‹ Journal humoristique du siége de SébastopolChapitre 13 sur 14 · LIVRE Vil · texte numérisé non relu

LIVRE Vil

Dans la matinée de ce vingt-quatrième jour d'octobre, il se manifesta, au dehors, des signes avant-coureurs d'une imminente attaque. L'éclipsé de Sémiakine, à l'horizon de Balaclava , des mouvements de troupes inaccoutumés aux bords de la Tchemaïa et sur les hauteurs de Mackensie, éveillèrent l'attention des généraux alliés. Mais on ne s'attendait pas à se battre, dès le lendemain. L'avant-garde des renforts, partis d'Odessa au commencement d octobre, venait d'arriver à Sébastopol en charriots. Liprandi les commandait. Impatient de prendre l'offensive, le prince Menschikoff résolut alors sans délai, de frapper un coup d'audace : couper les Anglais de leur base d'opérations; et, d'abord dans ce but, s'emparer des trois redoutes- qui, dans la plaine à trois kilomètres de Balaclava, entre Kamara et le pied du mont Sapone, fermaient la circonvallation des assiégeants. La plus forte de ces redoutes couronnait la colune Canrobert; les autres s'échelonnaient sur deux mamelons coniques; quelques pièces de l'arsenal de Constantinople, plusieurs canons anglais les défendaient et un poste de huit cents Turcs y faisaient bonne garde. Les premières heures de la nuit qui précéda le combat furent très-orageuses, devant la place. Les Russes in-

Îuiets, dirigèrent un feu d'enfer contre les tirailleurs e la deuxième parallèle. Cette canonnade alla en s'affaiblissantjusquaux lueurs de l'aube. A cinq heures.

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on annonça au quartier-général français la marche de Tannée de secours contre les redoutes turques. Aussitôt le commandant en chef posta la première brigade de la première division sur les pentes, en arrière de Kadikeûi, d'où elle donnait la main à nos alliés; la deuxième brigade occupa le col de Balaclava. Les tirailleurs gardèrent les retranchements extrêmes du plateau. La deuxième division resta en réserve. Déjà lord Raglan avait ordonné à deux de ses divisions de descendre dans la vallée, au devant de Tennemi. Pendant que les alliés se rangeaient en bataille, les Busses abordaient intrépidement les ouvrages, et après une résistance courte autant que sanglante , en débusquaient les gardiens. Poursuivis, les Ottomans se rejettent vers le premier ré-

gment d'hyghlanders qui, à cmeval sur la route de Baclava en avant de Eadiketti, attendait impassible le choc des bataillons ennemis, se précipitant du haut des mamelons-. Bientôt, les décharges de Tartillerie contraignirent les riflemen à se dérober à l'abri d'une éminence voisine. En ce moment, la cavalerie débouchait par les gorges de toutes parts, et ses escadrons couvraient la campagne :les uns se tournèrent vers la troupe du général Scarlett, frémissante le sabre au poing; les autres, sous le feu plongeant des batteries de marine, établies au bord des rochers de Balaclava, chargent les Ecossais. Ceux-ci, dès que les assaillants sont à bonna portée, hourrah ! hourrah ! se démasquent, les fusillent presque à bout-portant et les dispersent. En même temps, la cavalerie anglaise se lavait des reproches que lui avait valu son inaction forcée de l'Aima. Contre elle, fondaient,au galop,sur deux lignes profondes, les dragons et les lanciers de Menschikoff, et chacune d'elles déboitlait le front de nos alUés. Les Greys et les EniskiUen ne bougent pas, tant que les adversaires ne sont pas entièrement engagés. Ils s'ébranlent alors, à travers les vignes, dont les ceps gênent en vain leur course; peu à peu, ils s'élancent en brandissant leurs sabres et hurlant leurs plus farouches cris de guerre; rien n'arrête leur essor; ils rompent la première ligne.

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dont les ailes essayent sans succès de les envelopper; ils se ruent contre le rempart de la deuxième ligne et l'enfoncent à son tour. Cependant les escadrons de la garde, par Tordre de lord Raglan, se jettent au fort de la mêlée sur les flancs des Russes, leur défendent de se reformer et consomment la déroute. Les fuyards, à bride abattue, regagnent le camp des réserves, derrière les redoutes. Les Anglais les reconduisent, Tépée dans les reins, aux applaudissements des amis de l'armée d'observation, qui de Tamphithéâtre des hauteurs, contemplaient leurs prouesses, prêts à les aider au besoin. Us ne rétrogradèrent que quand les batteries de Kamara <;ommencèrent à trop les décimer.

A la faveur de ce retour, et pendant qu'à coups de canon ils prenaient leur revancne, les Russes abandonnèrent les postes les plus rapprochés de nos camps, et pivotant autour de la colline Canrobert, se concentrèrent au fond de la vallée : la cavalerie, en six divisions, se plaça en face des Intervalles des mamelons ; plus loin, entre les retranchements de Kamara et les monts Fediouschine, s'étabUrent six bataillons et trente

Sièces qui balayèrent toutes les issues; le reste se éploya en avant du village, sur les pentes de la montagne, d'où, en outre, une puissante batterie de position menaçait les assiégeants, s'ils tentaient de reconquérir le terrain perdu. To-ndis que ces mouvements remplissaient l'entracte de la lutte, la brigade légère, retenue à regret loin de l'action, rallia les vainqueurs de la brigade Scàrlett. A cette heure, on ne voyait plus dans les redoutes les plus voisines que quelques sentinelles, et il était à présumer que les Russes, avant l'évacuation définitive, les désarmaient. Les deux partis étaient encore sous les armes, quand un aide-de-camp du général en chef anglais, le ca-

Sitaine Nolan survint, et remit à lordLucan, commanant supérieur de la cavalerie, l'ordre de reprendre les mamelons, et surtout les canons anglais, que l'ennemi enlevait à titre de trophées. Celui-ci objecta que l'entreprise exposerait la fleur de ses I soldats à un

massacre sans profit; le messager^ dit-on, lui ferma la bouche, en répondant que telle était la volonté de lord Raglan. Le chef de la brigade légère hésita, à son tour avant d'agir; mais la responsabilité de ce sacrifice d'hommes ne. pesait pas sur lui. Lord Cardigan se mit donc en tête : à bas les gourmettes, comme avant les fameuses charges de Waterloo f et on sonna le signal du branle. Un frisson de tristesse agita les rangs des spectateurs, toujours en attente sur la montagne, quand ils virent cette troupe de vaillants compagnons courir à une mort certaine. Des voix et des murmures expressife, spontanés, leur crièrent de s'arrêter. Mais l'allure des chevaux s'animait de i)lus en plus à mesure qu'ils approchaient du but; déjà un tourbillon de poussière les enveloppait au loin. Les feux de mousqueterie et de mitraÛie s'acharnent contre eux, de Kamara et des sommets des redoutes : qu'importe ! ils vont, ausisi rapides que les cavaliers de la ballade. Malheur à qui. acceptera leur défi ! ils franchissent les premiers obstacles, abattis et fossés, sautent les para-

Îets, envahissent les batteries et sabrent les canonniers. eur ardeur croît avec la vitesse; ils fendent les escadrons, qui leur barrent le chemin, passent sur le corps des derniers rangs d'infanterie, malgré les efforts de trente bouches à feu tonnant à qutrance; et ils ne tournèrent bride que lorsqu'ils ne rencontrèrent devant eux ni barrière ni défenseurs. De même qu'il avait conduit l'attaque, lord Cardigan dirigea la retraite. Les Russes, plutôt stupéfaits que découragés par tant de témérité, se remettent et ferment le passage aux débris de l'aventureuse brigade. Jaloux de venger leur échec du matin, des nuées de lanciers la prennent à dos et de flanc. Ces preux de l'Angleterre oublient le danger pour le plaisir de combattre : de tous côtés, les boulets les hachent. Heureusement pour eux, la brigade Scarlett s'avance à leur secours ; en même temps, un escadron de chasseurs d'Âfirique s'élance contre une batterie, celle dont les coups obliques rudoyaient le plus nos alliés, lui impose silence, culbute deux batail-

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Ions, et ne recule que devant des renforts invincibles

{)ar leur nombre, en laissant trente des leurs morts sur ^ carreau. Si cette diversion n'avait pas en partie dis- ■ trait les forces de Tennemi, il ne rentrait peut-être pas un seul héros de cette immortelle excursion. Partis six cents, il en restait debout le tiers à leur retour. n était quatre heures de l'après-midi, les Russes affichaient encore une attitude provoquante; mais quoiqu'ils fussent maîtres delà colline Canrobert, Balaclava était sauvé. Nos avant-postes avaient repris possession des redoutes les plus rapprochées du mont Sapone : on se garda donc bien de descendre et de les brafVer dans leur camp retranché. Les ennemis en présence s'observèrent de loin, et ne déposèrent les armes qu'à la nuit.

Ainsi finit cette journée du 25 octobre, prélude d'Inkermann ; elle ajouta ôux fastes de l'armée d'Orient un exploit célèbre, mais regrettable, car la moitié de la cavalerie anglaise fut immolée sans compensa^tion. L'ordre d'attaque ftlt-il mal interprété ? Le capitaine Nolan périt au premier rang; et s'il pouvait s'expliquer du cimetière de Balaclava, où il dort à côté de tant d'autres tombes, peut-être ses aveux déchargeraient-ils son chef, devant le tribunal de l'histoire, >d'une accusation capable de ternir la gloire d'un général prudent, expérimenté, formé à l'école de Welhngton. Quoitju'il en soit, la tentative d'emporter d'assaut des positions inexpugnables, avec une colonne isolée de cavalerie,

Sassera pour une folie, mais une de ces folies dignes es beaux jours de la chevalerie, peut-être plus honorables qu'une victoire.

Non loin du champ de bataille, entre Kadikeûi et.le monastère de Saint-Georges, au milieu d'un' vallon fioKtaire, s'élevait la ferme du général Brack. Les environs en étaient très-touffus, et chaque jour, depuis l'ouverture du siège, des légions nombreuses d'ouvriers, fabricants de gabions, saccageaient ce domaine; car les approvisionnements de bois de fescinage, sans cesse renouvelés de Turquie, ne suffisaient pas à la

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consommation croissante des tranchées. Ce travail s'exécutait sous la direction des officiers d'artiUerîe, successivement désignés. Par hasard, le jour du combat, j'y présidais en sous-ordre. Dès l'aurore, îe sortis du grand parc, de toute la vitesse de mon cheval; cette corvée m'ofifrait Tattrait d'une partie de campagne. Le plateau Chersonèse se dénudait de plus en plus; les fleurs, qui émaillaient la terre à notre arrivée, avaient été déjà foulées sous les pas des soldats ou sous les roues des fourgons; l'herbe se flétrissait à l'approche de l'hiver; les rares bosquets, qui çà et là, végétaient entre les pierres, avaient été taillés au pied; la main impie des bûcherons n'avait même pas respecté les. vignes que les pauvres colons de Crimée ne croyaient pas planter pour l'alimentation des feux de bivouac. Dans la banlieue, il ne survivait plus, en fait de verdure, que certains bancs de gazon, pâture des bestiaux, un verger que lord Raglan avait mis sous sa protection, autour de sa demeure, et quelques chênes ombrageant les abords du quartier-général de l'artHlerie, où les rêveurs venaient méditer.

