texemple des Coryphées de TlUiade : Clorinde s'armait de la lance et volait au combat. Ces duels mettaient en lumière une foule de soldats d'élite, qu'il- était facile à l'imagination du conteur de transfigurer en héros. Ces scènes de populations entières, nobles et prolétaires, s'ensevelissant, à la voix de l'honneur, sous les ruines de leurs foyers, pu chassant de haute-lutte, l'agresseur, prêtaient au merveilleux; la baguette magique de la poésie métamorphosait, même en Déesses, et sans invraisemblance, des jeunes filles qui avaient fait glorieusement leur devoir. Sans cet élément des exploits du guerrier personnel, sans les rôles de femmes immortelles, Homère, Virgile, le Tasse n'auraientpu composer les chefs-d'œuvre du genre, sur les sièges de Troie et de Jérusalem. Or, le siège de Sébastopol manque des données essentielles de ces pôëmes. Depuis que la poudre et le canon, son plus redoutable fils, ont détrôné pour ainsi dire la bravoure individuelle , et que le chevalier, au désespoir des disciples de Bayard, n'a plus trouvé qu'exceptionnellement Toccasion de s'illustrer, en combat singulier, les assiégeants montent en ligne à l'assaut. Peut-être, dans chacun d'eux/ y aurait-il l'étoffe d'un Achille. Mais nul ne quitte sa place de bataille pour donner à la ville et au camp le spectacle de ses hauts faits. Les armées sont aujourd'hui des machines savamment organisées: la victoire se réduit
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presque à une question de mathématiques, et Ton a dit, avec un semblant de raison, qu'en Italie, la mécanique sous la forme des chemins de ferj avait vaincu les Autrichiens. Le niveau égalitaire semble avoir passé sur le courage. Parmi le^ combats innombrables livrés devant Sébastopol, du sein d une pépinière quotidienne de braves serviteurs serrés autour du drapeau, le poëte dégagerait difficilement les acteurs de son dragae. Plus vainement, chercherait-il à introduire une femme sur la scène. Le beau sexe ne.se montra pas plus au bivouac, qu'au cœur de la place. Les habitants épouvantés par le coup de tonnerre dlnkermann, émigrèrent en masse au premier' souffle de l'hiver; de sorte. qu'au début de la guerre, il ne reste en présence que des défenseurs et des assaillants, modèles de vertus, esclaves et au besoin martyrs du devoir, des stoïciens sous le harnais, toutes gens par conséquent, d'une nature prosaïque dans le sens ordinaire du mot. Il reste aussi beaucoup de bruit. La poudre revêt mille aspects ; le canon varie ses fanfares de mille manières ; mais, quoique Milton ait osé admettre l'artillerie dans les phalanges célestes, on n'est pas parvenu encore à la poétiser.
Ces difficultés ont arrêté l'essor de la poésie nationale; et, moins heureux que Namur, Sébastopol n'a pas même fourni l'inspiration d'une ode. Ce siège, & bon droit, attend son Homère. Quelle mine d'or, en eflfet, s'ouvrirait à l'homme de génie assez fort pour parcourir d'une haleine la carrière , depuis Gallif)oli, jusque sur les cendres de la tour de Malakoff ! Quel prologue fournirait la halte des alliés à Varna ! Aux Grecs retenus en &ce d'Hion par le calme de la mer, la muse ne préférerait-elle pas une armée que la fatalité de la politique enchaîne sur un rivage pestiféré? Si les cpn-
^dérésde la Or&ce fléchirent le ciel par le sacrifiée pro^ blémâtique d uûe vie^e, le choléra immola, d'un bras plue terrible que celui de Cbalcas» des lésons d'Auglo- Fransala^ à la fleur de la jeunesse, loin de la Tue de rennemi. Bientôt aux épreuvei sans gloire du repos, euccédèreuit les souffirances de la guerre : le froid, la fidm, les maladies, le feu, le désespdr de jamais retoir la patrie, Tenfer de la trandbée f sous la monotonie apparente des nuits du siège et des actes successifs du bombardement, quelle variété! Chaque journée de cette tragédie conserve sa physionomie particuUèfre et mériterait un chant I Puis Aima, Inkermann, le Marne* Ion vert, T^alctir, les derniers soupbs de Mâlakoff, Quels sublimes épisodes ! Honneur au créateur, qui sera au niveau de cette entreprise I Celui-là deym monter sa lyre sur un mode nouveau; car la nature des sujets poétiques, changeant avec les phases de la civilisation, la poésie, cette antique reine du monde, ne gardera à Tavenir sa souveraineté qu'à condition» sinon de modi» fier les règles de son art, du moins d'agrandir, selon le conseil de Chénier, le cercle de ses pensées. Lespoetes se plaignent à tort de l'indifférence du siècle à leur égard, n me souvient qu'un jour devant Kepler, certain professeur d'astronomie de la vieille école, se lam^talt sur la distraction de ses élèves à son cours. C'était le temps où le système des pasteurs chaldéens et de Pto« lémée croulait sapé par cette {déiade de physidens que Copernic et Oalilée conduisaient à la découverte des vérités scientifiques. Le savant Allemand était aussi un des promoteurs de cette rénova^n ; et à force d'expé^ riences et d'études, il venait de ravir à la nature le se^ cret de la marche des planètes. Il répondit donc au mettre désolé que, s'il voulait lanmsporter son wdi*