Le ravin privilégié que mon tour de service m'appelait à visiter, contrastait délicieusement avec le désert des camps. Pour comble de bonheur, c'était par une de ces matinées d'octobre, où la nature 'est belle de tout l'éclat mourant de l'automne. Les arbres avaient perdu leur fraîcheur; on ne voyait balancer à leurs branches que feuilles empourprées ou jaunissantes. Ce séjour respirait la tristesse, les oiseaux chantaient leurs adieux, car de plus en plus, la hache éclaircissait la forêt, et bientôt, feute de refuges, ils allaient être réduits à émîgrer de ces bocages qui, tant de fois, abritèrent leurs nids. Au centre du paysage, la maison du maître affligeait le regard; les maraudeurs l'avaient rançonné, et, si la garde n'avait veillé sur le parc, ne pouvant le dépouiller, ils auraient tout brûlé. Près de ces ruines, des saules-pleureurs baignaient leur chevelure dans une pièce d eau, et aux bords de ce bassin, une barque était échouée : elle servait naguère aux promenades de fa-

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mille; peut-être lûer, sur ce lac, imajB^ de celui du poëte, une blonde fille de la Néra aimait-elle à voguer à côté de son fiancé, et maintenant les infirmiers y abreuvaient leurs mulets, et les lavandiers de l'armée juraient contre les nénuphars qui obstruaient leurs battoirs. Quelle fête pour moi, de dépenser quelques heures en ces lieux, loin des bivouacs, loin des ambulances, loin des^ tréteaux de la guerre! je m'étais promis d'en jouir à Taise, et à peine mes instructions données et mes ateliers en train, je m'abandonnais aux charmes de la flânerie dans les bois, que le bruit de la fusillade, bientôt mêlé au grondement du canon, retentit en dîrectioD de Balaclava : preuve qu'on s'y baittait. Mais si profonde était la conviction de notre supériorité, que tous nous plaignîmes les Eusses, sans interrompre la fabrication des gabions; cependant les détonations lointaines du combat allaient en grandissant; vainement j'essayai de ressaisir le fil de ma méditation. En matière de distraction, je cherchai querelle à un églantier surmontant la haie du sentier, le plus droit, le plus coquet arbuste que jamais roseraie de France ait vu naître ; le couteau décapita sa tige, et, penché sur le bâton épineux, je rodais, non sans préoccupation, jusqu'à l'heure du déjeûner; car les échos ne se taisaient pas. Tandis que je me repaissais de viande salée, assis

{)ar terre, sous une allée de platanes que des scieurs de ong dépeçaient, un à un, des dievaux en liberté se montrèrent au faîte des coUines d'alentour, écumanis et effarés ; quelques-uns portaient encore la selle, d'autres s'étaient délivrés du harnais dans leur galopade eSrénée, par monts et par vaux, depuis leur départ de Balacljiva. On leur fit la chasse sur-le-champ ; plusieurs de ces fugitife furent pris, et l'on reconnut en eux des russes. Leurs flancs étaient labourés de coups de sabre. Les travailleurs en conclurent que les braves de l'armée d'observation avaient remporté la victoire, et de se réjouir, et de se dépêcher, avides de nouvelles. Leur tâche fut vite expédiée; pendant qu'ils retournaient au camp, je piquai des deux, et à la recherche des rensei-

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gnements, poussai jusqu'au col de Balaclavà. De cet observatoire assiégé d'amateurs, on découvrait à merveille le champ encore fumant du combat. On reconnaissait à peine cette vallée si verte et si riante, où nous^ avions campé naguère après les fêtes de l'Aima. Tout y était morne et désolé, les cadavres jonchaient les jardins de Eadikeui et les coteaux de Earani; des chevaux, le corps ensanglanté, erraient partout, fous de douleur ! des olessés se traînaient*, tournés vers le camp ami; d'autres se soulevaient et retombaient agonisants. Au loin, les Russes semblaient parader derrière leurs retranchements. Nos alliés paraissaient moins fiers de leurs succès que furieux contre les Turcs, à les en croire, défenseurs inhabiles des redoutes. Nous échangeâmes avec eux quelques saJuts, en argot de bivouac, tous ajoutèrent, après bono French! Turcôy no bonol Turcs, pas de chance, répondîmes-nous; et, en effet, ces esti-* mables redifs n'avaient en rien démérité. L'Italie était représentée, à ce tournoi, par un officier milanais plein de zèle et d'avenir, qui suivit lord Cardigan et fut irappé à mort dans la mêlée; on s'entretenait de ce jeune volontaire comme d'une des plus intéressantes victimes de la journée.. Parmi l'affluence des témoins, on expiait la bravoure des cavaliers anglais, et après eux, le dévouement de nos afiîcains. On attribuait l'affaire à un malentendu : le messager fatal de lord Raglan, avait été retenu de force à Tavant-garde, et un boulet l'avait justement puni, au dire des moins impartiaux. Mais, en définitive, personne ne se déclarait satisfiiit des résultats purement négatiâ de ce fait d'armes, et l'on convenait que deux victoires de ce style équivaudraient à une défaite. Je revins au logis, sous le coup de cbs apprécia* tiens, sans une parceUe de l'enthousiasme que la capture des chevaux ennemis avait excité, le matin dans nos rangs, au chantier des gabions.

Les survivants de la garde descendante étaient rentrés, peu auparavant, contents, mais fatigués. Pour appuyer les projets de l'armée de secours, Sébastopol n avait pas discontinué, depuis la pointe du jour, à fou-

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droyer les tranchées et les embuscades. Les francs-tireurs, pour la plupart coryphées des escarmouches d'Afrique, se riaient de la colère des Russes ; et derrière leurs créneaux, fumant des pipes, ils visaient, à qui mieux mieux, tous les servants qu'ils entrevoyaient par

^ les embrasures, au moment de l'ouverture des portières. De son côté, l'artillerie de sié^e s'était signalée, et, sauf une panique causée par la chute, Dieu merci, inoffensive d une bombe sur un magasin à poudre de la marine, nos faibles batteries avaient traité de puissance à puissance avec le bastion d'attaque.

Ce jour-là, les fuséens inaugurèrent leur tir. On fondait sur leurs chevalets les plus superbes espérances. La flotte et la ville avaient enfin trouvé des destructeurs. Mais que pouvaient-ils contre les pierres des maisons et des édifices, contre des vaisseaux trop éloignés? la plupart de ces nouveaux projectiles n'atteignirent même pas le but; les autres, par leurs éclats prématurés, rivalisèrent avec les bombes, de triste mémoire, du Vatitotir, embossé dans la baie de Strélitzka, qui trop souvent confondaient les remparts de la Quarantaine avec les ouvrages français. Il est vrai que ces premières fumées avaient souffert à bord durant la traversée. L'expérience du 25 octobre et même celle du siège en entier, ne prouvent ,rien contre l'avenir de ces engins de la fifuerre ; il serait aussi absurde de les condamner que ne renoncer désormais au défilement des attaques, parce que l'art de la défense devant Sébastopol s y est généralement opposé, ou que de proscrire de la fortification les murs d'escarpe, parce que l'enceinte de la jiace en manquait. Les fusées sont, comme les armes -carabinées, essentiellement perfectibles; et un temps viendra sans doute où on les appliquera avec une effi-

: "oactCé décisive au bouleversement des parapets. Mais

' il faut avouer que, depuis leur début au siège, elles n'ont produit aucun travail utile. Chacun de nous a -servi au voisinage de ces machines : dès qu'elles tiraient, il me souvient que nous tournions le dos à la place, et

suivions avec inquiétifde les obtfs lancés, dans leur vol

incertain; quelquefois, par une sorte de retour 0ur euxmêmes, iïs éclataient au-dessus des tranchées, et inspiraient alors plus d'effroi que ceux des Russes, car il eut été doublement cruel de tnourir frappé par un projectile ami. De temps en temps ils détermmaient des incendies en ville, mais si légers, que la garnison dédaignait de les éteindre, et qu'un jour, certain prisonnier russe, capitaine d'artillerie^ interrogé sur les ravages de nos fusées, ne comprit pas d abord la (juestion*; puis, après réflexion, il répondit qu'on n'avait, en fait de fusées, remarqué que nos signaux d'alarme ou de combat.

Le 25, c était encore de la nouveauté, et quand, vers le soir, la place respira un instant, peut s'en fallut qu'on attribuât aux fusées l'honneur de cette trêve. Vers huit heures le feu recommença. En ce moment les convois de munitions sillonnaient la plaine, la défense le présumait. Or, malgré leur sagacité et les rondes nocturnes . de leurs espions à travers nos lignes, les Russes n'ont jamais surpris lé secret de nos mouvements de voitures; de sorte que, jusqu'au bombardement fînaJ", l'armement de nos cent batteries a coûté un petit sacrifice d'hommes et de chevaux. Si la nuit, à la vérité, on discerne nettement en rase campagne le bruit des roues, il est impossible d'en préciser la direction, et l'on ne saurait, à Ce point de vue, reprocher aux défenseurs de n'avoir pas contrarié d'avantage les approvisionnements de la tranchée. A l'heure critique où les poudres et les munitions couraient sur les chemins du camp, la place ne manqua jamais de mitrailler de tous côtés, et puisqu'il coula peu de sang, remercions-en la Providence de l'armée d'Orient.

Grâce à cette protection, les pourvoyeurs du 25 allèrent et revinrent sains et sau&. Après minuit, quand tout roulement de charriots eut cessé, le bastion du Mât laissa enfin la paix aux travailleurs de la deuxième parallèle. Mais à l'approche de l'aube, on ne sait quel cauchemar de l'assaut surexcita la garnison, elle prit les armes, et les bastions se mirent enémoi.attendant avec anxiété la clarté du soleil (26) ; des raffàles de fer con-

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tinues, heureusement peu meurtrières, ^balayèrent le champ des attaques. La journée fut le complément du combat de la veille.

Le conseil de guerre, réuni dès le matin au quartiergénéral français, avait décidé qu'on abandonnerait la chaîne des mamelons avancés, et qu'on concentrerait la défense de Balaclava sur le terrain, en face de la gorge de Kadikéuiet sur les escarpements dlnkermann. En conséquence, la brigade écossaise et les bataillons turcs commencèrent immédiatement h se retrancher entre le village et le pied de la montagne de Kamara, tandis que des compagnies de marins anglais fortifiaient les hauteurs; la cavalerie de lord Lucan recula aux environs de Karani. La brigade Vinoy se fixa entre Kadi keui et les redoutes qui commandaient le col, traversé

Î>ar le chemin de Balaclava à Sébastopol; le reste de 'armée d'observation conserva ses positions derrière la ligne de circonvallation. Cette ligne suivait l'arête du plateau jusqu'au télégraphe; en ce point vulnérable, où débouchait la route w oronzoff, se dressait une lunette, et sur le versant on avait préparé l'emplacement d'une batterie, connue sous le nom de qyeue ahironde; au-delà du télégraphe, les rochers formaient barrière. Or, entre le col de Balaclava et le télégraphe, campait la brigade Lespinasse; vis-à-vis, et au-delà du télégraphe, la deuxième division faisait face aux vallées de Balaclava et de la Tchemaïa. Toute cette région, sous notre garde, semblait inexpugnable par les combinaisons de la nature et de l'art. L'armée anglaise, tournée vers Sébastopol, se développait entre le ravin du carénage et les pentes moitié abruptes, moitié praticables qui, en regard des ruines dlnkermann, descendent à l'embouchure de la rivière; des ouvrages d'un relief illusoire et discontinu, destinés à couvrir nos alliés, et qu'ils bâtissaient avec une lenteur et une légèreté incroyables chez les petits-fils des pionniers de Torres-Vedras, ne mettaient nullement la partie du plateau occupée par eux à labri des insultes de Tennemi. N'étant point parvenu hier à les couper brusquemei* de Balaclava, le prince

Menschîkoff voulut reconnaître le lendemain s'il serait possible de s'emparer du plateau d'Inkermann, et de s'interposer ainsi entre les arm'ées alliées. L'entreprise était plus hardie. Balaclava tombait, et il fallait lever lesiége.* Donc, dans la matinée du 26, pendant que les défenseurs de Kamara, encouragés par le mouvement de retraite des Anglais, se consolidaient dans leur conquête, des ' colonnes d'infenterie sortirent de Karabeln*ua, et, cachées par les replis des ravins, surprirent les avant-postes de la division Lacy-Evans. Cette troupe de sentinelles se retira en bon ordre et pas à pas devant lei flot de l'ennemi; quand leurs cartouchières furent vides, ils croisèrent la baïonnette. Les Russes les débordaient; pour les arrêter, le lieutenant KonoUy se jeta en avant, et une balle le frappa en pleine poitrine. Deux autres officiers l'imitèrent et tombèrent à leur tour blessés. Cette poignée d'éclaireurs succombait, quand la deuxième division anglaise, rassemblée à la hâte, arriva à leur secours, et combattit avec fureur; des renforts, conduits au pas gymnastique par le général Bosquet, ne tardèrent pas à paraître : dix-huit pièces, Sromptement en batterie, mitraillèrent l'ennemi; les écharges de la mousqueterie, en s'accélérant, devinrent plus terribles. Les Russes, devant la force, tournèrent le dos, et on les ramena, tambour battant, non loin des portes du feubourg*. Le prince Menschikoff se félicita de cet échec; il lui semblait démontré maintenant, qu'assailli par le gros de son armée, le plateau d'Inkermann serait reconquis, et, en style officiel, cette reconnaissance achevée, à ses frais et dépens, n'avait pas à ses yeux d'autre objet que de sonder le terrain. Dès lors, l'assaut du 5 novembre fut arrêté dans son esprit, et soit pour s'y préparer, soit pour endormir la vigilance des ennemis, il garda jusqu'au jour de l'exécution la défensive la plus sévère. La garnison, provisoirement, renonça presque aux sorties, et fit bien. Ces timides essais de résistance hors des murs n'avaient abouti qu'à une inutile eflFusion de sang; comme dans ces duels, l'avantage appartenait toujours aux assié-

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géants, le moral, ce levier da succès, grandissait chez ceux-ci outre mesure. Les troupes de la Tchemaïa reçurent aussi le mot d'ordre et .se maintinrent immobiles sur les limites de la plaine de Balaclava.

Les attaques des 25 et 26 ne modifièrent en rien le

Flan que les généraux alliés s'étaient tracé : donner assaut, après le débarquement des renforts annoncés de France et d'Angleterre, et dès que les places d'armes se trouveraient à proximité raisonnable des murs de la ville. L'indiflFérence de nos alliés à pousser leurs travaux ^ dénotait leur faiblesse. Leurs têtes de sape restaient invariablement stationnaires, à près d'un kilomètre des crêtes de Karabelnaïa, dont les défenses s'accroissaient & vue d'oeil. Mais si on les insinuait de se hâter, ils juraient par la vieille Angleterre de prendre, de haute lutte, quand on voudrait, le grand Redan et Malakoff, de même qu'ils avaient enlevé les redoutes de l'Aima. Dans l'intérêt commun, nous ne suivîmes pas leur exemple, et le 26 à la tombée de la nuit, tandis que le bastion du Mât se reposait de son tir de la journée, le génie, dont l'ardeur s'enflammait avec la grandeur des obstacles, et qui, par les progrès rapides et intelligents des sapes, maintenait la réputation des fils de Vauban, entama les boyaux de communication de la troisième parallèle; Tartulerie, son émule, avec le même entrain et au mépris des mêmes difficultés, mit la msûn à cinq batteries nouvelles qui, dans la nomenclature de l'armement, prirent les numéros 10, 11, 12, 13 et 14, les unes destmées à battre les fiices du bastion d'attaque, les autres opposées aux ouvrages dont l'assiégé semait l'intérieur de la ville, places, rues, jusqu'aux parvis des églises ainsi que tous les points de l'enceinte inaccessibles aux carabines des francs-tireurs. EflPectivement , plus on cheminait, plus le sol durcissait; presque à la surface du sol, le pic, la pince se brisaient contre les bancs de rochers; sans le pétard, la marche aurait été entravée.mais300 mètres environ séparaient lesgabionnades les plus avancées des embuscades ennemies. Si les vedettes de Sébastopol distinguaient très-bien, chez

nous, le. retentissement des outils et des explosion^ de mines, en revanche les éclats de voix russes, le défilé des charrettes le long des remparts, le. va-et-vient des patrouille», le remplacement des sentinelles, rien n'échappait aux oreilles tendues des travailleurs du premier rang, et même devant leurs yeux, à la clarté des étoiles,, sur les talus des cavaliers, se dessinaient de nombreuses silhouettes d'hommes, en houppelandes flottantes,, et en casquettes plates. Dans les parallèles, on était siuom exposé, du moins plus tranquille, et cette nuit, où en ma qualité de constructeur-adjoint de la batterie n» 11, je faisais mes premières armes au siège, semblait s'annoncer sous des auspices favorables. De la grêle de balles, qu'une nuée de tirailleurs, derrière les créneau^ de la place et des avant-postes, lançaient contre nos ^tes de sape, nous ne recevions que des éclaboussures ; il n'y avait jamais en l'air qu'un couple de bombes menaçantes; de rares boulets ricochants au-dessus de nos gîtes couraient, de bond en bond , jusqu'à leur rendezvous du ravin : absence complète d'obus. Je bénissais donc, avec tout le public des tranchées d'alentour, la bienveillance relative des assiégés. Une partie de mes terrassiers creusaient un fossé extérieur, les autres pelletaient ou charriaient le déblai sur le parapet ébauché, tous à découvert ; point n'était besoin de les exhorter. Rien n'assurait la durée de ce calme approxinaatif, dont on nous gratifiait ; et la défense de fumer en dehors de la tranchée, rendait plus long le temps du travail et les pensées plus noires: La moitié de la nuit se passa sans orage ; mais deux heures avant le lever du jour, les chiens de la ville se mirent à hurler en chœur : des rassemblements de troupes avaient évidemment troublé leur sommeil; et de là, nous induisîmes le réveil en sursaut de la garnison. Peu après cet avertissement, des balles à feu multipliées éclairèrent les abords des glacis. Le feu de mousqueterie redoubla d'intensité et s'étendit en tout sens. Les balles simulaient, à travers nos rangs et au voisinage, un vol d'insectes bourdonnants. Plusieurs témoins furent blesséau J'interrogeais

avec anxiété, tour à tour, ma montre et l'horizon. Soudain, sur toute la ligne de la Quarantaine à Malakoff, les batteries russes commencèrent une effroyable sérénade. Je sonnai la retraite, et nous n'eûmes pas le temps de nous abriter. Quelle tourmente ! Tair était ému de cette pluie de fer : obus, bombes, biscaïens, sifla.aient à 'droite, sifflaient à gauche, en avant, en arrière. Pour éviter un danger, on se serait jeté à travers mille autres, le^lus sage était de se planter à une place fixe, et d'y attendre avec résignation Tarrêt du ciel. C'est ce que nous fîmes tous en nous adossant à la gabionnade, les yeux levés en haut. A toute minute, maints boulets, en passant,écrétaient le talus, et bientôtla tranchée se trouva à demi-comblée par les éboulements. Nous nous vîmes alors les pieds plongés dans la terre, ou pour mieux dire, dans la tombe, car, par intervalles, un compagnon poussait un cri de douleur, et s'affaissait dans le sang. Je priais en silence qu'il ne m'advînt pas malheur à mon tour; à mes côtés, un jeime canonnier récitait hautement ses patenôtres et tenait à la main un chapelet, sans doute un talisman maternel, reçu le jour du départ de France. Certain voisin chevronné et voltairien chargeait, d'un ton goguenard, ce néophyte de dire un pater à son intention ; les autres ne soufflaient mot. Dans ces entrefaites, un panier de grenades éclata à notre zénith : des myriades de sphéroïdes enflammées tombèrent perpendiculairement en nos parages avec fracas. — Tous, étrangers à ce genre d'artifices, nous crûmes l'heure de la mort ou de 1 hôpital arrivée; il neigea seulement aux alentours de petits grains de fer inoffensifs, personne np fut même é^ratigné; et, chacun se promit à l'avenir de ne plus craindre ces projectiles d'enfants,

Îu'on appela ironiquement depuis, paniers de salade. outefois la fureur des bastions ne s'apaisait point; la terreur était partout répandue. Quelques instants avant la naissance de l'aube, quand les Russes comprirent enfin qu'on ne nourrissait aucun projet d'assaut mati- ? nal, après une heure de supphce, qui parut plus longue qu'une année, le feu cessa. Nous reprîmes nos postes

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et les instruments de travail; le fossé flit déblayé à la hâte des terres restantes. L'horizon, peu à peu, se dévoilait; mais nous n'étions pas au bout de nos tribulations. Peu après l'aube, on signala une cavalerie galopant dans les bas-fonds, autour de la ville; et même on l'entendait venir. Les Cosaques chargeraient - ils les ' tranchées? oh se disposa à les accueillir. Mais le jour dissipa ces fantômes d'attaque ; on reconnut, en riant, que toujb se réduisait à quelques chevaux russes qui, intimidés par la musique de la nuit, avaient brisé leurs entraves et s'enfuyaient. On les saisit au passage, ils étaient en tenue de bataille, sellés et bridés : ce qui nous confirma dans l'opinion que la garnison n'avait pas mieux: dormi que nous.

La tranquillité de la, journée permit de réparer les heures de travail perdues en intermèdes. Comme la batterie n* 11 devait être servie par la marine, on nous fournissait un contingent quotidien de matelots. Quelquesuns de ces confrères égayèrent la séance. Peu rompus au métier de pionniers, ils rappelaient, en les voyant à l'œuvre, les ouvriers démocratiquement paresseux des ateliers nationaux de 1848. Ils donnaient un coup de pioche ou de pelle, et ce coup de collier était suivi et précédé d'un repos. Pour les stimuler, leurs chefs directs les visitaient souvent, les gourmandaient et intéressaient leur amour-propre maritime : i Allons, leur criaient-ils, les enfants du Charlemagne; courage ! les enfants du Henri IV; montrons qui nous sommes ! • et ils accompagnaient pareils encouragements de ces taloches familières, punitions que nos camarades de la flotte ne ménagent pas à leurs soldats, et dont ceux-ci ne s'oflPensent nullement. L'émulation aidant, ils devinrent, dès l'origine, de précieux auxiUaires et un agréable sujet de distractions. Leurs dialogue^ avec les canonniers sur les affaires du siège, pendant les

Ï)auses, faisaient surtout mes délices. Ces Français de 'armée de terre et de l'armée navale, parlant guerre ne se comprenaient pas. Ce que les uns nommaient jnagasin h poudre, les autres l'appelaient soûle : • Que

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diable veut-il dire par là, répliquait un de nos vétérans qui, en pleine discussion sur le chapitre des poudres, entendit un marin murmurer ce mot entre ses dents, et n'en saisit que la première syllabe? me prendrait-il pour un homme ivre, moi qui n'ai encaissé qu'un oroc ? • Et il demanda raison de cette injure. Un artilleur prononçait-il le nom d'embrasure, le matelot d'à côté lui répondait sabord; si peu que le premier fut sourd, et (la résonnance perpétuelle du canon avait déjà affligé plusieurs hôtes du siège de cette infirmité), les dernières lettres lui échappaient, et il prenait cette autre dénondnation pour une insulte de bivouac; à ce propos, explication et rixe. Ces scènes, qui variaient la monotonie des récréations . de la tranchée, diu*èrent trop peu. Les nôtres s'accoutumèrent, après quelques comérences, au jargon de leurs collègues. De tous les termes techniques du vocabulaire du bord, il n'en est qu'un qu'à bon droit leur langue se refusa toujours d'articuler : ce fut celui d'Anspech, synonime dé levier de. pointage. Cette cause de discussions promptement écartée, une rivalité naquit entre tous ces serviteurs. Il en résulta quelle 27 au soir, quand on vint nous relever de garde, la construction de la batterie était en fort bonne voie.

La garde rentra au bercail, exténuée, mais satis* faite; pour moi, j'avais gagné mes éperons d'assiégeant; et après cette épreuve d'une station de vingtquatre heures au feu, toujours debout et en action, le noviciat me paraissait complet. Mon imagination s'était f%it une épouvante des grenades, plus que des bombes, plus que des obus, et cette fois nous- avions lié avec elles intime connaissance. Maintenant, sers sans peur ; advienne que pourra ! Pendant que le conseiller intime me parlait de la sorte, je me faufilai dans mes draps de fourrures. A cette heure, le camp en masse se couchait tout habillé, suivant l'usage du temps, par crainte des surprises; les trompettes et les tambours, au loin, en fanikres lentement cadencées, . sonnaient le couvre-feu, et 90us les tentes c^e la Cher-

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sonëse , comme dans les cellules d'ua'immense dortoir, on apercevait les pâles lumières s'éteignant peu à peu. Le sommeil fut bon; le réveil tardif. Dans Vaprès-midi, après lordinaire repas de riz et de lard, dévoré d'un . appétit digne d'une table de roi, je repris, a^vec la corvée du jour, le chemin du chantier.

Ainsi que la journée (28), la nuit passa remarquable par sa tranquillité; aux avant-postes, peu de coups de fusils échangés. A de longs intervalles, des salves d artillerie, qui, par contraste, rendaientle silence plus solennel; puis quelques fusées embellissant de leurs sinuositésflamboyantesîobscurité. Aussi, jusqu'à l'approche du matin, le travail ne subit-il pas d'interruption, et les. pionniers des deux camps disputèrent d'activité. Par ses émiasaires, l'assiégé connaissait nos nouvelles entreprises, et il avait à leur opposer une artillerie supérieure, suivant le système de la défense. Vers cinq heures, au moment où la frayeur de l'assaut saisissait la gamisoB, les bastions en colère entonnèrent un chœur non moins bruyant et non moins long que celui de la veille. Plus aguerris, nous laissâmes, à l'abri des parapets, ce nuage se décharger. Au retour de l'aube, Sébastopol nous avait rendu la paix, et chacun dé nouveau s'attacha à sa besogne. A la feveur de cette bonace, comme disaient nos amis les matelots, la lunette braquée sur la campagne, j'étudiais les ouvrages que la batterie n* 11 avait spécidement mission de détruire. Quelle ne fut pas ma surprise de voir, à la gauche du bastion du Mât, une batterie élevée tout exprès à notre adresse, en un endroit, où hieir, il n'existait pas l'ombre d'un terrassement. Des confrères constatèrent la naissance par enchantement d'autres contre-batteries. Cette vitesse magique des défenseurs fouetta notre zèle, et l'on se surpassa, d'autant mieux, ' que la modération du tir de la pUce favorisa nos eSforts. Seuls, du matin au soir, les tirailleurs guerroyèrent avec acharnement. Quelques fiiancs-tireurs étaient embusqués dans le voisinage; je me plaimis à pbserver leur jeu pour contrôler leur réputation ; et, en

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vérité, leurs coups d'adresse devaient exaspérer Tennemi. Sous nos yeux, ils punirent de son imprudence un innocent promeneur qui se montrait du haut de la ville. Je n'eus pas la cruauté d'applaudir à cet homicide légal; ils enfilèrent aussi plusieurs embrasures; malheur à quiconque les bravait sur les remparts et dans la rue ! la galanterie^n'était pas de saison; et pourtant ces troupiers, poudreux et barbus, qui ressemblaient à des bêtes fauves à l'affût, quand, accroupis derrière leurs postes, ils guettaient la proie, ces enfants perdus du mége respectaient des femmes de Sébastopol, qui venaient puiser de Teau h une fontaine, presque sous leur nez, en dehors des portes; ils tiraient pour la forme, mais ne visaient jamais. A défaut de ce sentiment chevaleresque, la compassion aurait protégé ces pauvres filles du peuple qui s'exposaient à la mort, pour préserver de la soif peut être leurs parents; car, au dire des déserteurs, depuis la rupture des aqueducs, et grâce à la pécheresse de Tété, qui avait tari les citernes, le besoin d'eau éprouvait cruellement les habitants retenus par la nécessité dans la place. Si les nôtres n'avaient plus eu de pitié dans l'âme, les souve-' nirs du camp de la sot/ les auraient rendus indulgents. Les camarades qui nous remplacèrent à la tranchée le 29, & cinq heures de relevée, ne partagèrent pas notre bo^ne fortune. Us s'installaient à peine, quand la garnison, fatiguée de son immobilité,depuis le 20 octobre, essaya une échauffourée; les canons russes préludèrent par une vive mitraillade. La nuit était ténébreuse, quand une troupe de volontaires se glissa inaperçue vers les abords de la batterie n** 4. Là, une compagnie du 26« veillait, an bon œil, selon l'expression du bivouac; et lorsque les assaillants voulurent envahir la parallèle, ils se heurtèrent contre une haie de baïonnettes. • Sauve qui peut, messieurs les Russes ! • on leur fit la conduite fort loin. Les vainqueurs ne s'étaient pas tout à fait repliés, que le bastion du Mât, le redresseur des torts de la défense, voulut venger cet édiec. Nos batteries avaient ordre de ménager les mu-

nitions, et on laissa sa colère se calmer. Il tint rancune jusqu'au point da jour, ce qui contraria le travail ; mais dans la journée on se rattrapa, et les batteries en construction s*élevaient,pleiQes de force et prochainement de taille à entrer en lice.