toîre, jusqu'à présent inattentif, il devait dépouiller les erreurs du passé ; qu'au lieu d'une voûte céleste, resplendissante de diamants, et reposant par ses bords sur la plate surface de la terre, telle qu'une sphère d'azur, image bonne pour les idylles de Tbéocrite, il fallait montrer ces bataillons d'astres immenses, parmi lesquels notre globe est un pygmée, gravitant eu suspen* sion dans les champs infinis de l'espace, accranplissant leurs courses annuelles, toujours avec la même régula* rite de vitesse et de temps, plus dociles que les engre^ nages du plus parfait mécanisme^ prêts à se heurter tous, au signal de Dieu; qu'à la place du ridicule Tython et du palais de l'Aurore, mensonges à l'usage des enfants, il importait désormais au succès de sa chaire d'expliquer l'immobilité relative du soleil au centre de notre univers ; qu'au lieu de représenter la voie lactée sous la forme d'un chemin aérien ou d'une tache de lait, il lui conseillait d'offrir à la contemplation de ses dis* dples une poussière d'étoiles*
La Révolution française a imprimé h la marche de l'esprit politique une impulsion pareille à celle que les découvertes de l'astronomie au dix-septième siècle donnèrent à la science. Les principes de la féodalité s'en vont. Un frisson de régénération court d'un bout h l'autre de la t^re. L'édifice des czars. est miné par les idées de liberté. La Pologne frémit sous le joug. L'Italie, libre de ses tyrans et de ses tribuns, relève la tête. La papauté, arche sainte du catholicisme, n'attend plus» pour son salut, qu'un moderne Grégoire VIL La paralytique Allemagne aspire à l'unité et à la vie. L'Orient bouillonne; et, les Turcs, à l'approche de la tempête, essayent de concilier le Coran avec l'Ëvangile. Les In« diens e'ftgitentf Î-' Amérique u'a pa« kv* }» emff ûb Ml
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guerres civiles. L'Angleterre s'efforce de conjurer la révolution parla réforme. La démocratie/ incarnée dans la dynâlstie de Napoléon, rayonne sur l'Europe et lui prépare des destinées plus brillantes. Jamais l'avenir ne fut plus riche en promesses envers cette France de 89, née d'hier, après dix siècles d'enfantement, et qui a pour missiçn de conduire les peuples à la lumière. Une ère nouvelle s'aflnonce aussi dans l'ordre moral. Le doute, cette machine de guerre de Voltaire, et la plaie la plus douloureuse du siècle, le doute fuit des esprits : l'indifférence n'est plus qu'à la surface ; la soif de la foi nous dévore.
Ce^ tourbillon qui entraîne les sociétés poussera, sans doute, la littérature et surtout la poésie dans des voies inexplorées. Tout en visant au même idéal de la forme, elle n'ira plus, sous peine de déchéance, puiser aux sources de l'art antique. Ces champs jadis fertiles de l'imitation classique, après la moisson des devanciers, n'offrent plus un épi à glaner. Elle ne ressuscitera plus le cadavre des pastorales : les faux bergers. sont à jamais descendus au tombeau avec Florian! L'hypocrène du romantisme semble aussi tari! Les héros, issus de ce milieu fictif de la chevalerie, font aujourd'hui sourire. Mais peut-être-un jour, dans cet âge dont la lueur commence à poindre, l'épopée nationale fleurira. Peut-être alors cette page unique dans nos fastes, qui s'intitule Sébastopol , sera célébrée par la trompette épique. Allons! chercheurs découragés! cessez vos plaintes! La poésie, à vous entendre, est une idole surannée : le palais de l'Industrie représente le temple du veau d'or; la locomotive siffle sur le Parnasse et a découronné les Muses ! Le bandeau de l'impuissance vous aveugleraitil?- Jamais jdus vastes et plus beaux horizons ne s'ou*
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vrirentàrinvention! La poésie n'est pas morte! Elle vous tend les bras à Arcole, aux Pyramides, à Austerlitz, à Waterloo ! Elle vous appelle, là-bas, sur les ruines encore fumantes de lllion contemporaine, aux bords lointains de cette Tauride qui a gardé le souvenir dlpbigénie.