Le soir venu, je repartis avec la garde montante du Grand-Parc, dans Tespoir de planter le bouquet sur le parapet. Il y avait des nuages au ciel, le vent était froid ; et les avant- coureurs de rhiver attristaient la campagne. L'influence du temps d'automne pesait sur les allants et venants; presque plus de gaîté ! au lieu des gasconnades et des causeries, des réflexions teintes de mélancolie. La cloche de la prière du soir sonnait au temple de Sébastopol, et rappelait à tous la patrie. Un nouveau débarqué s'écria, chemin faisant , qu'il aimerait mieux être, à cette heure, dans son village, sans doute, à l'heure ou les fillettes accourent à l'église recevoir la bénédiction du prêtre et- les œillades de leurs amoureux. Nul ne le contredisait. Nous touchions au port, lorsqu'un boulet rasant lui coupa la jambe} le malheureux demandait à grands cris sa mère ; et, efur un brancard cahoté, on le porta à l'ambulance, où il trouva un chirurgien pour l'amputer. Quant à nous, la vue de nos ateliers et la compagnie de nos frères les marins calmèrent la peine de cet accident ; et, lestement à l'œuvre, on se prépara à l'armement. Vers dix heures, une longue file de charriots amena à travers champs, pièces, affûts, poudres, projectiles. Par bonheur, il pleuvait, et le sol détrempé amortissait le bruit des roues. Si les Russes ne se doutèrent pas de nos manœuvres, ce ne fut pas la faute des matelots ; habitués aux exercices tapageurs de la mer, ils parlaient à assourdir les sentinelles avancées. Leurs officiers avaient beau leur imposer silence, leur distribuer force admonestations et claques ; on n'entendait que ohé ! par-ci, ohis ! par là ; mais ils ne se vouèrent pas à leur travail avec moins de zèle, et tous s'entr'aidant, au point du jour, les dix canons de 30 et les quatre obusiers de 22, étaient assis sur leurs plateformes, pourvus de leur outillage et appro-

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visionnés & près de cent coups par pièce. H ne nous restait plus qu à goûter les douceurs du repos; seulement par rimprudence de nos auxiliaires, une chèvre se dressait encore, au soleil levant, en un coin de la batterie. La tête de la machine dépassait insolemment la tranchée ; les assiégés la prirent pour point de mire, et une ondée de boulets fiit déversée sur le parapet. En un clind'œil, onnous taillade labesogne çourlafinde nosloisirs. Ce dernier jour d'octobre fut signalé par la réapparition de la flotte russe. Condamnée à ne pas tenir la mer, et à se dépouiller de la meilleure partie de son artillerie, elle voulut du moins remplir un rôle militant dans la défense de la ville. Pour la première fois, un vaisseau à deux ponts vint s'embosser au miHeu du port, et envoya des bordées plus furibondes qu'heureuses contre un ouvrage que nos alliés étaient en train de construire sur le versant oriental du ravin de séparation entre les deux champs d'attaque. Nous fûmes témoins de cette scène. Certains marins étaient outrés de la conduite de ces lâches vainqueurs de Sinope. Un provençal nous amusa par l'explosion de son indigi\ation. H montrait le poing à l'équipage du navire ennemi et lui priait, comme si de quinze cents mètres on avait pu l'ouïr : € Capons, sortez au large.et on vous répondra. » Quelques bombes essayèrent de châtier l'impertinence de ce vapeur. Cependanx les pionniers anglais ne démarèrent

f)as du chantier pour si peu de frais. Quant à nous, à 'heure du remplacement de la garde, nous cédâmes la place à une compagnie de matelots-canonniers qui devaient le lendemain ouvrir le feu.

La nuit fut paisible ; mais à six heures du matin tous les canons des alliés se déchaînèrent ensemble contre Sébastopol. Un roulement de tonnerre, plus formidable que jamais, ébranla le plateau Chersonèse.. Au moins cette^fois, franchement, nous prîmes la revanche. Vers midi* le bastion d'attaque s'avouait battu. La curiosité des spectateurs du Grand-Parc, blasés déjà sur ces combats d'artillerie, était à bout, et, fort terd seulement, un parterre insouciant garnit robservatoire public;

mais^quand le succès devint manifeste, Tenthousisme se réveilla. On applaudit les prouesses des pointeurs. Surtout quels traubportsdejoie, parmi les ouvriers présents des dernières batteries ! Ds étaient debout, la lunette à l'œil, suivant avec un intérêt paternel les phases de leur tir. Je n'avais naturellement des regaMs que pour la batterie n** 11 : elle devait ruiner la face gauche du bastion du Mât, et elle s'en acquitta à ravir. Plus la nuit approchait, plus la place faiblissait. Les imaginations s exaltèrent, et la galerie décréta la prise très-prochaine de Sébastopol, la conquête de la Crimée entière. Dès lors, ce rendez- vous des acteurs inoccupés du siège reçut en argot le nom de Pointedes-BtagueurSy qfl'élh mérita de mieux en mieux. Le soir, quand les servants victorieux de la journée rentrèrent, on les porta presque en triomphe. Ils exagérèrent les proportions de la lutte : le feu des Russes perdait de sa précision; le nôtre était, à les entendre, incomparable ; leurs récits firent refleurir la confiance :, officiers et soldats rêvèrent Capoue dans Sébastopol. A la veillée, le bruit courut qu'on réorganisait les colonnes d'attaque sur un pied décidément invincible, et que l'assaut était remis au 6 novembre. Plus de délai, disait-on, il faut en finir ! la minorité des sages experts ne s'aveuglaient pas sur la situation. Ils prétendaient que si nos cheminements marchaient à grands pas, en compensation, les têtes de sapes anglaises ne bougeaient pas devant Earabelnaïa; par conséquent, qu'une tentative contre la ville réussissant isolément ne mènerait à rien, s'il était vrai que les ouvrages du feubourg nous battraient à revers. On souriait de leur logique j nous leur objections que le bastion du Mât s'était aujourd'hui incliné devant ta supériorité de nos batteries, que ce colossal armement de Sébastopol n'était que du clinquant ' Us répondaient avec ironie que la place n'avait rien de terrible, mais

âu'il suffisait de savoir la prendre, que depuis deux mois n'y avait de changé que la saison, et qu'à ce train, le siège ne se terminerait pas de l'hiver. Plût au de! que ces juges ^ fussent trompés dai^^ leurs prévisions I

La réouverture du/feu du !•* novembre fut le dernier beau jour de Tannée assiégeante jusqu'aux victoires du printemps. Un acte de pUlage marqua 1» soirée. Des zouaves envahirent l'église Saint-Vladimir et la mirent au pillage. Outrés de cette profanation, les Russes oublièrent leur insuccès récent, et la nuit fut éclairée par un jet continu de bombes et d'obus. Pendant ce temps, le génie entreprenait la troisième parallèle. Le terrain devenant de plus en plus rocailleux, la sape simple aurait trop exposé les travailleurs. On résolut de former le coffrée du parapet avec deux rangées de gabions jointife et couronnés de fascines. Cette précaution n'écarta pas les dangers d'un tir diabolique. Outre les gros projectiles, qui conspiraient contre cette avant-garde du siège, il tombait une averse de balles. Une foule de pionniers arrosèrent de leur sang le sillon de la tranchée. Avant le jour, il y eut redoublement de fureur de la part des Russes. Ils eurent beau faire, l'épaulement résistait dès le matin. Alors le bastion du Mât, réparé à neuf comme par magie, brûlant d'effacer son insuccès de la veille, recommença h tonner, et sans démordre, jusqu'au soir. On lui tint tête; on fît pleuvoir sur la ville près de deux mille cinq cents bombes, autant que le jour précédent. Néanmoins nos travaux avancés forent bouleversés, et quelques batteries écrasées, entre autres la batterie n* 13; celle-ci dut cesser son feu; seulementelle se tut,aprés que la plupart de ses servants eurent été tués ou blessés.

Cette contre-partie du !•* novembre interdit momenr tanément les Pangloss des assemblées au bivouac ; mais le général en chef avait, dans le jour, parcouru les lignes et prononcé des mots d'espoir. Les nouvellistes des camps assuraient que des reconnaissances matinales s'étaient aventurées jusqu'aux bords des fossés de l'enceinte, sans rencontrer des obstacles infranchissables. On concluait de ces données , avec un semblant de raison, que la terreur régnait à Sébastopol.

^ La nuit, en effet, ne fut troublée que par la guerre d'escarmouche entre les avant - postes. Cependant,

avant le lever de l'aube, au moment où la garnison redoutait le rassemblement des colonnes d'assaut dans les tranchées, les cinq cents pièces de canon du corps de place, et près de soixante pièces de campagne en batterie devant les remparts, inondèrent de mitraille la carrière des sapes, et principalement les chemins du bastion d'attaque. Les embuscades, d'accord, redoublèrent de furie : il semblait que les a^pproches et le pourtour des fortifications flambaient. Les édaboussures de ce déluge de projectiles arrivèrent au camp. Un voisin de tente reçut chez lui un obus égaré ; il resta fesciné sur son lit ; par miracle, la fusée s'éteignit sans explosion. On entendait, à de longs intervalles, passer à travers la rue ces odieux visiteurs. Aussi J'armée se réveilla de bonne heure pour écouter cette effroyable symphonie d'artillerie. Le final n'eut lieu qu'après une heure et demie, au retour de l'aurore. Ce temps vieillit d'une année les camarades de service, exposés à mille dangers de mort. Toutefois, la première partie de la séance avait été consciencieusement employée en travail utile, et malgré le bombardement éssujré , la troisième parallèle était finie. L'assiégeant avait pris position -à deux cent cinquante mètres du bastion du Mât. Le 3 et le lendemain furent consacrés au perfectionnement de la tranchée, et le 4 au soir, on diminua de moitié les brigades du génie et les compagnies de pionniers auxiliaires.

Pendant ces deux jours, qui précédèrent la bataille d'Inkermann, l'artillerie de siège ne garda pas le silence, et près de cinq milles bombes, tirées à volonté, bouleversèrent à deux reprises différentes les parapets de la place. Mais notre oeuvre de destruction ressemblait à la tâche des Danaïdes. Du soir au matin, il ne restait plus trace des brèches, grâces à Fhabileté des assiégés. Les bombes, en roulant à travers la ville, ne produisaient aucun mal , vu la solitude croissante des maisons. Autre sujet de réflexion et d'alarme : l'hiver frappait déjà à la porte de la Chersonèse ;' il pleuvait depuis .la fin d'octobre, et des nuages de plus en {dus

378 INI^RMANN.

épais asBombrtôsaient le ciel. Les tentes devenaient peu à peu inhabitables; à l'intérieur, le pavé était humide et sale ; au dehors, il se formait une mer de boue. La bois du pays suffisait à peine aux fourneaux des cuisines, n fallait, à la veillée, se souffler dans les doigts. La vie matérielle empirait, et le lard salé, objet de nos malédictions, paraissait maintenant préférable à la viande des maigres bœufs qu'à prix d or l'administra* tion achetait en Asie. Le biscuit alternait avec le pain. L'évanouissement du bien-être engendrait les épidémies : les malades, triste cortège du choléra et du scorbut, affluaient aux ambulances, plus nombreux que lea blessés. Donc, beaucoup de ceux qui hier entonnaient le Te Deum de la victoire, se repentaient de leurs erreurs, et demandaient avec inquiétude ce qu'il adviendrait de nous si le sort des armes nous contraignait à hiverner sous les murs daSébastopol. Les plus impressionnables, passant de l'excès de la confiance à l'abattement, se représentaient la misère que nous' endurerions alors , qu'on voyait déjà poindre, hélas ! et en pleuraient d'avance. Quelques jours, en montrant les probabilités de l'avenir, avaient provoqué dans le moral de l'armée une évolution singulière. Chacun, devant ces indices du danger, en vue d'épreuves inconnues, sondait son cœur et faisait appel à son énergie.

A l'exemple des plus jeunes, et plus encore qu'à Varna, je sentais que si la foi du succès m'échappait, c'en était fait de moi. Tous les compagnons qui se décourageaient allaient mourir sur un grabat d'ambulance ; l'argument imposait ; et à force de me sermoner, au milieu des germes du désespoir, je gardai mes illiïsic»ns. Le 4, le roulement ordinaire du service m'appelait à la batterie n* 14 bis; avant le départ , j'écrivis à ma famille d'un ton de triomphateur. Non content de

. congé, et les tragiques événements du leiâemain me prouvèrent que ma lettre était un roman.

ÏNKBIUS4ANN. 379

Qr, depuis l'attaque de Balaclava, Tarmée d'observation n'avait pas pris les armes. Les Russes, de leur camp fortifié de Kamarâ et de Tchourgoun , avaient tenté, sur les montagnes de Balaclava, des excursions sans portée. Du côté de la Tchernaïa, bien que l'ennemi n'eût pas entrepris davantage, une agitation signiiSçative indiquait que les renforts arrivaient à flots. En effet, la 4® et la 12* division d'infanterie du corps du général Danemberg étaient descendues d'Odessa en poste, avec leur artillerie. L'armée d'Asie, par la voie de la mer d'Azoff, kvait envoyé son premier contingent. Si l'on ajoute à l'effectif des Russes aipsi grossis quelques bataillons de Cosaques de la mer Noire, les défenseurs de Sébastopol comptaient alors plus de cent mille combattants. Les alliés n'avaient pas reçu les secours dès longtemps annoncés. Les Anglais se ressentaient surtout de ce retard; à cause de leur faiblesse, et peutêtre manque d'expérience, ils avaient superficiellement achevé leur ligne de défense. Convaincu que Balaclava fermait le point vulnérable de sa position , lord Raglan y avait accumulé des retranchements et des troupes. Avec l'aide des Turcs, les Écossais avaient barré la gorge par un parapet, et en avant de cet obstacle Uâ construisaient une redoute; mais à Inkermann, nos alliés inactifs ne comprenaient pas le danger de ce passage aans appui, en face de leur aile droite. Deux routes montaient des ponts de la Tchernaïa sur le plateau : l'une, ancienne route du poste; l'autre, frayée récemment par les pionniers russes. Elles suivaient les thalwegs de deux ravins, et l'espace intermédiaire, couvert de halliers épais, coupés par de profondes excavations de carrières, était accessible 'à l'infanterie légère, et même favorisait ses niouvements. Or, un simple redan non armé flanquait ce côté. Les assiégeants du faubourg n'avaient pas davantage protégé leur aile gauche; vis-àvis du camp de leur deuxième division , sur un mamelon détaché, entre les ravins de Karabelnaïa et du Carénage, se dessinait la redoute Victoria, une simple ébauche. Plus loin, une batterie de Lancastre fouettait

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seule les issues des bas-fonds. Le réseau de fortifications, au contraire, allanit des escarpements d'Inkermann au col de Balaclava, œuvre des Français et gardé

Ear eux, était abrité des coups d'audace de lennemi. lO 4, rannement de cette région fut complété par rétablissement de six pièces de 30, au pied du télégraphe, pour enfiler la route Woronzoff, et commander à cet endroit la plaine de Balaclava. Tel était l'état des lieux, la veille de la grande journée d'Inkermann.

Par les progrès des travaux français con^e le bastion du Mât, le prince Menschikoff jugeait que bientôt nous nous élancerions à l'assaut de la ville. Le désir de

{)révenir l'ennemi ne lui permettait plus d'ajourner 'exécution du dessein conçu, après la sortie du 26 octobre. Le secret fut si terriî)lement gardé que personne, au quartier-général des alliés, ne soupçonna l'intention arrêtée des Russes pour le' lendemain , de conquérir le plateau d'Inkermann , de couper Tarmée assiégeante et de jeter Anglais et Français séparément à la mer. Cependant, depuis la fin d'octobre, la garnison et l'armée de secours s'agitaient à l'envi en vue de cette attaque capitale, tant à Sébastopol que sur la Tchemaïa. Soir et matin, les régiments disponibles s'exerçaient à des manœuvres , invention du czar, qui devaient mathématiquement aboutir à notre défaite. On avait essayé à Balaclava , sans succès ,^ cçtte nouvelle tactique, qui le plus souvent au champ de Mars engendrait la confusion : la confiance des soldats russes ne s'en trouvait pas amoindrie, tant ces serfs croient à l'infaillibilité de l'autocrate, dont ils associent le nom dans leurs prières à celui de Dieu ; et l'épreuve décisive était remise au 5 novembre. Afin d'exciter leur ardeur, on leur lisait fréquemment des proclamations, signées de l'empereur Nicolas, par lesquelles on leur promettait l'expulsion des envanisseurs avant la fin de l'année. Les grands-ducs Michel et Constantin étaient venus en personne les enflammer. Le fanatisme faisait agir tous ses ressorts ; les cérémonies religieuses succédaient aux exercices militaires. Les popes, instruments passifs de

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la politique des czars, bénissaient souvent les drapeaux; ils prêchaient la croisade contre les infidèles qui , profanant la terre sacrée des Russies, avaient osé naguère piller le sanctuaire de Saint-Wladimir, et ouvraient le paradis aux martyrs du combat prochain d'extermination. On ne négligeait pas les sources matérielles de l'enthousiasme ; et, en l'honneur de l'arrivée des Princes, la ration d'eau-de-vie avait été doublée. A l'aidé . de ces aiguillons d'ordres divers, le moral des vaincus de l'Aima était rafraîchi; il ne s'agissait plus, parmi eux, de venger une défaite par une défeite, mais de précipiter tous les barbares dans les flots. L'état-major russe ne résistait pas à l'emportement de la soldatesque. A table, les officiers, remaniaient la carte de l'Europe. A les en croire, la destruction de l'armée d'Orient entraînait la conquête de Constantinople : le sultan détrôné, qui pourrait arrêter l'essor des aigles moscovites?

Enhardi par les dispositions de son entourage et par la présence des fils de son maître, le prince Menschikoff, le 4, communiqua au conseil de giierre le plan d'attaque concerté avec le général Danembei^.

Il importait, aVant tout, d'enlever les positions d'Inkermann : à cet effet, le général Pawloff, avec vingt deux bataillons et quarante bouches à feu, devait passer la Tchemaïa et aborder par les chemins du plateau, l'aile droite des Anglais, tandis que, à la têterde vingthuit bataillons et de trente-huit pièces de campagne, le général Somoinoff marcherait contre l'aile gauche de nos alliés, en suivant le versant occidental du ravin du Carénage, pour ne pas gêner le déploiement des colonnes de son collègue. Ordre de s'ébranler à cinq heures du matin, afin qu au point du jour les divisions Somoinoff eussent franchi les pentes les plus dangereuses du ravin et que les tirailleurs de Pawloff eussent couronné les crêtes de la montagne. Deux divisions concourront au succès de cette attaque principale : le corps d'armée de Tchourgoun et le gros de la cavalerie, sous les ordres du prince Gortschakoff, tentera

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de percer la ligne française ; en même temps la g*arnison commandée par le général MoUer sortira de Sébastopol et envahira les lignes d'approche, subordonnant ses mouvements à ceux des assaillants d'Inkermann.

Ce plan, habilement combiné, honore ses auteurs; et peu s*en fallut que le 5 novembre devînt une date fuïièbre pour la France et l'Angleterre.

Or, la nuit du siège qui précéda laction fut la première de nos nuits de désenchantement et de souffrance.Il pleuvait : tout était désolé sur la Chersonèse et dans les tranchées. De loin en loin, quelques bombes aux reflets rougeâtres, éclaircissaient les ténèbres du ciel. L'eau peu à peu traversant les habits, nous ruisselait le long des chairs. Les parallèles se convertissaient en ruisseaux; le terre-plein de notre batterie, situé au fond d'un entonnoir, ressemblait à une mare. Deux canonniers selon l'usage, relevés d'heure en heure pour que le froid ne les engourdît pas, faisaient 9entinelles sur la banquette de Tépaulement; l'un, les yeux sans cesse braqués en l'air, avait pour consigne d'annoncer les projectiles menaçants ; le second, à la. ftiveur de la lumière des fusées scrutait nos abords, avec mission d'avertir à propos si l'ennemi venait. Les autres, à mon e^^emple, dans les longs intervalles des salves, se promenaient autour des mortiers, taciturnes et presque dégoûtés du métier. Il ventait aussi par raffales. Sous le toit paternel, assis près du foyer, il est doux d'écouter les gémissements du vent orageux d'automne ! Mais dfevant Sébastopol, en novembre, piliers du siège sous l'abri des nuages, plongé jusqu'aux genoux dans la boue, mouillé jusqu'à la moëUe des os. la mort en suspeùs sur la tête avec la perspective d'être cloué là vingt-quatre heures durant, et de ne mangçr

Îu'un tronçon de lard salé pour tout potaige, ce plaisir es rêveries de mon enfonce se changeait en supplice. L'haleine de la brise semblait pleine de soupirs et de plaintes qui m'auraient arrache des larmes : il fallait refouler le chagrin par devoir. Les images les pltts

INKEftMANN. * 383

charmantes de la patrie, ma mère, mes amis, mes anlours, tous les biens que j'avais perdu me défilaient devant les yeux ; j'écartai ces ombres du passé. Il s'agissait de prêcher à mes hommes la patience. « Courage ! leur disais-je, nous serons demain à Sébastopol ; le temps n'est pas si mauvais qu'on pense f • Mensonges obligés! seul privilège du commandement dans ces lamentables circonstances! Cette nuit d'initiation aux mortifications de l'hiver, finit pour tous plus lentement qu'une saison de plaisir.

Vers cinq heures du matin, au moment où la place, depuis l'échec de Balaclava, avait l'habitude de nous éblouir de mitraille, aucun coup de canon n'interrompit le silence de la campagne. Pas un chien ne japait en ville ni au faubourg, ce qui paraissait indiquer que rien d*extraordinaire ne se tramait chez les Russes. Mais hors des remparts, sur la Tchemaïa, les prêtres don- ,naient la dernière bénédiction à l'armée libératrice; la cloche d^s matines sonnait à la métropole de Sébastopol, et les habitants se rendaient en foule au temple pour prier le Seigneur des armées de protéger l'entreprise Suprême des assiégés. En effet, peu après ce carillon, quiide la tranchée,retentit, lugubre comme le glas des morts, les bruits distincts de la fusillade retentirent du côté d'Inkermann.

Sur le penchant du ravin du Carénage, les sentinelles des avant-pôstes anglais, soupirant autant que nous après la fin de leur faction, veillaient sans trop s'inquiéter de l'ennemi.. La plupart enveloppés dans leurs manteaux, à moitié vaincus par le froid, se reportaient vers les cottages regrettés de l'Angleterre, quand du milieu des broussailles les premiers tirailleurs de l'avant-garde de Somoinoff se dressèrent devant eux. Debout aussitôt, ils opposent baïonnette contre baïonnette, et tentent de culouter l'assaillant tandis que les plus agiles courent donner l'alerte au camp le plus voisin de Ib deuxième division. Là, tout dormait; seulement quelques riflemens, incommodés au lit par la plui6, partant levés avant l'heure, se chauffaient autour

28i INKBBMANN.

d'un pflle feu de bivouac et préparaient leur thé sans crainte d'être troublés, car le général Codrington, au retour d'une ronde, venait de passer à côté d'eux sans mot dire. Mais à peine ce chef anglais a-t-il gagnp sa baraque qu'il entend le formidable prélude du combat. Le cri,aux armes ! poussé par lui, et soudain répété par des voix alarmées, réveille sa brigade : le boute-selle sonne; les tambours battent en délire. Alerte ! tous ensemble, enfants de l'Angleterre ! voici les Russes ! les Busses sont là! Ces clameurs redoublent l'épouvante et le tumulte.

Cependant les avant-postes se replient et les premiers champions se dévouent, un à un. Les Busses suivent pied à pied. Déjà les balles tuent les hommes endormis sous la tente, et les chevaux s'indignant au piquet. On n'entend plus bientôt qu'un vaste hourra ! Surpris, nos alliés, de toutes parts se précipitent aux faisceaux, les uns drapés de leurs couvertures ou à peine vêtus, les autres à demi-nus. Les officiers rassemblent leurs troupes dans l'obscurité; et malgré l'émoi de la prise d'armes, la ligne de bataille se forme au hasard et par instinct : il en est temps , car les cris de guerre de l'ennemi frappent l'oreille, mêlés aux voix des combattants de la première ligne. Le jour point; mais le brouillard empêche de reconnaître quelles masses russes s'avancent. Le danger est partout; le canon gronde dans la vallée de Balaclava : il tonne aussi du côté de Sébastopol. On bat la générale au camp des Français. Incertain de la véritable attaque, lord Baglan presse le ralliement des siens et se borne à refouler l'ennemi partout où il déborde. Le général Canrobert dépêche au corps de siège, depuis l'aube sous les armes, Tordre de lui envoyer une brigade à marche forcée, et court au poste du Télégraphe sonder les mouvements de l'ennemi dans la plaine. En même temps le corps d'observation se dispose à la lutte. La colonne Bourbaki appuie vers l'aile droite compromise de nos alliés. On dit, que pendant la confusion de ces préparatiÊ, peu après 1 apparition des Busses, Bosquet

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aux aguets, rencontrant à hauteur du Moulin sir Georges Brown et un de ses collègues , qui s*en allaient au galop prendre le commandement de leurs troupes, leur offrit son concours, et fiit reioaercié avec le calme de Tamour-propre britannique. Malgré ce refus, il jugea, par un éclair du génie stratégique, que la journée se dénouerait à Inkermann, et il se tint prêt à lancer à propos sa première brigade.