Si donc, en fait de pôëmes, Sébagtopol n'a rien produit encore, au contraire le journal du siège a été exécuté par des mains de maître. Avec l'autorité qui. s'attache à son talent et à sa gloire conquise en Crimée, prélude dçi ses lauriers de Solférino,. le maréchal Niel a écrit la relation des travaux du génie devant la place. Une commission d'officiers d'artillerie, présidée par le général Auger, de regrettable mémoire^ a retracé l'historique des batteries du siège et la part que notre arme a prise 'dans l'accomplissement de cette expédition gigantesque. Ces deux livres forment, dès à présent, un monument de la littérature militaire. On y suit pas à pas l'avancement méthodique de ce réseau de parallèles, long de 100 kilomètres, serpentant à travers le sol rocailleux de la Chersonnèse, et qui finit par triompher du. boulevard de la domination russe au midi de l'Europe. Les ingénieurs et les artilleurs futurs y recueilleront à pleines mains les enseignements, et au besoin les matériaux pour les méthodes de guerre nouvelles, qu'un avenir prochain appelle.
En effet, de toutes les inventions du génie de l'homme, aucune n'a subi autant de transformations que l'art militaire ; les perfectionnements en sont la loi. Pour le prouver, il n'est pas besoin de remonter à l'antiquité, pas même au moyen âge; il suffit de borner son regard aux deux derniers siècles. Sous Louis XIV, on ne se battait pas comme au temps de François If-
FrMériô n se riait de la tactique du graîld toi. Att Kéu d'attaque!^ eli ligne et intariablement de front, le héros prassien pi'enait rennemi de ûmc^ et cette innovàtioa lui relnt une série de victoires qni efiSacèrent celles deCoûdé et de Turenne. Dès tors/ par toute l'Europe, on proclama l'ordre oblique. Toute la noblesse de Fnmee écMBttxA à Postdam poilt assister aux leçons de l'auguste professeof sur le champ de manœuvre, et le comte de Guibert traduisit, en beau style, 'pour Tins* tmction des armées de Louis XVI, les préceptes du ca* pitaiue philosophe. On ne défilait plus qu'obliquement les jours de parade; oîi n'étolutionnait plus que par mouvements obliques, tia Révolution ruina de fond en comble cet échafaudage théorique. Les soldats plébéiens de cette époque s'af&anchirent, à l'exercice, des allures germaniques, pis que d'un joug féodal. Les légions de la république,, de verve, conquirent l'Europe : ce fut le triomphe de la furie française. Puis, vînt Bonaparte, qui, dès son entrée en scène, par des coups d*éclat successife, sut régulariser le vaillant désordre qui avait présidé aux premiers victoires, et réduisit à néapt, en faisant mieux, tout ce qu'il restait des règles établies par les critiques de l'école de Frédéric : ainsi, à Arcole, il sacrifie le blocus de Mantoue, prêt à capituler, et se jette au milieu des marais ; à Rivoli, il isole, par des prodiges d'un art nouveau, les divers corps de l'armée autrichienne et les bat tour à tour; tantôt il enfonce le centre de l'ennemi, tantôt il le tourne, tantôt il l'enveloppe. Quand ce réformateur de génie eut disparu, les savants s'émurent sur les ruines des vieilles doctrines, ils se perdirent en dissertations, opposant la tactique h la stratégie; mais ils ne parvinrent pas à composer uq. formulaire de général en chef, tel qu'en s'y conformant