Depuis que les sentinelles avancées avaient reçu le

Sremier choc, une heure environ s'était écoulée, et les emiers de ces Spartiates, grossis de quelques groupes d'auxihaires, tenaient encore pied, ce qui avait permis à Tannée anglaise de se poster.

La deuxième division rat en ligne,avant toutes : Pennefather la commandait en l'absence de sir Lacy Evans, malade à bord d'un vaisseau, mais qui dans la matinée, au signal d'alarme, accourut sur le champ de bataille. La bri^de Adams se jeta à droite de la redoute Victoria ; Pennefather mena sa deuxième brigade à la rencontre des Busses, près de la batterie Lancastre. La division légère garnit les sommets du ravin du Carénage.

Le duc de Cambridge et le major-général Bentinck se portèrent, à la tête des gardes, vers les extrêmes débouchés de la ligne de défense, laissant leur artillerie a^ir de concert, au centre, avec celle de la deuxième division, dont des ondulations du terrain la séparaient. La division Cathcart, en arrière, s'établit à cheval sur la route de poste, la brigade Goldie à gauche, à droite la brigade Torrens, écnelonnée à la lisière des hauteurs ainkermann. Sir Richard England se reUa à la division Brown par une de ses brigades, tandis que l'autre gardait les tranchées aux ordres du général Eyre.

Pendant que ces manœuvres s'exécutaient successives, au pas de charge, au bmit du combat d'avantgarde, au milieu des hourras moscovites de plus en plus confondus avec les hourras anglais, l'armée envahissante inondaLt le plateau. Les premiers régiments

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de Somoinoff attaquent , à la baïonnette , Touvrage Lancastre. On les repousse , mais leurs batteries à coup de mitraille, leur frayent le chemin, ils l'enlèvent de vive force, refoulent les défenseurs jusqu'aux abords du camp, et se heurtent contre les riflemen éprouvés de Georges Brown ; la mêlée est alors acharnée. Les combattants piétinent dans une boue de sang; les Anglais refusent obstinément de reculer au delà du front de bandière ; car il n'y va pas seulement pour eux du salut. Somoinoff anime les siens à la- victoire et tombe au poste d'honneur; tous les colonels russes sont tués; l'ennemi fléchit alors, se reforme, et reprend plus vive- , ment l'offensive qu'au début.

Cependaijt les chasseurs de Borodino et de Tarentino, tête de la colonne Pawloff>avaient assailli la redoute, unique boulevard de l'aile droite, et en avaient d'abord débusqué les cardes. Ceux-ci ne tardent pas à la reconquérir, et délogent à leur tour les tii»illeurs, qui, au lieu de se rabattre sur le corps de baaille en marche, s'enfuient jusqu'aux ponts de h Tchernala.

Il était dix heures, et grâce à leur solidité, les An-

glais semblaient avoir brillamment réparé la faute de lur négligence primitive. Mais bientôt, à la voix du f'énéral Danemberg qui présidait à l'exécution du plan e bataille, trois rég^iments chargent les gardes. Ce bataillon sacré s'épuise en héroïques efforts. Il cède au nombre enfin. A sa poursuite, les Russes traversent la ligne anglaise. En réserve, sept cents cddstream^ se présentent à eux comme une palissade d'airain. Deux fois en vain ils tentent de Tébrécher. Le flot russe gros* sit toujours, et pour ne pas être cernés, ces autres coryphées de la lutte doivent abandonner le terrain. Dans ces conjectures extrêmes, le général Cathcart se jette avec une poignée d'hommes sur les pentes de la montagne, et entame sans succès le flanc des vainqueurs. Le général Bentinck recueillant à la hâte les débris de la division, marche contre la redoute, def de la position, par un élan désespéré y pénètre, ne parvient paâ à s'y

maititenir et y trouve la mort. Les Russes alors, déci* dément maîtres de ce boulevard, enveloppent la troupe, de Cathcart. A bout de cartouches, elle s ouvre un passage à la pointe de Tépée, et son chef subit le sort de Bentinck.Goldieet Torrens sont aussi blessés dans ce retour aventureux, et les restes de la 4® division, pêlemêle avec les gardes et les coldstream qui ont échappé au carnage, battent en retraite, mais comme font des gens de cœur.

Dans cet intervalle, du côté de la redoute Victoria, Villebois avait vaillamment saisi les rênes de l'attaque, et cette colonne ne ralentissait pas sa course. Les deux premières divisions sont impuissantes à l'arrêter ; les généraux Adams, Codrington etBrown font des prouesses et sont mis hors de combat. Le chef russe tombe à son tour frappé mortellement ; l'ennemi, quoique déconcerté un instant par cette perte du successeur de Somoinoff, continue d abord à presser les Anglais en pleine déroute, et n'espérant plus que dans le canon.

Ainsi partout, nos alliés, après des j>rodiges de valeur succombaient, et les Busses touchaient, en avançant toujours, à la conquête des derniers retranchements. Soixante-deux bouches à feux balayaient les chemins de la fuite, en tout sens, par salves furibondes. C'était, dans l'air, au-dessus du cnamp de bataille, un ébranlement tel que le brouillard matinal s'était dissipé peu à' peu. On se battait maintenant aux portes et à l'intérieur dès cagips; et, à voir aux prises tous ces lutteurs russes ou anglais, couverts de la capote grise, on aurait dit un massacre de guerre civile. Lord Raglan, n'avait plus de troupes fraîches à opposer ; et impassible, il assistait à cette scène, qui lui rappelait Waterloo. Le général Canrobert était à ses côtés; un éclat d'obus venait de l'effleurer, et la blessure pansée sur place, il s'impatientait de ne pas apercevoir encore les renforts dont il avait hâté l'arrivée: car pour secourir nos alliés, lui et Bosquet n'avaient pas attendu leur échec ; tous deux jugeant promptement que la démonstration de Balachva serait une feintet avaient agi dans cette hypo-

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thèse. Dès lors la première division s'étendît le long des lignes pour en imposer au besoin ii Liprandi, jusqu'à présent immobile au fond de la vallée, et, tandis que la brigade d'Autemarre , au pas de charge courait àinkermann, appuyée par l'artillerie de la division, tandis que le général Forgeot conduisait magistralement au combat les batteries à cheval, la brigade Bourr baki, consignée à proximité du théâtre de 1 action depuis le commencement de la journée, tendait la main aux Anglais.

Un immense hourra en Thonneur de la France, cette fois parti du cœur, et ébranlant ciel et terre aux alentours, accueillit le drapeau tricolore. On fondit sur l'ennemi. Emporté par son ardeur patriotique, sir Georges Brown suivit l'impulsion des nôtres, et se ralliant à son cheval blanc, quelques fractions de bataillons anglais harassés, se surpassèrent. On ramena les envahisseurs presque hors des limites du plateau; mais, leurs vides se comblant instantanément, ils revinrent sur leurs pas. I^ brigade Bourbaki plia, et sans la protection de l'artillerie, elle aurait payé cher un avantage passager.

En ce moment critique, on raconte que lord Raglan se tourna vers son collègue, et avec ce sang-froid de romain qui le caractérisait : • Vos zouaves dit-il, ont un mot qui exprime très-bien ce que nous sommes. — •

Nous sommes f voulez- vous dire? y es fâoUé.. non.

milord lui répondit le général Canrobert. ■

En effet, on entendait le clairon" des turcos et le tambour du 7« léger, signal d'arrivée du général Bosquet, menant au combat sa première brigade, qui n'avait pas eu le temps de respirer,depuis le débouché de la route Voronzoff. En masse alors, la deuxième division, son chef en tête, poussant à pleine poitrine les cris de victoire, à la baïonnette ! vive l'Empereur! heurte de front les Busses, descendant à rangs épais des hauteurs, et perce jusqu'aux crêtes de la montagne. L'ennemi branle; mais par crainte d'être tournés, les «nôtres se rassemblent dans les redoutes anglaises, obstruées de cadavres, qui les protègent en piles sanglantes, des feux inces-

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sants de rennemi. Seul, le général Bosquet, se hasarde dans les taillis d'alentour, pour mieux observer la scène, et se rencontre en face d un détachement de cosaques. La renommée publie qu'il se retourna sans sourciller vers son escorte et qu'il leur dit, en montrant les Russes à l'affût : • Voyez donc, on croirait qu'ils nous présentent les armes ! • Décontenancés par cet aplomb superbe, ou dépistés par le brouillard, les vedettes ne tirèrent pas, et le chef d'attaque échappa à la mort.

Si vers le ravin Karabelnaïa, la colonne Somoinoff, sans guide, et peu à peu décimée par le canon anglais, chancelait de plus en plus, vis-à-vis d'Inkernjann, la colonne Pawloff conservait une attitude menaçante : on devait à tout prix la chasser. Pendant que 24 obusiers, par les soins du général Forgeot, s'étabUssant à bonne portée en batterie, préludaient par un feu supérieur, et que le colonel Dickson braquait côte à côte avec eux, deux pièces de gros calibre, laborieusement traînées du camp; pendant que h, brigade Monet, détachée du corps de siège et arrivée précipitamment, se tenait en attente, pendant que la cavalerie du général Morris se i;angeàit en bataille, non loin de là, trépignant, heureuse de se montrer, l'ennemi rallié donna le branle de l'engagement final. On va à lui de nouveau, avec fougue, tous ensemble , zouaves , fantassins , tourbillon d'hommes invincibles, tirailleurs algériens, ces terribles enfants du feu, (jui rugissaient* : Allah! Allah! et bondissaient comme une légion de tigres. Nos batteries, avec une vigueur décisive, mitraillaient les Busses, étourdis par le choc de l'infanterie. Ils reculent, puis se débandent. Le général Danemberg les exhorte vainement par ses paroles et son exemple; vainement les officiers leur barrent les issues du faubourg, vainement l'artillerie de Menschikoff fait merveille, rien ne peut rappeler les vaincus dans l'firène; les uns sont acculés sans pitié sur les bords des rochers d'Inkermann, au pied desquels les os blanchis de ces malheureux, en foule précipités de haut en bas, attestèrent longtemps les exploits des barbares : lieux glorieusement funèbres,

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gui gardèrent, en souvenir de cette tuerie, le nom d'abMoir; les autres, on les reconduisit à travers lé versant abrupte de la montagne jusque près du rivage; et sur les talons des fuyards, les plus hardis poursuivants seraient entrés dans la ville> en dépit du régiment de wladimir, soutien intrépide de la retraite, si deux nar vires, le Chersonése et le Wladimvy embossés à l'extrémité de la rade, n'avaient interdit le passage de la Tchernaïa. Tandis que le rappel définitif des nôtres son- Bait, l'artillerie adressa ses derniers saints à la foule qui s'écoulait par les passerelles de la rivière. Chaque boulet trouait ta cohue des Russes ©'éloignant, et l'armée aitplaudit à ces coups de grâce, couronnement de la victoire du 5 novembre. Au milieu des bataillons débandés se distinguait un groupe de cavaliers, semblable à une escorte d'honneur; on supposa que c'étaient les Grands-Ducs. Quelle déception pour ces princes, qui se figuraient assister à la fête de la destruction des alliés I

Il était deux heures de l'après-midi; mais après cette demi-journée de vicissitudes et de sacrifices, la fortune eût-efie été incertaine encore, les troupes du corps de siège, maintenant disponibles, qui hâtaient le pas vers ïnkermann, auraient,sans contredit,paï leur concours, déterminé l'ennemi à lâcher prise. Eues avaient triomphé^dès le matin.dQ la garnison, et le refoulement de ' cette sortie, redoutable /diversion, ne fut pasTépisode le moins fameux de la bataille.

Or, au point du jour, dès que la partie fut engagée au seuil du camp anglais, la place encouragée, avait commencé une canonnade tempétueuse. Nous ripostâmes avec ardeur, mais sans espoir cette fois de l'emporter ; un torrent de fer tombait d aplomb sur les tranchées. De tous côtés volaient éclats de oombes et d'obus^ bou- . ts, balles et biscaïens; i?ude était, d'im bout à l'autre des parallèles, le service des brancards et des infirmiers. Pour comble de malheur, les ricochets des projectiles, aux abords rocailleux de maintes batteries, misaient tourbillonner en l'air mille pierres, qui retombaient en-

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suite au-âessusi de nos têtes avec plus de vitesse que lancées à la fronde. Plusieurs servants avaient ét^ gri&r vement blessés par la chute de ces aérolithes; d'autres, en grand nombre, avaient les mains ou le visage criblés d'égratignures. Puis le brouillard matinal , mouillant peut-être plu^ que la pluie de la nuit, nos vêtements étaient ruisselants à l'image des chemins. Les eaux des-* coudaient des hauteurs dans Tégout des terre-pleins ; nos mortiers, entr'autres, luttaient, noyés jusqu'aux anses; on nageait en les manœuvrant ; partout ailleurs les amis n'étaient pas mieux partagés que nous; mais on devait oublier la misère, car le bastion du Mât, en furie, exigeait attention et vigilance. Plus tard, à l'heure même où, à notre insu, les Russes enfonçaient, à force de bravoure, la ligne anglaise d'Inkermann, la nouvelle d'une sortie considérable se propagea de bouche en bouche. Bientôt, à défaut de la mousqueterie, dont le roulement continu du canon étouffait le bruyant pétillement, un va-et-vient inusité d'officiers d'étatmajor, quelques déplacements rapides des compagnies de garde et de soutien, dénotèrent l'imminence du dan-

fer. Peu après, il se fit une minute de silence dans le ombardement, et nous constatâmes, non sans émotion, qu'on se battait au voisinage et sur nos derrières. Dèç lors, sans ralentir en rien le tir, les pauvres bombap* diers, entre deux feux, tournèrent plus d'une fois leurs regards, involontairement, du côté opposé à Sébastopol pour voir si les Russes ne prenaient pas encore la con<^ trevallation à dos, si l'heure n'était pas venue de mourir le sabre à la main. Peu s'en fsdlut que leurs craintes se réalisassent !

En effet, à la faveur de la brume, trois mille hommes franchissant la porte du bastion central, avaient attaqué à l'improviste la région de nos lignes, comprise entre le fort Génois et les batteries de la marine. Dès l'abord, éblouie et trop faible, la garde du jour recule, pied à pied, jusqu'au-delà de la première parallèle, en regard même du Clocheton. Lés Russes arrivaient ainsi victorieusement à la poriie des camps, si le général de Lamo

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therouge, de service à son tour, n'avait réuni & la hâte le gros des défenseurs épars, et ne s'était avec impétuosité glissé en travers de la colonne ennemie; l'assaillant rebrousse chemin ; on ne lui laisse pas le loisir d'endouer en passant une seule pièce. Cependant, la panique dissipée, les renforts affluaient de toutes parts. Tandis

Îue la brigade d'Aurelles file sur la Quarantaine, afin e couper la retraite aux assiégés, le général de Lourmel, à la tête de sa brigade, leur court sus, du mamelon de la Maison brûlée^ à travers les tranchées, achève la déroute et donne la poursuite avec acharnement. Les bastions ont beau labourer de mitraille la carrière ! les rangs de la troupe entraînée s'éclaircissent à chaque pas, mais elle avance toujours. Déjà des éclaîreurs ont pénétré dans les batteries basses de la Quarantaine, où des artilleurs russes se rendent \à discrétion, quand le général Forey fit, contre son g^é, sonner la retraite. Sous l'appui de la brigade d'Aurelles, qui ôte à l'assiégé tout espoir d'un retour offensif, les soldats de^ Lourmel rétrogradèrent à regret. Le canon de la place les fiiuche ^ans merci. Un coup funeste fi'appe leur chef et on le rapporta mourant. Tantôt, il avait passé * dans notre voisinage, beau d'ardeur chevaleresque, conduisant comme au triomphe ses compagnons de gloire; et si le devoir ne nous avait cloué, l'écouvillon à la main, derrière la gabionnade, nous aurions tous volé sur ses traces. Chacun se souvenait de l'avoir maintes fois salué au chantier ou à l'observatoire, en toilette de fête les jours ordinaires, se riant du Russe et des bcAilets. Quand on le revit, pâle et râlant, ceux qui le portaient dans leurs bras ne furent pas seuls à le plaindre, et peut-être aussi à le jalouser, car la meilleure partie de l'honneur de cette matinée épique lui appartetiait de droit.

La sortie irrévocablement repoussée, l'armée de siège put venir en aide aux combattants d'Inkermann. Vers midi, la division Napoléon appuya la 'première, vers le camp du Moulin ; heureusement , deux heures après , l'armée de secours, aussi bien que la garnison, abandonnait le champ de bataille. Quant au combat d'ar-

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tîllerie entre la place et les batteries de siège, il ne cessa qu'à la nuit, mais perdit de sa violence au milieu de 1 après-midi. Dès lors, on ordonna, chez nous, de ménager les munitions, sur le point de s'épuiser, et en même temps l'explosion d'une pile de grenades chargées au pied du rempart, força le bastion du Mât à se modérer. Tels furent les derniers faits de cette journée d'Inkermann qui faillit anéantir l'armée d'Orient. Si la diversion de Balaclavaavait empêché les troupes françaises de soutenir à propos les Anglais; si, en outre, la garnison était sortie en masse plus compacte, alors de toutes, parts pris à revers, les assiégeants se voyaient réduits à la nécessité de se concentrer autour de Kamiesch, et d'y tenir avec désespoir. Après une surprise qui promettait un désastre incalculable, les alliés vain-

âueurs auraient dû se çrostemer devant Dieu, comme sied à une armée miraculeusement sauvée. Cependant le général Canrobert et le général Bosquet firent acte de grands capitaines, en préjugeant que l'attaque de Liprandi était accessoire, et que £ question de la victoire se trancheraità Inkermann. Le général commandant du siège, remplit un rôle ingrat avec conscience. On se demanda pourquoi ilji'avaît pas secondé l'initiative du général de Lourmel : mais ne lui importait-il pas, avant tout, de coordonner ses mouvements avec ceux de l'armée d'observation en pleine lutte? Dès le début, le général en chef lui avait réclamé l'aide d'une brigade; d'un instant à l'autre, suivant les phases de la bataille, on pouvait lui faire un nouvel appel de secours. A ce pomt de vue, les divisions du siège devenaient un corps de réserve, peut-être nécessaire au salut commun; le général Forey se garda donc, avec raison, de les prodiguer dans une entreprise qui pouvait, il est vrai, nous livrer la Quarantaine, mais qui avait, à ses yeux, le tort d'être une brillante témérité. Quoi5[ue le succès n'ait pas couronné le héros de cet assaut isolé et prématuré, cette aventure de Lourme],pendant de la charge de lord Cardiguan à Balaclava, subsistera comme un exploit de la bravoure nationale.

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Les Anglais furent sublimes de fermeté : leur in&u^ terie rivalisa avec ces légions espagnoles de Rocroy , que Bossuet compare à des tours, capables de réparer leurs hrèclies. Rien ne surpassa leur résistance, si ce n'est l'élan irrésistible de leurs alliés. Sans la ténacité des Anglais, la victoire n'était que compromise; sans nous, elle aurait été perdue. Aussi, quand le dernier choc de la division Bosquet eftt définitivement refoulé l'ennemi du

f)lateau, lord Raglan alla au-devant du chef Français, et e remercia, au nom de l'Angleterre, devançant ainsi le vœu de la reine et du parlement Cette scène de félicitations se passait non loin du Redan, là ou la* brigade des gardes s'était immolée; au bruit des derniers coups de canon et des gémissements des blessés, au milieu des barricades de victimes; Lamort avait chez beaucoup respecté leurs attitudes dernières ; les uns serraient convulsivement leur fiisil; d'autres mordaient la cartouche avec rage; celui-ci levait les bras en l'air, comme {>our prier ou prendre élan; celui-là avait le sourire aux èv^es, tel qu'un martyr. L'indignation et la fureur étaient peintes sur la plupart des visages ; quelques-uns même ae ces vaillants cadavres tenaient encore entre leurs mains crispées, des pierres, dont ils auraient voulu, avant d'expirer, n'ayant plus de poudre ni d'armes, insulter l'ennemi. Certains trous de tirailleurs ou des par* ties du fossé étaient pleins de dépouilles humaines. La pluie incessante avait déjà détrempé les chairs de héros, et on aurait dit de vastes cuves de sang. Le vieux g^ue^ rier de Waterloo était tout ému. Le duc de Cambndge, les habits en désordre et noir de poudre, pleurait, à la vue de ses compagnons d'armes, ce matin encore, sa joie et son orgueil, maintenant étendus dans la boue, sans vie, à leur poste. Le feu du combat éclairait le visage du général Bosquet; le général eu chef, radieux, suivait des yeux les Russes en fuite, à l'horizon assombri par la fumée de la poudre et les nuages d'automne. Ce groupe des dieffe de l'armée d'Orient, sur lesquels planaient les images de l'Angleterre et de la France, aurait été digne de ta muse d Homère.

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Le bruit public reprocha aux Russes leur conduite envers nos blessés. Un certain major, instigateur sup- , posé de ces cruautés, avait été pris! On l'avait entendu, disait-on, excitant une bande d'assassins au massacre : il se disculpa. Faute d'autres preuves, le corps du colonel Camas, retrouvé à la place môme où la mort l'avait atteint et tel qu'il était tombé, suffirait pour faire justice d'une calomnie, qui s'accrédita dans l'esprit du soldat et arriva aux oreilles du général Canrobert. Il crut devoir demander des explications au prince Menschikoflf : celui-ci répondit avec dignité que son armée et lui se lavaient les mains de la lâcneté de Quelques transfuges. Les Russes, en ce néfeste jour d'épreuve, s'étaient montrés en tout point nos émules ; quant à leur chef, avec un art qui réhabilite le vaincu de l'Aima, il avait combiné son plan. Il s'était, presqu'à juste titre, vanté de réussir dans des dépêches au czar qui furent interceptées; il avait, en outre, confié la direction immédiate de l'attaque au général Danemberg, dont l'expérience et le savoir garantissaient la bonne exécution- du projet. Un télégraphe avait été construit près des ruines d'Inkermann, exprès pour transmettre à propos les ordres aux troupes de BaJaclava et de Sébastopol; ces chances favorables s'évanouirent. Inconsolable, quoique la responsabilité de la défaite ne retombât pas sur lui, blessé sur le champ de bataille, qu'il avait quitté tfu dernier quart d'heure, tandis que les Grands-Ducs, invités par lui comme à un banquet, rentraient en deuil à Pétersbourg, il s'emprisonna dans un vaisi^eau et resta longtemps au milieu de la rade, plus impénétrable qu'Acmlle sous sa tente. De cet asile,

S eut être, fut-il étranger à la rédaction du bulletin u Moniteur de Russie, qui rapetissait Inkermann aux proportions d'une insigtiifiante escarmouche, où seules les carabines Minié nous avaient valu à la fin Tavantage. Les auteurs de cette relation mensongère auraient mérité de l'Empereur Nicolas une de ces leçons que Napoléon ne ménageait pas à ses lieutenants, quana ils lui cachaient la vérité.

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La vérité sur l'affaire du 5 novembre était que huit mille Anglais et six mille Français avaient battu plus de quarante mille Russes, défendus par des réserves à peu près triples, par quatre-vingts pièces de campagne, par 1 artillerie delà place, et en partie celle de la flotte ; , que la prétendue escarmouche avait coûté à la Russie quinze mille hommes, tués ou blessés, et seulement

Eres de six mille aux alliés. En effet, les brigades iourbaki et d'Autemarr^ ne comptaient pas plus de trois mille combattants chacune, puisqu'elles avaient laissé au camp des bataillons de garde pour parer aux éventualités du côté de Balaclava. Quant à l'armée anglaise, elle se composait des divisions décimées de 1 Aima, éprouvées depuis lors par les maladies, les pri- . vations, de jour en jour plus sensibles du bivouac, et surtout par les fatigues du siège; car les soldats de lord Raglan, sur sept nuits de tranchée, en passaient quatre au feu : tous à jeun au moment de l'attaque, et numériquement inférieurs à l'ennemi, conservaient sur lui la supériorité que donne l'émulation, de nation à nation, et la nécessité de vaincre pour ne pas mourir. Mais plus encore que les exploits dés Anglo- Français, les fautes des chefs d'attaque contribuèrent au gain de la bataille : on ne s'exphque pas la mollesse de Liprandi dans la démonstration contre les Ugnes de circonvallation; ou cette manifestation n'avait pas de sens, ou il était essentiel d'agir ass^ vigoureusement

Sour tenir en échec l'armée d'observation et la distraire es événements d'Inkermann. Selon la version russe, les fausses manœuvres de Somoinoff furent la cause principale de l'insuccès; au mépris de ses instructions, il se serait jeté en aveugle sur le terrain où devait se mouvoir Pawloff, de sorte que ce corps d'armée, obligé, manque d'espace, de ne pas se déployer, serait resté trop longtemps exposé aux coups plongeants de l'artillerie ennemie. Les morts ne se défendent pas : serait-ce pour cette raison qu'on fit de Somoinoff la victime expiatoire ? Quant à la division du général MoUer, elle ne pécha que par le nombre; entreprise avec plus

de forcé, elle venait à bout de la gaxde de tranchée placée entre deux feux, tandis que la traversée de nos lignes par une poignée de Russes ne produisit dans le service des batteries et la défense des ouvrages qu'une perturbation passagère; et, si Tarmée de siège, les yeux tournés vers Inkermaûn, n'avait dû garder l'immobilité, peut-être l'essai du général Lourmel serait-il regardé comme un heureux trait de génie.