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fidèiemeEt on aboutissait, avec certitude, au succès. H résulta de toute cette poJémique, envenimée par les passions du temps, que les principes de la guerre res* semblent aux règles de la littérature, et que si les con« seils d'Horace et de Boileau sont impuissants, sans le talent, a (s^éer le moindre chef-d'œuvre, de même les axiôiï^es de Tart militaire ne sauraient produire m^e une demi*victoire s'ils ne sont fécondés par l'inspiration. Bref, le dernier mot de la critique fut que, sur le champ de bataille il n'y a rien d'absolu, qu'il fiiut plier l'art, sous peine de mécomptes, aux circonstances ve* nant de la fortune ou de la nature. De toutes les parties de la science guerrière, seule depuis Vauban, la théorie des sièges avait le moins éprouvé de vicissitudes. Le code de ce fameux novateur, du dix-septième siècle, jusqu'à Sébastopol, avait été, en quelque sorte» une arche sainte. Malheur aux profanes qui auraient osé changer une ligne, une côte, au front de Noisetj le monument le plus parfait de ce culte pédagogique I Quels cris les fidèles poussaient de leur cabinet, la plume à la main, quand devant Sébastopol la &talité des événements conduisait les assiégeants à la violation des règles du maître ! Ces malédictions ne modifiaient pas le cours des choses. Peu à peu les faits s'accomphssaient dans la direction réprouvée; peu à peu la réalité du succès consacrait des énormités scientifique* ment apparentes ; et quoique Vauban n'eut pas été obéi à la lettre, Sébastopol tomba. Le signal est donné contre la routine, et il date de loin. J'en demande pardon aux disciples inexorables de Vauban; mais, depuis ce fondateur de l'art classique, on a rarement appliqué le système d'attaque, tel que l'entendait ce grand homme, tel aussi qu'il l'aurait réformé, si de son
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temps rartillôrie avait fait les progrès actuels, si surtout il n'avait pas dû se plier aux caprices belliqueux de Louis XIV. Le roi-soleil passe pour un fort méchant capitaine; aussi, les sièges étant comme la 'partie élémentaire de la stratégie, ce genre de guerre l'amusait autant qu'il répugnait au génie de Napoléon. A Versailles, le départ pour Namur ou Luxembourg assiégé, était une fête. Les dames de la cour s'intéressaient elles-mêmes à. ces tueries d'hommes mathématiques, dernier souvenir des tournois. Au camp français, on se faisait un point d'honneur de répondre à toutes les chi- ^canes de l'ennemi, de le suivre pas à pas, coûte que coûte, sans'rien brusquer; le plus habile gagnait cette sorte de pari. Pareil système de gueire s'harmonisait parfaitement avec la société de ce siècle, où tout fut régulier, compassé, étudié; mais, autres temps, autres méthodes ; rien n'est plus antipathique que cette marche de tortues savantes au caractère national. Aussi, de même que les folies de la Régence succédèrent aux solennités ennuyeuses de^ Versailles, de même, sur le champ de bataille, la réaction se fit, et peu à peu on se révolta contre Vauban. Sans parler des entreprises du dix-huitième siècle, les sièges de la république et de l'empire ont été des infractions perpétuelles aux théories de l'école, et quelques-uns, entr'autres Sarragosse, ont cent fois dépassé en audace ce qui s'est pratiqué devant Sébastopol, et ce que pourront plus tard suggérer la lecture et la méditation des ouvrages didactiques publiés par les généraux Auger et Niel. Ainsi, en ce qui concerne l'attaque et la défense des places, nous touchons, par le mouvement continu des idées, à une réforme théorique et pratique : conséquence d'ailleurs nécessaire des conditions nouvelles, .que la
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facilité des communications, les découvertes de lartillerie, le changement des mœurs et la politique de la seconde moitié du siècle, ont créés à la science stratégique.