Cette journée du 5 novembre fut nommée, avec juste raison, lajournée des soldats : la tactique ne décida rien. Le commandement se borna à donner l'exemple du dévouement et de l'élan; et, en vérité, pendant l'irruption sur le plateau des camp$ de bataillouB russes, sans cesse renaissants, il fallait à tout prix opposer une digue à ce débordement d'ennemis, partout où il menaçait trop. Cette condition provoqua une mêlée sans Sareille : dix heures durant, on s'entrechoqua à mort, ans la boue et le sang, poitrine contre poitrine, un des nôtres contre dix adversaires, et de l'ensemble de ces rencontres acharnées, imprévues, se compose Inkermann, bataille unique, comme le siégé dont elle est tin des plus grandioses épisodes, où la victoire dépendait de la furie et du carnfi^e, tuerie comparable aux horreurs des guerres antiques, et à laquelle l'histoire réservera une mention d'honneur, à côté d'Austerlitz et de Wagram.

Au retour de la tranchée, le 6 au soir, on me désigna avec plusieurs camarades pour conduire au moulin un convoi de munitions. La nuit était close; mais dans le ciel perçait une clarté pâle, projetée par les bombes et le crépuscule, quand nous arrivâmes au parc de l'armée d'observation. Des curieux, allant à cette heure tardive visiter les lieux du combat, m'entraînèrent avec eux; çà et là, des falots à la main, les infirmiers étaient en train de ramasser au hasard les blessés t parmi cette légion hospitalière, une femme remuait des morts; c'était unei malheureuse anglaise qui cherchait les restes de son mari. Le vent balayait le charnier et apportait aux oreilles épouvantées le râle des mourants , les cri$,

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de détresse des malheureux gisant à l'écart, par files, dans le bourbier sanglant du pavé. Sommés par les boulets de Karabelnaïa, qui alors auraient dû respecter ces lieux, lobscurité augmentant. d'ailleurs, nous rentrâmes précipitamment au logis à travers les camps. Les feux de bivouac étaient ternes; à Tentour les hommes séchaient leurs habits et nettoyaient leurs armes; les fronts étaient rembrunis, surtout chez nos alliés : chacun d'eux avait au moins un ami à pleurer ; De temps en temps un de ces infortunés se dégageait du tas de cadavres qu'on croyait tous inanimés, se relevait, puis comme un spectre réapparaissait près du foyer de famille couvert de blessures et de haillons, clopinant douloureusement. Les cantines même se ressentaient de la tristesse générale; et les zouaves ne parvenaient pas à dérider les Hyglanders assis à côté d'eux, qui, ce jour là, par reconnaissance sincère, leur payaient à boire. Parmi ces réunions de la veillée, on parlait peu, parce qu'on n'avait rien à se raconter; tous avaient fait leur devoir, mais dans l'ombre de la nuit ou dans les ténèbres du brouillard, frappant le plus souvent sans voir l'ennemi en face. On riait à peine de la méprise qui, vers la fin du combat, avait sauvé de la captivité une troupe de Russes pris pour des Anglais, à, cause de la ressemblance des capotes; mais le lendemain un ordre de lord Raglan prescrivit aux confrères de n'aller au feu désormais qu'en habit rouge.

Avant le départ (6), au soleil levant, nous jetâmes un regard d'adieu sur le théâtre du drame. Quelques blessés étaient encore étendus sans secours, et nous eûmes le chagrin de reconnaître parmi eux, à leurs filets d'or, des confrères de l'armée russe ; quelles figures ! quelles angoisses! Les batteries du faubourg, en contrariant le service nocturne des ambulances, étaient responsables du relèvement tardif de ces victimes. L'armistice du matin permit enfin de réparer cet oubli et de donner la sépulture aux morts; triste conclusion de toute victoire ! Au moment où les tombereaux se pressaient près des fosses tumulaires, je reprisse chemin

du Grand-Parc. La nouvelle des événements de la veille était partout répandue et commentée; du général au soldat, tout le monde avait Tair sombre comme les perspectives de l'avenir.

Eu effet, quoique féconde en gloire, la lutte n'avait pas avancé d'un pouce les affaires du siège ni amélioré le sort des assiégeants. On s'accordait à dire, non sans raison, qu'un désastre complet n'aurait pas affaibli les Anglais plus que les deux succès de Balaclava et d'Inkermann; qu'hier leur infanterie avait été décimée, de même que l'avantage contestable du 25 octobre avait coûté la fleur de leur cavalerie. Cette armée britannique, qui éveillait la jalousie de ses admirateurs à Varna, avec ses plumets, ses galons et ses allures féodales, avec ses chevaux harnachés en harnais de parade, maintenant elle se réduisait à dix-sept mille hommes à peine. La plupart de leurs divisions, presque annihilées, avaient perdu leurs chefs, et des gens de la trempe de Cathcart et de Bentinck n'étaient pas faciles à remplacer. Les premières pluies de la saison ayant sali les couleurs et les broderies de Tuniforme des soldats alliés, ils ressemblaient à des aventuriers j et un grand nombre d'entr'eux grelotaient en pantalon blanc. Les magasins, ruinés par l'incendie du 10 août, n'avaient pas même de souliers à distribuer; et sur le point de^ marcher pieds nus et de mourir de faim, ces enfants de l'Angleterre étaient presque condamnés au regret d'avoir survécu aux hécatombes humaines d'Inkermann. Enfin, ce qui devait aggraver de plus en plus leur misère, aucun d'eux, si ce n'est peut-être les zouaves d'Ecosse, n'avait appris à suppléer par leur industrie aux imperfections de la machine administrative; de sorte que ne s'aidant même pas eux-mêmes, les maladies fondaient sur leur camp de préférence, et l'on était en droit de présumer qu'avant peu, si la mère patrie ne hâtait l'arrivée des renforts, les troupes de lord Raglan seraient forcées d'abandonner une partie de leurs tranchées. Sans doute, nous restions cinquante mille, mais à peine suffisait-on à la garde des travaux d'attaque et

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des lignes de défense. Quant à l'ennemi, malgré la secousse de la veille, il comptait encore plus de quatrevingt mille combattants debout, tant sur les remparts de la place qu'aux bords de la Tchemaïa. L'armée du Danune, que les Autrichiens intimidaient de moins en moins; Tannée d'Asie, que Schamyl, livré à ses pro-

Sres forces et par conséq[uent impuissant,' laissait fibre e ses mouvements, avaient déjà l'une et l'autre expédié des secours à Sébastopol, et Ton annonçait de nouveauî^ contingents,d'Odessa et d'Anapa. Il est vrai que les conimunications à travers les steppes dé la Crimée devenaient de jour en jour plus diflïciles. Mais avec le matériel de transport qui lui avait permis de voiturer en poste le corps d'armée de Danemberg, depuis Pérécop jusqu'à Sébastopol, la Russie pouvait braver les obstacles des chemins. Ainsi, dès le lendemain d'Inkermann, les vaincus se seraient trouvés assez puissants pour nous assiéger. Heureusement la démoralisation neutralisait en partie leurs ressources ; tandis que la terreur bannissait de la ville tous les habitants que l'intérêt y avait jusqu'à présent retenus, la garnison était stupéfaite de son échec. La plupart des chefs gardaient, à l'exemple du prince Menscbikoff, le silence du découragement. Quelques-uns blâmaient sourdement la conduite de la bataille. Les popes ne savaient comment concilier la défaite avec la protection du ciel, si solennellement promise. La consternation se manifestait par le mutisme de Sébastopol, Ainsi que les jours précédents les cloches matinales ne sonnèrent plus leurs carillons de joie. On n'entendait plus les accents des fanfares. L§ fort Constantin lui-môme se taisait.

Malgré sa faiblesse, l'armée demandait à grands cris l'assaut, eflfrayée par la certitude des souffrances de l'hiver dont on sondait déjà la profondeur. Convenait-il d'agir sur-le-champ ? devait-on différer encore ce coup d'audace? Pour étudier cette question qui intéressait le sort delà guerre, les généraux en chef, les directeurs de l'artillerie et du génie se réunirent en conseil le 6. Le général Canrobert prouva qu'on commettait une

INEBBHAim. MU

&ute irréparable en brusquant Tattaque à la veille du débarquement des troupes de renfort; il jbudraitnécesf* sairement au moment de Faction, vu çotye effectif in» suffisant, dégarnir certains points de la çiroo&vnJlation; et si, pendant que nqus nous épuiserioo» pour la cou* quête incertaine du bastion du Màt ot d^s retranoU^ ments de Earabelnaïa, l'armée de secours, renouvelant Inkermann, débouchait avec plus de bonheur par les passaj?es privés de défenseurs et prenait à dos le pl^r teau Chersonèse, ne nous coupemilHdlle pas cette foip de notre base d'opérations, conune elle avait fiiiUi la fidre hier? La raison, dans ces conjonctures, recommandait de ne ri^n entrepren<ke contre la place, eans les bataillons partis de Toulon depuis près d'un mois, et qui seront, demain peut être, en vue de la r^de de Eamiescb. En attendant, il importait de se prémumr contre les périls d'une sortie en masae. On vota h Tum^ nimité cette proposition du généralissime français. .

Dès lors, s'ouvra pour les travaux du siéffe, la tiçi^ sième période. La première se termine au 17 OOtobi^^f C'est répoq[ue des illusionS| et par conséquent de» jsxé^ comptes ; nen ne semble impossible aux vainqueurs d9 TAlma. On bivouaque sous le canon de la place ; les Te» connaissances préliminaires n'éclairent à ronds, ni sur la valeur des fortifications, ni sur la puissance de^ Ta^ tillerie ennemie : on se presse d'amorcer une parallèle^ de couronner avec quelques batteries un mamelon qui ne commande même pas le bastion d'attaque, brûlant, après un vif bombardement, de tout enlever h la pointe de la baïonnette.

Une deuxième période commence dès le 16 octobre : des témérités de la jeunesse, Tarmée d'Orient passe pour ainsi dire aux sages entreprises de l'âge mûp. Les attaques entrent, aussi approximativement que possible, dans la voie tracée par Vauban. On projette tm§ parallèles : la première reliant les cheminements prir mitift à la gauche de l'attaque anglaise ; la seconde em*brassant les berges du ravin qui descend aux remparts de la ville, entre le bastion du Uftt et le bastion Gem

m INKERMANN.

tral ; la troisième, couvrant le bastion d'attaque à cent cinquante mètres environ de ses fossés. On creuse ces

rallèles en treize jours à travers les rochers du sol de Chersouèse , on les arme de batteries capables de lutter de puissance avec celles de Sébastopol : tour de force sans second peut-être dans les annales des sièges. Si nos alliés, devant Earabelnaïa, avaient eu le même élan, on pouvait, le l®*" novembre battre en brèche et donner l'assaut. Mais il fut sage, sinon nécessaire, d ajoumer encore toute action de vigueur. Les Russes nous prévinrent ; et Inkermann eut lieu. Après cette épreuve qui avait mis l'armée à deux doigts de sa perte, la marche en avant des têtes jie sape devenait momentanément un point secondaire. Avant tout, et sans retard, il y avait urgence de fermer à la garnison les passages de Eamiesch le long du rivage, et à l'armée de secours, le chemin de Balaclava par les hauteurs d'Inkermann. Tel fut le but principal des efforts de l'hiver. Pendant cette période qm ne finit qu'à Pâques, les travaux défensifs, acquirent concurremnient avec les ouvrages d'attaque, mais en première ligne, un développement sans précédent dans l'histoiro: conséquence fatale d'événements que les alliés ne furent pas maîtres de diriger. Dès lors, Sébastopol se trouve rejeté à l'arrière-plan ; il n'y a plus, à proprement parler, ni assiégeants ni assiégés. Il reste deux armées en présence, qui ^e fortifient de jour en jour dans leurs positions respectives et en sortent rarement. L'honneur de l'offensive appartient le plus souvent aux Russes. L'épée ou la pioche à la main, la garnison ne se contente pas d'opiposer derrière le corps de pl^ce, parapet contre parapet, batterie contre batterie; en avant de l'enceinte de la Quarç^ntaine au bastion du Mât, elle multiplie les embuscades ; réunies entre elles, ces embuscade* se transforment insensiblement en place d'armes, qui se dressent en temps opportun, comme des boulevards redoutables devant les avant-postes ennemis. Plus tard, quand l'affaiblissement de l'armée anglaise nous permit enfin de reprœdre, en sous-œuvre, l'attaque de Malakoff, l'ingé-

nieur russe iie fit pas seulement de cette tour ruinée un des colosses de la fortification moderne, mais il poussa aussi de ce côté sa ligne de^contre-approche, et atteignit, avant nous, à la sape volante, le mamelon- Vert. Pour nous, les cinq mois qui s'écoulent entre le commencement de novembre et la reprise du feu le 8 avril, sont la^ saison des sacrifices et du dévouement. Nos alliés harassés laissent sur nous retomber tout le fardeau des tranchées. Un hiver qui rappelle celui de 1812, s'acharne contre la poignée àes pionniers qui résistent. Les tempêtes de la mer Noire menacent d'engloutir les flottes. Tout semble perdu. Ménager l'armée au cœur de la misère, dans un milieu de dangers, doht le feu de l'ennemi est le moindre, pourtant se préparer sans relâche aux luttes de la campergne prochaine; ce fut, durant son commandement, la mission du général Canrobert. Il s'en acquitta avec insigne honneur, caria prudence en pareil cas équivaut presque aux plus savantes . <5onceptions du champ de bataille.

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