Cependant, il est, de par le monde, des touristes de la guerre, qui ne feuilletèrent même pas les volumes spéciaux écrits sur Sébastopol, pour les gens du métier. Ces amateurs des choses militaires, savent la définition d'un parapet ou d'une tranchée; mais ne prononcez pas, devant eux, les mots techniques d'épaulement ou de sape. Us vénèrent Vauban, et ne le lisent pas ; une carte de fortification les intimide à bon droit. Ils sont nombreux, dans les cercles, les salons et les chaumières; çà et là même, quelques femmes d'esprit ne rougissent pas d'avouer ce goût de Tiiercotectonique ! Après quarante ans de paix; dont l'Europe avait joui depuis 1815, au* premier coup de canon de l'Aima, ces patriotes se réveillèrent de toutes parts ; ils discutaient avec sagacité, au café ou à la veillée, le plan d'attaque de Sébastopol. dévoraient les dépêches ou les correspondances du théâtre de la guerre, et pariaient pour nos succès. Ceux-là, peut-être, seraient charmés, sur les pas d'un guide franc et autant que possible plaisant, de pénétrer le labyrinthe des cheminements, d'assister aux péripéties quotidiennes de cette lutte tragique, de s'asseoir au foyer de la tente, de vivre, en un mot, par ht pensée, de la v^ des assiégeants. Il y a aussi, une classe de confrères de toutes armes, experts en la matière, à qui il répugne de parcourir, à travers des in-foUos abstraits, ce qu'ils ont fait, ou se qu'ils auraient su taire, mais qui s'applaudiraient de pouvoir, en pantoufles, au milieu des loisirs de garnison, ressentir les vicissitudes des nuits de garde sur la
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banquette des parapets, les émotions des jours de sortie, d'assaut ou de bombardement, les joies et les mi* sères du camp.
Acteur de la guerre depuis l'ouverture jusqu'au dénouement, mêlé, dans ma modeste sphère de lieutenant d'artillerie, de près ou de loin, à tous les événements, je me suis proposé, pour mes camarades, la plupart mes compagnons d'armes, et aussi pour les gens du monde, friands des aventures guerrières , d'écrire sur Sébastopol un livre, bâtard de l'histoire, mais plus vrai qu'elle : émailler de mes souvenirs la narration des labeurs du siège; tempérer Thorreur des mêlées nocturnes, l'hiver,' dans la boue et la neige, par des scènes de bivouac ou des épisodes de la vie des assiégés; varier le récitatif du siège, 'des impressions de deux années de jeunesse et d'illusions passées en exil à la^ 'tranchée; composer, pour ainsi dire avec la synthèse de l'armée, un personnage, analogue au chœur de la tragédie antique, qui animerait la scène pendant les entr'actes des travaux et le chômage du canon'; fourrager le long du chemin, partout où la poésie de la guerre laissera, sa trace légère sous la tente, en pleine arène, à l'ambulance, au milieu dés décombres de la ville, sur la plage de la Tauride de Sophocle ; égayer la philosophie de l'hiétoire militaire et les sévérités de la critique; mener de front les bulletins de chaque journée et le voyage humoristiqueautour des remparts et des bivouacs; extraire de la pratique du siège de Sébastopol, une méthode appUcable aux sièges futurs; enfin, encadrer ce tableau d'ensemble entre un aperçu sur le passé de la question d'Orient et un coup d'œil sur son avenir (car, s'il est intéressant de suivre pas à pas la croisade entreprise par les Ânglo-FrançaiSi en
faveur de la Tar^uiet quel attmit plus grand encore de chercher comment cet empire des Ottoman» , il y a deux siècles encore^ la terreur de l'Europe^ fut conduit de chute en chute, à implorer le secours de la chrétienté qu'U avait mission de déduire, comment se résoudra^ suivant les probabilités, ce problème aux mille faces des destinées du peuple Turc, qui forme le nœud gor» dien de la politique du dix- neuvième siècle I); bref, aUier de mon mieux le plaisant au sévère : tel est le cadre ambitieux de mon récita ,
Les auteurs militaires ont, ce me semble ^ trop né* gligé le côté purement humain des événements. Us n'envisagent aveo prédilection que le côté scientifique ou historique de leur sujet» et craindront d'être taxés de frivolité s'ils déroulaient à travers les phases de la guerre, le drame intime du soldat au camp. Âutr^o|^ cette indifférence s'expliquait en quelque sorte; on ne voyait dans les hommes d'épée, que mercenaires, peu dignes d'un intérêt collectif; et l'arrogant cadet ne mé* ritait pas individuellement les honneurs de la plume» Aujourd'hui, une armée est l'image d'un peuple; et de même, que l'histoire des peuples ne se passe pas tout entière sur te place publique ou au conseil des rois, de même le champ de bataille et le quartier général ne reflètent qu'en partie la Vie d'une armée;
Ce dédain de la petite chronique a jeté beaucoup d'écrivains militaires dans un autre écueil. Pour ne pas encourir le reproche d'auecdotiers de bivouac, ils se sont enveloppés dans un langage prétendu technique, qufe les élus, seuls auraient le droit dô comprendre. Ds ont toigours le compas au bout de la plume et ne parlent que par équation. On dirait, à les entendre, que leur science est un lon^ mgrstère. Cependant la critique